Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010654
208 pages

p. 647 à 693
doi: en cours

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Volume 44 2003/4

2003 Revue française de sociologie

La professionnalisation des armées : contexte et raisons, impact fonctionnel et sociopolitique

Bernard Boëne École Spéciale Militaire de Saint-Cyr 56381 Coëtquidan cedex
La professionnalisation des armées est une tendance ancienne, radicalisée en Europe par le contexte stratégique né de la disparition de l’affrontement est-ouest. Elle était jusque-là le plus souvent relative : elle tend aujourd’hui à devenir intégrale, et à se généraliser sur le continent. Il y a à cela de fortes raisons tant fonctionnelles que sociopolitiques, qui pourtant ne sont pas absolument décisives : certains pays résistent à la tendance. Le choix de l’armée professionnelle résulte habituellement de coups de pouce « décisionnistes ». Lorsque la décision est prise, la transition, généralement réussie, est écourtée. Des transformations structurelles et institutionnelles se font jour, qui rendent les armées méconnaissables : l’institution totale d’antan n’est plus. Sous certaines conditions, des mécanismes stabilisateurs les empêchent de se marginaliser au plan social et culturel. Le risque d’une indifférence à leur égard est plus grand, malgré une excellente image publique, et la panne de recrutement est toujours possible. L’influence du nouveau mode de recrutement du rang sur la culture organisationnelle s’exerce en Europe dans un sens « pragmatique » qui contraste avec les cas (notamment celui des États-Unis) où d’autres facteurs contribuent à durcir l’identité au point de susciter des difficultés politiques. Le contexte de l’après-guerre froide induit un rééquilibrage des relations à l’interface politico-militaire. L’armée professionnelle ne suscite pourtant aucune des craintes qui ont longtemps eu cours au XXe siècle. Enfin, la professionnalisation des armées induit des conséquences inattendues : elle limite les options militaires des gouvernants, et favorise l’internationalisation de la sécurité. The rise of volunteer armed forces is not a novel trend: it started long ago, and gathered strength gradually as a consequence of the slow decline of conscript-based mass armies. The demise of the East-West standoff has radicalised it. All-volunteer forces are now becoming the norm in Europe. The factors behind such a major shift, both functional and socio-political, seem compelling. Yet, they are not decisive per se : the outcome is not predetermined (a handful of countriesareresistingthetrend), andusuallyresults from voluntarist movesbyone ora fewpolitical actors. When the decision has been made, the transition is generally successful, and is for that reason cut short. Structural and institutional changes follow in short order, which rapidly move military establishments away from their « total institution » format of old. Under favourablecircumstances, social andcultural marginalizationis averted. However, despite an excellent public image today, the risk of growing societal indifference is ever present, and shortfalls in recruitment andretentionat rankandfilelevel area distinct possibility. Theinfluence of the new all-volunteer organizational format on Europeanmilitaryidentitiesis generallyinthe directionof «pragmatic professionalism», which strongly contrasts with cases elsewhere (notably in the United States) where other factors induce an uncooperative, « radical professional » culture that is apt togenerate political tensions. While thepost-ColdWarerahasusheredin anew balance of civil-military relations at the political-military interface, all-professional armed forces are no longer viewed with the kind of alarm that long prevailedduringthe 20th century. Finally, the rise of the new dominant organizational format is fraught with unanticipated consequences: it severelylimits themilitaryoptionsof rulingpoliticians, andenhancestrendstowards internationalisation of security. Die Einführung der Berufsarmeen geht auf einealteTendenzzurück, die in Europa durchden strategischen Hintergrund verstärkt wurde: dieser Trend ist mit dem Ende der Ost-West-Konfrontation aufgetreten. Bisher war er meistens relativ, heute tendiert er dahin, noch mehr hervorzutretenundsichaufdemKontinent zuverallgemeinern.Dafür gibt esstichhaltige, sowohl funktionelle als auch soziopolitische Gründe, die dennoch nicht «an sich» entscheidend sind: gewisseStaatenwiderstehendiesemTrend. DieEntscheidungfür dieBerufsarmeeläßt sich meistens auf einen politischen Willen zurückführen. Wird sie einmal getroffen, so wird die – meist gelungene – Übergangszeit verkürzt. Es entstehen dann strukturelle und institutionelle Wandlungen, die die Armeen unkenntlich machen: die «totale» Institution von damals existiert nicht mehr. Unter gewissen Voraussetzungen entstehen Stabilisierungsmechanismen, die es verhindern, daß die Armeen sich sozial oder kulturell ausgrenzen. Das Risiko einer wachsenden Gleichgültigkeit ihnen gegenüber wird trotz eines exzellenten Images größer und eine Panne bei der Nachwuchsgewinnung kann sich immer daraus ergeben. Die Auswirkung der neuen aus dem Mannschaftsstand hervorgegangenen Nachwuchsgewinnung auf die Militäridentität ist in Europa pragmatischer Art und steht in krassem Widerspruch zu einigen Fällen (zum Beispiel die Vereinigten Staaten), bei denen gewisse Faktoren dazu beigetragen haben, die Identität so zu erhärten, daß politische Schwierigkeiten daraus entstanden sind. In der Zeit nach dem Kalten Krieg ist ein neues Gleichgewicht an der politisch-militärischen Schnittstelle entstanden. Dennoch ruft die Berufsarmee keine der Befürchtungen hervor, die im XX. Jahrhundert lange geherrscht haben. Zum Schluß hat die Einführung der Berufsarmee unerwartete Konsequenzen nach sich gezogen: sie beschränkt die politischenOptionender Regierendenundfördert die Internationalisierung der Sicherheit. Profecionalizar el ejército es una tendencia antigua, radicalizada en Europa por el contexto estratégico originado por la desaparición del enfrentamiento Este-Oeste. Hasta ese momento esta tendencia era a menudo relativa: hoy en día tiende a volverse integral y a generalizarse en el continente. Hay en ello fuertes razones tanto funcionales como socio-políticas, que sin embargo nosonabsolutamente decisivas: resisten aesta tendencia algunos países. Laeleccióndel ejército profesional resulta habitualmente de signos « decisionistas ». Cuando la decisión es tomada, generalmente la transición conseguida es acortada. Las transformaciones estructurales e institucionales aparecen y vuelven a los ejércitos irreconocibles : no existe mas la institución total de antaño. Bajo ciertas condicioneslos mecanismos estabilizadoreslesimpiden marginalizarse enel planosocialycultural. Elriesgodeunaindiferenciaasuopiniónesmasgrande, yundescensoen el reclutamientoes siempreposible pese auna excelenteimagenpública. Lainfluencia del nuevo modo de reclutamiento del rango sobre la cultura organizacional se ejerce en Europa en un sentido « pragmático » que contrasta con los casos (netamente de los Estados Unidos) donde otros factores contribuyen a fortificar la identidad al punto de suscitar dificultades políticas. El contexto de lo después de la guerra fría indujo a un reequilibrio de las relaciones a la interfaz político-militar. Sin embargo el ejército profesional no suscita ninguno de los temores que por largo tiempose han tenido en el transcurso del siglo XX. Finalmentela profesionalización de los ejércitos produce consecuencias inesperadas : limita las opciones militares de los gobernantes, y favorece la internacionalización de la seguridad.
La professionnalisation des institutions militaires est en marche, et pas seulement en France. Pourquoi, et avec quels effets, sont les deux questions élémentaires auxquelles on se propose de répondre ici selon une approche comparative et synthétique. Les développements qui suivent ont pour première ambition de situer dans le temps et l’espace un mouvement qui semble devoir affecter un nombre croissant de pays. Examinant les attendus et les modalités des décisions qui y conduisent, ils chercheront à évaluer la part respective de nécessité et de contingence qui entre dans le choix d’un tel mode de recrutement. On se penchera, chemin faisant, sur les raisons qu’ont certains États de procéder au choix inverse : celui du maintien de la conscription sous des formes renouvelées. L’accent se déplacera ensuite, pour examiner les transformations que la professionnalisation fait subir aux armées [1] et aux rapports qu’elles entretiennent avec la société et l’État. On comparera alors les tendances naissantes observées en France à ce que l’on sait d’armées intégralement professionnalisées depuis plusieurs décennies déjà, les plus susceptibles de fournir des éclairages pertinents : notamment celles des États-Unis et du Royaume-Uni [2], pour lesquelles la moisson de données est abondante.
 
La montée des armées professionnelles : tendances anciennes, contexte nouveau
 
 
Lorsque s’achève la guerre froide, en 1989-1990, l’Amérique du Nord, la moitié des États africains, asiatiques et océaniques (notamment ceux du Commonwealth ou influencés par la tradition britannique), un bon tiers des nations d’Amérique latine et du Moyen-Orient sont dotés d’armées professionnelles. Toutefois, le cas modal, représentant 60 % des États de la planète, est celui d’armées mixtes dans lesquelles le rang et une petite partie de l’encadrement de contact sont fournis par la conscription. En 1990, l’Europe, de part et d’autre d’un rideau de fer promis au démantèlement, est encore par excellence le lieu de cette pratique, indexée sur une doctrine de mobilisation continentale tournée depuis quatre décennies et plus vers l’éventualité d’une troisième guerre mondiale. Seuls quatre pays, marginaux à souhait par la situation géographique et/ou par la taille, y font reposer de manière intégrale le recrutement de leurs armées sur la carrière ou le contrat : l’Irlande, le Luxembourg, Malte et le Royaume-Uni.
Ampleur, centre de gravité et limites du phénomène
Ce paysage change de manière substantielle au cours de la décennie écoulée, qui marque à n’en pas douter un tournant majeur à l’échelle de notre environnement géographique. C’est pour l’essentiel en Europe, en effet, que le changement s’opère, sans doute parce que c’est là, à l’exception notable des Balkans, que la fin de la guerre froide s’est traduite par une relaxation générale des tensions géostratégiques [3], c’est là que les baisses globales d’effectifs (– 46 %) sont les plus spectaculaires, et que dominent le plus fortement, ex ante, les pays de conscription. Par comparaison, le reste du monde semble à cet égard plus timide [4].
Coup sur coup, la Belgique (1992), les Pays-Bas (1993), puis la France (1996) décident l’abandon d’un système d’armées mixtes vieux de près d’un siècle. La décision française semble avoir entraîné un « effet domino » : si la France, censée avoir « inventé » la conscription, pouvait l’abandonner, d’autres pouvaient envisager d’en faire autant. L’Espagne (1997), l’Italie (1999), le Portugal et même la Russie annoncent peu après l’amorce d’un processus graduel en ce sens. Nombre d’États parmi ceux qui n’ont pas encore sauté le pas ou annoncé leur intention de le faire, à l’ouest mais surtout à l’est du continent (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovénie, pays baltes [5]), y songent fortement. D’autres, encore retenus par le coût budgétaire et le résultat de sondages suggérant un volume trop exigu de candidats futurs à l’engagement, s’interrogent désormais ouvertement sur l’avenir d’une conscription destinée à devenir résiduelle. Seuls les pays nordiques, très attachés à la conscription, et, pour d’autres raisons l’Allemagne [6], paraissent vouloir résister à ce qui apparaît désormais comme une ligne de plus grande pente.
Déclin de l’armée de masse et professionnalisation
La soudaineté apparente du mouvement en Europe ne doit pas cacher que des signes annonciateurs d’une telle évolution y existaient depuis un certain temps. La professionnalisation relative – l’augmentation de la part d’engagés volontaires et de cadres militaires de carrière, au détriment d’appelés et de réservistes dont la durée des obligations légales, et donc le nombre absolu, amorcent une baisse lente au point d’être longtemps insensible – est une tendance dont on peut tracer les linéaments jusque dans la décennie soixante. Elle s’est inscrite dans un mouvement de fond, pronostiqué très tôt par Morris Janowitz ([1960]1971,1972) [7].
Baptisée par Janowitz « déclin de l’armée de masse », l’hypothèse qu’il esquisse en 1960 et développe une décennie plus tard se fonde sur l’observation, au sein de l’Occident industrialisé [8], d’une fonctionnalité et d’une légitimité amoindries de la force dans les relations internationales en raison des risques de guerre nucléaire ; de l’impact d’une technologie désormais omniprésente dans les armées, et qu’il est peu rationnel de confier à des appelés dont le temps de service sous les armes est trop court pour qu’il soit rentable de les former à son maniement ; enfin, d’un dépérissement du charisme de l’État-nation et des obligations citoyennes, qui transforme en corvée un service militaire obligatoire souvent vécu jusque-là comme un rite de passage masculin, parfois comme un honneur [9]. De l’ensemble de ces pressions, il résulte à terme des armées de taille restreinte et sur le pied de guerre permanent, fortement rationalisées, où les hommes ne sont plus interchangeables, dans lesquelles les réserves ne sont plus destinées à faire nombre lors d’une mobilisation de type 1914 ou 1939, et dont la fonction est désormais de garantir la viabilité des relations internationales plutôt que la victoire stratégique décisive, devenue trop dangereuse, d’un camp sur un autre : la constabulary force. Morris Janowitz décrit la portée et la signification historiques de cette tendance comme symétriques de l’apparition, à partir du XVII e siècle, des premières armées nationales de masse, puis d’armées de soldats-citoyens plus massives encore, préalable à une montée vers des guerres totales.
Un quart de siècle plus tard, le mouvement lancé semble suffisamment fort pour que, dès 1997, un sociologue suisse s’aventure à prédire, sur la base des tendances objectives recensées et d’une enquête par questionnaire auprès d’experts dans chaque pays, qu’en 2010 il ne resterait plus que quatre pays européens dont les armées ressembleraient encore aux armées de masse d’antan, en majorité recrutées selon le principe d’une obligation légale, et impliquant un fort ratio de participation militaire de la population : la Finlande, la Grèce, la Turquie et – peut-être, si elle ne renonce pas d’ici là à un système traditionnel de milice qui visiblement lui pèse – la Suisse (Haltiner, 1998). Cette prédiction est en bonne voie de se réaliser (Haltiner, 2003).
Une telle tendance, il est vrai, ne débouche pas nécessairement sur des armées intégralement professionnelles. Sous la guerre froide, tant que subsistent des besoins en effectifs dictés par l’occupation de territoires dans des conflits potentiels aux enjeux majeurs, la professionnalisation relative progresse, tandis que la professionnalisation intégrale marque le pas. Cette dernière ne s’inscrit dans les faits que là où la conscription est faiblement enracinée dans l’histoire et la culture politique, comme c’est le cas des pays anglo-saxons : elle y disparaît dès que les circonstances extérieures s’y prêtent (Royaume-Uni : 1962, États-Unis : 1973), en l’occurrence dès que, dans le projet stratégique, l’atome et la technologie peuvent se substituer en partie aux gros bataillons. Elle peut survivre ailleurs, là où le lien ancien entre citoyenneté et service sous les armes continue de fonctionner comme une métaphore de la mobilisation des énergies sociales au service d’un projet politique interne autant qu’externe, et où le service militaire joue encore un rôle central dans les dispositifs assurant la cohésion sociétale.
Les termes du problème dans l’après-guerre froide
Pourtant, dans les pays dont la culture politique relève de Rousseau et Kant plus que de Locke et Smith, la disparition en Europe de la menace territoriale, massive et de proximité des années quarante-sept – quatre-vingt-dix soulève un problème difficile. La conscription universelle ne peut aisément se justifier en dehors de forts besoins en effectifs, imposés par une menace militaire palpable : c’est là, en quelque sorte, la réciproque du théorème suivant lequel devant un grand danger, le volontariat militaire ayant de fortes chances de s’avérer insuffisant [10], il faut recourir à la contrainte légale pour lever des troupes, selon le principe Salus populi est suprema lex. En d’autres termes, il est difficile, en dehors de toute menace, de légitimer la conscription de tous les citoyens valides par l’attachement qu’on lui porte pour des considérations d’ordre sociopolitique.
La frustration relative et ses (problématiques) remèdes
Il faut en effet compter avec l’émergence de mécanismes de frustration relative (« pourquoi moi ? » [11]) dès lors que, les effectifs déclinant pour les raisons indiquées plus haut, la ressource démographique en âge de porter les armes excède les besoins, et les exemptions de jure ou de facto se multiplient [12]. Le problème est alors de savoir, comme l’exprimait le titre du rapport d’une commission américaine au milieu des années soixante, Who shall serve when not all serve ?... Les inégalités face à ce qui s’apparente le plus souvent à une corvée tendent sur le long terme à subvertir la légitimité du système [13].
Une solution souvent envisagée, mais jamais retenue, pour maintenir le principe d’une obligation citoyenne universelle consiste à faire absorber par des formes civiles de conscription le surplus de ressource démographique, à terme majoritaire, que les armées n’estiment plus nécessaire d’incorporer. Le problème est ici que la légitimation par les devoirs de citoyenneté ne peut éluder une question qui ne se posait pas il y a un siècle, au moment où les pays européens introduisent la conscription universelle : celle du régime à appliquer aux jeunes femmes. Si, par souci de cohérence doctrinale, on soumet les citoyennes aux mêmes devoirs que les citoyens, la taille des cohortes double instantanément. Il faut loger, nourrir, transporter et (si peu que ce soit) payer ces masses d’autant plus compactes que les exemptions médicales se justifient moins que dans le cas du service militaire ; il faut surtout leur trouver des emplois socialement utiles, de nature à satisfaire des besoins non pris en charge par le marché ou par les services publics.
À une époque où la contrainte légale et les grandes machines bureaucratiques d’État ne font plus recette, les gouvernements éprouvent plus que de la réticence devant une telle perspective. Ils se heurtent au demeurant à l’hostilité des syndicats, et même (comme on le vit aux États-Unis vers 1965 : voir Tax [1967]) des associations de bénévoles, qui par avance crient à la concurrence déloyale. La conscription civile est donc intrinsèquement plus difficile à légitimer que la conscription militaire traditionnelle [14]. Elle est peu conciliable avec la prohibition du travail forcé qui figure dans presque toutes les déclarations des droits (notamment, en Europe, celle de la Convention européenne des Droits de l’Homme de 1950). On comprend que dans les circonstances présentes, les partisans d’un « service civique » s’en tiennent prudemment à des formes volontaires [15], lesquelles n’attirent que peu de jeunes et demeurent au mieux marginales [16].
Cette voie étant fermée, les gouvernements ont le choix entre deux autres solutions, beaucoup moins difficiles à mettre en œuvre. La première consiste à écourter la durée du service des appelés ; la seconde à renoncer au caractère universel du service obligatoire. Elles s’avèrent l’une comme l’autre très imparfaites.
Problèmes fonctionnels
La réduction de la durée légale du service sous les drapeaux, solution la plus fréquente, présente l’avantage d’augmenter la proportion de ceux qui sont incorporés, même là où les effectifs continuent à baisser. Elle répond donc simultanément aux deux problèmes posés. Cependant, ce remède recèle un redoutable effet pervers. Il érode l’utilité fonctionnelle d’appelés qui ne restent sous les armes que quelques mois à l’issue de leur formation élémentaire. Dans un contexte où la technologie et la complexité des missions appellent une main-d’œuvre plus spécialisée, donc plus qualifiée, il devient difficile de confier à des mains inexpertes des matériels onéreux ou des fonctions sensibles. Ceci tend à enfermer les appelés dans des tâches peu qualifiées, auxiliaires, voire ancillaires, de nature à dévaloriser la conscription à leurs yeux. Le turn-over incessant transforme les armées en organisations vouées à consacrer une part importante de leur activité à l’instruction au détriment de l’accomplissement de leurs missions. Il fatigue les cadres professionnels, qui finissent par s’interroger sur le sens de telles pratiques.
Privilégiée en Europe du nord, la seconde solution, le renoncement à l’universalité du service, et même à l’égalité dans le service (durées variables selon les fonctions tenues), soulève d’autres questions. Si, moyennant compensations symboliques et/ou matérielles, immédiates ou différées, il est techniquement possible de faire fonctionner des systèmes de conscription sélective même là où les appelés constituent une minorité au sein de leur classe d’âge (30 % en Suède), et de plus en plus souvent au sein des armées [17], de tels systèmes courent le risque de se révéler instables. Nécessairement complexes et peu lisibles par l’opinion comme par les intéressés, ils supposent une forte légitimité de la conscription, qu’ils peuvent contribuer à éroder. S’ils sont payés, le coût des appelés finit par se rappro- cher de celui des engagés du rang, sans que leur emploi présente la même « souplesse », car les gouvernants hésitent à les affecter à des missions autres que la défense du territoire national [18] – aujourd’hui peu menacé (si ce n’est, inégalement selon les pays, par le terrorisme, contre lequel des appelés sont de peu de secours). Là où la proportion d’une classe d’âge incorporée est faible, la pratique paradoxale s’instaure vite, comme au Danemark, de susciter le volontariat dans le cadre d’une législation faisant du service militaire une obligation théorique pour tous. Les « appelés volontaires » tendent alors à ressembler à des engagés, avec leurs inconvénients (faible représentativité sociale et culturelle) mais sans leurs avantages. Si le service volontaire est conçu par l’appelé comme l’antichambre d’une carrière militaire, il achève de dénaturer la conscription. Dans le cas inverse, il n’est pas exclu qu’il ne tarde pas à se sentir traité comme un « sous-engagé », ce qui n’augure rien de bon...
Enfin, aucun planificateur militaire n’accepte aisément l’idée que les effectifs disponibles pour des missions qui désormais se situent sur des théâtres extérieurs, et ne mettent en jeu les intérêts nationaux que de manière ténue, dépendent d’un bon vouloir susceptible de s’avérer un jour volatil. Il suffirait par exemple qu’une action populaire à ses débuts le devienne moins en conduite, en raison d’une inefficacité tragique, pour que le volontariat des appelés se tarisse. La durée plus longue des contrats d’engagement et le principe de disponibilité constituent une bien meilleure garantie contre un tel inconvénient.
On comprend que certains gouvernants finissent, de guerre lasse, par considérer que l’armée professionnelle, malgré ses risques, a au moins un charme : celui de la simplicité...
Caducité des mythes fondateurs
Pour fortes qu’elles soient, cependant, les considérations fonctionnelles ne sont pas à elles seules décisives. La preuve en est que certains pays, la Norvège par exemple, font de la conscription une fin en soi, et qu’en France les partisans de la professionnalisation intégrale étaient minoritaires parmi les officiers (et plus encore au sommet de la hiérarchie) il y a peu encore. C’est donc du côté d’une inadaptation sociopolitique du service militaire traditionnel qu’il faut chercher les raisons ultimes du mouvement de professionnalisation intégrale.
La conscription universelle reposait à l’origine sur un certain nombre de mythes légitimateurs efficaces, qui donnaient du service des citoyens sous les armes une vision enchantée (Leander, 2003). Leur portée est aujourd’hui bien amoindrie, quand ils ne sont pas devenus totalement déphasés ou dysfonctionnels. Le premier lie la conscription à la citoyenneté politique, à laquelle longtemps elle donna accès puisqu’elle était accordée aux seuls hommes à leur 21e anniversaire, c’est-à-dire à un âge auquel ils avaient de fortes chances de porter l’uniforme. L’accès des femmes à la citoyenneté, plus ou moins tardif selon les pays, a révélé que l’universalité du service était imparfaite, pour dire le moins, puisqu’elle laissait de côté la moitié du corps politique. L’abaissement de la majorité à 18 ans, acquis un peu partout dans les années soixante-dix, a achevé de dissoudre ce lien symbolique.
De même, à l’origine, nombre de droits sociaux (par exemple, les pensions d’invalidité, de veuvage, etc.) étaient accordés sur la base des mérites du citoyen, très souvent appréciés selon des critères militaires. Les trois étapes (années trente, après-guerre, années soixante-dix) de la montée de l’Étatprovidence, en accordant un nombre croissant de droits de cette nature à tous ou sur la base des seuls besoins constatés, ont tendu à dévaloriser les mérites militaires. L’insistance sur les droits subjectifs a finalement eu raison de l’équilibre entre droits et devoirs qui était au fondement initial de la citoyenneté. Le souvenir de guerres limitées impopulaires ou contestées dans les années cinquante et soixante, puis les trois dernières décennies de la guerre froide, en inhibant tant bien que mal la guerre par la menace d’une apocalypse nucléaire, ont ôté à l’expression militaire de la citoyenneté son primat ancien.
Le second mythe n’a pas mieux vieilli. Il consistait dans l’apprentissage d’une certaine universalité, vue à travers le prisme de la nation, et celui de techniques ou pratiques incarnant le progrès. Le brassage social rapprochait paysans, artisans, ouvriers et étudiants, qui, dépaysés, élargissaient leurs horizons bien au-delà de ce à quoi les promettait leur destin social. Tous apprenaient l’hygiène corporelle en même temps que l’amour de la patrie, s’initiaient à une vie collective disciplinée, découvraient la conduite et la mécanique automobiles, etc. Or, il y a bien longtemps que les jeunes n’attendent plus le service militaire pour voyager ou passer leur permis de conduire. L’apprentissage de l’universalité passe aujourd’hui par l’enseignement secondaire de masse et les médias plus que par le port de l’uniforme. Et, après 1945, l’exaltation de la nation devient suspecte. Quant à l’intégration sociale grâce au passage sous les drapeaux, elle est au mieux très imparfaite. Lorsqu’un service que tous ne font plus devient court, la formation ne dépasse pas l’instruction élémentaire au maniement des armes ; on utilise les compétences existantes plutôt que l’on ne cherche à en créer de nouvelles au bénéfice de tous, et les moins favorisés ne disposent plus de la seconde chance éducative qui était la leur auparavant : désormais, le rang des armées enre- gistre et reflète la hiérarchie des niveaux d’éducation [19]. Les féministes, par ailleurs, ont beau jeu de dénoncer l’infériorisation mécanique des femmes lorsque, comme il arrive souvent en leur absence, la conscription exalte les vertus masculines. Enfin, dès que les sociétés deviennent multiculturelles, la machine à intégrer se grippe dans les casernes : les fils d’immigrés devenus nationaux y échappent, ou en sont écartés par divers mécanismes. Ceux qui servent tout de même se plaignent de discriminations (tout comme plus tard les homosexuels), et en conçoivent du ressentiment (Auvray, 1998, p. 243).
Le troisième et dernier mythe de la conscription universelle résidait dans l’idée que le contingent, socialement représentatif de la nation, sert de contre-poids à un encadrement professionnel soupçonné de particularisme droitier, et au moins potentiellement d’hostilité séditieuse à la démocratie politique et sociale [20]. L’affirmation, trop générale, est plus d’une fois démentie par l’expérience : parmi les régiments putschistes d’avril 1961 en Algérie figurent des unités parachutistes à base d’appelés ; à l’inverse, on observe dans la décennie soixante-dix des coups d’État militaires d’extrême-gauche, comme au Portugal, ou des dictatures qui évoluent vers la démocratie, comme en Espagne, sans que le commandement de l’armée n’intervienne pour bloquer le processus. Depuis lors, on cherche en vain des pays où l’intégration sociale, culturelle et politique des cadres militaires professionnels n’a pas fait disparaître toute crainte de les voir s’en prendre de vive force aux fondements des régimes démocratiques, anciens ou nouveaux.
À compter donc des années soixante ou soixante-dix selon l’endroit, la vision enchantée de la conscription devient caduque, et ce qui pourrait se substituer à elle pour « ré-enchanter » le service militaire (défense des droits ?) ne va pas immédiatement de soi.
Réforme ou rupture ? Indétermination relative
Pourtant, cet état de fait entraîne selon le pays et le moment des adaptations fort contrastées. En Scandinavie, il conduit à rendre la conscription sélective pour la sauver. En France, le Livre blanc sur la Défense, publié en 1994, préconise non de la supprimer mais de la réformer – sans vraiment convaincre. Deux ans plus tard, le président de la République décide de l’abandonner. Comment rendre compte de telles différences entre des États à degré d’attachement au service obligatoire comparable, aussi puissamment enraciné et aussi fort ?
Passons rapidement sur les raisons circonstancielles : le Livre blanc français a été rédigé par de hauts commis de l’État, civils et militaires, pendant une période de cohabitation. Ses auteurs ne pouvaient se substituer aux politiques pour prendre une option radicale. Ces derniers, à un an d’une élection présidentielle, cherchent à se neutraliser mutuellement. Retenons seulement que des experts dûment autorisés, deux ans avant la décision de rupture, pensaient en termes de réforme du système, et qu’il aurait donc pu en aller autrement. Passons également sans marquer d’arrêt sur le fait que les pays scandinaves, de tradition luthérienne, sont terres de consensus communautaire contraignant pour les individus, qu’ils ne sont pas de grandes puissances militaires, et que leurs armées, qui n’ont pas combattu depuis fort longtemps, ne sont pas soumises aux mêmes impératifs d’efficacité que celles de pays plus grands et plus disposés à influer sur la politique internationale. Mais notons tout de même que ces éléments permettent de comprendre pourquoi le Danemark, la Suède et la Norvège affichent un robuste volontarisme pour réformer la conscription afin de mieux la conserver.
Entre les deux situations, comme le note Anna Leander (2003), la différence réside en ce que, dans les traditions nationales scandinaves, la conscription n’est ni fermement conceptualisée, ni sacralisée. Il se trouve seulement que l’allégeance à la communauté, locale ou nationale, y est valorisée ; qu’à ce titre le service militaire, source d’honneur social, va de soi et fait l’objet, quelles qu’en soient les modalités, d’un attachement auquel on n’entend pas renoncer. La critique rationnelle du système focalise sur ses aspects pratiques plus que sur ses principes, implicitement admis. Ce flou et cette tonalité affective sont précisément ce qui permet la réforme. Son caractère sélectif, les inégalités qu’elle entraîne, les ressentiments qu’elle est susceptible d’engendrer si la frustration relative entre en jeu se trouvent au moins partiellement compensés. Sur cette base, un « ré-enchantement » est possible. Dans le cas français, au contraire, la vision que l’on a du rôle que joue le service militaire universel dans la tradition républicaine est conceptuellement élaborée, cohérente, et figée par une sacralisation conventionnelle reflétant sa place comme vecteur d’unité nationale dans une société politique autrefois fortement dissensuelle. Les tonalités affectives positives existent sans doute, mais sont affaiblies par le déclin des allégeances citoyennes. Sa remise en cause par des demi-mesures est rendue problématique par sa rigidité même : on ne peut y procéder efficacement qu’en termes radicaux. Encore faut-il que quelqu’un en prenne l’initiative.
Coups de pouce « décisionnistes » et absence de débat
Une caractéristique habituelle des décisions d’abandon de la conscription est qu’elles sont prises sans le débat majeur que l’on est en droit d’attendre sur un sujet aussi lourd de conséquences pour la vie publique. Les seuls débats qu’il suscite sont des débats d’experts. La décision intervient de manière inattendue ; elle émane de cercles politiques étroits, souvent d’un seul homme, et elle prend tout le monde de court.
Il en est allé ainsi en Grande-Bretagne avec la publication du Defence white paper de 1957 prévoyant, à l’instigation du ministre, Duncan Sandys, la disparition du contingent après 1962. La discussion précédant la décision est limitée aux seuls milieux militaires, et à des arguments pratiques, à l’exclusion de tout examen de ses conséquences sociopolitiques : le Royaume-Uni n’a jamais attendu du service sous les armes qu’il transforme les individus en citoyens. Si certaines dispositions de ce Livre blanc sont âprement discutées, l’abandon de la conscription n’est pas de celles-là (Harries-Jenkins, 1991, pp. 371-372). De même, aux États-Unis, la proposition de supprimer le service militaire obligatoire fait son apparition à l’improviste dans le programme d’un candidat à la nomination du Parti républicain à l’élection présidentielle de 1968, Richard Nixon. Élu président, ce dernier nomme une commission chargée non pas d’apprécier le bien-fondé de sa proposition, mais d’en préparer la justification, la philosophie et la mise en œuvre. Aucune controverse majeure ne vient troubler le nouveau cours des choses.
En France, le 22 février 1996, le président Chirac (élu neuf mois plus tôt sans faire mention d’une promesse restée discrète, mais qui dispose d’une majorité au Parlement) annonce sa décision de professionnaliser intégralement les armées. Le choix prend tout le monde par surprise. Les préférences de la hiérarchie militaire en faveur du maintien de la conscription [21] sont ignorées, tout comme le sont les orientations du Livre blanc de 1994. Le président s’appuie sur le seul consensus régnant, à droite et à gauche, parmi les experts « militaires » des partis de gouvernement quant à l’opportunité d’une rupture, consensus qui lui garantit l’absence d’opposition politique sérieuse [22]. L’opinion publique, jusque-là fort ambivalente [23], réagit très favorablement : les résultats de sondages à chaud la montrent satisfaite de la décision à hauteur de deux tiers des répondants, et les jeunes en âge de servir sous les armes la plébiscitent à plus de 80 %...
La chute de l’histoire est révélatrice. Le président de la République, dans son allocution de février 1996, conviait les Français à un débat de trois mois, non pas sur la professionnalisation des armées, déjà acquise, mais autour d’un éventuel maintien de la conscription sous des formes civiles afin de sauvegarder le principe d’obligations citoyennes s’imposant à la jeunesse. Ce débat, qu’il demandait aux communes d’organiser, tourne au fiasco : environ le tiers seulement des municipalités se plient à sa demande, pour constater que les salles sont quasi vides... Dans l’arbre de la tradition républicaine, la branche de la conscription, dont la solidité apparente retenait les politiques les plus hardis de trancher le nœud gordien, se révèle creuse.
On ne cherchera pas ici à éclairer ce point, qui entraînerait trop loin, et on se contentera de renvoyer à la littérature relativement abondante sur le déclin de la citoyenneté républicaine. Mais l’absence de débat public préalable dans la majorité des pays ayant opté pour l’abandon (ou, de manière à peine moins signifiante, pour le maintien et la réforme) de la conscription mérite interprétation. Le premier facteur inhibant est certainement que derrière l’apparence d’un choix binaire simple – conscription versus armée professionnelle – se cachent des questions complexes aux ramifications multiples, dont la technicité rebute vite et qu’on laisse volontiers aux spécialistes : s’il est une chose que suggèrent les développements qui précèdent, c’est bien cette complexité. En France, la gêne d’avoir à se prononcer contre un principe sacralisé, celui d’une citoyenneté exigeante au point d’imposer le service armé aux classes d’âge jeunes, a probablement retenu plus d’une prise de position dans le camp des partisans de la professionnalisation, tandis que dans l’autre camp le balancement n’était pas moindre entre le désir de conserver une pièce maîtresse de l’édifice traditionnel et la perspective d’une conscription inadaptée au contexte extérieur [24], source d’inégalités grandissantes, et vidée de sa substance par le caractère souvent auxiliaire des tâches confiées aux appelés dans des armées technicisées. Le dernier facteur est commun à tous les pays recensés : le débat public s’y trouve inhibé par le fait que ceux des partis politiques pouvant prétendre gouverner sont profondément divisés sur le sujet, et que les alliances auxquelles il pourrait donner lieu auraient toutes les chances de conduire à une confusion politique dont personne ne serait à même de profiter.
Le mouvement de professionnalisation des armées est-il irrésistible ?
Faut-il donc estimer que l’abandon de la conscription est inévitable dans le contexte de l’après-guerre froide, et le mouvement vers la professionnalisation irrésistible ? L’examen des bonnes raisons qui sous-tendent les choix opérés dans un sens ou dans l’autre suggère fortement que non. L’indétermination relative qui s’y révèle, les « coups de pouce » décisionnistes qui interviennent même dans les cas où la tradition culturelle prédispose à la professionnalisation, confortent cette affirmation. À l’inverse, le retour régulier, aux États-Unis, d’articles de presse dénonçant l’engagement volontaire comme une conscription économique des déshérités, et à chaque guerre la possibilité d’un fort biais social dans la distribution des pertes humaines, les propositions de loi tendant à restaurer un service obligatoire jugé socialement plus juste, tout cela témoigne, dans un pays où l’armée professionnelle est la norme historique, que ce qui est traité comme allant de soi ne relève pas à tous égards de l’évidence. Le volontarisme scandinave, jusqu’ici couronné de succès, en apporte la preuve expérimentale en vraie grandeur.
En revanche, on peut estimer la professionnalisation statistiquement probable, puisque si les raisons fonctionnelles et sociopolitiques recensées ne sont pas en elles-mêmes absolument décisives, elles sont suffisamment fortes pour emporter la décision là où, dans le contexte géostratégique présent, l’efficacité militaire est recherchée, et où la citoyenneté au sens ancien s’est affaiblie. Il n’est même pas exclu que pour des raisons pratiques le dernier carré scandinave, s’il se trouvait isolé, ne finisse par s’aligner...
 
Les transformations internes induites par la professionnalisation
 
 
Lorsque démarre la transition, généralement promise à être écourtée [25], un ensemble de traits structurels, de pratiques de gestion des ressources humaines et matérielles, de glissements institutionnels caractéristiques des armées de métier émerge graduellement.
Effets de structure
Le premier changement structurel affecte, à la baisse, la taille d’ensemble des armées d’active. Il n’y a rien là d’étonnant, puisque la professionnalisation répond à une baisse sensible des besoins en effectifs. Dans tous les cas européens récents, la baisse initiale est d’au moins 40 %. Mais il y a plus. La professionnalisation n’est pas seulement effet, elle devient rapidement cause de baisses qui vont au-delà de ce qui était initialement envisagé. Le coût par tête des nouveaux engagés volontaires du rang – puisque aussi bien c’est là que se joue le succès ou l’échec de l’armée professionnelle – tend à s’élever plus qu’il n’était anticipé pendant la transition, pour des raisons qui tiennent, dans des sociétés où les exigences de la vie militaire n’attirent guère spontanément, à une faible propension à s’engager. Les armées britanniques ont ainsi appris à vivre avec des déficits de recrutement chroniques, notamment dans les spécialités tournées vers le combat (Boëne, Dandeker et Ross, 2001). Aux États-Unis, chaque nouveau recruté perçoit, à la signature de son contrat, une prime pouvant atteindre 20 000 dollars. Les coûts de recrutement (publicité, nombre et moyens des recruteurs), fortement corrélés avec le nombre de recrutés, viennent s’ajouter à un coût budgétaire global déjà élevé. En France, certains envisagent déjà une armée de terre aux effectifs réduits à 100 000, au lieu des 136 000 prévus par la planification, et aujourd’hui entièrement réalisés. Ces pressions à la baisse sont l’une des réalités constantes auxquelles les armées de métier doivent faire face [26]. Contre les attentes de sens commun, elles peuvent même survivre à une baisse importante des besoins en effectifs, comme on l’a vu en Grande-Bretagne après 1990 : malgré une réduction volontaire de quelque 30 % du format, les déficits chroniques persistent, signalant des changements structurels, perceptifs et comportementaux dans la partie jeune de la société britannique (voir Dandeker, chap. 2, dans Boëne et Dandeker, 1998).
Le second effet de structure réside dans des répartitions d’effectifs transformées entre grandes composantes permanentes de la Défense, et entre l’active et la réserve. Dans les armées mixtes, l’armée de terre est généralement beaucoup plus volumineuse que la marine ou l’armée de l’air. À cela, deux raisons principales. D’abord, elle est configurée selon un modèle de mobilisation continentale marquée par l’impératif d’occupation et de maîtrise du terrain, ce qui requiert plus d’effectifs que le contrôle du ciel ou la maîtrise des mers. Ensuite, notamment pour les raisons indiquées plus haut s’agissant de l’impact de la technologie, jusqu’à une époque récente plus fort dans les armées de mer et de l’air, c’est elle qui peut absorber la plus grande proportion d’appelés. Ces derniers, ressource abondante n’exposant qu’à des coûts réduits, pouvaient sans inconvénient être fortement représentés en son sein.
Ce n’est plus le cas, non seulement parce que le coût budgétaire par tête des engagés du rang est beaucoup plus élevé que celui des appelés d’antan, mais encore parce qu’ils sont généralement plus difficiles à recruter pour l’armée de terre que pour les deux autres armées [27]. Cette structure des préférences est jusqu’ici liée pour partie aux débouchés que confèrent les spécialités des « armées en bleu » lorsque vient le moment de rejoindre la vie civile [28]. Mais pour partie aussi à l’image spécifique que chaque armée projette, et qui concorde ou non avec les choix de vie des candidats à l’engagement (Léger, 2002). En France, la marine recrute des techniciens qualifiés qui, embarqués, ne verraient le champ de bataille que de loin ; l’armée de l’air des emplois moins qualifiés à ce niveau, mais qui permettent de mener hors service une vie « normale » ; l’armée de terre des combattants qui se reconnaissent dans les valeurs masculines – aptitude physique, action de groupe, aventure, courage. Il faut constater que l’image de cette dernière, toutes choses égales d’ailleurs, attire généralement moins que celle des autres [29].
Il en résulte des armées de terre nettement moins volumineuses que naguère, et dont le format a plus rétréci que celui de la marine ou de l’armée de l’air : les différentiels se sont considérablement amoindris. La période récente, marquée par des missions sur des théâtres éloignés réclamant des forces plus légères et plus mobiles, a accentué ce trait pour celles dont la professionnalisation est antérieure à la fin de la guerre froide. Mieux encore, il arrive, bien que ce ne soit pas le cas en France, que l’armée de terre ne soit plus la première composante par la taille des ministères de la Défense : paradoxalement, dans ce cas, le groupe le plus nombreux est celui des fonctionnaires civils [30]. Ce qui s’explique aisément si l’on considère qu’à une époque où le recrutement de militaires est difficile et onéreux, on les recentre sur les tâches qu’eux seuls peuvent assumer, et l’on confie les tâches de soutien sédentaire (celles notamment qui autrefois incombaient à des appelés) à des civils. Le nombre de ces derniers est au demeurant sous-estimé lorsque l’on s’en tient aux fonctionnaires ou assimilés : le recours accru à la sous-trai-tance privée est une donnée de base des armées professionnelles.
Les réserves sont profondément affectées par la professionnalisation, d’une part parce qu’elles ne sont plus alimentées par l’obligation de disponibilité de quelques années à laquelle était soumis le contingent à l’issue du service actif. Même si leur taille se réduit parfois considérablement [31], le rang s’y avère difficile à recruter. Il faut contraindre les engagés volontaires à servir quelques années comme réservistes lorsqu’ils quittent le service actif, et faire de la réserve un second métier rémunéré pour des civils que ne rebute pas un entraînement exigeant (dans le cas américain, par exemple, à raison d’un week-end sur deux et quinze jours bloqués tous les ans). Les coûts s’élèvent de manière sensible. Le rôle des réservistes, par ailleurs, change : il n’est plus de fournir des compléments massifs de main-d’œuvre combattante indifférenciée aux grandes unités, mais de compléter sélectivement l’ordre de bataille au moyen de spécialistes hautement qualifiés, gérés individuellement, qu’il ne comporte pas en temps ordinaire ; ou encore (comme on le voit dans les pays anglo-saxons dont il est question ici) de les affecter à des unités logistiques dont les réserves constituent l’essentiel. Il en résulte qu’elles sont mieux intégrées à l’armée d’active, dans le cadre d’une Total Force Policy, que ce n’était précédemment le cas : la professionnalisation entre pour beaucoup dans ce changement, même si l’influence directe du contexte stratégique ne peut être niée.
Le troisième effet structurel, l’un des plus visibles à l’œil nu, est la soudaine montée de la proportion de femmes militaires. La raison en est simple : tous les appelés étaient masculins. Leur disparition et la baisse des effectifs globaux impliquent qu’à volume absolu constant, le pourcentage du personnel féminin en uniforme augmente mécaniquement. Rares en France il y a trente ans (1 à 2 %), leur proportion s’était élevée parmi le personnel sous contrat ou de carrière jusqu’à atteindre environ 6 %, pour l’essentiel concentrés dans les emplois féminins traditionnels et les grades de sous-officiers. La professionnalisation les propulse en quelques années de transition à 10 % des effectifs d’ensemble (France : 2001, États-Unis : 1975), sauf là où, comme au Royaume-Uni, on cherche longtemps à en limiter le nombre au nom des spécificités des armées. La palette des emplois qui leur sont offerts s’élargit peu à peu, pour partie sous la pression extérieure (celle d’une moindre différencia- tion des rôles de genre dans la société environnante, relayée par les politiques, les juges, les médias, parfois, comme aux États-Unis mais non en France, par des associations féministes), pour partie aussi parce qu’elles représentent une main-d’œuvre qualifiée appréciée des gestionnaires [32]. Leur représentation au sein des corps d’officiers augmente [33]. Les quotas qu’on leur opposait ont disparu récemment (France : 1998), et la jurisprudence des cours européennes, statuant sur des cas britanniques ou allemands, a fait sauter quelques verrous supplémentaires. Le moteur principal de cette tendance est toutefois le marché de l’engagement, dont elles augmentent l’offre : sans elles, les déficits de recrutement seraient plus substantiels qu’ils ne le sont (Titunik, 2000), ou les soldes offertes aux recrues masculines devraient être revues à la hausse [34].
Leur nombre absolu a fortement augmenté dans la dernière période, et semble devoir continuer à le faire. Si leur proportion instantanée atteint désormais 9 % en Grande-Bretagne (qui a récemment libéralisé leur régime pour faire face à ses déficits d’engagés masculins), près de 12 % en France et plus de 15 % aux États-Unis, elles entrent aujourd’hui dans les armées au rythme de 13,20 et 18 %, respectivement. Avec des flux de cet ordre, il faut s’attendre à voir un militaire sur 5,6 ou 7 être une femme avant une décennie. L’univers symbolique, jusqu’ici dominé par les valeurs masculines, sera sans doute amené à évoluer [35] : on y reviendra.
Un quatrième effet de structure réside dans une déformation caractéristique de la structure par grade. La transformation la plus spectaculaire est celle qui affecte le poids relatif des catégories de personnels : officiers, sous-officiers, militaires du rang. Même si les effectifs de cadres diminuent quelque peu en raison de la baisse de volume globale, ils diminuent beaucoup moins que ceux du rang. Les « armées en bleu », fortement technicisées, connaissaient déjà depuis longtemps des situations dans lesquelles on comptait autant, sinon plus, de cadres que d’exécutants, et pour cette raison le grade y traduisait moins une position de commandement qu’un niveau de qualification élevé. La professionnalisation y accentue ce trait, et il n’est pas rare d’observer des taux d’encadrement de 3 voire 4 cadres (officiers + sous-officiers) pour un militaire du rang. Le changement est plus spectaculaire dans les armées de terre qui, du temps de l’armée mixte, comportaient un cadre pour 2 ou 3 soldats : le taux d’encadrement y est passé à près de 50 %. Cette tendance traduit pour une part la complexité qui suit la modernisation technologique, compensation de la réduction d’effectifs ; mais, pour une autre part, elle n’est pas étrangère au souci de disposer de cadres formés en nombre suffisant pour le cas où l’environnement stratégique exigerait un retour à des armées beaucoup plus volumineuses. Le tableau suivant, tiré de calculs à partir des statistiques les plus récentes, résume l’ensemble de ces évolutions pour le cas français.


IMGIMGArmée de terre Marine Armée de l’air...IMGIMF
Armée de terre Marine Armée de l’air Total Défense(2) 1997 2003(3) 1997 2003(3) 1997 2003(3) 1997 2003(3) Officiers 18 000 16 000 5 000 4 500 8 300 6 800 37 500 34 000 8 % 11,6 % 8 % 10,6 % 10 % 10,7 % 10 % 13,5 % Sous- 60 000 51 000 32 000 29 500 43 000 37 500 140 000 123 000 officiers 26,4 % 37,1 % 50 % 69,4 % 52 % 59,2 % 36 % 48,5 % Rang(1) 149 000 70 500 27 000 8 500 31 700 19 000 212 000 103 000 65,6 % 51,2 % 42 % 20 % 38 % 30 % 54 % 38 % Total 227 000 137 500 64 000 42 500 83 000 63 300 389 500 260 000 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % 100 % (1) Les chiffres indiqués pour le rang incluent quelque 7 500 « volontaires du service national », sous contrat d’un an renouvelable quatre fois. Tous les chiffres sont arrondis. (2) Total = Terre + Marine + Air + Armement et services communs (santé, etc., dans lesquels les officiers constituent la majorité du personnel militaire). (3) Prévisions. Sources : Pour 1997 : Bilan social de la Défense. Pour 2003 : derniers rapports du Sénat (disponibles en ligne : wwww. senat. fr/ rap),et Loi de programmation militaire 2003-2008.
Pour 1997 : Bilan social de la Défense. Pour 2003 : derniers rapports du Sénat

Une telle structure, combinée avec des contrats plus longs que ne l’était la durée légale des appelés, ralentit les rythmes de promotion à la base. Il n’était pas rare de voir des soldats du contingent être nommés caporaux ou sergents après quelques mois : il faut maintenant quelques années aux engagés du rang pour obtenir les mêmes grades. Cette tendance n’affecte guère les hauts échelons, du moins après que la réduction du nombre d’unités à commander consécutive à la fonte globale des effectifs a épuisé ses effets. On voit toutefois apparaître de nouveaux types de carrière pour les officiers qui, ne pouvant tous – en raison de leur nombre – emprunter la voie généraliste de commandement, se spécialisent et deviennent « experts ».
De cette montée de la proportion de cadres résulte un cinquième effet structurel, qui tient à une élévation sensible de l’âge moyen des militaires, et ses corollaires : augmentation du pourcentage des mariés et du volume des personnes à charge. Naguère, l’âge moyen bas des appelés (moins de 21 ans à l’incorporation en France en 1990) faisait des armées mixtes une institution jeune : la moyenne d’âge y dépassait à peine 26 ans dans tous les cas de figure recensés. Ce chiffre est en 2001 de plus de 33 ans pour les hommes et (fait notable, qui trahit l’augmentation récente du nombre de recrutées, et leurs interruptions de carrière pour raisons familiales) 29 ans pour les femmes [36]. Dans l’armée de terre américaine, il est de plus de 34 ans la même année, et d’un peu plus de 30 ans dans l’ensemble des armées britanniques. Dans ce dernier cas, la comparaison avec l’année 1980 montre une augmentation de trois ans de l’âge moyen, traduisant des taux supérieurs de rengagements, et inférieurs d’engagements initiaux.
Les appelés d’antan étaient dans leur immense majorité célibataires : il ne faut donc pas s’étonner de voir la proportion de mariés monter en flèche durant la transition vers l’armée professionnelle. Aux États-Unis, 52 % sont aujourd’hui dans ce cas (54 % des hommes, 43 % des femmes), en Grande-Bretagne 50 % (avec un différentiel de plus de 20 % entre hommes et femmes), en France près de 60 % (plus quelque 10 % de concubins ; sans différence notable entre hommes et femmes, sauf parmi les officiers où elle est très forte). Le nombre des couples militaires a cru de manière sensible au cours des dernières décennies : il est de 10 % aux États-Unis, de 5 % en Grande-Bretagne, et de 7 % en France. Lorsque ce n’est pas le cas, le conjoint civil de militaire occupe ou recherche un emploi dans des proportions qui sont aujourd’hui proches – par défaut – de celles qui prévalent à l’extérieur (elles étaient inférieures de moitié et plus il y a trente ans). L’incidence du divorce se situe légèrement en retrait par rapports aux chiffres relevés dans la population civile.
La taille moyenne des familles comportant au moins un militaire est de deux enfants, plus ou moins une ou deux décimales selon le pays considéré. Le nombre de familles monoparentales ne dépasse pas 8 % dans les trois pays. La résidence du couple ou de la famille ne se situe à proximité immédiate du lieu de service que dans une minorité de cas (sauf au Royaume-Uni, où existent de véritables villes militaires, comme à Aldershot, regroupant plusieurs milliers de familles). La proportion de ceux qui vivent dans le secteur civil augmente avec l’âge et le grade. Seuls les derniers recrutés, en phase de socialisation, et entre un quart et un tiers des célibataires ayant dépassé ce stade vivent à la caserne ou sur la base. Les militaires d’active des armées intégralement professionnalisées mènent donc des vies maritales et familiales que peu de chose en définitive – mis à part une mobilité géographique forte, bien que désormais en décroissance, et un principe de disponibilité parfois exigeant – distingue de celles des civils comparables par l’âge ou le statut social. Dès lors, l’institution se sent obligée de mettre sur pied des services d’assistance aux familles (garde des enfants, aide à domicile, écoles, organisation des loisirs). Ces services se sont développés aux États-Unis (pour un coût de l’ordre de 10 % du budget total de la défense en 1997) et outre-Manche comme un argument de qualité de vie susceptible de favoriser la fidélisation des personnels, moyen de pallier les difficultés du recrutement. La France est sur ce point en retrait, en raison de la nouveauté de la chose, mais tout indique qu’elle sera conduite à suivre cet exemple, pour les mêmes raisons.
Enfin, la professionnalisation affecte la structure des rémunérations et du budget de la Défense. Ces deux effets sont liés. Les coûts directs par tête sont plus élevés à la base : les différences sont plus ou moins sensibles selon ce qu’étaient les niveaux de solde des appelés d’antan [37]. Les surcoûts d’entretien sont modérés, mais les coûts induits (notamment du fait des familles) nettement plus forts. Bien que les gestionnaires n’estiment pas initialement utile d’augmenter les soldes de tous les personnels, mais seulement celles des échelons du bas de la pyramide : là où il s’agit de remplacer les appelés, des pressions à la hausse ne tardent pas à se faire sentir de proche en proche, par des phénomènes de frustration relative. Ceux-ci étaient particulièrement vifs en France pendant la transition lorsque les jeunes sergents recrutés directement sur concours et passés par une école comparaient leurs soldes et avantages avec ceux des engagés du rang. Aux États-Unis, une comparaison à dollars constants entre 1964 (dernière année de conscription de temps de paix) et 1990 montrait un coût total renchéri de 57 % pour chaque militaire (Moskos, 1991, p. 59). Ce surcoût est plus élevé dans les armées françaises, et s’il est compensé par la réduction de volume du rang, il ne l’est pas à la hauteur espérée.
De là vient que les dépenses de fonctionnement (parmi lesquelles les frais de personnel tendent à écraser les autres, en particulier les frais d’entretien de matériels) dépassent souvent les dépenses d’équipement et de recherche~développement [38]. En France, la répartition entre Titre III (fonctionnement) et Titres V et VI (investissement) s’en trouve inversée : si les courbes se croisent dès 1993, avant la professionnalisation, il est clair qu’elle est responsable de l’écart grandissant entre elles. Il en résulte un dilemme : sacrifier le recrutement ou l’investissement technologique, voire la maintenance des matériels existants [39]. Dilemme dont on ne peut sortir que par le haut : si les circonstances externes ou les missions interdisent une nouvelle baisse des effectifs, par une augmentation du budget [40].
Recrutement
Le problème central d’une armée professionnelle est de recruter des engagés volontaires du rang en nombre et de qualité suffisants eu égard aux missions. Attirer, sélectionner, recruter, adapter et former, affecter, fidéliser, reconvertir sont les maîtres-mots de processus dont les règles ont fondamentalement changé – au moins pour les échelons inférieurs. Les gestionnaires ont une conscience aiguë de l’absence de filet de sécurité : des déficits de recrutement sont toujours dans l’ordre du possible même là où (comme en Grande-Bretagne) l’armée professionnelle est la norme historique, et où l’expérience en la matière ne fait pas défaut. La population susceptible d’être intéressée par les emplois subalternes liés à un engagement dans le rang des armées se concentre parmi les jeunes ayant quitté le système éducatif avec ou sans diplôme de fin d’études secondaires [41]. Elle est constituée en majeure partie de jeunes d’origine modeste (ouvriers, employés). Le succès dépend pour une part des niveaux de rémunération offerts et du taux de chômage affectant les jeunes, mais surtout des contrats proposés (durée, perspectives), de la conjoncture démographique, des moyens mis au service des recruteurs, et de l’image que projettent les armées.
L’élasticité du volume de candidatures en fonction des niveaux de rémunération varie d’un pays et d’une période à l’autre. Mais il semble que l’impact de cette variable ne joue que négativement : elle déprime le recrutement lorsque la rémunération est jugée faible, mais ne garantit pas un nombre élevé de candidats quand on la juge favorable. La plus mauvaise passe qu’aient connue les armées américaines depuis 1973 a coïncidé, lors de la période d’inflation à deux chiffres du tournant des années quatre-vingt, avec l’érosion rapide qu’elle a entraînée des avantages matériels consentis quelques années plus tôt [42]. Avec une rémunération, directe et indirecte, des recrues de l’ordre de 1,5 fois le salaire médian de début des jeunes de leur âge, la situation française actuelle est jugée satisfaisante. La situation des recrues britanniques et américaines peut paraître enviable (Boëne, Dandeker et Ross, 2001 ; Boré, 2002), puisque les soldes et avantages de base (primes et indemnités spéciales exclues) se montent à près de 2 000 € par mois.
L’impact du chômage est parfois difficile à saisir [43], et à interpréter. L’élasticité est généralement peu élevée (environ 0,2 aux États-Unis), et il existe d’ordinaire un décalage dans le temps de quelques mois (effet de perception) entre une variation du taux et la variation correspondante du volume de candidatures (Gilroy, Phillips et Blair, 1990). Le chômage influe souvent plus sur la qualité des candidatures que sur leur nombre, comme si dans les périodes difficiles les moins bons dossiers, intimidés par de meilleurs qu’eux, se retiraient du marché. Beaucoup de variables intermédiaires influent sur une décision de s’engager, qui – contrairement à une perception fort répandue (jusque chez les recruteurs et les gestionnaires) – n’est que rarement un choix par défaut (Léger, 2002). Ce que les économétriciens du Pentagone appellent le « goût pour la vie militaire » joue un grand rôle dans ce choix. C’est là une variable qu’ils tendent à évacuer, sous prétexte qu’elle peut être tenue pour constante de période en période (en réalité parce qu’ils sont conceptuellement et méthodologiquement mal outillés pour la traiter comme elle le mérite). Les sociologues sont moins handicapés à cet égard. Pour eux, l’engagement devient probable lorsque les aspirations des jeunes en matière d’emploi, et le besoin d’estime de soi qui préside à la construction de leur identité, trouvent à se satisfaire dans la représentation cognitive qu’ils ont d’une armée (ou de telle ou telle de ses subdivisions). Cette représentation est influencée par les images projetées et les stratégies mises en œuvre par chacune d’elle, qui a appris à se différencier de ses voisines, et à gérer sa communication de façon décentralisée.
Il est clair, par ailleurs, que les circonstances historiques et la conjoncture sont un facteur décisif à plus d’un égard. Une guerre ou une action soutenue par l’opinion peut déclencher une résurgence du patriotisme, source d’un regain de candidatures, généralement éphémère : il en fut ainsi en Grande-Bretagne après la guerre des Malouines, et en 2002 aux États-Unis (« effet 11 septembre »). Les données démographiques du moment (taille des cohortes de 17-24 ans), la proportion de jeunes décidés à poursuivre des études au-delà du baccalauréat ou son équivalent [44] entrent dans l’équation de manière forte. Un autre aspect renvoie à l’état sanitaire de la population jeune : un peu plus de 30 % des candidatures sont aujourd’hui rejetées, au Royaume-Uni, pour des raisons médicales (23 % aux États-Unis), liées au déclin de la pratique sportive et d’éducation physique obligatoire dans l’enseignement public, à une nutrition trop riche et déséquilibrée, au confort matériel, à la fuite devant l’effort, qui engendrent une inadéquation physique aux besoins des armées.
De la même façon, l’estime et la confiance dont jouissent les armées dans le public sont loin d’être indifférentes, mais leur influence, comme celle des niveaux de rémunération, joue à la baisse plus sûrement qu’à la hausse [45]. La réduction des effectifs, qu’elle soit liée à la décision initiale d’abandonner la conscription ou à une déflation ultérieure permise par le contexte stratégique, influe négativement sur la perception des armées comme institution d’avenir : la fermeture de bases, la dissolution de régiments ont à cet égard un effet dissuasif de court à moyen terme. En outre, la visibilité physique réduite des forces tend à les effacer de la conscience publique : c’est le cas des pays où les unités sont concentrées géographiquement, dont on sait que les zones de stationnement produisent plus de candidatures à l’engagement que d’autres.
Enfin, il est important pour les armées de ne pas renouer avec l’image traditionnelle de l’engagé volontaire, héritée d’un passé lointain, qui en faisait un marginal sans qualification peu susceptible d’être utilement employé en dehors de l’armée (Hockey, 1986, p. 39), voire un indésirable dont les communautés villageoises cherchaient à se débarrasser. L’armée de terre britannique a longtemps accepté dans ses rangs des jeunes sans diplôme, en rupture de ban, ou issus de familles dissociées ou perturbées, auxquels le régiment servait de famille de substitution, à tout le moins de cadre structurant. Elle a quelques raisons aujourd’hui de regretter ces pratiques, qui (tant que persiste cette image, difficile à faire évoluer rapidement) dépriment le recrutement de jeunes plus qualifiés et plus représentatifs dont elle a besoin désormais, en raison de la nature de ses missions et des moyens techniques onéreux qu’elle met en œuvre.
Même imparfaite, la représentativité sociale que garantissait la conscription a peu de chances, sans d’intenses efforts, de se retrouver dans le rang d’une armée professionnelle. Or, une telle représentativité, atout pour sa légitimité dans le public, est aussi un argument de recrutement susceptible d’amorcer un cercle vertueux symétrique du cercle vicieux précédemment décrit. L’insistance des armées américaines sur la détention du diplôme de fin d’études secondaires, outre ses avantages intrinsèques [46], tient en partie au souhait d’échapper à un recrutement trop excentré vers le bas, qui ruinerait leur image d’ascenseur social [47] et d’institution intégratrice (notamment pour les minorités défavorisées) [48].
Étant donné leurs besoins en effectifs à la base, et le désavantage relatif qu’elles subissent de façon plus ou moins marquée selon les pays, les armées de terre sont souvent « l’enfant à problèmes » des armées professionnelles, ce qui faisait dire à un haut fonctionnaire du Pentagone il y a vingt ans : « Quand l’armée de terre va, tout va. » (Fredland et Gilroy et al., 1996, p. 55).
La situation actuelle du recrutement d’engagés volontaires du rang est satisfaisante aux États-Unis, où les objectifs ont été dépassés de 35 % en 2002 (ce qui allégera la charge pour 2003) ; critique, elle tend à s’améliorer quelque peu en Grande-Bretagne (notamment grâce à un plus grand nombre de jeunes femmes). En France, le taux de sélection, qui était de trois candidatures pour un recrutement pendant la phase de transition, grâce au recrutement d’appelés à l’issue du service [49], est descendu récemment à 1,5 pour 1 [50], ce qui demeure favorable si l’on compare ce taux à celui qui prévaut sur le marché du travail (1,25 pour 1 en 2000).
Fidélisation et reconversion
Les armées sont dans l’obligation de renouveler le bas de leurs pyramides des âges : on est sans doute un moins bon fantassin à 40 ans qu’à 20 ou 25. En outre, il est impossible d’assurer à toutes les recrues du rang une promotion continue, c’est-à-dire une carrière. Le recrutement est donc une préoccupation incontournable. Toutefois, contre ses déficits possibles ou avérés, une parade existe, qui consiste à fidéliser le personnel : à éviter l’attrition en cours de premier contrat, et à susciter les rengagements pour des contrats ultérieurs.
L’attrition est un phénomène redoutable. Nombre de recrues optent pour un départ précoce, soit parce qu’elles sont déçues, qu’elles échouent (ou se blessent) lors de la formation initiale, ou que leur situation familiale a changé. Dans ce cas, l’intérêt des armées n’est guère d’obliger l’intéressé à aller jusqu’au bout de son contrat. Il arrive de même que l’institution décide de se défaire d’une recrue dont l’attitude ou les résultats ne laissent pas augurer une adaptation satisfaisante au milieu. Il y a, en somme, droit à l’erreur des deux côtés. Le problème est que ces défections alimentent les déficits, et créent des surcoûts, notamment de formation. L’incidence du phénomène est loin d’être négligeable : les États-Unis ont connu des pointes à 35 % dans les plus mauvais moments, mais sont revenus à des taux modérés aujourd’hui (12 % dans l’armée de terre). La Grande-Bretagne avouait en 2000 un taux global de 28 %. La France, avec moins de 15 %, semble pour le moment à l’abri de tels excès. L’étude qui tenterait d’interpréter ces différences reste à faire.
Les rengagements sont tout aussi importants [51]. Ils sont positivement influencés par la perspective de primes à la signature, d’un accès ultérieur au statut de carrière là où il existe, d’une retraite à jouissance immédiate au-delà d’un seuil d’ancienneté de service (15 ans pour le rang et les sous-officiers en France, 20 ans aux États-Unis, 22 ans outre-Manche), d’avantages consentis pour la reconversion civile, ou de pécules de départ, eux aussi soumis à condition d’ancienneté. En France, même s’il est impossible de garantir à tous qu’ils iront jusqu’à la limite d’âge de leur grade, la culture de service public privilégie la stabilité dans l’emploi. Des taux élevés de rengagement à l’issue du premier contrat (plus de 70 % aujourd’hui dans l’armée de terre, par exemple) le confirment. Il est plus difficile de retenir les militaires anglosaxons, au statut moins protecteur, et plus habitués à la mobilité (taux de premier rengagement actuel : de 35 à 55 %).
Les raisons des refus de rengagement tiennent souvent aux conditions d’exercice, aux pressions familiales, et à l’attrait de secondes carrières civiles. Il est notamment malaisé de retenir les pilotes, le personnel médical, les techniciens de presque toutes spécialités lorsque le marché de l’emploi s’y prête. Avec des turn-overs annuels de l’ordre de 10 à 15 %, les armées sont des organisations publiques beaucoup plus mobiles que la moyenne.
L’aide à la reconversion, dont on se souciait peu jusque-là, est désormais une obligation. Rien ne déprime plus la conservation des effectifs, ou même (par un effet de rétroaction) le recrutement initial, que le spectacle ou la rumeur d’un chômage élevé affectant les militaires ayant quitté le service [52]. Cette aide prend généralement la forme d’un congé terminal rémunéré, ou d’une formation à temps partiel étalée sur toute la durée d’un contrat. De la même façon, les armées se préoccupent aujourd’hui de favoriser l’emploi du conjoint et l’éducation des enfants. L’ensemble de ces mesures, et d’autres, s’intègrent dans un « pacte social » (États-Unis), ou une « Policy for People », reconnus d’importance stratégique et inscrits en bonne place dans le document précisant la politique de défense (Royaume-Uni). La France est encore en retrait sur ce point, mais on peut penser qu’elle en viendra à des mesures de ce genre pour les mêmes raisons.
Aspects institutionnels
Toutes les tendances nées de la professionnalisation ne s’expriment pas en termes de structure, de flux ou de mesures tendant à les réguler. Certaines affectent qualitativement les rapports sociaux, les normes de rôle, et donc les valeurs et les représentations cognitives qui les sous-tendent. Ces tendances divergent puissamment quant à leurs effets.
Dans une première catégorie, on peut ranger les traits qui poussent dans le sens d’un style de vie et de rapports plus typé et/ou d’un durcissement de l’identité ; dans une seconde, ceux qui, au contraire, tendent à rapprocher les militaires professionnels de leurs compatriotes.
Il fait peu de doute, pour commencer, que les armées professionnelles attirent et favorisent des profils de personnalité adaptés à l’image collective de soi qui prévaut en leur sein. L’autosélection des candidats à l’engagement produit un recrutement moins représentatif que ne l’était celui des appelés. Le filtre de la sélection par l’institution influe souvent pour partie – c’est une pratique ouverte dans l’armée de terre britannique – dans le sens de la conformité à un gabarit culturel. Le recentrage, déjà mentionné, sur les fonctions que seuls les militaires peuvent assumer, c’est-à-dire sur le cœur du métier, ne peut que renforcer ces effets identitaires. Les unités ou spécialités tournées vers le combat sont particulièrement exposées à de tels effets.
En outre, le risque existe qu’un recrutement du rang excentré vers le bas en termes de niveau scolaire ou de résultats aux tests, combiné avec un corps des officiers au profil plus élitaire, engendre, du fait de distances sociales plus grandes, un exercice plus autoritaire de la discipline et du commandement [53], plaçant les armées plus en marge de la société environnante que ce n’était le cas auparavant (et amorçant par là un cercle vicieux redoutable).
Il convient cependant de nuancer très vite le propos, car les armées sont diverses. L’armée de l’air française, par exemple, cultive depuis longtemps une identité qui est plus technique que militaire ; il peut en aller de même, dans une moindre mesure, de la marine, et de certains secteurs de l’armée de terre. Par ailleurs, les effets d’inbreeding culturel sont contrariés par la nécessité, inégalement répartie mais globalement croissante sur le long terme, de qualifications scolaires et techniques qui obligent à aller chercher au-delà de l’étroite frange de la population jeune spontanément attirée par la chose militaire. Cette exigence de « qualité » est un puissant facteur de recentrage du recrutement, comme on le voit aux États-Unis ; elle évite les dérives autoritaires du style de commandement. Il y a là en quelque sorte un mécanisme de stabilisation automatique : un profil trop typé des recrutés, inadapté à un grand nombre de fonctions, risque de déprimer les candidatures de bon niveau dont on a besoin, obligeant les recruteurs à corriger le tir avant que l’image externe n’en pâtisse et ne devienne difficile à redresser. Si bien que ce durcissement possible a toutes les chances de n’affecter que certains secteurs et, plutôt que de produire des effets uniformes, de souligner la diversité identitaire des armées (que seuls transcendent la mission globale et le statut général commun).
Le second facteur possible de durcissement, la fréquence des missions, est lié au contexte stratégique. On observe depuis une décennie un « tempo opérationnel » soutenu, et des missions qui se situent désormais sur des théâtres assez éloignés du territoire national. Le contraste est saisissant avec les dernières décennies de la guerre froide, marquées par une pénurie d’action due à la stratégie de dissuasion. On parle de « suractivité », et il arrive que le temps passé hors du pays se mesure en mois au cours d’une même année, qui s’ajoutent aux séparations familiales « ordinaires », pour cause de manœuvres ou de stages, conséquence du principe de disponibilité qui singularise fortement les militaires. Les chiffres fournis par l’armée britannique sont de cinq mois d’éloignement en moyenne par an. Là encore, les variations par rapport à la moyenne sont substantielles : les marins sont plus longtemps absents que les aviateurs, dont il n’est pas rare qu’ils puissent rentrer chez eux après une mission à l’étranger entamée le jour même.
La conclusion à en tirer est la même : le retour à une stratégie d’action renforce les disparités de style de vie. Mais il est certain que cette recrudescence de l’action, l’éloignement physique qu’elle entraîne, et la mise en pratique fréquente du principe de disponibilité sont de nature à renforcer le sentiment d’exercer un métier à part. Il se trouve aussi que certaines missions, d’interposition, d’assistance humanitaire, ou s’apparentant à des services publics, valent aux militaires une légitimité, et donc un prestige, qu’ils n’avaient pas connus depuis longtemps. Cette donnée les incline à cultiver leur identité plus qu’à la relativiser : on y reviendra.
Mais, précisément, et nous en venons ici à la seconde catégorie de facteurs, ces missions sont le plus souvent éloignées de la guerre classique [54]. Celles qui s’en approchent utilisent des frappes aériennes à distance, des forces spéciales, une technologie très coûteuse et des troupes locales que l’on charge souvent de nettoyer le terrain, plutôt que la recherche du contact et la combinaison de méthodes classiques (choc, feu). Dans tous les cas, le souci de minimiser les pertes amies (et, dans une moindre mesure, ennemies) occupe une grande place. Le paradoxe, étant donné la puissance de feu disponible, veut que ces pertes soient statistiquement basses, voire très basses par rapport à ce qu’elles étaient il y a encore un demi-siècle ou moins. Lorsque de telles pertes interviennent, elles sont pour une part non négligeable le fait d’erreurs tragiques contre son propre camp [55], que la technologie ne parvient guère à empêcher. Lorsqu’il y a combat, l’autre paradoxe réside dans un nombre de pertes civiles plus élevé que celui des militaires tués ou blessés : les seconds sont protégés et entraînés, les premiers, qui ne le sont pas, sont beaucoup plus vulnérables aux « dommages collatéraux ». La rationalisation est telle que l’on peut s’interroger sur le sort de la dimension héroïque (Luttwak, 1995), jusque-là au cœur de l’identité militaire – bien que la pudeur exige que l’on n’en parle qu’au passé.
Les missions les plus fréquentes depuis 1991 sont dites « en faveur de la paix » (peace support). Elles s’étagent, en fonction du degré de force utilisé, du maintien à l’imposition en passant par le rétablissement de la paix. En dehors des actions en tant que force tierce pacificatrice, elles se caractérisent par une préparation active du retour au calme, qui voit les militaires négocier avec les belligérants, reconstruire des ponts, des réseaux d’adduction d’eau, d’électricité, de gaz, organiser et surveiller des élections ou des marchés, ouvrir des dispensaires, des écoles ou des stations de radio, remettre en marche les administrations, arrêter des criminels et maintenir l’ordre. Une telle multifonctionnalité, qui n’est pas sans rappeler l’action qui était la leur à l’époque coloniale, les éloigne de leur image de soi classique. La dimension politique de l’action, réservée jusque-là aux échelons les plus élevés, se trouve beaucoup plus largement diffusée vers le terrain, au travers des contacts avec les populations autochtones et leurs représentants, avec les autres contingents nationaux présents sur le même théâtre d’opérations, et avec l’institution internationale qui mandate l’intervention (Onu), ou en assume la responsabilité (Otan, OSCE [Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe], UE, etc.). De telles opérations sont en effet le plus souvent multinationales [56], pour des raisons de légitimité internationale, et de partage des coûts. La dimension politique est présente comme considération à prendre en compte de manière permanente sur le terrain en raison de la présence et des libres mouvements de journalistes, notamment de télévision, qui depuis l’apparition de satellites de télédiffusion sont en mesure de relayer en direct et dans le monde entier tout incident qui leur semble digne d’intérêt. L’impact possible sur les opinions nationales et internationale est de nature à influer sur le cours politique des choses au niveau le plus élevé. Avec des temps de réaction sensiblement écourtés, le traitement de tels incidents dépend aujourd’hui en grande partie de la capacité d’analyse de situation en termes politico-militaires des jeunes officiers, voire (lorsqu’ils sont isolés) de sous-officiers. Il en va de même du droit « ordinaire » (autre que le droit des conflits armés), souvent mis entre parenthèses en temps de guerre, mais qui dans ce genre de missions s’applique en permanence, et constitue une source de complexité parfois considérable [57].
De là découlent un besoin de formation générale renforcée [58], signalant un éventail plus large de compétences « civiles » à cultiver, et un glissement de l’identité parfois mal toléré, notamment par les armées dont la culture n’a pas été marquée par une phase coloniale : les Britanniques et les Français s’adaptent généralement mieux à ces « missions autres que la guerre » que les Américains, lesquels affirment souvent que des soldats ne sont pas faits pour cela. La synthèse est cependant rendue possible par une doctrine qui fait subsister la préparation à l’action guerrière comme clé de voûte d’une formation que l’on peut ensuite adapter aux spécificités de ces missions nouvelles. La justification ultime tient dans la « réversibilité », c’est-à-dire la possibilité d’un retour inopiné du combat et des pertes [59], tout comme dans l’argument plus que plausible selon lequel il est plus facile d’adapter à l’usage retenu de la force des soldats entraînés à son usage systématique, que de faire l’inverse.
De telles missions ne peuvent être légitimées par la seule tradition ou le simple sentiment patriotique, comme du temps où le sanctuaire national était menacé. Elles donnent lieu à production et gestion de sens, dans lesquelles le rôle des jeunes cadres de terrain au contact direct de la troupe se trouve encore accru. L’institution se sent obligée de les guider en codifiant les sens possibles à donner à l’action, dans des publications internes à valeur réglementaire (Principes et fondements de l’exercice du métier des armes dans l’armée de terre, 1999 ; Values and standards of the British army, 2000) qui font appel à un patriotisme sublimé, à des valeurs universalistes, à l’excellence dans la maîtrise de la complexité, et au souci (qui transparaît dans des formules faisant du soldat en opérations extérieures « l’ambassadeur de la France ») de l’image publique nationale et internationale.
Un autre aspect important des tendances nées de la professionnalisation réside dans l’émergence soudaine de logiques économiques largement absentes des armées à base de conscription autrefois. Dans ces armées, en effet, on comptait peu (et lorsque l’on comptait, les calculs portaient essentiellement sur les ressources matérielles). La main-d&r