2003
Pourquoi des jeunes s’engagent-ils aujourd’hui dans les armées ?
[*]
Jean-François Léger
Observatoire Social de la Défense 26, boulevard Victor – 00460 Armées
Pourquoi devient-on militaire du rang quand on a vingt ans ? Selon les théories déterministes, l’orientation professionnelle des jeunes dépendrait avant tout des politiques des
firmes et des pratiques des institutions. Pour leur part, les constructivistes estiment que
l’engagement professionnel se fonde sur un processus d’appariement entre représentation de
soi-même et représentation des métiers. Tenter de saisir ce qui conduit un jeune à s’intéresser aux emplois de militaires du rang offre des conditions idéales pour tester cette dernière
position théorique. En effet, l’armée a une image multiple qu’elle fait connaître par voie
publicitaire. On peut donc tester le poids des représentations dans l’intérêt éventuel suscité
par les métiers militaires. Si les représentations interviennent dans le choix d’une activité
professionnelle, on peut faire l’hypothèse que les jeunes s’intéressant aux métiers militaires
subalternes se tournent d’une manière préférentielle vers un type de métier militaire en particulier. C’est précisément ce qui a été constaté au terme d’une enquête menée auprès de
jeunes venus s’informer dans les centres de recrutement des armées.
Why does one become a soldier of the ranks at the age of twenty? According to determinist
theories, the professional guidance of young people depends essentially on the policies of firms
and the practices of institutions. The constructivist theories, however, believe that professional
appointment is based on a process of finding a match between self representation and job representation. By trying to define what makes a young person show an interest in employment in the
military ranks offers an ideal means to test the latter of these two theories. In fact, the army has
numerous faces which are made known to the public through advertizing. It would therefore be
possible to evaluate the weight of these representations in the eventual interest shown for a particular military career. If these representations play a part in the choice of professional activity,
then the hypothesis can be made that young people who show an interest in subordinate military
jobs move in preference towards one type of military career in particular. This is precisely what
was observed following a study on young people’s enquiries in army recruitment centres.
Warum wird man mit zwanzig Mannschaftssoldat ? Nach den deterministischen Theorien
wäredieBerufsorientierungderJugendlichenvorallemvonderPolitikder Unternehmenundvon
derPraxisderInstitutionenabhängig.Ihrerseits glaubendieKonstruktivisten, daßdieBerufswahl
auf einemAnpassungsvorgangzwischender Vorstellung von sichselbst undder Vorstellungvon
den Berufen basiert. Die idealen Bedingungen zur Prüfung dieser theoretischen Position werden
durch den Versuch geliefert, zu erfassen, was einen Jugendlichen dazu veranlaßt, Wert auf einen
Arbeitsplatz als Mannschaftssoldat zu legen. Die Armee bietet freilich ein vielseitiges Bild über
Werbeaktionen. InfolgedessenkannmandasGewicht der Vorstellungentesten, dasimmöglichen
Interesse an Militärberufen liegt. Wenn die Vorstellungen in der Wahl einer Berufstätigkeit eine
Rolle spielen, kann man die Hypothese aufstellen, daß die Jugendlichen, die sich für die untergeordneten Militärberufe interessieren, eine besondere Art des Militärberufs bevorzugen. Gerade
das wurde aufgrund einer bei Jugendlichen durchgeführten Untersuchung festgestellt, die sich in
den Rekrutierzentren der Armeen informieren wollten.
Por qué volverse militar de formación cuando se tiene veinte años? De acuerdo a las teorías
deterministas, la orientaciónprofesional delos jóvenesdependeríaantetodode las políticasde la
razónsocial ydelasprácticas delas instituciones. Por suparte losconstructivistas estimanqueel
compromiso profesional se basa en un proceso de apareamiento entre la representación de si
mismo y la representación de la carrera. Intentar comprender lo que conduce a un joven a interesarse en los empleos de los militares de formación ofrece las condiciones ideales para evaluar
esta última posición teórica. En efecto el ejército tiene una múltiple imagen dada a conocerse
mediante la publicidad. En consecuencia se puede evaluar la importancia de las representaciones
eneleventualinteréssuscitadopor lascarrerasmilitares.Si lasrepresentacionesintervienenenla
elección de una actividad profesional, se puede formular la hipótesis que los jóvenes interesándose en las carreras militares subalternas se tornan de manerapreferencial hacia un tipo particular de carrera militar. Es lo que precisamente ha sido constatado al término de una encuesta
efectuada a jóvenes que vinieron a informarse en los centros de reclutamiento del ejército.
À la suite de la suspension du service national, les armées (terre, air,
marine) et la gendarmerie
[1] ont dû mettre en œuvre une politique de recrutement importante pour pallier la « disparition » des appelés du contingent.
C’est sur la catégorie des militaires du rang que cette mesure a eu le plus de
conséquences. En effet, plus de 80 % de cette catégorie hiérarchique était
composée d’appelés (OSD, 1997). L’ampleur du recrutement à réaliser
(plusieurs dizaines de milliers d’emplois offerts chaque année)
[2] a suscité
nombre d’inquiétudes. L’institution militaire redoutait en effet, comme c’est
actuellement le cas en Angleterre (Boëne, Dandeker et Ross, 2001), de ne pas
être en mesure de pourvoir tous les postes offerts. Dans ce but, les armées et
la gendarmerie ont mené dès 1997 des campagnes de communication destinées à faire connaître leur offre de métiers subalternes, essentiellement auprès
des jeunes peu diplômés
[3]. Les messages diffusés
[4] sont propres à chaque
institution militaire et s’articulent autour d’une figure emblématique : chaque
armée a sa propre identité (Weber, 2000). Ainsi, en ce qui concerne les
emplois de militaires du rang, l’activité combattante, éminemment militaire,
marque l’armée de terre ; les métiers techniques caractérisent, aux yeux des
jeunes, la marine ; les activités de sécurité et de protection sont souvent associées à la gendarmerie nationale ; enfin, les métiers proposés par l’armée de
l’air dans le cadre de son recrutement de militaires du rang sont particulièrement neutres, tant sur le plan militaire que sur celui de la filière professionnelle.
En dépit des moyens mis en œuvre (notamment par l’armée de terre), on
pensait au sein des armées et de la gendarmerie que ces dernières devraient,
pour grossir leurs rangs, se satisfaire des jeunes qui rencontrent le plus de
difficultés pour s’insérer sur le marché de l’emploi. En d’autres termes, ce
serait avant tout par défaut, quand la plupart des opportunités de s’insérer sur
le marché du travail civil auraient été épuisées, que la majorité des jeunes
intéressés par les métiers militaires subalternes se tourneraient vers les armées
ou la gendarmerie. Selon ce type de discours, l’armée serait avant tout pour
les jeunes un pourvoyeur fiable de salaires. Adopter cette position revient à
considérer les facteurs économiques comme les principaux déterminants du
choix d’un métier. Or, depuis une dizaine d’années, de nombreux travaux ont
insisté sur le fait que le moment de l’orientation professionnelle ne saurait
être dissocié de la construction d’une identité autonome. Par exemple, pour
C. Dubar (1998, p. 120), « c’est dans la confrontation avec le marché du
travail que se situe sans doute aujourd’hui l’enjeu identitaire le plus important
des individus de la génération de la crise ». Pour qu’un métier séduise un
jeune, il semble donc nécessaire que la représentation qu’il en a soit cohérente
avec l’image qu’il a (ou souhaite donner) de lui-même. On comprend donc,
comme le notent C. Nicole-Drancourt et L. Roulleau-Berger (2001, p. 241),
que les jeunes, y compris ceux qui connaissent des difficultés d’insertion sur
le marché du travail, revendiquent le « droit à refuser de se voir attribuer des
identités négatives par un travail qui ne permet pas de se réaliser » et s’accordent le cas échéant le droit de renoncer à exercer des métiers auxquels ils ne
peuvent s’identifier
[5].
L’engagement professionnel ne peut donc être réduit à un arbitrage seulement économique. En effet, il implique aussi « l’anticipation d’une carrière,
l’identification à un groupe professionnel, l’implication dans une forme
d’organisation collective visant à consolider et à faire reconnaître son appartenance » (Dubar, 1994, p. 288). Si l’on suit le raisonnement de ces auteurs,
pour devenir militaire, il serait donc nécessaire que l’image que le jeune
perçoit de l’armée et de la spécialité de son choix s’inscrive dans la définition
de sa propre identité. Ce serait lorsque l’action professionnelle quotidienne,
telle qu’elle est perçue au moment des démarches d’engagement, recouvre
l’image que le jeune souhaite donner de lui-même (ou/et qu’il a de lui-même),
que l’intérêt manifesté pour les métiers militaires aurait toutes les chances de
se concrétiser par un engagement. Le jeune ferait alors le plus souvent le
« pari » que le métier auquel il aspire correspondra bien à ses attentes et qu’il
est conforme à l’identité qu’il vise.
Tenter de saisir ce qui conduit des jeunes à s’intéresser aux emplois subalternes de militaires du rang offre précisément les moyens de contribuer à la
validation empirique de la position théorique selon laquelle la construction
identitaire est au fondement de l’engagement professionnel. En effet, d’une
part, les employés potentiels dont il est ici question sont surtout des jeunes
peu diplômés, c’est-à-dire ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour
s’inscrire sur le marché du travail. Ce sont ceux dont l’insertion professionnelle dépendrait le plus, d’après les théories déterministes, des politiques des
firmes et des pratiques des institutions (Rose, 1998). En d’autres termes, ce
sont ceux qui opteraient le plus souvent par défaut pour un métier. Il s’agit
donc d’une population idéale pour tester l’hypothèse inverse, à savoir que les
jeunes ne subissent pas complètement leur orientation professionnelle et que
cette dernière est aussi l’expression d’un choix identitaire ; d’autre part,
l’employeur potentiel (« l’armée ») a une image multiple (par exemple le
fantassin, le marin, le gendarme, l’aviateur) qu’il fait connaître par voie publicitaire. On peut donc tester le poids des représentations dans l’intérêt éventuel
suscité par les métiers militaires, et ce d’autant plus que les contrats proposés
aux militaires du rang sont, d’un point de vue financier, comparables d’une
armée à l’autre. En revanche, la gendarmerie se distingue des trois armées en
proposant aux jeunes des contrats plus courts et des salaires moins élevés
[6].
Si les jeunes s’engagent seulement pour des arguments économiques, il y a
donc toutes les chances pour qu’ils délaissent cette dernière institution ; il n’y
a également aucune raison pour qu’ils préfèrent une armée ou une spécialité à
une autre : peu importent le métier ou l’armée, dans ce cas, seul compte
l’exercice d’une activité professionnelle. Au contraire, si les représentations
interviennent dans le choix d’un métier, on peut faire l’hypothèse que les
jeunes s’intéressant aux métiers militaires subalternes se tournent d’une
manière préférentielle vers un type de métier militaire en particulier.
Cette hypothèse nous a conduit à nous interroger non pas sur la capacité
des institutions militaires à recruter chaque année plusieurs milliers de jeunes,
mais sur la manière dont elles peuvent apparaître, auprès des jeunes, comme
des supports d’engagement professionnel, c’est-à-dire comme des pour-
voyeuses d’expérience sociale, comme des vecteurs de construction identitaire. Pour répondre à cette interrogation, nous avons mené une enquête par
entretiens semi-directifs auprès d’une centaine de jeunes civils – essentiellement des garçons – rencontrés dans des centres d’information et de recrutement des armées
[7].
L’armée : un milieu professionnel rassurant
Les jeunes qui s’intéressent aux emplois de militaires du rang ont le plus
souvent une formation professionnelle de niveau CAP-BEP. Certains ont un
baccalauréat professionnel, mais rares sont ceux qui ont entrepris un 1er cycle
d’études universitaires. La marine doit toutefois être distinguée, dans la
mesure où cette armée destine la plupart des jeunes recrutés comme militaires
du rang à des fonctions de sous-officier. Elle se montre donc plus sélective sur
le plan du niveau scolaire ; il est ainsi fréquent que les jeunes qui s’engagent
dans cette armée comme militaires du rang aient entamé, voire validé, des
études courtes dans l’enseignement supérieur (BTS, DUT).
Quel que soit leur niveau de qualification, les jeunes se trouvent
confrontés, à leur entrée sur le marché de l’emploi, à un certain nombre de
difficultés. Comme l’a par exemple montré l’enquête « Génération 92 »
menée par le Céreq, pour les jeunes peu diplômés, « le passage de l’école à
une situation professionnelle relativement stabilisée est un véritable
parcours : un débutant sur deux enchaîne au moins quatre situations d’activité
(période en entreprise, chômage, reprise de formation, inactivité) au cours des
cinq années qui suivent sa sortie du système éducatif » (Dares, Insee, Liaisons
sociales, 2000, p. 13).
Le point commun à tous ces jeunes est de chercher à se « fixer » sur le
marché du travail. Se « fixer » ne signifie pas pour autant obtenir un contrat à
durée indéterminée (CDI) ou entrer dans la fonction publique. C’est moins la
stabilité de l’emploi à très long terme que l’obtention d’un véritable statut
professionnel qui est au centre des démarches professionnelles. C’est dans ce
contexte fortement concurrentiel et incertain que les jeunes appréhendent
l’offre des métiers militaires.
Des contrats idéalisés au moment de s’engager
Les contrats proposés par les armées offrent aux jeunes une certaine sécurité statutaire. Comme l’ont expliqué la plupart des jeunes rencontrés dans les
centres d’information des armées, ces contrats sont « solides ». En dépit de
leur durée déterminée
[8], ils acquièrent dès lors un aspect éminemment sécurisant : les jeunes savent pour combien de temps ils sont recrutés et n’ont pas
le sentiment que leur contrat sera remis en cause pendant sa durée. La notion
de précarité n’est donc pas associée aux contrats d’engagés volontaires. Ils
constituent une réelle garantie statutaire et permettent aux jeunes de se sentir
« dans la peau » d’un véritable salarié. En effet, les statuts qui leur sont bien
souvent offerts sur le marché de l’emploi civil rendent difficile leur affirmation sur le marché du travail. Un contrat de qualification, un « emploi-jeune »,
de par leurs intitulés mêmes, ne reconnaissent pas les jeunes qui en bénéficient comme des acteurs à part entière de l’entreprise ou de l’administration
par laquelle ils sont employés. Ces contrats leur donnent l’impression de
rester en marge du marché de l’emploi, d’être des « intermittents » du travail,
et non des actifs occupés à part entière. Nombre d’entre eux peuvent alors
développer le sentiment que leur rémunération est une forme d’obole, et non
la contrepartie équitable de la mise en œuvre de compétences.
« Par rapport à ce que je fais [des petits boulots, sous la forme de contrats plus ou
moins formalisés], à l’armée, on a un contrat. C’est un salaire qui tombe tous les mois, on
n’est pas obligé d’aller pleurer en fin de mois pour avoir la paye. Parce que des fois, on te
paie “au black”, t’as l’impression d’être un voleur, alors que t’as juste fait ton boulot.
Alors que là, l’armée, c’est quand même vachement carré, t’es reconnu, c’est un plus,
c’est sûr. C’est une garantie. De ce côté-là, l’armée, c’est “clean”. On bosse, on est payé,
il n’y a pas d’embrouilles. » (Thomas, 21 ans, en situation professionnelle précaire).
La place occupée par l’institution militaire au sein de la société et sa
permanence historique contribuent fortement à crédibiliser les contrats offerts
par cette dernière et à leur conférer un caractère sécurisant. L’armée a
toujours existé, et cette existence ne saurait être remise en cause. Elle n’est
donc pas dépendante des aléas socio-économiques, comme l’est le monde de
l’entreprise. Être militaire, c’est, en quelque sorte, être protégé du risque de
licenciement économique. En ce sens, le fait de s’engager est, d’un point de
vue strictement contractuel, sécurisant : en s’engageant, les jeunes savent que
leur statut est garanti. Cette sécurité contractuelle se double d’une rémunération qui est compétitive par rapport à ce que propose le marché du travail civil
(Mattiucci, 2001). La solde proposée aux militaires du rang (sans compter les
primes à l’engagement, les avantages en nature tels que le logement ou les
repas) se situe au-dessus du revenu médian des salariés âgés de 15-24 ans
(854 € en 1999
[9], tandis que les engagés volontaires perçoivent chaque
mois une solde supérieure à 1000 €).
En fait, au-delà des aspects strictement contractuels ou financiers, les
jeunes ont la certitude, au moment de s’engager, que sur ce plan-là, ils « ne se
feront pas avoir » avec l’armée. Cet aspect est particulièrement important, car
il participe fortement au sentiment d’être valorisé par l’institution : « À
l’armée, on nous prend pas pour de la merde ! », entend-on souvent chez les
jeunes intéressés par un métier militaire. De façon plus générale, pour des
jeunes confrontés à des difficultés d’insertion sur le marché de l’emploi, à des
opportunités souvent perçues comme des situations contractuelles d’attente,
de repli, qui transforment l’activité professionnelle en une sorte de bricolage,
les contrats d’engagés volontaires constituent une véritable garantie. Mieux :
ils sont une forme de reconnaissance du potentiel professionnel des jeunes.
Un univers professionnel organisé
Pour les jeunes qui s’intéressent aux métiers militaires (et même pour les
autres), l’armée est un environnement professionnel organisé. Ils pensent
donc trouver une structure où l’emploi du temps de chacun est planifié. Selon
eux, dans l’armée, on ne se situe pas dans l’improvisation : tout doit être
calculé, et notamment l’activité de l’ensemble du personnel. Dans ce cadre, la
place de chacun est fixée : chacun doit donc savoir, en principe, ce qu’il doit
faire, quand et avec qui il doit s’acquitter de sa tâche. C’est dans ce cadre que
la discipline s’inscrit. Elle n’est pas comprise comme étant l’expression d’une
subordination arbitraire, mais comme l’une des conditions nécessaires à l’efficacité des armées. Pour cette raison, la hiérarchie n’est pas, pour les jeunes
interrogés, l’une des manifestations de leur infériorité statutaire. Au contraire,
elle est perçue de manière valorisante : la hiérarchie, c’est une manière de
formaliser leur inscription dans une organisation qu’ils croient efficace. À
chaque catégorie hiérarchique correspond avant tout, pour eux, un niveau de
responsabilité et non un niveau social. L’organisation militaire est perçue
comme étant une association d’hommes (et de femmes) qui fixe à chacun sa
place. Chacun est alors, à son niveau, un des garants de cette organisation.
« Je pense que l’armée, c’est quand même un exemple pour l’organisation. Ils sont
nombreux, ils font des choses très différentes les unes des autres : il y en a qui s’occupent
des bateaux, d’autres qui sont dans des avions, et puis il y a les gars qui font des manœuvres. Bon, ça doit pas être évident à gérer. Donc l’organisation, c’est quand même quelque
chose de très militaire. En même temps, je pense qu’il n’y a pas la pression du privé. Si tu
te plantes, je pense qu’on ne se fait pas virer. Ils sont tellement nombreux que l’erreur de
l’un peut être récupérée par ceux d’à-côté. Ça doit quand même être assez rassurant.
J’imagine pas qu’ils se tirent dans les pattes entre eux, ils ont assez à tirer sur les autres à
mon avis ! » (Assouan, 22 ans, titulaire d’un BEP de comptabilité).
Le fait de voir sa place fixée et son quotidien réglé est particulièrement
sécurisant pour les jeunes qui entrent dans l’armée avec un déficit de
confiance en eux. En étant encadrés, ils pensent trouver un environnement qui
les « mettra sur des rails », qui les relancera, qui leur permettra de reprendre
confiance. Celle-ci ne peut s’affirmer que si l’encadrement est bienveillant et
témoigne lui-même de sa confiance envers les jeunes. Précisément, ces
derniers pensent trouver une communauté professionnelle caractérisée par le
respect de l’autre. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement quand le
fondement de toute action militaire est la solidarité ? Les jeunes séduits par
les métiers militaires pensent donc trouver dans l’armée un encadrement
auprès duquel (avec, et non contre lequel) ils pourront s’affirmer.
« L’armée, ça me calmerait, ça me donnerait une discipline, ça me ferait du bien,
même si c’est dur. Moi, je suis un peu nerveux, un peu bagarreur, et là ça me calmerait.
J’aurais un point, un truc pour me repérer, quelque chose où je pourrais m’accrocher, ça
me changerait. Je suis impulsif et là, la discipline, ça va bien me calmer. » (Farid, 20 ans,
titulaire d’un BEP d’électricien).
Ils attendent donc de la hiérarchie qu’elle fixe certes les règles de leur activité professionnelle, mais qu’elle les accompagne aussi dans leur apprentissage du métier des armes. Mais le véritable enjeu dépasse cette ambition
professionnelle. En effet, pour ceux qui souffrent d’une dévalorisation liée à
des échecs scolaires ou/et à une insertion professionnelle difficile, « les
marques de confiance permettent des réconciliations identitaires, favorisent
l’estime de soi. “Avoir confiance” et “considérer” ou “se faire prendre en
considération” permet de reconstruire de l’engagement vis-à-vis du travail »
(Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2001, p. 242). Et les jeunes, sans
l’expliciter clairement, ne sont pas dupes de cet enjeu.
« D’une manière plus générale, qu’est-ce que tu penses que l’armée va t’apporter ?
– Je pense beaucoup de choses : d’abord de la confiance en moi parce que j’en n’ai
pas énorme, et sur le plan physique aussi, parce que j’adore le sport et j’ai besoin du sport,
et puis des camarades, voir d’autres amis, et surtout la discipline aussi qui est importante,
le respect et tout ça, des valeurs qu’on a tendance à perdre quelquefois et c’est vrai que
c’est bien d’avoir une hiérarchie pour les reprendre parce que moi, je les perds certaines
fois.
– Et tu penses que tu as besoin de ça [la hiérarchie] ?
– Oui, je pense que c’est mieux, on n’en a peut-être pas besoin vraiment, on pourrait
le faire nous-mêmes, mais le fait d’avoir quelqu’un qui nous... qui nous aide, c’est
mieux... » (Raphaël, 19 ans, titulaire d’un CAP de mécanicien auto).
Un engagement professionnel différent selon le type de spécialité choisi
La possibilité de s’affirmer dans un cadre très structuré constitue donc le
socle de l’intérêt manifesté par des jeunes pour l’exercice des métiers militaires. Mais cette affirmation prend, le plus souvent, des formes différentes
selon le type de spécialité vers lequel ils se tournent. Quatre grands types
d’engagement professionnel ont été distingués ; ils correspondent à quatre
filières professionnelles : les emplois spécifiques à l’armée (en particulier
celui de « combattant »), les spécialités techniques appliquées à la technologie militaire, le métier de gendarme et les emplois communs à ceux
proposés par le marché de l’emploi civil (par exemple les filières de la restauration, de la gestion-administration, etc.). Chacune de ces filières professionnelles est fortement associée par les jeunes à une institution militaire en
particulier. En effet, l’armée de terre a placé la figure du combattant au centre
de sa campagne de communication, tandis que la marine mettait l’accent sur
son excellence technologique et l’armée de l’air sur les emplois de soutien.
L’engagement professionnel des « combattants » se fait en rupture avec
le monde civil
Parmi les jeunes qui s’intéressent aux métiers militaires, ceux qui optent
pour les emplois de « combattants » se montrent particulièrement réceptifs à
l’accent qui est mis, pour le recrutement des soldats, sur la motivation ou sur
des critères physiques et sportifs. Il s’agit, le plus souvent, de garçons peu
diplômés originaires de milieux populaires.
« Par rapport au privé, je pense que l’armée elle fait aussi attention à des valeurs morales et puis à des performances physiques. C’est pas autant l’école qui compte. Je crois que
pour eux c’est pas le plus important, c’est plutôt la motivation ; c’est pas le CV qui
compte, c’est plus la personne. Un type bien qui aurait pas eu de chance à l’école, je pense
qu’il a vraiment ses chances à l’armée alors que le privé ne voudra pas de lui, ou alors
avec du piston. » (Karim, 20 ans, prépare un bac pro de techniques de vente).
Leur perception du métier de soldat fait écho à leur définition de la virilité : pour eux, la force physique, qui est considérée comme source d’autorité,
est l’un des points d’ancrage de l’expression de l’identité masculine (Duret,
1999). Ils trouvent donc dans l’exercice d’un métier de « combattant » l’occasion d’opposer une alternative socialement admise à un mode de sélection
auquel ils ont été jusque-là confrontés, auquel ils se sont affrontés, et souvent
contre lequel ils ont buté : celui de l’école et de l’enseignement général. Il
n’est pas rare que la valorisation de leurs qualités physiques, qu’ils exercent
souvent dans le cadre de la pratique d’un sport, soit d’ailleurs d’autant plus
forte qu’ils éprouvent des difficultés pour s’affirmer sur un mode plus « intellectuel » (expression orale et écrite, culture générale, etc.). Parce qu’elle est
valorisée dans l’exercice de ce type de métier, l’activité corporelle favorise
leur identification au statut de soldat. On peut rapprocher cette observation
d’un « lien que Pierre Bourdieu s’est attaché à mettre en évidence : l’intérêt
que les agents sociaux portent aux enjeux d’un univers social et l’investissement de leur libido (au sens psychanalytique du terme) sont d’autant plus
grands qu’ils disposent de ressources susceptibles de leur assurer le succès
dans cet univers social » (Baudelot et Gollac, 2002, p. 220).
La sensibilité à la valorisation de qualités morales et physiques s’exprime
aussi par le fait que la plupart de ces jeunes mettent l’accent sur leur volonté
d’exercer une activité qui leur permette d’échapper à une certaine routine. Ils
voient alors en l’armée une institution qui propose une dynamique non seulement professionnelle, mais également personnelle. Les jeunes qualifient ce
dynamisme par un terme très largement récurrent dans leur vocabulaire : celui
de « bouger ». On peut désigner avec ce verbe de nombreuses actions différentes. On est d’abord enclin à penser que le jeune, en voulant « bouger »,
songe d’abord aux voyages. Mais c’est en réalité moins le fait d’aller dans tel
ou tel pays qui le motive que le fait même de partir. En fait, si le voyage constitue souvent une dimension essentielle de l’engagement dans l’armée, c’est
parce que cet engagement est lui-même un voyage. Il faut donc comprendre ce
voyage (et, par extension, cette envie de « bouger ») comme un changement
plus que comme un mouvement : s’engager dans l’armée à vingt ans, c’est
prendre la décision d’un véritable changement. Et c’est peut-être d’abord cela
que le terme « bouger » désigne.
« Là, tu es dans une période de doute par rapport à la cuisine ? Si tu n’étais pas pris
dans l’armée, tu continuerais la restauration ?
– Ben la restauration, c’est très très chiant en elle-même. Très très dur, juste toute
seule. Parce que pour moi si tu veux, l’armée ça me sortirait un peu, moi rester enfermé
dans une cuisine, j’aime pas. Voir quatre murs toute la journée avec cinquante degrés,
c’est pas mon but dans la vie. Faut que j’aille voir des gens, discuter, en même temps faire
le petit travail que j’aime mais bouger, faire autre chose. Sinon, il faudrait que je trouve
autre chose. Et puis j’aime pas trop la petite routine, tous les jours aller au boulot, faire
ceci, faire cela. L’armée, il y a toujours des petits trucs, des contraintes, machin... »
(Philippe, 24 ans, cuisinier dans le civil).
Le changement désigne aussi le refus d’avoir une activité monotone ou,
plus précisément, la possibilité d’avoir un emploi du temps bien rempli grâce
auquel, au sein de la communauté, on n’aura pas l’occasion d’être renvoyé à
soi-même et à sa solitude. « Faire des choses », c’est d’abord prévoir (ou se
faire prévoir) d’en faire beaucoup. Mais ce projet, au moins dans l’esprit, doit
se concrétiser. C’est le corps, par l’intermédiaire des activités physiques, qui
permettra cette transition. La pratique d’activités sportives, déjà importante
pour les jeunes intéressés d’une manière générale par l’exercice d’un métier
militaire, s’en trouve donc renforcée. « Bouger », c’est donc dans le même
temps courir, voyager, changer d’activité, s’engager, faire du sport, etc. Le
terme ne désigne pas séparément chacune de ces activités, ni même leur addition, mais renvoie bien à l’ensemble qu’elles constituent pour l’imaginaire.
L’imprécision du terme est paradoxalement au fondement de la richesse de
son sens. Le mot assume toutes les formes de l’activité, et toute l’épaisseur de
son dynamisme ; il renvoie aussi, peut-être, à une forme de liberté. En tout
cas, il participe clairement au caractère valorisé (et valorisant pour les jeunes
intéressés par les métiers de « combattants ») de l’activité militaire :
« bouger », c’est être actif, c’est, sur le plan professionnel, occuper un emploi
dynamique et dense. Les exemples de propos exprimant cette opinion sont
multiples. Parce qu’il « bouge », le métier de combattant acquiert aussi un
caractère ludique qui s’oppose à la pesanteur des emplois « sédentaires » tels
que les jeunes les envisagent dans le civil.
« À mon avis, l’avantage à l’armée, c’est qu’on est plus dynamique, on est en contact
avec plus de jeunes. Puis bon, pour moi dans le civil, je vois plutôt une vie bien réglée,
avec le matin on vient, on travaille de nuit ou pas, tandis que là, c’est plus dynamique
comme je l’ai dit. » (Maxime, 20 ans, vient d’obtenir un bac pro de comptabilité).
Il n’est pas impossible que les activités militaires (telles que les manœuvres ou le parcours du combattant) soient aussi comprises comme un jeu.
Dans les jeux, on retrouve d’innombrables facettes que l’on rencontre aussi à
l’armée : jeux d’adresse, de plein air, de patience (cartes, mais aussi attente de
l’ennemi supposé, attente du départ), jeux de construction (armes, campement, génie civil), de pilotage (blindés, hélicoptères, transports), de fiction
(manœuvres, alertes, attaques, camouflages et randonnées discrètes). Les jeux
renvoient à l’idée de risque, d’habileté ou de maîtrise de soi, autant de
qualités que recherchent nombre de ces jeunes. Le jeu, en alimentant l’imagi-
naire, participe aussi à la construction identitaire de l’individu. Il est « intégrateur d’expérience » ; « qu’il réitère, en situations fictives, les expériences
réussies de la vie réelle [...] ou qu’il s’essaye à maîtriser analogiquement ce
qui ne l’a pas été réellement [...], il y a toujours dans le jeu quelque chose des
affrontements de la vie » (Verret, 1988, p. 83). Cette perception ludique du
métier de « combattant » contribue non seulement à dédramatiser la finalité
professionnelle de ce métier, mais constitue aussi l’un des moteurs de l’engagement professionnel de ces jeunes.
Parmi les jeunes qui se tournent vers les emplois de « combattants », ce
type d’engagement professionnel est exacerbé chez ceux qui optent pour
l’armée de terre. S’il se fonde sur les mêmes critères, le choix d’une spécialité
combattante « terrestre » dans l’armée de l’air ou la marine est souvent la
conséquence d’une perception plus aiguë de la discipline dans l’armée de
terre, tandis que les deux premières permettraient, selon les jeunes qui se dirigent vers ces deux armées, de concilier un métier de « combattant », qui
« bouge », dans un contexte professionnel « plus tranquille ».
« Je préfère la marine parce que dans l’armée de terre, t’es tout le temps en train de
crapahuter. T’es dans le régiment, tu dors régiment, tu manges régiment, les copains, c’est
le régiment... Non, c’est tout le temps. Moi, l’armée, OK, ça m’intéresse, mais là c’est
trop, non, vraiment, la marine, c’est mieux. C’est pas aussi... C’est pas pareil, l’ambiance
est pas pareille, non, l’armée de terre c’est vraiment excessif, c’est que ça, que ça, que ça !
Et puis il y a la mer, t’es pas dans une caserne... » (Malek, 18 ans, titulaire d’un BEP
d’électronique, intéressé par la spécialité de fusilier-marin).
Enfin, l’orientation vers la marine plutôt que vers l’armée de l’air peut
tenir à une certaine attraction exercée par le milieu de la mer. Le caractère
local du recrutement de l’armée de l’air contribue de son côté à attirer dans
cette armée une population désireuse de « bouger » à partir d’un lieu d’affectation situé à proximité de son environnement social familier.
L’orientation vers les spécialités techniques appliquées aux technologies
militaires se fonde sur une recherche de valorisation professionnelle du
parcours scolaire
À l’opposé de ces jeunes soucieux de valoriser des qualités qu’ils considèrent
insuffisamment reconnues par le système éducatif, les armées attirent aussi un
public séduit par l’image d’excellence technique du milieu militaire. C’est tout
particulièrement le cas des jeunes possédant une formation technique (essentiellement des garçons, mais certaines des filles rencontrées avaient également ce
profil). La valorisation de ces derniers s’effectue sur le même mode que celui du
système éducatif : c’est l’intellect, via les compétences professionnelles, qui est
ici valorisé. Être sélectionné par l’armée afin d’exercer une spécialité technique
est non seulement perçu comme la reconnaissance de sa valeur de technicien,
mais constitue aussi une opportunité de progresser grâce à la possibilité de se
former, a priori, à des techniques de haut niveau considérées comme inaccessibles dans le civil. En travaillant sur du matériel à la pointe de la technologie, ils
« deviennent » en quelque sorte des spécialistes de haut niveau.
Cette attente de formation diffère de celle exprimée par les jeunes qui se
tournent vers les emplois de « combattants ». Elle se situe dans le prolongement de l’enseignement scolaire et non en rupture avec celui-ci : il s’agit de
compléter sa formation initiale dans le cadre d’une expérience professionnelle
valorisante. Précisément, les jeunes estiment que l’armée leur donne une
chance d’exercer le métier qu’ils ont appris à l’école. Et s’ils devaient ne pas
faire carrière en tant que militaires, ce passage est d’ores et déjà considéré
comme une expérience enrichissante et, surtout, éventuellement monnayable
sur le marché de l’emploi civil. L’ensemble de ces jeunes a en effet une vision
assez claire et relativement bien définie des possibilités de carrière qui leur
sont offertes. Par exemple, pour les jeunes qui se tournent vers la marine, la
perspective, délibérément annoncée par cette armée, de retourner sur le
marché de l’emploi civil, incite un certain nombre d’entre eux à choisir une
activité possédant un équivalent dans le civil. Il est alors fréquent que l’engagement soit d’emblée considéré comme une étape du parcours professionnel,
et non comme une fin en soi.
« La marine, ça va m’apporter de la maturité, mais surtout de l’expérience professionnelle. Montrer, écrire sur un CV pour un technicien : “Voilà, j’étais dans un porteavions, dans un sous-marin, prêt à bouger n’importe où”, ça, c’est très, très valorisant. »
(Mickaël, 20 ans, termine sa première année de BTS informatique).
L’engagement ne revêt pas, dans ce cas, la dimension affective qu’il a pour
les jeunes séduits par les emplois de « combattants ». Il n’a pas, non plus, la
dimension ludique que ces derniers lui prêtent. Mais les jeunes séduits par les
métiers techniques proposés par les armées ne perçoivent pas pour autant ces
emplois comme des métiers risqués. Ainsi, ils ne cachent pas, au moment de
l’engagement, ne pas se sentir véritablement concernés par ce qui légitime
une armée : la perspective de combattre pour défendre les intérêts du pays.
Certes, c’est précisément parce qu’ils sont militaires qu’ils ont accès à une
technologie de pointe contribuant à valoriser leur parcours de technicien.
Mais parce qu’ils sont également techniciens, leur rôle n’est pas, selon eux, de
combattre directement. Leur action militaire s’exprime par l’intermédiaire de
la technique.
« Moi, je ne recherche pas à m’engager dans l’armée pour avoir une machine, un pistolet ou une mitraillette entre les mains et puis aller tuer... C’est pas ça que je vois dans
l’armée. Moi, je suis pas pour la guerre, je suis plus pacifique. Moi, j’ai toujours évité de
me battre ou de me bagarrer, alors...
– Et le risque, tu le sens ou pas trop ?
– Si je fais mon métier de mécanicien, je ne pense pas que je vais aller au contact ou
sur le terrain. Sauf en cas vraiment d’extrême urgence à mon avis. » (Thomas, 20 ans,
titulaire d’un CAP-BEP de mécanique).
Cet éloignement supposé du lieu du conflit et ce rapport différent à la
guerre sont d’ailleurs ce qui distingue le plus les jeunes techniciens qui
s’orientent vers l’armée de terre de ceux qui se tournent vers la marine
[10].
Parce que les marins ne sont pas des soldats dont l’activité se déroule sur le
terrain, leur formation n’aurait pas à reposer sur une discipline aussi rigoureuse que celle caractérisant les activités d’un régiment de l’armée de terre
par exemple. Les jeunes se font donc de la marine l’idée d’une armée moins
stricte sur le plan de la discipline, mais aussi plus « tranquille » dans ses activités : « L’armée de terre, c’est vraiment l’armée ! » déclarent ainsi de
nombreux candidats à un emploi de technicien dans la marine. La marine, plus
que l’armée de terre, permettrait donc de concilier l’avance technologique
supposée des armées et un environnement professionnel moins coercitif.
L’orientation vers la gendarmerie : un engagement civique de proximité
Si la dimension de service public de l’activité militaire est un des facteurs
qui retient l’attention de tous les jeunes intéressés par l’armée, il se trouve au
cœur de l’intérêt manifesté par ceux qui se tournent vers la gendarmerie, qu’il
s’agisse de garçons ou de filles. Bien que le gendarme soit un militaire, la
gendarmerie n’est paradoxalement pas perçue comme une armée. Son rôle,
qui s’inscrit dans la réalité quotidienne civile, est d’ailleurs nettement
distingué par les jeunes de celui des armées. Alors que l’activité habituelle de
ces dernières est orientée vers la préparation de son personnel à la gestion de
crises extérieures, la gendarmerie occupe un autre terrain : celui, plus banal,
mais aussi plus familier et plus concret, du quotidien.
L’activité du gendarme est le plus souvent définie (et c’est une particularité
déterminante dans le choix des jeunes) par ses effets, au premier rang
desquels le jeune place l’utilité : il « sert », « aide », « conseille »,
« informe », « prévient », autant de termes qui font écho aux affiches diffusées par la gendarmerie et que l’on retrouve dans les propos des jeunes intéressés par un engagement dans cette institution. Cette utilité est à comprendre
en opposition avec la stérilité des activités qu’ils imaginent être le lot des
autres militaires. La guerre, qui est l’objectif ultime pour lequel le militaire
est formé, n’est, la plupart du temps, sur les terrains d’exercices et de manœuvres, que virtuelle. L’activité du militaire est un perpétuel entraînement et la
guerre, comme pour le lieutenant Drogo (Buzzati, 1984), est (fort heureusement) toujours à venir. Au contraire, le gendarme se mesure à un tout autre
matériau : la vie quotidienne. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est considéré comme ayant une véritable mission de service public.
L’efficacité de l’activité du gendarme est liée à son implication dans le
monde civil, dont il doit par conséquent assumer toutes les dimensions. Dans
ce contexte, elle ne sera pas incompatible avec le danger auquel il sera quotidiennement confronté. L’utilité de son travail peut même être en proportion
directe avec la difficulté ou les obstacles rencontrés. Loin de la stériliser, le
danger donne sens à son activité : mieux vaut exercer un métier difficile et
socialement valorisé que l’inverse.
« Je pense que gendarme, c’est un métier dangereux, très dangereux. Remarquez, ça ne
m’embête pas. Au moins, comme ça, je servirai à quelque chose. J’aime servir à quelque
chose. » (Julien, 19 ans, étudiant en 1re année de DEUG de droit).
Mais l’activité du gendarme, telle que la perçoivent les jeunes, doit être
comprise sur la base des dimensions non violentes de son expression. Le
jeune intéressé par la gendarmerie n’est pas un « va-t-en guerre », loin de là.
Il est animé par des motivations étrangères au conflit. Et si les jeunes civils
sensibles à l’offre des armées mettent généralement en avant l’exigence de
dissuasion, les futurs gendarmes prônent parallèlement la priorité de la
prévention sur la répression. Cette position est très largement majoritaire dans
leur discours.
« Les gendarmes sont quand même plus là pour faire de la prévention. En tout cas,
moi, je serais plus pour faire de la prévention que courir dans les rues tirer sur les voleurs. » (Jérôme, 18 ans, élève de 1re dans un lycée professionnel).
Le fait que les jeunes soulignent davantage l’aspect préventif de l’activité
des gendarmes révèle que c’est aux côtés de la population civile, et non contre
elle, qu’ils perçoivent avant tout leur activité. On touche là l’image – qui est
d’ailleurs celle communiquée au travers des campagnes d’information de la
gendarmerie – rassurante du gendarme qui incarne le plus souvent une figure
bonhomme, mais rigoureuse, de l’ordre au quotidien.
Si le gendarme est un militaire, la place que les jeunes lui accordent au sein
de l’institution « Défense » est toutefois très particulière, et c’est aussi sur la
base de cette singularité que se fonde une bonne part de leur motivation. Le
fait que l’habitat des gendarmes soit situé au sein même des communes
semble être l’expression de leur proximité avec la population civile. Ils sont
installés dans la cité d’où ils vivent les événements de l’intérieur, en véritables voisins de leurs concitoyens : pour les jeunes, le gendarme ne vit donc
pas dans une caserne.
« Les gendarmes sont peut-être des militaires, mais ils sont quand même moins rattachés à l’armée. Ils sont presque civils, c’est un peu comme la police. Ce n’est pas comme
la marine où on est éloigné presque 6 mois sur 12, pas comme l’armée où on a juste des
“perms”. Eux, ils sont plus libres, ils sont dans un endroit et on leur permet de sortir, ils
voient la population... » (Philippe, 22 ans, dessinateur industriel au moment de ses démarches d’information auprès de la gendarmerie).
Regroupés dans de petites unités, les gendarmes constituent un microcosme que les jeunes comprennent comme étant plus proche d’eux. Le rôle et
l’action du gendarme semblent ainsi plus concrets que ceux des autres armées.
Celles-ci leur paraissent en effet plus « éloignées », plus « isolées », et leur
activité leur semble « plus floue ». Les jeunes attirés par la gendarmerie
recherchent généralement le contact humain, ce qui tend à les éloigner de
l’offre des autres armées qui leur paraissent coupées du monde. Le gendarme
est donc placé dans une position intermédiaire entre le militaire et le civil.
L’attrait pour la vie militaire et ses principes d’ordre, de rigueur, de droiture,
prend forme d’une manière très spécifique lorsqu’il concerne l’institution de
la gendarmerie. Les futurs gendarmes sont attirés par une réalité qui, tout en
gardant certaines qualités (au sens strict) du paysage militaire, n’en épouse
pas tous les contours et participe pour une bonne part, y compris dans ses acti-
vités quotidiennes, à la sphère dite « civile ». Les entretiens menés sont, de ce
point de vue, très largement concordants.
L’orientation vers les spécialités « non militaires » : un engagement
professionnel pragmatique
C’est la nature même de l’activité professionnelle telle qu’ils la perçoivent
qui assure en grande partie l’intérêt que des jeunes expriment pour les métiers
de « combattants », de techniciens ou encore de gendarmes. Mais il existe
aussi, parmi ceux qui s’intéressent aux métiers militaires, des jeunes qui envisagent leur engagement professionnel dans les armées de manière plus
distanciée. Cette distance se traduit par une perception assez pragmatique des
opportunités offertes par l’armée. C’est par exemple le cas des filles intéressées par l’armée, qui s’orientent le plus souvent vers des spécialités « non
militaires ». Ainsi, il est apparu qu’elles se polarisaient avant tout sur la
nature des métiers qui leur sont proposés et sur leurs conditions d’exercice.
Très souvent déterminées au moment de leur engagement, leur motivation
s’ancre dans une perception plus réaliste que celle des garçons de l’opportunité professionnelle offerte par les armées et la gendarmerie. Tout fait l’objet
d’un examen attentif : rémunération, formation, aide à la reconversion, lieu
d’affectation, rythme de travail, environnement professionnel, etc.
« En fait, je me suis engagée pour être en administration du personnel corps de troupe.
C’était mon premier choix au niveau du bureau du recrutement, c’est-à-dire que je souhaitais servir dans l’administratif, mais au sein d’une compagnie en fait, et partir en même
temps que ma compagnie, comme il se doit pour tout administratif de la compagnie. Je
m’étais très documentée. Je savais que faire de l’administration du personnel corps de
troupe, c’était une façon d’accompagner les opérations de terrain en ayant une place un
peu plus adaptée à ma condition, en fait. » (Claire, 19 ans, titulaire d’un CAP-BEP de
secrétariat-comptabilité).
Les emplois proposés sont notamment considérés comme stables et équitables. Par exemple, les salaires des hommes et des femmes sont, à catégorie
hiérarchique équivalente, les mêmes. En outre, le système de promotion
interne, qui repose notamment sur la réussite à des examens professionnels,
contribue à faire du milieu militaire un univers rassurant pour les femmes ; cet
aspect méritocratique garantirait, selon elles, l’égalité des chances pour tous,
quel que soit le sexe.
« Je suis secrétaire dans une petite boîte privée. Bon, c’est sympa mais je me vois pas
continuer comme ça pendant 107 ans ! J’ai un peu regardé les offres d’emploi, et ça m’a
tout l’air pareil un peu partout. L’armée, ça m’intéresse pour ça, parce que j’ai l’impression que c’est plus ouvert pour évoluer. Déjà, à ce qu’il paraît, on peut changer de service,
et puis il y a peut-être la possibilité de bouger un peu. Tant que j’ai pas d’enfants, c’est
une possibilité intéressante. Non, le métier [dans les armées] me donne l’impression de
donner plus de chances d’évoluer. C’est important. » (Zahia, 23 ans, secrétaire dans le
secteur privé).
Sur un plan identitaire, la valorisation attendue par les filles se fait davantage sur un mode d’opposition aux femmes civiles que sur celui de l’agrégation aux hommes militaires. C’est davantage l’institution dans son ensemble,
d’une part par les valeurs qui lui sont attachées et, d’autre part, par le caractère original et encore minoritaire de la présence féminine, qui assure le plus
souvent la valorisation identitaire des filles qui s’y intéressent. Cette
recherche d’une orientation professionnelle originale peut prendre des allures
de défi personnel. L’accès à un milieu professionnel paraissant plus fermé que
d’autres pour les femmes est attendu comme une confrontation de soi à ses
propres limites. Le choix de devenir militaire est aussi vécu comme la
conquête de sa propre indépendance. Il correspond parfois à une rupture avec
le modèle de vie proposé par la famille.
« Dans ma famille, ma mère elle nous a élevés. Mon père travaille, c’est les filles qui
s’occupent de la maison. Bon, lui, je suis sûre, il préfèrerait que je reste dans le coin, que
je continue de les voir souvent, avec des petits-enfants et tout et tout. Je vois, ma sœur
avec son mari. Bon, c’est pas une vie pour moi. Mais bon, je l’aime bien, mais je vis pas
pour lui. Moi, j’ai envie de me faire mon expérience, pas de rester à la maison comme ma
mère, je suis sûre que ça lui manque, je sais pas... l’armée, pour moi, ça représente quand
même cette liberté de pouvoir partir, bon et puis en même temps, c’est pas partir n’importe
où ni faire des petits boulots. » (Samantha, 19 ans, titulaire d’un bac pro de secrétariat/
comptabilité).
Mais en dépit de cette volonté d’opter pour une orientation professionnelle
originale, le choix d’un métier reste fréquemment très classique et les secteurs
d’activité plébiscités vers lesquels les filles se dirigent au sein des armées et
de la gendarmerie sont identiques à ceux vers lesquels elles se tournent dans
le civil (par exemple les emplois administratifs, les métiers de la santé).
Cet engagement professionnel distancié par rapport à l’identité militaire
caractérise aussi les garçons qui entendent privilégier leurs activités extraprofessionnelles. Ceux-là ne font pas de leur métier un vecteur de construction identitaire. Ils attendent de l’institution militaire qu’elle leur offre une
expérience professionnelle (souvent la première) près de leur domicile ; leur
intérêt pour l’armée est en effet souvent motivé par la possibilité, d’une part,
de demeurer dans leur région d’origine et, d’autre part, de regagner leur domicile civil le plus fréquemment possible. C’est tout particulièrement le cas des
jeunes, parmi lesquels on compte de nombreuses filles, qui s’engagent dans
l’armée de l’air en qualité de militaires techniciens de l’air (MTA)
[11]. En
effet, le recrutement des MTA est local. Par ailleurs, une base aérienne n’est
pas assimilée à une caserne. En s’engageant dans l’armée de l’air, les jeunes
n’ont pas le sentiment de s’enfermer dans le huis clos que peuvent constituer,
selon eux, un régiment d’infanterie ou un bâtiment de la marine.
Si, pour ce type de jeunes, la possibilité d’être affecté à proximité de son
lieu de vie est déterminante, cette exigence se double d’une autre : la volonté
de ne pas avoir un métier qui oblige à effectuer des déplacements professionnels de longue durée. Ainsi, ils affirment ne pas être attirés par le voyage,
l’aventure. S’ils souhaitent exercer un métier qui présente de multiples
facettes afin de rompre avec une certaine monotonie, ils espèrent dans le
même temps que ce renouvellement n’impliquera pas de déplacements. Pour
ces jeunes, la variété de l’activité ne réside pas dans un changement du cadre
de son exercice mais dans la polyvalence de l’activité elle-même. Pour eux,
les métiers militaires auxquels ils postulent (par exemple le secrétariat, les
activités de gestion/administration, les métiers de bouche, la restauration)
consistent donc essentiellement en l’exercice d’activités professionnelles
similaires à ce qui existe dans le civil, mais dans un environnement qu’ils
supposent beaucoup moins concurrentiel que le secteur privé. Et c’est ailleurs,
dans leur vie relationnelle ou leurs activités extra-professionnelles, qu’ils
trouvent les moyens d’affirmer leur identité.
Des attentes professionnelles qui ont leur revers
Comme si les attentes des jeunes faisaient écho au discours affiché par les
différentes institutions qui mettent chacune l’accent sur une filière professionnelle particulière dans leurs campagnes de communication respectives, il est
apparu qu’à chaque armée correspondait un type d’engagement professionnel
dominant. Ainsi, l’engagement en rupture avec le civil est souvent associé à
une préférence pour l’armée de terre ; dans la marine, les jeunes dont l’engagement se fonde sur une volonté de valoriser leurs qualifications scolaires
sont les plus nombreux ; pour sa part, la gendarmerie attire exclusivement des
jeunes dont l’engagement professionnel se définit autour de la volonté d’avoir
un métier de service public ; enfin, c’est parmi ceux qui se tournent vers les
emplois de militaires du rang dans l’armée de l’air que l’on rencontre le plus
souvent des jeunes dont l’engagement professionnel est plus distancié par
rapport à l’activité militaire. Toutefois, chaque type d’engagement professionnel n’est pas exclusif à une armée en particulier : il peut aussi caractériser
des jeunes ayant opté pour des armées différentes. Enfin, certains types de
métiers, comme les emplois administratifs et de gestion, échappent à toute
assimilation à l’une ou l’autre des armées. Dès lors, ceux qui se tournent vers
ces spécialités nourrissent un intérêt moins ciblé pour l’une ou l’autre des
institutions militaires.
L’armée est donc capable d’intéresser des jeunes qui « visent » des identités très différentes les unes des autres. Les images projetées par les armées
et la gendarmerie offrent une palette diversifiée de supports identitaires qui
semblent à la fois aider les jeunes à formuler leurs attentes et leur fournir des
repères participant à la définition de l’identité convoitée. Elles jouent en
quelque sorte le rôle de « révélateur » au sens photographique du terme : elles
semblent rendre visible l’identité latente, à moins qu’elles ne contribuent en
fait à « fixer » une identité parmi celles auxquelles le jeune peut potentiellement adhérer. En effet, l’identification plutôt claire des métiers militaires
offre des repères multiples mais suffisamment explicites pour que les jeunes
puissent se positionner, positivement ou négativement, assez précisément par
rapport à eux.
Toutefois, au moment où ils entreprennent leurs démarches d’information
auprès des armées et de la gendarmerie, l’identité professionnelle à laquelle
les jeunes sont prêts à adhérer est fortement marquée par l’incertitude de son
fondement. Le choix d’un métier est une « rencontre » entre une trajectoire
biographique et une offre d’emploi prenant la forme d’une image esthétisée
qui peut incarner pour le jeune l’identité qu’il vise. Une fois admis dans
l’institution, la construction identitaire se poursuit, mais de manière différente. L’offre d’identités émanant des armées ne se fonde plus seulement sur
l’image qu’elles communiquent, mais s’ancre dorénavant dans ce qu’elles
proposent concrètement et quotidiennement à leurs nouvelles recrues. Les
jeunes vont notamment assimiler, dans le processus de définition de leur identité, « l’expérience relationnelle et sociale du pouvoir » (Sainsaulieu, 1985) :
ils vont devoir intégrer la place qui leur est assignée par l’institution, mais
aussi et surtout la manière dont celle-ci leur est attribuée. Les militaires du
rang se sont certes engagés pour tenir des emplois subalternes, mais ils l’ont
fait au sein d’une institution qui, pensent-ils, ne les considère pas seulement
comme une main-d’œuvre corvéable en contrepartie d’un salaire. De
nombreux jeunes ont en effet le sentiment que l’armée a « une façon différente de reconnaître les individus et qu’elle recrute autrement, avec plus
d’ouverture sur les qualités personnelles » (Lada et Nicole-Drancourt, 1998,
p. 61).
Quand les jeunes s’engagent, c’est donc rarement par défaut. Ce constat a,
pour les armées et la gendarmerie, son revers. L’image positive qu’elles véhiculent suscite en effet un certain nombre d’attentes qui sont autant de facteurs
potentiels d’insatisfaction professionnelle. On peut donc craindre que certains
militaires du rang ne remettent en cause leur engagement professionnel si
l’institution militaire ne légitime pas, en particulier, l’identité qu’ils visent.
Cette articulation potentiellement « conflictuelle » entre identité visée par
l’individu et identité attribuée par l’institution n’a rien de spécifique au
monde militaire. Ce type de processus a été observé dans de nombreux autres
secteurs professionnels
[12] et a même fait l’objet de plusieurs formalisations
théoriques (Sainsaulieu, 1985 ; Dubar, 1998). Précisément, si l’on adopte la
typologie définie par C. Dubar (1998), la non-reconnaissance par l’institution
militaire de l’identité visée par ceux qui se tournent vers les emplois de
« combattants », de techniciens ou de gendarmes, pourrait les conduire, selon
les cas, à développer des formes identitaires de « blocage » ou d’« exclusion ». Ces types d’identité professionnelle, que l’on peut qualifier de « négatifs », tant pour l’individu que pour l’entreprise ou l’institution qui l’emploie,
ne sont pas sans risque pour les armées : on peut en effet s’interroger sur
l’aptitude des militaires du rang développant de telles formes identitaires à
satisfaire l’exigence « d’engagement » nécessaire au succès de toute mission
opérationnelle. La détermination des attentes des jeunes au moment du recrutement n’est donc pas sans importance pour les armées. En effet, elle peut
contribuer (à condition qu’elle soit suivie d’actions, différenciées selon les
« profils identitaires », destinées à favoriser la reconnaissance des agents) à
améliorer non seulement leur capacité à « fidéliser » leur personnel, mais
aussi leur aptitude à stimuler l’engagement professionnel de celui-ci, et ce au
profit de tous.
ANNEXE I. – Quelques précisions méthodologiques
Pour cerner les raisons qui incitent un jeune à s’intéresser suffisamment aux métiers militaires
pour le conduire à entreprendre des démarches d’information, voire d’engagement, cent douze
jeunes qui manifestaient de l’intérêt pour les emplois subalternes de niveau « militaire du rang »
proposés par les armées ont été interviewés
[13]. Ces jeunes se situaient alors au moment « présent » de l’engagement, celui de la prise de décision. Au cours des entretiens réalisés dans les bureaux d’information des différentes armées et de la gendarmerie, l’accent a été mis sur la perception que ces jeunes avaient de l’armée vers laquelle ils s’orientaient. Cette vision a ensuite été
rapprochée de la manière dont ils se définissaient eux-mêmes (et qui a pu, en partie, être saisie à
partir de leurs attentes professionnelles).
Ces rencontres ont eu lieu dans des centres d’information sur les carrières militaires, alors que
les jeunes se renseignaient ou venaient retirer des dossiers de candidature. Ces entretiens ont été
organisés dans les structures suivantes :
- Centres d’information et de recrutement de l’armée de terre (CIRAT) de Paris, Cergy-Pontoise
et Lille ;
- Bureau d’information sur les carrières de la marine (BICM) de Paris, préfecture maritime à
Toulon ;
- Centres d’information et de recrutement de la gendarmerie (CIR) de Paris, Montpellier et
Toulouse ;
- Bureau Air Information (BAI) de Paris et bases aériennes 117 (Paris) et 115 (Orange).
L’échantillon de cette enquête comporte 54 jeunes sensibles à l’offre de l’armée de terre, 20 à
celle de l’armée de l’air, 15 à celle de la marine et 23 à celle de la gendarmerie. Le nombre plus
important de jeunes rencontrés dans les CIRAT s’explique par le volume plus conséquent des emplois ouverts par l’armée de terre et par leur plus grande diversité : cette armée propose en effet
400 spécialités, contre une trentaine pour la marine ou l’armée de l’air. On observe également un
déséquilibre notable entre hommes et femmes : 87 garçons ont été interviewés pour seulement
25 filles. Le moindre nombre de filles présentes dans les centres d’information des armées et, surtout, la plus grande homogénéité de leur représentation du milieu militaire expliquent cette différence.
ANNEXE II. – Quelques précisions sur le recrutement
des militaires du rang
Quand la décision de suspendre le service national a été annoncée en 1996, les appelés constituaient un tiers du personnel de la Défense en activité de service. On en dénombrait alors plus de
200 000, tandis que l’effectif des militaires de carrière ou sous contrat s’élevait à 300 000, le
reste de la population active du ministère étant composé de civils (100 000)
[14].
Ces appelés étaient inégalement répartis entre les armées et la gendarmerie. Plus de la moitié
d’entre eux (133 093) étaient affectés dans l’armée de terre, dont ils représentaient 55 % de l’effectif global. Les autres se répartissaient essentiellement entre l’armée de l’air (31 786, soit plus
d’un militaire sur trois), la marine (18 038, soit 29 % des marins) et la gendarmerie (12 000, soit
13 % des gendarmes).
La quasi-totalité de ces appelés (95 %) étaient militaires du rang, et ils représentaient 81 % de
l’effectif total de cette catégorie hiérarchique. Dans la gendarmerie, presque tous les militaires du
rang étaient d’ailleurs des appelés du contingent (11 484 sur 11 579) ; dans l’armée de l’air,
c’était le cas de 84 % des militaires de cette catégorie hiérarchique (30 492 sur 36 148) ; dans
l’armée de terre, cette proportion était de 81 % (126 595 appelés pour 30 229 engagés), tandis
que dans la marine, 68 % des matelots étaient des appelés (17 255 appelés pour 8 100 engagés).
En 1996, les armées et la gendarmerie se sont donc trouvées dans l’obligation d’engager une
politique de recrutement déterminante pour leur fonctionnement, puisqu’elles devaient procéder
au renouvellement quasi total de la catégorie hiérarchique des militaires du rang. Dans ce but, la
loi de programmation militaire (LPM) définie pour les années 1997-2002 avait quasiment prévu
de doubler les effectifs de militaires du rang engagés inscrits au budget du ministère de la Défense, passant ainsi de 52 216 postes en 1997 à 92 527 en 2002. Cette évolution s’est répercutée
de manière inégale sur les différentes institutions militaires. Ainsi, l’accroissement des effectifs
d’engagés volontaires de l’armée de terre (EVAT) a absorbé à lui seul les trois quarts (76 %) de
l’augmentation du nombre de militaires du rang (Tableau I).
TABLEAU I.
Effectifs budgétaires de militaires du rang engagés
TABLEAU I. – Effectifs budgétaires de militaires du rang engagés
prévus par la LPM 1997-2002
Institution Effectif LPM 1996 Effectif LPM 2002 Différence
Air 5 882 16 758 + 10 876
Terre 30 202 66 681 + 36 479
Marine 8 103 7 998 – 105
Gendarmerie – – –
Autres services 365 1 090 + 725
Total 44 552 92 527 + 47 975
Source : Ministère de la Défense.
Ministère de la Défense.
Contrairement à ce que les données présentées dans le Tableau I pourraient laisser supposer,
la gendarmerie nationale est également concernée de manière importante par le recrutement de
militaires du rang. Mais pour pallier la disparition progressive des appelés, cette institution a décidé de proposer exclusivement des contrats de volontaires du service national. Sur les 27 171
postes de ce type qui ont été créés entre 1997 et 2002, six sur dix l’ont ainsi été dans la gendarmerie nationale (Tableau II).
TABLEAU II.
Effectifs budgétaires de volontaires prévus
TABLEAU II. – Effectifs budgétaires de volontaires prévus
par la LPM 1997-2002 en 2002
Institution Nombre de postes à pourvoir
Air 2 225
Terre 5 550
Marine 1 775
Gendarmerie 16 232
Autres services 1 389
Total 27 171
Source : Ministère de la Défense.
Ministère de la Défense.
Pour répondre à ces objectifs, compte tenu du renouvellement du personnel présent en 1996 et
des estimations réalisées pour la reconduction des contrats, le ministère de la Défense prévoyait,
dès 1997, de devoir recruter chaque année près de 30 000 jeunes (alors que jusqu’en 1996 ce flux
n’excédait pas 15 000 recrutements par an). En 1998,21 161 militaires du rang (y compris les volontaires) ont signé un premier contrat dans les armées et la gendarmerie ; respectivement 24 050
et 26 277 ont fait de même en 1999 et 2000. Si l’on ajoute à ce flux les jeunes recrutés en qualité
de sous-officiers (environ 5 000 par an), ce sont bien 30 000 militaires non-officiers que l’ensemble des institutions militaires a recruté chaque année.
ANNEXE III. – Quelques précisions sur les contrats proposés
par les armées et la gendarmerie
Deux types de contrat sont proposés par les directions du personnel des trois armées et de la
gendarmerie aux jeunes intéressés par les emplois de militaires du rang : les contrats de volontaires du service national et ceux d’engagés volontaires. Ils ont pour points communs d’être tous les
deux à durée déterminée et de limiter les perspectives de carrière. Toutefois, les jeunes qui sous-crivent l’un ou l’autre de ces contrats ont la possibilité de « durer » au sein de l’institution militaire et d’« avancer » en grade. Ces opportunités sont cependant plus ou moins fréquentes d’une
armée à l’autre. De fait, au-delà d’un cadre contractuel apparemment commun, les armées et la
gendarmerie offrent en réalité des opportunités professionnelles sensiblement différentes.
La gendarmerie
En matière de recrutement, la gendarmerie se distingue des trois armées par un recours systématique aux contrats de volontaires du service national. Elle offre ainsi des contrats de gendarmes adjoints, qui sont tous conclus pour une durée maximale de 12 mois et sont renouvelables au
plus quatre fois pour une durée d’un an à chaque fois. Ces contrats sont destinés à des jeunes âgés
de 18 à 26 ans, sans qu’aucun niveau de formation ne soit exigé. La solde nette mensuelle est
d’environ 720 € pour un militaire du rang.
Les trois armées proposent également aux jeunes ce type de contrat, mais elles ont cependant
privilégié ceux d’engagés volontaires. Bien qu’ils offrent une rémunération équivalente (environ
1 060 € net par mois), les opportunités offertes par ces contrats diffèrent d’une armée à l’autre.
L’armée de l’air
Les militaires techniciens de l’air (MTA) se voient proposer par l’armée de l’air un contrat de
4 ans renouvelable une fois pour la même durée. Initialement, la carrière d’un MTA ne pouvait
donc excéder 8 ans. Mais ces perspectives ont récemment évolué : désormais, la prolongation de
ce contrat au-delà de 15 ans de service, ainsi que l’accès au corps des sous-officiers sont devenus
possibles. Toutefois, ces deux mesures ne devraient concerner qu’un nombre réduit de MTA. Ces
derniers sont engagés pour une base d’affectation et une spécialité déterminée (une trentaine environ). Les tâches qui leur sont confiées consistent en des missions dans les domaines du soutien,
de la protection et de la surveillance des bases, de la conduite des véhicules, de la restauration,
etc. Dans ce but, l’armée de l’air a choisi de recruter des jeunes âgés de 17 à 24 ans, dont la formation scolaire est le plus souvent comprise entre le niveau CAP (ou/et BEP) et le baccalauréat
professionnel. Au terme de leur engagement, ils bénéficient, comme tout militaire engagé totalisant au moins 4 ans d’ancienneté de service, d’une aide à la reconversion.
L’armée de terre
Alors que l’armée de terre s’adresse, elle aussi, pour son recrutement de militaires du rang
aux jeunes âgés de 17 à 24 ans dont le niveau de diplôme n’excède pas le baccalauréat, les perspectives qu’elle réserve aux engagés volontaires de l’armée de terre (EVAT) sont meilleures. Il
faut préciser que cette armée se trouve dans une situation particulière : le militaire du rang engagé
est l’homme de base d’une armée de terre professionnalisée. Les différences par rapport à l’armée
de l’air ne portent pas sur la durée initiale des contrats proposés (3 ou 5 ans), mais sur les opportunités qui existent à l’issue de ce premier contrat. Sous certaines conditions (réussite aux examens internes), les engagés peuvent servir jusqu’à 11 ans pour les EVAT destinés à des tâches
opérationnelles, voire au-delà de la durée de service de 15 ans (jusqu’à 22 ans maximum) pour les
EVAT qui occupent des postes techniques. En théorie, il est prévu que la durée moyenne de service de l’EVAT soit de 8 ans. Environ 15 % d’entre eux pourront accéder à la carrière de sous-officier, 20 % pourront servir comme caporaux-chefs au moins 15 ans, tandis qu’à l’opposé, environ un tiers des EVAT ne verront pas leur contrat renouvelé au-delà de 5 ans. Au terme de son engagement (s’il est au moins égal à 4 ans), l’EVAT pourra bénéficier d’une aide à la reconversion.
Si son temps de service est compris entre 8 et 11 ans, il percevra une indemnité de départ.
La marine
L’engagement initial de longue durée (EILD) proposé par la marine présente des caractéristiques différentes. Il s’adresse à des jeunes qui détiennent une qualification technique allant du
CAP (ou/et du BEP) au diplôme de niveau bac+2 (DUT, BTS par exemple). La durée du premier
contrat est de 4 ou 8 ans. Il s’effectue au titre d’une spécialité (il en existe une trentaine), dont le
choix est lié aux résultats obtenus à l’issue de tests d’aptitude générale. Ceux qui ont signé un
contrat de 8 ans peuvent devenir sous-officiers au bout de 3 ans. Ceux qui ont souscrit un contrat
de 4 ans ont des perspectives de carrière voisines, mais elles sont davantage subordonnées aux besoins de l’institution ainsi qu’à leurs résultats aux examens professionnels.
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Marc Bloch Strasbourg 2.
[*]
Je tiens à remercier François Gresle pour
l’aide précieuse que sa lecture de la première
version de ce texte m’a apportée, ainsi que les
membres du comité de lecture dont les suggestions m’ont permis d’introduire d’utiles précisions.
[(1)]
Pour éviter les répétitions, dans la suite
de cet article, les termes « l’armée », « les
armées », « l’institution militaire » seront
parfois utilisés à la place de l’appellation plus
exacte « les armées et la gendarmerie ».
[(2)]
Des précisions sur le flux de recrutement figurent en Annexe II.
[(3)]
Les emplois de militaires du rang sont
surtout occupés par des jeunes dont le niveau
scolaire est celui du CAP-BEP. Le plus souvent,
il s’agit d’hommes. Ainsi, en 2001, parmi les
jeunes recrutés par les armées et la gendarmerie,
huit sur dix sont des garçons (Source : Observatoire social de la défense, 2002).
[(4)]
Ces messages ont été diffusés au moyen
de spots TV (terre), de messages radiophoniques (terre et marine), d’affiches (terre,
marine et gendarmerie) et d’encarts publicitaires dans les journaux nationaux (terre,
marine et gendarmerie) ou locaux (terre, air,
marine et gendarmerie).
[(5)]
Ceci pourrait expliquer que même en
période de chômage important, certains
secteurs d’activité aient, paradoxalement, des
difficultés à recruter.
[(6)]
Des précisions sur les contrats proposés par les armées et la gendarmerie figurent en
Annexe III.
[(7)]
Cette enquête de terrain a été conduite
en 1999 à Paris et en province (voir Annexe I).
Elle a constitué l’une des sources d’une thèse
de socio-démographie consacrée aux attentes
professionnelles des jeunes et à leur représentation des métiers militaires (Léger, 2002).
[(8)]
La durée initiale des contrats de
militaires du rang proposés par les armées et la
gendarmerie varie de un à huit ans.
[(9)]
Source : Insee, Enquête Emploi 1999.
[(10)]
L’armée de l’air et la gendarmerie n’offrent pas de postes de techniciens au niveau hiérarchique « militaire du rang ».
[(11)]
Il s’agit le plus souvent d’emplois de soutien peu qualifiés.
[(12)]
Le lecteur intéressé par des exemples
de confrontation entre identités pour soi et pour
autrui pourra se reporter aux nombreuses
références mentionnées dans la bibliographie
de la troisième partie de l’ouvrage de C. Dubar
consacré à la construction des identités sociales
et professionnelles (1998).
[(13)]
Une partie de ces entretiens a été
réalisée par A. Jay, J.-H. Diouf, A. O’Deyé et
F. Temporal (laboratoire Populations et interdisciplinarité, Université de Paris V – René
Descartes) dans le cadre d’un partenariat entre
l’Observatoire social de la défense et le laboratoire Populations et interdisciplinarité.
Défense (Observatoire social de la défense,
1997).
[(14)]
Les statistiques relatives à la présence
des appelés au sein des effectifs militaires sont
issues du bilan social 1996 du ministère de la