2003
Revue française de sociologie
« Femmes combattantes » : problèmes et perspectives de l’intégration des femmes dans l’armée britannique
Christopher Dandeker
Department of War Studies King’s College London Strand London WC2R 2LS – Grande-Bretagne
Les femmes occupent une place grandissante dans les armées occidentales et ce processus s’est poursuivi dans les années postérieures à la guerre froide quand bien même les
effectifs des forces armées ont été réduits de façon significative. Le rôle des femmes dans
l’armée illustre la manière dont l’État, dans les démocraties modernes, a dû réagir, d’une
part, aux impératifs fonctionnel et stratégique quant à la mise en place d’organisations militaires qui soient « en mesure de combattre » et, d’autre part, à l’impératif sociétal qui exige
de se conformer à des valeurs civiles plus larges reposant sur l’égalité sociale. Alors que
certains spécialistes ont suivi Huntington en conceptualisant cette relation comme des éléments qui s’annulent, cet article repose sur une perspective pragmatique ayant pour source
l’œuvre de Janowitz, qui soulignait que la tension entre ces deux impératifs devait être
abordée, pour l’essentiel, de façon empirique. Prenant appui sur l’armée de terre britannique, il montre de quelle façon la nature des guerres contemporaines, la technologie mise
en œuvre ainsi que les évolutions socio-juridiques que connaissent les armées transforment
la participation des femmes à la vie militaire. Cet article examine jusqu’à quel point certains
secteurs des armées sont susceptibles de demeurer une « exclusivité masculine », même si
les limitations officielles actuelles, concernant l’emploi des femmes, venaient à être supprimées.
Women have played an increasingly important role in the western military establishment and
thisprocesshascontinuedduringthepost-ColdWar eraevenwhilethesizeof thearmedservices
has been reduced significantly. The role of women in the military illustrates how the state in
contemporary liberal democracies has to respond to, on the one hand, the functional, strategic
imperativeof buildingmilitaryorganizationsthatare«fittofight »and, ontheother, thesocietal
imperative of conforming to wider civilian values such as social equality. While some analysts
follow Huntington in conceptualising the relationship between these imperatives in a zero-sum
fashion, this paper uses a pragmatic perspective, deriving from the work of Janowitz, which
emphasises that the degree to which there will be a tension between these imperatives is very
much an empirical question. It focuses on the British army and analyses the ways in which the
nature of contemporary warfare, military technology and socio-legal change are transforming the
waysinwhichwomenparticipateinmilitarylife. Thepaperdiscussestheextent towhichpartsof
the military are likely to remain a « male preserve » even if current formal restrictions on the
employment of women were to be abandoned.
Die Frauen haben eine steigende Bedeutung in den westlichen Armeen, einVorgang, der sich
in den Jahren nach dem kalten Krieg fortsetzte, obwohl die Truppenstärke erheblich reduziert
wurde. Die Rolle der Frauen bei der Armee illustriert die Art, wie der Staat in den modernen
Demokratien einerseits auf die funktionelle und strategische Notwendigkeit reagieren mußte zur
Einführung von Militärorganisationen mit « Kampfpotential » und andererseits auf eine sozietale
Notwendigkeit, sich breiteren, auf der sozialen Gleichheit beruhenden Zivilwerten anzupassen.
Während einige Spezialisten Huntington folgten, indem sie diese Beziehung als sich aufhebende
Elemente konzeptualisierten, beruht dieser Artikel auf einer pragmatischen Perspektive, die als
Quelle das Werk von Janowitzhat, der seinerseits unterstrich, daßdie Spannungzwischendiesen
zwei Imperativen vor allem empirisch erfaßt werden mußte. Der Artikel stützt sich auf das
britischeHeer, um zu zeigen, wie die Natur der zeitgenössischen Kriege, die eingesetzte Technologie, sowie die soziorechtlichen Entwicklungen, die die Armeen heute erleben, die Teilnahme
derFrauenamMilitärlebenumwandeln. DerArtikel untersucht, bis zuwelchem Punktbestimmte
BereichederArmeeneine«männlicheExklusivität »bleibenkönnen,selbst wenndiederzeitigen
offiziellen Begrenzungen, was die Beschäftigung der Frauen betrifft, abgeschafft würden.
La mujeres ocupan en los ejércitos occidentales un lugar que se agranda y ese proceso ha
continuado en los años posteriores a la guerra fría, incluso cuando los efectivos de las fuerzas
armadas fueron reducidos de razón significativa. El papel de las mujeres en el ejército en las
democracias modernas, ilustra la manera con la cual el Estado, a debido reaccionar, de una parte,
a los imperativos funcional y estratégico en cuanto a la ubicación de las organizaciones militares
que estén « en medida de combatir » y de otra parte al imperativo societal que reposa sobre la
igualdad social y exige conformarse a los mas amplios valores civiles. Mientras que algunos
especialistas han seguido Huntington conceptualizando esta relación como los elementos que se
anulan, este artículo se reposa sobre una perspectiva pragmática que tiene como fuente el trabajo
de Janowitz, quienseñala que latensiónentreesos dos imperativos debíaser abordada de manera
empírica, para lo esencial. Apoyándose en el ejército terrestre británico, la naturaleza de las
guerras contemporáneas, la tecnología puesta en obra así como las evoluciones socio-jurídicas
que conocen las armadas, muestra de qué manera la participación de las mujeres transforman la
vida militar. Este artículo examina hasta que punto ciertos sectores de las armadas son susceptibles de continuar como una « exclusividad masculina », incluso si las limitaciones oficiales
actuales, concerniendo al empleo de las mujeres, podían ser suprimidas.
Intégration des femmes et caractère unique de l’armée
Jusqu’au XX e siècle, le domaine militaire est resté pour l’essentiel une
chasse gardée masculine, même si l’on ne saurait nier le rôle historique que
les femmes ont joué durant la guerre, en soutien des opérations militaires (De
Groot et Peniston-Bird, 2000, pp. 4-8). Mais c’est tout particulièrement
depuis les années soixante-dix que l’emploi des femmes dans les forces
armées s’est transformé avec la présence d’un personnel féminin assumant
des rôles majeurs non seulement dans les armes et services non combattants
mais accomplissant maintenant des tâches militaires plus essentielles. Celles-ci comprennent même des postes de combat dans la marine et dans l’aviation.
Toutefois, s’agissant de certains pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni, l’accès à de tels postes dans l’armée de terre reste fermé aux femmes,
position confirmée de façon formelle dans le cas britannique en mai 2002
(MoD, 2002a, 2002b).
La place des femmes dans l’armée illustre le fait que le monde militaire ne
cesse de posséder des caractéristiques sociales et culturelles uniques qui lui
confèrent une originalité évidente par rapport aux sociétés qu’elles servent ou
représentent. En cherchant à expliquer comment cette originalité persiste et
aussi se modifie, les sociologues considèrent que les forces armées répondent
à deux impératifs : l’un « fonctionnel », l’autre « sociétal » (Huntington,
1957, pp. 61-62 ; Boëne, 1990 ; Dandeker, 1994 ; Kummel, 2002b). Autrement dit, les dirigeants politiques et militaires sont obligés de tenir compte du
contexte stratégique en mettant sur pied des organisations militairement efficaces – c’est l’impératif fonctionnel. Mais, en même temps, et tout spécialement dans les régimes démocratiques, ces dirigeants doivent s’assurer que les
services armés sont en phase avec la société qu’ils défendent qui, en contre-partie, les rétribue, et sans le soutien de laquelle ils ne pourraient atteindre
que des objectifs limités. La question-clé concerne le degré de compatibilité
de ces objectifs. Par conséquent, deux questions complémentaires importantes, pour l’analyse sociologique, concernent la mesure de l’écart existant
entre ces deux impératifs a priori incompatibles et aussi la manière dont différentes sociétés parviennent à gérer les tensions pouvant survenir entre eux,
sans parler de la façon dont lesdites sociétés définissent leurs relations entre
civils et militaires.
Ces questions ont été abordées de différentes manières. Tout d’abord, à la
suite de Samuel Huntington, à la fin des années cinquante, les théoriciens
conservateurs ont émis des doutes quant à la capacité de la culture militaire à
s’adapter aux changements de la société au sens large allant jusqu’à dire que
l’impératif fonctionnel de l’efficacité militaire exigeait un cadre de valeurs
résolument conservateur dans la société civile (Huntington, 1957, pp. 80-97).
En revanche, les plus progressistes s’attendent à ce que les forces armées se
conforment aux valeurs civiles modernes. Toutefois, ce faisant, ils sous-esti-ment le caractère unique et les exigences propres à la vie militaire (voir
l’argumentation développée dans Boëne [1990]). Une étude plus approfondie
de ces questions – y compris celle concernant la présence des femmes dans
l’armée – montre qu’une approche appropriée du problème ne peut être que
d’ordre pragmatique. Telle fut la position de Morris Janowitz, qui se situait à
mi-chemin des points de vue conservateur et progressiste (Janowitz, 1960 ;
Larson, 1974 ; Dandeker, 2001). À partir de là, il est possible d’affirmer qu’il
serait trompeur de conceptualiser les relations entre les impératifs fonctionnel
et sociétal en termes opposés qui s’annuleraient ; il est également erroné de
prétendre que l’adaptation de la société militaire aux valeurs sociales de la
société civile doit nécessairement déboucher sur l’amoindrissement de l’efficacité militaire. Le défi auquel sont confrontés les dirigeants politiques et
militaires consiste à s’assurer qu’un équilibre est respecté entre les deux
objectifs, aux impératifs quelquefois opposés. En outre, en s’adaptant aux
changements de la société et de la sécurité internationale, il leur faut prendre
en considération le fait que la singularité de la société militaire varie selon
l’environnement de combat que connaissent les soldats, notamment dans le
cas de l’armée de terre.
Cette façon d’analyser les relations entre civils et militaires n’a pas été
sans susciter des critiques. Il est possible en effet d’adopter un autre point de
vue « constructiviste » ou interprétatif (Edmunds et al., 2002). Dans ce cas,
plutôt que de considérer l’impératif fonctionnel comme une contrainte objective pesant sur les décideurs, on pourrait estimer que cet impératif est, partiellement, constitué par les valeurs et les aspirations des responsables, qui
réagissent activement à la perception qu’ils ont à la fois de l’environnement
stratégique externe et des « besoins » de leurs propres sociétés. En somme,
des phénomènes comme ceux touchant à l’exclusion des femmes de certaines
fonctions auraient moins à voir avec les exigences objectives de la guerre
qu’avec la construction sociale du rôle des sexes et de ce qui est regardé
comme un travail « convenable » pour les hommes et pour les femmes. Bien
que cet argument apparaisse comme un correctif utile aux interprétations plus
mécanistes de l’impératif fonctionnel, il ne faut pas en exagérer l’importance.
Ainsi que nous allons le voir, déterminer jusqu’à quel point un État a besoin
d’une organisation militaire spécifique est toujours le résultat d’un choix qui,
une fois fait, entraîne une série d’impératifs fonctionnels en rapport avec les
exigences de la guerre. Celles-ci, de leur côté, imposent des restrictions en
matière d’application de l’impératif sociétal afin que ce dernier ne soit pas
préjudiciable aux capacités de combat des forces.
Vu la priorité que la Grande-Bretagne accorde au potentiel d’intervention
de ses militaires, cette considération apparaît comme un facteur déterminant
dans les débats sur la politique à adopter concernant les femmes dans l’armée.
Maintenant que l’exclusion des femmes des postes de combat est devenue
essentiellement une question interne aux armées, une observation attentive de
ce qui s’y passe apparaît justifiée. En effet, l’exemple de l’armée de terre
britannique est important pour trois raisons. Premièrement, elle a la réputation
d’être, malgré sa taille modeste, une des forces combattantes les plus efficaces
au monde. Deuxièmement, malgré son engagement dans un vaste éventail de
missions – traditionnelles ou non, et en collaboration avec les autres armées
britanniques –, sa capacité principale demeure son potentiel d’engagement à
un très haut niveau en cas de guerre. Troisièmement, c’est dans cette armée
que l’exclusion des femmes des postes de combat est la plus marquée, soulevant ainsi la question de savoir s’il existe une spécificité concernant les opérations terrestres qui affecterait la capacité du corps militaire à s’adapter aux
attentes de la société.
Voici pourquoi l’accroissement des emplois susceptibles d’être offerts aux
femmes, y compris dans des postes de combat, engendre des débats publics
animés pour savoir si le fait de se conformer aux normes sociales actuelles
présente des risques inopportuns quant à l’accomplissement des tâches
combattantes fondamentales. D’autres pays confrontés au même problème
(tels les États-Unis) auraient tendance à considérer que toute décision prise
ailleurs, et tendant à remettre en cause les règles actuelles d’exclusion des
femmes des postes de combat, pourrait avoir une incidence sur leur propre
cas. Cependant, cela ne signifie pas qu’un changement dans un pays doive
causer ipso facto un changement similaire chez les autres, comme le montre
l’exemple des homosexuels, désormais acceptés dans l’armée britannique,
alors que les États-Unis n’ont pas jugé nécessaire de modifier leur propre
réglementation (voir Belkin et Bateman, 2003).
Dans le cadre des débats politiques et intellectuels portant sur le rôle des
femmes dans l’armée britannique, on peut considérer que le point de vue
conservateur sous-estime la capacité et l’efficacité opérationnelles des
femmes dans l’organisation militaire actuelle ; pour sa part, la perspective
progressiste minimise le fait que certains domaines de la vie militaire, malgré
le processus en cours d’intégration des sexes, ont toute chance de demeurer
une « chasse gardée » masculine
[1]. Mais ces questions resteront certainement, dans les années à venir, des sujets de controverse. Elles pourraient
même entraîner des contestations d’ordre légal, à cause des résonances
symboliques et politiques qui sont en jeu lorsque certains groupes sociaux se
sentent inclus ou exclus du cœur même des organisations étatiques contraignantes. En effet, pour tout groupe qui cherche à développer ses capacités
civiques, le monde militaire apparaît aussi fondamental qu’exemplaire, parce
que toute « bataille » qui y est gagnée le sera ensuite ailleurs. C’est pourquoi
l’armée est, et restera, le point de mire sur lequel se focaliseront divers
groupes représentant non seulement les femmes mais aussi d’autres minorités
ethniques ou sexuelles ainsi que les handicapés (Dandeker et Mason, 2001).
Dans la présentation qui suit, on utilisera l’approche pragmatique pour
analyser les problèmes et les perspectives d’intégration des femmes dans les
armées britanniques depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, période
durant laquelle ces questions ont été analysées en profondeur. On se servira,
bien sûr, des plus récentes contributions sur ce thème (Dandeker et Segal,
1996 ; Kennedy-Pipe, 2000 ; Kennedy-Pipe et Welch, 2002 ; Woodward,
2001)
[2].
La présence des femmes dans les forces armées britanniques : 1990-2002
Avant d’examiner en détail le cas de l’armée de terre, replaçons-le dans un
contexte plus large. Selon une tendance générale propre aux pays de l’Otan,
les femmes jouent un rôle de plus en plus important au sein des forces britanniques (Nielsen, 2001 ; Dewar, 2001, p. 5). Traduite en pourcentages, leur
participation est passée de 5,7 % en avril 1990 à 8 % actuellement, même si
les effectifs militaires globaux ont décru d’un tiers depuis la fin de la guerre
froide (Dandeker, 2000, p. 32). Ce qui signifie que le Royaume-Uni se classe
certes après les États-Unis (14 %) et le Canada (11 %), mais devant d’autres
pays aux politiques pourtant jugées plus « progressistes » tels que la Norvège
(3 %) et le Danemark (5 %) (Nielsen, 2001). Aujourd’hui, les femmes représentent 9,3 % du corps des officiers et 7,9 % des soldats des autres grades
(MoD/DASA, 2002). La participation féminine est la plus élevée dans la
Royal Air Force qui, pour des raisons d’ordre technologique, a estimé pouvoir
ouvrir 96 % de ses emplois aux femmes (sauf pour quelques unités comme le
RAF Regiment qui accomplit des tâches identiques à celles de l’infanterie). Et
dans la Royal Navy, 73 % des emplois sont ouverts aux femmes (à l’exception
des Royal Marines et des forces sous-marines).
L’armée de terre britannique reste celle qui met le plus de restrictions à
l’emploi des femmes. Malgré une augmentation significative des perspectives
d’emploi depuis le début des années quatre-vingt-dix, dont témoigne le
nombre des postes qui leur sont ouverts (puisqu’il atteint 70 %), ainsi qu’une
croissance relative de la proportion des femmes dans « pratiquement chaque
grade ces quatre dernières années », il n’en demeure pas moins vrai que 30 %
des postes restent inaccessibles, notamment dans les armes de combat ou de
choc, à savoir les régiments d’infanterie et de cavalerie blindée (Dandeker et
Segal, 1996 ; Defence Committee, 2001b, 34, paragr. 12.6). Récemment
encore, il a été soutenu que « les unités dont l’objectif était de “combattre corps
à corps et de tuer” ne devaient recruter que des hommes » (MoD, 2002b),
comme dans le cas des forces de combat terrestres des États-Unis (Moskos,
2000, p. 22).
Au cœur des différences revendiquées par l’armée de terre, par rapport aux
autres armées britanniques, on trouve l’assertion selon laquelle le corps à
corps avec l’ennemi nécessiterait un degré plus élevé de force physique et
d’agressivité. Toutes proportions gardées, dans la marine et l’aviation, le
« combat » se caractérise par une action à distance et dépend plus de la qualité
des armes utilisées que de la force et de l’agressivité collective des soldats
concernés. Dans un conflit terrestre, tuer un ennemi dans un combat rapproché
et les conséquences physiques qui en découlent restent au cœur de l’action
guerrière en dépit de toutes les avancées technologiques. Bref, dans l’armée
de terre, les guerres de l’époque préindustrielle conservent une profonde résonance
[3].
Les incitations à l’intégration féminine
Des études antérieures sur l’intégration des femmes dans les armées britanniques ont mis l’accent sur trois motifs essentiels de changement (Dandeker et
Segal, 1996 ; Dandeker, 2000). Tout d’abord, les militaires ont réagi à une
pénurie persistante de recrues, en partie liée à un phénomène démographique
(comme le déclin des manœuvres de la classe ouvrière, parmi lesquels nombre
de soldats étaient recrutés dans le passé) en augmentant la possibilité d’accès
des femmes à divers postes. Ensuite, les armées ont dû s’adapter aux changements dans la définition des rôles des sexes, en tenant compte de ce qui est
considéré comme un emploi « approprié » pour les femmes, tout comme elles
ont dû prendre acte des pressions d’ordre social et légal en faveur d’un traitement égal des soldats des deux sexes. Ces pressions ont à la fois pour origine
la société dans son ensemble et également les individus travaillant déjà pour
l’armée, sans oublier les décideurs politiques dont les attitudes plus ouvertes
sur ces questions ont été façonnées dans les années soixante.
Enfin, ces décideurs ont dû prendre en compte les changements de fonctions que l’État a imposés à ses forces armées, ainsi que les nouvelles technologies de guerre, en évaluant la portée de ces considérations fonctionnelles,
qui auraient tendance à minimiser la nécessité de maintenir la division traditionnelle des genres au sein de l’armée. En se préoccupant de ces incitations
au changement, les armées découvrent qu’il leur est possible de s’adapter aux
pressions sociétales mais à la seule condition que l’évolution de l’impératif
fonctionnel les y autorise. Un problème crucial se pose alors : pourquoi les
tentatives faites pour trouver un équilibre entre les impératifs fonctionnels et
sociétaux ont-elles conduit à des résultats différents dans les unités de combat
de l’armée de terre et dans les autres armées (à l’exception des Royal Marines
et du RAF Regiment) ? La discussion qui suit tente d’apporter une réponse à
cette question et d’évaluer jusqu’à quel point il est possible d’anticiper les
changements à venir.
Les pressions exercées par la société au point de vue démographique, social
et juridique
Bien que les armées britanniques aient vu leurs effectifs fondre d’un tiers
depuis 1990 et malgré leur popularité et le respect que leur accorde une large
partie de l’opinion, elles se trouvent confrontées à des difficultés persistantes
de recrutement et de préservation de leur personnel. Ces facteurs sont des plus
évidents dans la plus importante des trois armées, à savoir l’armée de terre,
qui à la fin de l’année 2002 était en sous-effectif d’environ 6 000 personnes,
déséquilibre qui persistera fort probablement, au moins jusqu’en 2008
(Dandeker et Freedman, 2002, p. 475). Les armées entrant en compétition
avec les emplois civils pour le recrutement des jeunes ont dû se résoudre à des
compromis sur la qualité des nouveaux admis, spécialement dans les secteurs
où la pénurie est la plus forte, telles les unités de combat de l’armée de terre.
En attendant, les difficultés qu’elles rencontrent à conserver leur personnel
persistent et elles inquiètent également les deux autres armées : la RAF, par
exemple, a du mal à garder ses pilotes qui peuvent être attirés par des emplois
civils, alors que la Royal Navy a conscience que son personnel supporte mal la
durée des missions en mer qui ne cesse d’augmenter. De plus, les trois armées
souffrent d’un problème de « surcroît de charges » : on demande à un effectif
militaire réduit de traiter un nombre grandissant de missions ; c’est un
problème qui s’entretient de lui-même, de sorte que les soldats qui quittent
leur poste rendent leur tâche plus difficile à ceux qui restent (Dandeker, 2000,
pp. 33-34 ; Dandeker et Freedman, 2002, pp. 472-473).
Pour remédier à ces difficultés, les responsables sont conscients qu’il y a
des raisons fonctionnelles valables pour élargir le bassin de recrutement et
qu’il faut s’assurer, autant que faire se peut, que des progressions de carrière
sont offertes à tous. En même temps, des pressions juridico-sociales visant à
élargir les opportunités d’emploi militaire continuent d’influencer les choix
faits non seulement sur les questions touchant aux genres mais aussi sur celles
concernant l’orientation sexuelle des soldats ou leur appartenance ethnique
(Harries-Jenkins, 2002a, 2002b ; Dandeker, 2001 ; Dandeker et Mason,
2001).
Un exemple de ces pressions est la règle récemment adoptée par la Cour
européenne de justice à propos du cas d’Angela Sirdar (Harries-Jenkins,
2002a, 2002b). Dans l’Union européenne, il est permis de déroger au principe
de l’égalité des droits au travail pour des motifs de sécurité publique. Toute-fois, l’État membre qui se livre à une telle discrimination doit établir que les
besoins de sécurité publique justifient la mesure proposée et cette mesure doit
être proportionnée aux dits besoins (MoD, 2002b, 3, paragr. 11). La Cour
européenne de justice a d’ailleurs statué en ce sens (en octobre 1999) en
reconnaissant que le Royaume-Uni pouvait s’appuyer sur l’article 2-2 de la
directive 76 /207/CEE, la Grande-Bretagne ayant réussi à prouver que les
besoins d’efficacité au combat nécessitaient que tous les fusiliers marins (y
compris les officiers supérieurs) devaient être capables d’opérer comme
commandos de première ligne, lors d’opérations amphibies extrêmement
périlleuses : ceci renvoyant au principe d’interopérabilité.
En revanche, lors de l’examen d’un autre cas (celui de Tanja Kreil) qui
mettait en cause l’exclusion des femmes, par la Bundeswehr allemande, de
tous les postes impliquant l’usage d’armes, la Cour a statué (en janvier 2001)
que cette exclusion constitutionnelle en Allemagne ne se justifiait pas, car
cette interdiction n’était pas une mesure proportionnée au danger encouru
[4].
Pour le Royaume-Uni, une question intéressante se pose ici : l’exclusion
actuelle des femmes des postes de combat dans l’infanterie et les blindés
pourra-t-elle toujours être considérée comme justifiée et proportionnée ? Il est
vraisemblable que, tôt ou tard, des plaignants remettront ces décisions en
cause devant la Cour européenne (qui aura l’occasion de réexaminer ce cas de
toute façon) ou bien ils invoqueront la législation sur les Droits de l’Homme.
En défendant la politique actuelle d’exclusion des femmes des postes de
combat, ceux qui en ont pris la décision reconnaissent qu’elle repose sur des
considérations « d’efficacité opérationnelle » qui pourraient faire l’objet d’un
examen juridique minutieux. Des preuves insuffisantes ou non concluantes
ainsi que certains avis émis par les seuls professionnels sur l’efficacité opérationnelle ne sont plus en soi décisifs, pour que le ministère de la Défense
l’emporte devant un tribunal, ainsi qu’on l’a vu lors de litiges antérieurs
concernant l’homosexualité et le service militaire (Harries-Jenkins et
Dandeker, 1994 ; Dandeker, 2001).
Étant donné l’importance de la norme contemporaine touchant à l’égalité
sociale, et le contexte juridique rappelé ci-dessus, il est peut-être difficile
d’envisager que l’exclusion formelle des femmes des postes de combat
persiste encore longtemps. Pour ceux qui partagent ce sentiment, le vrai
problème se situe dans la mise au point de nouvelles tactiques qui, après
l’abrogation de cette exclusion, puissent garantir l’efficacité opérationnelle de
l’armée tout en favorisant l’intégration des soldats des deux sexes : ces tactiques devraient-elles être fondées, par exemple, sur la différenciation des
« normes selon le genre » ? Ainsi, on proposerait aux hommes et aux femmes
des épreuves différentes qui prendraient en compte la force physique, quand
bien même s’agirait-il de sélectionner du personnel pour occuper la même
fonction. Cependant, au Royaume-Uni, il est devenu difficile d’adopter ce
mode d’argumentation dans le climat socio-juridique actuel, si on le compare
au raisonnement qui repose sur une approche « neutre sexuellement parlant ».
Celle-ci est fondée sur des tests identiques auxquels sont soumis les hommes
et les femmes qui veulent accéder à un même type d’emploi. Encore récemment, les armées imposaient des tests physiques différenciés selon le sexe, de
façon à « prendre en compte la différence entre les hommes et les femmes en
matière de force physique et tout particulièrement la force au niveau du
buste ». Depuis 1998, les armées, à commencer par l’armée de terre, ont
enclenché un processus qui tend à passer d’une norme différenciée à une
norme identique, ce qui suppose que l’on évalue « les requis exacts de
l’emploi » et que l’on teste « les recrues potentielles sur cette base » (Defence
Committee, 2001b, paragr. 47, p. xxiv). Ce changement dans la politique de
recrutement fut encouragé par le fait qu’après avoir appliqué ces nouveaux
tests on s’est rendu compte que certaines femmes n’étaient tout simplement
pas aptes physiquement à accomplir les tâches militaires exigées. Comme la
Commission de la Défense l’a reconnu, en accord avec le Conseil sur l’égalité
des droits, il semblerait que les tests différenciés « pourraient en fait constituer une discrimination envers les hommes » (Defence Committee, 2001a,
pp. xxiv-xxv).
Tout ceci reste difficile à déterminer avec précision, quand on passe de la
société en général au cas particulier du personnel militaire. Bien que le
nombre des femmes dans les forces armées ait proportionnellement augmenté
ces dix dernières années, elles restent peu nombreuses chez les officiers supérieurs : en juillet 2001, on comptait seulement une contre-amirale dans la
marine et trois générales de brigade dans l’armée de terre, alors qu’il n’y en
avait aucune dans l’armée de l’air (Dewar, 2001, p. 5). Certains commentateurs sont persuadés que l’absence de personnel féminin parmi les grades
supérieurs ne peut qu’avoir un impact négatif sur les attitudes de l’ensemble
des femmes et leur volonté de poursuivre une carrière dans l’armée (Nielsen,
2001). On ne peut nier le fait que, comme ce fut le cas dans le milieu des
années quatre-vingt-dix, les femmes militaires attendent désormais des offres
d’emploi égales à celles des hommes, même s’il subsiste des divergences de
points de vue intéressantes en fonction de l’arme et selon que l’on a affaire à
de jeunes recrues ou à des adultes qualifiés (Defence Committee, 2001b, 12.7,
p. 35)
[5]. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, il est clair que pour la
majorité des officiers supérieurs, il y aurait trop de risques et trop peu d’avantages à attendre d’un changement de la politique actuelle d’exclusion (MoD,
2002b). Si d’aucuns songent à élargir les possibilités d’emploi offertes aux
femmes, les responsables doivent prendre en considération non seulement les
contraintes d’ordre socio-juridique et démographique ainsi que les opinions
formulées par les personnels, mais aussi les impératifs fonctionnels des organisations militaires.
Technologie, guerre et fonctions assumées par les femmes : un équilibre
difficile à trouver entre impératifs fonctionnel et sociétal
La confirmation récente par le ministère de la Défense de l’exclusion des
femmes des missions opérationnelles de terrain est fondée, au moins en partie,
sur une enquête réalisée par l’armée de terre (mais pour le compte des trois
armées). Cette étude, après avoir examiné la littérature existante et les pratiques
d’autres pays, reposait sur une analyse des comportements des personnels
masculins et féminins au travers d’une série de tests simulant l’expérience du
champ de bataille (MoD, 2002a, 2002b ; Dewar, 2001, p. 6). Un certain nombre
de facteurs, touchant à l’efficacité opérationnelle, furent pris en compte :
physiologiques, psychologiques et sociaux. Sont ici mises en avant plusieurs
considérations fondées sur le sexe, qui concernent les difficultés provenant
des différences biologiques entre homme et femme, telle que la force
physique du buste, mais aussi plusieurs facteurs renvoyant à ce qui est socialement reconnu comme caractéristique de l’homme ou de la femme au travail.
Il est à noter que ces considérations incluent les qualités physiques de l’un et
de l’autre, et qu’elles portent aussi sur la nature de l’agressivité féminine.
En ce qui concerne la première de ces considérations, on a trouvé que
lorsqu’il s’agit de « force musculaire et de forme physique [...] 1 % des
femmes seulement sont au niveau des performances d’un homme moyen »,
d’où, pour les femmes, la nécessité de travailler « 50 à 80 % de plus que les
hommes pour obtenir les mêmes résultats ». Quant aux marches forcées, autre
exercice militaire fondamental, ainsi que dans tous les autres exercices physiques, les femmes ont réalisé des performances inférieures à celles des hommes.
Et plus lourde était la charge à transporter, plus grand était l’écart entre les
performances. De façon significative, « 0,1 % seulement des postulantes à un
emploi militaire et 1 % des femmes soldats expérimentées sont parvenues à
atteindre le niveau requis pour ces tâches » (MoD, 2002a, paragr. 11).
Au plan psychologique, l’étude suggère que certains commentateurs ont
exagéré les différences biologiques présupposées entre hommes et femmes,
concernant par exemple le niveau d’agressivité. Par ailleurs, on a pu montrer
« que la capacité d’agression [...] était généralement plus faible chez les
femmes, qui avaient besoin de provocations plus fortes, et qui semblaient plus
enclines à craindre les conséquences d’une attitude agressive de leur part ».
Cette étude révèle en outre que ces différences d’agressivité ne relevaient pas
simplement de distinctions de sexe mais probablement de genre et que celles-là « pouvaient être annihilées en cas de provocation et de permission relevant
du social » (MoD, 2002b, paragr. 12, passage souligné par nos soins). Ce
point précis permet de se demander si poursuivre dans cet ordre de pensée
constituerait un défi inacceptable pour les normes sociales en général et la
définition du rôle assumé par les genres ou si une telle conclusion doit être
considérée comme l’aboutissement logique du courant actuel tendant à
l’égalité sociale des sexes.
D’un point de vue social, l’étude souligne les effets potentiellement perturbateurs de la cohabitation des genres sur la cohésion des petits groupes qui
sont les composantes-clés de toute force d’attaque et qui seraient sans doute
meilleures s’ils étaient organisés sur la base d’un seul sexe (MoD, 2002b,
paragr. 13). Toutefois, il faut noter ici des nuances importantes. L’étude
suggère en effet que, dans des conditions d’intervention normales (c’est-à-dire dans des conditions d’opérations plutôt dures, mais autres que la guerre)
et avec une bonne gestion et après un bon entraînement, la présence de
femmes dans de petites unités de combat ne s’avère pas préjudiciable à leur
bon fonctionnement (MoD, 2002b, paragr. 14). Cependant, et c’est là un point
crucial, ces expériences de terrain n’ont pas eu lieu dans des contextes réels
de combat et nous ne savons pas comment la situation pourrait se modifier
dans des circonstances où les opérations de combat prendraient une réelle
intensité.
L’étude du ministère de la Défense reconnaît que les différences biologiques entre homme et femme, qu’elles soient vues sous un angle physiologique
ou psychologique, ne sont pas en elles-mêmes suffisantes pour justifier une
politique d’exclusion. En effet, même si leur nombre est faible, il se peut que
certaines femmes soient capables de répondre aux exigences physiques attendues de la part des combattants. Quoi qu’il en soit, vu le contexte juridique
découlant du procès Sirdar, qui autorise toujours la politique d’exclusion, le
Ministère a fini par se persuader que les risques encourus par sa révocation ne
seraient pas vraiment compensés par des avantages appréciables en termes
d’efficacité au combat (MoD, 2002a, p. 19). La base essentielle de cette argumentation repose sur des considérations portant sur les genres et n’ayant
guère de rapport avec la biologie des sexes : elle s’appuie donc sur l’impact
supposé de la présence de femmes sur la dynamique psychologique et sociale
d’unités de combat avant tout masculines. Par ailleurs, comme nous l’avons
mentionné plus haut, la nature incertaine des preuves empiriques avancées
peut fort bien déboucher sur une contestation juridique de la décision du
Ministère, sans compter que le climat procédurier de la société contemporaine
ainsi que la position stratégique occupée par l’armée dans la société peuvent
bien évidemment favoriser de telles remises en question.
Mais d’autres difficultés attendent le ministère de la Défense. Car même si
ce dernier abrogeait son exclusion, il lui faudrait régler un nombre croissant
de préjudices subis par les femmes lors de tâches physiques ardues, du fait de
la logique de tests soi-disant neutres, mis en pratique sur des hommes et des
femmes aux capacités physiques différentes. On s’est rendu compte que, dans
le cadre militaire, le code de la santé et de la sécurité exigeait des employeurs
qu’ils prennent en considération ces différences de genre, encore que l’on ait
eu tendance à oublier cette exigence pour mieux répondre à la législation
concernant l’égalité des droits... (Hawkes, 2002).
On en est donc au point où, même si l’exclusion des femmes des postes de
combat était levée, les exigences physiques de la vie militaire déboucheraient
certainement sur une participation différenciée des hommes et des femmes au
monde astreignant des armes de combat de l’armée de terre britannique,
comme des autres services similaires. Cependant, il est envisageable que de
nouveaux litiges surviennent, si l’exclusion était maintenue, au regard des
discriminations dont les femmes s’estimeraient être les victimes, la différence
entre leurs capacités physiques et celles des hommes n’étant pas, à leurs yeux,
suffisamment prise en compte.
Le rôle futur des femmes dans l’armée : un nouvel équilibre des impératifs fonctionnels et sociétaux ?
Parmi les commentateurs, il y a ceux qui avancent qu’une conception
« dure » du combat, point de vue qui sous-tend le raisonnement officiel en
faveur de l’exclusion des femmes, n’est pas une conséquence automatique de
l’impératif fonctionnel de la guerre, mais serait jusqu’à un certain point une
construction sociale de ce que doit être le travail qui convient aux femmes et
aux hommes (Winter et Woodhead, 2003). De plus, on peut soutenir que cette
conception ne prend pas en compte le fait que les impératifs fonctionnels eux-mêmes peuvent évoluer : dans les opérations militaires actuelles, le recours à
la technologie a entraîné une diminution telle de l’effort physique que toute
tentative visant à justifier l’exclusion des femmes sur cette base est devenue
« arbitraire et outrée » (De Groot, 2000, p. 9). En outre, les conditions postérieures à la guerre froide ont accru l’importance des opérations de maintien de
la paix et réduit le besoin de conserver une forte capacité à entrer en guerre
(Kennedy-Pipe, 2000 ; Kennedy-Pipe et Welch, 2002 ; Kaldor, 1999)
[6]. Par
conséquent, si l’on prend en compte la pénurie d’hommes parmi les recrues
mentionnée plus haut, mais aussi le climat social et juridique qui s’est
assoupli, on peut arguer qu’en faisant davantage confiance aux femmes, y
compris dans les armes de combat, on pourrait satisfaire à la fois aux impératifs fonctionnels et sociétaux. Pourtant, cette opinion apparaît excessive et elle
n’est pas sans défaut.
Tout d’abord, l’une des hypothèses majeures de l’étude du Ministère
signalée plus haut est que, en dépit de l’impact des technologies modernes
– au travers de la mécanisation de l’infanterie, par exemple, voire du remplacement de l’homme par la machine incluant la robotique – « le vrai boulot »
lors d’une guerre terrestre reste une épreuve physique particulièrement dure.
Les soldats doivent être préparés à de longues marches forcées tout autant
qu’aux rigueurs du combat corps à corps, alors que d’autres doivent faire face
aux difficultés de réparations des pistes et de transport des stocks, à
commencer par les munitions de l’artillerie et ce, dans des conditions d’intervention aussi dangereuses qu’effrayantes, d’où l’évidence des exigences
physiques.
Ensuite, les opérations de maintien de la paix ont pu modifier le contexte
dans lequel les armées sont amenées à intervenir. Kennedy-Pipe et Welch
(2002, p. 62) affirment, par exemple, que les nouvelles formes de guerre
nécessitent un usage accru des forces militaires dans le cadre de ce que
d’aucuns appellent le « progressisme musclé », à savoir l’imposition des
valeurs libérales, telles la démocratie et la tolérance interethnique, par le biais
d’une intervention militaire effective ou potentielle. Les militaires se voient
ainsi imposé un large éventail de nouvelles tâches – tâches qui réduisent en
quelque sorte la frontière entre civil et militaire, rapprochant ainsi le militaire
du civil ou, pour utiliser un terme provocateur, « féminisant » les tâches militaires. Celles-ci, telles que les missions d’apaisement et de négociation,
deviennent alors non pas des responsabilités à part prises par un personnel
spécialisé, pour lequel les soldats ont simplement dégagé le terrain et sécurisé
un périmètre, mais elles font désormais partie des opérations quotidiennes,
pour l’ensemble ou presque du personnel militaire. De telles missions fournissent, cela va de soi, des opportunités accrues d’intégration des femmes
(Kennedy-Pipe et Welch, 2002, p. 62).
Les auteurs suggèrent également que, même si les femmes ne sont pas
fondamentalement supérieures aux hommes en matière de protection, et
quand bien même cette croyance serait partagée par la population du pays
dans lequel les forces sont amenées à intervenir, la présence de femmes
soldats pourrait aider au processus de résolution du conflit. De fait, une armée
sans exclusion de genre ne peut que représenter les principes progressistes
que la force d’intervention est censée introduire dans ledit pays (Kennedy-Pipe et Welch, 2002, pp. 62-63).
Toutefois, les nouvelles missions ne rendent pas les anciennes superflues.
Lors d’opérations de paix « musclées », la rapidité de déplacement et la
compétence de l’armée dans la mise en œuvre disciplinée d’une violence
meurtrière donnent un caractère unique à de telles missions, quelle que soit la
compétence également nécessaire en matière d’arbitrage, de diplomatie et de
négociations. Mais les auteurs soulèvent alors une importante question : les
combattants doivent-ils posséder également les talents nécessaires pour mener
à bien les opérations de paix ? Selon eux, ce serait « demander trop au
personnel militaire que d’associer ces deux qualités » (Kennedy-Pipe et
Welch, 2002, p. 63). Cependant ils admettent que nombre de missions resteront essentiellement guerrières et que, par conséquent, « certaines missions et
parties de service, particulièrement les postes avancés tenus par les combattants de l’infanterie ou par les fusiliers marins, demeureront fermés aux
femmes soldats » (Kennedy-Pipe et Welch, 2002, p. 66).
Avant d’admettre cette conclusion, il importe de regarder de plus près leurs
commentaires sur les forces de maintien de la paix. Il n’est pas excessif de
rappeler aux soldats que leur fonction centrale reste par définition le combat
de guerre, même si leur mission à venir doit se dérouler dans le cadre du
maintien de la paix ; mais Kennedy-Pipe et Welch ne reconnaissent qu’à demi
ce que l’on pourrait définir comme la logique de la guerre et ses implications
sur l’intégration militaire des genres. Notons que le maintien de la paix
correspond à l’histoire des services armés britanniques. En effet, si l’on se
réfère aux missions qui leur avaient été assignées du temps de l’Empire, on
peut comprendre pourquoi l’armée britannique (comme l’armée française
d’ailleurs) s’est adaptée à ce nouveau concept avec une relative facilité, à la
différence des Américains qui ont toujours semblé mal à l’aise face à des
événements imprévus autres qu’une guerre à grande échelle entre États. Pourtant, comme le chef d’état-major sortant, le général Sir Charles Guthrie l’a
déclaré en 2001, il y a là un risque : celui que l’implication plus forte dans les
tâches de maintien de la paix ou diverses actions de contrôle visant à la mise
en mouvement d’un « progressisme musclé » n’entraîne une moindre capacité
à combattre de la part des forces armées (Guthrie, 2000). Il exprimait ainsi
une opinion dominante dans les groupes proches de la Défense au Royaume-Uni et dans d’autres pays, comme la France et les États-Unis, opinion selon
laquelle les États doivent continuer de se préparer à la guerre et fonder leurs
services armés sur cette raison d’être, même si, paradoxalement, les grandes
guerres entre États constituent des scenarii très peu vraisemblables dans un
avenir proche. Cela s’explique par la prudence qui enseigne de se préparer à
des situations improbables que l’on ne peut totalement rejeter. De plus, cette
capacité à réagir en cas de guerre ne peut être mise en œuvre du jour au lendemain. Sans oublier que cette capacité guerrière apparaît nécessaire dans le cas
d’opérations plus « musclées » de maintien de la paix, opérations durant
lesquelles les troupes (comme ce fut le cas en Bosnie) doivent faire face à un
style de vie bien plus violent que dans d’autres cas plus banals, où des armes
légères d’auto-défense suffisent. Ainsi que le ministère de la Défense l’a
rappelé dernièrement, le fait de se préparer à une guerre potentielle donnera
toujours la possibilité de participer à d’autres opérations alors que le contraire
n’est pas vrai. Améliorer la structure des armées pour faire face soit à une
guerre soit à une intervention d’un autre type ne représente pas un réel progrès.
Mais organiser l’armée en songeant à ces deux éventualités ne peut que déboucher sur une structure plus large susceptible de répondre à des besoins très
différents les uns des autres (MoD, 2001 ; Dandeker et Gow, 1997,2000).
En d’autres termes, même s’il demeure délicat de former des guerriers aux
missions de maintien de la paix, les problèmes rencontrés sont certainement
moindres que ceux qui surviendraient si une force de maintien de la paix
s’avérait incapable, en cas de besoin, de « passer la vitesse supérieure ». En
effet, c’est sa réputation de capacité à faire face à de tels changements qui fait
qu’une armée est respectée par les partis en conflit : on est là au cœur même
de la renommée professionnelle reconnue aux armées britanniques. Les leçons
que l’on peut tirer de diverses expériences, en Bosnie, au Kosovo et en
Afghanistan à la suite des attentats terroristes du 11 septembre, ne peuvent
que renforcer ce type d’argument. Quoi que l’on en pense, « les problèmes de
“force physique”, malgré la RMA [révolution dans les affaires militaires],
demeurent essentiels lors de certaines missions de combat très spécialisées ».
On peut donc conclure avec Kennedy-Pipe et Welch (2002, p. 66) que « les
postes avancés dans l’infanterie ou les fusiliers marins resteront fermés aux
femmes soldats ». Cependant là où ils font erreur, c’est lorsqu’ils semblent
approuver une sorte de spécialisation des armées, distinguant les missions de
maintien de la paix d’une part et des missions de combat plus masculines
voire « macho » d’autre part
[7]. En outre, il faut se demander ce que signifie
l’expression « rester fermé » utilisée par les auteurs. Une façon de prendre en
compte les impératifs fonctionnels et sociétaux serait que l’armée renonce à
sa politique officielle d’exclusion et recrute des hommes et des femmes dans
tous les domaines, d’après les résultats obtenus à des tests non différenciés
selon les genres. Avant d’examiner ce point en détail, il faut réexaminer les
facteurs en rapport avec le moral et la cohésion des troupes qui ont amené les
responsables à être si précautionneux à l’idée de franchir ce pas.
Le combat et le culte de la masculinité : un obstacle pour les femmes ?
Un des éléments les plus intéressants de l’argumentation présentée par
Kennedy-Pipe et Welch concerne la relation entre le moral et la culture militaire. Nous avons souligné la complexité du concept même de moral : si les
gradés comme les simples soldats se sentent menacés ou ébranlés par l’existence d’unités mixtes, un fossé ne fera que se creuser entre les exigences de la
société civile et la cohésion et l’efficacité sur le terrain que réclament les
armées (Kennedy-Pipe et Welch, 2002, p. 66 ; Dandeker et Segal, 1996).
Cette opinion renvoie à une suggestion faite, il y a quelques années, par
Richard Holmes (1994, pp. 101-106) dans une étude portant sur l’expérience
de la guerre terrestre. En réaction à ceux qui prétendent que c’est moins la
force physique mais plus l’effet de facteurs culturels qui entraîne l’exclusion
des femmes de certains emplois militaires, il affirme qu’un tel conditionnement culturel ne prouve pas que la diversification des emplois offerts aux
femmes militaires soit devenue plus aisée ou plus judicieuse. Il n’en reste pas
moins que la plupart des sociétés, à tort ou à raison, sont structurées à partir
de stéréotypes sexuels très forts. En vérité, les armées qui ont utilisé des
femmes comme combattantes, comme au sein des milices républicaines en
Espagne, en Union soviétique ou au Vietnam du Nord, l’ont fait à la suite de
révolutions sociales de grande ampleur ayant affecté le rôle de la femme en
général (ibid., pp. 102-103). Alors que, dans des sociétés qui n’ont pas connu
de mutation aussi radicale, utiliser des femmes au combat c’est courir au
devant de problèmes tels que les périls encourus par les femmes elles-mêmes
mais aussi l’effet que cela pourrait avoir sur le moral de leurs camarades
masculins. La formation militaire a tendance à mettre en valeur la masculinité
et les jeunes gens ont, depuis des siècles, considéré que la capacité de se
battre était le défi fondamental lancé à leur virilité. Bien sûr, il se pourrait
bien que cette croyance ne soit que le reflet d’un ensemble de valeurs archaïques et tyranniques. Mais ce stéréotype fort de l’homme guerrier existe, il est
fermement ancré dans les esprits et sera vraisemblablement très résistant au
changement (ibid., pp. 102-103).
Dix-sept ans s’étant écoulés depuis lors, on peut toutefois penser que nous
n’avons pas à accepter ces assertions puisque le contexte d’égalité est devenu
plus fort que du temps de Holmes. Pourtant, on ne peut nier que « le culte de
la masculinité » demeure une composante importante du moral des troupes au
combat : il s’agit d’un mythe organisationnel puissant. Dans le même ordre
d’idées, certains auteurs ont avancé que les effets supposés de la cohésion
sociale (ici définie comme un lien affectif fondé sur des attirances interpersonnelles et l’homogénéité sociale, dont l’absence de mixité fait partie) et
ceux de l’efficacité opérationnelle ont été exagérés (Kier, 1998 ; Segal et
Kestnbaum, 2002). Plus exactement, il apparaît que c’est « la cohésion autour
d’une tâche » définie comme le lien instrumental permettant, grâce à un engagement partagé, la réalisation de buts précis qui est le plus nettement liée à la
réussite : savoir diriger des gens qui sont techniquement compétents dans leur
travail et qui apparaissent convaincus par les objectifs qu’on leur a assignés,
ce sont là des facteurs décisifs d’efficacité. Peu importe alors leurs caractéristiques sociales (genre, choix sexuel, ethnie, classe).
L’un des problèmes posés par ce genre de discours est son manque de références historiques. Il renvoie à la situation tendue, engendrée par l’idéologie
politique des États-Unis, qui privilégie l’individualisme, et également à la
préférence marquée de l’armée américaine pour la rotation de son personnel,
comme s’il s’agissait d’un ensemble de composantes interchangeables ; ce par
quoi les Américains s’opposent à la tradition régimentaire européenne. De
plus, cet argument ne tient pas suffisamment compte de la manière dont les
« mythes d’appartenance sociale », tel que le culte de la masculinité (hétérosexuelle), sous-tendent les mécanismes de cohésion sur le terrain. De tels
mythes jouent en effet un rôle décisif dans les armées qui continuent de se
différencier des usages des emplois civils : il n’existe pas d’horaire de travail
journalier de neuf heures du matin à cinq heures de l’après-midi, par exemple.
Et assumer les risques et les dangers du combat exige la construction de liens
de camaraderie forts, de sorte que le personnel puisse faire son devoir avec
efficacité – en transgressant, si nécessaire, les normes de la société civile, en
mettant fin à la vie d’autrui. Par essence, les relations de nature contractuelle
ou associative échouent lorsqu’il faut mener à bien un combat qui requiert des
niveaux d’engagement plus élevés. Comme la plupart des soldats le reconnaissent, la guerre fait ressortir les émotions humaines les plus intenses –
qu’elles soient bonnes ou mauvaises – telles que la haine, l’amour, la colère,
le chagrin et le pardon
[8].
Si les exigences physiques d’une telle cohésion (en dehors de tout autre
variable comme la préférence féminine marquée pour certains aspects de
l’activité militaire) ne peuvent que limiter la participation des femmes, à
supposer même que leur exclusion soit abrogée, le mythe ou le culte de la
masculinité ne cesserait pas d’exercer une influence prépondérante sur les
armes de combat. Il est exact aussi que ce mythe suscitera obligatoirement des
difficultés pour les femmes qui, minoritairement, feraient partie de ces
groupes, puisque les soldats hommes ne cessent de douter de leur capacité à
se montrer « à la hauteur » dans le cadre de ce qu’ils considèrent comme une
chasse gardée masculine (voir, à ce propos, le cas canadien, dans Winslow et
Dunn, 2002, pp. 660-662). Toutefois, il ne faut pas oublier que de tels mythes
créent un élan qui vient accentuer la capacité au combat et qu’ils resteront tels
quels, tant que des critères neutres, du point de vue du genre, seront appliqués
pour sélectionner les combattants de ces unités.
D’autres commentateurs suggèrent que la présence de femmes détournerait
les soldats de leur mission principale qui consiste à supprimer l’ennemi, la
protection des membres féminins de l’équipe devenant prioritaire. Autrement
dit, la présence des femmes susciterait non seulement une rivalité sexuelle
entre les hommes (ou bien des jalousies entre ceux qui ont eu du succès
auprès de leurs camarades de sexe féminin et les autres) mais aussi le développement d’une sorte d’instinct de protection, qui ne pourraient que réduire
l’efficacité opérationnelle. De telles réactions, profondément ancrées dans le
culte de la virilité, apparaissent comme l’inévitable revers de la médaille de
l’agressivité. Ce point de vue, qui étaye les principaux arguments de l’étude
du ministère de la Défense, doit être pris au sérieux. En vérité, ce que l’on
peut désigner sous l’expression de « camaraderie excessive » peut engendrer
des problèmes, même lors de batailles menées uniquement par des hommes,
comme ce fut le cas à Battle Green pendant la guerre des Malouines en 1982,
quand les soins à apporter aux blessés ont contribué à retarder la mission
[9].
Comme le laisse entendre l’étude du Ministère, cette attitude n’aurait-elle pas
été encore plus marquée dans des unités mixtes ? On doit admettre que nos
connaissances en la matière restent limitées, encore que l’on puisse supposer
que cet instinct de protection serait assurément plus fort en cas de présence
féminine importante.
Cependant, d’autres militaires ont émis l’opinion que, dans un contexte
social plus ouvert qu’autrefois, il serait anachronique pour les armées de
continuer à rejeter officiellement certaines catégories d’individus plutôt que
de pratiquer la sélection – qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes – à partir de
leur réussite à des tests correspondant à des rôles précis. Renoncer à exclure
les femmes en se fondant sur des tests sexuellement neutres serait, d’après
eux, la meilleure façon de gérer la tension existant entre les nécessités de
l’efficacité opérationnelle et l’exigence d’une reconnaissance des normes et
des valeurs de la société contemporaine
[10].
Une autre réaction, plus circonspecte et conservatrice à ce type de raisonnement pragmatique, est de dire, comme l’a fait récemment le général Sir
Charles Guthrie, que la société, malgré son progressisme, ne serait tout
simplement pas prête à envoyer des femmes à la guerre, par crainte de les voir
revenir mortes ou blessées (Guthrie, 2000). Au regard de la sensibilité des
hommes politiques à ce qu’ils perçoivent comme un refus de l’opinion à
accepter des victimes de guerre (même si leur conviction se fonde sur des
hypothèses discutables comme nous le savons désormais, grâce à Burk
[1999]), cette dernière remarque ne peut pas être prise à la légère
[11]. Néanmoins, l’idée selon laquelle la sensibilité actuelle demande des droits égaux
pour les hommes et les femmes et, bien sûr, un partage égal des sacrifices
dans des situations dangereuses s’impose comme une conviction difficile à
rejeter. Une fois encore, on ne peut qu’aboutir à la conclusion logique qu’il
serait avisé d’abandonner la règle de l’exclusion.
Il serait plus facile d’effectuer ce changement si d’autres États (dont la
réglementation militaire s’inspire de celle adoptée par le gouvernement du
Royaume-Uni) modifiaient leurs propres attitudes. C’est déjà le cas dans des
pays où la compétence militaire et la capacité d’intervention de l’État sont
tenues pour importantes. Alors que les États-Unis ont adopté une politique
voisine de celle du Royaume-Uni en ce domaine, ce sont les forces de défense
israéliennes (Israel Defence Force [IDF]) qui révèlent le comportement le
plus intéressant à cet égard. Il faudra notamment observer avec soin jusqu’à
quel point la levée de l’interdiction officielle de présence féminine dans la
police paramilitaire et dans les postes de combat aux frontières (en 1995) sera
en pratique étendue au noyau dur de l’armée de terre d’Israël – à savoir les
troupes d’assaut et les commandos chargés d’escorter les femmes pilotes et le
personnel féminin de la marine (Klein, 2002 ; Israel Defence Force, 2002).
Cependant, cette éventualité apparaît improbable pour le moment, ne serait-ce
que parce que l’IDF conserve un culte de la masculinité très « macho »
[12].
Pourtant, une forte demande existe en Israël en faveur de l’égalité des genres.
Et de fait, le Parlement israélien a décidé d’ouvrir toutes les professions militaires aux femmes
[13] (pour un avis plus ancien et plus circonspect, voir Gal
et Cohen [2000]). Il n’empêche que, sur le terrain, les femmes ne participent
toujours pas aux formations d’assaut de l’IDF : une telle mutation se fera
seulement lorsqu’un compte rendu probant des résultats obtenus par les
femmes en tant que gardes-frontières, ou à d’autres postes similaires, la
rendra possible. Tout ceci rend bien compte de l’existence de compromis politiques entre la frange du Parlement acquise au féminisme et la majorité de
l’opinion plus conservatrice
[14].
Aprèslalevéedel’exclusiondesfemmesdespostesdecombat :questionset
problèmes
Ceux qui croient que cette exclusion ne pourra pas durer éternellement
réfléchissent déjà aux questions pratiques qui se poseront alors. Une question
importante reste celle de « l’alibi », qui ferait que seule une petite minorité de
femmes opérerait dans ce qui resterait pour l’essentiel un apanage masculin.
Abroger l’exclusion ne mènera certes pas à une montée en flèche du nombre
des femmes dans les armes de combat
[15]. Les raisons en sont claires : il
serait étonnant que beaucoup de femmes trouvent ce type de postes attrayant
(il est déjà bien difficile de trouver des hommes pour occuper ces fonctions)
et, en supposant que des tests neutres soient appliqués, il est fort probable que
peu de femmes les réussiront. Ce scénario serait d’ailleurs en accord avec le
taux de succès des femmes enregistré par l’étude du ministère britannique de
la Défense et que vient confirmer une enquête française récente
[16].
En outre, comme le montrent les discussions sur ce phénomène d’alibi, il
ne serait pas facile de retenir les femmes qui auraient réussi leurs tests dans
les unités de combat, car elles formeraient une minorité trop faible dans un
milieu resté « macho ». Pourtant, il n’est pas impossible que quelques
« amazones », ayant satisfait aux critères d’entrée, se révèlent capables de se
construire une identité – comme « homme honorifique », pour reprendre la
formule d’un soldat que nous avons interrogé – et qu’elles acceptent d’être
traitées comme n’importe quel autre soldat, même en cas de blessure, conditions qui faciliteraient leur insertion dans un milieu demeurant pour l’essentiel une chasse gardée masculine. On peut supposer enfin que les conditions
d’intimité extrême, caractéristiques des forces en situation de combat terrestre
(par exemple celles en liaison avec les fonctions corporelles, comme la défécation, qui semblent davantage poser problème aux hommes qu’aux
femmes)
[17] n’engendreraient pas d’embarras ni de gêne particuliers,
quoique tout un chacun n’en soit pas forcément convaincu.
Ces dernières années, les armées britanniques ont modifié les conditions
d’emploi offertes aux femmes. Elles ont été obligées de s’engager dans ce
processus pour répondre aux changements des impératifs sociétaux, liés en
particulier à des contraintes démographiques et à des mutations sociales et
juridiques, qui ont mis en lumière le fait que l’égalité des genres était devenue
une valeur incontournable. Ce à quoi les militaires ont été forcés de réagir. En
réfléchissant à la manière de s’adapter à ces changements, les responsables
des services armés ont dû mesurer jusqu’à quel point l’impératif fonctionnel
d’efficacité opérationnelle rendait cette mutation possible ou même les incitait à l’adopter.
En conséquence, le ministère de la Défense britannique a confirmé que
l’exclusion des femmes des postes de combat à terre ne saurait être remise en
question ; cependant, pour des motifs juridiques et sociaux, cette politique
d’exclusion officielle ne pourra certainement pas perdurer. Les questions non
résolues à ce jour porteront sur la façon de préparer la gestion des difficultés
créées par l’apparition d’équipes mixtes, au sein desquelles les femmes resteront très minoritaires.
Il n’y a guère de raison de supposer que la participation différenciée des
femmes dans les différentes branches des services armés ne se maintiendra
pas, avec une forte majorité d’entre elles qui préféreront être employées dans
les unités de soutien logistique ou administratif plutôt que sur le front. En fait,
il restera difficile pour les femmes de se frayer un chemin dans les unités
combattantes des Forces spéciales, que les événements du 11 septembre ont
remises en valeur dans les armées occidentales.
Toutefois, cette situation peut se modifier en fonction de l’évolution des
capacités physiques des femmes ainsi que de leur attitude et aspirations
concernant leurs rôles de combattantes. À l’heure actuelle, en dépit de la
valeur première accordée à l’égalité sociale, les différences persistant entre
hommes et femmes, en termes de performance, dans l’accomplissement de
certaines tâches contribueront au maintien d’une distinction forte de mode de
vie entre sociétés militaire et civile. Les impératifs fonctionnels de la guerre
le veulent ainsi, du moins tant que les États considéreront qu’ils demeurent
fondamentaux.
Traduction : Annie Gresle
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[(1)]
Voir l’échange de vues entre M. Van
Creveld (2000), très conservateur, et C.
Kennedy-Pipe (2000), plus progressiste. Se
reporter aussi à Van Creveld (2001).
[(2)]
Mes remerciements au personnel
militaire et civil qui a accepté d’être interrogé
dans le cadre de l’enquête ayant servi de base à
cet article. Cette recherche a suivi les modalités
adoptées dans une étude précédente faite par le
professeur Mady Segal de l’université du
Maryland et moi-même (Dandeker et Segal,
1996). Celles-ci comprenaient une analyse de
documents officiels publiés par le ministère de
la Défense britannique (y compris des données
statistiques fournies par l’Agence des services
analytiques de la défense [DASA]) et des entretiens avec un certain nombre de fonctionnaires
et d’officiers appartenant soit au Ministère soit
aux différentes armées. Parmi ceux-ci, certains
avaient pris part à l’analyse des implications de
l’expérience récente, parrainée par le Ministère,
sur les unités de combat mixtes, qui elle-même
faisait suite à l’interprétation, par les pouvoirs
publics, de la littérature existante ainsi que des
pratiques en usage dans d’autres pays. L’étude
du Ministère incluait également une analyse
des attitudes des personnels à l’égard de
l’ouverture aux femmes des postes de combattants (MoD, 2002a, 2002b). Il va de soi que le
nombre relativement faible de personnes
concernées par cette enquête (53 participants
provenant de l’artillerie royale) (MoD, 2002b,
paragr. 4) et le fait qu’elle ne pouvait pas
reconstituer des situations réelles de combat
nous conduit à garder une certaine prudence
dans l’interprétation des résultats. Comme le
(suite de la note 2)
montre notre analyse, c’est bien ce qui ressort
des conclusions que les décideurs en ont tirées
eux-mêmes. Nous avons interrogé également
un certain nombre de soldats de l’armée de
terre sur ce qu’ils considéraient comme des
obstacles à l’intégration des femmes dans les
armées et nous leur avons demandé si l’on
pouvait ou devait surmonter ces obstacles. Les
mêmes questions ont été posées à des militaires
relevant d’autres services sur la perception
qu’ils avaient des différences entre l’armée de
terre et les autres armées. Pour l’aspect
juridique, mes remerciements vont au
professeur Gwyn Harries-Jenkins ainsi qu’à
Gavin Galliford, expert britannique, et à
d’autres spécialistes ayant contribué au travail
du Centre de recherche sur les institutions
militaires (CRMI) de l’université de Hull
(Harries-Jenkins, 2002b). En ce qui concerne
les données statistiques, je remercie le
personnel de la DASA pour son aide. D’autres
spécialistes se sont engagés dans un travail
similaire au nôtre, concernant tout particulièrement les rôles des genres, tels qu’ils ressortiront après déconstruction des documents
officiels britanniques. Dans cette perspective
constructiviste, voir Winter et Woodhead
(2003).
[(3)]
On accepte désormais généralement
l’idée que lors d’opérations indécises le fait
d’être exposé à des risques de mort ou de
blessures n’est pas vraiment lié à la proximité
de la ligne de front. Toutefois, être soumis à de
tels risques (par exemple lors d’opérations de
désamorçage de bombes près des zones de
combat, tâche éventuellement effectuée par des
femmes) ne signifie pas faire partie d’une unité
de combat, à savoir une unité chargée de lutter
au corps à corps, de tuer l’ennemi, et qui doit
être équipée du matériel approprié tout en étant
dotée d’une éthique conforme à cet objectif.
Dans cet article, les missions de combat se
réfèrent aux postes tenus par des soldats appartenant à l’infanterie, au corps des fusiliers
marins, à la cavalerie, aux blindés ainsi qu’au
régiment d’infanterie de l’armée de l’air. Se
pose ici une question importante et plus vaste.
Trop souvent, les spécialistes discutent des
forces armées sans porter suffisamment
d’attention à leurs différents cadres de combat
et à leurs cultures spécifiques ; en fait,
l’essentiel des publications sociologiques sur le
combat trouvent leur origine dans l’observation
de la vie des soldats au sein des armées (voir
Kellett, 1982). Les forces armées partagent
certaines caractéristiques communes. En particulier, elles se voient accorder une responsabilité illimitée, de la part de l’État, concernant
l’usage de la force, pouvant aller jusqu’à
donner la mort, mettre en danger sa propre vie
et même aller jusqu’au sacrifice de soi.
Cependant, il existe aussi, entre les armées, des
différences significatives, comme, par exemple,
l’exigence du combat au corps à corps pouvant
aller jusqu’à la mort de l’ennemi pour l’armée
de terre, par comparaison avec les actions « à
distance » caractéristiques des autres armées. À
bien des égards, « l’infanterie incarne les traits
caractéristiques de l’archétype de l’organisation
militaire, mieux que tout autre arme » (Boëne
et al., 2000, p. 13). Spécialement parmi les
éléments de pointe de l’armée, on exige des
combattants qu’ils accomplissent des tâches
variées dans un espace changeant et hostile.
Dans la marine, en revanche, les navires et la
vie en mer, que ce soit par temps de guerre ou
de paix, entraînent pour chacun nombre
d’obligations qui viennent renforcer la cohésion
de l’équipage. Ceci semble lié au fait que la
marine britannique éprouve moins d’inquiétude
que l’armée de terre, en ce qui concerne la vie
privée de ses marins, hors service et à
l’extérieur des navires. Mais dans l’armée de
terre cette inquiétude est particulièrement vive
en raison de la nature tribale du système
régimentaire.
[(4)]
À la suite de ce procès, la Bundeswehr
a supprimé le texte de loi interdisant aux
femmes d’exercer une fonction militaire. Voir
Harries-Jenkins (2002a, pp. 748-752) et
Kummel (2002a).
[(5)]
L’enquête du Ministère sur les attitudes
à l’égard des femmes dans l’armée a montré
que 30 % des personnels adultes qualifiés
estimaient que les femmes devraient avoir le
droit de servir dans tous les emplois offerts par
l’armée, alors que 41 % des femmes concernées
ont donné la même réponse. Quand les engagés
ont été interrogés, ce sont 52 % des femmes et
26 % des hommes qui se sont exprimés dans le
même sens. Hommes et femmes se sont
montrés plus divisés sur un point : ces dernières
devraient-elles continuer à servir dans les deux
armes qui leur ont été récemment ouvertes –
l’artillerie et le génie ? « La majorité des
recrues féminines pensent que la cavalerie,
l’arme blindée et l’infanterie devraient être
accessibles aux femmes. Cependant, et de façon
significative, une proportion moindre d’hommes
récemment engagés (et aussi de militaires de
carrière des deux sexes ainsi que leurs
conjoints) partagent ce même point de vue. »
Les plus hostiles restent les hommes, quel que
soit leur statut, puisque parmi les soldats de
carrière 61 % des hommes pensent que les
femmes ne devraient pas pouvoir servir dans la
cavalerie et dans les blindés, chiffre qui monte
à 68 % pour l’infanterie. En revanche, 28 % des
personnels de la cavalerie et des blindés
seulement ont estimé que les armes dans
lesquelles ils servent devraient être accessibles
aux femmes (MoD, 2002b, ann. D2, paragr. 9-11).
[(6)]
Tout spécialement depuis la fin de la
guerre froide, les armées du Royaume-Uni et
celles d’autres États occidentaux ont été
engagées dans une multitude de missions autres
que la préparation, la menace, voire la conduite
d’une guerre conventionnelle ou nucléaire
contre d’autres États. Ces missions comportent
un large éventail d’opérations conçues pour
soutenir les efforts diplomatiques en faveur de
la paix, afin de parvenir à un accord entre les
partis en conflit. Elles englobent une gamme
d’activités telles que les missions d’observation
de l’Onu, qui font appel à des troupes dotées
d’armes légères, chargées de contrôler des
accords de paix déjà existants, que l’on pourrait
appeler des forces de pacification classiques
(situation qui exige le consentement des partis
en conflit et la présence de forces armées assez
substantielles) ; ces forces veillent alors au
déploiement de l’aide humanitaire, à l’organisation et à la surveillance des élections. Il peut
aussi s’agir d’opérations plus vigoureuses
d’imposition de la paix, comme lors de la
guerre du Golfe en 1991 et plus récemment
dans le cadre des opérations de l’Otan au
Kosovo. Pour plus de détails sur ces différentes
activités, y compris les opérations complexes
qui combinent des mesures coercitives et non
coercitives – et que l’on pourrait dénommer
« la pacification stratégique » – dans le cas
spécifique du rôle joué par l’Onu et l’Otan en
Bosnie, voir Dandeker et Gow (1997) et Shamir
et Ben-Ari (2000).
[(7)]
Cela ne signifie pas qu’une telle dérive
ne puisse pas survenir à l’avenir. Pour le
moment, au Royaume-Uni, on assiste à
l’émergence d’une armée à « deux vitesses » ou
(suite de la note 7)
à « deux niveaux » avec, d’un côté, les forces
d’intervention rapide chargées d’opérations de
forte intensité et, de l’autre, les forces qui
demeurent sur le territoire national, quand elles
ne sont pas chargées de missions dites de
pacification ou de « nettoyage » après l’accomplissement de missions plus dangereuses.
Encore qu’une certaine distinction entre des
forces rapidement déployables et les autres soit
peut-être inévitable, il serait imprudent que ces
dernières soient configurées de telle sorte
qu’elles s’avèrent incapables de gérer des
opérations plus intenses, si nécessaire.
[(8)]
Nous sommes redevable sur ces différents points au professeur Bernard Boëne, au
D
r Eyal Ben-Ari et au D
r Tarak Barkawi avec
qui nous en avons discuté.
[(9)]
Voir M. Adkin (2001). Les soldats du
régiment de parachutistes britannique sont
réputés pour « ne jamais laisser tomber un
camarade ».
[(10)]
Dans l’enquête du Ministère (MoD)
sur les avis concernant l’extension aux femmes
de certains emplois, la résistance au
changement s’est révélée moins forte que
prévue. « Les attitudes des hommes et des
femmes dans cette enquête étaient prévisibles,
mais sur beaucoup de points les barrières se
sont révélées moins élevées que ce que l’on
(suite de la note 10)
imaginait. Néanmoins, il y a des objets sur
lesquels des opinions fortes ont été exprimées
et si l’on devait mettre en place un changement
de politique, il faudrait en tenir compte. »
(MoD, 2002b, paragr. 42).
[(11)]
Dans l’enquête du Ministère, on s’est
aperçu que beaucoup de soldats pensaient que
le fait d’« exposer les femmes à des risques de
mort, de viol, de torture pourrait affecter
négativement le soutien de l’opinion publique
aux opérations » (MoD, 2002b, paragr. 41f).
[(12)]
Communication personnelle du
D
r Eyal Ben-Ari, département de sociologie,
université Mount Scopus, Jerusalem, Israël.
[(13)]
Le 3 janvier 2000. Voir M. Van reveld
(2001, p. 208).
[(14)]
Je dois cet argumentaire au D
r Eyal
Ben-Ari. Il est intéressant de noter que
l’historien militaire britannique et correspondant de la Défense, John Keegan, interprète
les enseignements de l’IDF, au moment où les
armées britanniques s’engagent dans la guerre
en Irak, de la manière suivante : alors que la
présence de femmes dans des unités de combat
peut amener le développement de sentiments
trop protecteurs parmi les soldats hommes, la
présence de femmes près des zones de combat,
au sein des troupes non combattantes, n’aurait
pas le même effet. « La simple proximité de
femmes, si l’on peut tirer des enseignements de
l’expérience israélienne, semble produire un
effet différent. Les hommes accomplissent
mieux leur travail quand ils ont le sentiment
que des femmes restent proches d’eux, comme
s’ils voulaient mieux souligner leur virilité. »
(Keegan, 2003, p. 24).
[(15)]
Selon l’enquête du Ministère, hommes
et femmes seraient d’accord pour considérer
que l’ouverture des postes de combat ne
diminuerait pas le recrutement des hommes
mais n’augmenterait pas davantage celui des
femmes (MoD, 2002b, paragr. 41b).
[(16)]
Communication personnelle du
professeur B. Boëne, directeur général de
l’enseignement et de la recherche aux Écoles
militaires de Saint-Cyr - Coëtquidan.