Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010573
224 pages

p. 579 à 624
doi: en cours

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Volume 44 2003/3

2003 Revue française de sociologie

Les livres

 
Duru-Bellat (Marie). – Les inégalités sociales à l’école. Genèse et mythes. Paris, Presses Universitaires de France (Éducation et formation), 2002,256 p., 22 €.
 
 
À l’heure où les éditeurs semblent privilégier les petits livres destinés aux étudiants de premier cycle, opuscules introduisant une question sociologique sans nous épargner les thèmes et les débats les plus convenus, ceux qui font les dissertations, l’ouvrage de Marie Duru-Bellat tranche heureusement avec cette production. Non seulement il présente un état des lieux fortement étayé par une véritable culture théorique et méthodologique, mais il défend un ensemble de thèses et s’engage, au bon sens du terme, non pour partager quelques indignations faciles, mais pour proposer un véritable cadre théorique, donnant ainsi un air de fraîcheur à un objet mille fois parcouru.
Marie Duru-Bellat commence par s’interroger sur les sous-entendus philosophiques et normatifs qui fondent l’arrière-plan politique et théorique de la sociologie des inégalités scolaires. Le thème de l’inégalité scolaire se décline en quatre problématiques différentes. Il s’agit d’abord de l’inégalité des chances d’entrer dans un système scolaire admettant l’inégalité des résultats, puis de l’inégalité même des résultats, thème plus radical quand on pense que l’école devrait les compenser. On peut aussi définir la question de l’inégalité à partir du droit à « l’égalité des compétences de base », selon la formule de Sen, ce qui suppose que le mérite soit, pour un temps, annulé. Enfin, on peut poser la question de l’inégalité en fonction des individus ou des groupes puisque l’on ne peut ignorer que les inégalités les plus fortes sont toujours celles qui distinguent les individus. Marie Duru-Bellat montre comment ces diverses conceptions se succèdent et s’organisent dans certains c o n t e x t e s n a t i o n a u x, e n G r a n d e - Bretagne, aux États-Unis et en France notamment où, à l’exception de Boudon, la plupart des sociologues des inégalités scolaires n’ont pas examiné les relations entre les titres scolaires et les positions sociales, confondant ainsi inégalités des chances scolaires et étude de la mobilité sociale. Elle montre aussi que, sous prétexte de refuser l’idéologie des dons, cette sociologie a fait un blocage sur le problème des inégalités individuelles.
Tout aussi pédagogique, le deuxième chapitre est une défense et illustration de la sociologie quantitative, dans lequel Marie Duru-Bellat montre que les choix méthodologiques sont, en réalité, des choix théoriques : dans une perspective d’égalité pure, on montrera que les enfants des ouvriers ont 23 fois moins de chances d’entrer dans une grande école que les enfants de cadres ; dans un souci d’égalité des compétences, on insistera sur le fait que les 10 % des meilleurs élèves de 6e ont des scores trois fois supérieurs aux 10 % les plus faibles. Marie Duru-Bellat met en garde contre les méthodes les plus familières : tableaux croisés et sociologie-fiction conduisant à isoler les facteurs à l’infini selon le principe du « toutes choses égales par ai lle ur s ». B re f, Ma rie D u ru-B e lla t défend les méthodes qui permettent leur critique et les taux nets contre les taux bruts, ceux qui écrasent la démonstration.
Le cœur du livre porte sur la sédimentation progressive des inégalités sociales dans les carrières scolaires. Autrement dit : Qu’est-ce que l’école fait aux inégalités sociales ? Au fil de quatre chapitres solidement étayés par une multitude d’enquêtes, le lecteur suit le processus de transformation des inégalités sociales, celles qui émergent dès le début de la scolarité, en inégalités scolaires constituées. Si les élèves apparaissent inégaux au départ, l’école joue déjà un rôle majeur ; d’ailleurs, la scolarité précoce est favorable à tous les élèves, mais surtout aux enfants de cadres. Dans le secondaire et dans le supérieur, les inégalités s’accentuent par le jeu des anticipations familiales et par celui des jugements scolaires. Ainsi, le collège « crée » plus d’inégalités que toute la scolarité antérieure et la complexité du système d’orientation, la multiplication des filières du baccalauréat, par exemple, en rajoute encore. « Toutes choses égales par ailleurs », les privilégiés s’en sortent toujours mieux et l’école n’est certainement pas une simple boîte noire, une chambre d’enregistrement passive des inégalités sociales. Il faut donc étudier a tt e n ti v e m e n t le s e f f et s d e l’o ff r e scolaire, ce que Marie Duru-Bellat nomme le contexte scolaire. Ce dernier se manifeste à travers divers « effets », comme celui de la structure du système, de l’établissement, de la classe, des maîtres, des dispositifs pédagogiques et de la gestion du temps. De manière générale, les élèves les plus faibles sont plus sensibles à ces contextes scolaires et, en dépit de l’égalité formelle de l’offre, celle-ci est meilleure quand elle est destinée aux élèves les plus favorisés. Il résulte de ces effets une « variance jointe » dans laquelle le poids du milieu social est multiplié par celui du contexte. Au total, cette variance serait de 23 % en France, ce qui semble beaucoup.
En effet, pour porter un jugement sur ces mécanismes, ce que Marie Duru-Bellat ne s’interdit pas, il faut se lancer dans un double travail de comparaison historique : Comment était-ce avant ? et internationale : Comment est-ce ailleurs ? Sur le premier point, Marie Duru-Bellat rejoint les conclusions de Pierre Merle : la massification scolaire a entraîné un processus de démocratisation ségrégative. Sur la longue période, on observe une diminution relative du poids de la naissance sur les carrières scolaires, mais l’ouverture se heurte à un effet plafond tenant à la translation des inégalités vers des stades ultérieurs de la scolarité. En même temps, comme il n’y a pas d’évolution parallèle de la structure des diplômes et de celle des emplois, il émerge un « effet de dominance » faisant qu’à diplôme égal, les mieux nés s’en sortent mieux pendant que l’effet du diplôme décroît au cours de la vie active. Les comparaisons internationales sont plus difficiles à interpréter, dit Marie Duru-Bellat, car ni les systèmes scolaires, ni les structures de l’emploi ne sont parfaitement comparables. Toutefois, il semblerait que les systèmes scolaires précocement sélectifs soient plus inégalitaires que les autres. De même, l’élargissement de l’offre scolaire serait une politique plutôt égalitaire, sans porter atteinte cependant aux avantages des plus favorisés.
Parmi les deux grandes théories les plus populaires en France, celle de Boudon et celle de Bourdieu et Passeron, quelle est celle qui paraît la plus convaincante ? Le rôle des stratégies familiales penche du côté de Boudon, celui des inégalités de réussite du côté de Bourdieu et Passeron. Mais en réalité, ces deux théories semblent difficilement testables en leur ensemble, et surtout, l’une et l’autre laissent de côté l’effet de contexte qui renvoie à des hypothèses, sans doute moins ambitieuses, mais plus aisément falsifiables. Mieux vaut donc accepter « une certaine discontinuité entre les paradigmes » plutôt que de se laisser porter vers des querelles que les faits ne tranchent pas. Aussi, Marie Duru-Bellat propose-t-elle une théorie générale qui se présente moins comme un corpus parfaitement bouclé que sous la forme d’un programme scientifique combinant de manière raisonnée un certain nombre de questions ouvertes dont l’ensemble fait système. Cette théorie organise des questions plus qu’elle ne donne une réponse conçue comme la réalisation d’un mécanisme homogène ou d’une téléologie de l’école.
Il s’agit de savoir comment s’organisent les relations entre trois grands ordres de phénomènes, l’origine sociale, la destinée sociale et l’éducation, sachant que ces trois phénomènes sont liés terme à terme et qu’ils engagent des mécanismes de rétroaction. Ce modèle serait bien vague si Marie Duru-Bellat ne le décomposait en une série de questions précises dont chacune appelle une famille de recherches. Toutes ces questions ne renvoient pas nécessairement au modèle de recherche quantitative présenté au début du livre. Quelques-unes relèvent d’un effet sociétal, comme celle qui concerne le poids de l’éducation dans la mobilité sociale, d’autres apparaissent aujourd’hui comme des friches, comme celle qui porte sur la transmission des inégalités aux individus, sachant qu’il existe une grande fluidité sociale puisque 25 % des enfants d’ouvriers ont un diplôme supérieur alors que 18 % des enfants de cadres n’atteignent pas le baccalauréat.
Marie Duru-Bellat ne se paie pas de mots et de dénonciations faciles, et si elle mesure le rôle propre de l’école dans la transformation des inégalités sociales en inégalités scolaires, elle rappelle, après bien d’autres, qu’il ne faut pas tout attendre de l’école. Peut-être même, c o n c l u t - e l l e, f a u t - i l d o n n e r m o i n s d’importance aux utilités scolaires et choisir l’intégration et le développement individuel contre les seules compétences hiérarchisées et l’obsession méritocratique qui blessent encore bien des élèves et déçoivent ceux qui ont longtemps cru que l’école pouvait, seule, changer le monde.
Le livre de Marie Duru-Bellat est une synthèse utile et claire dans laquelle les spécialistes apprendront bien des choses. Mais cet ouvrage est plus que cela. C’est une vraie réflexion sur le rôle des théories et des méthodes tant Marie Duru-Bellat est soucieuse de n’écrire que ce que les connaissances les mieux établies lui permettent. Enfin, il s’agit d’un livre engagé, non pas dans une dénonciation facile des inégalités, mais dans la construction d’un véritable programme scientifique, livre engagé aussi parce qu’il est porté par la conviction selon laquelle la science doit éclairer l’action afin de nous éviter quelques illusions aussi dangereuses que généreuses. Bref, ce livre n’est pas simplement une somme, c’est un travail qui comptera dans la longue histoire de la sociologie de l’éducation et de la mobilité sociale, c’est, à la fois, un bilan et un programme.
François Dubet
CADIS-EHESS Université de Bordeaux 2
 
Cadoret (Anne). – Des parents comme les autres. Homosexualité et parenté. Paris, Odile Jacob, 2002,240 p., 22 €.
 
 
En revendiquant d’avoir des enfants, les homosexuels jettent un redoutable défi au modèle de parenté des sociétés occidentales. Le refus qui leur est opposé est révélateur de la façon dont est conçue la parenté en Occident. Sur ces deux points, le livre de l’ethnologue Anne Cadoret offre un éclairage précieux. Dans les familles avec enfant(s) constituées par les homosexuels, aucun lien de filiation n’est officiellement reconnu entre un couple gay ou lesbien et un ou des enfant(s) considéré(s) par eux comme leur progéniture. Plusieurs figures de mère et/ou de père, biologiques et sociales, peuvent être présentes. Outre la question de la différence des sexes, la « famille homosexuelle » pose aussi, comme les familles d’accueil ou les familles recomposées, celle de la « parenté plurielle », c’est-à-dire de la place des différents pères et mères dans une même structure de parenté.
En France, les homosexuels seraient entre 3 et 5 % de la population adulte ; 7 % des gays et 11 % des lesbiennes auraient déjà des enfants et 35 à 45 % désireraient en avoir. La revendication « homoparentale » remonte à environ dix ans, mais ne prend son essor qu’au cours des cinq dernières années. L’Association de parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), créée en 1986, compte plus de 1 000 adhérents, contre 75 en 1995. C’est principalement auprès de certains d’entre eux (aucune présentation globale de la population étudiée n’est malheureusement disponible dans le livre) que Cadoret a mené son enquête par entretiens et participation à plusieurs réunions de l’APGL.
La famille homosexuelle peut être issue : 1) d’une recomposition familiale après une première union hétérosexuelle ; 2) d’une adoption par l’un des parents ; 3) de l’aide médicale à la procréation (AMP) par recours à un donneur (pour les femmes) ou à une mère porteuse (pour les hommes) ; 4) d’un système de « coparentalité » « où des gays et des lesbiennes vivant en couple ou seuls s’accordent pour avoir un enfant qui évoluera entre les deux unités familiales maternelle et paternelle, qui ont pour caractéristique d’être uniquement pour l’une féminine et pour l’autre masculine » (p. 14). Dans aucune de ces formules, les parents homosexuels ne sont juridiquement reconnus comme tels. Les formules 2 et 3 sont actuellement illégales en France : selon la jurisprudence, l’homosexualité, au contraire de la qualité de célibataire, fait obstacle à l’agrément que doit obtenir le candidat à l’adoption ; quant à l’AMP, elle est réservée depuis les lois bioéthiques du 29 juillet 1994 aux couples hétérosexuels mariés ou vivant en concubin a g e s t a b l e e t i n t e r d i t l e s m è r e s porteuses. Les formules 1 et 4 relèvent uniquement d’arrangements privés.
La famille homosexuelle, quelle que soit sa constitution, conteste les principes mêmes sur lesquels la parenté est organisée depuis très longtemps dans les sociétés occidentales. Dans le droit français, couple, sexualité et engendrement sont censés coïncider pour désigner la filiation, au prix parfois de « fictions » dont le but est de conformer le fait au droit, comme dans l’adoption plénière lorsque l’enfant est dit « né » de ses parents adoptifs ou dans l’AMP, la mère étant la femme qui accouche et le père, le mari ou le concubin déclaré de cette femme. Même si depuis 1972 le mariage ne possède plus le monopole dans le droit de la filiation, le droit a organisé l’accès à l’adoption ou à l’AMP de façon à faire croire que c’est un acte sexuel qui est à l’origine de la filiation et ainsi à sauvegarder le principe de son exclusivité (un seul père, une seule mère). Ce biocentrisme renvoie selon Cadoret à la doctrine chrétienne de l’una caro selon laquelle le couple marié ne forme qu’une seule chair. Le défi que jettent les parents homosexuels à notre modèle de parenté est qu’ils ne peuvent se glisser dans cette fiction et faire comme s’ils pouvaient être les géniteurs de leurs enfants. Du coup, « la fiction des autres montages familiaux » (p. 47) ressort avec netteté invitant à interroger la pertinence des principes qui fondent la non-reconnaissance de la « pluriparentalité », c’est-à-dire du fait d’avoir plusieurs pères et mères. Sur ce point, les problèmes posés par l’homo-parentalité ne lui sont pas propres : ils recouvrent ceux de la famille adoptive, de la famille recomposée ou de la famille d’accueil où coexistent diverses figures de père et mère.
Cadoret s’est demandée comment les familles homosexuelles se mettent en place et organisent leur parenté. Elle s’est surtout intéressée aux formules 2,3 et 4. Pour l’adoption et le recours à l’AMP (clandestins dans les deux cas), la pluri-parentalité n’est que relative. Dans le cas de l’adoption, la parenté sociale peut coexister avec la parenté biologique, les parents adoptifs homosexuels ne pouvant ê t r e v i r t u e l l e m e n t p r o c r é a t e u r s : « L’enfant ne naît pas du tout de mon couple homosexuel, il naît bien d’autres personnes. Je lui dirai qu’il est issu d’un homme et d’une femme qui ont eu un rapport d’amour […] et qui n’ont pas pu le garder […] et que je suis la mère de substitution ou la mère adoptive », déclare une mère adoptive (pp. 130-131). Mais la parenté sociale ne se confond pas avec la parenté juridique qui n’est attribuée qu’à un seul membre du couple qui a dû nier sa situation privée et se faire passer pour célibataire afin d’obtenir des services de l’aide sociale à l’enfance l’agrément nécessaire. Autrement dit, dans la famille adoptive homosexuelle, en se limitant aux couples lesbiens, il y a la mère juridique, sa compagne c’est-à-dire la seconde mère sociale, et un père et une mère biologiques (à l’identité effacée dans le cas de l’adoption plénière). Chacun des parents occupe bien une place spécifique au moins sur le plan symbolique.
Il en va de même pour le recours à l’A M P s a u f q u e d a n s l e c a s d e s lesbiennes, le donneur reste anonyme, à moins que l’insémination ait été réalisée de façon « artisanale » en privé (l’insémination artificielle médicalisée avec donneur inconnu s’effectue le plus souvent à l’étranger, en Belgique notamment). Les gays quant à eux ont recours à une mère porteuse (il existe des agences américaines chargées d’en sélectionner) : le futur père peut très bien rencontrer celle qui portera son enfant pendant neuf mois. Il est donc plus facile aux gays de reconnaître la place du second géniteur (la mère porteuse) qu’aux lesbiennes pour qui le donneur est inconnu. C’est la raison pour laquelle ces dernières souhaitent que l’anonymat du donneur puisse être levé de sorte que la filiation biologique figure pleinement comme telle à côté des filiations juridique et sociale. Comme pour l’adoption, le couple doit décider qui sera le parent juridique et, dans le cas des couples lesbiens, portera l’enfant. Le choix peut privilégier la personne dont la parentèle est en mal d’enfant ou se faire à tour de rôle lorsqu’il y a plusieurs naissances. Cela montre en tout cas la force du biologique et de son idéologie dans la définition des places de chacun : non seulement accoucher de l’enfant désigne la mère au sens juridique, mais conditionne sans doute aussi la perception des deux mères par l’enfant et l’entourage familial et social.
L a f o r m u l e c o p a r e n t a l e, q u i s’approche le plus d’une pluriparentalité effective, est aussi « la plus difficile à mettre au point » (p. 104). Un couple de gays et un couple de lesbiennes (ou, ce qui est plus rare, un couple et une personne seule) s’associent pour former une cellule familiale élargie dans laquelle l’un des hommes et l’une des femmes sont parents biologiques de l’enfant. Juridiquement, ce couple est le seul reconnu. Dans les faits, l’homme et la femme ne vivent pas ensemble et la procréation résulte le plus souvent d’une insémination artisanale. En cas de naissances multiples, l’agencement coparental des couples homosexuels peut prendre la forme d’un « croisement » deux à deux (les femmes choisissent chacune un père dans le même couple gay), voire d’un « enchaînement » si un troisième couple intervient pour une seconde naissance. Cette configuration familiale est à la fois radicalement nouvelle puisqu’il faut dès le départ construire un projet d’enfant à quatre et plus classique que les formules précédentes car « le schéma d’un enfant avec un père et une mère est respecté » (p. 190). Si les deux parents biologiques sont père et mère juridiques, à condition qu’ils aient reconnu l’enfant et déclaré vivre ensemble (ce qui est faux), tout le reste – résidence de l’enfant, responsabilités éducatives des uns et des autres – relève d’arrangements privés. Pour éviter les dissensions, l’APGL propose aux différentes parties de signer une « charte de coparentalité ». Outre ce problème d’organisation domestique à quatre, une autre difficulté est bien sûr le choix du second parent biologique. La presse h o m o s e x u e l l e p u b l i e d e s p e t i t e s annonces, l’APGL sert aussi d’intermédiaire. Dans la formule coparentale, les quatre parents peuvent être effectivement présents dans la vie de l’enfant, mais couple parental (au moins au regard de la loi) et couple conjugal ne se recoupent pas. D’un côté, il y a la fabrication de l’enfant, de l’autre la vie de couple. Entre les deux, la question de l’éducation de l’enfant est à résoudre. Parce que faire un enfant ensemble même sans rapport sexuel n’a rien d’une décision légère, pour qu’un couple parental se constitue, il doit y avoir une forte entente, souvent définie par les intéressés eux-mêmes comme une relation d’amitié – « presque une histoire d’amour » déclare une enquêtée (p. 84) – afin que père et mère biologiques se sentent durablement co-responsables de l’enfant et que chacun accepte de retrouver les traits de l’autre dans son enfant. Par la suite, il importe que le couple parental, aussi solide soit-il, ne menace pas le couple conjugal. On voit que les places des uns et des autres sont très délicates à définir. Le choix de qui portera l’enfant d’un côté et donnera sa semence de l’autre est aussi particulièrement difficile.
Quelle que soit la formule retenue, la famille homosexuelle doit parvenir à se faire accepter par son entourage familial et social. Cadoret montre ici l’importance des rites familiaux (Noël) et des termes d’adresse employés par l’enfant et les membres de la parenté, parfois au prix de certaines incompréhensions lorsque, dans le cas des familles coparentales, les grands-parents privilégient le couple parental sur le couple conjugal. Elle souligne aussi le rôle nouveau de la parenté spirituelle qui sert parfois à celui des parents homosexuels qui n’est pas père ou mère biologique à définir sa place dans la parenté ou qui peut être aussi utilisée par un couple homoparental (adoptif ou ayant eu recours à l’AMP) pour introduire dans l’univers familial un référent de l’autre sexe.
Novateur, le travail de Cadoret permet de prendre la mesure de la complexité des situations et des enjeux de l’homoparentalité. Il est aussi, par la force des choses, incomplet. On peut regretter que l’auteur n’ait pas davantage exploré les relations sociales et familiales des parents homosexuels et de leurs enfants. Par exemple, dans le cas de la coparentalité, le fait qu’il y ait plusieurs pères et mères e nt ra în e- t- il ou n o n u n cu m u l de s lignées ? Cadoret a retenu le prisme de la pluriparentalité pour analyser ces formes familiales inédites. D’intéressants parallèles sont ainsi établis avec les familles recomposées, adoptives ou d’accueil. Mais la question de la différence des sexes est un peu sacrifiée. Certes, on constate que les parents interviewés ont généralement le souci de faire une place à l’autre sexe, de ne pas nier la présence au moins symbolique du géniteur de l’autre sexe, mais cela revient tout de même à ne plus faire de la famille conjugale le lieu par excellence de la différence des sexes. Le fait qu’en conclusion l’auteur en appelle à la reconnaissance d’une nécessaire pluriparentalité seule à même d’assurer l’inscription généalogique bisexuée de l’enfant laisse entendre que le risque d’une indifférenciation des sexes existe et qu’il serait fort dommageable pour l’enfant et la société. On ne peut donc qu’être surpris par le titre de l’ouvrage : les parents homosexuels aspirent sans doute à être « des parents comme les autres » mais, quelle que soit la formule choisie, ils sont encore loin de l’être. Pour l’heure, l’homoparentalité est condamnée à l’expérimentation.
Jean-Hugues Déchaux
Université Lumière Lyon 2 et OSC
 
Glevarec Hervé. – France Culture à l’œuvre. Dynamique des professions et mise en forme radiophonique. Paris, CNRS Éditions, 2001,454 p., 29,50 €.
 
 
Financée par la redevance, assurant une mission affichée de service public culturel, France Culture bénéficie d’une grande stabilité dans sa programmation, ses missions, son style. Comment se construit cette apparente stabilité ? Selon quels processus les « gens de radio » créent-ils un « ton » et un « style » qui rendent France Culture si reconnaissable « à l’oreille » ? Quels sont ces professionnels qui impulsent, programment, font vivre, transforment cette institution ?
Ces interrogations ont incité Hervé Glevarec à pénétrer dans les coulisses de France Culture. Grâce au croisement réfléchi d’une gamme élargie d’outils méthodologiques – observation directe, menée entre 1992 et 1996, des différentes phases de réalisation des émissions ; entretiens approfondis avec des « gens de radio » ; données statistiques sur les trajectoires professionnelles ; documents formels et historiques –, l’auteur a saisi les conditions de création du son radiophonique par les professionnels de la radio, entre contraintes techniques et stratégies d’acteurs, entre demandes officielles et investissements personnels, entre réalités sonores et identités socio-professionnelles. « Entré par le travail radiophonique », H. Glevarec accède ainsi à la logique de fonctionnement de cette radio et aux conceptions implicites du service public culturel qu’elle porte.
Fondée sur les principes de l’approche ethnométhodologique, la première partie, « Pragmatique de la radio », réalise une analyse concrète du travail radiophonique lors des directs et des enregistrements des émissions de la chaîne. France Culture, dans son organigramme comme dans sa valorisation officielle de groupes professionnels fortement identifiés, est une organisation bureaucratique assurant une division claire des rôles entre les professionnels – techniciens du son, opérateurs, chefs-opérateurs, assistants à la réalisation, réalisateurs ou producteurs. Mais une émission radiophonique est aussi – est surtout, si l’on en croit l’auteur – une « organisation-projet » imprévisible et mouvante qui suppose une grande fluidité dans la division du travail et dans la capacité des acteurs à se coordonner. « Construire un son » tout comme créer un « événement radiophonique » supposent que les acteurs de la radio se coordonnent de manière fluide et en temps réel, jouent et se jouent des contraintes de production, des ressources potentielles de toute situation radiophonique. Différentes techniques et actions – le « remplissage », le « maintien de l’antenne » ou les brouillages sonores – sont ainsi mises en place pour assurer la « qualité » d’une émission radiophonique, au-delà des contraintes et des imprévus radiophoniques.
La seconde partie, « Réalisateurs et réalisation radiophonique », effectue dans un même temps une sociologie des chargés de réalisation et une analyse de leur travail de « mise en ondes ». Tenus, selon leurs propres termes, d’assurer le « respect de l’auditeur par la qualité du produit et son accessibilité » (p. 244), les chargés de réalisation interviennent aussi bien aux côtés du producteur – au moment de l’enregistrement –, qu’auprès des techniciens – dans le montage et le mixage des émissions. Or, par la définition de leur activité professionnelle, leurs caractéristiques sociales (plutôt des femmes diplômées de filière générale), la relative « invisibilité » de leur travail, leurs faibles perspectives de carrière ou la forte hiérarchisation de leur groupe professionnel selon le type d’émission réalisée, ces acteurs se trouvent dans une position ambiguë, entre producteurs (qui conçoivent et réalisent les émissions) et techniciens, entre réalisateurs de dramatique et « metteurs en ondes » de France Inter, entre activité créative et travail technique. L’ambiguïté de leur rôle et le caractère paradoxal de leur activité se conjuguent pour expliquer à la fois la fragilité de leur investissement professionnel et le caractère inachevé de leur reconnaissance à France Culture.
La troisième partie, « Les producteurs de France Culture », traite du travail de production et des trajectoires socioprofessionnelles des producteurs. Face à la forte hétérogénéité du groupe des 396 producteurs étudiés sur l’année 1993, l’auteur distingue deux groupes principaux de producteurs : ceux (72,5 % de la population) qui travaillent moins de trente jours par an pour la chaîne et se définissent d’abord par une autre activité (radiophonique, intellectuelle, scientifique, culturelle, etc.) ou par leur âge (des jeunes entrants) ; ceux, minoritaires mais les plus actifs, qui travaillent plus de 100 jours par an pour la chaîne. Ce dernier groupe, plus stable, est alors étudié dans ses différentes dimensions. Une trajectoire scolaire accidentée, une origine sociale plutôt bourgeoise, la possession de savoirs scolaires diversifiés, une expérience professionnelle préalable dans des organisations culturelles, l’accès à ce travail par un réseau social stable structurent les trajectoires de ces producteurs et infléchissent leur identité professionnelle dans le sens d’un goût pour l’apprentissage intellectuel et leur définition de leur travail comme une « formation professionnelle continue ». Cette ouverture vers le monde extérieur se trouve alors renforcée par leur multiappartenance professionnelle. La socialisation professionnelle à l’œuvre au sein de la radio complètera cette construction identitaire, de la succession d’épreuves implicites au moment du recrutement à l’insertion dans un marché fermé du travail. Les producteurs stables sont très engagés dans leur activité professionnelle, comme l’évoquent aussi bien leur investissement personnel dans la conception et l’enregistrement des émissions que la manière dont leur activité de production envahit leur sphère hors travail. Métier fortement valorisé au sein de France Culture, les producteurs se sont enfin organisés à travers une association professionnelle, la Space, et en fonction de la reconnaissance dans des « projets intellectuels », « journalistiques » ou « créatifs ». Grâce à la multiplicité de ses sources, Hervé Glevarec nous fait voyager au cœur de l’activité radiophonique et accéder à une compréhension fine des identités qui façonnent les choix effectués par ces professionnels dans la conception, la réalisation, la mise en forme des émissions de cette radio. Le ton, le son, le style France Culture apparaissent bien comme une construction quotidienne fragile opérée par les acteurs de la radio, jouant et se jouant des contraintes radiophoniques. Croiser différents niveaux d’explication – trajectoires professionnelles, organisation formelle du travail, critères de recrutement des professionnels, conventions verbales et non verbales, statuts dans l’emploi, filières de promotion, demandes des directions, revendications syndicales ou contraintes techniques – permet de montrer la diversité des éléments qui interagissent pour orienter les choix opérés par les acteurs.
Quelques regrets, cependant. En privilégiant l’équipe de production comme niveau d’analyse, l’auteur semble avoir perdu de vue les influences internes et externes qui orientent, au moins en partie, les choix opérés par ces professionnels. L’accent mis sur la dimension « projet » de la réalisation des émissions semble gommer de manière excessive le poids des règles formelles, qu’elles soient statutaires, organisationnelles ou légales. Les directions opérationnelles et fonctionnelles sont quasiment absentes de l’analyse alors qu’elles recrutent ou excluent les professionnels, programment les émissions ou constituent les équipes de production. Ou encore les attentes connues ou supposées de la direction, voire de l’État, n’orientent-elles pas les choix réalisés en apparente autonomie par les gens de « terrain » ?
Par ailleurs, le pari difficile visant à articuler dans une même analyse l’activité radiophonique et les trajectoires des p r o f e s s io n n e ls d e l a r a d i o se m b l e inachevé. Cette mise en relation mériterait d’être élaborée de manière plus systém a ti qu e, e n m o n tra n t p a r ex e m pl e comment des projets professionnels différenciés se traduisent par des choix sonores, stylistiques ou conceptuels précis, voire suscitent des conflits, des critiques, des gênes au sein même des é q u i p e s d e p r o d u c t io n ( d i m e n s i o n souvent oubliée des extraits d’observation). Mais ces regrets n’enlèvent rien à la grande qualité du matériau empirique et de la démonstration menée dans ce livre. Ce dernier a d’ailleurs fait l’objet d’une émission spéciale sur France Culture, illustrant à sa manière les frontières poreuses entre l’univers radiophonique et le monde universitaire dont parle si souvent l’auteur…
Marie Buscatto
Laboratoire G. Friedmann Université Paris I-Panthéon Sorbonne – CNRS
 
Amadieu (Jean-François). – Le poids des apparences. Beauté, amour et gloire. Paris, Odile Jacob, 2002,215 p., 20 €.
 
 
Le titre et le sous-titre de l’ouvrage, outre la référence explicite à un feuilleton américain, rendent exactement compte de l’objectif essentiel de l’auteur : expliciter et expliquer les relations entre l’apparence physique (beauté) et d’une part la vie sentimentale et sexuelle (amour), d’autre part la vie professionnelle des individus (gloire). La première étape consiste à dépasser les préjugés qu’un tel questionnement soulève. « L’apparence co n tin u e do n c, pa rt ic ul iè re m en t en France, à être tenue pour une question de chiffons et une préoccupation frivole. On n e s’e s t pa s b e a u co u p pe n c h é s u r l’impact qu’elle avait sur la vie sexuelle et amoureuse. On ne s’est pas demandé sérieusement dans quelle mesure les salariés n’étaient pas recrutés et payés à la tête du client […] Certes, il n’est pas très glorieux de constater que l’une des origines des inégalités réside tout bonnement dans l’apparence des individus. » (pp. 10-11).
Po u r dé m o nt re r q u e l’ap p ar en ce physique engendre et nourrit de multiples inégalités entre individus, J.-F. Amadieu recourt à de nombreuses enquêtes, souvent fondées sur des expérimentations psychologiques ou socio-psychologiques. Les résultats de celles-ci lui permettent de mettre en évidence le fait qu’il existe des normes désormais quasi universelles pour définir les personnes belles et les personnes laides ; or est établi presque systématiquement un lien entre le beau et le bien. Les trajectoires des personnes belles sont alors, toutes choses égales par ailleurs, facilitées grâce à leur apparence physique, et ce dès le plus jeune âge ; cela vaut tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel.
Il existe un certain nombre de normes sociales concernant les apparences : une majorité de personnes sont d’accord pour qualifier un visage et un corps de beaux ou de laids. Or il est tout à fait intéressant de noter que les normes de beauté, qui étaient autrefois spécifiques à un groupe particulier ou, au mieux, à une société donnée, se sont aujourd’hui largement généralisées. « Tout le monde s’accorde au moins sur un point : certains standards de beauté transcendent désormais les frontières géographiques, les cultures, les milieux sociaux et les sexes. Le modèle oc ci de nt al s’e st en e ff et im p os é. » (p. 20). Ces normes à prétention universelle ne surgissent pas ex nihilo, mais sont exactement adéquates à celles élaborées et imposées par les classes supérieures. La théorie de la distinction et de la domination est ainsi mobilisée, pour expliquer que le corps et sa perception sont des construits sociaux, manipulés par ceux qui détiennent des positions socialement supérieures.
Or, malgré les dénégations que constituent un certain nombre de proverbes (« l’habit ne fait pas le moine » ou « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes », par exemple), existe une tendance très nette à confondre le beau et le bon. Un certain nombre de stéréotypes associent en effet la beauté à la réussite, l’équilibre, l’intelligence, le bonheur. Cela amène d’ailleurs à embellir ceux que l’on apprécie : lorsque l’on doit évaluer la taille des personnes de son e n t o u r a g e, o n a a i n s i t e n d a n c e à « grandir » celles occupant les positions les plus prestigieuses. Cet effet de halo joue de manière plus nette encore lorsque l’on demande d’évaluer le physique d’un certain nombre de personnalités : on constate en effet que les notes sont distribuées en fonction de cette connexion entre le beau et le bon. « La notoriété et l’image d’une personne peuvent être si fortes et si positives que celle-ci paraîtra belle indépendamment de toute réalité, comme si un beau succès ou de belles actions rejaillissaient sur le physique. Des personnages qui sont ou qui ont été très populaires, comme […] mère Teresa, ont ainsi bénéficié d’un effet de halo très positif […] Elle ne parvenait certes pas à dépasser Catherine Deneuve, Romy Schneider ou Isabelle Adjani, mais elle f a i s a i t m i e u x q u e H i l a r y C l i n t o n, Madonna ou la princesse Diana. Avec une note de 2,4 sur 5, elle obtenait un score qui n’était pas très éloigné de celui de la top model Claudia Schiffer (2,85). En somme, la population interrogée voulait croire que mère Teresa était physiquement attirante. » (p. 65). De m a n i è r e s y m é t r i q u e, l o r s q u e l’o n demande à des personnes d’évaluer un certain nombre d’individus à partir de leur curriculum vitæ et parfois d’une photo le poids des apparences se fait lourd. Pour le même niveau de compétences, un individu au physique agréable obtient une appréciation sensiblement meilleure qu’un individu dont on ignore l’apparence – lui-même mieux évalué qu’un individu au physique peu agréable.
Les préjugés et les stéréotypes à propos de l’apparence physique fonctionnent en fait comme autant de prophéties auto-réalisatrices, qui mènent les individus à correspondre au comportement que leur physique conduit à attendre d’eux. Dès l’école maternelle, les beaux enfants sont privilégiés, à la fois par leurs enseignants et par leurs camarades – ce qui les incite à adopter des attitudes positives et à développer une bonne opinion d’eux-mêmes – alors que les enfants au physique ingrat sont au mieux ignorés, au pire stigmatisés. J.-F. Amadieu en vient même à affirmer que « le physique d’un élève prédit entre 20 % et 40 % de la variance de ses résultats scolaires, soit autant que ses compétences proprement scolaires » (p. 78).
Les apparences pèsent également de tout leur poids dans la vie amoureuse et sexuelle des individus. Tout comme l’influence d’une même appartenance à une classe sociale donnée, l’influence de l’apparence physique est niée par les acteurs sociaux (sauf lors des expériences où ils se croient reliés à un détecteur de m e n so n g e s, o ù i ls a d m e tt e nt a lo r s l’importance du physique !) – alors que, dans les deux cas, ces deux facteurs sont fondamentaux dans le choix du conjoint. Pourtant, le capital physique est susceptible de constituer un atout majeur sur le marché matrimonial, et notamment pour les femmes. Les femmes belles connaissent en effet plus fréquemment que d’autres une mobilité sociale ascendante par le mariage ; symétriquement, les femmes laides épousent des hommes au niveau d’études inférieur à celui qu’il devrait être.
Le domaine professionnel est, lui aussi, affecté par le critère de l’apparence. Bien que la plupart des manuels ou des guides censés préparer aux entretiens d’e m b a u c h e l e n i e n t, l’a p p a r e n c e physique et vestimentaire revêt une importance toute particulière au moment des recrutements – puisqu’elle permet aux pairs de se reconnaître et de s’identifier. « De façon générale, les individus les plus séduisants ont de meilleures chances de l’emporter lors d’un recrutement. Cette règle ne souffre pas d’exception pour les hommes. Pour les femmes, en revanche, la beauté, qui sert pour la candidature à un emploi standard, peut cesser d’être un avantage pour l’accès à de hautes fonctions. » (pp. 115-116). Une fois passée la phase du recrutement, joue encore si ce n’est la prime à la beauté, du moins la décote à la laideur… Sur un salaire annuel moyen de 20 000 livres, les salariés britanniques au physique ingrat perdent environ 3 000 livres. Cette règle se vérifie aussi aux États-Unis, où l’écart de salaire entre les individus les plus attirants et ceux qui le sont moins a été estimé équivalent à une année et demi d’études supplémentaires ! Outre son influence sur le recrutement et sur le salaire versé, l’apparence joue également sur le déroulement de la carrière : à résultats identiques, un employé au physique avantageux sera davantage promu. Il existe bien sûr des professions (par exemple, le secteur des cosmétiques, les avocats, le personnel politique) pour lesquelles le poids des apparences exerce une influence particulièrement sensible.
Sont ainsi livrées une multitude de données persuadant le lecteur que « le niveau moyen de réussite des individus séduisants est plus élevé que celui des personnes au physique ingrat et [… que] les beaux ont de moindres efforts à accomplir pour voir reconnaître leurs mérites ou leur travail ». L’auteur signale cependant, in fine, que « certes, nombre d’hommes et de femmes qui réussissent leur vie et sont au pinacle sont des gens d’apparence ordinaire. C’est tout à fait compréhensible, car la très grande majorité de la population n’est ni très belle, ni très laide » (p. 204). L’intérêt majeur de l’ouvrage, même si ses résultats principaux ne concernent effectivement qu’une frange de la population, consiste à mettre au jour l’influence polymorphe de l’apparence des individus les plus beaux et les plus laids. L’idée d’un déterminisme social dû au physique est largement illustrée, mais le propos est desservi d’un double point de vue : d’une part, sur la forme, par un argumentaire parfois un peu répétitif et insuffisamment construit ; d’autre part, sur le fond, du fait d’un manque total de recul critique sur les méthodes mises en œuvre dans les expériences citées. Les protocoles de ces expérimentations ne sont souvent décrits que très succinctement ; comment être alors certain qu’ils ne jouent pas – partiellement, et pour certaines des expériences –, d’une manière ou d’une autre, sur les résultats obtenus ? Mais la question principale se situe peut-être encore ailleurs : une fois admis le poids des apparences, comment situer cette variable parmi l’ensemble de celles qui contribuent au déterminisme social ? Malgré les informations souvent précises que cet ouvrage met à disposition, rien ne permet d’é v a l u e r l a h i é r a r c h i s a t i o n d e l’ensemble de ces variables (l’apparence, donc, mais aussi l’origine sociale, le genre, le lieu de résidence, etc.) et d’estimer leur influence respective dans la trajectoire d’un individu.
Clara Lévy
LASTES – Université de Nancy II
 
Thumerel (Fabrice). – Le champ littéraire français au 20e siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature. Paris, Armand Colin, 2002,235 p., 22,40 €.
 
 
L’ambition de cet ouvrage est double : d’une part, rendre compte, dans les deux premiers chapitres, de la sociologie du champ littéraire – c’est-à-dire la socio-logie de la littérature telle qu’elle est conçue et pratiquée par Pierre Bourdieu et son équipe – d’autre part, dans les cinq chapitres suivants, présenter cinq études de cas dans le champ littéraire du XXe siècle. Si la première partie du projet est effectivement réalisée, la seconde semble moins convaincante – notamment du fait que, dans les analyses de cas proposées, les axes de la sociologie du champ littéraire mis au jour dans la première partie sont peu mobilisés.
Fabrice Thumerel choisit d’emblée de présenter la sociologie du champ littéraire comme un discours fécond (voir p. 66, le tableau synoptique des travaux réalisés), mais marginalisé institutionnellement. Cette idée est soulignée à plusieurs reprises : « Les théories de Bourdieu font l’objet de sérieuses réticences, non seulement de la part de socio-logues concurrents, mais surtout dans les milieux lettrés. Il faut dire que Pierre Bourdieu est celui par lequel le scandale arrive : contrairement à ses prédécesseurs (Escarpit, Goldmann, etc.) dont la socio-logie de la littérature était dépourvue de sociologie véritable, il propose une théorie complète de la littérature sans pour autant renoncer à sa démarche scientifique. » (p. 7). Outre le fait que l’isolement de Bourdieu dans l’espace universitaire est pour le moins à relativiser (Thumerel s’indigne que la sociologie du champ littéraire soit peu enseignée en université – mais la sociologie de la littérature dans son ensemble est une sous-discipline si spécialisée qu’elle figure rarement dans les programmes universitaires), on ne peut manquer de s’étonner que si peu de crédit soit accordé aux théoriciens de la sociologie de la littérature qui ont précédé Bourdieu, et dont le discours est, sans distinction ni nuance, qualifié de périmé.
Même si le titre du manuel est suffisamment explicite – il s’agit de rendre compte de la sociologie de la littérature selon Bourdieu et des apports de celle-ci – la déclaration d’intention de l’introduction laissait pourtant supposer que ne seraient pas entièrement mises de côté les autres approches possibles, ni entièrement ignorées les limites de celle de Bourdieu. « L’objectif de ce manuel est de familiariser ce qu’on appelle le public lettré […] avec les principes et les pratiques de la sociologie du champ littéraire, tout en les invitant à découvrir des aspects très divers de ce qui constitue désormais le siècle dernier. Ainsi, après avoir examiné en quoi la sociologie du champ renouvelle la critique et l’histoire littéraire, en prenant soin de ne pas laisser de côté les interrogations qu’elle suscite, nous proposerons des applications visant à illustrer la fécondité d’une approche multipolaire qui gagne à entretenir un dialogue avec d’autres discours critiques, tout en offrant des perspectives inédites sur d’autres états du champ – et surtout le plus récent, trop souvent ignoré – ainsi que sur des acteurs et des œuvres plus ou moins connus, des faits et des genres variés. » (pp. 8-9). Force est cependant de constater que bien peu de pertinence est accordée aux autres socio-logues de la littérature, et bien peu de critiques adressées à la sociologie du champ littéraire.
Celle-ci se fonde sur la prise en compte d’un certain nombre d’intérêts spécifiques, selon Bourdieu, à l’objet littéraire pour la sociologie. Premièrement, les diverses productions des écrivains constituent, pour le sociologue, des sources d’information. Deuxièmement, il existe un lien entre pratique sociologique et pratique littéraire : le discours sociologique produit parfois des effets littéraires – et aurait intérêt à se poser des questions formelles et à envisager les réponses de la narratologie (notamment en ce qui concerne les problèmes de retranscription du vécu). Troisièmement, la littérature est susceptible d’énoncer une vérité du social (même si les écrivains ne sont pas des sociologues), en particulier par le double biais du « procédé qui incarne en différ en t s a c te u rs la g a m m e d es ch o i x comportementaux qu’offre la société à tel moment dans tel secteur » et des scènes de genre (Jacques Dubois, cité p. 27).
Symétriquement aux apports de la littérature à la sociologie, Bourdieu signale l’importance des apport de la sociologie du champ pour la littérature, puisqu’est désormais possible une appréciation lucide des œuvres. Pour cela, Bourdieu propose deux notions essent i e l l e s, a u x q u e l l e s s ’a r t i c u l e r o n t l’ensemble des analyses menées dans le cadre de la sociologie du champ : d’une part, justement, le champ ; d’autre part, l’habitus. « Ce n’est qu’en fonction des propriétés acquises à l’état objectivé (héritage) ou incorporé (les jugements et les comportements constitutifs de l’ethos et de l’hexis corporelle, qui sont formés au sein de la famille – habitus primaire – et du milieu scolaire, universitaire et professionnel – habitus secondaire) que le sujet social se fait une idée – plus ou moins juste – de ses possibles, qu’il se représente – avec plus ou moins de lucidité – le système des positions à l’intérieur du champ auquel il croit se destiner mais auquel, en fait, il est prédestiné, ainsi que les contraintes inhérentes à ce ch a m p ( gé n é riq u e s, t hé m a ti q ue s e t formelles, en ce qui concerne le champ littéraire). Cependant, les mécanismes de la reproduction n’ont rien de systématique ; la dialectique des dispositions et des positions ne saurait se réduire à un déterminisme total : l’actualisation de l’hexis dépend de deux facteurs – l’état du champ, ou plus exactement de la structu re d es p os s ib ili té s o b je ct iv em e n t offertes, à un moment donné, par le marché de l’espace hiérarchisé des positions à l’intérieur du champ – et les dispositions envers l’héritage et l’habitus qui varient en fonction de la relation au père et/ou à la mère, de la place occupée au sein de ce champ particulier qu’est la famille. » (pp. 40-41).
C’est ce qu’illustre magistralement l’exemple de Flaubert, analysé dans Les règles de l’art. Issu de la bourgeoisie, c’est-à-dire détenteur de capital économique et culturel, Flaubert devrait être prédisposé à faire carrière dans la médecine ou dans le droit. Mais ses relations tendues avec son père et son frère aîné l’incitent à entrer dans l’univers des lettres et, au sein même de cet univers, à préférer au genre noble qu’est la poésie le genre dévalué du roman. Néanmoins, par ses choix mêmes, Flaubert valorise le genre dévalorisé pour lequel il a opté et crée un nouveau rôle social pour l’artiste. Ses capitaux – économique et culturel, donc, mais bientôt aussi social et symbolique – l’amènent à aspirer à être inclassable. « Et inclassable, il l’est remarquablement, puisque son œuvre se situe s i n g u l i è r e m e n t a u c a r r e f o u r d e s tendances classique, romantique, réaliste et parnassienne. Cette œuvre n’est donc le produit ni de son habitus primaire, ni de son habitus secondaire, ni du champ li tt ér ai re, ni p l us g é né r al em en t d e l’espace social : Flaubert est devenu Flaubert en faisant évoluer son habitus au contact d’un champ qu’il a contribué à transformer. » (p. 44).
La deuxième partie de l’ouvrage de Thumerel est, nous l’avons déjà signalé, c o m p o s é e d’é t u d e s d e c a s. L’i d é e consiste à illustrer les théories présentées à partir d’auteurs, d’œuvres, d’éditeurs et de revues appartenant au champ littéraire français du XXe siècle. Le problème réside dans le fait que ces études de cas sont moins illustratrices qu’elles ne le prétendent, puisqu’elles sont parfois sans autre rapport que rhétorique avec les théories de Bourdieu. On apprend beaucoup (par exemple sur les procédures d’écriture d’Annie Ernaux), mais sans que la plupart des analyses ne bénéficient des apports de la sociologie du champ. L’effet produit est parfois même contre-productif, puisque sont démontrées en acte la richesse et la subtilité d’une analyse purement interne des œuvres littéraires (par exemple, p. 144). C’est à la fois paradoxal et regrettable, dans la mesure où Pierre Bourdieu comme d’autres tenants de la sociologie du champ ont produit de nombreux travaux a t t e s t a n t d e la f é c o n d i t é d e c e t t e approche.
Clara Lévy
LASTES – Université de Nancy II
 
T r i g i l i a ( C a r l o ). – S o c i o l o g i e économique. État, marché et s o c i é t é d a n s l e c a p i t a l i s m e moderne. Traduit de l’italien par Catherine Drubigny. Préfacé et révisé par Marco Oberti. Paris, Armand Colin (Collection U. Socio-logie), 2002,252 p., 23 €.
 
 
Spécialiste reconnu de sociologie du développement économique en Italie, Carlo Trigilia se propose ici de peindre une large fresque historique de la socio-logie économique, et de ses principaux fondateurs à une synthèse de la discipline telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Marco Oberti signale dans la préface que le parcours scientifique de l’auteur éclaire pour une bonne partie l’orientation générale de l’ouvrage. Depuis les années soixante-dix, C. Trigilia a ainsi successivement travaillé sur la relation entre les structures de classes et le développement du capitalisme italien, sur les aspects structurels, territoriaux et politiques de ce dernier, sur la diversité socio-territoriale de la péninsule italienne et en particulier sur les régions des petites et moyennes entreprises situées dans le nord et le centre de l’Italie. Cet ensemble de recherches l’a alors conduit à reconnaître l’impact des formes sociales, institutionnelles et politiques sur l’apparition d’une é c o n o m i e d e m a r c h é. C e s m ê m e s travaux, très spécifiquement liés à l’I t a l i e, p e r m e t t e n t d è s l o r s d e comprendre pourquoi C. Trigilia fait peu cas de la sociologie française – éloignée d e s p r o b l é m a t i q u e s i t a l i e n n e s d e s districts industriels – dans cet ouvrage dont la version originale, Sociologia economica, stato, mercato e societa nel capitalismo moderno, est pratiquement deux fois plus longue.
Mais s’il n’aspire pas à l’exhaustivité, Sociologie économique n’en demeure pas moins un vaste tour d’horizon historique des multiples contributions à la socio-logie économique au cours des deux derniers siècles. D’autant que l’auteur est animé d’une préoccupation permanente consistant, d’une part, à mettre en exergue les liens de filiation et les oppositions qui résident entre les différents auteurs, et d’autre part, à intégrer à chaque fois l’émergence des paradigmes sociologiques dans un contexte historique bien précis du capitalisme. Cette double exigence de C. Trigilia transparaît alors à travers une structuration de l’ouvrage en deux parties. La première introduit, en suivant l’ordre chronologique, les fondateurs de la sociologie économique comme référant de base à une seconde partie qui sera, elle, davantage dédiée aux approches contemporaines de la discipline. Enfin, nous saurons gré à l’auteur d’avoir adopté un mode d’exposé particulièrement didactique, avec un souci constant de synthèse et de concision, ce qui fait de cet ouvrage un précieux et important corpus de points de repères théoriques.
Dans cette perspective didactique, C. Trigilia s’emploie, dès l’introduction, à faire la lumière sur un certain nombre de concepts centraux de l’ouvrage, à commencer par celui de sociologie économique dont il fournit une définition générale : il s’agit « d’un ensemble d’études et de recherches visant à approfondir des rapports d’interdépendance e n t r e p h é n o m è n e s é c o n o m i q u e s e t sociaux ». Cette définition viendrait compléter, voire dépasser en quelque sorte, une conception néoclassique de l’économie, incapable selon l’auteur de contextualiser les mécanismes de régulation du marché auquel serait conféré une autonomie et un rôle excessivement importants. S’il reconnaît toutefois à la conception néoclassique de l’économie un certain nombre d’apports non négligeables comme ses capacités de modélisation théorique à un degré élevé de généralisation ou encore l’étendue de ses conceptualisations normatives et prévisionnelles, c’est bien l’absence de prise en compte des institutions entendues comme réservoirs de normes sociales impulsant des orientations aux comportements des individus, suivant un système de sanctions positives ou négatives, que déplore ici C. Trigilia. Pour lui, en effet, considérer l’activité économique en tant que phénomène institutionnalisé permet d’historiciser les faits économiques et de caractériser leur diversité dans l’espace et dans le temps par rapport aux institutions avec lesquelles ils ont partie liée.
Si C. Trigilia parvient à poser les premiers jalons de ce qu’est la sociologie économique, celle-ci reste néanmoins caractérisée par un certain pluralisme qui fait l’objet de toute la première partie. Pour en rendre compte, l’auteur en explicite tout d’abord la genèse. Il montre comment, de l’économie classique de Smith, Ricardo et Malthus à la révolution marginaliste, en passant par Marx – à qui C. Trigilia reproche une surévaluation du conflit –, la sociologie économique se présente à l’état larvaire, dans différents travaux, mais comment en même temps, elle apparaît, sous l’influence de la philosophie idéaliste allemande de la fin du XIXe siècle, contre le positivisme et l’historicisme qui caractérisaient toutes ces œuvres fondatrices. C’est plus précisément l’émergence du capitalisme qui va jouer le rôle de catalyseur dans la constitution de la sociologie économique en t a n t q u e d i s c i p l i n e s c i e n t i f i q u e. C. Trigilia procède alors à des rapprochements pertinents entre les différents auteurs classiques selon l’angle d’analyse qu’ils adoptent pour étudier la naissance du capitalisme et ses évolutions. Ainsi, Simmel, Sombart et Weber consacreront leurs recherches à la compréhension des conditions d’apparition du capitalisme en tentant de repérer « les présupposés non économiques de l’argent » (Simmel), ou encore une « mentalité », une « éthique » ou un « esprit » économiques (Sombart et Weber). Les conséquences sociales du capitalisme ont, quant à elles, retenu toute l’attention de Durkheim et Veblen, ces derniers réclamant une régulation institutionnelle du marché afin d’en limiter le rôle. Enfin, reconnaissant tout autant l’importance des institutions dans la gestion des affaires économiques, Schumpeter et Polanyi traiteront davantage de l’affaiblissement du capitalisme à travers l’analyse de la grande crise de 1929.
Dès le premier chapitre de la seconde partie de l’ouvrage consacrée à la socio-l o g i e é c o n o m i q u e c o n t e m p o r a i n e, C. Trigilia s’applique à recenser les principales idées et hypothèses qui, héritées des classiques, ont largement inspiré la sociologie économique telle qu’elle a été exercée au XXe siècle. On retrouve en p r e m i e r l i e u u n e c o n c e p t i o n d e l’économie entendue – par opposition à l’acception néoclassique – comme étant « l’activité vouée à la recherche des moyens de subsistance », mue par des motivations tant utilitaristes que non utilitaristes et encadrées par des institutions sociales. Sont conservées également les hypothèses centrales portant sur le marché comme construction sociale légitime, sur les liens entre innovations et entrepreneurialité, ou encore sur les préférences socialement construites des consommateurs. À côté du maintien de ces tendances générales, les frontières e n tr e s o c i o l o g ie e t é co n o m i e s o n t amenées à être sensiblement redessinées, grâce notamment aux contributions de Keynes et Parsons. C’est sur ces bases fondamentales que va s’ériger la socio-logie du développement dans les années soixante – soixante-dix. Celle-ci consiste à prendre en compte des variables culturelles et institutionnelles dans le développement économique des pays les moins avancés économiquement. Mais ces deux courants principaux que sont la théorie de la modernisation et la théorie de la dépendance ont fait l’objet d’importantes critiques déplorant leurs dérives ethnocentriques et évolutionnistes.
L a « n ou v el le po lit ica l ec on o m y comparée » va alors se dresser contre ces deux courants et leurs dévoiements respectifs. Elle cherche notamment à reconsidérer les variables culturelles et politiques dans la conduite des activités économiques avec une plus grande objectivité, c’est-à-dire en dehors de tout jugement, positif ou négatif. L’évolution de l’État social keynésien, de même que l’étude des représentations des intérêts et des prises de décisions politiques, les comparaisons des différents types de r é g u l a t i o n s é c o n o m iq u e s e n tr e l e s nations, comptent ainsi parmi ses objets d’étude privilégiés. C’est dans les années soixante-dix que la nouvelle sociologie économique se penche sur les changements organisationnels intervenus dans les entreprises, en adoptant un point de vue plus microéconomique. Enfin, dans le contexte de mondialisation économique de ces trente dernières années, la discipline se dirige désormais vers la compréhension des conditions favorisant les capacités d’innovation des entreprises suivant les différents types de capitalismes nationaux marqués par une relative diversité institutionnelle. Il devient dès lors indéniable que cette typification des diverses orientations prises par la sociologie économique tout au long du XXe siècle, élaborée par C. Trigilia, permet au lecteur de clairement en évaluer la portée ainsi que ses apports non négligeables au regard de la socio-logie et de l’économie en général. On regrettera peut-être que l’intérêt accordé par l’auteur à ces contributions majeures se soit parfois effectué au détriment d’une mise en perspective plus critique des travaux issus de la sociologie économique.
Gaëtan Flocco
Centre Pierre Naville – Université d’Évry
 
B a ti fo ul ie r (Ph il i pp e) (d i r. ). Théorie des conventions. Préface d’Olivier Favereau et postface de François Eymard-Duvernay Paris, Économica, 2001,328 p., 29 €.
 
 
« Est-il bien raisonnable d’écrire un livre d’économie sur les conventions ? » (p. 3) s’interroge avec malice Philippe B a ti fo u li er d a n s so n a v a nt-p r o po s. Certes, l’étude des conventions n’est pas un champ disciplinaire reconnu en sciences économiques, encore moins l’un de ses terrains d’investigation privilégié. La thèse majeure de l’ouvrage, qui intéressera en cela vivement le sociologue, est que la compréhension de la coordination et de la rationalité de l’action ne saurait toutefois faire l’économie d’une étude nourrie de ses fondements (règles constitutives) et de ses principes (règles régulatives), vaste domaine que se proposent d’explorer les théoriciens des conventions. Les première et troisième parties retiendront notre attention dans la mesure où elles engagent directement un débat avec les théories sociologiques de l’action sociale là où la deuxième, organisée autour de la théorie des jeux, s’inscrit plus spécifiquement dans des débats académiques en sciences économiques.
La première partie de l’ouvrage reprend quelques-unes des interrogations qui donneront naissance à la théorie économique des conventions : la coordination des actions individuelles procède-t-elle purement et simplement d’un ajustement par les prix, ainsi que l’établit l’économie néoclassique ? Le marché est-il, explicitement ou non, l’espace de coordination universel, grammaire génér a t i v e e t h o r i z o n i n d é p a s s a b l e d e l’action ? Camille Chaserant et Olivier Thévenon défendent, dans un premier chapitre, qu’un tel raisonnement fait l’impasse sur les règles constitutives qui dotent le marché de la structuration et de la légitimité nécessaires au succès de la coordination. Cette approche nie également la contingence et l’incertitude de la coordination en supposant un fonctionnement harmonieux du marché, lequel ne requiert dans ce cadre aucune règle régulative pour son bon ordonnancement. Last but not least, de même que cette conception anonymise l’action et désincarne l’acteur, elle évoque un monde dépourvu de toute interaction stratégique. La conclusion est sans appel : « Le marché n’est qu’un espace de coordination particulier, et […] il est inconcevable de proposer la figure du marché comme m o de d e c oo rd in ati on im p lic ite d e l’ensemble des activités sociales. » (p. 45). Aussi convient-il, au terme de cette première exploration, de développer un programme de recherche axé sur la coordination par les règles, règles-contrats et rè gl es-co n ve nt io ns q ui ré g iss en t l’action. Au préalable, le chapitre II s’attache à lever l’ambiguïté de la notion de convention, à savoir son caractère arbitraire. En un mot, la rationalité des conventions résiste-t-elle à cette apparente contingence qui semble sonner le glas des possibilités de coordination ? S’appuyant en particulier sur les travaux du logicien David Lewis, Daniel Urrutiaguer, Philippe B a t i f o u l i e r e t J a c q u e s M e r c h i e r s montrent que non seulement les conventions reposent sur un socle normatif consistant et offrent un modèle d’évaluation à l’acteur, mais qu’elles ont également d’autres finalités que la pure coordination (ainsi des conventions constitutives). L’ajout au modèle d’analyse d’une dimension stratégique semble dès lors un pas en avant dans l’étude des conventions. Mieux, une approche interprétative des conventions apparaît nécessaire dans la mesure où la coordination fait appel à un degré d’intentionnalité que les auteurs se proposent d’interroger dans la troisième partie de l’ouvrage.
L’hypothèse travaillée dans cette partie est que la coordination de l’action repose moins sur une « régulation des comportements » que sur une « régulation des représentations » (p. 211). On bascule ainsi d’une analyse stratégique à une approche interprétative des conventions. Les rédacteurs du chapitre VI, Olivier Biencourt, Camille Chaserant et Antoine Réberioux, interrogent ainsi directement le sens que revêtent les règles pour les individus en pointant leur triple ancrage : social, collectif, politique. De leur association naît le souci de développer une « économie de la pluralité des formes de coordination » (p. 213) attentive à la grammaire de l’accord, laquelle nourrit l’évaluation des acteurs, des actants et des événements. Chacun adopte ai ns i un e d ém a rc h e co m p ré he n si ve étayée par une référence normative centrale. Cette dernière est explicitée au chapitre VII par Philippe Batifoulier et Olivier Thévenon : le résultat de la coordination est-il juste, au sens de bon et légitime ? Dès lors qu’existe une « pluralité des formes de bien commun » (p. 245), liée à des représentations différentes du social, du collectif et du politique, les individus sont amenés à justifier les règles auxquelles ils se réfèrent, à les interpréter par référence à des « principes » qui ne sauraient se réduire au pur calcul maximisateur et qui fondent ainsi l’accord ou le compromis sur des bases proprement sociales. Le chapitre VIII enfin, plus prospectif, vise à lever certaines critiques généralement formulées à l’encontre de l’économie des conventions : à savoir l’absence ou la minimisation du conflit au profit du jugement équilibré, fruit de l’accord [1]. La réponse apportée par Antoine Réberioux, Olivier Biencourt et Pascal Gabriel prend la forme d’une étude de la dynamique des co nv e nt ion s qu i tie nt a ut an t d’u n e « logique consensuelle » de recherche de l’efficacité que d’une « logique conflictuelle » de rapports de pouvoir. Dans les deux cas, le changement social est le résultat de l’interprétation et de l’activation de règles conventionnelles. Dans les deux cas également, l’action collective observée est partie intégrante d’un ordre normatif et, par là même, politique. Dans sa postface, François Eymard-Duvernay revient sur ces éléments en notant que « s’il n’y avait pas de conflit, il n’y aurait pas non plus de principes de justice soutenant la légitimité de l’accord » (p. 280).
Fruit d’un réel travail d’équipe, l’ouvrage brille d’abord par la cohérence de son propos, la clarté des thèses exposées et la progressivité de la démonstration. De nombreux encadrés supportent l’argumentation et offrent de précieux é cl a ir ci s se m e n ts a u n o n-s p éc i al is t e (discussions des travaux de David Lewis, présentations de la convention en théorie des jeux). Sur le fond, l’entreprise vise à donner sa pleine mesure à la « convention » en économie en récusant l’identification entre arbitraire et indifférence. Si les conventions sont bien arbitraires – il existe d’autres possibilités de se coordonner –, elles ont néanmoins un fondement normatif, impliquent une compét e n c e i n t e r p r é t a t i v e d e l’a c t e u r, participent d’une conception plurielle du juste, nourrissent un souci du collectif, autant d’aspects que nie l’analyse fonctionnelle des conventions en justifiant par le seul calcul individuel, visant à maximiser l’utilité sous contrainte, le passage d’une prise de décision sans raisons apparentes (convention au sens courant du terme) à une décision raisonnée (convention au sens restreint du terme en économie). L’enrichissement, analytique et sémantique, accompli par l’économie des conventions, accroît d’autant la portée opératoire de son maître-concept et ouvre des horizons d’analyse, notamment comparatifs [2].
La principale insatisfaction, inévitable en la circonstance, tient aux aspects les p l u s n o v a t e u r s e t p r o s p e c t i f s d e l’ouvrage. Ainsi du chapitre (VIII) sur la dynamique des conventions qui mériterait des développements plus conséquents quant à l’articulation entre « logique consensuelle » et « logique conflictuelle », ainsi qu’une interrogation sur le singulier de chacune des logiques autonomisées : existe-t-il une ou des logiques consensuelles, une ou des logiques conflictuelles ? Plus généralement, la théorie politique de l’économie des conventions travaillée par François Eymard-Duvernay dans sa postface et très clairement située par rapport aux théories concurrentes (celle de John Rawls en particulier) gagnerait à se saisir d’éléments de politique économique autres que la seule intermédiation réalisée par l’action publique sur les marchés du travail. Assurément, l’extension de ce « champ de compétences » donnerait plus de crédit encore aux développements amorcés ici.
Il reste que l’ouvrage répond de manière très convaincante à la question initiale posée par son coordonnateur : oui, il est non seulement raisonnable, mais également souhaitable, d’écrire un livre d’économie sur les conventions. Avec Théorie des conventions, l’équipe réunie autour de Philippe Batifoulier témoigne du bien-fondé d’une telle entreprise.
Cédric Frétigné
Travail et Mobilités Université Paris X-Nanterre
 
White (Harrison C.). – Markets from networks. Socioeconomic models of production. Princeton, Princeton University Press, 2002,389 p., $ 35.
 
 
Harrison C. White est encore peu connu en France, mais il est probablement l’un des chercheurs qui ont le plus influencé la sociologie américaine, autant par ses travaux que par les étudiants qu’il a formés. Il a contribué à refonder la sociologie de l’art avec un livre important sur les impressionnistes et la constitution d’un nouveau marché de l’art [1]. Il a été l’un des théoriciens de l’analyse des réseaux sociaux, formant des étudiants c o m m e M a r k G r a n o v e t t e r, B a r r y Wellman ou Nicholas Mullins, et développant des notions (l’équivalence structurale en particulier) et des modèles mathématiques spécifiques à ce champ de recherche. Il a publié en 1992 sous le titre Identity and control. A structural theory of action un ouvrage de sociologie générale à la fois déroutant par un langage très abstrait et en même temps extrêmement riche.
L’un des apports les plus importants de Harrison C. White se situe dans le domaine de la sociologie économique. Il a été l’un des initiateurs d’une démarche visant à réinvestir du point de vue de la sociologie des objets qui avaient progressivement été abandonnés aux économistes, notamment avec un article fondateur sur les marchés [2]. Dans cet article publié en 1981, il proposait un modèle mathématique fondé sur le postulat selon lequel les producteurs fixent les prix et les quantités à produire en s’observant les uns les autres et non en interagissant directement avec les consommateurs, sinon par le biais d’une norme plus ou moins tacite de qualité. Des économistes français se sont intéressés récemment aux tra v au x d e Wh ite, ra pp ro c ha n t s es conceptions de celle de l’économie des conventions [3]. Parmi les sociologues, les travaux de White sont évidemment une référence pour ceux qui travaillent sur les marchés, mais aussi pour Pierre Bourdieu, qui voyait dans sa conception des marchés une illustration de l’importance des champs, même s’il jugeait n é c e s s a i r e d e « s u b o r d o n n e r c e t t e description “interactionniste” des stratégies à une analyse structurale des conditions de l’espace des stratégies possibles » [4].
Encouragé par les multiples références f a it e s à s o n m o d è l e d e s m a r c h é s, Harrison C. White a entrepris il y a quelques années de le développer et de l’approfondir, travail qui aboutit à cet ouvrage dans lequel on trouve bien sûr des modèles mathématiques et des simulations, mais aussi, et c’est ce qui intéressera le plus les sociologues, une explicitation approfondie des conceptions qui fondent ces modèles et de nombreuses considérations qui relèvent aussi bien de la sociologie économique que de la socio-logie la plus générale. Ce sont des aspects qui font l’objet du présent compte rendu.
On connaît bien à présent en France le projet de la « nouvelle sociologie économ i q u e », d é f e n d u e n t r e a u t r e s p a r Richard Swedberg ou Mark Granovetter : considérer l’activité économique comme une activité sociale ordinaire en mettant e n p a r t i c u l i e r e n a v a n t l e n i v e a u d’analyse dans lequel les sociologues sont généralement le plus à l’aise, les individus, leurs interactions et leurs réseaux. La notion d’encastrement est alors souvent utilisée comme une arme pe rm e tta nt de ra m en er e n de rn ièr e instance toute activité humaine, donc toute activité économique, à ce niveau. La posture de White est un peu différente : « Les deux disciplines académi-ques que sont la sociologie et l’économie sont associées dans la présente approche modélisatrice, afin de constituer un cadre pour une nouvelle sociologie économique. Deux des nouvelles idées clés sont le signalement (signaling), tel qu’il est exposé par l’économiste Michael Spence […] et l’encastrement tel qu’il est exposé par le sociologue Mark Granovetter […], les deux étant généralisés ici […]. Le raisonnement associe donc les dérivations d’optimisations issues de la microéconomie néoclassique et les constructions sociales de la sociologie des réseaux. » (p. 323). En fait, White applique ici aux marchés une conception théorique générale qui met en jeu des identités (qui peuvent être des individus ou des formes collectives) en interaction, chaque identité cherchant à établir un certain contrôle sur son environnement relationnel et devant faire face aux tentatives de contrôle des autres identités.
Dans ce livre, les acteurs de base sont des firmes, et les réseaux la résultante des échanges qu’elles ont entre elles. Partir des firmes n’est pas un problème pour White : « Les marchés et les firmes ne sont pas moins humains que votre famille ou des cliques ou des clans. Les marchés et les firmes sont aussi des acteurs. » (p. 304). La « sociologisation » des activités économiques s’opère chez White par la transposition à des acteurs collectifs (firmes et marchés) de certaines notions qui caractérisent habituellement les individus : « Chaque construction sociale [ici les firmes et les marchés] est réflexive en ce qu’elle se reproduit comme capacité d’action, et elle est indexicale en procurant un ordre qui guide les perceptions et donc l’orientation dans l’interaction. L’indexation réflexive […] peut être la structure profonde de la parenté, à la Lévi-Strauss, ou la structure superficielle des rencontres ordinaires de Goffman […] ou encore ce peut être le contexte économique qui structure un marché de production. » (p. 307). Les acteurs collectifs n’ont pas seulement une identité et une capacité d’action, ils ont aussi un langage constitué, pour les firmes, des signaux qu’elles s’envoient mutuellement à travers leurs actions (dont les échanges commerciaux font partie) : « Le discours ici est généralisé au-delà du personnel, de l’oral et de l’occasionnel pour retenir sa nature essentiellement interactive. » (p. 304). Il faut pour cela « pousser toutes ces approches sociolinguistiques [White cite Hanks, Lucy, Goodwin] au-delà de leur centrage explicite sur des personnes humaines parlantes, avec le postulat qu’une texture causale similaire peut être obtenue lorsque des acteurs de plus haut niveau comme les firmes ou les marchés interagissent via des perceptions de discours ou de textes émanant de personnes plus ou moins perçues comme des agents ou des représentants. » (p. 307).
Que sont les marchés sur lesquels l’ouvrage est centré ? Le modèle des marchés de produits de White, développé en détail dans les deux premières parties de l’ouvrage, se fonde sur l’hypothèse d’une relative stabilité des producteurs d’un certain type de bien. Un marché au sens de White n’existe que si les flux d’échanges des producteurs, avec leurs fournisseurs en amont et leurs clients en aval, se cristallisent en un certain nombre de « niches » structurées selon un certain ordre. Si les producteurs se renouvellent constamment, il n’y a pas de marché au sens de White. Un tel marché est donc une structure relativement stable fondée sur un principe d’équivalence structurale entre les producteurs, qui ont affaire aux m ê m e s fo u rn i ss e ur s e t a u x m ê m e s clients. Chaque transaction est alors considérée comme un signal que les autres producteurs peuvent interpréter pour ajuster leurs comportements et maintenir l’ordre existant (ou au contraire tenter de le détruire). Ces signaux finissent par constituer une sorte de langage qui est propre à un marché. Pour un producteur, détenir une niche au sein d’une telle structure est une garantie relative contre les incertitudes des échanges. La place des producteurs et la structure d’ensemble du marché peuvent être caractérisés par des paramètres liés à la qualité des produits, au volume de production, aux prix et aux coûts de production, un marché étant défini par une fonction linéaire reliant les recettes à la quantité produite, pour une qualité donnée, les qualités étant ordonnées. À partir des paramètres généraux des marchés, White construit un espace général où il délimite des zones dans lesquelles un marché stable peut exister, ce qui débouche sur une typologie générale des marchés dans laquelle la situation de concurrence pure et parfaite constitue un type parmi d’autres. Les modèles sont confrontés à des données issues de différents marchés de biens (textiles, avions de tourisme, etc.) et disponibles dans la littérature. White considère le système des marchés de produits décrit par ses modèles comme le produit d’une histoire économique d’au moins deux siècles au cours de laquelle ces structures ont progressivement émergé des ajustements entre les firmes à la recherche de protections contre les incertitudes de l’activité économique.
Wh ite j o ue s an s c es s e a v ec l es niveaux d’action et utilise la notion d’encastrement dans un sens plus dynamique que ceux qui sont habituellement associés à ce terme. D’abord, il utilise essentiellement le verbe (to embed) et le participe présent (embedding) et non le substantif (embeddedness), ce qui signifie que ce qui est visé est d’abord un processus. Ensuite, l’encastrement est doté d’un processus réciproque, le découplage, qui désigne l’autonomisation relative d’un acteur de niveau supérieur par rapport aux réseaux dont il est issu. Un marché se découple du réseau d’échange entre les firmes dans le sens où il acquiert une certaine consistance et devient éventuellement à son tour un acteur dans des réseaux de marchés.
Cette application aux firmes et à leurs échanges d’une théorie structurale issue de travaux en anthropologie et en analyse des réseaux sociaux peut dérouter les sociologues, y compris ceux qui s’intéressent aux marchés. Il y a en effet chez White une sorte d’abstraction des individus ou d’humanisation des structures collectives qui n’est pas sans rappeler, par-delà les différences de vocabulaire et de méthode, les efforts que pouvaient faire il y a quelques années des chercheurs comme Bruno Latour ou Michel Callon pour dépasser les limites de l’individualisme ou de l’interactionnisme symbolique en insistant sur la capacité d’action (« l’agence ») d’entités collectives en réseau (l’« acteur-réseau ») intégrant des dispositifs matériels, un des points communs étant d’ailleurs la référence à la linguistique (où l’on trouve a u s s i b i e n d e s « a c t a n t s » q u e d e l’« encastrement »). Contrairement à ces travaux, la théorie de White, orientée entièrement vers la construction de modèles mathématiques, est souvent très elliptique en ce qui concerne les généralisations effectuées, de l’individu à la firme, et de celle-ci au marché, du langage aux signaux envoyés vers les autres producteurs, des produits à un indicateur abstrait de qualité, etc. La théorie, souvent plus statique que dynamique (malgré le chapitre un peu histori qu e d e l a fi n), n ’a b or d e p a s le s processus concrets par lesquels un marché se contruit, se détruit, se perpétue ou évolue (passer d’un type à un autre par exemple). Il faudrait pour cela délaisser un moment les modèles et étudier des marchés concrets (ce que White a essayé de faire récemment sur les marchés viticoles). Il y a donc beaucoup de travail pour traduire en procédures d’étude concrètes (quantitatives ou qualitatives) les idées développées dans cet ouvrage.
Pour un sociologue, la lecture de ce livre, tout comme celle de l’ouvrage précédent de White, est une expérience un peu étrange. D’abord, malgré ses efforts pour illustrer ses conceptions par de nombreux exemples, White n’est pas facile à comprendre, tant son vocabulaire, sa façon de raisonner et les références qu’il mobilise bousculent les habitudes. Le lecteur a souvent le sentiment de toucher du doigt des choses extrêmement profondes qu’il ne peut atteindre complètement. Il a aussi l’impression de voyager dans le temps, autant vers le passé d’un structuralisme un peu démodé que vers l’avenir d’un dépassement possible d’une bonne partie des clivages actuels entre les courants de pensée et les disciplines. En tout cas, nul doute que le voyage vaille la peine d’être tenté, tant ce livre, comme le précédent ouvrage de son auteur, ouvre pour les sociologues des perspectives nouvelles et originales.
Michel Grossetti
Centre d’étude des rationalités et des savoirs CNRS – Université de Toulouse-le-Mirail
 
Flamant (Nicolas). – Une anthropologie des managers. Paris, Presses Universitaires de France (Sciences sociales et société), 2002,217 p., 21,50 €.
 
 
Longtemps délaissés, les cadres dirig ea n ts c o m m e n ce n t à fa i re l’o b je t d’attentions de la part des chercheurs en sciences sociales. L’ouvrage de N. Flamant nous fait pénétrer dans cet univers de l’exercice des fonctions de direction. Pour le compte d’une section syndicale d’une grande entreprise de l’industrie spatiale, l’auteur a mené une enquête ethnologique sur les comités de direction, ces supposés hauts lieux du pouvoir que le langage indigène nomme les « Codir ». Il s’agissait de comprendre comment s’y construisait le pouvoir, en étudiant la manière dont, à travers l’exercice du travail et la sociabilité, s’élaboraient des distinctions, des hiérarchies, voire des dominations.
L’étude a porté sur deux établissements ou « divisions » de l’entreprise. La première partie traite du comité de direction de la division Sud. On y voit s’y dérouler les réunions hebdomadaires, très disciplinées (chap. 1) : un protocole strict régit la succession des différents temps ainsi que les règles de fonctionnement. L’a ct iv it é se l im it e à pr é se nt er e t commenter les dossiers. Le traitement effectif des sujets est renvoyé à des groupes de travail et aux commissions spécialisées du Codir. Les membres du comité se résolvent à des degrés variables à ce fonctionnement qui ne vise pas la prise de décision.
Le directeur de la division est un polytechnicien, peu expansif, doté, de l’avis de son entourage, de performances intellectuelles supérieures (chap. 2). Il est aussi caractérisé par sa confession catholique et ses convictions social-démocrates. En rupture avec ses prédécesseurs, autoritaires, il se montre soucieux du dialogue avec ses divers interlocuteurs, ce que ses collègues apprécient tout en lui reprochant un certain manque d’autorité.
Mais le fonctionnement concret du Codir n’est pas qu’un simple effet de la personnalité du directeur. Il s’analyse aussi à travers un historique de la division, qui permet de comprendre comment les membres s’affilient à des catégories en rivalité (chap. 3). À la faveur d’un changement d’organisation de la division, le Codir s’est trouvé recomposé, au détriment des « grands anciens », témoins historiques du développement de la division, et au bénéfice de « transfuges » de la division Nord, qui ont mis la main sur des postes-clés. Jugés arrogants, ils ont pour handicap un déficit d’expertise technique sur les produits et procédés de la division Sud. Le fonctionnement concret du Codir reflète l’effort des anciens pour questionner la légitimité des transfuges. Ainsi résiste tout un univers fondé sur la culture liée aux matériaux propres à la division – jugés les plus nobles. Le Codir est une scène pour l’affrontement de cultures de produits. Le fonctionnement que lui impose le directeur t