2003
Revue française de sociologie
Les livres
Duru-Bellat (Marie). – Les inégalités sociales à l’école. Genèse et
mythes.
Paris, Presses Universitaires de France
(Éducation et formation), 2002,256 p.,
22 €.
À l’heure où les éditeurs semblent
privilégier les petits livres destinés aux
étudiants de premier cycle, opuscules
introduisant une question sociologique
sans nous épargner les thèmes et les
débats les plus convenus, ceux qui font
les dissertations, l’ouvrage de Marie
Duru-Bellat tranche heureusement avec
cette production. Non seulement il
présente un état des lieux fortement étayé
par une véritable culture théorique et
méthodologique, mais il défend un
ensemble de thèses et s’engage, au bon
sens du terme, non pour partager quelques indignations faciles, mais pour
proposer un véritable cadre théorique,
donnant ainsi un air de fraîcheur à un
objet mille fois parcouru.
Marie Duru-Bellat commence par
s’interroger sur les sous-entendus philosophiques et normatifs qui fondent
l’arrière-plan politique et théorique de la
sociologie des inégalités scolaires. Le
thème de l’inégalité scolaire se décline en
quatre problématiques différentes. Il
s’agit d’abord de l’inégalité des chances
d’entrer dans un système scolaire admettant l’inégalité des résultats, puis de
l’inégalité même des résultats, thème plus
radical quand on pense que l’école
devrait les compenser. On peut aussi
définir la question de l’inégalité à partir
du droit à « l’égalité des compétences de
base », selon la formule de Sen, ce qui
suppose que le mérite soit, pour un
temps, annulé. Enfin, on peut poser la
question de l’inégalité en fonction des
individus ou des groupes puisque l’on ne
peut ignorer que les inégalités les plus
fortes sont toujours celles qui distinguent
les individus. Marie Duru-Bellat montre
comment ces diverses conceptions se
succèdent et s’organisent dans certains
c o n t e x t e s n a t i o n a u x, e n G r a n d e -
Bretagne, aux États-Unis et en France
notamment où, à l’exception de Boudon,
la plupart des sociologues des inégalités
scolaires n’ont pas examiné les relations
entre les titres scolaires et les positions
sociales, confondant ainsi inégalités des
chances scolaires et étude de la mobilité
sociale. Elle montre aussi que, sous
prétexte de refuser l’idéologie des dons,
cette sociologie a fait un blocage sur le
problème des inégalités individuelles.
Tout aussi pédagogique, le deuxième
chapitre est une défense et illustration de
la sociologie quantitative, dans lequel
Marie Duru-Bellat montre que les choix
méthodologiques sont, en réalité, des
choix théoriques : dans une perspective
d’égalité pure, on montrera que les
enfants des ouvriers ont 23 fois moins de
chances d’entrer dans une grande école
que les enfants de cadres ; dans un souci
d’égalité des compétences, on insistera
sur le fait que les 10 % des meilleurs
élèves de 6e ont des scores trois fois supérieurs aux 10 % les plus faibles. Marie
Duru-Bellat met en garde contre les
méthodes les plus familières : tableaux
croisés et sociologie-fiction conduisant à
isoler les facteurs à l’infini selon le principe du « toutes choses égales par
ai lle ur s ». B re f, Ma rie D u ru-B e lla t
défend les méthodes qui permettent leur
critique et les taux nets contre les taux
bruts, ceux qui écrasent la démonstration.
Le cœur du livre porte sur la sédimentation progressive des inégalités sociales
dans les carrières scolaires. Autrement
dit : Qu’est-ce que l’école fait aux inégalités sociales ? Au fil de quatre chapitres
solidement étayés par une multitude
d’enquêtes, le lecteur suit le processus de
transformation des inégalités sociales,
celles qui émergent dès le début de la
scolarité, en inégalités scolaires constituées. Si les élèves apparaissent inégaux
au départ, l’école joue déjà un rôle
majeur ; d’ailleurs, la scolarité précoce
est favorable à tous les élèves, mais
surtout aux enfants de cadres. Dans le
secondaire et dans le supérieur, les inégalités s’accentuent par le jeu des anticipations familiales et par celui des jugements
scolaires. Ainsi, le collège « crée » plus
d’inégalités que toute la scolarité antérieure et la complexité du système
d’orientation, la multiplication des
filières du baccalauréat, par exemple, en
rajoute encore. « Toutes choses égales
par ailleurs », les privilégiés s’en sortent
toujours mieux et l’école n’est certainement pas une simple boîte noire, une
chambre d’enregistrement passive des
inégalités sociales. Il faut donc étudier
a tt e n ti v e m e n t le s e f f et s d e l’o ff r e
scolaire, ce que Marie Duru-Bellat
nomme le contexte scolaire. Ce dernier se
manifeste à travers divers « effets »,
comme celui de la structure du système,
de l’établissement, de la classe, des
maîtres, des dispositifs pédagogiques et
de la gestion du temps. De manière générale, les élèves les plus faibles sont plus
sensibles à ces contextes scolaires et, en
dépit de l’égalité formelle de l’offre,
celle-ci est meilleure quand elle est
destinée aux élèves les plus favorisés. Il
résulte de ces effets une « variance
jointe » dans laquelle le poids du milieu
social est multiplié par celui du contexte.
Au total, cette variance serait de 23 % en
France, ce qui semble beaucoup.
En effet, pour porter un jugement sur
ces mécanismes, ce que Marie Duru-Bellat ne s’interdit pas, il faut se lancer
dans un double travail de comparaison
historique : Comment était-ce avant ? et
internationale : Comment est-ce ailleurs ?
Sur le premier point, Marie Duru-Bellat
rejoint les conclusions de Pierre Merle :
la massification scolaire a entraîné un
processus de démocratisation ségrégative. Sur la longue période, on observe
une diminution relative du poids de la
naissance sur les carrières scolaires, mais
l’ouverture se heurte à un effet plafond
tenant à la translation des inégalités vers
des stades ultérieurs de la scolarité. En
même temps, comme il n’y a pas d’évolution parallèle de la structure des diplômes
et de celle des emplois, il émerge un
« effet de dominance » faisant qu’à
diplôme égal, les mieux nés s’en sortent
mieux pendant que l’effet du diplôme
décroît au cours de la vie active. Les
comparaisons internationales sont plus
difficiles à interpréter, dit Marie Duru-Bellat, car ni les systèmes scolaires, ni les
structures de l’emploi ne sont parfaitement comparables. Toutefois, il semblerait que les systèmes scolaires précocement sélectifs soient plus inégalitaires
que les autres. De même, l’élargissement
de l’offre scolaire serait une politique
plutôt égalitaire, sans porter atteinte
cependant aux avantages des plus favorisés.
Parmi les deux grandes théories les
plus populaires en France, celle de
Boudon et celle de Bourdieu et Passeron,
quelle est celle qui paraît la plus convaincante ? Le rôle des stratégies familiales
penche du côté de Boudon, celui des
inégalités de réussite du côté de Bourdieu
et Passeron. Mais en réalité, ces deux
théories semblent difficilement testables
en leur ensemble, et surtout, l’une et
l’autre laissent de côté l’effet de contexte
qui renvoie à des hypothèses, sans doute
moins ambitieuses, mais plus aisément
falsifiables. Mieux vaut donc accepter
« une certaine discontinuité entre les
paradigmes » plutôt que de se laisser
porter vers des querelles que les faits ne
tranchent pas. Aussi, Marie Duru-Bellat
propose-t-elle une théorie générale qui se
présente moins comme un corpus parfaitement bouclé que sous la forme d’un
programme scientifique combinant de
manière raisonnée un certain nombre de
questions ouvertes dont l’ensemble fait
système. Cette théorie organise des questions plus qu’elle ne donne une réponse
conçue comme la réalisation d’un mécanisme homogène ou d’une téléologie de
l’école.
Il s’agit de savoir comment s’organisent les relations entre trois grands ordres
de phénomènes, l’origine sociale, la
destinée sociale et l’éducation, sachant
que ces trois phénomènes sont liés terme
à terme et qu’ils engagent des mécanismes de rétroaction. Ce modèle serait
bien vague si Marie Duru-Bellat ne le
décomposait en une série de questions
précises dont chacune appelle une famille
de recherches. Toutes ces questions ne
renvoient pas nécessairement au modèle
de recherche quantitative présenté au
début du livre. Quelques-unes relèvent
d’un effet sociétal, comme celle qui
concerne le poids de l’éducation dans la
mobilité sociale, d’autres apparaissent
aujourd’hui comme des friches, comme
celle qui porte sur la transmission des
inégalités aux individus, sachant qu’il
existe une grande fluidité sociale puisque
25 % des enfants d’ouvriers ont un
diplôme supérieur alors que 18 % des
enfants de cadres n’atteignent pas le
baccalauréat.
Marie Duru-Bellat ne se paie pas de
mots et de dénonciations faciles, et si elle
mesure le rôle propre de l’école dans la
transformation des inégalités sociales en
inégalités scolaires, elle rappelle, après
bien d’autres, qu’il ne faut pas tout
attendre de l’école. Peut-être même,
c o n c l u t - e l l e, f a u t - i l d o n n e r m o i n s
d’importance aux utilités scolaires et
choisir l’intégration et le développement
individuel contre les seules compétences
hiérarchisées et l’obsession méritocratique qui blessent encore bien des élèves
et déçoivent ceux qui ont longtemps cru
que l’école pouvait, seule, changer le
monde.
Le livre de Marie Duru-Bellat est une
synthèse utile et claire dans laquelle les
spécialistes apprendront bien des choses.
Mais cet ouvrage est plus que cela. C’est
une vraie réflexion sur le rôle des théories et des méthodes tant Marie Duru-Bellat est soucieuse de n’écrire que ce
que les connaissances les mieux établies
lui permettent. Enfin, il s’agit d’un livre
engagé, non pas dans une dénonciation
facile des inégalités, mais dans la construction d’un véritable programme scientifique, livre engagé aussi parce qu’il est
porté par la conviction selon laquelle la
science doit éclairer l’action afin de nous
éviter quelques illusions aussi dangereuses que généreuses. Bref, ce livre n’est
pas simplement une somme, c’est un
travail qui comptera dans la longue
histoire de la sociologie de l’éducation et
de la mobilité sociale, c’est, à la fois, un
bilan et un programme.
François Dubet
CADIS-EHESS
Université de Bordeaux 2
Cadoret (Anne). – Des parents
comme les autres. Homosexualité
et parenté.
Paris, Odile Jacob, 2002,240 p., 22 €.
En revendiquant d’avoir des enfants,
les homosexuels jettent un redoutable
défi au modèle de parenté des sociétés
occidentales. Le refus qui leur est opposé
est révélateur de la façon dont est conçue
la parenté en Occident. Sur ces deux
points, le livre de l’ethnologue Anne
Cadoret offre un éclairage précieux. Dans
les familles avec enfant(s) constituées par
les homosexuels, aucun lien de filiation
n’est officiellement reconnu entre un
couple gay ou lesbien et un ou des
enfant(s) considéré(s) par eux comme leur
progéniture. Plusieurs figures de mère
et/ou de père, biologiques et sociales,
peuvent être présentes. Outre la question
de la différence des sexes, la « famille
homosexuelle » pose aussi, comme les
familles d’accueil ou les familles recomposées, celle de la « parenté plurielle »,
c’est-à-dire de la place des différents
pères et mères dans une même structure
de parenté.
En France, les homosexuels seraient
entre 3 et 5 % de la population adulte ;
7 % des gays et 11 % des lesbiennes
auraient déjà des enfants et 35 à 45 %
désireraient en avoir. La revendication
« homoparentale » remonte à environ dix
ans, mais ne prend son essor qu’au cours
des cinq dernières années. L’Association
de parents et futurs parents gays et
lesbiens (APGL), créée en 1986, compte
plus de 1 000 adhérents, contre 75 en
1995. C’est principalement auprès de
certains d’entre eux (aucune présentation
globale de la population étudiée n’est
malheureusement disponible dans le
livre) que Cadoret a mené son enquête
par entretiens et participation à plusieurs
réunions de l’APGL.
La famille homosexuelle peut être
issue : 1) d’une recomposition familiale
après une première union hétérosexuelle ;
2) d’une adoption par l’un des parents ;
3) de l’aide médicale à la procréation
(AMP) par recours à un donneur (pour les
femmes) ou à une mère porteuse (pour les
hommes) ; 4) d’un système de « coparentalité » « où des gays et des lesbiennes
vivant en couple ou seuls s’accordent
pour avoir un enfant qui évoluera entre
les deux unités familiales maternelle et
paternelle, qui ont pour caractéristique
d’être uniquement pour l’une féminine et
pour l’autre masculine » (p. 14). Dans
aucune de ces formules, les parents
homosexuels ne sont juridiquement
reconnus comme tels. Les formules 2 et 3
sont actuellement illégales en France :
selon la jurisprudence, l’homosexualité,
au contraire de la qualité de célibataire,
fait obstacle à l’agrément que doit obtenir
le candidat à l’adoption ; quant à l’AMP,
elle est réservée depuis les lois bioéthiques du 29 juillet 1994 aux couples hétérosexuels mariés ou vivant en concubin a g e s t a b l e e t i n t e r d i t l e s m è r e s
porteuses. Les formules 1 et 4 relèvent
uniquement d’arrangements privés.
La famille homosexuelle, quelle que
soit sa constitution, conteste les principes
mêmes sur lesquels la parenté est organisée depuis très longtemps dans les
sociétés occidentales. Dans le droit français, couple, sexualité et engendrement
sont censés coïncider pour désigner la
filiation, au prix parfois de « fictions »
dont le but est de conformer le fait au
droit, comme dans l’adoption plénière
lorsque l’enfant est dit « né » de ses
parents adoptifs ou dans l’AMP, la mère
étant la femme qui accouche et le père, le
mari ou le concubin déclaré de cette
femme. Même si depuis 1972 le mariage
ne possède plus le monopole dans le droit
de la filiation, le droit a organisé l’accès à
l’adoption ou à l’AMP de façon à faire
croire que c’est un acte sexuel qui est à
l’origine de la filiation et ainsi à sauvegarder le principe de son exclusivité (un
seul père, une seule mère). Ce biocentrisme renvoie selon Cadoret à la doctrine
chrétienne de l’una caro selon laquelle le
couple marié ne forme qu’une seule
chair. Le défi que jettent les parents
homosexuels à notre modèle de parenté
est qu’ils ne peuvent se glisser dans cette
fiction et faire comme s’ils pouvaient être
les géniteurs de leurs enfants. Du coup,
« la fiction des autres montages familiaux » (p. 47) ressort avec netteté invitant à interroger la pertinence des principes qui fondent la non-reconnaissance
de la « pluriparentalité », c’est-à-dire du
fait d’avoir plusieurs pères et mères. Sur
ce point, les problèmes posés par l’homo-parentalité ne lui sont pas propres : ils
recouvrent ceux de la famille adoptive,
de la famille recomposée ou de la famille
d’accueil où coexistent diverses figures
de père et mère.
Cadoret s’est demandée comment les
familles homosexuelles se mettent en
place et organisent leur parenté. Elle s’est
surtout intéressée aux formules 2,3 et 4.
Pour l’adoption et le recours à l’AMP
(clandestins dans les deux cas), la pluri-parentalité n’est que relative. Dans le cas
de l’adoption, la parenté sociale peut
coexister avec la parenté biologique, les
parents adoptifs homosexuels ne pouvant
ê t r e v i r t u e l l e m e n t p r o c r é a t e u r s :
« L’enfant ne naît pas du tout de mon
couple homosexuel, il naît bien d’autres
personnes. Je lui dirai qu’il est issu d’un
homme et d’une femme qui ont eu un
rapport d’amour […] et qui n’ont pas pu
le garder […] et que je suis la mère de
substitution ou la mère adoptive »,
déclare une mère adoptive (pp. 130-131).
Mais la parenté sociale ne se confond pas
avec la parenté juridique qui n’est
attribuée qu’à un seul membre du couple
qui a dû nier sa situation privée et se faire
passer pour célibataire afin d’obtenir des
services de l’aide sociale à l’enfance
l’agrément nécessaire. Autrement dit,
dans la famille adoptive homosexuelle,
en se limitant aux couples lesbiens, il y a
la mère juridique, sa compagne c’est-à-dire la seconde mère sociale, et un père et
une mère biologiques (à l’identité effacée
dans le cas de l’adoption plénière).
Chacun des parents occupe bien une
place spécifique au moins sur le plan
symbolique.
Il en va de même pour le recours à
l’A M P s a u f q u e d a n s l e c a s d e s
lesbiennes, le donneur reste anonyme, à
moins que l’insémination ait été réalisée
de façon « artisanale » en privé (l’insémination artificielle médicalisée avec
donneur inconnu s’effectue le plus
souvent à l’étranger, en Belgique notamment). Les gays quant à eux ont recours à
une mère porteuse (il existe des agences
américaines chargées d’en sélectionner) :
le futur père peut très bien rencontrer
celle qui portera son enfant pendant neuf
mois. Il est donc plus facile aux gays de
reconnaître la place du second géniteur
(la mère porteuse) qu’aux lesbiennes
pour qui le donneur est inconnu. C’est la
raison pour laquelle ces dernières souhaitent que l’anonymat du donneur puisse
être levé de sorte que la filiation biologique figure pleinement comme telle à
côté des filiations juridique et sociale.
Comme pour l’adoption, le couple doit
décider qui sera le parent juridique et,
dans le cas des couples lesbiens, portera
l’enfant. Le choix peut privilégier la
personne dont la parentèle est en mal
d’enfant ou se faire à tour de rôle
lorsqu’il y a plusieurs naissances. Cela
montre en tout cas la force du biologique
et de son idéologie dans la définition des
places de chacun : non seulement accoucher de l’enfant désigne la mère au sens
juridique, mais conditionne sans doute
aussi la perception des deux mères par
l’enfant et l’entourage familial et social.
L a f o r m u l e c o p a r e n t a l e, q u i
s’approche le plus d’une pluriparentalité
effective, est aussi « la plus difficile à
mettre au point » (p. 104). Un couple de
gays et un couple de lesbiennes (ou, ce
qui est plus rare, un couple et une
personne seule) s’associent pour former
une cellule familiale élargie dans laquelle
l’un des hommes et l’une des femmes
sont parents biologiques de l’enfant. Juridiquement, ce couple est le seul reconnu.
Dans les faits, l’homme et la femme ne
vivent pas ensemble et la procréation
résulte le plus souvent d’une insémination artisanale. En cas de naissances
multiples, l’agencement coparental des
couples homosexuels peut prendre la
forme d’un « croisement » deux à deux
(les femmes choisissent chacune un père
dans le même couple gay), voire d’un
« enchaînement » si un troisième couple
intervient pour une seconde naissance.
Cette configuration familiale est à la fois
radicalement nouvelle puisqu’il faut dès
le départ construire un projet d’enfant à
quatre et plus classique que les formules
précédentes car « le schéma d’un enfant
avec un père et une mère est respecté »
(p. 190). Si les deux parents biologiques
sont père et mère juridiques, à condition
qu’ils aient reconnu l’enfant et déclaré
vivre ensemble (ce qui est faux), tout le
reste – résidence de l’enfant, responsabilités éducatives des uns et des autres –
relève d’arrangements privés. Pour éviter
les dissensions, l’APGL propose aux
différentes parties de signer une « charte
de coparentalité ». Outre ce problème
d’organisation domestique à quatre, une
autre difficulté est bien sûr le choix du
second parent biologique. La presse
h o m o s e x u e l l e p u b l i e d e s p e t i t e s
annonces, l’APGL sert aussi d’intermédiaire. Dans la formule coparentale, les
quatre parents peuvent être effectivement
présents dans la vie de l’enfant, mais
couple parental (au moins au regard de la
loi) et couple conjugal ne se recoupent
pas. D’un côté, il y a la fabrication de
l’enfant, de l’autre la vie de couple. Entre
les deux, la question de l’éducation de
l’enfant est à résoudre. Parce que faire un
enfant ensemble même sans rapport
sexuel n’a rien d’une décision légère,
pour qu’un couple parental se constitue,
il doit y avoir une forte entente, souvent
définie par les intéressés eux-mêmes
comme une relation d’amitié – « presque
une histoire d’amour » déclare une
enquêtée (p. 84) – afin que père et mère
biologiques se sentent durablement co-responsables de l’enfant et que chacun
accepte de retrouver les traits de l’autre
dans son enfant. Par la suite, il importe
que le couple parental, aussi solide soit-il, ne menace pas le couple conjugal. On
voit que les places des uns et des autres
sont très délicates à définir. Le choix de
qui portera l’enfant d’un côté et donnera
sa semence de l’autre est aussi particulièrement difficile.
Quelle que soit la formule retenue, la
famille homosexuelle doit parvenir à se
faire accepter par son entourage familial
et social. Cadoret montre ici l’importance
des rites familiaux (Noël) et des termes
d’adresse employés par l’enfant et les
membres de la parenté, parfois au prix de
certaines incompréhensions lorsque, dans
le cas des familles coparentales, les
grands-parents privilégient le couple
parental sur le couple conjugal. Elle
souligne aussi le rôle nouveau de la
parenté spirituelle qui sert parfois à celui
des parents homosexuels qui n’est pas
père ou mère biologique à définir sa place
dans la parenté ou qui peut être aussi
utilisée par un couple homoparental
(adoptif ou ayant eu recours à l’AMP)
pour introduire dans l’univers familial un
référent de l’autre sexe.
Novateur, le travail de Cadoret permet
de prendre la mesure de la complexité des
situations et des enjeux de l’homoparentalité. Il est aussi, par la force des choses,
incomplet. On peut regretter que l’auteur
n’ait pas davantage exploré les relations
sociales et familiales des parents homosexuels et de leurs enfants. Par exemple,
dans le cas de la coparentalité, le fait
qu’il y ait plusieurs pères et mères
e nt ra în e- t- il ou n o n u n cu m u l de s
lignées ? Cadoret a retenu le prisme de la
pluriparentalité pour analyser ces formes
familiales inédites. D’intéressants parallèles sont ainsi établis avec les familles
recomposées, adoptives ou d’accueil.
Mais la question de la différence des
sexes est un peu sacrifiée. Certes, on
constate que les parents interviewés ont
généralement le souci de faire une place à
l’autre sexe, de ne pas nier la présence au
moins symbolique du géniteur de l’autre
sexe, mais cela revient tout de même à ne
plus faire de la famille conjugale le lieu
par excellence de la différence des sexes.
Le fait qu’en conclusion l’auteur en
appelle à la reconnaissance d’une nécessaire pluriparentalité seule à même
d’assurer l’inscription généalogique
bisexuée de l’enfant laisse entendre que
le risque d’une indifférenciation des
sexes existe et qu’il serait fort dommageable pour l’enfant et la société. On ne
peut donc qu’être surpris par le titre de
l’ouvrage : les parents homosexuels aspirent sans doute à être « des parents
comme les autres » mais, quelle que soit
la formule choisie, ils sont encore loin de
l’être. Pour l’heure, l’homoparentalité est
condamnée à l’expérimentation.
Jean-Hugues Déchaux
Université Lumière Lyon 2 et OSC
Glevarec Hervé. – France Culture à
l’œuvre. Dynamique des professions et mise en forme radiophonique.
Paris, CNRS Éditions, 2001,454 p.,
29,50 €.
Financée par la redevance, assurant
une mission affichée de service public
culturel, France Culture bénéficie d’une
grande stabilité dans sa programmation,
ses missions, son style. Comment se
construit cette apparente stabilité ? Selon
quels processus les « gens de radio »
créent-ils un « ton » et un « style » qui
rendent France Culture si reconnaissable
« à l’oreille » ? Quels sont ces professionnels qui impulsent, programment,
font vivre, transforment cette institution ?
Ces interrogations ont incité Hervé
Glevarec à pénétrer dans les coulisses de
France Culture. Grâce au croisement
réfléchi d’une gamme élargie d’outils
méthodologiques – observation directe,
menée entre 1992 et 1996, des différentes
phases de réalisation des émissions ;
entretiens approfondis avec des « gens de
radio » ; données statistiques sur les
trajectoires professionnelles ; documents
formels et historiques –, l’auteur a saisi
les conditions de création du son radiophonique par les professionnels de la
radio, entre contraintes techniques et stratégies d’acteurs, entre demandes officielles et investissements personnels,
entre réalités sonores et identités socio-professionnelles. « Entré par le travail
radiophonique », H. Glevarec accède
ainsi à la logique de fonctionnement de
cette radio et aux conceptions implicites
du service public culturel qu’elle porte.
Fondée sur les principes de l’approche
ethnométhodologique, la première partie,
« Pragmatique de la radio », réalise une
analyse concrète du travail radiophonique
lors des directs et des enregistrements des
émissions de la chaîne. France Culture,
dans son organigramme comme dans sa
valorisation officielle de groupes professionnels fortement identifiés, est une
organisation bureaucratique assurant une
division claire des rôles entre les professionnels – techniciens du son, opérateurs,
chefs-opérateurs, assistants à la réalisation, réalisateurs ou producteurs. Mais
une émission radiophonique est aussi –
est surtout, si l’on en croit l’auteur – une
« organisation-projet » imprévisible et
mouvante qui suppose une grande fluidité
dans la division du travail et dans la capacité des acteurs à se coordonner. « Construire un son » tout comme créer un
« événement radiophonique » supposent
que les acteurs de la radio se coordonnent
de manière fluide et en temps réel, jouent
et se jouent des contraintes de production, des ressources potentielles de toute
situation radiophonique. Différentes techniques et actions – le « remplissage », le
« maintien de l’antenne » ou les brouillages sonores – sont ainsi mises en place
pour assurer la « qualité » d’une émission
radiophonique, au-delà des contraintes et
des imprévus radiophoniques.
La seconde partie, « Réalisateurs et
réalisation radiophonique », effectue
dans un même temps une sociologie des
chargés de réalisation et une analyse de
leur travail de « mise en ondes ». Tenus,
selon leurs propres termes, d’assurer le
« respect de l’auditeur par la qualité du
produit et son accessibilité » (p. 244), les
chargés de réalisation interviennent aussi
bien aux côtés du producteur – au
moment de l’enregistrement –, qu’auprès
des techniciens – dans le montage et le
mixage des émissions. Or, par la définition de leur activité professionnelle, leurs
caractéristiques sociales (plutôt des
femmes diplômées de filière générale), la
relative « invisibilité » de leur travail,
leurs faibles perspectives de carrière ou
la forte hiérarchisation de leur groupe
professionnel selon le type d’émission
réalisée, ces acteurs se trouvent dans une
position ambiguë, entre producteurs (qui
conçoivent et réalisent les émissions) et
techniciens, entre réalisateurs de dramatique et « metteurs en ondes » de France
Inter, entre activité créative et travail
technique. L’ambiguïté de leur rôle et le
caractère paradoxal de leur activité se
conjuguent pour expliquer à la fois la
fragilité de leur investissement professionnel et le caractère inachevé de leur
reconnaissance à France Culture.
La troisième partie, « Les producteurs
de France Culture », traite du travail de
production et des trajectoires socioprofessionnelles des producteurs. Face à la
forte hétérogénéité du groupe des 396
producteurs étudiés sur l’année 1993,
l’auteur distingue deux groupes principaux de producteurs : ceux (72,5 % de la
population) qui travaillent moins de
trente jours par an pour la chaîne et se
définissent d’abord par une autre activité
(radiophonique, intellectuelle, scientifique, culturelle, etc.) ou par leur âge (des
jeunes entrants) ; ceux, minoritaires mais
les plus actifs, qui travaillent plus de
100 jours par an pour la chaîne. Ce
dernier groupe, plus stable, est alors
étudié dans ses différentes dimensions.
Une trajectoire scolaire accidentée, une
origine sociale plutôt bourgeoise, la
possession de savoirs scolaires diversifiés, une expérience professionnelle préalable dans des organisations culturelles,
l’accès à ce travail par un réseau social
stable structurent les trajectoires de ces
producteurs et infléchissent leur identité
professionnelle dans le sens d’un goût
pour l’apprentissage intellectuel et leur
définition de leur travail comme une
« formation professionnelle continue ».
Cette ouverture vers le monde extérieur
se trouve alors renforcée par leur multiappartenance professionnelle. La socialisation professionnelle à l’œuvre au sein
de la radio complètera cette construction
identitaire, de la succession d’épreuves
implicites au moment du recrutement à
l’insertion dans un marché fermé du
travail. Les producteurs stables sont très
engagés dans leur activité professionnelle, comme l’évoquent aussi bien leur
investissement personnel dans la conception et l’enregistrement des émissions
que la manière dont leur activité de
production envahit leur sphère hors
travail. Métier fortement valorisé au sein
de France Culture, les producteurs se sont
enfin organisés à travers une association
professionnelle, la Space, et en fonction de
la reconnaissance dans des « projets intellectuels », « journalistiques » ou « créatifs ».
Grâce à la multiplicité de ses sources,
Hervé Glevarec nous fait voyager au
cœur de l’activité radiophonique et
accéder à une compréhension fine des
identités qui façonnent les choix effectués par ces professionnels dans la
conception, la réalisation, la mise en
forme des émissions de cette radio. Le
ton, le son, le style France Culture apparaissent bien comme une construction
quotidienne fragile opérée par les acteurs
de la radio, jouant et se jouant des
contraintes radiophoniques. Croiser différents niveaux d’explication – trajectoires
professionnelles, organisation formelle
du travail, critères de recrutement des
professionnels, conventions verbales et
non verbales, statuts dans l’emploi,
filières de promotion, demandes des
directions, revendications syndicales ou
contraintes techniques – permet de
montrer la diversité des éléments qui
interagissent pour orienter les choix
opérés par les acteurs.
Quelques regrets, cependant. En privilégiant l’équipe de production comme
niveau d’analyse, l’auteur semble avoir
perdu de vue les influences internes et
externes qui orientent, au moins en partie,
les choix opérés par ces professionnels.
L’accent mis sur la dimension « projet »
de la réalisation des émissions semble
gommer de manière excessive le poids
des règles formelles, qu’elles soient
statutaires, organisationnelles ou légales.
Les directions opérationnelles et fonctionnelles sont quasiment absentes de
l’analyse alors qu’elles recrutent ou
excluent les professionnels, programment
les émissions ou constituent les équipes
de production. Ou encore les attentes
connues ou supposées de la direction,
voire de l’État, n’orientent-elles pas les
choix réalisés en apparente autonomie
par les gens de « terrain » ?
Par ailleurs, le pari difficile visant à
articuler dans une même analyse l’activité radiophonique et les trajectoires des
p r o f e s s io n n e ls d e l a r a d i o se m b l e
inachevé. Cette mise en relation mériterait d’être élaborée de manière plus systém a ti qu e, e n m o n tra n t p a r ex e m pl e
comment des projets professionnels différenciés se traduisent par des choix
sonores, stylistiques ou conceptuels
précis, voire suscitent des conflits, des
critiques, des gênes au sein même des
é q u i p e s d e p r o d u c t io n ( d i m e n s i o n
souvent oubliée des extraits d’observation). Mais ces regrets n’enlèvent rien à
la grande qualité du matériau empirique
et de la démonstration menée dans ce
livre. Ce dernier a d’ailleurs fait l’objet
d’une émission spéciale sur France
Culture, illustrant à sa manière les frontières poreuses entre l’univers radiophonique et le monde universitaire dont parle
si souvent l’auteur…
Marie Buscatto
Laboratoire G. Friedmann
Université Paris I-Panthéon Sorbonne – CNRS
Amadieu (Jean-François). – Le
poids des apparences. Beauté,
amour et gloire.
Paris, Odile Jacob, 2002,215 p., 20 €.
Le titre et le sous-titre de l’ouvrage,
outre la référence explicite à un feuilleton
américain, rendent exactement compte de
l’objectif essentiel de l’auteur : expliciter
et expliquer les relations entre l’apparence physique (beauté) et d’une part la
vie sentimentale et sexuelle (amour),
d’autre part la vie professionnelle des
individus (gloire). La première étape
consiste à dépasser les préjugés qu’un tel
questionnement soulève. « L’apparence
co n tin u e do n c, pa rt ic ul iè re m en t en
France, à être tenue pour une question de
chiffons et une préoccupation frivole. On
n e s’e s t pa s b e a u co u p pe n c h é s u r
l’impact qu’elle avait sur la vie sexuelle
et amoureuse. On ne s’est pas demandé
sérieusement dans quelle mesure les salariés n’étaient pas recrutés et payés à la
tête du client […] Certes, il n’est pas très
glorieux de constater que l’une des
origines des inégalités réside tout bonnement dans l’apparence des individus. »
(pp. 10-11).
Po u r dé m o nt re r q u e l’ap p ar en ce
physique engendre et nourrit de multiples
inégalités entre individus, J.-F. Amadieu
recourt à de nombreuses enquêtes,
souvent fondées sur des expérimentations
psychologiques ou socio-psychologiques.
Les résultats de celles-ci lui permettent
de mettre en évidence le fait qu’il existe
des normes désormais quasi universelles
pour définir les personnes belles et les
personnes laides ; or est établi presque
systématiquement un lien entre le beau et
le bien. Les trajectoires des personnes
belles sont alors, toutes choses égales par
ailleurs, facilitées grâce à leur apparence
physique, et ce dès le plus jeune âge ;
cela vaut tant sur le plan personnel que
sur le plan professionnel.
Il existe un certain nombre de normes
sociales concernant les apparences : une
majorité de personnes sont d’accord pour
qualifier un visage et un corps de beaux
ou de laids. Or il est tout à fait intéressant
de noter que les normes de beauté, qui
étaient autrefois spécifiques à un groupe
particulier ou, au mieux, à une société
donnée, se sont aujourd’hui largement
généralisées. « Tout le monde s’accorde
au moins sur un point : certains standards
de beauté transcendent désormais les
frontières géographiques, les cultures, les
milieux sociaux et les sexes. Le modèle
oc ci de nt al s’e st en e ff et im p os é. »
(p. 20). Ces normes à prétention universelle ne surgissent pas ex nihilo, mais
sont exactement adéquates à celles élaborées et imposées par les classes supérieures. La théorie de la distinction et de
la domination est ainsi mobilisée, pour
expliquer que le corps et sa perception
sont des construits sociaux, manipulés
par ceux qui détiennent des positions
socialement supérieures.
Or, malgré les dénégations que constituent un certain nombre de proverbes
(« l’habit ne fait pas le moine » ou « c’est
dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », par exemple), existe une
tendance très nette à confondre le beau et
le bon. Un certain nombre de stéréotypes
associent en effet la beauté à la réussite,
l’équilibre, l’intelligence, le bonheur.
Cela amène d’ailleurs à embellir ceux
que l’on apprécie : lorsque l’on doit
évaluer la taille des personnes de son
e n t o u r a g e, o n a a i n s i t e n d a n c e à
« grandir » celles occupant les positions
les plus prestigieuses. Cet effet de halo
joue de manière plus nette encore lorsque
l’on demande d’évaluer le physique d’un
certain nombre de personnalités : on
constate en effet que les notes sont distribuées en fonction de cette connexion
entre le beau et le bon. « La notoriété et
l’image d’une personne peuvent être si
fortes et si positives que celle-ci paraîtra
belle indépendamment de toute réalité,
comme si un beau succès ou de belles
actions rejaillissaient sur le physique.
Des personnages qui sont ou qui ont été
très populaires, comme […] mère Teresa,
ont ainsi bénéficié d’un effet de halo très
positif […] Elle ne parvenait certes pas à
dépasser Catherine Deneuve, Romy
Schneider ou Isabelle Adjani, mais elle
f a i s a i t m i e u x q u e H i l a r y C l i n t o n,
Madonna ou la princesse Diana. Avec
une note de 2,4 sur 5, elle obtenait un
score qui n’était pas très éloigné de celui
de la top model Claudia Schiffer (2,85).
En somme, la population interrogée
voulait croire que mère Teresa était
physiquement attirante. » (p. 65). De
m a n i è r e s y m é t r i q u e, l o r s q u e l’o n
demande à des personnes d’évaluer un
certain nombre d’individus à partir de
leur curriculum vitæ et parfois d’une
photo le poids des apparences se fait
lourd. Pour le même niveau de compétences, un individu au physique agréable
obtient une appréciation sensiblement
meilleure qu’un individu dont on ignore
l’apparence – lui-même mieux évalué
qu’un individu au physique peu agréable.
Les préjugés et les stéréotypes à
propos de l’apparence physique fonctionnent en fait comme autant de prophéties
auto-réalisatrices, qui mènent les individus à correspondre au comportement
que leur physique conduit à attendre
d’eux. Dès l’école maternelle, les beaux
enfants sont privilégiés, à la fois par leurs
enseignants et par leurs camarades – ce
qui les incite à adopter des attitudes positives et à développer une bonne opinion
d’eux-mêmes – alors que les enfants au
physique ingrat sont au mieux ignorés, au
pire stigmatisés. J.-F. Amadieu en vient
même à affirmer que « le physique d’un
élève prédit entre 20 % et 40 % de la
variance de ses résultats scolaires, soit
autant que ses compétences proprement
scolaires » (p. 78).
Les apparences pèsent également de
tout leur poids dans la vie amoureuse et
sexuelle des individus. Tout comme
l’influence d’une même appartenance à
une classe sociale donnée, l’influence de
l’apparence physique est niée par les
acteurs sociaux (sauf lors des expériences
où ils se croient reliés à un détecteur de
m e n so n g e s, o ù i ls a d m e tt e nt a lo r s
l’importance du physique !) – alors que,
dans les deux cas, ces deux facteurs sont
fondamentaux dans le choix du conjoint.
Pourtant, le capital physique est susceptible de constituer un atout majeur sur le
marché matrimonial, et notamment pour
les femmes. Les femmes belles connaissent en effet plus fréquemment que
d’autres une mobilité sociale ascendante
par le mariage ; symétriquement, les
femmes laides épousent des hommes au
niveau d’études inférieur à celui qu’il
devrait être.
Le domaine professionnel est, lui
aussi, affecté par le critère de l’apparence. Bien que la plupart des manuels ou
des guides censés préparer aux entretiens
d’e m b a u c h e l e n i e n t, l’a p p a r e n c e
physique et vestimentaire revêt une
importance toute particulière au moment
des recrutements – puisqu’elle permet
aux pairs de se reconnaître et de s’identifier. « De façon générale, les individus
les plus séduisants ont de meilleures
chances de l’emporter lors d’un recrutement. Cette règle ne souffre pas d’exception pour les hommes. Pour les femmes,
en revanche, la beauté, qui sert pour la
candidature à un emploi standard, peut
cesser d’être un avantage pour l’accès à
de hautes fonctions. » (pp. 115-116). Une
fois passée la phase du recrutement, joue
encore si ce n’est la prime à la beauté, du
moins la décote à la laideur… Sur un
salaire annuel moyen de 20 000 livres, les
salariés britanniques au physique ingrat
perdent environ 3 000 livres. Cette règle
se vérifie aussi aux États-Unis, où l’écart
de salaire entre les individus les plus attirants et ceux qui le sont moins a été
estimé équivalent à une année et demi
d’études supplémentaires ! Outre son
influence sur le recrutement et sur le
salaire versé, l’apparence joue également
sur le déroulement de la carrière : à résultats identiques, un employé au physique
avantageux sera davantage promu. Il
existe bien sûr des professions (par
exemple, le secteur des cosmétiques, les
avocats, le personnel politique) pour
lesquelles le poids des apparences exerce
une influence particulièrement sensible.
Sont ainsi livrées une multitude de
données persuadant le lecteur que « le
niveau moyen de réussite des individus
séduisants est plus élevé que celui des
personnes au physique ingrat et [… que]
les beaux ont de moindres efforts à
accomplir pour voir reconnaître leurs
mérites ou leur travail ». L’auteur signale
cependant, in fine, que « certes, nombre
d’hommes et de femmes qui réussissent
leur vie et sont au pinacle sont des gens
d’apparence ordinaire. C’est tout à fait
compréhensible, car la très grande majorité de la population n’est ni très belle, ni
très laide » (p. 204). L’intérêt majeur de
l’ouvrage, même si ses résultats principaux ne concernent effectivement qu’une
frange de la population, consiste à mettre
au jour l’influence polymorphe de l’apparence des individus les plus beaux et les
plus laids. L’idée d’un déterminisme
social dû au physique est largement
illustrée, mais le propos est desservi d’un
double point de vue : d’une part, sur la
forme, par un argumentaire parfois un
peu répétitif et insuffisamment construit ;
d’autre part, sur le fond, du fait d’un
manque total de recul critique sur les
méthodes mises en œuvre dans les expériences citées. Les protocoles de ces
expérimentations ne sont souvent décrits
que très succinctement ; comment être
alors certain qu’ils ne jouent pas –
partiellement, et pour certaines des expériences –, d’une manière ou d’une autre,
sur les résultats obtenus ? Mais la question principale se situe peut-être encore
ailleurs : une fois admis le poids des
apparences, comment situer cette variable
parmi l’ensemble de celles qui contribuent au déterminisme social ? Malgré
les informations souvent précises que cet
ouvrage met à disposition, rien ne permet
d’é v a l u e r l a h i é r a r c h i s a t i o n d e
l’ensemble de ces variables (l’apparence,
donc, mais aussi l’origine sociale, le
genre, le lieu de résidence, etc.) et
d’estimer leur influence respective dans
la trajectoire d’un individu.
Clara Lévy
LASTES – Université de Nancy II
Thumerel (Fabrice). – Le champ
littéraire français au 20e siècle.
Éléments pour une sociologie de
la littérature.
Paris, Armand Colin, 2002,235 p., 22,40 €.
L’ambition de cet ouvrage est double :
d’une part, rendre compte, dans les deux
premiers chapitres, de la sociologie du
champ littéraire – c’est-à-dire la socio-logie de la littérature telle qu’elle est
conçue et pratiquée par Pierre Bourdieu
et son équipe – d’autre part, dans les cinq
chapitres suivants, présenter cinq études
de cas dans le champ littéraire du
XXe siècle. Si la première partie du projet
est effectivement réalisée, la seconde
semble moins convaincante – notamment
du fait que, dans les analyses de cas
proposées, les axes de la sociologie du
champ littéraire mis au jour dans la
première partie sont peu mobilisés.
Fabrice Thumerel choisit d’emblée de
présenter la sociologie du champ littéraire comme un discours fécond (voir
p. 66, le tableau synoptique des travaux
réalisés), mais marginalisé institutionnellement. Cette idée est soulignée à
plusieurs reprises : « Les théories de
Bourdieu font l’objet de sérieuses réticences, non seulement de la part de socio-logues concurrents, mais surtout dans les
milieux lettrés. Il faut dire que Pierre
Bourdieu est celui par lequel le scandale
arrive : contrairement à ses prédécesseurs
(Escarpit, Goldmann, etc.) dont la socio-logie de la littérature était dépourvue de
sociologie véritable, il propose une
théorie complète de la littérature sans
pour autant renoncer à sa démarche scientifique. » (p. 7). Outre le fait que l’isolement de Bourdieu dans l’espace universitaire est pour le moins à relativiser
(Thumerel s’indigne que la sociologie du
champ littéraire soit peu enseignée en
université – mais la sociologie de la littérature dans son ensemble est une sous-discipline si spécialisée qu’elle figure
rarement dans les programmes universitaires), on ne peut manquer de s’étonner
que si peu de crédit soit accordé aux théoriciens de la sociologie de la littérature
qui ont précédé Bourdieu, et dont le
discours est, sans distinction ni nuance,
qualifié de périmé.
Même si le titre du manuel est suffisamment explicite – il s’agit de rendre
compte de la sociologie de la littérature
selon Bourdieu et des apports de celle-ci
– la déclaration d’intention de l’introduction laissait pourtant supposer que ne
seraient pas entièrement mises de côté les
autres approches possibles, ni entièrement ignorées les limites de celle de
Bourdieu. « L’objectif de ce manuel est
de familiariser ce qu’on appelle le public
lettré […] avec les principes et les pratiques de la sociologie du champ littéraire,
tout en les invitant à découvrir des
aspects très divers de ce qui constitue
désormais le siècle dernier. Ainsi, après
avoir examiné en quoi la sociologie du
champ renouvelle la critique et l’histoire
littéraire, en prenant soin de ne pas
laisser de côté les interrogations qu’elle
suscite, nous proposerons des applications visant à illustrer la fécondité d’une
approche multipolaire qui gagne à entretenir un dialogue avec d’autres discours
critiques, tout en offrant des perspectives
inédites sur d’autres états du champ – et
surtout le plus récent, trop souvent ignoré
– ainsi que sur des acteurs et des œuvres
plus ou moins connus, des faits et des
genres variés. » (pp. 8-9). Force est
cependant de constater que bien peu de
pertinence est accordée aux autres socio-logues de la littérature, et bien peu de
critiques adressées à la sociologie du
champ littéraire.
Celle-ci se fonde sur la prise en
compte d’un certain nombre d’intérêts
spécifiques, selon Bourdieu, à l’objet
littéraire pour la sociologie. Premièrement, les diverses productions des écrivains constituent, pour le sociologue, des
sources d’information. Deuxièmement, il
existe un lien entre pratique sociologique
et pratique littéraire : le discours sociologique produit parfois des effets littéraires
– et aurait intérêt à se poser des questions
formelles et à envisager les réponses de
la narratologie (notamment en ce qui
concerne les problèmes de retranscription
du vécu). Troisièmement, la littérature est
susceptible d’énoncer une vérité du social
(même si les écrivains ne sont pas des
sociologues), en particulier par le double
biais du « procédé qui incarne en différ en t s a c te u rs la g a m m e d es ch o i x
comportementaux qu’offre la société à tel
moment dans tel secteur » et des scènes
de genre (Jacques Dubois, cité p. 27).
Symétriquement aux apports de la
littérature à la sociologie, Bourdieu
signale l’importance des apport de la
sociologie du champ pour la littérature,
puisqu’est désormais possible une appréciation lucide des œuvres. Pour cela,
Bourdieu propose deux notions essent i e l l e s, a u x q u e l l e s s ’a r t i c u l e r o n t
l’ensemble des analyses menées dans le
cadre de la sociologie du champ : d’une
part, justement, le champ ; d’autre part,
l’habitus. « Ce n’est qu’en fonction des
propriétés acquises à l’état objectivé
(héritage) ou incorporé (les jugements et
les comportements constitutifs de l’ethos
et de l’hexis corporelle, qui sont formés
au sein de la famille – habitus primaire –
et du milieu scolaire, universitaire et
professionnel – habitus secondaire) que
le sujet social se fait une idée – plus ou
moins juste – de ses possibles, qu’il se
représente – avec plus ou moins de lucidité – le système des positions à l’intérieur du champ auquel il croit se destiner
mais auquel, en fait, il est prédestiné,
ainsi que les contraintes inhérentes à ce
ch a m p ( gé n é riq u e s, t hé m a ti q ue s e t
formelles, en ce qui concerne le champ
littéraire). Cependant, les mécanismes de
la reproduction n’ont rien de systématique ; la dialectique des dispositions et
des positions ne saurait se réduire à un
déterminisme total : l’actualisation de
l’hexis dépend de deux facteurs – l’état
du champ, ou plus exactement de la structu re d es p os s ib ili té s o b je ct iv em e n t
offertes, à un moment donné, par le
marché de l’espace hiérarchisé des positions à l’intérieur du champ – et les
dispositions envers l’héritage et l’habitus
qui varient en fonction de la relation au
père et/ou à la mère, de la place occupée
au sein de ce champ particulier qu’est la
famille. » (pp. 40-41).
C’est ce qu’illustre magistralement
l’exemple de Flaubert, analysé dans Les
règles de l’art. Issu de la bourgeoisie,
c’est-à-dire détenteur de capital économique et culturel, Flaubert devrait être
prédisposé à faire carrière dans la médecine ou dans le droit. Mais ses relations
tendues avec son père et son frère aîné
l’incitent à entrer dans l’univers des
lettres et, au sein même de cet univers, à
préférer au genre noble qu’est la poésie le
genre dévalué du roman. Néanmoins, par
ses choix mêmes, Flaubert valorise le
genre dévalorisé pour lequel il a opté et
crée un nouveau rôle social pour l’artiste.
Ses capitaux – économique et culturel,
donc, mais bientôt aussi social et symbolique – l’amènent à aspirer à être inclassable. « Et inclassable, il l’est remarquablement, puisque son œuvre se situe
s i n g u l i è r e m e n t a u c a r r e f o u r d e s
tendances classique, romantique, réaliste
et parnassienne. Cette œuvre n’est donc
le produit ni de son habitus primaire, ni
de son habitus secondaire, ni du champ
li tt ér ai re, ni p l us g é né r al em en t d e
l’espace social : Flaubert est devenu
Flaubert en faisant évoluer son habitus au
contact d’un champ qu’il a contribué à
transformer. » (p. 44).
La deuxième partie de l’ouvrage de
Thumerel est, nous l’avons déjà signalé,
c o m p o s é e d’é t u d e s d e c a s. L’i d é e
consiste à illustrer les théories présentées
à partir d’auteurs, d’œuvres, d’éditeurs et
de revues appartenant au champ littéraire
français du XXe siècle. Le problème
réside dans le fait que ces études de cas
sont moins illustratrices qu’elles ne le
prétendent, puisqu’elles sont parfois sans
autre rapport que rhétorique avec les
théories de Bourdieu. On apprend beaucoup (par exemple sur les procédures
d’écriture d’Annie Ernaux), mais sans
que la plupart des analyses ne bénéficient
des apports de la sociologie du champ.
L’effet produit est parfois même contre-productif, puisque sont démontrées en
acte la richesse et la subtilité d’une
analyse purement interne des œuvres
littéraires (par exemple, p. 144). C’est à
la fois paradoxal et regrettable, dans la
mesure où Pierre Bourdieu comme
d’autres tenants de la sociologie du
champ ont produit de nombreux travaux
a t t e s t a n t d e la f é c o n d i t é d e c e t t e
approche.
Clara Lévy
LASTES – Université de Nancy II
T r i g i l i a ( C a r l o ). – S o c i o l o g i e
économique. État, marché et
s o c i é t é d a n s l e c a p i t a l i s m e
moderne. Traduit de l’italien par
Catherine Drubigny. Préfacé et
révisé par Marco Oberti.
Paris, Armand Colin (Collection U. Socio-logie), 2002,252 p., 23 €.
Spécialiste reconnu de sociologie du
développement économique en Italie,
Carlo Trigilia se propose ici de peindre
une large fresque historique de la socio-logie économique, et de ses principaux
fondateurs à une synthèse de la discipline
telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui.
Marco Oberti signale dans la préface que
le parcours scientifique de l’auteur
éclaire pour une bonne partie l’orientation générale de l’ouvrage. Depuis les
années soixante-dix, C. Trigilia a ainsi
successivement travaillé sur la relation
entre les structures de classes et le développement du capitalisme italien, sur les
aspects structurels, territoriaux et politiques de ce dernier, sur la diversité socio-territoriale de la péninsule italienne et en
particulier sur les régions des petites et
moyennes entreprises situées dans le nord
et le centre de l’Italie. Cet ensemble de
recherches l’a alors conduit à reconnaître
l’impact des formes sociales, institutionnelles et politiques sur l’apparition d’une
é c o n o m i e d e m a r c h é. C e s m ê m e s
travaux, très spécifiquement liés à
l’I t a l i e, p e r m e t t e n t d è s l o r s d e
comprendre pourquoi C. Trigilia fait peu
cas de la sociologie française – éloignée
d e s p r o b l é m a t i q u e s i t a l i e n n e s d e s
districts industriels – dans cet ouvrage
dont la version originale, Sociologia
economica, stato, mercato e societa nel
capitalismo moderno, est pratiquement
deux fois plus longue.
Mais s’il n’aspire pas à l’exhaustivité,
Sociologie économique n’en demeure pas
moins un vaste tour d’horizon historique
des multiples contributions à la socio-logie économique au cours des deux
derniers siècles. D’autant que l’auteur est
animé d’une préoccupation permanente
consistant, d’une part, à mettre en
exergue les liens de filiation et les oppositions qui résident entre les différents
auteurs, et d’autre part, à intégrer à
chaque fois l’émergence des paradigmes
sociologiques dans un contexte historique
bien précis du capitalisme. Cette double
exigence de C. Trigilia transparaît alors à
travers une structuration de l’ouvrage en
deux parties. La première introduit, en
suivant l’ordre chronologique, les fondateurs de la sociologie économique comme
référant de base à une seconde partie qui
sera, elle, davantage dédiée aux approches contemporaines de la discipline.
Enfin, nous saurons gré à l’auteur d’avoir
adopté un mode d’exposé particulièrement didactique, avec un souci constant
de synthèse et de concision, ce qui fait de
cet ouvrage un précieux et important
corpus de points de repères théoriques.
Dans cette perspective didactique,
C. Trigilia s’emploie, dès l’introduction,
à faire la lumière sur un certain nombre
de concepts centraux de l’ouvrage, à
commencer par celui de sociologie
économique dont il fournit une définition
générale : il s’agit « d’un ensemble
d’études et de recherches visant à approfondir des rapports d’interdépendance
e n t r e p h é n o m è n e s é c o n o m i q u e s e t
sociaux ». Cette définition viendrait
compléter, voire dépasser en quelque
sorte, une conception néoclassique de
l’économie, incapable selon l’auteur de
contextualiser les mécanismes de régulation du marché auquel serait conféré une
autonomie et un rôle excessivement
importants. S’il reconnaît toutefois à la
conception néoclassique de l’économie
un certain nombre d’apports non négligeables comme ses capacités de modélisation théorique à un degré élevé de
généralisation ou encore l’étendue de ses
conceptualisations normatives et prévisionnelles, c’est bien l’absence de prise
en compte des institutions entendues
comme réservoirs de normes sociales
impulsant des orientations aux comportements des individus, suivant un système
de sanctions positives ou négatives, que
déplore ici C. Trigilia. Pour lui, en effet,
considérer l’activité économique en tant
que phénomène institutionnalisé permet
d’historiciser les faits économiques et de
caractériser leur diversité dans l’espace et
dans le temps par rapport aux institutions
avec lesquelles ils ont partie liée.
Si C. Trigilia parvient à poser les
premiers jalons de ce qu’est la sociologie
économique, celle-ci reste néanmoins
caractérisée par un certain pluralisme qui
fait l’objet de toute la première partie.
Pour en rendre compte, l’auteur en explicite tout d’abord la genèse. Il montre
comment, de l’économie classique de
Smith, Ricardo et Malthus à la révolution
marginaliste, en passant par Marx – à qui
C. Trigilia reproche une surévaluation du
conflit –, la sociologie économique se
présente à l’état larvaire, dans différents
travaux, mais comment en même temps,
elle apparaît, sous l’influence de la philosophie idéaliste allemande de la fin du
XIXe siècle, contre le positivisme et
l’historicisme qui caractérisaient toutes
ces œuvres fondatrices. C’est plus précisément l’émergence du capitalisme qui va
jouer le rôle de catalyseur dans la constitution de la sociologie économique en
t a n t q u e d i s c i p l i n e s c i e n t i f i q u e.
C. Trigilia procède alors à des rapprochements pertinents entre les différents
auteurs classiques selon l’angle d’analyse
qu’ils adoptent pour étudier la naissance
du capitalisme et ses évolutions. Ainsi,
Simmel, Sombart et Weber consacreront
leurs recherches à la compréhension des
conditions d’apparition du capitalisme en
tentant de repérer « les présupposés non
économiques de l’argent » (Simmel), ou
encore une « mentalité », une « éthique »
ou un « esprit » économiques (Sombart et
Weber). Les conséquences sociales du
capitalisme ont, quant à elles, retenu
toute l’attention de Durkheim et Veblen,
ces derniers réclamant une régulation
institutionnelle du marché afin d’en
limiter le rôle. Enfin, reconnaissant tout
autant l’importance des institutions dans
la gestion des affaires économiques,
Schumpeter et Polanyi traiteront davantage de l’affaiblissement du capitalisme à
travers l’analyse de la grande crise de
1929.
Dès le premier chapitre de la seconde
partie de l’ouvrage consacrée à la socio-l o g i e é c o n o m i q u e c o n t e m p o r a i n e,
C. Trigilia s’applique à recenser les principales idées et hypothèses qui, héritées
des classiques, ont largement inspiré la
sociologie économique telle qu’elle a été
exercée au XXe siècle. On retrouve en
p r e m i e r l i e u u n e c o n c e p t i o n d e
l’économie entendue – par opposition à
l’acception néoclassique – comme étant
« l’activité vouée à la recherche des
moyens de subsistance », mue par des
motivations tant utilitaristes que non
utilitaristes et encadrées par des institutions sociales. Sont conservées également
les hypothèses centrales portant sur le
marché comme construction sociale légitime, sur les liens entre innovations et
entrepreneurialité, ou encore sur les
préférences socialement construites des
consommateurs. À côté du maintien de
ces tendances générales, les frontières
e n tr e s o c i o l o g ie e t é co n o m i e s o n t
amenées à être sensiblement redessinées,
grâce notamment aux contributions de
Keynes et Parsons. C’est sur ces bases
fondamentales que va s’ériger la socio-logie du développement dans les années
soixante – soixante-dix. Celle-ci consiste
à prendre en compte des variables culturelles et institutionnelles dans le développement économique des pays les moins
avancés économiquement. Mais ces deux
courants principaux que sont la théorie de
la modernisation et la théorie de la dépendance ont fait l’objet d’importantes critiques déplorant leurs dérives ethnocentriques et évolutionnistes.
L a « n ou v el le po lit ica l ec on o m y
comparée » va alors se dresser contre ces
deux courants et leurs dévoiements
respectifs. Elle cherche notamment à
reconsidérer les variables culturelles et
politiques dans la conduite des activités
économiques avec une plus grande objectivité, c’est-à-dire en dehors de tout jugement, positif ou négatif. L’évolution de
l’État social keynésien, de même que
l’étude des représentations des intérêts et
des prises de décisions politiques, les
comparaisons des différents types de
r é g u l a t i o n s é c o n o m iq u e s e n tr e l e s
nations, comptent ainsi parmi ses objets
d’étude privilégiés. C’est dans les années
soixante-dix que la nouvelle sociologie
économique se penche sur les changements organisationnels intervenus dans
les entreprises, en adoptant un point de
vue plus microéconomique. Enfin, dans
le contexte de mondialisation économique de ces trente dernières années, la
discipline se dirige désormais vers la
compréhension des conditions favorisant
les capacités d’innovation des entreprises
suivant les différents types de capitalismes nationaux marqués par une relative diversité institutionnelle. Il devient
dès lors indéniable que cette typification
des diverses orientations prises par la
sociologie économique tout au long du
XXe siècle, élaborée par C. Trigilia,
permet au lecteur de clairement en
évaluer la portée ainsi que ses apports
non négligeables au regard de la socio-logie et de l’économie en général. On
regrettera peut-être que l’intérêt accordé
par l’auteur à ces contributions majeures
se soit parfois effectué au détriment
d’une mise en perspective plus critique
des travaux issus de la sociologie économique.
Gaëtan Flocco
Centre Pierre Naville – Université d’Évry
B a ti fo ul ie r (Ph il i pp e) (d i r. ). –
Théorie des conventions. Préface
d’Olivier Favereau et postface de
François Eymard-Duvernay
Paris, Économica, 2001,328 p., 29 €.
« Est-il bien raisonnable d’écrire un
livre d’économie sur les conventions ? »
(p. 3) s’interroge avec malice Philippe
B a ti fo u li er d a n s so n a v a nt-p r o po s.
Certes, l’étude des conventions n’est pas
un champ disciplinaire reconnu en
sciences économiques, encore moins l’un
de ses terrains d’investigation privilégié.
La thèse majeure de l’ouvrage, qui intéressera en cela vivement le sociologue,
est que la compréhension de la coordination et de la rationalité de l’action ne
saurait toutefois faire l’économie d’une
étude nourrie de ses fondements (règles
constitutives) et de ses principes (règles
régulatives), vaste domaine que se proposent d’explorer les théoriciens des
conventions. Les première et troisième
parties retiendront notre attention dans la
mesure où elles engagent directement un
débat avec les théories sociologiques de
l’action sociale là où la deuxième, organisée autour de la théorie des jeux,
s’inscrit plus spécifiquement dans des
débats académiques en sciences économiques.
La première partie de l’ouvrage
reprend quelques-unes des interrogations
qui donneront naissance à la théorie
économique des conventions : la coordination des actions individuelles procède-t-elle purement et simplement d’un ajustement par les prix, ainsi que l’établit
l’économie néoclassique ? Le marché est-il, explicitement ou non, l’espace de
coordination universel, grammaire génér a t i v e e t h o r i z o n i n d é p a s s a b l e d e
l’action ? Camille Chaserant et Olivier
Thévenon défendent, dans un premier
chapitre, qu’un tel raisonnement fait
l’impasse sur les règles constitutives qui
dotent le marché de la structuration et de
la légitimité nécessaires au succès de la
coordination. Cette approche nie également la contingence et l’incertitude de la
coordination en supposant un fonctionnement harmonieux du marché, lequel ne
requiert dans ce cadre aucune règle régulative pour son bon ordonnancement.
Last but not least, de même que cette
conception anonymise l’action et désincarne l’acteur, elle évoque un monde
dépourvu de toute interaction stratégique.
La conclusion est sans appel : « Le
marché n’est qu’un espace de coordination particulier, et […] il est inconcevable
de proposer la figure du marché comme
m o de d e c oo rd in ati on im p lic ite d e
l’ensemble des activités sociales. »
(p. 45). Aussi convient-il, au terme de
cette première exploration, de développer
un programme de recherche axé sur la
coordination par les règles, règles-contrats
et rè gl es-co n ve nt io ns q ui ré g iss en t
l’action. Au préalable, le chapitre II
s’attache à lever l’ambiguïté de la notion
de convention, à savoir son caractère arbitraire. En un mot, la rationalité des
conventions résiste-t-elle à cette apparente
contingence qui semble sonner le glas des
possibilités de coordination ? S’appuyant
en particulier sur les travaux du logicien
David Lewis, Daniel Urrutiaguer, Philippe
B a t i f o u l i e r e t J a c q u e s M e r c h i e r s
montrent que non seulement les conventions reposent sur un socle normatif
consistant et offrent un modèle d’évaluation à l’acteur, mais qu’elles ont également d’autres finalités que la pure
coordination (ainsi des conventions constitutives). L’ajout au modèle d’analyse
d’une dimension stratégique semble dès
lors un pas en avant dans l’étude des
conventions. Mieux, une approche interprétative des conventions apparaît nécessaire dans la mesure où la coordination
fait appel à un degré d’intentionnalité que
les auteurs se proposent d’interroger dans
la troisième partie de l’ouvrage.
L’hypothèse travaillée dans cette
partie est que la coordination de l’action
repose moins sur une « régulation des
comportements » que sur une « régulation des représentations » (p. 211). On
bascule ainsi d’une analyse stratégique à
une approche interprétative des conventions. Les rédacteurs du chapitre VI,
Olivier Biencourt, Camille Chaserant et
Antoine Réberioux, interrogent ainsi
directement le sens que revêtent les
règles pour les individus en pointant leur
triple ancrage : social, collectif, politique.
De leur association naît le souci de développer une « économie de la pluralité des
formes de coordination » (p. 213) attentive à la grammaire de l’accord, laquelle
nourrit l’évaluation des acteurs, des
actants et des événements. Chacun adopte
ai ns i un e d ém a rc h e co m p ré he n si ve
étayée par une référence normative
centrale. Cette dernière est explicitée au
chapitre VII par Philippe Batifoulier et
Olivier Thévenon : le résultat de la coordination est-il juste, au sens de bon et
légitime ? Dès lors qu’existe une « pluralité des formes de bien commun »
(p. 245), liée à des représentations différentes du social, du collectif et du politique, les individus sont amenés à justifier les règles auxquelles ils se réfèrent, à
les interpréter par référence à des « principes » qui ne sauraient se réduire au pur
calcul maximisateur et qui fondent ainsi
l’accord ou le compromis sur des bases
proprement sociales. Le chapitre VIII
enfin, plus prospectif, vise à lever
certaines critiques généralement formulées à l’encontre de l’économie des
conventions : à savoir l’absence ou la
minimisation du conflit au profit du jugement équilibré, fruit de l’accord
[1]. La
réponse apportée par Antoine Réberioux,
Olivier Biencourt et Pascal Gabriel prend
la forme d’une étude de la dynamique des
co nv e nt ion s qu i tie nt a ut an t d’u n e
« logique consensuelle » de recherche de
l’efficacité que d’une « logique conflictuelle » de rapports de pouvoir. Dans les
deux cas, le changement social est le
résultat de l’interprétation et de l’activation de règles conventionnelles. Dans les
deux cas également, l’action collective
observée est partie intégrante d’un ordre
normatif et, par là même, politique. Dans
sa postface, François Eymard-Duvernay
revient sur ces éléments en notant que
« s’il n’y avait pas de conflit, il n’y aurait
pas non plus de principes de justice
soutenant la légitimité de l’accord »
(p. 280).
Fruit d’un réel travail d’équipe,
l’ouvrage brille d’abord par la cohérence
de son propos, la clarté des thèses exposées et la progressivité de la démonstration. De nombreux encadrés supportent
l’argumentation et offrent de précieux
é cl a ir ci s se m e n ts a u n o n-s p éc i al is t e
(discussions des travaux de David Lewis,
présentations de la convention en théorie
des jeux). Sur le fond, l’entreprise vise à
donner sa pleine mesure à la « convention » en économie en récusant l’identification entre arbitraire et indifférence. Si
les conventions sont bien arbitraires – il
existe d’autres possibilités de se coordonner –, elles ont néanmoins un fondement normatif, impliquent une compét e n c e i n t e r p r é t a t i v e d e l’a c t e u r,
participent d’une conception plurielle du
juste, nourrissent un souci du collectif,
autant d’aspects que nie l’analyse fonctionnelle des conventions en justifiant par
le seul calcul individuel, visant à maximiser l’utilité sous contrainte, le passage
d’une prise de décision
sans raisons
apparentes (convention au sens courant
du terme) à une
décision raisonnée
(convention au sens restreint du terme en
économie). L’enrichissement, analytique
et sémantique, accompli par l’économie
des conventions, accroît d’autant la
portée opératoire de son maître-concept
et ouvre des horizons d’analyse, notamment comparatifs
[2].
La principale insatisfaction, inévitable
en la circonstance, tient aux aspects les
p l u s n o v a t e u r s e t p r o s p e c t i f s d e
l’ouvrage. Ainsi du chapitre (VIII) sur la
dynamique des conventions qui mériterait
des développements plus conséquents
quant à l’articulation entre « logique
consensuelle » et « logique conflictuelle », ainsi qu’une interrogation sur le
singulier de chacune des logiques autonomisées : existe-t-il une ou des logiques
consensuelles, une ou des logiques
conflictuelles ? Plus généralement, la
théorie politique de l’économie des
conventions travaillée par François
Eymard-Duvernay dans sa postface et
très clairement située par rapport aux
théories concurrentes (celle de John
Rawls en particulier) gagnerait à se saisir
d’éléments de politique économique
autres que la seule intermédiation réalisée
par l’action publique sur les marchés du
travail. Assurément, l’extension de ce
« champ de compétences » donnerait plus
de crédit encore aux développements
amorcés ici.
Il reste que l’ouvrage répond de
manière très convaincante à la question
initiale posée par son coordonnateur :
oui, il est non seulement raisonnable,
mais également souhaitable, d’écrire un
livre d’économie sur les conventions.
Avec Théorie des conventions, l’équipe
réunie autour de Philippe Batifoulier
témoigne du bien-fondé d’une telle entreprise.
Cédric Frétigné
Travail et Mobilités
Université Paris X-Nanterre
White (Harrison C.). – Markets
from networks. Socioeconomic
models of production.
Princeton, Princeton University Press,
2002,389 p., $ 35.
Harrison C. White est encore peu
connu en France, mais il est probablement l’un des chercheurs qui ont le plus
influencé la sociologie américaine, autant
par ses travaux que par les étudiants qu’il
a formés. Il a contribué à refonder la
sociologie de l’art avec un livre important
sur les impressionnistes et la constitution
d’un nouveau marché de l’art
[1]. Il a été
l’un des théoriciens de l’analyse des
réseaux sociaux, formant des étudiants
c o m m e M a r k G r a n o v e t t e r, B a r r y
Wellman ou Nicholas Mullins, et développant des notions (l’équivalence structurale en particulier) et des modèles
mathématiques spécifiques à ce champ de
recherche. Il a publié en 1992 sous le titre
Identity and control. A structural theory
of action un ouvrage de sociologie générale à la fois déroutant par un langage très
abstrait et en même temps extrêmement
riche.
L’un des apports les plus importants
de Harrison C. White se situe dans le
domaine de la sociologie économique. Il
a été l’un des initiateurs d’une démarche
visant à réinvestir du point de vue de la
sociologie des objets qui avaient progressivement été abandonnés aux économistes, notamment avec un article fondateur sur les marchés
[2]. Dans cet article
publié en 1981, il proposait un modèle
mathématique fondé sur le postulat selon
lequel les producteurs fixent les prix et
les quantités à produire en s’observant les
uns les autres et non en interagissant
directement avec les consommateurs,
sinon par le biais d’une norme plus ou
moins tacite de qualité. Des économistes
français se sont intéressés récemment aux
tra v au x d e Wh ite, ra pp ro c ha n t s es
conceptions de celle de l’économie des
conventions
[3]. Parmi les sociologues,
les travaux de White sont évidemment
une référence pour ceux qui travaillent
sur les marchés, mais aussi pour Pierre
Bourdieu, qui voyait dans sa conception
des marchés une illustration de l’importance des champs, même s’il jugeait
n é c e s s a i r e d e « s u b o r d o n n e r c e t t e
description “interactionniste” des stratégies à une analyse structurale des conditions de l’espace des stratégies possibles »
[4].
Encouragé par les multiples références
f a it e s à s o n m o d è l e d e s m a r c h é s,
Harrison C. White a entrepris il y a quelques années de le développer et de
l’approfondir, travail qui aboutit à cet
ouvrage dans lequel on trouve bien sûr
des modèles mathématiques et des simulations, mais aussi, et c’est ce qui intéressera le plus les sociologues, une explicitation approfondie des conceptions qui
fondent ces modèles et de nombreuses
considérations qui relèvent aussi bien de
la sociologie économique que de la socio-logie la plus générale. Ce sont des aspects
qui font l’objet du présent compte rendu.
On connaît bien à présent en France le
projet de la « nouvelle sociologie économ i q u e », d é f e n d u e n t r e a u t r e s p a r
Richard Swedberg ou Mark Granovetter :
considérer l’activité économique comme
une activité sociale ordinaire en mettant
e n p a r t i c u l i e r e n a v a n t l e n i v e a u
d’analyse dans lequel les sociologues
sont généralement le plus à l’aise, les
individus, leurs interactions et leurs
réseaux. La notion d’encastrement est
alors souvent utilisée comme une arme
pe rm e tta nt de ra m en er e n de rn ièr e
instance toute activité humaine, donc
toute activité économique, à ce niveau.
La posture de White est un peu différente : « Les deux disciplines académi-ques que sont la sociologie et l’économie
sont associées dans la présente approche
modélisatrice, afin de constituer un cadre
pour une nouvelle sociologie économique.
Deux des nouvelles idées clés sont le
signalement (signaling), tel qu’il est
exposé par l’économiste Michael Spence
[…] et l’encastrement tel qu’il est exposé
par le sociologue Mark Granovetter […],
les deux étant généralisés ici […]. Le
raisonnement associe donc les dérivations
d’optimisations issues de la microéconomie néoclassique et les constructions
sociales de la sociologie des réseaux. »
(p. 323). En fait, White applique ici aux
marchés une conception théorique générale qui met en jeu des identités (qui
peuvent être des individus ou des formes
collectives) en interaction, chaque identité cherchant à établir un certain contrôle
sur son environnement relationnel et
devant faire face aux tentatives de
contrôle des autres identités.
Dans ce livre, les acteurs de base sont
des firmes, et les réseaux la résultante des
échanges qu’elles ont entre elles. Partir
des firmes n’est pas un problème pour
White : « Les marchés et les firmes ne
sont pas moins humains que votre famille
ou des cliques ou des clans. Les marchés
et les firmes sont aussi des acteurs. »
(p. 304). La « sociologisation » des activités économiques s’opère chez White
par la transposition à des acteurs collectifs (firmes et marchés) de certaines
notions qui caractérisent habituellement
les individus : « Chaque construction
sociale [ici les firmes et les marchés] est
réflexive en ce qu’elle se reproduit
comme capacité d’action, et elle est
indexicale en procurant un ordre qui
guide les perceptions et donc l’orientation dans l’interaction. L’indexation
réflexive […] peut être la structure
profonde de la parenté, à la Lévi-Strauss,
ou la structure superficielle des rencontres ordinaires de Goffman […] ou encore
ce peut être le contexte économique qui
structure un marché de production. »
(p. 307). Les acteurs collectifs n’ont pas
seulement une identité et une capacité
d’action, ils ont aussi un langage constitué, pour les firmes, des signaux
qu’elles s’envoient mutuellement à
travers leurs actions (dont les échanges
commerciaux font partie) : « Le discours
ici est généralisé au-delà du personnel, de
l’oral et de l’occasionnel pour retenir sa
nature essentiellement interactive. »
(p. 304). Il faut pour cela « pousser toutes
ces approches sociolinguistiques [White
cite Hanks, Lucy, Goodwin] au-delà de
leur centrage explicite sur des personnes
humaines parlantes, avec le postulat
qu’une texture causale similaire peut être
obtenue lorsque des acteurs de plus haut
niveau comme les firmes ou les marchés
interagissent via des perceptions de
discours ou de textes émanant de personnes
plus ou moins perçues comme des agents
ou des représentants. » (p. 307).
Que sont les marchés sur lesquels
l’ouvrage est centré ? Le modèle des
marchés de produits de White, développé
en détail dans les deux premières parties
de l’ouvrage, se fonde sur l’hypothèse
d’une relative stabilité des producteurs
d’un certain type de bien. Un marché au
sens de White n’existe que si les flux
d’échanges des producteurs, avec leurs
fournisseurs en amont et leurs clients en
aval, se cristallisent en un certain nombre
de « niches » structurées selon un certain
ordre. Si les producteurs se renouvellent
constamment, il n’y a pas de marché au
sens de White. Un tel marché est donc
une structure relativement stable fondée
sur un principe d’équivalence structurale
entre les producteurs, qui ont affaire aux
m ê m e s fo u rn i ss e ur s e t a u x m ê m e s
clients. Chaque transaction est alors
considérée comme un signal que les
autres producteurs peuvent interpréter
pour ajuster leurs comportements et
maintenir l’ordre existant (ou au contraire
tenter de le détruire). Ces signaux finissent par constituer une sorte de langage
qui est propre à un marché. Pour un
producteur, détenir une niche au sein
d’une telle structure est une garantie relative contre les incertitudes des échanges.
La place des producteurs et la structure
d’ensemble du marché peuvent être
caractérisés par des paramètres liés à la
qualité des produits, au volume de
production, aux prix et aux coûts de
production, un marché étant défini par
une fonction linéaire reliant les recettes à
la quantité produite, pour une qualité
donnée, les qualités étant ordonnées. À
partir des paramètres généraux des
marchés, White construit un espace
général où il délimite des zones dans
lesquelles un marché stable peut exister,
ce qui débouche sur une typologie générale des marchés dans laquelle la situation de concurrence pure et parfaite constitue un type parmi d’autres. Les modèles
sont confrontés à des données issues de
différents marchés de biens (textiles,
avions de tourisme, etc.) et disponibles
dans la littérature. White considère le
système des marchés de produits décrit
par ses modèles comme le produit d’une
histoire économique d’au moins deux
siècles au cours de laquelle ces structures
ont progressivement émergé des ajustements entre les firmes à la recherche de
protections contre les incertitudes de
l’activité économique.
Wh ite j o ue s an s c es s e a v ec l es
niveaux d’action et utilise la notion
d’encastrement dans un sens plus dynamique que ceux qui sont habituellement
associés à ce terme. D’abord, il utilise
essentiellement le verbe (to embed) et le
participe présent (embedding) et non le
substantif (embeddedness), ce qui signifie
que ce qui est visé est d’abord un
processus. Ensuite, l’encastrement est
doté d’un processus réciproque, le découplage, qui désigne l’autonomisation relative d’un acteur de niveau supérieur par
rapport aux réseaux dont il est issu. Un
marché se découple du réseau d’échange
entre les firmes dans le sens où il acquiert
une certaine consistance et devient éventuellement à son tour un acteur dans des
réseaux de marchés.
Cette application aux firmes et à leurs
échanges d’une théorie structurale issue
de travaux en anthropologie et en analyse
des réseaux sociaux peut dérouter les
sociologues, y compris ceux qui s’intéressent aux marchés. Il y a en effet chez
White une sorte d’abstraction des individus ou d’humanisation des structures
collectives qui n’est pas sans rappeler,
par-delà les différences de vocabulaire et
de méthode, les efforts que pouvaient
faire il y a quelques années des chercheurs comme Bruno Latour ou Michel
Callon pour dépasser les limites de l’individualisme ou de l’interactionnisme
symbolique en insistant sur la capacité
d’action (« l’agence ») d’entités collectives en réseau (l’« acteur-réseau ») intégrant des dispositifs matériels, un des
points communs étant d’ailleurs la référence à la linguistique (où l’on trouve
a u s s i b i e n d e s « a c t a n t s » q u e d e
l’« encastrement »). Contrairement à ces
travaux, la théorie de White, orientée
entièrement vers la construction de
modèles mathématiques, est souvent très
elliptique en ce qui concerne les généralisations effectuées, de l’individu à la
firme, et de celle-ci au marché, du
langage aux signaux envoyés vers les
autres producteurs, des produits à un
indicateur abstrait de qualité, etc. La
théorie, souvent plus statique que dynamique (malgré le chapitre un peu histori qu e d e l a fi n), n ’a b or d e p a s le s
processus concrets par lesquels un
marché se contruit, se détruit, se perpétue
ou évolue (passer d’un type à un autre par
exemple). Il faudrait pour cela délaisser
un moment les modèles et étudier des
marchés concrets (ce que White a essayé
de faire récemment sur les marchés viticoles). Il y a donc beaucoup de travail
pour traduire en procédures d’étude
concrètes (quantitatives ou qualitatives)
les idées développées dans cet ouvrage.
Pour un sociologue, la lecture de ce
livre, tout comme celle de l’ouvrage
précédent de White, est une expérience
un peu étrange. D’abord, malgré ses
efforts pour illustrer ses conceptions par
de nombreux exemples, White n’est pas
facile à comprendre, tant son vocabulaire,
sa façon de raisonner et les références
qu’il mobilise bousculent les habitudes.
Le lecteur a souvent le sentiment de
toucher du doigt des choses extrêmement
profondes qu’il ne peut atteindre complètement. Il a aussi l’impression de voyager
dans le temps, autant vers le passé d’un
structuralisme un peu démodé que vers
l’avenir d’un dépassement possible d’une
bonne partie des clivages actuels entre les
courants de pensée et les disciplines. En
tout cas, nul doute que le voyage vaille la
peine d’être tenté, tant ce livre, comme le
précédent ouvrage de son auteur, ouvre
pour les sociologues des perspectives
nouvelles et originales.
Michel Grossetti
Centre d’étude des rationalités
et des savoirs
CNRS – Université de Toulouse-le-Mirail
Flamant (Nicolas). – Une anthropologie des managers.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sciences sociales et société), 2002,217 p.,
21,50 €.
Longtemps délaissés, les cadres dirig ea n ts c o m m e n ce n t à fa i re l’o b je t
d’attentions de la part des chercheurs en
sciences sociales. L’ouvrage de N. Flamant
nous fait pénétrer dans cet univers de
l’exercice des fonctions de direction.
Pour le compte d’une section syndicale
d’une grande entreprise de l’industrie
spatiale, l’auteur a mené une enquête
ethnologique sur les comités de direction,
ces supposés hauts lieux du pouvoir que
le langage indigène nomme les « Codir ».
Il s’agissait de comprendre comment s’y
construisait le pouvoir, en étudiant la
manière dont, à travers l’exercice du
travail et la sociabilité, s’élaboraient des
distinctions, des hiérarchies, voire des
dominations.
L’étude a porté sur deux établissements ou « divisions » de l’entreprise. La
première partie traite du comité de direction de la division Sud. On y voit s’y
dérouler les réunions hebdomadaires, très
disciplinées (chap. 1) : un protocole strict
régit la succession des différents temps
ainsi que les règles de fonctionnement.
L’a ct iv it é se l im it e à pr é se nt er e t
commenter les dossiers. Le traitement
effectif des sujets est renvoyé à des
groupes de travail et aux commissions
spécialisées du Codir. Les membres du
comité se résolvent à des degrés variables
à ce fonctionnement qui ne vise pas la
prise de décision.
Le directeur de la division est un polytechnicien, peu expansif, doté, de l’avis
de son entourage, de performances intellectuelles supérieures (chap. 2). Il est aussi
caractérisé par sa confession catholique et
ses convictions social-démocrates. En
rupture avec ses prédécesseurs, autoritaires, il se montre soucieux du dialogue
avec ses divers interlocuteurs, ce que ses
collègues apprécient tout en lui reprochant
un certain manque d’autorité.
Mais le fonctionnement concret du
Codir n’est pas qu’un simple effet de la
personnalité du directeur. Il s’analyse
aussi à travers un historique de la division, qui permet de comprendre comment
les membres s’affilient à des catégories
en rivalité (chap. 3). À la faveur d’un
changement d’organisation de la division,
le Codir s’est trouvé recomposé, au détriment des « grands anciens », témoins
historiques du développement de la division, et au bénéfice de « transfuges » de
la division Nord, qui ont mis la main sur
des postes-clés. Jugés arrogants, ils ont
pour handicap un déficit d’expertise technique sur les produits et procédés de la
division Sud. Le fonctionnement concret
du Codir reflète l’effort des anciens pour
questionner la légitimité des transfuges.
Ainsi résiste tout un univers fondé sur la
culture liée aux matériaux propres à la
division – jugés les plus nobles. Le Codir
est une scène pour l’affrontement de
cultures de produits. Le fonctionnement
que lui impose le directeur t