Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010654
208 pages

p. 637 à 645
doi: en cours

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Volume 44 2003/4

2003 Revue française de sociologie

Présentation

François Gresle
Une année après sa création, la Revue française de sociologie publiait un numéro spécial portant sur le thème « Guerre, armée, société ». Pour justifier son choix, la rédaction soulignait qu’il s’agissait pour elle de « susciter l’intérêt et la recherche sur un sujet d’importance majeure et mal exploré ». Même si des sociologues reconnus, tels que Pierre Naville, Gaston Bouthoul, Jean Cazeneuve, Mattéi Dogan ou encore Viviane Isambert-Jamati apportèrent leur concours à cette occasion, il faut bien reconnaître que cette invitation à la recherche dans le domaine militaire ne fut guère suivie d’effet. On en veut pour preuve que, depuis 1961, la Revue n’a publié que cinq articles sur la guerre (les deux derniers, parus en 1976, portaient en fait sur Clausewitz) et neuf articles sur la sociologie des armées. Aucun autre champ de la discipline n’a donné lieu à une exploration aussi faible. Comment expliquer ce désintérêt apparent des sociologues pour un thème, dont nul ne saurait nier pourtant l’importance sociale et politique ?
Une première réponse à cette question consisterait à dire que la sociologie militaire renvoie à un domaine aux contours imprécis et dont le contenu entre difficilement dans le cadre des disciplines universitaires, du moins telles qu’elles ont été établies à la fin du XIX e siècle. En effet, quand on examine les travaux accomplis sous le label militaire, on constate que ceux-ci portent sur des objets hétérogènes, appelant une théorisation et la mise en œuvre de méthodes très différentes les unes des autres.
Ainsi, certains chercheurs privilégient la Défense qu’ils abordent prioritairement comme institution étatique ou régalienne, alors que d’autres préfèrent traiter de l’Armée comme une organisation exemplaire. Mais on peut s’intéresser aussi au groupe, fortement charpenté, que forment les soldats ou, dans une perspective plus individualiste, aux acteurs militaires eux-mêmes, à leurs projets et à leurs motivations. Perspective qu’il convient de distinguer de celle qui prend pour objet principal d’étude les relations armée-société. Sans oublier la guerre, qui reste l’activité première de tout militaire, ou encore la paix que d’aucuns considèrent comme relevant de la même compétence [1]. Au vu de cette énumération, on peut saisir que ce que l’on entend habituellement par « sociologie militaire » se situe à la confluence de plusieurs disciplines – le droit public, la science politique, la sociologie, voire la psychologie sociale – aux relations parfois difficiles, sinon conflictuelles !
Ceci est particulièrement vrai de la France où, à la suite de Durkheim, la sociologie, en tant que science de la société, a voulu être prise pour « une science comme les autres », visant à dégager des enseignements généraux, sinon des lois stables. Et partant de ce principe, elle a tendu à exclure de son champ de compétence les phénomènes « politiques » pris au sens large, jugés par elle imprévisibles et donc peu susceptibles de faire l’objet d’une approche scientifique. Si l’on ajoute à cela que, dans une perspective demeurée évolutionniste, le militaire renvoyait à un type de société jugé caduc et à un mode de vie dépassé, on peut mieux comprendre pourquoi les sociologues français se sont détournés de l’étude des phénomènes guerriers, et cela avant même que la sociologie ne se soit subdivisée en champs disciplinaires dans la seconde moitié du XX e siècle.
Sans revenir sur le bouleversement que toute la discipline a alors connu, il faut sans doute dire un mot de la confusion longtemps entretenue entre socio-logie militaire et polémologie, à la suite des travaux de Gaston Bouthoul. Ce dernier, antidurkheimien opiniâtre [2], prétendait faire de la guerre un objet d’étude autonome, ce qui ne fut pas sans conséquence sur le développement du champ. Car force est de constater que les questions touchant à la stratégie et aux conflits l’ont rapidement emporté sur les autres aspects plus directement sociologiques, qui concernaient le fonctionnement et les caractéristiques sociales des armées. Celles-ci d’ailleurs, à la différence des États-Unis d’Amérique [3], n’ont guère fait l’objet, à cette époque, d’investigations notables, ainsi qu’en atteste l’œuvre politico-stratégique, pourtant plus pertinente à bien des égards, de Raymond Aron.
L’orientation prise par les travaux sur le monde militaire ne fut pas sans rapport avec celle suggérée par les armées elles-mêmes, pour des motifs stratégiques et politiques qui peuvent, rétrospectivement parlant, trouver une certaine justification. La course à l’arme atomique, puis l’extension de la guerre froide imposent une redéfinition des rapports entre l’Armée et l’État. En témoignent notamment les travaux de Samuel Huntington et de Morris Janowitz sur les relations de pouvoir entre les politiques et la classe militaire, dont on n’a pas fini, aujourd’hui encore, d’épuiser les enseignements. Mais en France, rien de tel. Si la plupart des sociologues se désintéressent des questions militaires, pour des motifs plus idéologiques que scientifiques, il faut reconnaître que les militaires, de leur côté, ne cessent de regarder avec méfiance les universitaires et autres intellectuels, qu’ils considèrent comme trop éloignés des réalités difficiles qu’eux-mêmes doivent affronter au quotidien. Quand ils ne leur reprochent pas leur antimilitarisme supposé !
Durant près de vingt ans, sociologues et militaires ont vécu ainsi dans une sorte d’ignorance réciproque, jusqu’à ce qu’un changement de cap n’ait été imposé, à l’initiative des nouveaux gouvernants de la Ve République, et pour des motifs qui ne concernaient pas seulement les armées. On se souvient en effet que les sciences sociales, en tant qu’activités intellectuelles pragmatiques, bénéficièrent, dans les années soixante, d’une remarquable impulsion de la part des pouvoirs publics qui souhaitaient appuyer leur action sur une meilleure connaissance de la société réelle. C’est alors que la sociologie prit vraiment son essor, qu’elle devint une discipline à part entière, tout en se déclinant sous la forme de champs spécifiques.
Tel est le contexte général qui favorisa l’essor de la sociologie militaire, avec pour conséquence concrète la création du Centre de sociologie de la défense nationale (CSDN) en 1969, dans le cadre de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). La direction en fut confiée à un chercheur du CNRS, Jean-Pierre Thomas [4], qui s’efforça de « sociologiser » le champ couvert en le distinguant nettement de la polémologie dominante. Grâce à lui, de véritables enquêtes sur les armées furent lancées. Certaines revinrent à des officiers qu’il avait préalablement formés, tandis que d’autres furent confiées à des chercheurs civils, en cours de reconnaissance, tels que Étienne Schweisguth ou Michel Blanc [5].
Le bilan que l’on peut dresser du travail accompli durant près de trente ans suscite néanmoins quelques réserves, qui tiennent moins à l’activité proprement dite de Jean-Pierre Thomas qu’aux soutiens variables dont il a pu bénéficier au sein de la FNSP. Par ailleurs, de nombreuses recherches contractuelles furent réalisées, mais elles ne débouchèrent pas sur la constitution d’une équipe stable qui aurait permis l’exploration systématique du champ militaire. Autrement dit, des travaux de qualité furent bien accomplis par des sociologues proches du CSDN et aussi par quelques « indépendants », jeunes pour la plupart, tels Michel Bozon et Alain Ehrenberg [6], qui toutefois renoncèrent rapidement à poursuivre dans cette même direction. Comme si l’intérêt manifesté à l’égard d’un thème militaire ne pouvait être que transitoire pour un chercheur souhaitant faire carrière en sociologie. De ce point de vue, la différence est éclatante avec d’autres pays, comme les États-Unis d’Amérique, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, où la sociologie militaire – quelles que soient les limites qui lui ont été assignées – constitue depuis longtemps un champ reconnu, non seulement par les pouvoirs publics, mais aussi par le monde de l’université et de la recherche. Il faut néanmoins ajouter que les domaines explorés par les chercheurs et experts français en sciences sociales ont été plus divers qu’il n’y paraît.
À la fin des années soixante-dix, certains commencent à s’interroger sur l’avenir de l’armée de masse (principe stratégique qui s’était imposé au XIX e siècle, à la lumière de l’expérience napoléonienne) dans le contexte d’un équilibre international fragile, dominé par la dissuasion nucléaire. Quelques-uns évoquent même l’adaptation nécessaire d’un service militaire qui a cessé d’être universel depuis 1965 [7]. Même si bien peu remettent en cause sa nécessité, dans le cadre d’une société démocratique, en raison de la qualité du lien que le service serait censé introduire entre l’armée et la nation, les réflexions sur le système de conscription ne manquent pas, qui visent à relancer un débat d’essence plus politique que sociale [8].
Une réserve du même genre ne saurait être formulée à l’encontre des travaux, nettement plus concrets, qui ont envisagé l’armée comme une organisation exemplaire et qui, prise sous cet angle, pourrait être comparée à d’autres organisations civiles ou étatiques. Cette orientation de la recherche prenait appui sur une véritable tradition sociologique inaugurée par les pays anglo-saxons ; elle suscita très vite l’intérêt des armées qui n’hésitèrent pas à envoyer quelques-uns de leurs officiers se former au cycle supérieur de socio-logie de l’Institut d’études politiques de Paris, afin qu’ils y découvrent les principes et la teneur de la sociologie des organisations. Mais en acceptant d’être comparées à des organisations, les armées se seraient-elles engagées, peut-être à leur corps défendant, dans un processus de sécularisation devenu inéluctable ? Un thème, notons-le au passage, qui, après la professionnalisation des armées entamée en 1996, continue de susciter de vives controverses parmi les militaires de haut rang, à commencer par ceux de l’armée de terre.
Pour répondre à la question de l’alignement supposé des militaires sur le monde civil [9], encore fallait-il disposer de données fiables concernant le personnel militaire, et notamment les soldats de métier, traités ici comme une catégorie sociale parmi d’autres. Aussi diverses enquêtes furent-elles lancées, qui visaient à reconstituer leurs trajectoires de carrière, à révéler leurs motivations, à dégager les valeurs qui seraient au fondement de leur engagement. Une méthode somme toute efficace pour mettre en exergue les qualités propres du militaire, celles sur lesquelles se fonde sa spécificité. En fonction des résultats obtenus, qui apparaissent tout à fait honorables, bien qu’ils demeurent peu connus en dehors de la Défense, on peut saisir pourquoi et comment la sociologie militaire a réussi à se dégager des travaux à connotation juridico-politique qui lui avaient fait longtemps ombrage. Reste à souligner que ces études, qui reposaient sur des enquêtes de terrain « classiques », ont été conduites sous le regard attentif de l’institution, celle-ci s’octroyant un droit de contrôle strict, sinon sur la conduite des recherches, du moins sur la diffusion des résultats. D’où un certain embarras des chercheurs civils qui pouvaient craindre, non sans raison, que leur travail restât inconnu de leurs pairs par l’invocation subtile du « secret défense ».
Un malaise qui s’accentua, lorsque le CSDN, plus ou moins abandonné par la Fondation nationale des sciences politiques et vidé de l’essentiel de ses moyens, n’eut d’autre solution, en 1990, que de trouver refuge au ministère de la Défense. En somme, la sociologie avait bien fini par se faire reconnaître comme science sociale appliquée, mais à la condition de répondre prioritairement aux besoins exprimés en interne, et de manière confidentielle, par les armées. Dans cette optique, on peut mieux saisir pourquoi certains étatsmajors, tel celui de l’armée de terre, ont favorisé la formation en leur sein de véritables équipes de recherche [10], allant jusqu’à encourager quelques-uns de leurs officiers à devenir sociologues, plutôt que de laisser des civils pénétrer au sein des armées en tant que spécialistes des sciences sociales.
Les choses cependant n’en restèrent pas là. Faut-il y voir la conséquence de la réflexion engagée sur le monde de l’après-guerre froide, ainsi que le laisse entrevoir la publication d’un Livre blanc sur la défense en 1994 ? Toujours est-il qu’en insistant sur l’adaptation nécessaire de nos forces armées au nouveau contexte international, l’accent était mis, au niveau de la recherche, sur la nécessité d’engager des travaux plus nombreux et surtout plus diversifiés que ceux qui avaient pu être réalisés précédemment, dans des conditions matérielles il est vrai difficiles. Le CSDN fut donc supprimé, mais pour être remplacé, au printemps 1995, par le Centre d’études en sciences sociales de la défense (C2SD).
Comme son prédécesseur, le nouveau centre s’est vu attribuer pour mission de répondre aux besoins exprimés par les armées dans les domaines relevant à la fois de la sociologie et de la psychologie sociale, mais aussi et surtout de la science politique, qui n’était précédemment qu’une option secondaire. Pourtant, l’originalité du C2SD ne réside pas seulement dans cette ouverture disciplinaire. Elle tient avant tout à la définition de sa mission, qui consiste maintenant à définir, à préparer et à commanditer des recherches que le centre ne réalise pas lui-même. En d’autres termes, et à l’image de ce qui se pratiquait déjà dans le secteur de la stratégie, toutes les études sont confiées à des équipes de recherche patentées ou à des chercheurs « indépendants », n’ayant pas de lien direct avec l’institution. Autre innovation d’une importance tout aussi décisive : les résultats obtenus (après vérification que les enquêtes ont été menées sérieusement) donnent lieu désormais à des publications, assez largement diffusées par le C2SD au sein des armées et des différents services de la Défense, mais aussi à l’extérieur du monde militaire, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Quand on jette un regard d’ensemble sur les travaux menés depuis sept ans, on ne peut qu’être frappé par leur nombre et leur variété, qui tranchent avec la modicité des recherches engagées durant les vingt-cinq années précédentes. Mais à défaut de pouvoir juger encore de leur réelle pertinence, qui ne pourra être dégagée que sur une plus longue période, il nous a semblé qu’il devenait urgent de faire connaître quelques-uns des thèmes sur lesquels avait travaillé la sociologie militaire, en France et ailleurs [11]. Sans compter qu’une partie des résultats obtenus ne concernent pas seulement le monde de la guerre ou des armées, mais qu’ils seraient susceptibles d’éclairer, sinon de contribuer au renouvellement de certaines problématiques sociologiques parmi les mieux établies. Ainsi en va-t-il du thème professionnel dont il sera fait grand cas dans les pages qui suivent.
Comme le signale d’entrée de jeu Bernard Boëne, la professionnalisation des armées a été engagée de longue date par la Grande-Bretagne, choix auquel se sont ralliés par la suite nombre de pays occidentaux, dont les États-Unis d’Amérique, puis la France. Reste à comprendre pourquoi cette option, qui pouvait apparaître comme un retour à l’armée de métier, s’est finalement imposée dans des États qui avaient fait du lien armée-nation (par service militaire interposé) l’un des piliers de leur système politique démocratique. Mais il faut aussi prendre conscience que la professionnalisation débouche à terme sur une transformation radicale des rapports que l’Armée entretient avec l’État et la Nation qu’elle est censée incarner et défendre, même si, et quoi qu’on en ait dit, aucune décision prise en la matière n’a jamais été le fruit de contraintes incontournables, et encore moins objectives. Ceci vaut d’ailleurs aussi bien pour l’armée professionnelle que pour l’armée de conscription. Bref, le mode de recrutement des armées résulte bien d’un choix dont il faut, dans chaque cas, analyser les modalités toujours réversibles.
Un choix auquel les citoyens ne sont pas sans réagir. Revenant à son tour sur le service militaire qui a été juridiquement « suspendu » à la suite de la professionnalisation, Jean Boulègue montre que la part de la tradition, que d’aucuns voudraient faire passer pour un héritage culturel qui expliquerait l’attachement des Français à leur armée, est moins importante qu’on ne le croit et que c’est bien la République qui a sacralisé le lien l’unissant à la Nation. Le cas de l’officier est ici examiné de plus près, car c’est lui qui incarne l’Armée, bien mieux sans doute que le soldat de base. À la fin du XIX e siècle, il occupe même, dans le dispositif politique et social, une position remarquable, ainsi qu’en témoigne la symbolique militaro-républicaine que la France d’alors ne manque pas d’étaler au grand jour ; d’où la dérive « militaire » que le pays aurait connue en quelques occasions de son histoire récente (sous le régime de Vichy et pendant la guerre d’Algérie, entre autres), qui renvoie sans doute à un mode de relations entre la société française et son armée aujourd’hui révolu.
Si la suspension du service militaire apparaît, au demeurant, comme l’une des conséquences de cette transformation des rapports armée-nation, il est une autre façon d’aborder la question, qui est de s’intéresser aux militaires du rang. Tous les pays qui ont décidé de professionnaliser leurs armées ont été confrontés à une double difficulté : comment recruter des soldats, quand les armées n’occupent plus une position privilégiée sur le marché du travail et selon quels critères choisir les jeunes qui se déclarent tentés par un engagement ? C’est à cette question que Jean-François Léger s’efforce de répondre au travers d’une enquête réalisée auprès de jeunes adultes venus s’informer sur les conditions de recrutement des militaires du rang par les différentes armées. Adoptant un point de vue constructiviste, il teste l’hypothèse selon laquelle l’engagement professionnel d’un individu résulterait avant tout d’un rapprochement (réussi) entre sa propre représentation de soi et l’image du métier qui lui est présentée et à laquelle il finit par adhérer. En d’autres termes, la plupart des jeunes ne choisissent pas de devenir prosaïquement des soldats, puisque la Défense développe d’elle-même des images multiples ; ils souhaitent au contraire découvrir, puis exercer un « métier » militaire qu’ils ont identifié comme tel.
Autre caractéristique des armées professionnelles dans les démocraties libérales : l’ouverture inéluctable des métiers militaires aux femmes, que l’on ne recrute plus seulement pour occuper des emplois annexes, mais qui peuvent aussi prétendre accéder aux fonctions combattantes au nom de l’égalité nécessaire entre les sexes. Telle est, du moins, l’idée que développe Christopher Dandeker, à partir d’une analyse portant sur l’armée britannique. Il en ressort que si les conditions de la guerre moderne ont élargi les possibilités d’emploi des femmes, les stéréotypes liés aux genres demeurent extrêmement forts, surtout dans l’armée de terre qui hésite à mêler indifféremment hommes et femmes au sein de ses armes combattantes. En somme, et à la différence de la société civile où une certaine égalité des genres est aujourd’hui devenue effective, l’armée resterait fidèle à un modèle professionnel masculin qu’elle s’efforce de justifier à l’aide d’arguments psycho-physiologiques aussi banals que discutables.
On pourrait en dire autant de nombre de réflexions portant sur la professionnalisation des armées, trop souvent considérée comme une nécessité et non pas comme un choix. Et pourtant, comme le rappelle Julia Evetts à partir d’une analyse conceptuelle rigoureuse, il n’est pas prouvé que les militaires constituent un simple groupe professionnel parmi d’autres. Pour la raison que les critères structurels et normatifs à partir desquels une « profession » est habituellement définie étaient déjà ceux que reconnaissaient les armées, avant que celles-ci ne se professionnalisent officiellement. En revanche, plus stimulante apparaît l’hypothèse selon laquelle le professionnalisme serait d’abord un discours qui, ces dernières années, aurait été mis en avant pour faciliter les mutations que connaissaient les armées, et surtout pour les faire accepter par les militaires eux-mêmes.
À ce propos, on peut noter que nombre de chercheurs et observateurs des questions de défense s’accordent pour considérer que ces mutations sont d’une ampleur telle qu’elles remettent en cause les fondements à partir desquels s’était bâti, au cours des deux derniers siècles, ce qu’il est convenu de dénommer la société militaire. « Société » d’ailleurs, n’est-ce pas un bien grand mot et que faut-il entendre par là ? Depuis quand et pourquoi désigne-t-on le soldat sous l’appellation de « militaire » ? C’est ce à quoi s’efforce de répondre François Gresle lorsqu’il examine, de manière critique, les images véhiculées par de tels termes. En tout cas, si l’on considère que les militaires n’ont, par le passé, formé une « société » que lorsqu’ils représentaient une sorte d’institution totale se distinguant nettement du reste du corps social, alors il faut reconnaître que les conditions à remplir pour que l’on puisse parler de société n’existent probablement plus aujourd’hui. Mais si l’on peut parier sur un effacement relatif de la spécificité militaire, cela ne signifie pas que l’institution soit devenue obsolète, bien au contraire, ainsi que le montrent tous les travaux récents.
Reprenant les résultats des études sociologiques suscitées par le Centre d’études en sciences sociales de la défense, Vincent Porteret souligne l’attention portée à trois phénomènes jugés exemplaires pour l’avenir. Comme en Grande-Bretagne, la question des femmes dans les armées soulève des interrogations, révélatrices des difficultés rencontrées par l’institution quand il s’est agi de les recruter, puis de préciser le contenu de leurs activités. Mais, dans le même temps, la réflexion sur l’avenir des armées reste étroitement liée à celle qui porte sur les transformations de leurs missions. La défense du territoire national, au sens géographique du terme, ne s’imposant plus comme une priorité, il a fallu se pencher sur les autres missions que les armées étaient appelées à assumer : opérations extérieures à finalité pacificatrice ou humanitaire et, sur le territoire national, interventions de sécurité publique. Troisième thème enfin, ayant donné lieu à des développements intéressants : ceux qui concernent les relations entre l’armée et la société que cette diversification des missions a contribué à modifier.
Quand on compare les études commanditées par le C2SD avec celles conduites jadis par le CSDN, plusieurs différences apparaissent, qui tiennent au fait que les enquêtes actuellement menées prennent une dimension délibérément comparative. Ajoutons qu’un souci nouveau paraît animer les responsables de ces travaux, qui est de favoriser l’interface ou une meilleure compréhension réciproque entre les états-majors des armées et la communauté scientifique. Est-ce pour autant suffisant d’un point de vue disciplinaire ?
Si l’on veut bien considérer, pour finir, que le rôle des pouvoirs publics sera sans doute moins décisif à l’avenir, pour l’essor des sciences sociales, qu’il ne le fut il y a trente ans, il revient aux chercheurs, croyons-nous, d’en tirer les conséquences ; par exemple, et en accord avec leurs partenaires de la Défense, en prenant plus nettement en charge l’exploration d’un domaine que nous croyons politiquement essentiel, car il touche aux fonctions régaliennes de l’État, au moment où ce dernier justement connaît de profonds bouleversements. Mais si l’on veut sortir vraiment la sociologie militaire de sa marginalité, il faut que celle-ci ne soit pas seulement considérée comme une science appliquée, ou si l’on préfère, qu’elle se rapproprie sa référence originaire en montrant en quoi l’exploration de ce domaine peut se révéler riche d’enseignements pour la sociologie proprement dite, tant sur le plan théorique que méthodologique. Tel est du moins l’objectif que nous avons voulu assigner à ce numéro.
 
NOTES
 
[(1)]Ainsi qu’on le découvre dans le manuel publié par Th. Caplow et P. Vennesson, Socio-logie militaire (Armand Colin, Collection U, 2000), où les auteurs traitent successivement des armées, de la guerre et de la paix sous couvert de sociologie militaire.
[(2)]Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que G. Bouthoul fut, dans les années vingt, membre du bureau de l’Institut international de sociologie qu’avait créé G. Richard, opposant bien connu d’Émile Durkheim.
[(3)]La première grande enquête sur l’armée américaine remonte à la Seconde Guerre mondiale (voir S. Stouffer et al., The American soldier, Princeton University Press, 1949).
[(4)]Dans la foulée, J.-P. Thomas, sollicité par J. Stoetzel, entra au Comité de rédaction de la RFS en 1971.
[(5)]L’un et l’autre travaillèrent d’abord sur l’armée de l’air.
[(6)]Voir M. Bozon : Les conscrits (Berger-Levrault, 1981) et A. Ehrenberg : Le corps militaire : politique et pédagogie en démocratie (Aubier-Montaigne, 1983).
[(7)]En 1965, le service militaire se transforma en service national, s’ouvrant ainsi à des formes civiles, comme la coopération et l’aide technique au développement des départements et territoires d’outre-mer.
[(8)]Un débat repris, dans ces années-là, par deux politiques notoires, P. Messmer et J.-P. Chevènement, qui furent à vingt ans d’intervalle l’un ministre des Armées et l’autre ministre de la Défense. Voir l’ouvrage qu’ils ont publié ensemble (Le service militaire, Balland, 1977).
[(9)]Ainsi que le laissaient entrevoir certains articles du Statut général des militaires adopté par le Parlement en 1972.
[(10)]Tel le Centre de relations humaines (CRH) relevant de l’armée de terre.
[(11)]Ne serait-ce qu’en raison des liens noués entre chercheurs de pays différents, qui ont été nombreux et relativement intenses.
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[(1)]
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La première grande enquête sur l’armée américaine remonte ...
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Dans la foulée, J.-P. Thomas, sollicité par J. Stoetzel, e...
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L’un et l’autre travaillèrent d’abord sur l’armée de l’air...
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