2003
Revue française de sociologie
Philippe Besnard (1942-2003)
Raymond Boudon
Université de Paris IV – GEMAS - ISHA
Dans le tableau de la sociologie française actuelle, qu’il percevait comme
n’étant pas au mieux de sa forme, Philippe Besnard représentait un repère
intellectuel. Il considérait que la vocation de la sociologie consistait au
premier chef à créer un savoir solide, validé par les règles et les critères
utilisés dans toute discipline scientifique. Son pessimisme sur la sociologie
française d’aujourd’hui était fondé sur le fait que cette évidence ne lui paraissait plus reconnue.
Son modèle constant fut Durkheim, comme en témoigne notamment le
précieux recueil d’Études durkheimiennes qui vient de paraître. Il lui vouait
une admiration profonde, qui allait surtout au Suicide. Il y lut une conception
« nomologique » de la sociologie, selon laquelle cette discipline aurait au
moins une fonction clairement définie, celle d’établir des « lois ». C’est bien
ce que fait Durkheim dans Le Suicide. Il cherche à mettre en évidence un
grand nombre de relations statistiques liant les taux de suicide à diverses
variables.
C’est parce qu’il avait en tête le modèle du Suicide que Philippe Besnard
entreprit son article sur les variations saisonnières du mariage ou qu’il lança
ses études sur les prénoms. Il est possible que Durkheim ait choisi d’étudier
les régularités statistiques concernant le suicide pour plusieurs raisons. Parce
qu’on disposait à la fin du XIXe siècle dans de nombreux pays de statistiques
de suicide remontant à plusieurs décennies et que les taux de crime et de
suicide, qui étaient vus comme des symptômes de l’état général des sociétés,
représentaient un objet de recherche fréquent ; mais aussi parce que Durkheim
était désireux de souligner que l’acte le plus individuel que l’on puisse
imaginer donnait naissance à des régularités statistiques. Il est possible que
Philippe Besnard ait été poussé par ce dernier type de considération : la fonction du prénom est de singulariser le nouveau-né ; or voici que les parents
choisissent un prénom que le voisin a de bonnes chances de choisir, lui aussi,
alors même qu’ils souhaitent avant tout ne pas faire le même choix que tel de
leur voisin et éviter d’obéir aux mêmes ressorts que les membres de la famille
dont ils ont encore le souvenir.
Ses études sur les prénoms ont valu à Philippe Besnard une notoriété qui
dépassa les cercles sociologiques. La Cote des prénoms, qu’il publia annuellement en collaboration avec Guy Desplanques, rencontra l’attention d’un large
public. Mais jamais il ne perdit de vue ses objectifs scientifiques. Le caractère
public de son sujet le conduisit occasionnellement devant les micros et les
caméras. Mais il répondait ainsi à la demande des attachés de presse de son
éditeur et non à un souci de visibilité médiatique.
Les recherches de Besnard sur les prénoms révèlent leur caractère scientifique, non seulement par la précision de ses analyses statistiques, mais aussi
par ce qu’elles dessinent des pistes qui pourraient inspirer d’autres chercheurs. Il ne s’interrogea guère sur les raisons microscopiques responsables
des régularités macroscopiques caractérisant le choix du prénom, sans doute
par fidélité au modèle durkheimien tel qu’il le voyait. Les analyses du Suicide
révèlent que les corrélations qui y sont présentées étaient bien dues selon
Durkheim à certains mécanismes psychologiques. C’est même parce qu’il
avait en l’esprit des mécanismes psychologiques précis que Durkheim décida
de vérifier l’existence de telle ou telle corrélation : entre état civil et suicide
ou entre confession religieuse et suicide par exemple. Mais ces mécanismes
psychologiques sont traités par Durkheim avec une discrétion délibérée.
Besnard fait de même. Il se borne à des conjectures rapides sur les raisons qui
poussent des parents appartenant à telle ou telle catégorie sociale à choisir tel
ou tel type de prénom, comme lorsque les prénoms d’origine anglo-saxonne
connaissent une certaine vogue dans les classes populaires. Pourtant, on peut
facilement imaginer de coupler ici l’analyse statistique avec une campagne
d’entretiens visant à consolider des conjectures microscopiques. On peut aussi
imaginer de prolonger les recherches inaugurées par Philippe Besnard sur un
plan comparatif. On voit mal apparaître en France un prénom aussi « construit » que Condoleezza. Pourquoi ? Corrélation entre liberté de création des
prénoms et extension des libertés publiques ? Bref, il n’est pas difficile
d’imaginer de multiples prolongements des travaux de Besnard sur les
prénoms. Ils nous éclaireraient sans doute utilement sur les mécanismes sous-jacents à bien d’autres phénomènes de mode.
Le respect que Philippe Besnard vouait à Durkheim, et notamment au
Suicide, était tel qu’il ne consacra jamais aux disciples les plus considérables
de Durkheim, comme Maurice Halbwachs, bien qu’il les respectât, la même
attention qu’à Durkheim. S’agissant de Durkheim lui-même, l’intérêt de
Besnard n’a jamais réellement été retenu, je crois, par Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Il assuma avec Paul Vogt la responsabilité d’un
volume fort réussi, publié à l’occasion du centenaire de La Division du travail
social. Mais il ne semble pas que ce livre ait exercé sur lui la même attraction
que Le Suicide. Peut-être parce que, sans qu’il le sache, la conception qu’il se
faisait de la sociologie comme science l’avait amené à épouser un thème
poppérien. Selon Popper, la science se donne couramment pour objectif
d’établir des relations conditionnelles, mais non des lois évolutives. Or La
Division du travail social défend bien une théorie de l’évolution sociale,
complexe, méticuleusement fondée, foncièrement distincte des évolutionnismes classiques qui la précèdent. Mais Philippe Besnard se sentait plus à
l’aise avec les régularités conditionnelles du Suicide qu’avec les lois tendancielles mises en évidence dans La Division ou dans l’œuvre de Max Weber.
Philippe Besnard s’intéressa aussi à Weber, mais exclusivement à L’Éthique
protestante. Son anthologie réunissant des textes discutant L’Éthique de
Weber, depuis la parution de l’œuvre jusque dans les années soixante, reste
fort utile. La présentation et l’examen critique qu’il propose de ces textes dans
une introduction de plus de cent pages n’a guère pris de rides. Il y souligne
que, selon Weber, le protestantisme de tradition calviniste ne fut ni la condition nécessaire ni la condition suffisante de l’apparition du capitalisme, mais
une condition favorisante. Des objections toujours répandues opposent à
Weber le fait que Calvin ait mené à Genève une politique économique défavorable au développement du capitalisme, que l’Écosse resta longtemps peu
développée, toute presbytérienne qu’elle ait été depuis John Knox, que beaucoup d’hommes d’affaires hollandais se soient reconnus dans l’arminianisme
qui repousse le dogme de la prédestination ou que la Belgique catholique ait
connu un développement économique spectaculaire. Aucune de ces objections
n’est en fait recevable, comme l’a suggéré Besnard.
Dans le registre de l’histoire de la sociologie, l’œuvre principale de
Philippe Besnard est sa thèse sur l’anomie. Il y travailla de longues années. Il
s’arrêta sur ce sujet parce qu’il avait l’impression que l’anomie représentait
l’un des rares concepts originaux que la sociologie ait réussi à produire. Les
économistes ont leur équilibre de Pareto, leurs courbes d’utilité, leurs coûts
marginaux et toute une panoplie de concepts authentiques. Les sociologues
sont inépuisables s’agissant de la création de concepts-métaphores ou de
concepts-images, mais ils lui paraissaient moins inspirés s’agissant de
produire de vrais concepts. Philippe Besnard s’irritait de voir qu’une simple
métaphore plus ou moins habilement troussée puisse suffire à établir une
réputation en sociologie et se désolait que ladite métaphore se mette aussitôt à
fleurir dans les copies d’étudiants et les articles de revue. Il y voyait le signe
d’une discipline mal consolidée. En revanche, il avait l’impression que le
concept d’anomie était un vrai concept. Il a été longtemps et fréquemment
utilisé par Durkheim lui-même, mais aussi par Robert Merton et par de
nombreux sociologues, psychologues et psychologues sociaux. Les utilisations de ce concept sont si nombreuses que Besnard dut passer beaucoup de
temps à les recenser. Mais la thèse aboutit à montrer que le concept d’anomie
est irréductiblement multiple et finalement un peu insaisissable. Il s’arrête à
ce constat, sans remarquer que bien des concepts, y compris parmi ceux
qu’utilisent les sciences de la nature, sont à la fois indispensables et insaisissables, à commencer par un concept aussi familier que celui de cause. Il n’en
reste pas moins que ce livre soulève une question essentielle : celle des
formes et des fonctions de la conceptualisation dans les sciences sociales.
En fait, l’admiration que Philippe Besnard vouait à Durkheim ne l’a jamais
aveuglé. Il est fasciné, non seulement par les difficultés soulevées par le
concept d’anomie, mais par les contradictions qu’il décèle dans Le Suicide :
un livre sociologiste par certains aspects, mais qui s’oppose vigoureusement
par d’autres à l’irrationalisme défendu par Tarde. Conformément à l’éthique
scientifique qui l’animait, Philippe Besnard a toujours considéré l’activité
critique comme essentielle à l’avancement de la connaissance. En témoignent
ses nombreux comptes rendus, toujours soigneusement argumentés. Il se plaignait du fait que, le plus souvent, ses critiques n’aient pas reçu de réponses de
la part des auteurs qu’il avait égratignés. Car il croyait beaucoup à l’importance de la discussion scientifique et regrettait de la voir souvent confondue
avec la polémique.
Philippe Besnard a aussi joué un rôle institutionnel. Il a provoqué le développement d’échanges entre des chercheurs français et étrangers travaillant
sur Durkheim et sur les durkheimiens. À la suite de cette initiative, la Maison
des Sciences de l’Homme lui a confié le soin de constituer un réseau, le
Groupe d’études durkheimiennes. Ce réseau a entrepris d’éditer un bulletin,
Études durkheimiennes, visant à publier des inédits de Durkheim et des instruments bibliographiques ayant trait à Durkheim et aux durkheimiens. En 1987,
la MSH ayant cessé de le financer, le bulletin passa à d’autres mains.
Aujourd’hui, il est placé sous la responsabilité du plus durkheimien des
Anglais, Bill Pickering.
Besnard était convaincu que, si la sociologie était une vraie discipline
scientifique, elle devait se donner des institutions adéquates. Pour cette
raison, il étudia l’histoire des institutions créées par Durkheim, à commencer
par L’Année sociologique. Il s’intéressa aussi à cette quasi-institution que fut
l’École durkheimienne. En 1994, on lui confia la direction de l’Observatoire
sociologique du changement. Il appartint pendant de longues années au
comité de rédaction de la Revue française de sociologie avant d’être appelé à
la diriger, à partir de 1998. Il s’efforça de la maintenir à un niveau scientifique élevé, cherchant en même temps à en faire un marchepied pour les
jeunes talents.
Par sa rigueur intellectuelle, par son sens des responsabilités, par son attachement à une conception scientifique de la sociologie, hors de laquelle il lui
semblait que cette discipline ne peut guère prétendre à la légitimité, Philippe
Besnard est, non seulement un repère intellectuel, mais un modèle. En
l’élisant en son sein en 2002, l’Academia europaea lui a conféré une reconnaissance internationale officielle. Ce n’est que justice qu’un volume
d’hommage, aujourd’hui sous presse, lui soit consacré. Le destin n’aura
malheureusement pas permis qu’il puisse en prendre connaissance.