2003
Revue française de sociologie
La professionnalisation des armées : contexte et raisons, impact fonctionnel et sociopolitique
Bernard Boëne
École Spéciale Militaire de Saint-Cyr 56381 Coëtquidan cedex
La professionnalisation des armées est une tendance ancienne, radicalisée en Europe par
le contexte stratégique né de la disparition de l’affrontement est-ouest. Elle était jusque-là le
plus souvent relative : elle tend aujourd’hui à devenir intégrale, et à se généraliser sur le
continent. Il y a à cela de fortes raisons tant fonctionnelles que sociopolitiques, qui pourtant
ne sont pas absolument décisives : certains pays résistent à la tendance. Le choix de l’armée
professionnelle résulte habituellement de coups de pouce « décisionnistes ». Lorsque la
décision est prise, la transition, généralement réussie, est écourtée. Des transformations
structurelles et institutionnelles se font jour, qui rendent les armées méconnaissables : l’institution totale d’antan n’est plus. Sous certaines conditions, des mécanismes stabilisateurs
les empêchent de se marginaliser au plan social et culturel. Le risque d’une indifférence à
leur égard est plus grand, malgré une excellente image publique, et la panne de recrutement
est toujours possible. L’influence du nouveau mode de recrutement du rang sur la culture
organisationnelle s’exerce en Europe dans un sens « pragmatique » qui contraste avec les
cas (notamment celui des États-Unis) où d’autres facteurs contribuent à durcir l’identité au
point de susciter des difficultés politiques. Le contexte de l’après-guerre froide induit un
rééquilibrage des relations à l’interface politico-militaire. L’armée professionnelle ne suscite pourtant aucune des craintes qui ont longtemps eu cours au XXe siècle. Enfin, la professionnalisation des armées induit des conséquences inattendues : elle limite les options
militaires des gouvernants, et favorise l’internationalisation de la sécurité.
The rise of volunteer armed forces is not a novel trend: it started long ago, and gathered
strength gradually as a consequence of the slow decline of conscript-based mass armies. The
demise of the East-West standoff has radicalised it. All-volunteer forces are now becoming the
norm in Europe. The factors behind such a major shift, both functional and socio-political, seem
compelling. Yet, they are not decisive per se : the outcome is not predetermined (a handful of
countriesareresistingthetrend), andusuallyresults from voluntarist movesbyone ora fewpolitical actors. When the decision has been made, the transition is generally successful, and is for
that reason cut short. Structural and institutional changes follow in short order, which rapidly
move military establishments away from their « total institution » format of old. Under favourablecircumstances, social andcultural marginalizationis averted. However, despite an excellent
public image today, the risk of growing societal indifference is ever present, and shortfalls in
recruitment andretentionat rankandfilelevel area distinct possibility. Theinfluence of the new
all-volunteer organizational format on Europeanmilitaryidentitiesis generallyinthe directionof
«pragmatic professionalism», which strongly contrasts with cases elsewhere (notably in the
United States) where other factors induce an uncooperative, « radical professional » culture that
is apt togenerate political tensions. While thepost-ColdWarerahasusheredin anew balance of
civil-military relations at the political-military interface, all-professional armed forces are no
longer viewed with the kind of alarm that long prevailedduringthe 20th century. Finally, the rise
of the new dominant organizational format is fraught with unanticipated consequences: it severelylimits themilitaryoptionsof rulingpoliticians, andenhancestrendstowards internationalisation of security.
Die Einführung der Berufsarmeen geht auf einealteTendenzzurück, die in Europa durchden
strategischen Hintergrund verstärkt wurde: dieser Trend ist mit dem Ende der Ost-West-Konfrontation aufgetreten. Bisher war er meistens relativ, heute tendiert er dahin, noch mehr
hervorzutretenundsichaufdemKontinent zuverallgemeinern.Dafür gibt esstichhaltige, sowohl
funktionelle als auch soziopolitische Gründe, die dennoch nicht «an sich» entscheidend sind:
gewisseStaatenwiderstehendiesemTrend. DieEntscheidungfür dieBerufsarmeeläßt sich meistens auf einen politischen Willen zurückführen. Wird sie einmal getroffen, so wird die – meist
gelungene – Übergangszeit verkürzt. Es entstehen dann strukturelle und institutionelle Wandlungen,
die die Armeen unkenntlich machen: die «totale» Institution von damals existiert nicht mehr.
Unter gewissen Voraussetzungen entstehen Stabilisierungsmechanismen, die es verhindern, daß
die Armeen sich sozial oder kulturell ausgrenzen. Das Risiko einer wachsenden Gleichgültigkeit
ihnen gegenüber wird trotz eines exzellenten Images größer und eine Panne bei der Nachwuchsgewinnung kann sich immer daraus ergeben. Die Auswirkung der neuen aus dem Mannschaftsstand hervorgegangenen Nachwuchsgewinnung auf die Militäridentität ist in Europa
pragmatischer Art und steht in krassem Widerspruch zu einigen Fällen (zum Beispiel die Vereinigten Staaten), bei denen gewisse Faktoren dazu beigetragen haben, die Identität so zu erhärten,
daß politische Schwierigkeiten daraus entstanden sind. In der Zeit nach dem Kalten Krieg ist ein
neues Gleichgewicht an der politisch-militärischen Schnittstelle entstanden. Dennoch ruft die
Berufsarmee keine der Befürchtungen hervor, die im XX. Jahrhundert lange geherrscht haben.
Zum Schluß hat die Einführung der Berufsarmee unerwartete Konsequenzen nach sich gezogen:
sie beschränkt die politischenOptionender Regierendenundfördert die Internationalisierung der
Sicherheit.
Profecionalizar el ejército es una tendencia antigua, radicalizada en Europa por el contexto
estratégico originado por la desaparición del enfrentamiento Este-Oeste. Hasta ese momento esta
tendencia era a menudo relativa: hoy en día tiende a volverse integral y a generalizarse en el
continente. Hay en ello fuertes razones tanto funcionales como socio-políticas, que sin embargo
nosonabsolutamente decisivas: resisten aesta tendencia algunos países. Laeleccióndel ejército
profesional resulta habitualmente de signos « decisionistas ». Cuando la decisión es tomada,
generalmente la transición conseguida es acortada. Las transformaciones estructurales e institucionales aparecen y vuelven a los ejércitos irreconocibles : no existe mas la institución total de
antaño. Bajo ciertas condicioneslos mecanismos estabilizadoreslesimpiden marginalizarse enel
planosocialycultural. Elriesgodeunaindiferenciaasuopiniónesmasgrande, yundescensoen
el reclutamientoes siempreposible pese auna excelenteimagenpública. Lainfluencia del nuevo
modo de reclutamiento del rango sobre la cultura organizacional se ejerce en Europa en un
sentido « pragmático » que contrasta con los casos (netamente de los Estados Unidos) donde
otros factores contribuyen a fortificar la identidad al punto de suscitar dificultades políticas. El
contexto de lo después de la guerra fría indujo a un reequilibrio de las relaciones a la interfaz
político-militar. Sin embargo el ejército profesional no suscita ninguno de los temores que por
largo tiempose han tenido en el transcurso del siglo XX. Finalmentela profesionalización de los
ejércitos produce consecuencias inesperadas : limita las opciones militares de los gobernantes, y
favorece la internacionalización de la seguridad.
La professionnalisation des institutions militaires est en marche, et pas
seulement en France. Pourquoi, et avec quels effets, sont les deux questions
élémentaires auxquelles on se propose de répondre ici selon une approche
comparative et synthétique. Les développements qui suivent ont pour
première ambition de situer dans le temps et l’espace un mouvement qui
semble devoir affecter un nombre croissant de pays. Examinant les attendus et
les modalités des décisions qui y conduisent, ils chercheront à évaluer la part
respective de nécessité et de contingence qui entre dans le choix d’un tel
mode de recrutement. On se penchera, chemin faisant, sur les raisons qu’ont
certains États de procéder au choix inverse : celui du maintien de la conscription sous des formes renouvelées. L’accent se déplacera ensuite, pour
examiner les transformations que la professionnalisation fait subir aux
armées
[1] et aux rapports qu’elles entretiennent avec la société et l’État. On
comparera alors les tendances naissantes observées en France à ce que l’on
sait d’armées intégralement professionnalisées depuis plusieurs décennies
déjà, les plus susceptibles de fournir des éclairages pertinents : notamment
celles des États-Unis et du Royaume-Uni
[2], pour lesquelles la moisson de
données est abondante.
La montée des armées professionnelles : tendances anciennes, contexte nouveau
Lorsque s’achève la guerre froide, en 1989-1990, l’Amérique du Nord, la
moitié des États africains, asiatiques et océaniques (notamment ceux du
Commonwealth ou influencés par la tradition britannique), un bon tiers des
nations d’Amérique latine et du Moyen-Orient sont dotés d’armées professionnelles. Toutefois, le cas modal, représentant 60 % des États de la planète,
est celui d’armées mixtes dans lesquelles le rang et une petite partie de l’encadrement de contact sont fournis par la conscription. En 1990, l’Europe, de
part et d’autre d’un rideau de fer promis au démantèlement, est encore par
excellence le lieu de cette pratique, indexée sur une doctrine de mobilisation
continentale tournée depuis quatre décennies et plus vers l’éventualité d’une
troisième guerre mondiale. Seuls quatre pays, marginaux à souhait par la
situation géographique et/ou par la taille, y font reposer de manière intégrale
le recrutement de leurs armées sur la carrière ou le contrat : l’Irlande, le
Luxembourg, Malte et le Royaume-Uni.
Ampleur, centre de gravité et limites du phénomène
Ce paysage change de manière substantielle au cours de la décennie
écoulée, qui marque à n’en pas douter un tournant majeur à l’échelle de notre
environnement géographique. C’est pour l’essentiel en Europe, en effet, que
le changement s’opère, sans doute parce que c’est là, à l’exception notable des
Balkans, que la fin de la guerre froide s’est traduite par une relaxation générale des tensions géostratégiques
[3], c’est là que les baisses globales d’effectifs (– 46 %) sont les plus spectaculaires, et que dominent le plus fortement,
ex ante, les pays de conscription. Par comparaison, le reste du monde semble
à cet égard plus timide
[4].
Coup sur coup, la Belgique (1992), les Pays-Bas (1993), puis la France
(1996) décident l’abandon d’un système d’armées mixtes vieux de près d’un
siècle. La décision française semble avoir entraîné un « effet domino » : si la
France, censée avoir « inventé » la conscription, pouvait l’abandonner,
d’autres pouvaient envisager d’en faire autant. L’Espagne (1997), l’Italie
(1999), le Portugal et même la Russie annoncent peu après l’amorce d’un
processus graduel en ce sens. Nombre d’États parmi ceux qui n’ont pas encore
sauté le pas ou annoncé leur intention de le faire, à l’ouest mais surtout à l’est
du continent (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovénie, pays
baltes
[5]), y songent fortement. D’autres, encore retenus par le coût budgétaire et le résultat de sondages suggérant un volume trop exigu de candidats
futurs à l’engagement, s’interrogent désormais ouvertement sur l’avenir d’une
conscription destinée à devenir résiduelle. Seuls les pays nordiques, très attachés à la conscription, et, pour d’autres raisons l’Allemagne
[6], paraissent
vouloir résister à ce qui apparaît désormais comme une ligne de plus grande
pente.
Déclin de l’armée de masse et professionnalisation
La soudaineté apparente du mouvement en Europe ne doit pas cacher que
des signes annonciateurs d’une telle évolution y existaient depuis un certain
temps. La professionnalisation relative – l’augmentation de la part d’engagés
volontaires et de cadres militaires de carrière, au détriment d’appelés et de
réservistes dont la durée des obligations légales, et donc le nombre absolu,
amorcent une baisse lente au point d’être longtemps insensible – est une
tendance dont on peut tracer les linéaments jusque dans la décennie soixante.
Elle s’est inscrite dans un mouvement de fond, pronostiqué très tôt par Morris
Janowitz ([1960]1971,1972)
[7].
Baptisée par Janowitz « déclin de l’armée de masse », l’hypothèse qu’il
esquisse en 1960 et développe une décennie plus tard se fonde sur l’observation, au sein de l’Occident industrialisé
[8], d’une fonctionnalité et d’une légitimité amoindries de la force dans les relations internationales en raison des
risques de guerre nucléaire ; de l’impact d’une technologie désormais omniprésente dans les armées, et qu’il est peu rationnel de confier à des appelés
dont le temps de service sous les armes est trop court pour qu’il soit rentable
de les former à son maniement ; enfin, d’un dépérissement du charisme de
l’État-nation et des obligations citoyennes, qui transforme en corvée un
service militaire obligatoire souvent vécu jusque-là comme un rite de passage
masculin, parfois comme un honneur
[9]. De l’ensemble de ces pressions, il
résulte à terme des armées de taille restreinte et sur le pied de guerre permanent, fortement rationalisées, où les hommes ne sont plus interchangeables,
dans lesquelles les réserves ne sont plus destinées à faire nombre lors d’une
mobilisation de type 1914 ou 1939, et dont la fonction est désormais de
garantir la viabilité des relations internationales plutôt que la victoire stratégique décisive, devenue trop dangereuse, d’un camp sur un autre : la constabulary force. Morris Janowitz décrit la portée et la signification historiques de
cette tendance comme symétriques de l’apparition, à partir du XVII e siècle, des
premières armées nationales de masse, puis d’armées de soldats-citoyens plus
massives encore, préalable à une montée vers des guerres totales.
Un quart de siècle plus tard, le mouvement lancé semble suffisamment fort
pour que, dès 1997, un sociologue suisse s’aventure à prédire, sur la base des
tendances objectives recensées et d’une enquête par questionnaire auprès
d’experts dans chaque pays, qu’en 2010 il ne resterait plus que quatre pays
européens dont les armées ressembleraient encore aux armées de masse
d’antan, en majorité recrutées selon le principe d’une obligation légale, et
impliquant un fort ratio de participation militaire de la population : la
Finlande, la Grèce, la Turquie et – peut-être, si elle ne renonce pas d’ici là à
un système traditionnel de milice qui visiblement lui pèse – la Suisse
(Haltiner, 1998). Cette prédiction est en bonne voie de se réaliser (Haltiner,
2003).
Une telle tendance, il est vrai, ne débouche pas nécessairement sur des
armées intégralement professionnelles. Sous la guerre froide, tant que subsistent des besoins en effectifs dictés par l’occupation de territoires dans des
conflits potentiels aux enjeux majeurs, la professionnalisation relative
progresse, tandis que la professionnalisation intégrale marque le pas. Cette
dernière ne s’inscrit dans les faits que là où la conscription est faiblement
enracinée dans l’histoire et la culture politique, comme c’est le cas des pays
anglo-saxons : elle y disparaît dès que les circonstances extérieures s’y
prêtent (Royaume-Uni : 1962, États-Unis : 1973), en l’occurrence dès que,
dans le projet stratégique, l’atome et la technologie peuvent se substituer en
partie aux gros bataillons. Elle peut survivre ailleurs, là où le lien ancien entre
citoyenneté et service sous les armes continue de fonctionner comme une
métaphore de la mobilisation des énergies sociales au service d’un projet politique interne autant qu’externe, et où le service militaire joue encore un rôle
central dans les dispositifs assurant la cohésion sociétale.
Les termes du problème dans l’après-guerre froide
Pourtant, dans les pays dont la culture politique relève de Rousseau et Kant
plus que de Locke et Smith, la disparition en Europe de la menace territoriale,
massive et de proximité des années quarante-sept – quatre-vingt-dix soulève
un problème difficile. La conscription universelle ne peut aisément se justifier
en dehors de forts besoins en effectifs, imposés par une menace militaire
palpable : c’est là, en quelque sorte, la réciproque du théorème suivant lequel
devant un grand danger, le volontariat militaire ayant de fortes chances de
s’avérer insuffisant
[10], il faut recourir à la contrainte légale pour lever des
troupes, selon le principe Salus populi est suprema lex. En d’autres termes, il
est difficile, en dehors de toute menace, de légitimer la conscription de tous
les citoyens valides par l’attachement qu’on lui porte pour des considérations
d’ordre sociopolitique.
La frustration relative et ses (problématiques) remèdes
Il faut en effet compter avec l’émergence de mécanismes de frustration
relative (« pourquoi moi ? »
[11]) dès lors que, les effectifs déclinant pour les
raisons indiquées plus haut, la ressource démographique en âge de porter les
armes excède les besoins, et les exemptions de jure ou de facto se multiplient
[12]. Le problème est alors de savoir, comme l’exprimait le titre du
rapport d’une commission américaine au milieu des années soixante, Who
shall serve when not all serve ?... Les inégalités face à ce qui s’apparente le
plus souvent à une corvée tendent sur le long terme à subvertir la légitimité du
système
[13].
Une solution souvent envisagée, mais jamais retenue, pour maintenir le
principe d’une obligation citoyenne universelle consiste à faire absorber par
des formes civiles de conscription le surplus de ressource démographique, à
terme majoritaire, que les armées n’estiment plus nécessaire d’incorporer. Le
problème est ici que la légitimation par les devoirs de citoyenneté ne peut
éluder une question qui ne se posait pas il y a un siècle, au moment où les
pays européens introduisent la conscription universelle : celle du régime à
appliquer aux jeunes femmes. Si, par souci de cohérence doctrinale, on
soumet les citoyennes aux mêmes devoirs que les citoyens, la taille des
cohortes double instantanément. Il faut loger, nourrir, transporter et (si peu
que ce soit) payer ces masses d’autant plus compactes que les exemptions
médicales se justifient moins que dans le cas du service militaire ; il faut
surtout leur trouver des emplois socialement utiles, de nature à satisfaire des
besoins non pris en charge par le marché ou par les services publics.
À une époque où la contrainte légale et les grandes machines bureaucratiques d’État ne font plus recette, les gouvernements éprouvent plus que de la
réticence devant une telle perspective. Ils se heurtent au demeurant à l’hostilité des syndicats, et même (comme on le vit aux États-Unis vers 1965 : voir
Tax [1967]) des associations de bénévoles, qui par avance crient à la concurrence déloyale. La conscription civile est donc intrinsèquement plus difficile à
légitimer que la conscription militaire traditionnelle
[14]. Elle est peu conciliable avec la prohibition du travail forcé qui figure dans presque toutes les
déclarations des droits (notamment, en Europe, celle de la Convention européenne des Droits de l’Homme de 1950). On comprend que dans les circonstances présentes, les partisans d’un « service civique » s’en tiennent
prudemment à des formes volontaires
[15], lesquelles n’attirent que peu de
jeunes et demeurent au mieux marginales
[16].
Cette voie étant fermée, les gouvernements ont le choix entre deux autres
solutions, beaucoup moins difficiles à mettre en œuvre. La première consiste
à écourter la durée du service des appelés ; la seconde à renoncer au caractère
universel du service obligatoire. Elles s’avèrent l’une comme l’autre très
imparfaites.
Problèmes fonctionnels
La réduction de la durée légale du service sous les drapeaux, solution la
plus fréquente, présente l’avantage d’augmenter la proportion de ceux qui
sont incorporés, même là où les effectifs continuent à baisser. Elle répond
donc simultanément aux deux problèmes posés. Cependant, ce remède recèle
un redoutable effet pervers. Il érode l’utilité fonctionnelle d’appelés qui ne
restent sous les armes que quelques mois à l’issue de leur formation élémentaire. Dans un contexte où la technologie et la complexité des missions appellent une main-d’œuvre plus spécialisée, donc plus qualifiée, il devient
difficile de confier à des mains inexpertes des matériels onéreux ou des fonctions sensibles. Ceci tend à enfermer les appelés dans des tâches peu qualifiées, auxiliaires, voire ancillaires, de nature à dévaloriser la conscription à
leurs yeux. Le turn-over incessant transforme les armées en organisations
vouées à consacrer une part importante de leur activité à l’instruction au détriment de l’accomplissement de leurs missions. Il fatigue les cadres professionnels, qui finissent par s’interroger sur le sens de telles pratiques.
Privilégiée en Europe du nord, la seconde solution, le renoncement à
l’universalité du service, et même à l’égalité dans le service (durées variables selon les fonctions tenues), soulève d’autres questions. Si, moyennant
compensations symboliques et/ou matérielles, immédiates ou différées, il est
techniquement possible de faire fonctionner des systèmes de conscription
sélective même là où les appelés constituent une minorité au sein de leur
classe d’âge (30 % en Suède), et de plus en plus souvent au sein des
armées
[17], de tels systèmes courent le risque de se révéler instables.
Nécessairement complexes et peu lisibles par l’opinion comme par les intéressés, ils supposent une forte légitimité de la conscription, qu’ils peuvent
contribuer à éroder. S’ils sont payés, le coût des appelés finit par se rappro-
cher de celui des engagés du rang, sans que leur emploi présente la même
« souplesse », car les gouvernants hésitent à les affecter à des missions
autres que la défense du territoire national
[18] – aujourd’hui peu menacé (si
ce n’est, inégalement selon les pays, par le terrorisme, contre lequel des
appelés sont de peu de secours). Là où la proportion d’une classe d’âge
incorporée est faible, la pratique paradoxale s’instaure vite, comme au
Danemark, de susciter le volontariat dans le cadre d’une législation faisant
du service militaire une obligation théorique pour tous. Les « appelés volontaires » tendent alors à ressembler à des engagés, avec leurs inconvénients
(faible représentativité sociale et culturelle) mais sans leurs avantages. Si le
service volontaire est conçu par l’appelé comme l’antichambre d’une
carrière militaire, il achève de dénaturer la conscription. Dans le cas inverse,
il n’est pas exclu qu’il ne tarde pas à se sentir traité comme un « sous-engagé », ce qui n’augure rien de bon...
Enfin, aucun planificateur militaire n’accepte aisément l’idée que les effectifs disponibles pour des missions qui désormais se situent sur des théâtres
extérieurs, et ne mettent en jeu les intérêts nationaux que de manière ténue,
dépendent d’un bon vouloir susceptible de s’avérer un jour volatil. Il suffirait
par exemple qu’une action populaire à ses débuts le devienne moins en
conduite, en raison d’une inefficacité tragique, pour que le volontariat des
appelés se tarisse. La durée plus longue des contrats d’engagement et le principe de disponibilité constituent une bien meilleure garantie contre un tel
inconvénient.
On comprend que certains gouvernants finissent, de guerre lasse, par considérer que l’armée professionnelle, malgré ses risques, a au moins un charme :
celui de la simplicité...
Caducité des mythes fondateurs
Pour fortes qu’elles soient, cependant, les considérations fonctionnelles ne
sont pas à elles seules décisives. La preuve en est que certains pays, la
Norvège par exemple, font de la conscription une fin en soi, et qu’en France
les partisans de la professionnalisation intégrale étaient minoritaires parmi les
officiers (et plus encore au sommet de la hiérarchie) il y a peu encore. C’est
donc du côté d’une inadaptation sociopolitique du service militaire traditionnel qu’il faut chercher les raisons ultimes du mouvement de professionnalisation intégrale.
La conscription universelle reposait à l’origine sur un certain nombre de
mythes légitimateurs efficaces, qui donnaient du service des citoyens sous les
armes une vision enchantée (Leander, 2003). Leur portée est aujourd’hui bien
amoindrie, quand ils ne sont pas devenus totalement déphasés ou dysfonctionnels. Le premier lie la conscription à la citoyenneté politique, à laquelle longtemps elle donna accès puisqu’elle était accordée aux seuls hommes à leur
21e anniversaire, c’est-à-dire à un âge auquel ils avaient de fortes chances de
porter l’uniforme. L’accès des femmes à la citoyenneté, plus ou moins tardif
selon les pays, a révélé que l’universalité du service était imparfaite, pour dire
le moins, puisqu’elle laissait de côté la moitié du corps politique. L’abaissement de la majorité à 18 ans, acquis un peu partout dans les années soixante-dix, a achevé de dissoudre ce lien symbolique.
De même, à l’origine, nombre de droits sociaux (par exemple, les pensions
d’invalidité, de veuvage, etc.) étaient accordés sur la base des mérites du
citoyen, très souvent appréciés selon des critères militaires. Les trois étapes
(années trente, après-guerre, années soixante-dix) de la montée de l’Étatprovidence, en accordant un nombre croissant de droits de cette nature à tous
ou sur la base des seuls besoins constatés, ont tendu à dévaloriser les mérites
militaires. L’insistance sur les droits subjectifs a finalement eu raison de
l’équilibre entre droits et devoirs qui était au fondement initial de la citoyenneté. Le souvenir de guerres limitées impopulaires ou contestées dans les
années cinquante et soixante, puis les trois dernières décennies de la guerre
froide, en inhibant tant bien que mal la guerre par la menace d’une apocalypse
nucléaire, ont ôté à l’expression militaire de la citoyenneté son primat ancien.
Le second mythe n’a pas mieux vieilli. Il consistait dans l’apprentissage
d’une certaine universalité, vue à travers le prisme de la nation, et celui de
techniques ou pratiques incarnant le progrès. Le brassage social rapprochait
paysans, artisans, ouvriers et étudiants, qui, dépaysés, élargissaient leurs horizons bien au-delà de ce à quoi les promettait leur destin social. Tous apprenaient l’hygiène corporelle en même temps que l’amour de la patrie,
s’initiaient à une vie collective disciplinée, découvraient la conduite et la
mécanique automobiles, etc. Or, il y a bien longtemps que les jeunes n’attendent plus le service militaire pour voyager ou passer leur permis de conduire.
L’apprentissage de l’universalité passe aujourd’hui par l’enseignement secondaire de masse et les médias plus que par le port de l’uniforme. Et, après
1945, l’exaltation de la nation devient suspecte. Quant à l’intégration sociale
grâce au passage sous les drapeaux, elle est au mieux très imparfaite.
Lorsqu’un service que tous ne font plus devient court, la formation ne dépasse
pas l’instruction élémentaire au maniement des armes ; on utilise les compétences existantes plutôt que l’on ne cherche à en créer de nouvelles au bénéfice de tous, et les moins favorisés ne disposent plus de la seconde chance
éducative qui était la leur auparavant : désormais, le rang des armées enre-
gistre et reflète la hiérarchie des niveaux d’éducation
[19]. Les féministes, par
ailleurs, ont beau jeu de dénoncer l’infériorisation mécanique des femmes
lorsque, comme il arrive souvent en leur absence, la conscription exalte les
vertus masculines. Enfin, dès que les sociétés deviennent multiculturelles, la
machine à intégrer se grippe dans les casernes : les fils d’immigrés devenus
nationaux y échappent, ou en sont écartés par divers mécanismes. Ceux qui
servent tout de même se plaignent de discriminations (tout comme plus tard
les homosexuels), et en conçoivent du ressentiment (Auvray, 1998, p. 243).
Le troisième et dernier mythe de la conscription universelle résidait dans
l’idée que le contingent, socialement représentatif de la nation, sert de contre-poids à un encadrement professionnel soupçonné de particularisme droitier, et
au moins potentiellement d’hostilité séditieuse à la démocratie politique et
sociale
[20]. L’affirmation, trop générale, est plus d’une fois démentie par
l’expérience : parmi les régiments putschistes d’avril 1961 en Algérie figurent
des unités parachutistes à base d’appelés ; à l’inverse, on observe dans la
décennie soixante-dix des coups d’État militaires d’extrême-gauche, comme
au Portugal, ou des dictatures qui évoluent vers la démocratie, comme en
Espagne, sans que le commandement de l’armée n’intervienne pour bloquer le
processus. Depuis lors, on cherche en vain des pays où l’intégration sociale,
culturelle et politique des cadres militaires professionnels n’a pas fait disparaître toute crainte de les voir s’en prendre de vive force aux fondements des
régimes démocratiques, anciens ou nouveaux.
À compter donc des années soixante ou soixante-dix selon l’endroit, la
vision enchantée de la conscription devient caduque, et ce qui pourrait se
substituer à elle pour « ré-enchanter » le service militaire (défense des
droits ?) ne va pas immédiatement de soi.
Réforme ou rupture ? Indétermination relative
Pourtant, cet état de fait entraîne selon le pays et le moment des adaptations fort contrastées. En Scandinavie, il conduit à rendre la conscription
sélective pour la sauver. En France, le Livre blanc sur la Défense, publié en
1994, préconise non de la supprimer mais de la réformer – sans vraiment
convaincre. Deux ans plus tard, le président de la République décide de
l’abandonner. Comment rendre compte de telles différences entre des États à
degré d’attachement au service obligatoire comparable, aussi puissamment
enraciné et aussi fort ?
Passons rapidement sur les raisons circonstancielles : le Livre blanc français a été rédigé par de hauts commis de l’État, civils et militaires, pendant
une période de cohabitation. Ses auteurs ne pouvaient se substituer aux politiques pour prendre une option radicale. Ces derniers, à un an d’une élection
présidentielle, cherchent à se neutraliser mutuellement. Retenons seulement
que des experts dûment autorisés, deux ans avant la décision de rupture,
pensaient en termes de réforme du système, et qu’il aurait donc pu en aller
autrement. Passons également sans marquer d’arrêt sur le fait que les pays
scandinaves, de tradition luthérienne, sont terres de consensus communautaire
contraignant pour les individus, qu’ils ne sont pas de grandes puissances militaires, et que leurs armées, qui n’ont pas combattu depuis fort longtemps, ne
sont pas soumises aux mêmes impératifs d’efficacité que celles de pays plus
grands et plus disposés à influer sur la politique internationale. Mais notons
tout de même que ces éléments permettent de comprendre pourquoi le
Danemark, la Suède et la Norvège affichent un robuste volontarisme pour
réformer la conscription afin de mieux la conserver.
Entre les deux situations, comme le note Anna Leander (2003), la différence réside en ce que, dans les traditions nationales scandinaves, la conscription n’est ni fermement conceptualisée, ni sacralisée. Il se trouve seulement
que l’allégeance à la communauté, locale ou nationale, y est valorisée ; qu’à
ce titre le service militaire, source d’honneur social, va de soi et fait l’objet,
quelles qu’en soient les modalités, d’un attachement auquel on n’entend pas
renoncer. La critique rationnelle du système focalise sur ses aspects pratiques
plus que sur ses principes, implicitement admis. Ce flou et cette tonalité affective sont précisément ce qui permet la réforme. Son caractère sélectif, les
inégalités qu’elle entraîne, les ressentiments qu’elle est susceptible d’engendrer si la frustration relative entre en jeu se trouvent au moins partiellement
compensés. Sur cette base, un « ré-enchantement » est possible. Dans le cas
français, au contraire, la vision que l’on a du rôle que joue le service militaire
universel dans la tradition républicaine est conceptuellement élaborée, cohérente, et figée par une sacralisation conventionnelle reflétant sa place comme
vecteur d’unité nationale dans une société politique autrefois fortement
dissensuelle. Les tonalités affectives positives existent sans doute, mais sont
affaiblies par le déclin des allégeances citoyennes. Sa remise en cause par des
demi-mesures est rendue problématique par sa rigidité même : on ne peut y
procéder efficacement qu’en termes radicaux. Encore faut-il que quelqu’un en
prenne l’initiative.
Coups de pouce « décisionnistes » et absence de débat
Une caractéristique habituelle des décisions d’abandon de la conscription
est qu’elles sont prises sans le débat majeur que l’on est en droit d’attendre
sur un sujet aussi lourd de conséquences pour la vie publique. Les seuls
débats qu’il suscite sont des débats d’experts. La décision intervient de
manière inattendue ; elle émane de cercles politiques étroits, souvent d’un
seul homme, et elle prend tout le monde de court.
Il en est allé ainsi en Grande-Bretagne avec la publication du Defence
white paper de 1957 prévoyant, à l’instigation du ministre, Duncan Sandys, la
disparition du contingent après 1962. La discussion précédant la décision est
limitée aux seuls milieux militaires, et à des arguments pratiques, à l’exclusion de tout examen de ses conséquences sociopolitiques : le Royaume-Uni
n’a jamais attendu du service sous les armes qu’il transforme les individus en
citoyens. Si certaines dispositions de ce Livre blanc sont âprement discutées,
l’abandon de la conscription n’est pas de celles-là (Harries-Jenkins, 1991,
pp. 371-372). De même, aux États-Unis, la proposition de supprimer le
service militaire obligatoire fait son apparition à l’improviste dans le
programme d’un candidat à la nomination du Parti républicain à l’élection
présidentielle de 1968, Richard Nixon. Élu président, ce dernier nomme une
commission chargée non pas d’apprécier le bien-fondé de sa proposition, mais
d’en préparer la justification, la philosophie et la mise en œuvre. Aucune
controverse majeure ne vient troubler le nouveau cours des choses.
En France, le 22 février 1996, le président Chirac (élu neuf mois plus tôt
sans faire mention d’une promesse restée discrète, mais qui dispose d’une
majorité au Parlement) annonce sa décision de professionnaliser intégralement les armées. Le choix prend tout le monde par surprise. Les préférences
de la hiérarchie militaire en faveur du maintien de la conscription
[21] sont
ignorées, tout comme le sont les orientations du Livre blanc de 1994. Le
président s’appuie sur le seul consensus régnant, à droite et à gauche, parmi
les experts « militaires » des partis de gouvernement quant à l’opportunité
d’une rupture, consensus qui lui garantit l’absence d’opposition politique
sérieuse
[22]. L’opinion publique, jusque-là fort ambivalente
[23], réagit très
favorablement : les résultats de sondages à chaud la montrent satisfaite de la
décision à hauteur de deux tiers des répondants, et les jeunes en âge de servir
sous les armes la plébiscitent à plus de 80 %...
La chute de l’histoire est révélatrice. Le président de la République, dans
son allocution de février 1996, conviait les Français à un débat de trois mois,
non pas sur la professionnalisation des armées, déjà acquise, mais autour d’un
éventuel maintien de la conscription sous des formes civiles afin de sauvegarder le principe d’obligations citoyennes s’imposant à la jeunesse. Ce débat,
qu’il demandait aux communes d’organiser, tourne au fiasco : environ le tiers
seulement des municipalités se plient à sa demande, pour constater que les
salles sont quasi vides... Dans l’arbre de la tradition républicaine, la branche
de la conscription, dont la solidité apparente retenait les politiques les plus
hardis de trancher le nœud gordien, se révèle creuse.
On ne cherchera pas ici à éclairer ce point, qui entraînerait trop loin, et on
se contentera de renvoyer à la littérature relativement abondante sur le déclin
de la citoyenneté républicaine. Mais l’absence de débat public préalable dans
la majorité des pays ayant opté pour l’abandon (ou, de manière à peine moins
signifiante, pour le maintien et la réforme) de la conscription mérite interprétation. Le premier facteur inhibant est certainement que derrière l’apparence
d’un choix binaire simple – conscription versus armée professionnelle – se
cachent des questions complexes aux ramifications multiples, dont la technicité rebute vite et qu’on laisse volontiers aux spécialistes : s’il est une chose
que suggèrent les développements qui précèdent, c’est bien cette complexité.
En France, la gêne d’avoir à se prononcer contre un principe sacralisé, celui
d’une citoyenneté exigeante au point d’imposer le service armé aux classes
d’âge jeunes, a probablement retenu plus d’une prise de position dans le camp
des partisans de la professionnalisation, tandis que dans l’autre camp le balancement n’était pas moindre entre le désir de conserver une pièce maîtresse de
l’édifice traditionnel et la perspective d’une conscription inadaptée au
contexte extérieur
[24], source d’inégalités grandissantes, et vidée de sa substance par le caractère souvent auxiliaire des tâches confiées aux appelés dans
des armées technicisées. Le dernier facteur est commun à tous les pays
recensés : le débat public s’y trouve inhibé par le fait que ceux des partis politiques pouvant prétendre gouverner sont profondément divisés sur le sujet, et
que les alliances auxquelles il pourrait donner lieu auraient toutes les chances
de conduire à une confusion politique dont personne ne serait à même de
profiter.
Le mouvement de professionnalisation des armées est-il irrésistible ?
Faut-il donc estimer que l’abandon de la conscription est inévitable dans le
contexte de l’après-guerre froide, et le mouvement vers la professionnalisation irrésistible ? L’examen des bonnes raisons qui sous-tendent les choix
opérés dans un sens ou dans l’autre suggère fortement que non. L’indétermination relative qui s’y révèle, les « coups de pouce » décisionnistes qui interviennent même dans les cas où la tradition culturelle prédispose à la
professionnalisation, confortent cette affirmation. À l’inverse, le retour régulier, aux États-Unis, d’articles de presse dénonçant l’engagement volontaire
comme une conscription économique des déshérités, et à chaque guerre la
possibilité d’un fort biais social dans la distribution des pertes humaines, les
propositions de loi tendant à restaurer un service obligatoire jugé socialement
plus juste, tout cela témoigne, dans un pays où l’armée professionnelle est la
norme historique, que ce qui est traité comme allant de soi ne relève pas à
tous égards de l’évidence. Le volontarisme scandinave, jusqu’ici couronné de
succès, en apporte la preuve expérimentale en vraie grandeur.
En revanche, on peut estimer la professionnalisation statistiquement
probable, puisque si les raisons fonctionnelles et sociopolitiques recensées ne
sont pas en elles-mêmes absolument décisives, elles sont suffisamment fortes
pour emporter la décision là où, dans le contexte géostratégique présent,
l’efficacité militaire est recherchée, et où la citoyenneté au sens ancien s’est
affaiblie. Il n’est même pas exclu que pour des raisons pratiques le dernier
carré scandinave, s’il se trouvait isolé, ne finisse par s’aligner...
Les transformations internes induites par la professionnalisation
Lorsque démarre la transition, généralement promise à être écourtée
[25],
un ensemble de traits structurels, de pratiques de gestion des ressources
humaines et matérielles, de glissements institutionnels caractéristiques des
armées de métier émerge graduellement.
Effets de structure
Le premier changement structurel affecte, à la baisse, la taille d’ensemble
des armées d’active. Il n’y a rien là d’étonnant, puisque la professionnalisation répond à une baisse sensible des besoins en effectifs. Dans tous les cas
européens récents, la baisse initiale est d’au moins 40 %. Mais il y a plus. La
professionnalisation n’est pas seulement effet, elle devient rapidement cause
de baisses qui vont au-delà de ce qui était initialement envisagé. Le coût par
tête des nouveaux engagés volontaires du rang – puisque aussi bien c’est là
que se joue le succès ou l’échec de l’armée professionnelle – tend à s’élever
plus qu’il n’était anticipé pendant la transition, pour des raisons qui tiennent,
dans des sociétés où les exigences de la vie militaire n’attirent guère spontanément, à une faible propension à s’engager. Les armées britanniques ont
ainsi appris à vivre avec des déficits de recrutement chroniques, notamment
dans les spécialités tournées vers le combat (Boëne, Dandeker et Ross, 2001).
Aux États-Unis, chaque nouveau recruté perçoit, à la signature de son contrat,
une prime pouvant atteindre 20 000 dollars. Les coûts de recrutement (publicité, nombre et moyens des recruteurs), fortement corrélés avec le nombre de
recrutés, viennent s’ajouter à un coût budgétaire global déjà élevé. En France,
certains envisagent déjà une armée de terre aux effectifs réduits à 100 000, au
lieu des 136 000 prévus par la planification, et aujourd’hui entièrement
réalisés. Ces pressions à la baisse sont l’une des réalités constantes auxquelles
les armées de métier doivent faire face
[26]. Contre les attentes de sens
commun, elles peuvent même survivre à une baisse importante des besoins en
effectifs, comme on l’a vu en Grande-Bretagne après 1990 : malgré une
réduction volontaire de quelque 30 % du format, les déficits chroniques
persistent, signalant des changements structurels, perceptifs et comportementaux dans la partie jeune de la société britannique (voir Dandeker, chap. 2,
dans Boëne et Dandeker, 1998).
Le second effet de structure réside dans des répartitions d’effectifs transformées entre grandes composantes permanentes de la Défense, et entre
l’active et la réserve. Dans les armées mixtes, l’armée de terre est généralement beaucoup plus volumineuse que la marine ou l’armée de l’air. À cela,
deux raisons principales. D’abord, elle est configurée selon un modèle de
mobilisation continentale marquée par l’impératif d’occupation et de maîtrise
du terrain, ce qui requiert plus d’effectifs que le contrôle du ciel ou la maîtrise
des mers. Ensuite, notamment pour les raisons indiquées plus haut s’agissant
de l’impact de la technologie, jusqu’à une époque récente plus fort dans les
armées de mer et de l’air, c’est elle qui peut absorber la plus grande proportion d’appelés. Ces derniers, ressource abondante n’exposant qu’à des coûts
réduits, pouvaient sans inconvénient être fortement représentés en son sein.
Ce n’est plus le cas, non seulement parce que le coût budgétaire par tête
des engagés du rang est beaucoup plus élevé que celui des appelés d’antan,
mais encore parce qu’ils sont généralement plus difficiles à recruter pour
l’armée de terre que pour les deux autres armées
[27]. Cette structure des
préférences est jusqu’ici liée pour partie aux débouchés que confèrent les
spécialités des « armées en bleu » lorsque vient le moment de rejoindre la vie
civile
[28]. Mais pour partie aussi à l’image spécifique que chaque armée
projette, et qui concorde ou non avec les choix de vie des candidats à l’engagement (Léger, 2002). En France, la marine recrute des techniciens qualifiés
qui, embarqués, ne verraient le champ de bataille que de loin ; l’armée de l’air
des emplois moins qualifiés à ce niveau, mais qui permettent de mener hors
service une vie « normale » ; l’armée de terre des combattants qui se reconnaissent dans les valeurs masculines – aptitude physique, action de groupe,
aventure, courage. Il faut constater que l’image de cette dernière, toutes
choses égales d’ailleurs, attire généralement moins que celle des autres
[29].
Il en résulte des armées de terre nettement moins volumineuses que
naguère, et dont le format a plus rétréci que celui de la marine ou de l’armée
de l’air : les différentiels se sont considérablement amoindris. La période
récente, marquée par des missions sur des théâtres éloignés réclamant des
forces plus légères et plus mobiles, a accentué ce trait pour celles dont la
professionnalisation est antérieure à la fin de la guerre froide. Mieux encore,
il arrive, bien que ce ne soit pas le cas en France, que l’armée de terre ne soit
plus la première composante par la taille des ministères de la Défense : paradoxalement, dans ce cas, le groupe le plus nombreux est celui des fonctionnaires civils
[30]. Ce qui s’explique aisément si l’on considère qu’à une
époque où le recrutement de militaires est difficile et onéreux, on les recentre
sur les tâches qu’eux seuls peuvent assumer, et l’on confie les tâches de
soutien sédentaire (celles notamment qui autrefois incombaient à des appelés)
à des civils. Le nombre de ces derniers est au demeurant sous-estimé lorsque
l’on s’en tient aux fonctionnaires ou assimilés : le recours accru à la sous-trai-tance privée est une donnée de base des armées professionnelles.
Les réserves sont profondément affectées par la professionnalisation, d’une
part parce qu’elles ne sont plus alimentées par l’obligation de disponibilité de
quelques années à laquelle était soumis le contingent à l’issue du service actif.
Même si leur taille se réduit parfois considérablement
[31], le rang s’y avère
difficile à recruter. Il faut contraindre les engagés volontaires à servir quelques années comme réservistes lorsqu’ils quittent le service actif, et faire de
la réserve un second métier rémunéré pour des civils que ne rebute pas un
entraînement exigeant (dans le cas américain, par exemple, à raison d’un
week-end sur deux et quinze jours bloqués tous les ans). Les coûts s’élèvent
de manière sensible. Le rôle des réservistes, par ailleurs, change : il n’est plus
de fournir des compléments massifs de main-d’œuvre combattante indifférenciée aux grandes unités, mais de compléter sélectivement l’ordre de
bataille au moyen de spécialistes hautement qualifiés, gérés individuellement,
qu’il ne comporte pas en temps ordinaire ; ou encore (comme on le voit dans
les pays anglo-saxons dont il est question ici) de les affecter à des unités
logistiques dont les réserves constituent l’essentiel. Il en résulte qu’elles sont
mieux intégrées à l’armée d’active, dans le cadre d’une Total Force Policy,
que ce n’était précédemment le cas : la professionnalisation entre pour beaucoup dans ce changement, même si l’influence directe du contexte stratégique
ne peut être niée.
Le troisième effet structurel, l’un des plus visibles à l’œil nu, est la
soudaine montée de la proportion de femmes militaires. La raison en est
simple : tous les appelés étaient masculins. Leur disparition et la baisse des
effectifs globaux impliquent qu’à volume absolu constant, le pourcentage du
personnel féminin en uniforme augmente mécaniquement. Rares en France il
y a trente ans (1 à 2 %), leur proportion s’était élevée parmi le personnel sous
contrat ou de carrière jusqu’à atteindre environ 6 %, pour l’essentiel concentrés dans les emplois féminins traditionnels et les grades de sous-officiers. La
professionnalisation les propulse en quelques années de transition à 10 % des
effectifs d’ensemble (France : 2001, États-Unis : 1975), sauf là où, comme au
Royaume-Uni, on cherche longtemps à en limiter le nombre au nom des spécificités des armées. La palette des emplois qui leur sont offerts s’élargit peu à
peu, pour partie sous la pression extérieure (celle d’une moindre différencia-
tion des rôles de genre dans la société environnante, relayée par les politiques,
les juges, les médias, parfois, comme aux États-Unis mais non en France, par
des associations féministes), pour partie aussi parce qu’elles représentent une
main-d’œuvre qualifiée appréciée des gestionnaires
[32]. Leur représentation
au sein des corps d’officiers augmente
[33]. Les quotas qu’on leur opposait
ont disparu récemment (France : 1998), et la jurisprudence des cours européennes, statuant sur des cas britanniques ou allemands, a fait sauter quelques
verrous supplémentaires. Le moteur principal de cette tendance est toutefois
le marché de l’engagement, dont elles augmentent l’offre : sans elles, les déficits de recrutement seraient plus substantiels qu’ils ne le sont (Titunik, 2000),
ou les soldes offertes aux recrues masculines devraient être revues à la
hausse
[34].
Leur nombre absolu a fortement augmenté dans la dernière période, et
semble devoir continuer à le faire. Si leur proportion instantanée atteint désormais 9 % en Grande-Bretagne (qui a récemment libéralisé leur régime pour
faire face à ses déficits d’engagés masculins), près de 12 % en France et plus
de 15 % aux États-Unis, elles entrent aujourd’hui dans les armées au rythme
de 13,20 et 18 %, respectivement. Avec des flux de cet ordre, il faut
s’attendre à voir un militaire sur 5,6 ou 7 être une femme avant une décennie.
L’univers symbolique, jusqu’ici dominé par les valeurs masculines, sera sans
doute amené à évoluer
[35] : on y reviendra.
Un quatrième effet de structure réside dans une déformation caractéristique
de la structure par grade. La transformation la plus spectaculaire est celle qui
affecte le poids relatif des catégories de personnels : officiers, sous-officiers,
militaires du rang. Même si les effectifs de cadres diminuent quelque peu en
raison de la baisse de volume globale, ils diminuent beaucoup moins que ceux
du rang. Les « armées en bleu », fortement technicisées, connaissaient déjà
depuis longtemps des situations dans lesquelles on comptait autant, sinon
plus, de cadres que d’exécutants, et pour cette raison le grade y traduisait
moins une position de commandement qu’un niveau de qualification élevé. La
professionnalisation y accentue ce trait, et il n’est pas rare d’observer des taux
d’encadrement de 3 voire 4 cadres (officiers + sous-officiers) pour un militaire du rang. Le changement est plus spectaculaire dans les armées de terre
qui, du temps de l’armée mixte, comportaient un cadre pour 2 ou 3 soldats : le
taux d’encadrement y est passé à près de 50 %. Cette tendance traduit pour
une part la complexité qui suit la modernisation technologique, compensation
de la réduction d’effectifs ; mais, pour une autre part, elle n’est pas étrangère
au souci de disposer de cadres formés en nombre suffisant pour le cas où
l’environnement stratégique exigerait un retour à des armées beaucoup plus
volumineuses. Le tableau suivant, tiré de calculs à partir des statistiques les
plus récentes, résume l’ensemble de ces évolutions pour le cas français.
Armée de terre Marine Armée de l’air Total Défense(2)
1997 2003(3) 1997 2003(3) 1997 2003(3) 1997 2003(3)
Officiers 18 000 16 000 5 000 4 500 8 300 6 800 37 500 34 000
8 % 11,6 % 8 % 10,6 % 10 % 10,7 % 10 % 13,5 %
Sous- 60 000 51 000 32 000 29 500 43 000 37 500 140 000 123 000
officiers 26,4 % 37,1 % 50 % 69,4 % 52 % 59,2 % 36 % 48,5 %
Rang(1) 149 000 70 500 27 000 8 500 31 700 19 000 212 000 103 000
65,6 % 51,2 % 42 % 20 % 38 % 30 % 54 % 38 %
Total 227 000 137 500 64 000 42 500 83 000 63 300 389 500 260 000
100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 %
(1) Les chiffres indiqués pour le rang incluent quelque 7 500 « volontaires du service national », sous
contrat d’un an renouvelable quatre fois. Tous les chiffres sont arrondis.
(2) Total = Terre + Marine + Air + Armement et services communs (santé, etc., dans lesquels les officiers
constituent la majorité du personnel militaire).
(3) Prévisions. Sources : Pour 1997 : Bilan social de la Défense. Pour 2003 : derniers rapports du Sénat
(disponibles en ligne : wwww. senat. fr/ rap),et Loi de programmation militaire 2003-2008.
Pour 1997 : Bilan social de la Défense. Pour 2003 : derniers rapports du Sénat
Une telle structure, combinée avec des contrats plus longs que ne l’était la
durée légale des appelés, ralentit les rythmes de promotion à la base. Il n’était
pas rare de voir des soldats du contingent être nommés caporaux ou sergents
après quelques mois : il faut maintenant quelques années aux engagés du rang
pour obtenir les mêmes grades. Cette tendance n’affecte guère les hauts échelons, du moins après que la réduction du nombre d’unités à commander consécutive à la fonte globale des effectifs a épuisé ses effets. On voit toutefois
apparaître de nouveaux types de carrière pour les officiers qui, ne pouvant
tous – en raison de leur nombre – emprunter la voie généraliste de commandement, se spécialisent et deviennent « experts ».
De cette montée de la proportion de cadres résulte un cinquième effet
structurel, qui tient à une élévation sensible de l’âge moyen des militaires, et
ses corollaires : augmentation du pourcentage des mariés et du volume des
personnes à charge. Naguère, l’âge moyen bas des appelés (moins de 21 ans à
l’incorporation en France en 1990) faisait des armées mixtes une institution
jeune : la moyenne d’âge y dépassait à peine 26 ans dans tous les cas de figure
recensés. Ce chiffre est en 2001 de plus de 33 ans pour les hommes et (fait
notable, qui trahit l’augmentation récente du nombre de recrutées, et leurs
interruptions de carrière pour raisons familiales) 29 ans pour les femmes
[36].
Dans l’armée de terre américaine, il est de plus de 34 ans la même année, et
d’un peu plus de 30 ans dans l’ensemble des armées britanniques. Dans ce
dernier cas, la comparaison avec l’année 1980 montre une augmentation de
trois ans de l’âge moyen, traduisant des taux supérieurs de rengagements, et
inférieurs d’engagements initiaux.
Les appelés d’antan étaient dans leur immense majorité célibataires : il ne
faut donc pas s’étonner de voir la proportion de mariés monter en flèche
durant la transition vers l’armée professionnelle. Aux États-Unis, 52 % sont
aujourd’hui dans ce cas (54 % des hommes, 43 % des femmes), en Grande-Bretagne 50 % (avec un différentiel de plus de 20 % entre hommes et
femmes), en France près de 60 % (plus quelque 10 % de concubins ; sans
différence notable entre hommes et femmes, sauf parmi les officiers où elle
est très forte). Le nombre des couples militaires a cru de manière sensible au
cours des dernières décennies : il est de 10 % aux États-Unis, de 5 % en
Grande-Bretagne, et de 7 % en France. Lorsque ce n’est pas le cas, le conjoint
civil de militaire occupe ou recherche un emploi dans des proportions qui sont
aujourd’hui proches – par défaut – de celles qui prévalent à l’extérieur (elles
étaient inférieures de moitié et plus il y a trente ans). L’incidence du divorce
se situe légèrement en retrait par rapports aux chiffres relevés dans la population civile.
La taille moyenne des familles comportant au moins un militaire est de
deux enfants, plus ou moins une ou deux décimales selon le pays considéré.
Le nombre de familles monoparentales ne dépasse pas 8 % dans les trois pays.
La résidence du couple ou de la famille ne se situe à proximité immédiate du
lieu de service que dans une minorité de cas (sauf au Royaume-Uni, où
existent de véritables villes militaires, comme à Aldershot, regroupant
plusieurs milliers de familles). La proportion de ceux qui vivent dans le
secteur civil augmente avec l’âge et le grade. Seuls les derniers recrutés, en
phase de socialisation, et entre un quart et un tiers des célibataires ayant
dépassé ce stade vivent à la caserne ou sur la base. Les militaires d’active des
armées intégralement professionnalisées mènent donc des vies maritales et
familiales que peu de chose en définitive – mis à part une mobilité géographique forte, bien que désormais en décroissance, et un principe de disponibilité parfois exigeant – distingue de celles des civils comparables par l’âge ou
le statut social. Dès lors, l’institution se sent obligée de mettre sur pied des
services d’assistance aux familles (garde des enfants, aide à domicile, écoles,
organisation des loisirs). Ces services se sont développés aux États-Unis
(pour un coût de l’ordre de 10 % du budget total de la défense en 1997) et
outre-Manche comme un argument de qualité de vie susceptible de favoriser
la fidélisation des personnels, moyen de pallier les difficultés du recrutement.
La France est sur ce point en retrait, en raison de la nouveauté de la chose,
mais tout indique qu’elle sera conduite à suivre cet exemple, pour les mêmes
raisons.
Enfin, la professionnalisation affecte la structure des rémunérations et du
budget de la Défense. Ces deux effets sont liés. Les coûts directs par tête sont
plus élevés à la base : les différences sont plus ou moins sensibles selon ce
qu’étaient les niveaux de solde des appelés d’antan
[37]. Les surcoûts d’entretien sont modérés, mais les coûts induits (notamment du fait des familles)
nettement plus forts. Bien que les gestionnaires n’estiment pas initialement
utile d’augmenter les soldes de tous les personnels, mais seulement celles des
échelons du bas de la pyramide : là où il s’agit de remplacer les appelés, des
pressions à la hausse ne tardent pas à se faire sentir de proche en proche, par
des phénomènes de frustration relative. Ceux-ci étaient particulièrement vifs
en France pendant la transition lorsque les jeunes sergents recrutés directement sur concours et passés par une école comparaient leurs soldes et avantages avec ceux des engagés du rang. Aux États-Unis, une comparaison à
dollars constants entre 1964 (dernière année de conscription de temps de paix)
et 1990 montrait un coût total renchéri de 57 % pour chaque militaire
(Moskos, 1991, p. 59). Ce surcoût est plus élevé dans les armées françaises, et
s’il est compensé par la réduction de volume du rang, il ne l’est pas à la
hauteur espérée.
De là vient que les dépenses de fonctionnement (parmi lesquelles les frais
de personnel tendent à écraser les autres, en particulier les frais d’entretien de
matériels) dépassent souvent les dépenses d’équipement et de recherche~développement
[38]. En France, la répartition entre Titre III (fonctionnement) et
Titres V et VI (investissement) s’en trouve inversée : si les courbes se croisent
dès 1993, avant la professionnalisation, il est clair qu’elle est responsable de
l’écart grandissant entre elles. Il en résulte un dilemme : sacrifier le recrutement ou l’investissement technologique, voire la maintenance des matériels
existants
[39]. Dilemme dont on ne peut sortir que par le haut : si les circonstances externes ou les missions interdisent une nouvelle baisse des effectifs,
par une augmentation du budget
[40].
Recrutement
Le problème central d’une armée professionnelle est de recruter des
engagés volontaires du rang en nombre et de qualité suffisants eu égard aux
missions. Attirer, sélectionner, recruter, adapter et former, affecter, fidéliser,
reconvertir sont les maîtres-mots de processus dont les règles ont fondamentalement changé – au moins pour les échelons inférieurs. Les gestionnaires ont
une conscience aiguë de l’absence de filet de sécurité : des déficits de recrutement sont toujours dans l’ordre du possible même là où (comme en Grande-Bretagne) l’armée professionnelle est la norme historique, et où l’expérience
en la matière ne fait pas défaut. La population susceptible d’être intéressée par
les emplois subalternes liés à un engagement dans le rang des armées se
concentre parmi les jeunes ayant quitté le système éducatif avec ou sans
diplôme de fin d’études secondaires
[41]. Elle est constituée en majeure partie
de jeunes d’origine modeste (ouvriers, employés). Le succès dépend pour une
part des niveaux de rémunération offerts et du taux de chômage affectant les
jeunes, mais surtout des contrats proposés (durée, perspectives), de la
conjoncture démographique, des moyens mis au service des recruteurs, et de
l’image que projettent les armées.
L’élasticité du volume de candidatures en fonction des niveaux de rémunération varie d’un pays et d’une période à l’autre. Mais il semble que l’impact
de cette variable ne joue que négativement : elle déprime le recrutement
lorsque la rémunération est jugée faible, mais ne garantit pas un nombre élevé
de candidats quand on la juge favorable. La plus mauvaise passe qu’aient
connue les armées américaines depuis 1973 a coïncidé, lors de la période
d’inflation à deux chiffres du tournant des années quatre-vingt, avec l’érosion
rapide qu’elle a entraînée des avantages matériels consentis quelques années
plus tôt
[42]. Avec une rémunération, directe et indirecte, des recrues de
l’ordre de 1,5 fois le salaire médian de début des jeunes de leur âge, la situation française actuelle est jugée satisfaisante. La situation des recrues britanniques et américaines peut paraître enviable (Boëne, Dandeker et Ross, 2001 ;
Boré, 2002), puisque les soldes et avantages de base (primes et indemnités
spéciales exclues) se montent à près de 2 000 € par mois.
L’impact du chômage est parfois difficile à saisir
[43], et à interpréter.
L’élasticité est généralement peu élevée (environ 0,2 aux États-Unis), et il
existe d’ordinaire un décalage dans le temps de quelques mois (effet de
perception) entre une variation du taux et la variation correspondante du
volume de candidatures (Gilroy, Phillips et Blair, 1990). Le chômage influe
souvent plus sur la qualité des candidatures que sur leur nombre, comme si
dans les périodes difficiles les moins bons dossiers, intimidés par de meilleurs
qu’eux, se retiraient du marché. Beaucoup de variables intermédiaires influent
sur une décision de s’engager, qui – contrairement à une perception fort
répandue (jusque chez les recruteurs et les gestionnaires) – n’est que rarement
un choix par défaut (Léger, 2002). Ce que les économétriciens du Pentagone
appellent le « goût pour la vie militaire » joue un grand rôle dans ce choix.
C’est là une variable qu’ils tendent à évacuer, sous prétexte qu’elle peut être
tenue pour constante de période en période (en réalité parce qu’ils sont
conceptuellement et méthodologiquement mal outillés pour la traiter comme
elle le mérite). Les sociologues sont moins handicapés à cet égard. Pour eux,
l’engagement devient probable lorsque les aspirations des jeunes en matière
d’emploi, et le besoin d’estime de soi qui préside à la construction de leur
identité, trouvent à se satisfaire dans la représentation cognitive qu’ils ont
d’une armée (ou de telle ou telle de ses subdivisions). Cette représentation est
influencée par les images projetées et les stratégies mises en œuvre par
chacune d’elle, qui a appris à se différencier de ses voisines, et à gérer sa
communication de façon décentralisée.
Il est clair, par ailleurs, que les circonstances historiques et la conjoncture
sont un facteur décisif à plus d’un égard. Une guerre ou une action soutenue
par l’opinion peut déclencher une résurgence du patriotisme, source d’un
regain de candidatures, généralement éphémère : il en fut ainsi en Grande-Bretagne après la guerre des Malouines, et en 2002 aux États-Unis (« effet
11 septembre »). Les données démographiques du moment (taille des cohortes
de 17-24 ans), la proportion de jeunes décidés à poursuivre des études au-delà
du baccalauréat ou son équivalent
[44] entrent dans l’équation de manière
forte. Un autre aspect renvoie à l’état sanitaire de la population jeune : un peu
plus de 30 % des candidatures sont aujourd’hui rejetées, au Royaume-Uni,
pour des raisons médicales (23 % aux États-Unis), liées au déclin de la
pratique sportive et d’éducation physique obligatoire dans l’enseignement
public, à une nutrition trop riche et déséquilibrée, au confort matériel, à la
fuite devant l’effort, qui engendrent une inadéquation physique aux besoins
des armées.
De la même façon, l’estime et la confiance dont jouissent les armées dans
le public sont loin d’être indifférentes, mais leur influence, comme celle des
niveaux de rémunération, joue à la baisse plus sûrement qu’à la hausse
[45].
La réduction des effectifs, qu’elle soit liée à la décision initiale d’abandonner
la conscription ou à une déflation ultérieure permise par le contexte stratégique, influe négativement sur la perception des armées comme institution
d’avenir : la fermeture de bases, la dissolution de régiments ont à cet égard un
effet dissuasif de court à moyen terme. En outre, la visibilité physique réduite
des forces tend à les effacer de la conscience publique : c’est le cas des pays
où les unités sont concentrées géographiquement, dont on sait que les zones de
stationnement produisent plus de candidatures à l’engagement que d’autres.
Enfin, il est important pour les armées de ne pas renouer avec l’image
traditionnelle de l’engagé volontaire, héritée d’un passé lointain, qui en faisait
un marginal sans qualification peu susceptible d’être utilement employé en
dehors de l’armée (Hockey, 1986, p. 39), voire un indésirable dont les
communautés villageoises cherchaient à se débarrasser. L’armée de terre
britannique a longtemps accepté dans ses rangs des jeunes sans diplôme, en
rupture de ban, ou issus de familles dissociées ou perturbées, auxquels le régiment servait de famille de substitution, à tout le moins de cadre structurant.
Elle a quelques raisons aujourd’hui de regretter ces pratiques, qui (tant que
persiste cette image, difficile à faire évoluer rapidement) dépriment le recrutement de jeunes plus qualifiés et plus représentatifs dont elle a besoin désormais, en raison de la nature de ses missions et des moyens techniques onéreux
qu’elle met en œuvre.
Même imparfaite, la représentativité sociale que garantissait la conscription a peu de chances, sans d’intenses efforts, de se retrouver dans le rang
d’une armée professionnelle. Or, une telle représentativité, atout pour sa légitimité dans le public, est aussi un argument de recrutement susceptible
d’amorcer un cercle vertueux symétrique du cercle vicieux précédemment
décrit. L’insistance des armées américaines sur la détention du diplôme de fin
d’études secondaires, outre ses avantages intrinsèques
[46], tient en partie au
souhait d’échapper à un recrutement trop excentré vers le bas, qui ruinerait
leur image d’ascenseur social
[47] et d’institution intégratrice (notamment
pour les minorités défavorisées)
[48].
Étant donné leurs besoins en effectifs à la base, et le désavantage relatif
qu’elles subissent de façon plus ou moins marquée selon les pays, les armées
de terre sont souvent « l’enfant à problèmes » des armées professionnelles, ce
qui faisait dire à un haut fonctionnaire du Pentagone il y a vingt ans : « Quand
l’armée de terre va, tout va. » (Fredland et Gilroy et al., 1996, p. 55).
La situation actuelle du recrutement d’engagés volontaires du rang est
satisfaisante aux États-Unis, où les objectifs ont été dépassés de 35 % en 2002
(ce qui allégera la charge pour 2003) ; critique, elle tend à s’améliorer
quelque peu en Grande-Bretagne (notamment grâce à un plus grand nombre
de jeunes femmes). En France, le taux de sélection, qui était de trois candidatures pour un recrutement pendant la phase de transition, grâce au recrutement
d’appelés à l’issue du service
[49], est descendu récemment à 1,5 pour 1
[50],
ce qui demeure favorable si l’on compare ce taux à celui qui prévaut sur le
marché du travail (1,25 pour 1 en 2000).
Fidélisation et reconversion
Les armées sont dans l’obligation de renouveler le bas de leurs pyramides
des âges : on est sans doute un moins bon fantassin à 40 ans qu’à 20 ou 25. En
outre, il est impossible d’assurer à toutes les recrues du rang une promotion
continue, c’est-à-dire une carrière. Le recrutement est donc une préoccupation
incontournable. Toutefois, contre ses déficits possibles ou avérés, une parade
existe, qui consiste à fidéliser le personnel : à éviter l’attrition en cours de
premier contrat, et à susciter les rengagements pour des contrats ultérieurs.
L’attrition est un phénomène redoutable. Nombre de recrues optent pour un
départ précoce, soit parce qu’elles sont déçues, qu’elles échouent (ou se blessent) lors de la formation initiale, ou que leur situation familiale a changé.
Dans ce cas, l’intérêt des armées n’est guère d’obliger l’intéressé à aller
jusqu’au bout de son contrat. Il arrive de même que l’institution décide de se
défaire d’une recrue dont l’attitude ou les résultats ne laissent pas augurer une
adaptation satisfaisante au milieu. Il y a, en somme, droit à l’erreur des deux
côtés. Le problème est que ces défections alimentent les déficits, et créent des
surcoûts, notamment de formation. L’incidence du phénomène est loin d’être
négligeable : les États-Unis ont connu des pointes à 35 % dans les plus
mauvais moments, mais sont revenus à des taux modérés aujourd’hui (12 %
dans l’armée de terre). La Grande-Bretagne avouait en 2000 un taux global de
28 %. La France, avec moins de 15 %, semble pour le moment à l’abri de tels
excès. L’étude qui tenterait d’interpréter ces différences reste à faire.
Les rengagements sont tout aussi importants
[51]. Ils sont positivement
influencés par la perspective de primes à la signature, d’un accès ultérieur au
statut de carrière là où il existe, d’une retraite à jouissance immédiate au-delà
d’un seuil d’ancienneté de service (15 ans pour le rang et les sous-officiers en
France, 20 ans aux États-Unis, 22 ans outre-Manche), d’avantages consentis
pour la reconversion civile, ou de pécules de départ, eux aussi soumis à condition d’ancienneté. En France, même s’il est impossible de garantir à tous
qu’ils iront jusqu’à la limite d’âge de leur grade, la culture de service public
privilégie la stabilité dans l’emploi. Des taux élevés de rengagement à l’issue
du premier contrat (plus de 70 % aujourd’hui dans l’armée de terre, par
exemple) le confirment. Il est plus difficile de retenir les militaires anglosaxons, au statut moins protecteur, et plus habitués à la mobilité (taux de
premier rengagement actuel : de 35 à 55 %).
Les raisons des refus de rengagement tiennent souvent aux conditions
d’exercice, aux pressions familiales, et à l’attrait de secondes carrières civiles.
Il est notamment malaisé de retenir les pilotes, le personnel médical, les techniciens de presque toutes spécialités lorsque le marché de l’emploi s’y prête.
Avec des turn-overs annuels de l’ordre de 10 à 15 %, les armées sont des
organisations publiques beaucoup plus mobiles que la moyenne.
L’aide à la reconversion, dont on se souciait peu jusque-là, est désormais
une obligation. Rien ne déprime plus la conservation des effectifs, ou même
(par un effet de rétroaction) le recrutement initial, que le spectacle ou la
rumeur d’un chômage élevé affectant les militaires ayant quitté le
service
[52]. Cette aide prend généralement la forme d’un congé terminal
rémunéré, ou d’une formation à temps partiel étalée sur toute la durée d’un
contrat. De la même façon, les armées se préoccupent aujourd’hui de favoriser
l’emploi du conjoint et l’éducation des enfants. L’ensemble de ces mesures, et
d’autres, s’intègrent dans un « pacte social » (États-Unis), ou une « Policy for
People », reconnus d’importance stratégique et inscrits en bonne place dans le
document précisant la politique de défense (Royaume-Uni). La France est
encore en retrait sur ce point, mais on peut penser qu’elle en viendra à des
mesures de ce genre pour les mêmes raisons.
Aspects institutionnels
Toutes les tendances nées de la professionnalisation ne s’expriment pas en
termes de structure, de flux ou de mesures tendant à les réguler. Certaines
affectent qualitativement les rapports sociaux, les normes de rôle, et donc les
valeurs et les représentations cognitives qui les sous-tendent. Ces tendances
divergent puissamment quant à leurs effets.
Dans une première catégorie, on peut ranger les traits qui poussent dans le
sens d’un style de vie et de rapports plus typé et/ou d’un durcissement de
l’identité ; dans une seconde, ceux qui, au contraire, tendent à rapprocher les
militaires professionnels de leurs compatriotes.
Il fait peu de doute, pour commencer, que les armées professionnelles attirent et favorisent des profils de personnalité adaptés à l’image collective de
soi qui prévaut en leur sein. L’autosélection des candidats à l’engagement
produit un recrutement moins représentatif que ne l’était celui des appelés. Le
filtre de la sélection par l’institution influe souvent pour partie – c’est une
pratique ouverte dans l’armée de terre britannique – dans le sens de la conformité à un gabarit culturel. Le recentrage, déjà mentionné, sur les fonctions
que seuls les militaires peuvent assumer, c’est-à-dire sur le cœur du métier, ne
peut que renforcer ces effets identitaires. Les unités ou spécialités tournées
vers le combat sont particulièrement exposées à de tels effets.
En outre, le risque existe qu’un recrutement du rang excentré vers le bas en
termes de niveau scolaire ou de résultats aux tests, combiné avec un corps des
officiers au profil plus élitaire, engendre, du fait de distances sociales plus
grandes, un exercice plus autoritaire de la discipline et du commandement
[53], plaçant les armées plus en marge de la société environnante que ce
n’était le cas auparavant (et amorçant par là un cercle vicieux redoutable).
Il convient cependant de nuancer très vite le propos, car les armées sont
diverses. L’armée de l’air française, par exemple, cultive depuis longtemps
une identité qui est plus technique que militaire ; il peut en aller de même,
dans une moindre mesure, de la marine, et de certains secteurs de l’armée de
terre. Par ailleurs, les effets d’inbreeding culturel sont contrariés par la nécessité, inégalement répartie mais globalement croissante sur le long terme, de
qualifications scolaires et techniques qui obligent à aller chercher au-delà de
l’étroite frange de la population jeune spontanément attirée par la chose militaire. Cette exigence de « qualité » est un puissant facteur de recentrage du
recrutement, comme on le voit aux États-Unis ; elle évite les dérives autoritaires du style de commandement. Il y a là en quelque sorte un mécanisme de
stabilisation automatique : un profil trop typé des recrutés, inadapté à un
grand nombre de fonctions, risque de déprimer les candidatures de bon niveau
dont on a besoin, obligeant les recruteurs à corriger le tir avant que l’image
externe n’en pâtisse et ne devienne difficile à redresser. Si bien que ce durcissement possible a toutes les chances de n’affecter que certains secteurs et,
plutôt que de produire des effets uniformes, de souligner la diversité identitaire des armées (que seuls transcendent la mission globale et le statut général
commun).
Le second facteur possible de durcissement, la fréquence des missions, est
lié au contexte stratégique. On observe depuis une décennie un « tempo
opérationnel » soutenu, et des missions qui se situent désormais sur des théâtres assez éloignés du territoire national. Le contraste est saisissant avec les
dernières décennies de la guerre froide, marquées par une pénurie d’action
due à la stratégie de dissuasion. On parle de « suractivité », et il arrive que le
temps passé hors du pays se mesure en mois au cours d’une même année, qui
s’ajoutent aux séparations familiales « ordinaires », pour cause de manœuvres
ou de stages, conséquence du principe de disponibilité qui singularise fortement les militaires. Les chiffres fournis par l’armée britannique sont de cinq
mois d’éloignement en moyenne par an. Là encore, les variations par rapport
à la moyenne sont substantielles : les marins sont plus longtemps absents que
les aviateurs, dont il n’est pas rare qu’ils puissent rentrer chez eux après une
mission à l’étranger entamée le jour même.
La conclusion à en tirer est la même : le retour à une stratégie d’action
renforce les disparités de style de vie. Mais il est certain que cette recrudescence de l’action, l’éloignement physique qu’elle entraîne, et la mise en
pratique fréquente du principe de disponibilité sont de nature à renforcer le
sentiment d’exercer un métier à part. Il se trouve aussi que certaines missions,
d’interposition, d’assistance humanitaire, ou s’apparentant à des services
publics, valent aux militaires une légitimité, et donc un prestige, qu’ils
n’avaient pas connus depuis longtemps. Cette donnée les incline à cultiver
leur identité plus qu’à la relativiser : on y reviendra.
Mais, précisément, et nous en venons ici à la seconde catégorie de facteurs,
ces missions sont le plus souvent éloignées de la guerre classique
[54]. Celles
qui s’en approchent utilisent des frappes aériennes à distance, des forces
spéciales, une technologie très coûteuse et des troupes locales que l’on charge
souvent de nettoyer le terrain, plutôt que la recherche du contact et la combinaison de méthodes classiques (choc, feu). Dans tous les cas, le souci de minimiser les pertes amies (et, dans une moindre mesure, ennemies) occupe une
grande place. Le paradoxe, étant donné la puissance de feu disponible, veut
que ces pertes soient statistiquement basses, voire très basses par rapport à ce
qu’elles étaient il y a encore un demi-siècle ou moins. Lorsque de telles pertes
interviennent, elles sont pour une part non négligeable le fait d’erreurs tragiques contre son propre camp
[55], que la technologie ne parvient guère à
empêcher. Lorsqu’il y a combat, l’autre paradoxe réside dans un nombre de
pertes civiles plus élevé que celui des militaires tués ou blessés : les seconds
sont protégés et entraînés, les premiers, qui ne le sont pas, sont beaucoup plus
vulnérables aux « dommages collatéraux ». La rationalisation est telle que
l’on peut s’interroger sur le sort de la dimension héroïque (Luttwak, 1995),
jusque-là au cœur de l’identité militaire – bien que la pudeur exige que l’on
n’en parle qu’au passé.
Les missions les plus fréquentes depuis 1991 sont dites « en faveur de la
paix » (peace support). Elles s’étagent, en fonction du degré de force utilisé,
du maintien à l’imposition en passant par le rétablissement de la paix. En
dehors des actions en tant que force tierce pacificatrice, elles se caractérisent
par une préparation active du retour au calme, qui voit les militaires négocier
avec les belligérants, reconstruire des ponts, des réseaux d’adduction d’eau,
d’électricité, de gaz, organiser et surveiller des élections ou des marchés,
ouvrir des dispensaires, des écoles ou des stations de radio, remettre en
marche les administrations, arrêter des criminels et maintenir l’ordre. Une
telle multifonctionnalité, qui n’est pas sans rappeler l’action qui était la leur à
l’époque coloniale, les éloigne de leur image de soi classique. La dimension
politique de l’action, réservée jusque-là aux échelons les plus élevés, se
trouve beaucoup plus largement diffusée vers le terrain, au travers des
contacts avec les populations autochtones et leurs représentants, avec les
autres contingents nationaux présents sur le même théâtre d’opérations, et
avec l’institution internationale qui mandate l’intervention (Onu), ou en
assume la responsabilité (Otan, OSCE [Organisation pour la sécurité et la
coopération en Europe], UE, etc.). De telles opérations sont en effet le plus
souvent multinationales
[56], pour des raisons de légitimité internationale, et
de partage des coûts. La dimension politique est présente comme considération à prendre en compte de manière permanente sur le terrain en raison de la
présence et des libres mouvements de journalistes, notamment de télévision,
qui depuis l’apparition de satellites de télédiffusion sont en mesure de relayer
en direct et dans le monde entier tout incident qui leur semble digne d’intérêt.
L’impact possible sur les opinions nationales et internationale est de nature à
influer sur le cours politique des choses au niveau le plus élevé. Avec des
temps de réaction sensiblement écourtés, le traitement de tels incidents
dépend aujourd’hui en grande partie de la capacité d’analyse de situation en
termes politico-militaires des jeunes officiers, voire (lorsqu’ils sont isolés) de
sous-officiers. Il en va de même du droit « ordinaire » (autre que le droit des
conflits armés), souvent mis entre parenthèses en temps de guerre, mais qui
dans ce genre de missions s’applique en permanence, et constitue une source
de complexité parfois considérable
[57].
De là découlent un besoin de formation générale renforcée
[58], signalant
un éventail plus large de compétences « civiles » à cultiver, et un glissement
de l’identité parfois mal toléré, notamment par les armées dont la culture n’a
pas été marquée par une phase coloniale : les Britanniques et les Français
s’adaptent généralement mieux à ces « missions autres que la guerre » que les
Américains, lesquels affirment souvent que des soldats ne sont pas faits pour
cela. La synthèse est cependant rendue possible par une doctrine qui fait
subsister la préparation à l’action guerrière comme clé de voûte d’une formation que l’on peut ensuite adapter aux spécificités de ces missions nouvelles.
La justification ultime tient dans la « réversibilité », c’est-à-dire la possibilité
d’un retour inopiné du combat et des pertes
[59], tout comme dans l’argument
plus que plausible selon lequel il est plus facile d’adapter à l’usage retenu de
la force des soldats entraînés à son usage systématique, que de faire l’inverse.
De telles missions ne peuvent être légitimées par la seule tradition ou le
simple sentiment patriotique, comme du temps où le sanctuaire national était
menacé. Elles donnent lieu à production et gestion de sens, dans lesquelles le
rôle des jeunes cadres de terrain au contact direct de la troupe se trouve
encore accru. L’institution se sent obligée de les guider en codifiant les sens
possibles à donner à l’action, dans des publications internes à valeur réglementaire (Principes et fondements de l’exercice du métier des armes dans
l’armée de terre, 1999 ; Values and standards of the British army, 2000) qui
font appel à un patriotisme sublimé, à des valeurs universalistes, à l’excellence dans la maîtrise de la complexité, et au souci (qui transparaît dans des
formules faisant du soldat en opérations extérieures « l’ambassadeur de la
France ») de l’image publique nationale et internationale.
Un autre aspect important des tendances nées de la professionnalisation
réside dans l’émergence soudaine de logiques économiques largement
absentes des armées à base de conscription autrefois. Dans ces armées, en
effet, on comptait peu (et lorsque l’on comptait, les calculs portaient essentiellement sur les ressources matérielles). La main-d&r