2003
Revue française de sociologie
Présentation
François Gresle
Une année après sa création, la Revue française de sociologie publiait un
numéro spécial portant sur le thème « Guerre, armée, société ». Pour justifier
son choix, la rédaction soulignait qu’il s’agissait pour elle de « susciter
l’intérêt et la recherche sur un sujet d’importance majeure et mal exploré ».
Même si des sociologues reconnus, tels que Pierre Naville, Gaston Bouthoul,
Jean Cazeneuve, Mattéi Dogan ou encore Viviane Isambert-Jamati apportèrent leur concours à cette occasion, il faut bien reconnaître que cette invitation
à la recherche dans le domaine militaire ne fut guère suivie d’effet. On en veut
pour preuve que, depuis 1961, la Revue n’a publié que cinq articles sur la
guerre (les deux derniers, parus en 1976, portaient en fait sur Clausewitz) et
neuf articles sur la sociologie des armées. Aucun autre champ de la discipline
n’a donné lieu à une exploration aussi faible. Comment expliquer ce désintérêt apparent des sociologues pour un thème, dont nul ne saurait nier pourtant
l’importance sociale et politique ?
Une première réponse à cette question consisterait à dire que la sociologie
militaire renvoie à un domaine aux contours imprécis et dont le contenu entre
difficilement dans le cadre des disciplines universitaires, du moins telles
qu’elles ont été établies à la fin du XIX e siècle. En effet, quand on examine les
travaux accomplis sous le label militaire, on constate que ceux-ci portent sur
des objets hétérogènes, appelant une théorisation et la mise en œuvre de
méthodes très différentes les unes des autres.
Ainsi, certains chercheurs privilégient la Défense qu’ils abordent prioritairement comme institution étatique ou régalienne, alors que d’autres préfèrent
traiter de l’Armée comme une organisation exemplaire. Mais on peut s’intéresser aussi au groupe, fortement charpenté, que forment les soldats ou, dans
une perspective plus individualiste, aux acteurs militaires eux-mêmes, à leurs
projets et à leurs motivations. Perspective qu’il convient de distinguer de celle
qui prend pour objet principal d’étude les relations armée-société. Sans
oublier la guerre, qui reste l’activité première de tout militaire, ou encore la
paix que d’aucuns considèrent comme relevant de la même compétence
[1].
Au vu de cette énumération, on peut saisir que ce que l’on entend habituellement par « sociologie militaire » se situe à la confluence de plusieurs disciplines – le droit public, la science politique, la sociologie, voire la
psychologie sociale – aux relations parfois difficiles, sinon conflictuelles !
Ceci est particulièrement vrai de la France où, à la suite de Durkheim, la
sociologie, en tant que science de la société, a voulu être prise pour « une
science comme les autres », visant à dégager des enseignements généraux,
sinon des lois stables. Et partant de ce principe, elle a tendu à exclure de son
champ de compétence les phénomènes « politiques » pris au sens large, jugés
par elle imprévisibles et donc peu susceptibles de faire l’objet d’une approche
scientifique. Si l’on ajoute à cela que, dans une perspective demeurée évolutionniste, le militaire renvoyait à un type de société jugé caduc et à un mode
de vie dépassé, on peut mieux comprendre pourquoi les sociologues français
se sont détournés de l’étude des phénomènes guerriers, et cela avant même
que la sociologie ne se soit subdivisée en champs disciplinaires dans la
seconde moitié du XX e siècle.
Sans revenir sur le bouleversement que toute la discipline a alors connu, il
faut sans doute dire un mot de la confusion longtemps entretenue entre socio-logie militaire et polémologie, à la suite des travaux de Gaston Bouthoul. Ce
dernier, antidurkheimien opiniâtre
[2], prétendait faire de la guerre un objet
d’étude autonome, ce qui ne fut pas sans conséquence sur le développement
du champ. Car force est de constater que les questions touchant à la stratégie
et aux conflits l’ont rapidement emporté sur les autres aspects plus directement sociologiques, qui concernaient le fonctionnement et les caractéristiques
sociales des armées. Celles-ci d’ailleurs, à la différence des États-Unis
d’Amérique
[3], n’ont guère fait l’objet, à cette époque, d’investigations notables, ainsi qu’en atteste l’œuvre politico-stratégique, pourtant plus pertinente
à bien des égards, de Raymond Aron.
L’orientation prise par les travaux sur le monde militaire ne fut pas sans
rapport avec celle suggérée par les armées elles-mêmes, pour des motifs stratégiques et politiques qui peuvent, rétrospectivement parlant, trouver une
certaine justification. La course à l’arme atomique, puis l’extension de la
guerre froide imposent une redéfinition des rapports entre l’Armée et l’État.
En témoignent notamment les travaux de Samuel Huntington et de Morris
Janowitz sur les relations de pouvoir entre les politiques et la classe militaire,
dont on n’a pas fini, aujourd’hui encore, d’épuiser les enseignements. Mais en
France, rien de tel. Si la plupart des sociologues se désintéressent des questions militaires, pour des motifs plus idéologiques que scientifiques, il faut
reconnaître que les militaires, de leur côté, ne cessent de regarder avec
méfiance les universitaires et autres intellectuels, qu’ils considèrent comme
trop éloignés des réalités difficiles qu’eux-mêmes doivent affronter au quotidien. Quand ils ne leur reprochent pas leur antimilitarisme supposé !
Durant près de vingt ans, sociologues et militaires ont vécu ainsi dans une
sorte d’ignorance réciproque, jusqu’à ce qu’un changement de cap n’ait été
imposé, à l’initiative des nouveaux gouvernants de la Ve République, et pour
des motifs qui ne concernaient pas seulement les armées. On se souvient en
effet que les sciences sociales, en tant qu’activités intellectuelles pragmatiques, bénéficièrent, dans les années soixante, d’une remarquable impulsion de
la part des pouvoirs publics qui souhaitaient appuyer leur action sur une meilleure connaissance de la société réelle. C’est alors que la sociologie prit vraiment son essor, qu’elle devint une discipline à part entière, tout en se
déclinant sous la forme de champs spécifiques.
Tel est le contexte général qui favorisa l’essor de la sociologie militaire,
avec pour conséquence concrète la création du Centre de sociologie de la
défense nationale (CSDN) en 1969, dans le cadre de la Fondation nationale
des sciences politiques (FNSP). La direction en fut confiée à un chercheur du
CNRS, Jean-Pierre Thomas
[4], qui s’efforça de « sociologiser » le champ
couvert en le distinguant nettement de la polémologie dominante. Grâce à lui,
de véritables enquêtes sur les armées furent lancées. Certaines revinrent à des
officiers qu’il avait préalablement formés, tandis que d’autres furent confiées
à des chercheurs civils, en cours de reconnaissance, tels que Étienne Schweisguth
ou Michel Blanc
[5].
Le bilan que l’on peut dresser du travail accompli durant près de trente ans
suscite néanmoins quelques réserves, qui tiennent moins à l’activité proprement dite de Jean-Pierre Thomas qu’aux soutiens variables dont il a pu bénéficier au sein de la FNSP. Par ailleurs, de nombreuses recherches
contractuelles furent réalisées, mais elles ne débouchèrent pas sur la constitution d’une équipe stable qui aurait permis l’exploration systématique du
champ militaire. Autrement dit, des travaux de qualité furent bien accomplis
par des sociologues proches du CSDN et aussi par quelques « indépendants »,
jeunes pour la plupart, tels Michel Bozon et Alain Ehrenberg
[6], qui toutefois
renoncèrent rapidement à poursuivre dans cette même direction. Comme si
l’intérêt manifesté à l’égard d’un thème militaire ne pouvait être que transitoire pour un chercheur souhaitant faire carrière en sociologie. De ce point de
vue, la différence est éclatante avec d’autres pays, comme les États-Unis
d’Amérique, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, où la sociologie militaire –
quelles que soient les limites qui lui ont été assignées – constitue depuis longtemps un champ reconnu, non seulement par les pouvoirs publics, mais aussi
par le monde de l’université et de la recherche. Il faut néanmoins ajouter que
les domaines explorés par les chercheurs et experts français en sciences
sociales ont été plus divers qu’il n’y paraît.
À la fin des années soixante-dix, certains commencent à s’interroger sur
l’avenir de l’armée de masse (principe stratégique qui s’était imposé au
XIX e siècle, à la lumière de l’expérience napoléonienne) dans le contexte d’un
équilibre international fragile, dominé par la dissuasion nucléaire. Quelques-uns évoquent même l’adaptation nécessaire d’un service militaire qui a cessé
d’être universel depuis 1965
[7]. Même si bien peu remettent en cause sa
nécessité, dans le cadre d’une société démocratique, en raison de la qualité du
lien que le service serait censé introduire entre l’armée et la nation, les
réflexions sur le système de conscription ne manquent pas, qui visent à
relancer un débat d’essence plus politique que sociale
[8].
Une réserve du même genre ne saurait être formulée à l’encontre des
travaux, nettement plus concrets, qui ont envisagé l’armée comme une organisation exemplaire et qui, prise sous cet angle, pourrait être comparée à
d’autres organisations civiles ou étatiques. Cette orientation de la recherche
prenait appui sur une véritable tradition sociologique inaugurée par les pays
anglo-saxons ; elle suscita très vite l’intérêt des armées qui n’hésitèrent pas à
envoyer quelques-uns de leurs officiers se former au cycle supérieur de socio-logie de l’Institut d’études politiques de Paris, afin qu’ils y découvrent les
principes et la teneur de la sociologie des organisations. Mais en acceptant
d’être comparées à des organisations, les armées se seraient-elles engagées,
peut-être à leur corps défendant, dans un processus de sécularisation devenu
inéluctable ? Un thème, notons-le au passage, qui, après la professionnalisation des armées entamée en 1996, continue de susciter de vives controverses
parmi les militaires de haut rang, à commencer par ceux de l’armée de terre.
Pour répondre à la question de l’alignement supposé des militaires sur le
monde civil
[9], encore fallait-il disposer de données fiables concernant le
personnel militaire, et notamment les soldats de métier, traités ici comme une
catégorie sociale parmi d’autres. Aussi diverses enquêtes furent-elles lancées,
qui visaient à reconstituer leurs trajectoires de carrière, à révéler leurs motivations, à dégager les valeurs qui seraient au fondement de leur engagement.
Une méthode somme toute efficace pour mettre en exergue les qualités
propres du militaire, celles sur lesquelles se fonde sa spécificité. En fonction
des résultats obtenus, qui apparaissent tout à fait honorables, bien qu’ils
demeurent peu connus en dehors de la Défense, on peut saisir pourquoi et
comment la sociologie militaire a réussi à se dégager des travaux à connotation juridico-politique qui lui avaient fait longtemps ombrage. Reste à souligner que ces études, qui reposaient sur des enquêtes de terrain « classiques »,
ont été conduites sous le regard attentif de l’institution, celle-ci s’octroyant un
droit de contrôle strict, sinon sur la conduite des recherches, du moins sur la
diffusion des résultats. D’où un certain embarras des chercheurs civils qui
pouvaient craindre, non sans raison, que leur travail restât inconnu de leurs
pairs par l’invocation subtile du « secret défense ».
Un malaise qui s’accentua, lorsque le CSDN, plus ou moins abandonné par
la Fondation nationale des sciences politiques et vidé de l’essentiel de ses
moyens, n’eut d’autre solution, en 1990, que de trouver refuge au ministère de
la Défense. En somme, la sociologie avait bien fini par se faire reconnaître
comme science sociale appliquée, mais à la condition de répondre prioritairement aux besoins exprimés en interne, et de manière confidentielle, par les
armées. Dans cette optique, on peut mieux saisir pourquoi certains étatsmajors, tel celui de l’armée de terre, ont favorisé la formation en leur sein de
véritables équipes de recherche
[10], allant jusqu’à encourager quelques-uns
de leurs officiers à devenir sociologues, plutôt que de laisser des civils pénétrer au sein des armées en tant que spécialistes des sciences sociales.
Les choses cependant n’en restèrent pas là. Faut-il y voir la conséquence de
la réflexion engagée sur le monde de l’après-guerre froide, ainsi que le laisse
entrevoir la publication d’un Livre blanc sur la défense en 1994 ? Toujours
est-il qu’en insistant sur l’adaptation nécessaire de nos forces armées au
nouveau contexte international, l’accent était mis, au niveau de la recherche,
sur la nécessité d’engager des travaux plus nombreux et surtout plus diversifiés que ceux qui avaient pu être réalisés précédemment, dans des conditions
matérielles il est vrai difficiles. Le CSDN fut donc supprimé, mais pour être
remplacé, au printemps 1995, par le Centre d’études en sciences sociales de la
défense (C2SD).
Comme son prédécesseur, le nouveau centre s’est vu attribuer pour mission
de répondre aux besoins exprimés par les armées dans les domaines relevant à
la fois de la sociologie et de la psychologie sociale, mais aussi et surtout de la
science politique, qui n’était précédemment qu’une option secondaire. Pourtant, l’originalité du C2SD ne réside pas seulement dans cette ouverture disciplinaire. Elle tient avant tout à la définition de sa mission, qui consiste
maintenant à définir, à préparer et à commanditer des recherches que le centre
ne réalise pas lui-même. En d’autres termes, et à l’image de ce qui se pratiquait déjà dans le secteur de la stratégie, toutes les études sont confiées à des
équipes de recherche patentées ou à des chercheurs « indépendants », n’ayant
pas de lien direct avec l’institution. Autre innovation d’une importance tout
aussi décisive : les résultats obtenus (après vérification que les enquêtes ont
été menées sérieusement) donnent lieu désormais à des publications, assez
largement diffusées par le C2SD au sein des armées et des différents services
de la Défense, mais aussi à l’extérieur du monde militaire, ce qui n’était pas le
cas auparavant.
Quand on jette un regard d’ensemble sur les travaux menés depuis sept ans,
on ne peut qu’être frappé par leur nombre et leur variété, qui tranchent avec la
modicité des recherches engagées durant les vingt-cinq années précédentes.
Mais à défaut de pouvoir juger encore de leur réelle pertinence, qui ne pourra
être dégagée que sur une plus longue période, il nous a semblé qu’il devenait
urgent de faire connaître quelques-uns des thèmes sur lesquels avait travaillé
la sociologie militaire, en France et ailleurs
[11]. Sans compter qu’une partie
des résultats obtenus ne concernent pas seulement le monde de la guerre ou
des armées, mais qu’ils seraient susceptibles d’éclairer, sinon de contribuer au
renouvellement de certaines problématiques sociologiques parmi les mieux
établies. Ainsi en va-t-il du thème professionnel dont il sera fait grand cas
dans les pages qui suivent.
Comme le signale d’entrée de jeu Bernard Boëne, la professionnalisation
des armées a été engagée de longue date par la Grande-Bretagne, choix auquel
se sont ralliés par la suite nombre de pays occidentaux, dont les États-Unis
d’Amérique, puis la France. Reste à comprendre pourquoi cette option, qui
pouvait apparaître comme un retour à l’armée de métier, s’est finalement
imposée dans des États qui avaient fait du lien armée-nation (par service militaire interposé) l’un des piliers de leur système politique démocratique. Mais
il faut aussi prendre conscience que la professionnalisation débouche à terme
sur une transformation radicale des rapports que l’Armée entretient avec
l’État et la Nation qu’elle est censée incarner et défendre, même si, et quoi
qu’on en ait dit, aucune décision prise en la matière n’a jamais été le fruit de
contraintes incontournables, et encore moins objectives. Ceci vaut d’ailleurs
aussi bien pour l’armée professionnelle que pour l’armée de conscription.
Bref, le mode de recrutement des armées résulte bien d’un choix dont il faut,
dans chaque cas, analyser les modalités toujours réversibles.
Un choix auquel les citoyens ne sont pas sans réagir. Revenant à son tour
sur le service militaire qui a été juridiquement « suspendu » à la suite de la
professionnalisation, Jean Boulègue montre que la part de la tradition, que
d’aucuns voudraient faire passer pour un héritage culturel qui expliquerait
l’attachement des Français à leur armée, est moins importante qu’on ne le
croit et que c’est bien la République qui a sacralisé le lien l’unissant à la
Nation. Le cas de l’officier est ici examiné de plus près, car c’est lui qui
incarne l’Armée, bien mieux sans doute que le soldat de base. À la fin du
XIX e siècle, il occupe même, dans le dispositif politique et social, une position
remarquable, ainsi qu’en témoigne la symbolique militaro-républicaine que la
France d’alors ne manque pas d’étaler au grand jour ; d’où la dérive « militaire » que le pays aurait connue en quelques occasions de son histoire récente
(sous le régime de Vichy et pendant la guerre d’Algérie, entre autres), qui
renvoie sans doute à un mode de relations entre la société française et son
armée aujourd’hui révolu.
Si la suspension du service militaire apparaît, au demeurant, comme l’une
des conséquences de cette transformation des rapports armée-nation, il est une
autre façon d’aborder la question, qui est de s’intéresser aux militaires du
rang. Tous les pays qui ont décidé de professionnaliser leurs armées ont été
confrontés à une double difficulté : comment recruter des soldats, quand les
armées n’occupent plus une position privilégiée sur le marché du travail et
selon quels critères choisir les jeunes qui se déclarent tentés par un engagement ? C’est à cette question que Jean-François Léger s’efforce de répondre
au travers d’une enquête réalisée auprès de jeunes adultes venus s’informer
sur les conditions de recrutement des militaires du rang par les différentes
armées. Adoptant un point de vue constructiviste, il teste l’hypothèse selon
laquelle l’engagement professionnel d’un individu résulterait avant tout d’un
rapprochement (réussi) entre sa propre représentation de soi et l’image du
métier qui lui est présentée et à laquelle il finit par adhérer. En d’autres
termes, la plupart des jeunes ne choisissent pas de devenir prosaïquement des
soldats, puisque la Défense développe d’elle-même des images multiples ; ils
souhaitent au contraire découvrir, puis exercer un « métier » militaire qu’ils
ont identifié comme tel.
Autre caractéristique des armées professionnelles dans les démocraties
libérales : l’ouverture inéluctable des métiers militaires aux femmes, que l’on
ne recrute plus seulement pour occuper des emplois annexes, mais qui
peuvent aussi prétendre accéder aux fonctions combattantes au nom de
l’égalité nécessaire entre les sexes. Telle est, du moins, l’idée que développe
Christopher Dandeker, à partir d’une analyse portant sur l’armée britannique.
Il en ressort que si les conditions de la guerre moderne ont élargi les possibilités d’emploi des femmes, les stéréotypes liés aux genres demeurent extrêmement forts, surtout dans l’armée de terre qui hésite à mêler indifféremment
hommes et femmes au sein de ses armes combattantes. En somme, et à la
différence de la société civile où une certaine égalité des genres est
aujourd’hui devenue effective, l’armée resterait fidèle à un modèle professionnel masculin qu’elle s’efforce de justifier à l’aide d’arguments psycho-physiologiques aussi banals que discutables.
On pourrait en dire autant de nombre de réflexions portant sur la professionnalisation des armées, trop souvent considérée comme une nécessité et
non pas comme un choix. Et pourtant, comme le rappelle Julia Evetts à partir
d’une analyse conceptuelle rigoureuse, il n’est pas prouvé que les militaires
constituent un simple groupe professionnel parmi d’autres. Pour la raison que
les critères structurels et normatifs à partir desquels une « profession » est
habituellement définie étaient déjà ceux que reconnaissaient les armées, avant
que celles-ci ne se professionnalisent officiellement. En revanche, plus stimulante apparaît l’hypothèse selon laquelle le professionnalisme serait d’abord
un discours qui, ces dernières années, aurait été mis en avant pour faciliter les
mutations que connaissaient les armées, et surtout pour les faire accepter par
les militaires eux-mêmes.
À ce propos, on peut noter que nombre de chercheurs et observateurs des
questions de défense s’accordent pour considérer que ces mutations sont
d’une ampleur telle qu’elles remettent en cause les fondements à partir
desquels s’était bâti, au cours des deux derniers siècles, ce qu’il est convenu
de dénommer la société militaire. « Société » d’ailleurs, n’est-ce pas un bien
grand mot et que faut-il entendre par là ? Depuis quand et pourquoi désigne-t-on le soldat sous l’appellation de « militaire » ? C’est ce à quoi s’efforce de
répondre François Gresle lorsqu’il examine, de manière critique, les images
véhiculées par de tels termes. En tout cas, si l’on considère que les militaires
n’ont, par le passé, formé une « société » que lorsqu’ils représentaient une
sorte d’institution totale se distinguant nettement du reste du corps social,
alors il faut reconnaître que les conditions à remplir pour que l’on puisse
parler de société n’existent probablement plus aujourd’hui. Mais si l’on peut
parier sur un effacement relatif de la spécificité militaire, cela ne signifie pas
que l’institution soit devenue obsolète, bien au contraire, ainsi que le
montrent tous les travaux récents.
Reprenant les résultats des études sociologiques suscitées par le Centre
d’études en sciences sociales de la défense, Vincent Porteret souligne l’attention portée à trois phénomènes jugés exemplaires pour l’avenir. Comme en
Grande-Bretagne, la question des femmes dans les armées soulève des interrogations, révélatrices des difficultés rencontrées par l’institution quand il s’est
agi de les recruter, puis de préciser le contenu de leurs activités. Mais, dans le
même temps, la réflexion sur l’avenir des armées reste étroitement liée à celle
qui porte sur les transformations de leurs missions. La défense du territoire
national, au sens géographique du terme, ne s’imposant plus comme une priorité, il a fallu se pencher sur les autres missions que les armées étaient appelées à assumer : opérations extérieures à finalité pacificatrice ou humanitaire
et, sur le territoire national, interventions de sécurité publique. Troisième
thème enfin, ayant donné lieu à des développements intéressants : ceux qui
concernent les relations entre l’armée et la société que cette diversification
des missions a contribué à modifier.
Quand on compare les études commanditées par le C2SD avec celles
conduites jadis par le CSDN, plusieurs différences apparaissent, qui tiennent
au fait que les enquêtes actuellement menées prennent une dimension délibérément comparative. Ajoutons qu’un souci nouveau paraît animer les responsables de ces travaux, qui est de favoriser l’interface ou une meilleure
compréhension réciproque entre les états-majors des armées et la communauté
scientifique. Est-ce pour autant suffisant d’un point de vue disciplinaire ?
Si l’on veut bien considérer, pour finir, que le rôle des pouvoirs publics
sera sans doute moins décisif à l’avenir, pour l’essor des sciences sociales,
qu’il ne le fut il y a trente ans, il revient aux chercheurs, croyons-nous, d’en
tirer les conséquences ; par exemple, et en accord avec leurs partenaires de la
Défense, en prenant plus nettement en charge l’exploration d’un domaine que
nous croyons politiquement essentiel, car il touche aux fonctions régaliennes
de l’État, au moment où ce dernier justement connaît de profonds bouleversements. Mais si l’on veut sortir vraiment la sociologie militaire de sa marginalité, il faut que celle-ci ne soit pas seulement considérée comme une science
appliquée, ou si l’on préfère, qu’elle se rapproprie sa référence originaire en
montrant en quoi l’exploration de ce domaine peut se révéler riche d’enseignements pour la sociologie proprement dite, tant sur le plan théorique que
méthodologique. Tel est du moins l’objectif que nous avons voulu assigner à
ce numéro.
[(1)]
Ainsi qu’on le découvre dans le manuel
publié par Th. Caplow et P. Vennesson, Socio-logie militaire (Armand Colin, Collection U,
2000), où les auteurs traitent successivement
des armées, de la guerre et de la paix sous
couvert de sociologie militaire.
[(2)]
Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler
que G. Bouthoul fut, dans les années vingt,
membre du bureau de l’Institut international de
sociologie qu’avait créé G. Richard, opposant
bien connu d’Émile Durkheim.
[(3)]
La première grande enquête sur l’armée
américaine remonte à la Seconde Guerre
mondiale (voir S. Stouffer et al., The American
soldier, Princeton University Press, 1949).
[(4)]
Dans la foulée, J.-P. Thomas, sollicité
par J. Stoetzel, entra au Comité de rédaction de
la RFS en 1971.
[(5)]
L’un et l’autre travaillèrent d’abord sur
l’armée de l’air.
[(6)]
Voir M. Bozon : Les conscrits (Berger-Levrault, 1981) et A. Ehrenberg : Le corps
militaire : politique et pédagogie en démocratie
(Aubier-Montaigne, 1983).
[(7)]
En 1965, le service militaire se transforma en service national, s’ouvrant ainsi à des
formes civiles, comme la coopération et l’aide
technique au développement des départements
et territoires d’outre-mer.
[(8)]
Un débat repris, dans ces années-là,
par deux politiques notoires, P. Messmer et
J.-P. Chevènement, qui furent à vingt ans
d’intervalle l’un ministre des Armées et l’autre
ministre de la Défense. Voir l’ouvrage qu’ils
ont publié ensemble (Le service militaire,
Balland, 1977).
[(9)]
Ainsi que le laissaient entrevoir certains
articles du Statut général des militaires adopté
par le Parlement en 1972.
[(10)]
Tel le Centre de relations humaines (CRH) relevant de l’armée de terre.
[(11)]
Ne serait-ce qu’en raison des liens noués entre chercheurs de pays différents, qui ont été
nombreux et relativement intenses.