2003
Revue française de sociologie
L’officier dans la société française : l’héritage de la Troisième République
Jean Boulègue
Université Paris I – Panthéon-Sorbonne 12, place du Panthéon – 75231 Paris cedex 05
Le nationalisme, qui atteignit son apogée en France sous la Troisième République, a
sacralisé l’armée au nom d’un « lien mystique » avec la nation. Instauré à la même époque,
le service militaire, en faisant passer par les rangs de l’armée l’ensemble de la population
masculine, a suscité la théorie du « rôle social » de l’officier. L’officier était donc au centre
de la société, quoique tenu par la légalité républicaine à une stricte neutralité politique.
Cependant, en cas de défaillance, réelle ou supposée, du pouvoir civil, il était porteur, pour
une partie des Français, d’une légitimité virtuelle. Cette éventualité s’est produite en 1940 et
lors de la guerre d’Algérie. Le lien mystique et le rôle social ont alors été invoqués pour
autoriser des militaires à parler au nom de la nation. Ce rapport armée-société est devenu
caduc sous l’effet des transformations de la société, jusqu’à ce que l’abandon de la conscription y mette officiellement un terme.
Nationalism which reached its peak in France in the Third Republic, made the army sacred
becauseofa«mystical link»withthenation. Introducedatthesame period, the militaryservice,
by passing the whole of the male population through army ranks, gave rise to the theory of the
officer’s «social role». Thus the officer was at the centre of society, yet obliged by republican
legality to respect strict political neutrality. However, in case of a failing, whether real or
supposed, of civil power, he became, for a part of French citizens, the representative of virtual
legitimacy. Thiswasthesitutationin 1940andduringtheAlgerianwar. Themysticallinkandthe
social role were both put forward to authorize the military to speak on behalf of the nation. This
army-society relationship became obsolete due to the transformations in society and disappeared
altogether when compulsory enlistment was abandoned.
Der Nationalismus, der seinen Höhepunkt in Frankreich unter der dritten Republik erreichte,
hat dieArmeeaufgrundeiner«mystischenBindung»mitder Nationsakralisiert. Zur selbenZeit
wurde der Wehrdienst eingeführt, mit dem die gesamte männliche Bevölkerung die Rangstufen
der Armeedurchliefunddersomit dieTheorie« der sozialenRolle »desOffiziers hervorbrachte.
Der Offizier stand daher im Zentrum der Gesellschaft, obwohl durch die republikanische Legalität an eine strikte politische Neutralität gehalten. Im Falle eines tatsächlichen oder vermuteten
VersagensderZivilmacht warerjedochfüreinenTeilderFranzosenTräger einer virtuellenLegitimität. Dieser Fall lag im Jahre 1940 und im Algerienkrieg vor. Die mystische Bindung und die
sozialeRollewurdendamals geltendgemacht,umdem Militärzuerlauben,imNamenderNation
zu sprechen. Diese Beziehung Armee-Gesellschaft ist durch die Umwandlungen der Gesellschaft
weggefallen, bis die Abschaffung des Wehrdienstes ihr schließlich offiziell ein Ende setzt.
ElnacionalismoquedurantelaTerceraRepública, alcanzóenFranciasuesplendorennombre
de un « lazo místico » a consagrado al ejército con la nación. El servicio militar instaurado en la
misma época, haciendo pasar por los rangos de la armada al conjunto de la población masculina,
asuscitadola teoría del « rol social »del oficial. Aunque comprometidopor la legalidad republicana a una estricta neutralidad política el oficial en consecuencia estaba en el centro de la
sociedad. Sin embargo en caso de un debilitamiento, real o supuesto, del poder civil, para una
parte de los franceses el era el portador de una virtual legitimidad. Esta eventualidad se produce
en 1940al momento de laguerrade Argelia. Entonces el lazo místicoy el rol social fueron invocados para autorizar a los militares a expresarse en nombre de la nación. Bajo el efecto de las
transformaciones de la sociedad, esa relación ejército-sociedad se vuelve caduca, hasta el abandono de la conscripción, poniéndola oficialmente termino.
Après l’annonce, en février 1996, de la décision présidentielle de
suspendre le service militaire obligatoire, la plupart des commentateurs ont
souligné le rôle, peu contestable en effet, qu’avait joué la conscription dans la
formation de l’État-nation, particulièrement en France. Beaucoup se sont
interrogés sur la façon dont la société française pourrait ressentir la fin d’une
« tradition profondément ancrée dans la conscience collective »
[1]. Certains
y ont vu, avec Bernard Paqueteau, la mise en cause de « toute une manière de
se sentir français » (1996, p. 165). Pourtant lui-même constatait que l’opinion,
dans son ensemble, avait accueilli cet événement avec une remarquable indifférence. Il semble, en revanche, que les militaires s’en soient beaucoup plus
émus. Le général Mercier, chef d’état-major de l’armée de terre, écrivait :
« Dans une grande majorité, les cadres de l’armée de terre étaient très attachés
à la conscription. Aussi la professionnalisation a-t-elle été une véritable révolution culturelle [...] »
[2].
Le Centre des hautes études militaires a approfondi cette interrogation en
proposant aux officiers stagiaires, en mars 2001, des journées d’étude et de
réflexion sur ce que sera à partir de maintenant la place des militaires dans la
société. La redéfinition de cette place était mise en rapport avec la fin de la
conscription et aussi avec l’évolution du contexte international, notamment
l’entrée dans une phase décisive de la construction européenne. Avec la perspective d’une supranationalité et d’une défense européenne intégrée, on
retrouve, par un autre biais, la remise en cause de l’État-nation, du moins dans
sa forme actuelle.
Ainsi se trouve esquissé ce qui, en effet, vient de prendre fin : un rapport
entre l’armée et la société globale, entre le militaire et le civil, référé à une
certaine représentation, exclusive et passionnée, de la nation, et vécu en
grande partie à travers la conscription. On peut le considérer comme un héritage de la Troisième République (mais la référence au Premier Empire et le
legs de ce régime y ont aussi contribué) car c’est elle qui a instauré (ou réinstauré) le service militaire, à partir de 1872, l’a progressivement rendu
universel par une série de lois, entre cette date et 1905, et l’a intégré dans le
vécu collectif au point d’en faire une « tradition républicaine » (Roynette,
2000). C’est aussi à cette période que le nationalisme français connut son
apogée, à travers la majorité des familles politiques (Girardet, 1966).
Le rapport civils-militaires tel qu’il s’est élaboré dans ce contexte institutionnel et idéologique, c’est-à-dire entre la défaite de 1870 et la guerre de
1914-1918, s’est prolongé, dans les mentalités comme dans les institutions,
jusqu’aux années soixante. En effet, la défaite de 1940 n’en a pas marqué le
terme, suscitant au contraire, paradoxalement, une dérive militariste. Il a fallu
attendre la guerre d’Algérie pour que soit mise en cause la place de l’armée.
Mais cela fut surtout, plus fondamentalement, le fait des transformations de la
société française dans les quatre dernières décennies du XX e siècle. Les
mentalités évoluèrent alors plus vite que les institutions et lorsque le service
militaire, principal support institutionnel de ce rapport civils-militaires, a été
suspendu, il apparaissait déjà archaïque. La faiblesse des réactions a montré
que cette tradition républicaine appartenait désormais à un monde révolu,
comme l’a bien exprimé (tout en le regrettant) Bernard Paqueteau : « Comment
interroger un discours éteint, une conscience effacée ? » (1996, p. 165).
Pour y répondre, il ne s’agira donc pas ici de faire un historique de la politique militaire de la France, mais de reconstituer un idéal-type. Il faudra identifier, cerner, restituer la cohérence de tout un ensemble de dispositifs
institutionnels, de fonctions, de prérogatives, ainsi que de représentations, de
comportements et de discours qui définissaient le personnage de l’officier, tel
qu’il fut modelé, principalement, sous la Troisième République, dans ses
rapports avec ses compatriotes civils.
Le sacré national et l’officier
Que ce soit un régime républicain qui ait scellé un certain type de rapport
armée-nation n’implique pas que celui-ci soit parfaitement conforme aux
normes démocratiques. La place de l’armée, et en conséquence du corps des
officiers, dans les représentations que la nation s’est données d’elle-même au
cours de cette période, fait apparaître un décalage entre le légalisme républicain, qui n’accorde d’autre place à l’armée que d’être un instrument au
service du pouvoir civil, et une réalité plus complexe. Le discours qui se
tenait sur elle, de façon habituelle au point d’en devenir banal, la parait d’une
qualité morale, d’une dignité qui la plaçait très au-dessus des autres corps de
l’État et que seul le clergé, pour les catholiques, parvenait à égaler. Ce
discours a été analysé par l’historien américain Philip Bankwitz (1967) qui en
résume ainsi la portée : « À partir de là, il n’y a qu’un pas pour prétendre que
l’armée est le véhicule historique du contenu intime, des valeurs spirituelles
de la nation elle-même. »
[3]. Cette exaltation de l’armée était portée par le
nationalisme de l’époque dont le caractère guerrier s’inscrivait dans un
contexte de relations internationales très marqué par la guerre, qu’il s’agisse
de la confrontation franco-allemande ou de l’expansion coloniale
[4]. Dans
d’autres pays, notamment en Europe de l’Est, le nationalisme eut un caractère
plus culturel.
Autant que par des discours, l’armée était mise à l’honneur, de la façon la
plus officielle, par des cérémonies et des rituels que les États-nations ont
élaborés au cours du XIX e siècle et qui constituent un véritable culte que la
sociologie désigne comme une « religion civile » ou « séculière » (Rivière,
1988)
[5]. Déroulède l’avait déjà identifié : « Le patriotisme, qui est aussi une
religion, a ses symboles et ses rites, comme il a ses apôtres et ses
martyrs. »
[6]. En France, plus que dans la plupart des autres pays, on a
attribué à l’armée un rôle de premier plan dans ces manifestations. Ainsi, lors
de la fête du 14 juillet, l’espace cérémoniel est organisé autour d’un monumentsymbole à caractère militaire (proclamé tel par son appellation, les noms
des généraux gravés sur ses arcades, puis par la qualité de l’anonyme enseveli
sous sa voûte) et c’est l’armée qui assume la célébration du rituel dans le
déroulement duquel elle présente le drapeau et exécute l’hymne national. Si le
pouvoir civil reste désigné dans sa primauté politique (la tribune officielle),
l’armée est investie d’une fonction cultuelle, d’une sacralité que lui confère la
détention des symboles nationaux. Ce rôle devient encore plus significatif si
l’on compare les cérémonies de la première fête nationale, qui eut lieu en
1880, et de la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, avec laquelle elle
prétendait renouer. En 1790 une messe fut célébrée sur l’autel de la patrie, en
1880 le cérémonial militaire lui fut substitué.
L’objet du culte national était une France essentialisée (« Gloire à notre
France éternelle », disait un célèbre poème de Victor Hugo appris dans les
écoles), inchangée depuis les Gaulois. Elle était souvent personnifiée, représentée par une allégorie en laquelle se confondaient les images de la Nation et
de la Patrie, celle de la collectivité et celle du territoire. L’allégorie de la
République tendait souvent à se confondre avec elle, mais alors la France
englobait la République comme étant son incarnation la plus récente. Le culte
national s’adressait à la France au-delà de la forme républicaine du régime.
Les symboles, les traditions et la mémoire historique propres à l’armée se
réfèrent à la Nation et à la Patrie plus qu’à la République. Selon un rapport de
l’École supérieure de guerre (ESG), le cérémonial militaire a pour fonction de
faire comprendre au soldat « la nature presque mystique des solidarités qui, à
travers le régiment et l’Armée, le relient à la Patrie »
[7]. En revanche, l’allégorie de la République, dont Maurice Agulhon (1979) a montré combien elle
accompagna la formation d’une culture politique démocratique en France, est
presque absente des enceintes militaires. L’École de Saint-Cyr illustre ce
dédain à l’extrême : depuis 1905, le « temps saint-cyrien » est compté à partir
de l’année de la victoire d’Austerlitz
[8]. Il est certes compréhensible que
cette école ait fait de Napoléon son héros tutélaire puisqu’il en fut le fondateur, mais le prendre pour référence dans le comput du temps excède les
normes habituelles de l’hommage.
Comme la « Nation », l’« Armée » était essentialisée, pourvue d’un être et
d’un agir collectifs. Un lien souvent qualifié de « mystique » dans la terminologie propre à ces discours était supposé les unir. La seconde était présentée
comme la « prêtresse » de la première. Au nom de l’armée, le corps des officiers se trouvait donc installé dans le rôle d’un clergé et souvent, en effet, une
littérature édifiante mettait sur le même plan le prêtre et l’officier.
Le « rôle social » de l’officier
Théoriquement, le service militaire pouvait se définir, à l’égal de l’impôt,
comme une contribution aux exigences de l’intérêt général. Le discours officiel qui s’y attachait était régi par la rhétorique du citoyen-soldat. Mais les
représentations collectives, à l’époque même où il était le plus populaire, en
donnaient une toute autre image. La chanson, le théâtre, le cinéma, comme
toutes sortes de plaisanteries convenues, présentaient le « troufion », le
« bidasse » comme un personnage souvent ridicule, parfois abêti, toujours
passif
[9]. Cette distorsion ne faisait que refléter celle qui existe entre les
règles d’une société démocratique et les réalités de la société militaire, particulièrement quand celles-ci ne sont pas subies volontairement. Les procédés
de dressage corporel, les punitions privatives de liberté, l’absence de contre-pouvoirs, la symbolique des rapports hiérarchiques composent un ensemble
auprès duquel l’idéal du citoyen-soldat s’avérait bien précaire. Il achève de
s’effondrer si l’on prend en compte les punitions non réglementaires, principalement sous forme d’humiliations physiques, parfois de coups, fréquemment pratiquées par les sous-officiers et tolérées par les officiers
[10].
L’attachement de la société française à la conscription, au moins jusqu’à la
guerre d’Algérie, n’est pas pour autant niable, mais elle fut vécue comme
initiatique et patriotique bien plus que comme civique
[11].
Cela nous autorise à formuler différemment ce qui se jouait, à la faveur de
la conscription, dans le rapport armée-nation. Le temps du service militaire
était, à certains égards du moins, une domination du militaire, plus exactement de l’officier, sur le civil devenu soldat, dans des formes qui se situaient
hors des normes de la société civile. Et à travers l’appelé, du fait de
l’« universalité » de la conscription, l’impact de cette domination, comme
l’écrit François Gresle, touchait l’ensemble de la société : « Au bout du
compte, le mouvement d’idées en faveur d’une armée citoyenne, suscité par la
classe politique et repris par l’état-major, aboutit à l’imposition d’un “régime
militaire” temporaire auquel fut soumis l’ensemble de la population masculine. » (1997, p. 6). Sans insister sur les formes de ce pouvoir, Lyautey (1984,
p. 16) avait saisi combien l’extension de son champ d’application allait valoriser ce qu’il a défini, dans un texte fondamental, comme le rôle social de
l’officier : « Depuis l’application intégrale du service obligatoire, c’est-à-dire
hier, c’est, de vingt à vingt-trois ans, toute la nation, sans exception, qui passe
entre ses mains ; nul n’y échappe. Il ne s’agit plus de tel ou tel groupe de
travailleurs ; tous, ouvriers de la main et de la pensée, lettrés ou ignorants,
propriétaires ou laboureurs, reçoivent, pendant une période de leur vie,
l’empreinte d’un lieutenant, d’un capitaine, d’un colonel. »
[12]. Plus loin, il
écrit que l’officier est devenu « l’éducateur national » (ibid., p. 37). Mais il ne
fait pas pour autant de rapprochement avec l’école. À l’époque, il aurait pu le
faire avec l’enseignement primaire, le seul généralisé, mais l’école, surtout
primaire, accueille des enfants alors que la caserne incorporait de jeunes
adultes, déjà entrés ou sur le point d’entrer dans la vie professionnelle. On
peut remarquer à quel point il insiste sur la caractérisation socio-profession-nelle de la population soumise à l’autorité de l’officier : il veut y voir un
échantillon représentatif de la société entière.
Quant à l’empreinte ou à l’action éducative, elles s’inscrivaient dans un
style de commandement et un contexte de rapports humains dont il fait l’éloge
dans le même ouvrage : « Il suffit d’avoir été mêlé plus intimement, par la
force des circonstances, à ces braves gens, aux grandes manœuvres, en
colonne, au bivouac, pour savoir quelle capacité de dévouement ils renferment, de quelle sollicitude affectueuse ils entourent l’officier qui a gagné leur
confiance... » (ibid., p. 26). Sa critique du formalisme et des excès de la discipline, ainsi que l’ouverture d’esprit de Lyautey, ont souvent masqué ce que
son modèle de commandement avait de « féodal », comme l’a bien relevé
Jean Planchais (1961). Cette morale paternaliste, exaltant, avec de fortes
connotations affectives, le charisme du chef et la fidélité du soldat, a été abondamment illustrée par la littérature militaire et l’on pouvait encore lire, il y a
peu, que le chef doit être « le genre d’homme avec qui on se ferait tuer sans
discuter, presque par plaisir »
[13], ou encore que le commandement doit
réaliser « cette fusion du chef et de ses gens, opérée par une intelligence
pénétrée d’amour »
[14]. Elle n’est pas apparue avec la conscription, et la
sociologie militaire l’a tout aussi bien identifiée dans les armées professionnelles
[15], mais elle trouva dans les troupes de conscription un champ
propice à son développement et particulièrement valorisant pour l’officier à
qui il revenait de « conquérir » des subordonnés qui n’étaient pas nécessairement acquis à leur condition, de les amener à entrer dans une relation de
dépendance consentie. Cette condition fut pleinement réalisée après 1905 et
les idées de Lyautey sur le rôle de l’officier devinrent alors la doctrine quasi-officielle de l’armée française à l’égard des appelés. Autre chose est de savoir
quel fut l’impact de ces théories mais, comme l’écrit Olivier Forcade : « La
réalité de ce rôle peut être débattue, mais la rhétorique et l’imaginaire militaires ne font pas de doute à son sujet. » (1999, p. 24).
Les rapports des officiers avec leurs compatriotes, l’expérience qu’ils
avaient de la société civile, passaient pour une part à travers le prisme de ces
données. C’était la situation la plus avantageuse pour eux, aussi beaucoup
avaient-ils tendance à la considérer comme la seule authentique. Ainsi
s’explique cette opinion fréquente en milieu militaire, et généralement livrée
en toute bonne conscience, qui présentait le service militaire comme le meilleur vecteur, sinon le seul, d’un contact entre les officiers et les civils
[16]. À
l’évidence d’autres occasions de contact et d’une mutuelle connaissance existent, multiples et diverses, comme pour d’autres professions, mais cet argument les ignorait au profit d’un seul cas de figure : celui dans lequel les civils
se trouvaient sous les ordres des officiers. C’était là l’aveu naïf d’une conception inégalitaire du rapport militaires-civils, à l’opposé de la théorie civique
de la conscription.
L’empreinte sur la sociabilité
La société civile, elle aussi, subissait, et acceptait dans une large mesure,
l’impact des rapports hiérarchiques instaurés dans les casernes. Selon le vœu
de Lyautey, l’« empreinte » subsistait, pour beaucoup du moins, au-delà du
temps du service militaire. Elle se manifestait par des attitudes et des comportements de respect à l’égard des officiers. Par exemple, Pierre Sorlin indique
qu’à la fin du XIX e siècle, dans les villes de garnison, les hommes s’effaçaient
devant les officiers (1969, p. 96).
Le plus généralisé de ces usages, quasiment formalisé dans les rituels de
sociabilité, est celui qui s’est établi, pour les hommes, de s’adresser aux officiers dans les mêmes termes que leurs subordonnés. On observera d’abord que
le possessif était fréquemment utilisé jusqu’au XIX e siècle pour introduire une
connotation affective dans les appellations, aussi bien de supérieur à inférieur
que l’inverse (« mon brave », « notre maître »), ce qui convient bien à l’esprit
des rapports hiérarchiques dans l’armée. Le règlement militaire en impose
l’emploi aux inférieurs lorsqu’ils s’adressent à leurs supérieurs, le possessif
« mon » précédant le grade (alors que dans le cas inverse seul le grade est
employé)
[17]. La pratique s’est étendue aux civils de sexe masculin, de façon
certes non codifiée mais tout de même généralement acceptée, au cours de la
seconde moitié du XIX e siècle.
Les traités de savoir-vivre font bien apparaître le lien entre cet usage et le
service militaire. L’initiatrice du genre, sous sa forme moderne, se bornait à
suggérer (en 1889) : « Dans le cas où vous auriez appartenu à l’armée, il serait
de bon goût d’écrire : “mon capitaine, mon colonel, mon général”. »
[18]. À
cette date, assez peu d’hommes étaient passés par la caserne et il est probable
que l’auteur pensait surtout aux anciens militaires de carrière. Par ailleurs, il
semble qu’elle suggère plutôt une complicité qu’une infériorité. Mais par la
suite, les traités prescrivent à tous les hommes d’employer le possessif pour
s’adresser aux officiers (à partir du grade de commandant), plusieurs font le
lien avec le service militaire et l’on précise parfois que c’est pour cette raison
que les femmes n’ont pas à l’employer : « Tant que les femmes ne seront pas
appelées sous les drapeaux, ceci restera valable. »
[19]. D’autres ouvrages
cependant (de nature, il est vrai, différente) se montrent réticents, ainsi le
« Grévisse » estime qu’« un civil s’adressant à un officier ne met pas, en principe, le mon devant l’appellation du grade », mais il constate qu’« assez
souvent, les hommes d’un niveau social inférieur à celui de l’officier
emploient le mon, particulièrement s’ils ont été militaires »
[20]. Un autre
traité de grammaire récuse absolument cette attitude : « Les civils s’adressant
aux militaires n’ont pas à suivre cette règle, même s’il s’agit d’un grand
personnage. »
[21].
Aux désaccords sur le bien-fondé de l’usage s’ajoutent, pour ceux qui
acceptent de s’y conformer, des différences d’interprétation. Beaucoup n’ont
jamais vu autre chose qu’une simple attitude de courtoisie, quelle qu’en soit
l’origine, là où d’autres perçoivent, qu’ils l’acceptent ou non, une posture
d’infériorité. À l’appui de la première position, on peut noter que l’emploi du
possessif n’est recommandé aux civils qu’à l’égard des officiers supérieurs et
généraux, ce qui se démarque de l’usage militaire. On peut aussi alléguer que
les traités de savoir-vivre ne dispensent pas les militaires d’appeler les civils
par leurs titres et que les officiers s’y conforment volontiers. En ce cas, on ne
peut pas dire qu’un civil se met en posture d’infériorité en disant « mon
colonel » ou « mon général » à un officier qui l’appelle par son titre, par
exemple « monsieur le directeur » ou « monsieur le professeur ». Néanmoins
le rappel du service militaire sonne parfois comme une sujétion, lorsqu’on lit
par exemple : « Les hommes font comme s’ils étaient encore militaires. »
[22]. Parfois aussi, une certaine gêne est perceptible, par exemple
lorsqu’il est suggéré aux civils, s’ils sont « de même niveau social » que
l’officier, d’écrire « mon cher », suivi du grade (comme on écrit « mon cher
monsieur »)
[23], ce qui s’écarte de la formule utilisée par les subordonnés et
la neutralise par la familiarité.
La divergence entre deux conceptions du rapport civils-militaires devient
manifeste sur le chapitre des formules de politesse épistolaires. Certains
traités inscrivent officiers et cadres civils dans un même registre : « On
reprend les nuances à suivre dans la correspondance civile », prescrit l’un
d’eux, pour s’adresser aux officiers, et il donne pour exemple, à l’égard d’un
général, la « considération distinguée »
[24]. Un autre conseille les « sentiments respectueux » (pour les officiers supérieurs et généraux), mais les
attribue tout aussi bien, entre autres, aux professeurs d’université, aux proviseurs et aux inspecteurs d’académie
[25]. D’autres, en revanche, réservent le
« respect » pour les formules destinées aux militaires (à l’exception, éventuellement, de hauts dignitaires civils ou religieux). Gisèle d’Assailly et Jean
Baudry (1951, p. 323) exposent la logique d’un tel traitement : « Un homme
envoie “l’expression de son respect” à un général et ses “sentiments respectueux” aux officiers supérieurs, s’il est lui-même, dans l’active ou dans la
réserve, inférieur en grade. ». En d’autres termes, face à un officier, un individu de sexe masculin se définirait principalement par sa position dans la
hiérarchie militaire, sa position civile s’effaçant en la circonstance. La rédaction de l’ouvrage renvoie à la société de la première moitié du XX e siècle,
mais il a été plusieurs fois réédité et trouve encore des échos dans des
ouvrages récents
[26]. La prégnance de cette conception militariste
[27] de la
société, clairement liée à la conscription, était telle que l’on pouvait encore
lire, en 1987, dans un grand magazine féminin pourtant peu suspect de conservatisme sociétal : « Comme les hommes sont mobilisables, tout gradé est leur
supérieur de fait. »
[28].
Une position symbolique centrale
Rôle social et fonction sacrale se complétaient et se renforçaient réciproquement. Une formule comme « l’Armée incarnation de la Nation » pouvait
aussi bien exprimer la sacralité de l’institution que faire référence à la composition du « contingent » qui lui était confié. L’autorité de l’officier sur le
soldat recevait une aura particulière de l’accomplissement des rituels patriotiques tandis que sa légitimité à les accomplir était confirmée par le pouvoir
qu’on lui confiait sur la nation entière. Le service militaire était tout imprégné
du culte national, avec notamment les cérémonies de « présentation au
drapeau » (« l’Armée est la grande patronne qui nous baptise tous Français »,
écrivait Déroulède)
[29], et en retour le prestige de l’institution et de ses
cadres s’en trouvait grandi. L’officier était à la fois, outre son rôle strictement
militaire, un initiateur à l’âge adulte (on ne reviendra pas ici sur les aspects
initiatiques du service militaire), à la vie sociale et au culte patriotique. Il était
aussi, potentiellement, un juge, dont une loi de 1857 avait précisé et accru les
prérogatives et dont la conscription avait étendu la juridiction.
Les officiers occupaient donc, dans la société française de la IIIe République (et ceci se prolongea jusqu’aux années soixante environ), une position
symbolique centrale, selon l’expression de Bernard Boëne (1999, p. 489).
Jusqu’en 1907, un protocole hérité du régime napoléonien contribuait à
marquer cette position de la façon la plus visible et la plus symbolique qui
soit : le décret du 24 messidor an XII (13 juillet 1802) donnait la préséance
aux autorités militaires sur les autorités civiles, dans les départements, lors
des cérémonies publiques.
Les républicains les plus stricts étaient tiraillés entre leurs sentiments
nationalistes, qu’ils partageaient avec la majorité de la population, et les principes démocratiques au regard desquels la place de l’armée était pour le moins
contestable et virtuellement dangereuse. Le « cantonnement juridique »,
ensemble de mesures qui privaient les militaires en activité de leurs droits
politiques, visait, en principe, à écarter ce danger. Il est évident que les militaires en furent atteints dans leur qualité de citoyens et que beaucoup en
ressentirent une privation, mais la position symbolique de l’officier n’en fut
pas amoindrie. Le sacré n’est pas incompatible, au contraire, avec les interdits. En l’occurrence, la politique « politicienne » passant déjà, aux yeux
d’une partie de l’opinion, comme un lieu de compromission, en être tenu à
l’écart ne pouvait que contribuer un peu plus au prestige de l’armée et de
l’officier. L’extériorité des militaires par rapport à la scène politique pouvait
donc, sur un autre plan, être réinterprétée en termes de supériorité. Un général
a bien exprimé l’ambivalence d’un tel statut : « Il [le militaire] ne votait point.
L’y eût-on autorisé – et c’est ce que l’on fit après la dernière guerre – qu’il ne
se serait point volontiers rendu aux urnes. Au-delà des lois et des réglements
la dignité de son état lui interdisait de se commettre dans ces pitoyables
compétitions. Le mutisme de l’Armée était grandeur plus que servitude. »
[30].
Le décret du gouvernement Clémenceau sur les préséances protocolaires,
en 1907, opérait en revanche sur le plan symbolique : désormais les préfets,
les sénateurs, les députés et les présidents des conseils généraux, dans les
cérémonies publiques de leur département, ont la préséance sur les officiers
généraux et, de plus, ces derniers doivent le salut aux préfets
[31]. Les frictions et les controverses qui avaient précédé le décret, de même que les
protestations qui l’accompagnèrent, montrent qu’un point sensible avait été
touché
[32]. La position symbolique de l’armée était affaiblie. Mais, globalement, demeurait un ensemble de représentations et de rôles qui conservait sa
cohérence et laissait à l’armée et aux officiers une place éminente dans la
société.
Une légitimité politique possible
En temps ordinaire, ce modèle n’interférait pas dans la vie politique et
n’entrait pas en concurrence avec les principes démocratiques (sauf pour ceux
qui, de toutes manières, les récusaient). Mais, dans une situation de crise,
quand une fraction plus importante de l’opinion, tout à fait acquise en temps
ordinaire à la République, ressentait le besoin d’une instance de moralisation
et de recours, l’armée, en tant qu’institution, ou un de ses chefs particulièrement prestigieux pouvaient sembler désignés pour jouer ce rôle, aux yeux non
seulement d’une partie des militaires mais aussi d’un grand nombre de civils.
La position symbolique de l’armée, et à travers elle des officiers, était virtuellement porteuse, pour des circonstances exceptionnelles, d’une légitimité
politique.
Bankwitz (1967) a montré comment le discours traditionnel, banalisé, a pu,
en 1940 et en 1958, prendre une dimension politique et couvrir des comportements contraires à la légalité : « Avec le recul, il est facile de voir qu’à travers
la petite porte des dissertations sur l’identification mystique de l’institution
militaire à la communauté, l’Armée s’engageait à nouveau sur la voie périlleuse la conduisant à un engagement direct dans les affaires politiques de la
nation. »
[33]. Il décrit comment l’idée que la hiérarchie militaire se faisait de
ses prérogatives a pesé sur le débat lorsque le général Weygand et l’étatmajor, soutenus par Pétain, ont imposé l’armistice au gouvernement Reynaud
pour éviter la capitulation de l’armée. Il ne s’est pas attardé, en revanche, sur
ce que révélait l’appel à Pétain. La popularité dont bénéficiait celui-ci avant
1940 s’inscrivait déjà dans cette relation fort peu démocratique qu’une partie
des Français entretenaient avec l’armée et ses chefs
[34]. Le mythe du maréchal reposait à la fois sur le lien qui l’unissait à ses anciens soldats, devenus
« anciens combattants », et sur la sacralité de sa fonction. Son arrivée au
pouvoir fut clairement référée, comme l’a bien vu Jacques Nobécourt, à une
légitimité militaire, largement acceptée par l’opinion civile : « Vichy apparaît
comme la capitale d’un État militaire. Le maréchal Pétain, pour être investi
régulièrement, a dû en passer par les rouages réglementaires et les pièges
constitutionnels. Mais aucun des représentants du peuple qui lui a transmis
tous les pouvoirs n’entend qu’ils soient assumés par un quelconque M. Pétain.
Dans son abstraction, la dignité de maréchal de France sacralise son titulaire. »
[35]. Cette dignité, sans attendre l’interprétation qu’en donna le
régime de Vichy, exprimait bien en effet un lien direct, par-delà les régimes
politiques, entre son titulaire et la nation. Elle reflétait ce « lien mystique », et
la fonction sacrale des officiers, en la personne du premier d’entre eux. Le
premier des « Actes constitutionnels » que celui-ci prit, dès son entrée en
fonction, commençait par « Nous, Philippe Pétain, maréchal de France »
[36].
Quant aux élus qui abandonnèrent leurs pouvoirs entre ses mains, beaucoup
d’entre eux avaient été des républicains sincères et, plutôt que de réduire
purement et simplement leur attitude à une démission (ce qu’elle fut aussi,
certes), on peut y déceler également, et ce n’est pas contradictoire, le sentiment de s’en remettre à une légitimité supérieure à la leur.
La guerre d’Algérie a fait ressurgir la même logique, de façon plus manifeste encore car exprimée collectivement par une partie des officiers, parlant
au nom de l’« Armée », comme il est habituel en ce genre de circonstances.
Raoul Girardet (1960, p. 33) l’a ainsi résumée, après les événements de 1958 :
« Tout semble devoir se passer comme si l’armée s’estimait actuellement
dépositaire sur le plan politique d’une sorte de droit d’arbitrage ou de veto. Ce
droit d’arbitrage ou de veto, elle pense être autorisée à le faire jouer devant
une décision ou une mutation du pouvoir civil qui viendrait immédiatement
menacer ce qui représente à ses yeux les grandes exigences du destin
national. ». On retrouve ici la même hiérarchie entre la légitimité ordinaire,
politique (celle que détenaient les députés qui avaient voté les pleins pouvoirs
à Pétain), et une légitimité supérieure détenue par l’armée pour les circonstances exceptionnelles. Le général Ely, chef d’état-major général, justifia
l’intervention de 1958, proclamant ouvertement la légitimité politique de
l’armée avec cette formule saisissante : « Ainsi, par la voix de l’Armée, la
France proposait... »
[37]. Trois ans plus tard, d’autres généraux mettaient en
application cette rhétorique en invoquant la « mission » de l’armée pour destituer « un gouvernement d’abandon »
[38].
Certes ces événements procèdent d’un enchaînement de causes qui sont à
rechercher dans les insuffisances et les défaillances du pouvoir politique. À la
Libération, la France n’a pas su voir l’évolution du monde et a voulu rétablir
son empire alors que la Grande-Bretagne s’engageait sur la voie de la décolonisation. La guerre d’Indochine en fut la première manifestation et cela ne
servit pas de leçon pour l’Algérie. Au contraire, l’engagement y fut tel que
des pouvoirs étendus furent confiés à l’armée. Enfin, le gouvernement apparut
d’une indécision inquiétante, les perspectives étaient brouillées et un malaise
compréhensible se répandait parmi les officiers
[39]. Toutes les conditions
d’une intervention militaire en politique étaient réalisées. Le propos, ici, n’est
pas de minimiser ni de réévaluer des causes déjà connues mais d’examiner
l’idéologie qui fut déployée en cette conjoncture.
Les discours des acteurs de ces épisodes, lorsqu’ils développent et précisent leur argumentaire, font référence à la fois à la sacralité de l’armée et au
rôle social de l’officier comme fondements de la légitimité qu’ils revendiquent pour leur action. En 1958, le périodique de l’armée recourait à une
métaphore telle que « notre Armée, vestale du culte patriotique » pour
avancer comme une évidence que cette armée ne pouvait rester sans intervenir
[40]. Quant au rôle social, dans ce contexte algérien où les appelés
étaient massivement présents, il sous-tendait un raisonnement métonymique
qui, identifiant le « contingent » à l’ensemble de la société, puis l’armée à cet
ensemble (qu’on le nomme « peuple » ou « nation »), aboutissait à habiliter
les officiers, puisqu’ils ont le commandement de l’armée, à parler et agir au
nom du peuple ou de la nation. Personne n’a plus clairement développé cette
rhétorique, et avec autant d’autorité, que celui qui était alors le chef de
l’armée, se référant à la conscription dans le droit fil du discours lyautéen :
« Nul corps de l’État, par ailleurs, nul organisme ou même nulle assemblée ne
peuvent, comme l’armée aujourd’hui, être démocratique au sens vivant du
terme, posséder caractère plus social et mieux sentir dans sa réalité les grands
besoins de la “chose publique”. Par l’origine de ses cadres, par la présence du
contingent sous les drapeaux, par des expériences comme celle des rappelés
en 1956, par ces campagnes ininterrompues qui rapprochent tant les cadres de
la troupe, l’armée sait qu’elle puise sa sève au cœur même du pays et peut à
juste titre parler du peuple de la France et en connaître les vraies aspirations. »
[41].
On peut remarquer la place que tient, dans le texte du général Ely, le thème
de la connaissance que les officiers auraient du peuple à travers les appelés.
On le retrouve, à la même époque, dans d’autres discours de partisans du rôle
politique de l’armée
[42]. Or c’était déjà, en temps ordinaire et de la façon la
plus banale, un des motifs majeurs de la littérature qui fleurissait autour du
« rôle social ». On voit donc se confirmer ici l’ambiguïté de l’argument selon
lequel le service militaire serait le meilleur vecteur du « lien » et de la
connaissance mutuelle entre militaires et civils
[43]. De même était ambigu
tout un répertoire d’images et d’expressions convenues, d’attitudes et de
rituels qui restaient, ordinairement, sans traduction politique. Les épisodes du
10 juillet 1940, du 13 mai 1958 et du 21 avril 1961 ont été des révélateurs. Il
ne faut pas en conclure que cette ambiance devait produire mécaniquement
des effets politiques. Les théories de Lyautey ne conduisent évidemment pas
nécessairement aux prétentions d’Ely, encore moins au 21 avril 1961. Mais il
faut constater, avec Bankwitz, que ces dérives s’exprimaient dans un registre
alors familier.
« Au début du siècle, alors que la présence, physique, sociale et culturelle
militaire était diffuse et lourde de mémoires vivantes, ses paraîtres symboliques et rituels faisaient partie d’un paysage familier. »
[44] : l’évocation que
fait André Thiéblemont de ce qui était vécu, en ce domaine, au début du
XX e siècle, rend plus sensible le changement qui a suivi. L’abandon du port de
l’uniforme dans la vie courante est un des signes de l’effacement de la
présence militaire au sein de la société civile
[45]. Il s’est produit, en même
temps qu’une démilitarisation de la société, une sorte de laïcisation du personnage de l’officier
[46].
À la base, c’est l’architecture même du rapport armée-société qui s’est
déconstruite. Le déclin du nationalisme a privé l’armée de son idéologie de
référence. Il faut entendre par ce terme, bien au-delà de l’attachement du
citoyen à la polis, une idéologie datée, dont les diverses expressions, de droite
et de gauche, convergeaient, comme l’a écrit Raoul Girardet, pour voir en
l’armée « la manifestation la plus visible et la plus tangible de l’idée de
patrie » (1966, p. 23). Le souci des intérêts ou même de la défense de la
collectivité nationale n’est pas ici en cause ; ce qui n’est plus, c’est la dimension « mystique » dans laquelle s’inscrivait la position symbolique de
l’armée, et en premier lieu sa fonction d’officiante du culte national. Certes
les manifestations du culte national restent toujours en place, mais elles ne
rencontrent plus la même réceptivité. Comme l’écrit François Gresle, « force
est d’admettre que le déclin du culte de la patrie, et peut-être de son vécu,
sensible dans notre vie nationale et festive, a abouti à la désacralisation de
certaines institutions vénérées dans un pays qui, plus que d’autres, avait
accordé du prix au développement d’une religion civile prenant appui sur des
rituels séculiers, au centre desquels se trouvait l’armée » (1997, pp. 114-115).
Parallèlement, le vécu du service militaire et sa perception par l’opinion
évoluaient dans le même sens. Depuis l’acquisition de la force de frappe,
l’utilité proprement militaire de la conscription, contestée par de nombreux
spécialistes, était mise en doute par une partie grandissante de l’opinion. Ses
défenseurs se repliaient le plus souvent sur ses aspects éducatifs ou sociaux,
évoquant aussi bien le traditionnel « brassage social » (qui n’était plus réalisé)
que les avantages, plus modernes, d’une éventuelle formation professionnelle.
Cette dernière perspective rencontrait des attentes assez fortes mais, à trop
insister en ce sens, le service militaire se trouvait promis à une dilution que
semblait amorcer sa redéfinition en « service national »
[47]. Par ailleurs, les
justifications invoquées se trouvaient de plus en plus en porte-à-faux avec
l’égalité des sexes. Le contexte n’était donc pas favorable à l’épanouissement
du rôle social, d’autant plus que la relation paternaliste qui le caractérisait
n’était plus en phase avec les mentalités d’aujourd’hui. Bien avant son
abandon, on pouvait douter de la contribution du service militaire au prestige
de l’officier. Néanmoins il constituait encore, de facto, un pouvoir sur les
civils. La loi du 20 octobre 1997, en mettant un terme à cette situation,
a achevé de défaire, pour l’essentiel, le rapport armée-nation hérité de la
Troisième République et de faire de l’officier un citoyen comme un autre.
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[(1)]
Thomas Ferenczi, « Conscription : la
loi et les mœurs », Le Monde, 31 mars 1996.
[(2)]
Propos recueillis par Jacques Isnard,
Le Monde, 16-17 novembre 1997.
[(3)]
« From this point it is but a step to the
assumption that the army is the historical
carrier of the inner content, of the spiritual
values of the nation itself. » (p. 209).
[(4)]
Cette connotation guerrière du nationalisme, et même plus simplement de la représentation que, pour beaucoup d’entre eux, les
Français se font de leur nation, est encore
sensible dans les discours des députés, lors de
débats parlementaires sur la défense, dans les
dernières décennies, comme l’a montré Vincent
Porteret (2002).
[(5)]
La Marseillaise et le drapeau tricolore
furent déclarés hymne national et emblème
national par la Chambre des députés en 1879 et
1880, lorsque les républicains eurent assuré
leur victoire électorale. Le choix fut alors
nettement politique, mais ces symboles
devinrent de plus en plus nationaux. Le rôle
cérémoniel confié à l’armée y contribua certainement.
[(6)]
Paul Déroulède, dans Le Drapeau,
juillet 1883, cité par Sorlin (1969, p. 252).
[(7)]
ESG, 94
e promotion, Le cérémonial
militaire, 1982.
[(8)]
Dirou et Thiéblemont (1999, pp. 96-98).
[(9)]
Par exemple, la chanson Et tout ça, ça
fait d’excellents Français, créée à la veille de la
Seconde Guerre mondiale et chantée par
Maurice Chevalier, fait l’éloge de l’intégration
d’hommes de toutes opinions dans une même
unité. Mais, si les cadres y sont en effet crédités
d’idées politiques, le « deuxième classe », lui,
se contente de jouer aux courses.
[(10)]
Ces pratiques m’ont été signalées dans
de nombreux entretiens, effectués dans les
années quatre-vingt. Elles n’ont jamais fait
l’objet d’enquêtes systématiques car celles-ci
auraient nécessité l’appui de l’institution qui,
face à « l’extérieur », en niait l’existence ou les
minimisait. Cependant, un document interne,
destiné aux élèves-officiers des écoles de
Coëtquidan (« Cours de bonne exécution du
service militaire », 1982-1983), recensait la
notion d’« atteintes à la dignité » parmi les
principales critiques adressées au service
militaire et détaillait ainsi ces atteintes :
« brimades, humiliations, contraintes injustifiées, procédés rétrogrades et avilissants ». Il
semble que ces procédés aient régressé sensiblement dans les années quatre-vingt-dix.
[(11)]
Dans un éditorial intitulé : « La fin du
soldat-citoyen », la revue L’Histoire (avril
1996,198) estimait que le service militaire
n’avait pas été conforme à cette image républicaine et qu’« il fallut attendre la Résistance
pour découvrir in vivo ce qui peut-être se
rapprochait le plus de l’idéal du soldatcitoyen ».
[(12)]
Ce texte est d’abord paru, en mars
1891, dans la Revue des Deux Mondes, deux
ans après une loi qui marquait une étape
décisive dans l’universalisation de la
conscription, sous le titre « Du rôle social de
l’officier dans le service universel », Lyautey
étant alors capitaine. Il a été réédité en 1935,
soit un an après la mort du maréchal, avec une
préface du général Weygand, et en 1946, avec
une préface du maréchal Juin.
[(13)]
Commandant Serge Longy, « Commander en homme libre », Armées d’aujourd’hui,
1980,35, p. 72.
[(14)]
Lieutenant-colonel Mourey, « Avantpropos », Contacts (numéro spécial sur le
commandement, 1983).
[(15)]
Voir notamment Henderson (1985).
[(16)]
Dans une enquête du Centre d’études
en sciences sociales de la défense, réalisée en
mars 1998 auprès d’officiers stagiaires du
Collège interarmées de Défense, 60,5 % de
ceux-ci pensent que « la professionnalisation
des armées va éloigner l’institution militaire de
la société ».
[(17)]
Plus récemment, le ministère de la
Défense a tenté d’accréditer une autre origine
du possessif : ce serait l’abréviation de
« monsieur le » (Instruction d’application du
règlement dans les armées, 25 octobre 1968).
Cette étymologie linguistiquement peu
convaincante, et démentie par les dictionnaires,
trahit un certain malaise devant la connotation
paternaliste. Un rapport de l’École supérieure
de guerre, en 1974, préconisait la suppression
du possessif. Dans le même esprit, de
nombreux militaires ont maintenant tendance à
introduire la réciprocité dans cet usage. Mais
sur ce point le règlement n’a pas changé.
[(18)]
Staffe (1989). Baronne Staffe est le
nom de plume de Blanche Soyer. La première
édition est de 1889.
[(19)]
Voir Assailly (1967, p. 17).
[(20)]
Voir Grévisse (1993, p. 914).
[(21)]
Voir Colin (1993, p. 355).
[(22)]
Lecherbonnier (1994, p. 21)
[(25)]
Andréani (1995, pp. 61-62).
[(26)]
Pour Hermine de Clermont-Tonnerre :
« Un homme, civil ou militaire, écrira à un
officier : Je vous prie, Mon Colonel (ou Mon
Commandant), d’agréer mes respects » (1996,
p. 103). Il faut cependant préciser que l’auteur
se présente elle-même avec insistance comme
fille d’officier et que le livre est, dans son
ensemble, assez conservateur. Il n’en est pas
moins, en tant que tel, significatif.
[(27)]
Le mot est employé ici conformément
à la définition du dictionnaire Robert :
« prépondérance de l’armée, de l’élément
militaire, dans une société ».
[(28)]
Alix de Saint-André, « Aux armes
citoyennes », Elle, 2167, p. 37.
[(29)]
Cité par Girardet (1966, p. 23).
[(30)]
Le Borgne (1987, p. 30).
[(31)]
Décret relatif aux cérémonies
publiques, préséances, honneurs civils et
militaires, du 16 juin 1907, complété par le
décret du 8 juillet 1908.
[(32)]
Selon Raoul Girardet, le décret a été
accueilli par les officiers comme une atteinte
« à leur prestige et à leur honneur » (Girardet,
1998, p. 195). En effet, des articles indignés ont
paru dans le périodique La France militaire, en
juillet et août 1907.
[(33)]
« In retrospect, it is easy to see that
through the back door of philosophizing over
the mystical identification between the military
institution and the communauty, the Army was
beginning to traverse again the perilous road
leading it to direct involvement in national
political affairs. » (p. 223).
[(34)]
Pour mieux l’ancrer dans la mémoire
nationale, on allait jusqu’à comparer son talent
militaire (assez contestable en réalité) à celui
de Napoléon. Voir Fischer (2002, pp. 144-146).
[(35)]
Nobécourt (1967, t. 1, p. 305). Le
caractère militaire du régime de Vichy a été mis
en évidence par R. Paxton (1966, ch. V :
Liberation in captivity, et ch. VI : Officers as
schoolmasters).
[(36)]
Le gouvernement de Vichy 1940-1942
(1972, annexe II). Voir aussi Lottman (1984,
p. 277).
[(37)]
Ely (1961, annexe III). Ce texte est
d’abord paru sous forme d’article dans la Revue
militaire d’information, août-septembre 1958,277,
pp. 7-14, puis dans Le Figaro et dans Le Bled.
[(38)]
Déclaration du général Challe, sur
Radio-Alger, à 8h45, le 22 avril 1961. Il était
précisé que les responsables de « l’abandon »
seraient déférés devant les tribunaux militaires.
[(39)]
Le livre de Philippe Héduy, Au
lieutenant des Taglaïts (1960), exprime bien ce
désarroi.
[(40)]
Le Bled, 11 juin 1958,11,
« Éditorial ».
[(41)]
Ely (1961, pp. 187-188). L’auteur
d’une telle revendication se présentait pourtant
comme un légaliste et passait généralement
pour tel. On lui sut gré, dans les milieux
démocrates, d’avoir condamné le pustch de
1961 (Ely, 1969). On remarqua moins qu’il
était partisan, avec modération certes, d’une
certaine légitimité politique de l’armée. Sur le
rapport ambigu d’Ely à la politique, voir Comor
(1999).
[(42)]
A. Rouquié en a montré aussi la place
dans le discours de légitimation des dictatures
militaires d’Amérique du Sud, citant à ce sujet
un discours du colonel Peron, le 25 juin 1944 :
« Nous, nous ne parlons pas des travailleurs sur
la base de connaissances théoriques. Nous
recevons vos fils et vos frères. Nous
connaissons vos peines et vos malheurs. Nous
savons comment vivent les hommes de notre
pays. » (1982, p. 132).
[(43)]
Par exemple, quand un capitaine
déclare : « Nous (les officiers) connaissons
peut-être mieux la société que beaucoup de
civils. » (Libération, 22 février 1996, p. 4), il
s’aventure dans un registre qui était celui du
général Ely.
[(44)]
Thiéblemont (1999, p. 205).
[(45)]
On peut le mesurer à ces propos tenus
par un officier, à la veille de l’évolution en
question : « Socialement, que demande
l’officier et à quoi tient-il ? Avant tout au
prestige. Celui-ci trouve son expression
concrète et se traduit de façon voyante par le
port de l’uniforme dont l’officier a la fierté. »
(Kuntz, 1960, p. 147).
[(46)]
On peut comprendre aussi dans cet
esprit la suppression des tribunaux militaires en
temps de paix, le 21 juillet 1982. Le garde des
Sceaux de l’époque, Robert Badinter, l’avait
comparée à la prise d’une « Bastille judiciaire »
(Journal Officiel, Rapport à l’Assemblée
nationale n
o 758, séance du 6-4-1982).
[(47)]
Dans les deux dernières décennies,
chaque fois qu’un sondage comportait les
options du libre choix, du volontariat et de la
forme traditionnelle du service cette dernière ne
ralliait qu’une minorité de partisans. Voir
Thiéblemont (1996, pp. 27-48). Voir aussi
Gresle : « Autrement dit, en dehors des VSL
[volontaires service long] et des appelés appartenant à l’encadrement, on ne trouvait plus
grand monde, parmi les conscrits, pour
défendre le service militaire sous sa forme
actuelle. » (1997, p. 102).