Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010654
208 pages

p. 777 à 798
doi: en cours

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Volume 44 2003/4

2003 Revue française de sociologie

La « société militaire »

Son devenir à la lumière de la professionnalisation

François Gresle Département de Science politique Université Paris I – Panthéon-Sorbonne 17, rue de la Sorbonne – 75231 Paris cedex 05
Après avoir précisé ce qu’il convient d’entendre par « société militaire », il est rappelé que les sciences humaines et sociales se sont intéressées, depuis fort longtemps, au domaine de la guerre et des armées, privilégiant trois types d’approche : historique, fonctionnaliste et juridico-classiste. Mais ce sont là des points de vue discutables, sinon dépassés, que l’on se doit d’écarter au profit d’un autre modèle, qualifié ici de structurel. Ensuite, les conditions d’apparition de cette fameuse entité sont rappelées, qui renvoient à un contexte socio-histo-rique précis : celui de l’émergence de l’État-nation dans l’Europe du XIXe siècle. Toutefois, pour que l’on puisse parler de société, encore faut-il que plusieurs conditions soient remplies, qui sont passées en revue dans une deuxième partie où les traits spécifiques du groupe militaire sont présentés plus en détail. Une fois cet exposé fait, la question qui se pose est de savoir si les principales caractéristiques, qui faisaient du monde des Armées une société, subsistent aujourd’hui. Un examen attentif des mutations que connaissent les affrontements inter- voire intra-étatiques dans l’après-guerre froide, coïncidant elles-mêmes avec la professionnalisation des armées dans laquelle se sont engagés nombre de pays d’Occident, oblige à émettre quelques doutes sur le maintien en l’état de la société militaire. Autrement dit, il est permis de parier maintenant sur un effacement relatif de la spécificité socioculturelle du monde militaire au sein de la société globale. Afterclarifyingwhatshouldbemeant by«militarysociety», oneisremindedthat humanand social sciences have for along time shown interest in warfare and armies by giving priority to threeviewpoints :historical,functionalistandsocio-legal. Butthesearedebatableevenoutmoded points that shouldbe set aside tomake room for another model whichis termedhere as a cultural one. Then, the conditions in which this entity appeared are recalled and they refer to a precise socio-cultural context : the one deriving from the birth of the nation-State in nineteenth century Europe. However, in order to be able to speak about a society, it is therefore necessary to fulfil several conditions, these are detailed in a second part where the specific features of a military group are given in more details. Once this done, the point at issue is to know whether the main characteristics which used to make of the armies a society are still valid. An attentive examination of changes that inter-state and indeed within a state confrontations have experienced in the post-Cold War era and these coinciding with army professionalization that many western countries have started, compel us to doubt somewhat the preservation of the present military society. In other words, we can bet on a relative withdrawing of the socio-cultural specificity of the military world within the global society. Nachdem man festgelegt hat, was unter «Militärgesellschaft» zu verstehen ist, wird daran erinnert, daß die Geistes- und Sozialwissenschaften sich seit sehr langer Zeit für denBereich des Krieges und der Armeen interessiert haben, indem sie drei Arten von Vorgehensweisen bevorzugten: die geschichtliche, die funktionalistische und die juristisch-klassistische. Das sind allerdings diskutierbare, wenn nicht überholte Gesichtspunkte, die man zugunsten eines anderen Modells, hier als strukturelles bezeichnet, zurückweisen sollte. Anschließend wird an die Entstehungsbedingungen dieser berühmten Entität erinnert, die auf einen präzisen sozio-historischen Zusammenhang verweist : das Auftauchen des Nationalstaats im 19. Jahrhundert in Europa. Um von Gesellschaft sprechen zu können, müssen allerdings mehrere Bedingungen erfüllt werden, dieineinemzweitenTeil durchgegangenwerden, der diespezifischenZüge der Militärgruppeim einzelnenvorstellt. Es stellt sich dennoch die Frage, ob die Haupteigenschaften, die aus der Welt derArmeeneineGesellschaft machten,heutefortbestehen.EineaufmerksamePrüfungdergrundlegenden Veränderungen, die die interstaatlichen und sogar die intrastaatlichen Auseinandersetzungen in der Zeit nach dem Kalten Krieg erleben, die ihrerseits mit der von vielen westlichen LändernbegonnenenProfessionalisierungihrer Armeenzusammenfallen, zwingt, die Aufrechterhaltung der Militärgesellschaft im selben Zustand anzuzweifeln. Mit anderen Worten ist es jetzt möglich, auf eine relative Auslöschung der soziokulturellen Besonderheit der Militärwelt innerhalb der globalen Gesellschaft zu setzen. Una vez precisado lo que conviene comprender como « sociedad militar », se debe recordar que las ciencias humanas y sociales se han interesado, desde hace mucho tiempo al sector de la guerraydel ejército, privilegiandotres tiposdeacercamiento: histórico, funcionalistay jurídicoclasista, Aunque son estos los puntos de vista discutibles, no sobre pasados, que debemos separarlos enventaja deotromodelo,calificado aquíde estructural. Después lascondicionesdeapariciónde esta famosaentidadsonevocadas, reenviadasauncontextosocio-históricopreciso: el de la emergencia del Estado-nación en la Europa del siglo XIX. No obstante, para que pudiésemos hablar de sociedad, hace falta todavía que varias condiciones, que han sido examinadas en una segunda parte donde los rasgos específicos del grupo militar están presentes mas en detalle sean llenadas. Realizada esta exposición, la pregunta que se presenta es de saber si las principales características que hacían de la brigada de los ejércitos una sociedad, subsisten hoy en día. Un atentivo examen de las mutaciones que conocen los enfrentamientos inter- ver intra-estatales después de la guerra fría, coincidiendo ellas mismas con la profesionalización de los ejércitos en la que están comprometidos, gran número de los países occidentales, obliga a emitir algunas dudas sobre el mantenimiento en el estadode la sociedad militar. Dicho de otra manera, ahora es permitido apostar sobre una desaparición relativa de la especificidad sociocultural del mundo militar en el seno de la sociedad global.
Que les militaires constituent une « société » est une idée convenue à laquelle il est d’autant plus difficile de s’en prendre qu’elle semble s’imposer avec la force de l’évidence, aux yeux des intéressés d’abord, mais aussi pour les spécialistes de ces questions [1]. La preuve en est qu’un ouvrage de référence unanimement reconnu, comme celui de Raoul Girardet (1998), ne donne lieu, à aucun moment, à une quelconque discussion sur l’emploi d’une formule sans doute triviale, et pourtant moins simple qu’il n’y paraît. En conséquence, et même si la remarque peut apparaître banale, soulignons pour commencer que la locution « société militaire » se compose de deux termes aussi courants qu’ambigus, dont la signification exacte mérite d’être précisée, si l’on veut saisir le sens réel de l’expression considérée.
Première observation donc : la société militaire ne se confond pas avec l’institution, autrement dit l’Armée, sans laquelle bien évidemment elle n’existerait pas. Et ceci pour la raison qu’une institution, prise dans son acception première, repose sur un ensemble de formes sociales stables, qui se donnent fréquemment à voir par l’entremise de lois et de règlements, et plus rarement sous la forme d’usages ou de coutumes, ancrés dans la tradition. Partant de cette définition de base, certains politologues fortement marqués par le droit public, tel Maurice Duverger (1966), en ont déduit une conséquence importante. À savoir que l’institution, par-delà son évidente dimension juridique, se distinguerait des autres faits sociaux parce qu’elle rassemblerait autour d’un but précis un certain nombre d’idées, de croyances, d’usages momentanément partagés qui, en d’autres circonstances, peuvent se développer par eux-mêmes ou séparément. Mais en procédant de cette façon, Duverger ne faisait-il pas que reprendre, en la simplifiant, la définition classique proposée, avant lui, par Talcott Parsons (1951), pour qui toute institution était faite d’activités stables, mises à l’épreuve au quotidien par tous ? En somme, on pourrait dire qu’il s’agit d’activités, de façons de faire, de règlements considérés comme « objectifs », puisqu’ils sont communs à nombre d’individus, en tant qu’êtres sociaux, qui habituellement les admettent, à défaut de pouvoir ou de vouloir les remettre en cause.
La différence avec la société, c’est que celle-ci suppose la présence préalable d’un groupe, avant même que l’on s’interroge sur les éléments culturels qui le caractérisent. Que ce groupe soit considéré, dans une perspective plutôt sociologiste, comme un tout qui préexiste en quelque sorte aux « agents » dont il se compose, ou qu’il représente directement, dans une perspective individualiste, des « acteurs » ayant établi entre eux des rapports durables, fondés sur des valeurs partagées, la société en question apparaît sensiblement différente de l’institution précédemment évoquée. Car privilégier l’aspect sociétal implique que l’on s’interroge sur le contenu et la portée des liens sociaux qui caractérisent ladite société, en intégrant dans la réflexion leur dimension intersubjective. Mais ce sont là des distinctions qui relèvent du sens commun et force est de reconnaître que n’importe quel acteur social différencie sans trop de difficultés « institution » et « société », notamment dans le cas militaire.
À y regarder de près, ce dernier terme – militaire – s’avère beaucoup plus difficile à définir que le précédent, en raison de son caractère protéiforme, qui se trouve accentué par le fait qu’il est utilisé à la fois comme adjectif et comme substantif. Une première approche sémantique du mot révèle que son origine manifestement latine ne doit pas abuser le lecteur quant à son ancienneté. En effet, dans son acception adjectivale, il n’apparaît qu’au XIV e siècle, pratiquement en même temps que le terme armée [2] qu’il vient en quelque sorte compléter, mais à une époque décisive du Moyen Âge – nous sommes alors en pleine guerre de Cent ans – où la figure sociale du chevalier français, malmené par les archers anglais, commence à pâlir. Celle-ci ne représente déjà plus, quoi qu’en pensent les intéressés, la quintessence du guerrier. Signe sans doute d’une première ouverture du milieu et de l’esprit chevaleresques à une mentalité militaire plus largement partagée, même si elle demeure un privilège nobiliaire.
L’emploi nominal du mot est encore plus récent, puisqu’il ne semble pas usité avant les années 1660. Il suit de près l’affirmation de l’autorité royale en France et donc la liquidation de la noblesse d’épée – en tant que groupe social et politique autonome – qui, après la Fronde, voit disparaître l’essentiel des pouvoirs qu’elle avait réussi à préserver, pendant près de trois siècles, dans le cadre d’une féodalité déjà très abâtardie.
En somme, pour désigner les individus, et aussi les groupes sociaux, qui par vocation ou par tradition se sont, durant le dernier millénaire, destinés à la guerre (et qu’il ne faut pas confondre avec les « soudards » qui se battaient moyennant rémunération) cinq/six vocables ou locutions ont été employés. Ceux-ci correspondent, selon toute vraisemblance, à différents moments de l’histoire « militaire » que l’Occident a connus : à savoir guerrier, chevalier, noble d’épée [3], soldat de métier et militaire (ces deux termes pouvant être considérés comme équivalents), soldat professionnel enfin, cette dernière expression – d’origine américaine (Janowitz, 1960) – ne s’étant imposée que dans la seconde moitié du XX e siècle.
 
La société militaire vue par les sciences humaines et sociales
 
 
Dans la très importante littérature consacrée au monde « militaire », l’approche historique domine largement, relayée quelquefois par une analyse juridico-fonctionnelle de l’institution. Ce qui ne signifie pas que tous les historiens, et à leur suite les publicistes et les sociologues, aient adopté la même perspective pour traiter de leur sujet. Trois modes de connaissance, nous semble-t-il, ont été privilégiés, d’où découlent des points de vue très différents sur la société militaire.
Le premier modèle, qui a caractérisé le champ des sciences sociales durant une bonne partie des deux derniers siècles, est celui de l’évolutionnisme. Dans cette optique, la reconstitution de ce qui a été apparaît inséparable de l’histoire-mémoire, selon laquelle la seule perception possible du passé consiste à faire observer que celui-ci n’est pas vraiment passé, puisqu’il continue d’éclairer le présent (Nora, 1984). Autrement dit, les formes sociales les plus récentes découlent de formes plus anciennes qui les expliquent largement. Ainsi, dans une Europe sombrant dans l’anarchie après la chute de l’Empire romain, bouleversée de surcroît par des vagues d’immigration successives (les fameuses « grandes invasions » qui s’étendent du V e au VIII e siècles), le peuple des Francs s’installe dans l’Extrême-Occident, subjuguant les populations gauloises autochtones. Or, les Francs, prenant appui sur l’héritage légué par les Romains [4], sont à la fois des hommes libres et des guerriers. Ils sont néanmoins soumis au pouvoir absolu de leurs chefs, qui n’appartiennent pas d’ailleurs à la même caste qu’eux, car ils sont « nobles ». Ceux-ci exigent de leurs obligés essentiellement le « service » (à ne plus confondre avec l’esclavage, originellement dénommé servitium), qui les oblige à se battre en cas de nécessité, mais à leurs propres frais et pour une durée approximative de trois mois par an. En conséquence, des clivages sociaux apparaissent parmi les hommes libres, signe d’une fortune héritée ou acquise et des aptitudes révélées par certains. Au terme de ce processus, une véritable hiérarchie se serait établie : depuis le combattant de base jusqu’au grand vassal en passant par le guerrier domestique – membre de la garde rapprochée de son seigneur, quand ce n’était pas de celle du roi.
À l’époque carolingienne, l’idée vassalique l’emporte, qui suppose que le pouvoir absolu dont jouissaient les chefs a laissé la place à une forme de contrat. Désormais, le service militaire, qui demeure un signe de dépendance et une obligation, s’accompagne de contreparties symboliques et financières non négligeables. Dans les cas les plus favorables, il ouvre la voie aux honneurs et à la fortune. Vassus, vassalus, fidelis sont alors des termes courants pour désigner les guerriers de haut rang qui sont assimilés à des nobiles. Puis, au tournant du X e siècle, une autre appellation se serait imposée, celle de miles qui désignait, au départ, aussi bien l’homme lourdement armé et montant à cheval (dit caballarius en latin médiéval) que le membre d’une milice terrestre qui se consacrait à la guerre et réclamait des droits nouveaux en compensation de ses charges.
Il faudra encore attendre deux siècles pour que surgissent la chevalerie et aussi l’esprit chevaleresque qui vont séparer définitivement les grands seigneurs et leurs vassaux directs de la piétaille guerrière, à savoir les gens de pied de l’arrière-ban que ces mêmes classes nobles répugnent à armer de plus en plus souvent. Mais ceci ne se fera pas sans mal dans un contexte historique marqué, après l’éclatement de l’Empire carolingien, par l’émergence de nouveaux royaumes qui se font concurrence. La puissance de chacun dépend, plus que jamais, de la force dont il dispose. L’efficience militaire repose sur la généralisation d’une sorte de service soldé aboutissant à l’octroi de fiefs aux plus méritants qui ne sont, à proprement parler, que des mercenaires (Kerhervé, 1998). En d’autres termes, les guerriers sont aussi des hommes d’argent, sinon des hommes d’affaires à une époque où la spécialisation des fonctions n’est pas encore entrée dans les faits. Et c’est sur cette base socialement incertaine que naîtra la féodalité que l’on peut définir comme une société d’hommes inégaux, fondée sur trois critères distinctifs : la vocation militaire, la fortune et le droit au commandement.
Le système féodal s’impose donc au début du deuxième millénaire et il perdure pendant quatre siècles environ. Il ne s’effondre pas pour autant avec l’apparition d’un capitalisme marchand ni avec la consolidation des premiers éléments de l’État moderne. La monarchie dite d’Ancien Régime, qui lui succède à partir du XVI e siècle, reste en effet une société d’ordres militaire – pour reprendre l’expression de l’historien Roland Mousnier (1969) – et ce pour deux motifs : d’abord, parce que l’État est perçu comme « militaire dans sa fondation » (d’où l’insistance mise sur la gloire des armes qui caractériserait la Nation tout entière) ; et aussi parce que le bon usage de la force, l’aptitude au commandement et la capacité d’organisation sont des qualités jugées essentielles, qui concernent non seulement les gens d’épée, mais ceux qui leur sont proches, tels les magistrats. Toutefois, la haute noblesse apparaît moins belliqueuse que par le passé, civilisée qu’elle a été par la société de cour, au sens où l’entendait Norbert Elias (1933) et à laquelle elle s’est intégrée en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. La gentilhommerie d’épée, qui en est l’élément le plus représentatif, n’en conserve pas moins des privilèges, y compris militaires, qui ne sont que partiellement matériels, à défaut d’avoir gardé ses capacités politiques (Furet, 1988). En effet, l’activité de « soldat » qui la caractérise n’est pas un banal attribut social ; elle fait partie de son identité la plus profonde, à l’image des duels, qui subsistent en dépit des interdits pris à leur encontre.
Idée proche de celle qu’exprimera, au début du XIX e siècle, le comte de Saint-Simon, pour qui la société d’Ancien Régime n’aurait été qu’une variante de la société féodale, un type de société qu’il jugeait caduc, car fondé sur l’usage de la violence guerrière à des fins identitaires et le maintien des classes inférieures dans un état d’obéissance certes passive, mais résignée. On aurait tort, cependant, de réduire le propos de Saint-Simon à son apport au paradigme évolutionniste. Il suffit pour s’en convaincre de relire le Catéchisme des industriels (1824) dans lequel il procède à une analyse minutieuse de ce qu’il dénomme « le corps de l’armée », même s’il limite son discours au seul groupe des officiers. Parmi ceux-ci, il distingue les gentilshommes qui assument l’essentiel du commandement (et qui, dans son esprit, correspondent aux « hommes d’armes », descendants des Francs) et les militaires roturiers (ingénieurs, artilleurs, fusiliers) descendants des Gaulois. Si on laisse de côté l’opposition ainsi faite entre deux « races » – c’est le terme de l’époque – à partir desquelles se serait constituée la « nation » française, il y a l’idée que la société militaire est naturellement composite dans sa constitution, qu’elle est faite de sous-groupes appartenant à des classes différentes. De sorte que tous les officiers supérieurs qui assument des responsabilités politiques (et qui n’ont pas ou plus de spécialité bien définie) font partie de la classe aristocratique, guerrière par essence ; alors que les « militaires roturiers » (qui sont pour la plupart les spécialistes d’une arme) sont rangés par Saint-Simon dans la classe intermédiaire, qu’on qualifiera d’industrielle par fonction. La conséquence sociale de cette division est évidente : dans la France post-révolution-naire, telle qu’il la voit, les militaires ne forment plus un corps unique. Au sein de ce dernier, cohabitent des hommes appartenant à des classes différentes, qui ensemble constituent l’Armée, encore que celle-ci pourrait fort bien se passer de ses chefs traditionnels. N’écrit-il pas d’ailleurs, en 1819, dans L’organisateur que « l’armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels » ?
Que l’Armée, en tant que corps constitué, doive dépérir, puisque « dans l’état actuel de la civilisation, il n’existe plus de guerre intérieure et la guerre extérieure n’est plus qu’un état accidentel » (De la réorganisation de la société européenne, 1814), c’était avoir de l’avenir une vision bien optimiste, mais qui porte en germe l’idée d’une banalisation souhaitable, sinon d’une disparition possible, de la société militaire. Une société qui aurait certes évolué par mutations successives et dont l’essence remonterait aux origines de la civilisation occidentale, mais qui serait peut-être arrivée à épuisement avec l’avènement d’une Europe industrielle [5].
Le modèle historiciste séduit par le fait qu’il donne du sens à une évolution dûment constatée, quand bien même celle-ci ne serait pas rectiligne, dans le cadre d’un système social clos dont les fondements ne sont pas discutés. Reste à établir la validité de l’hypothèse sur laquelle il repose, à savoir la pérennité du phénomène militaire. D’où l’intérêt du deuxième modèle, que l’on appellera fonctionnel-culturaliste. Cette appellation s’impose, selon nous, parce que les historiens et les sociologues qui y recourent supposent que toute institution, tout élément de culture répondent forcément à un besoin ou à des exigences qui sont perçues comme naturelles ou incontournables, besoin qu’il faut absolument satisfaire, car c’est la survie même de la société qui est en jeu, ainsi que l’affirme Georg Simmel [6].
En somme, le corps militaire existe parce qu’il a pour fonction de faire la guerre. Or la guerre, souvent assimilée à la violence, correspond non seulement à l’état premier de l’humanité ; mais c’est aussi un phénomène complexe, parce qu’il est tout à la fois total, universel et indispensable, phénomène sans lequel la civilisation elle-même ne se serait pas développée [7]. À la fin du XIX e siècle, les darwinistes sociaux recouraient sans doute à des formules plus directes que celles de Simmel, mais ils ne disaient pas autre chose sur le fond. Il est intéressant de relever, à ce propos, que c’est le même genre d’argumentation qu’utilisera, quelque quarante ans plus tard, Joseph Schumpeter [8] quand il stigmatisera l’impérialisme de la classe dirigeante, lui reprochant de perpétuer les instincts guerriers de la classe militaire d’autrefois. Plus récemment, Roland Mousnier, et de façon assez surprenante Christophe Charle (2001), l’un et l’autre se faisant les interprètes de nombre de leurs collègues, se sont permis de reprendre la même antienne [9].
En effet, pour les historiens comme pour les sociologues « classiques » du monde militaire, à travers la guerre c’est la sensibilité vraie des hommes qui s’exprime. Il est probable qu’il en a toujours été ainsi, puisque, dans la Genèse déjà, Jehovah se présente comme le Dieu des armées, un dieu sévère, faisant passer les exigences de la vie commune, qui est consubstantielle à la nécessité de se défendre, avant la satisfaction des intérêts individuels. Notons accessoirement que la discipline et l’autorité qui sont (avec le sacrifice de soi) des valeurs caractéristiques du monde militaire cessent, dans ces conditions, d’être prises pour des traits sociaux, historiquement situés, et qu’elles passent plutôt pour des attributs culturels généraux de l’humanité. On ne saurait pousser plus loin l’assimilation de la culture à la nature, étant entendu que, vu sous cet angle, le militaire remplit une fonction nécessaire au bon accomplissement du processus vital. À ce compte-là, toute société est, par définition, militaire, celle qui l’oublierait étant menacée de disparaître plus ou moins rapidement.
Quel que soit l’intérêt philosophique d’un tel postulat, il faut voir qu’il n’apparaît pas incompatible avec l’hypothèse inverse qui consiste à prendre l’armée pour une petite nation à part, quoique indispensable, comme l’eût dit Alexis de Tocqueville (1840, chap. 26), et à utiliser l’expression « société militaire » dans son acception la plus étroite. Dans ce dernier cas, un corps ou un groupe particulier est isolé selon des critères professionnels, organisationnels et quelquefois juridiques, qui font de lui un sous-ensemble jugé significatif. Ce point de vue « classiste » se justifie d’autant mieux que l’armée constitue une profession originale mais marginale, depuis longtemps regardée comme telle par les sciences juridiques et administratives. Le statut général des militaires, mis au point par le maréchal Soult en 1832 (et actualisé seulement en 1972), le confirme, qui – tirant prétexte de la spécificité de la fonction – définit le militaire par son « état », c’est-à-dire par un ensemble de qualités liées à la personne et non par celles qui feraient du militaire un professionnel parmi d’autres [10]. Si l’on ajoute à cela que le métier est présenté dans les textes officiels comme une « carrière », qui correspond à des besoins précis entraînant des règles de fonctionnement particulières, présentant de surcroît des spécificités hiérarchiques, irréductibles aux caractéristiques du monde civil, il paraît aller de soi que les militaires constituent (et qu’ils se voient comme) un groupe vraiment exceptionnel.
Si l’on considère que, dans le cadre d’une armée qui restait largement « de métier », seuls les problèmes d’avancement et de garantie statutaire des gradés ont été pris en compte, on peut comprendre que la société militaire ait été longtemps identifiée à la catégorie des officiers, au prétexte que cette dernière se devait d’apparaître comme la plus stable en termes de carrière, d’idéal et de vocation. Ce qui, évidemment, était loin d’être faux, à la condition toutefois de ne pas ramener la société militaire à un « milieu », voire à la seule catégorie des officiers de l’armée de terre sortis de Saint-Cyr, ainsi que certains ont été tentés de le faire (voir encore une fois Girardet, 1998).
Trois regards donc ont été portés sur la société militaire : historiciste, fonctionnaliste et juridico-catégoriel, si tant est que l’on puisse s’exprimer ainsi. Mais ce sont là trois points de vue que nous croyons devoir révoquer en doute au profit d’un autre modèle que nous qualifierons de structurel.
 
Les éléments constitutifs de la société militaire
 
 
Dans un premier temps, et en prenant la France pour référence principale, il s’agira de réfléchir sur les conditions d’émergence de l’entité « société militaire », avant de procéder à la remise en question de la notion et d’examiner à partir de quels éléments celle-ci s’est constituée. Une fois qu’aura été réalisée la déconstruction de cet agrégat collectif, qui passe par la mise à l’écart provisoire des images, des croyances et des symboles que l’on associe spontanément à l’Armée, il deviendra possible, dans un second temps, de mieux séparer ce qui renvoie à des contraintes spécifiques – quelquefois contingentes – de l’institution militaire et ce qui relève de choix ou de « jeux » concrets auxquels sont tentés de se livrer les militaires eux-mêmes.
Remarquons à ce propos que parler de « société » militaire n’a de sens que si l’on parvient à distinguer ce type de société d’autres groupements qui ne sont pas nécessairement de même nature et dont les missions n’ont pas la même portée. Dans nombre de sociétés de l’Antiquité, par exemple, la structure sociale semble effectivement dominée par la fonction guerrière, l’existence même de la communauté étant fondée sur la lutte armée contre d’autres peuples. Au sens propre du terme, il s’agit de nations belliqueuses où le statut de citoyen (ou d’homme libre) apparaît indissociable de celui de combattant. Autre cas de figure : quand le sous-groupe des guerriers/chevaliers s’identifie au corps de l’État (comme dans l’Europe post-féodale précédemment évoquée), de sorte que ses éléments les plus remarquables occupent les meilleures places politiques ou sociales, que ses valeurs passent pour être dominantes (mais sans qu’elles le singularisent pour autant), bref lorsque la société dans son ensemble se militarise, les militaires peuvent l’emporter sur les autres groupes de la société parce qu’ils sont remarquables. Mais en aucun cas, ils ne sont « extraordinaires ». En revanche, à partir du moment où les militaires sont pensés comme différents des civils, sans que cette différence implique une supériorité naturelle ou culturelle des uns sur les autres, alors l’utilisation de l’expression « société militaire » semble se justifier davantage [11].
Assurément, l’intuition de départ de Girardet était juste, qui ne faisait pas remonter son existence par-delà la chute de Napoléon Ier en 1815. Sous le règne de Louis XVIII, qui fut politiquement plus libéral que l’on ne veut bien l’admettre, se met en place un véritable État-nation différant des précédents, car moins guerrier que la France impériale et qui prétend être autonome par rapport au système d’ordres que la Révolution avait déjà supprimé, acquis sur lequel, d’ailleurs, la monarchie restaurée se gardera bien de revenir. L’État alors, et pas seulement en France (Giddens, 1985), prend appui sur des couches sociales nouvelles – essentiellement bourgeoises – que l’on retrouve dans la fonction publique, alors en plein développement. Il cherche même à imposer sa propre logique aux groupes sociaux qui le servent.
À cet égard, les avantages accordés aux soldats sont particulièrement édifiants. Car ceux-ci bénéficient, avant les autres, et en tant que fonctionnaires, d’un système autorégulé de recrutement et de promotion – sous bien des aspects – beaucoup plus civilisé que les précédents [12], nous y reviendrons, qui entraîne une redéfinition des droits et des devoirs liés à la condition militaire, avec pour conséquence que, une fois l’intermède révolutionnaire terminé, l’aristocratie guerrière – vue comme un héritage du passé – ne se confond plus avec la hiérarchie militaire existante. Des règles inédites de conduite sont édictées, variables selon les grades et qui se veulent objectives. Elles concernent d’abord l’activité du soldat, durant le temps de son service, mais aussi son mode de vie que le nouveau pouvoir d’État prétend suivre de près [13]. Une innovation institutionnelle prise parmi d’autres : ainsi que le laisse entendre l’idée même de concours, que l’on associe aux grandes écoles par lesquelles doivent désormais passer les futurs officiers (et qui tend à substituer la capacité au privilège), on ne naît plus soldat, on le devient. On a affaire là à une incontestable révolution dans les affaires militaires, dont les intéressés n’ont d’ailleurs jamais évalué l’importance exacte.
À compter des années 1815-1820, en tout cas, une structure institutionnelle vraiment originale émerge, un nouveau groupe se forme, se distinguant de la caste qui l’a précédé et revendiquant une identité qui n’a pas de réel équivalent dans le passé. C’est pour rendre compte de la mutation ainsi opérée que l’on parle habituellement de « société militaire ». Encore faut-il pousser l’investigation plus loin et s’interroger sur les motifs qui justifient le recours à une telle expression. Reprenant la démarche initiée par Robert Redfield (1956), puis reprise par Henri Mendras (1976) à propos de la paysannerie, nous dirons que toute société militaire présente des traits spécifiques qui la distinguent non seulement de la société civile, mais aussi – et surtout – de deux autres types de société dont elle se veut proche de par ses origines : la guerrière et la « chevaleresque ». Autrement dit, pour que l’on puisse parler de « société militaire », plusieurs caractéristiques doivent lui être associées, mais qui ne l’ont été que dans un temps relativement bref, à savoir durant cent cinquante ans environ. Six d’entre elles méritent, selon nous, un exposé plus approfondi.
La société militaire comme institution totale
Le groupe en question, à la différence de la noblesse d’épée, ne se définit pas par des avantages ou des privilèges qui le sépareraient définitivement du reste du corps social. Il ne se confond pas davantage avec le « peuple » [14]. Il bénéficie néanmoins d’une autonomie relative par rapport à la société englobante, qui le domine en quelque sorte, mais tolère – quand elle ne l’encourage pas – l’originalité de son fonctionnement ainsi que la spécialisation des tâches qui lui sont confiées. Dans cette optique, les programmes de réorganisation des armées lancés par Gouvion-Saint-Cyr sous le règne de Louis XVIII et finalisés par Soult durant la Monarchie de Juillet paraissent rétroactivement avoir été d’une importance capitale [15]. En dépit du romanesque et de la tradition dont ils se réclament, ces anciens maréchaux d’Empire ralliés à la monarchie s’engagent dans une reconstruction rationnelle de l’institution militaire. De l’armée du roi ils vont réussir à faire une armée de la loi. Pour en juger correctement, il suffit de voir l’insistance qu’ils mettent à transformer celle-ci en une institution au service de l’État, largement autonome par rapport au pouvoir, ignorant les cassures de classes que connaît le monde civil à la même époque. De ce point de vue, l’une des innovations les plus notables concerne la vie en caserne qui se généralise.
En dehors de l’isolement géographique qu’elles supposent et de la contrainte objective qu’elles font peser sur des hommes qui se retrouvent mobilisables en permanence, l’originalité des installations militaires réside en ceci qu’elles renferment presque toutes les fonctions de la société civile. À cette différence près que, dans le monde militaire, les diverses institutions qui composent la vie civile sont ici regroupées au sein d’une institution unique, à bien des égards « totale », qui pourrait fonctionner de manière autosuffisante, puisqu’elle concerne aussi les membres de la famille proche des soldats de métier (et d’abord des gradés).
Les lois et règlements adoptés aboutissent notamment à doter le corps militaire d’un statut, qui tout à la fois le singularise et le protège de la société environnante. Si les officiers ont été les premiers touchés par cette réforme, il n’empêche que nombre de mesures prises concernant la promotion, la solde, le droit à pension (sans parler, au plan symbolique, du port de l’uniforme) ont fini par enclencher – dans le cadre d’une armée où la conscription ne remplissait plus qu’une fonction marginale – un processus, aussi lent qu’incontestable, d’assouplissement des barrières existant entre ces mêmes officiers et les autres soldats [16]. Encore que la réalisation de ce programme n’ait pas débouché sur une égalité de niveau au sein de chaque corps, pour reprendre la distinction faite jadis par Edmond Goblot (1925).
La diversité des fonctions assumées
Dans le temps même où ce statut s’impose, le contenu des tâches que l’armée doit effectuer est redéfini et son système de valeurs repensé. Si celle-là continue d’incarner symboliquement la Nation en armes, par révérence obligée envers une Révolution qui est loin de faire l’unanimité, il faut bien saisir que, jusqu’en 1870 au moins, sa dimension citoyenne s’estompe au profit de son aspect instrumental. L’Armée incarne et représente l’État, que les Français ne confondent plus avec ceux – souverains, partis ou factions – qui les dirigent, et surtout un État qu’elle est chargée de défendre aussi bien contre ses adversaires de l’intérieur que contre ses ennemis de l’extérieur, ainsi que l’affirmait déjà le comte de Guibert au début de la Révolution [17]. D’où l’usage quasi exclusif de la force publique qui lui est octroyé, ne seraitce qu’en raison de la faiblesse numérique de forces de police spécifiques [18], surtout après que diverses tentatives de réactivation de la garde nationale eurent échoué, principalement par défaut de motivation des « citoyens » mobilisables, qui étaient en majorité des bourgeois.
En conséquence, l’intervention de l’Armée dans la vie politique et sociale du pays apparaît constante et décisive tout au long du XIX e siècle. Que l’on songe aux premières années de la Monarchie de Juillet, au printemps révolutionnaire de 1848, à la Commune de Paris de 1871 ou encore à l’aventure boulangiste en 1889, à chaque fois le sort du pays a dépendu de ses soldats qui, au demeurant, optèrent toujours pour le respect de la légalité. Et à un niveau plus modeste, à savoir celui de la région ou du département, le recours à la force armée pour mettre fin aux grèves ouvrières (voire paysannes) les plus dures est resté une opportunité à laquelle le pouvoir politique, même républicain, a constamment recouru sans hésitation aucune.
À partir des années 1880 pourtant, un mouvement se dessine au sein des armées qui tend à les éloigner des problèmes intérieurs. Face à une Allemagne en pleine expansion, la défense du pays, dans un contexte international plutôt défavorable [19], redevient une nécessité première. À cela s’ajoute le fait que, pour contrer l’hégémonie britannique au plan mondial, la République opportuniste de Jules Ferry engage la France dans une politique coloniale ambitieuse à laquelle la marine, puis quelques éléments de l’armée de terre sont associés. D’où une mobilisation des ressources sans précédent qui rend inéluctable la relance d’un service militaire généralisé auquel la majorité des Français n’était pourtant pas favorable au départ [20].
Avec l’extension de l’obligation militaire, une autre dimension fonctionnelle prend de l’importance, de nature éducative. Car le service en question ne vise plus à mobiliser rapidement les hommes pour faire la guerre comme à l’origine, mais à les y préparer techniquement et moralement. Et de même que les instituteurs ont pu être présentés comme les « hussards noirs de la République », il est permis de considérer – à l’instar du futur maréchal Lyautey (1891) – les officiers et sous-officiers des régiments métropolitains comme des « instituteurs » ayant prolongé, de fait, le travail d’acculturation nationale amorcé par l’école publique.
Au total, la société militaire se caractérise donc par la nationalisation, la diversification et l’externalisation de ses fonctions sans lesquelles elle n’aurait probablement pas trouvé sa véritable identité.
Une organisation hiérarchique stricte
L’Armée fut sans doute la première des organisations étatiques qui adoptât un mode de fonctionnement bureaucratique. La formalisation des conduites qui la caractérise très tôt va carrément à l’encontre de la tradition héroïque que cultivait l’art militaire classique et à laquelle certains officiers – déjà minoritaires au XIX e siècle – croient nécessaire de se référer, aujourd’hui encore.
Au fil des années, tout comportement lié au métier a donné lieu à prescription et à standardisation à travers des textes officiels dûment diffusés, depuis la rédaction d’une lettre à ses supérieurs jusqu’au maniement de la baïonnette, en passant par la conduite à suivre lors des cérémonies officielles. Quelles que furent les justifications apportées, une réglementation aussi lourde des comportements n’était pas sans danger, car elle risquait de compromettre les capacités d’adaptation et d’innovation du commandement qui, du point de vue tactique, ont toujours fait la valeur des armées. Pour s’en prémunir, l’élite militaire, prise au sens large, a été moins touchée par de telles exigences. Avec l’accord du pouvoir civil, ses dirigeants ont même conservé, jusqu’au milieu du XX e siècle, une marge de manœuvre importante quant à la politique à mettre en œuvre par l’intermédiaire des cadres d’active, qu’ils commandaient de loin sans vraiment les diriger [21].
Par fidélité peut-être avec les origines du corps, mais surtout pour faciliter l’intégration des fils de familles nobles à côté des anciens officiers de l’Empire dans l’armée de la Restauration, les officiers n’ont cessé d’occuper une place centrale dans le dispositif. Comme nous l’avons déjà laissé entendre, ils incarnent l’Armée, sinon l’État en tant que fonctionnaires régaliens, dans la mesure où les règles qui régissent le fonctionnement de la catégorie des officiers et les valeurs (aussi diverses que fluctuantes) qu’ils incarnent, n’ont pas manqué de rejaillir sur l’ensemble de la fonction publique d’État. En d’autres termes, les officiers ne constituent pas une caste vivant en vase clos, mais plutôt une sorte de groupe de référence en interne et un modèle de représentation de soi vis-à-vis du monde extérieur que sont priés de respecter les autres soldats comme les civils. Car bien avant que l’École n’emprunte la même voie, il faut souligner que c’est l’armée de terre qui, durant les premières décennies du XIX e siècle, a constitué le prototype organisationnel de l’administration française. D’où l’importance de la structure hiérarchique, de la déclinaison des grades [22] dans l’organisation de la vie du groupe tout entier, qui vient accentuer une tendance à la communautarisation, que l’on retrouve dans les autres corps de l’État, mais dont on aurait du mal à découvrir l’équivalent dans la société guerrière des temps anciens.
L’importance des armes dans les rapports internes de connaissance
Si l’Armée, à aucun moment de son histoire, n’a jamais formé un tout homogène – puisque la marine a toujours constitué un corps séparé des autres, et ce jusqu’à une date récente [23] – il faut prendre en considération cette réalité tangible pour les intéressés qu’elle fonctionne comme une coalition de forces personnalisées plutôt que sous la forme d’une organisation unifiée. Le soldat du rang, le sous-officier peuvent bien appartenir à l’Armée ; ce qu’ils connaissent d’abord, c’est l’arme dans laquelle ils se sont engagés, la caserne qui les accueille, la compagnie voire la section dont ils sont membres.
La structure régimentaire a d’ailleurs favorisé la fragmentation des troupes en de multiples corps spécialisés. Certes, des régiments – au sens moderne du terme [24] – avaient été constitués, dans l’infanterie notamment, dès la fin du XVI e siècle, mais c’est après la Révolution que la structuration par arme a trouvé un équilibre durable dans le contexte d’une armée aux effectifs sans cesse croissants. Ainsi, dans l’artillerie, l’utilisation de nouveaux matériels entraîne, en 1829, une réorganisation du corps sous la forme de batteries aboutissant à l’intégration, parmi les canonniers, des conducteurs de pièces (qui auparavant relevaient de l’arme du train). Quelques années plus tard, les régiments du génie intègrent le service des ponts (précédemment rattaché à l’artillerie), accroissant le nombre de soldats voués aux « engins », spécialement dans les sièges de villes ou de forteresses. Il n’est pas jusqu’à la nationalisation des forces armées, imposée par la Quadruple-Alliance en 1815, qui ne fasse problème, puisqu’elle prive la France de soldats étrangers de valeur. D’où la création de bataillons d’infanterie atypiques, lors de la conquête de l’Algérie, qui seront à l’origine de deux corps d’élite, celui des zouaves et surtout celui de la Légion étrangère, au mode de fonctionnement spécifique.
Tout ceci pour signifier que la tradition d’arme à laquelle les soldats aiment se référer [25] remonte, pour l’essentiel, au XIX e siècle. Mais chacune des armes manifeste avec force ses règles particulières de conduite, valorisant de surcroît ses relations en interne, son passé et ses qualités propres, ses rites et ses symboles, qu’elle idéalise parfois à l’extrême, au détriment des rapports qu’elle doit pourtant entretenir avec ses homologues des autres corps comme avec ceux des autres armées (Thiéblemont, 1999). Mais cette diversité inhérente à l’exercice de l’activité militaire (qui appelle parfois la présence de spécialistes issus de la société civile) doit être considérée, plus positivement, comme une réponse à la multiplication des technologies et à l’amplification des missions qui caractérisent les guerres modernes. Elle ne remet pas en cause la fonction de service de l’État qui concerne l’armée entière.
Le rejet de la société civile
Quoique les conflits interétatiques aient été moins fréquents durant le dernier siècle [26], à défaut d’avoir été moins intenses, il convient d’ajouter que les contraintes croissantes de l’activité militaire – rendues supportables par l’élaboration d’un statut valorisant – ont favorisé un repli sur soi du milieu qui n’est pas d’ordre sociologique, mais moral. À cet égard, on a beaucoup glosé sur le maintien d’une présence aristocratique forte au sein de l’élite militaire ; et, plus généralement, sur l’embourgeoisement du corps des officiers qui n’a pas été toujours aussi prononcé que l’on a bien voulu le dire, en dépit des règles matrimoniales assez strictes qui leur ont été imposées durant cent vingt ans. Il n’est même pas évident que la « reproduction sociale » qui accompagne la sélection de ses cadres les plus élevés soit de nature différente de celle qui définit la « bourgeoisie d’État » dans la société française contemporaine. En effet, les quelques travaux menés sur ce thème [27] tendraient à prouver que les armées sélectionnent leurs élites à partir des mêmes critères (essentiellement académiques) que dans la fonction publique.
De là à considérer les militaires comme de simples fonctionnaires, il y a un pas qu’il ne convient pas de franchir. Et ceci pour deux raisons : d’abord, la relation entre l’Armée et l’État a toujours eu un caractère fondamental qui ne relève pas seulement du politique ; que l’on songe à divers épisodes de l’histoire de la France contemporaine où des soldats exceptionnels ont pesé sur notre destin collectif (Boulanger, Pétain, de Gaulle), c’est lorsque la société civile paraît se dissoudre que l’Armée s’affirme comme une force sociale prééminente, justifiant son intervention au nom de la pérennité d’un État-nation qu’elle prétend sauvegarder. Ensuite, se préparer à la guerre, et a fortiori la faire, suppose un engagement entier des militaires impliqués, qui débouche sur un rapport à l’existence très différent de celui du monde civil. Parce que le soldat, bien sûr, doit faire usage de la force et met en jeu à cette occasion sa propre existence, mais aussi parce qu’il doit sans cesse se préparer à des activités prenantes et exigeantes – à tous points de vue –, qu’il n’aura peut-être que rarement l’occasion d’exercer.
La tentation de rejeter le hors-groupe ou, si l’on préfère, un monde civil jugé matérialiste, peut alors se révéler forte, sous prétexte que les moyens qui y sont mis en œuvre renverraient à des fins étroites, qu’il est de bon ton de présenter comme vulgaires, puisqu’elles sont facilement accessibles à tous. Au civil pragmatique, égoïste et intéressé, il est alors fréquent d’opposer le militaire idéaliste, désintéressé, motivé par des valeurs « supérieures », qui s’inscrivent dans le cadre indépassable de l’État-nation.
Une médiation organisée avec le monde extérieur
Le groupe militaire peut bien tendre à vivre en vase clos, il demeure, depuis deux siècles, ouvert sur l’extérieur. L’armée offre, en effet, un débouché professionnel valorisant à une fraction non négligeable de la jeunesse instruite et elle donne, aux garçons d’extraction plus modeste, des occasions de promotion sociale plus importantes que celles offertes par les autres corps de la fonction publique (Serman, 1979). Sans oublier qu’elle dépend de l’État qui l’emploie – matériellement et symboliquement – et de la société voire de la civilisation qu’elle défend en cas de nécessité. Il faut donc que l’Armée entretienne des contacts suivis avec une société civile dont elle se méfie par principe et qui, de manière réciproque, ne lui fait guère confiance. Et cela, en dépit de la généralisation du service militaire que les jeunes Français ont fini par s’approprier, en l’intégrant dans leur cursus personnel. Il est donc vrai que le service a contribué au resserrement du lien entre la nation et son armée, ainsi qu’on l’a vu en 1914. Mais, dans le même temps, le clivage s’est accentué entre les soldats de base, qui étaient des appelés, et les officiers et sous-officiers qui, dans leur immense majorité, étaient des militaires de carrière. En d’autres termes, les soldats du contingent n’ont jamais joué le rôle d’intermédiaires entre une société militaire qui leur restait étrangère, de par ses finalités, et une société civile qu’ils avaient hâte de réintégrer, tout en cherchant à tirer parti individuellement de leur passage sous les drapeaux.
Il fallait bien pourtant que les armées disposassent de médiateurs susceptibles d’assurer l’interface. Cette tâche fut prise en charge par des notables, politiques ou militaires, censés travailler ou œuvrer à la lisière des deux mondes. C’est, d’ailleurs, l’un des rôles qu’ont accepté d’assumer avec entrain certains parlementaires et quelques membres des cabinets ministériels ; comme ce fut, constamment, l’une des fonctions des chefs militaires, aidés en cela par les officiers composant leurs états-majors. Néanmoins, il faut avoir conscience que la relation entre le politique et le militaire n’a jamais été simple et qu’elle a été constamment à la source de différends plus ou moins graves, sous la IIIe comme sous la IVe Républiques (et même jusqu’en 1965). Et au-delà de ce cercle convenu, des experts civils ont été sollicités, dont le nombre et la fréquence d’intervention se sont accrus au fil des années, brouillant les relations entre les deux mondes.
Tels sont les six éléments constitutifs de ce qu’il convient d’appeler une « société militaire ». Si l’on s’en tient à ces quelques principes, on saisit alors que ce type d’organisation sociale se distingue fondamentalement de la société d’ordres militaire qui caractérisait l’Ancien Régime. En outre, si l’on adopte ce point de vue qui se veut structurel, il devient plus facile de comprendre que c’est d’abord le fait d’appartenir à une société militaire qui permet d’identifier les militaires (c’est-à-dire les soldats et éventuellement les civils qui leur sont associés) et non l’exercice d’une activité « essentielle », à savoir donner la mort ou accepter le sacrifice de sa vie. Quoi qu’il en soit, à aucun moment, le militaire ne saurait être pris pour un kamikaze et encore moins confondu avec un guerrier fanatique.
Une fois admise cette différence essentielle, un problème reste en suspens qui touche à la portée pratique du modèle. Si la société militaire ainsi entendue s’est bien affirmée dans la première moitié du XIX e siècle, avant qu’elle ne s’épanouisse avec l’État-nation, dont elle a été l’un des piliers les plus forts durant les cent cinquante ans qui ont suivi, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Faute de disposer de données suffisantes sur les mutations en cours qui s’inscrivent dans une perspective longue [28], nous nous contenterons d’esquisser une première réponse à cette question difficile.
 
Le devenir de la société militaire
 
 
Pendant deux siècles, les experts en stratégie et, à leur suite, les politiques et les militaires ont considéré que, dans la guerre, « il n’y avait de richesse que d’hommes », ces derniers étant vus comme anonymes et interchangeables. D’où la double obsession de l’uniformité et du nombre – visible en particulier sur le plan démographique –, ces critères passant pour révélateurs de l’état de santé morale et politique de la nation tout entière. L’armée que l’on a en tête, celle que l’on veut développer, c’est l’armée de terre, et d’abord l’infanterie, même si la cavalerie conserve ses adeptes, nostalgiques d’un temps révolu. Dans les années 1930, les autres armées sont perçues encore comme quantité négligeable, de même que les armes nouvelles sont jugées superfétatoires (voir le dédain dans lequel sont tenus les blindés partout, sauf en Allemagne). On pourrait multiplier les exemples de ce genre, qui témoigneraient non pas de l’inertie intellectuelle des responsables militaires, mais de la cohérence du système sur lequel reposait une armée de masse faite, en majeure partie, de citoyens-fantassins et, au-delà, la société militaire elle-même. Car les soldats étaient commandés par des officiers (et des sous-offi-ciers) généralistes que l’on présentait comme des meneurs d’hommes – et qui étaient formés en conséquence, aptitude au commandement qui venait justifier les promotions elles-mêmes jusqu’aux grades les plus élevés. De ce point de vue, il faut convenir que l’armée professionnalisée s’identifie de moins en moins aux objectifs et aux valeurs de la seule armée de terre et que, plus globalement, la division du travail qui présidait au fonctionnement des armées de masse nationales est aujourd’hui dépassée.
Les sociologues et politistes américains ont été parmi les premiers, dans les années soixante, à s’interroger sur cette évolution, qui remettait en cause la place et le statut des militaires dans la société démocratique contemporaine. Sans revenir, quant au fond, sur la fameuse discussion dans laquelle s’étaient engagés Samuel Huntington et Morris Janowitz, on peut se demander s’il subsiste de ce débat quelques éléments susceptibles d’éclairer la situation actuelle. Au regard des évolutions constatées depuis lors, nous serions tenté de répondre par la négative.
La raison en est que l’hypothèse de « convergence » de la société politique et de la société militaire (dont voudrait rendre compte le terme mal francisé de civilianisation), tout comme, à l’opposé, celle de « divergence » présupposent une autonomie forte du corps militaire qui n’apparaît pas compatible avec les idéaux et les pratiques d’un régime politique démocratique (Bertrand, 1996). Autrement dit, lorsque la classe militaire réussit à imposer ses vues et ses valeurs à l’ensemble de la société – comme dans l’Allemagne post-bismarc-kienne –, ou lorsqu’elle constitue un corps quasi indépendant – comme dans la défunte Union soviétique –, on sort de l’épure « société militaire », telle qu’elle a été ici envisagée, qui repose sur une hypothèse forte d’inclusion du militaire dans la société globale. Un point de vue que confirment les mutations juridiques et sociales décisives qui accompagnent partout la professionnalisation des armées. Reste à se demander si la volonté d’intégration des armées dans le corps social n’est pas désormais si forte qu’elle priverait les militaires de leur liberté de mouvement.
On en veut pour preuve l’intégration des soldats dans la fonction publique, en matière de rémunération et de couverture des risques – réforme préparée par Michel Debré en 1972 [29] – et, très récemment, la discussion engagée sur les temps d’activité et d’obligations professionnelles des militaires (TAOPM) qui aboutissent, de fait, à inverser le rapport entre militaires de carrière et fonctionnaires civils de l’État. À moins que ce changement n’annonce des mutations plus importantes qui toucheraient, à terme, toute la société. Ainsi, la contractualisation d’une part importante des militaires « professionnalisés » [30] ne préfigure-t-elle pas une réduction, non seulement des effectifs de la fonction publique, mais surtout de ceux auxquels serait accordé le statut de fonctionnaire ? C’est une hypothèse qui n’est pas à exclure.
Pour s’en tenir à l’Armée professionnalisée qui, en Occident, est devenue la principale référence, on ne peut qu’être frappé par le resserrement des fonctions par elle assumées, avec pour conséquence une qualification renforcée, qui va à l’encontre de la vocation « généraliste » du soldat de métier. Et même si la défense du territoire national demeure sa mission principale, nul ne sait plus trop bien ce qu’il faut entendre par là, dans un contexte stratégique nouveau où aucun ennemi potentiel n’est clairement désigné, et surtout quand les missions de sécurité, extérieure et intérieure, tendent à se confondre. Il en résulte une incertitude fonctionnelle qui devrait normalement déboucher sur une redéfinition des critères de sélection des militaires de carrière et – ce qui est loin d’être acquis – sur une simplification du système hiérarchique existant. Moins que jamais, en effet, l’autorité ne se décrète ; au-delà du grade, sur lequel leur droit au commandement s’appuie, les officiers ne peuvent inspirer le respect aux militaires d’un rang inférieur que si ce droit s’accompagne d’une redéfinition du leadership militaire – pour parler comme les Anglo-saxons –, d’un effort relationnel et d’un engagement personnel de leur part, qui ne vont pas nécessairement dans le sens de la « vocation », prise dans le sens d’une supériorité naturelle, ainsi que l’entendent encore les officiers traditionalistes [31].
Dans ces conditions, est-il encore justifié de définir l’Armée comme une organisation uniformisante et le statut militaire comme un « état », auquel les intéressés devraient se conformer sans sourciller ? Il est permis d’en douter à un moment où la référence à l’arme – facteur traditionnel d’intégration – s’efface au profit de la spécialité, qui obéit plutôt à une logique technicoprofessionnelle plus proche de celle du monde civil, logique sur laquelle s’appuie justement le ministère de la Défense en matière de recrutement. Bref, en se professionnalisant, les armées sont entrées dans une phase de diversification des motifs d’adhésion des postulants au collectif militaire (entraînant par ailleurs une différenciation plus grande des carrières), qui va bien au-delà de la civilianisation précédemment évoquée.
Toutefois, le « rapprochement » avec la société globale que celle-ci suppose – et qui est également visible en matière familiale et sociale [32] – ne devrait pas déboucher sur une banalisation ni sur une assimilation et encore moins sur une disparition de l’entité militaire, ainsi que l’a montré Pascal Vennesson, à diverses reprises [33]. La raison en est que l’hypothèse de convergence n’apparaît nullement contradictoire avec la réaffirmation d’une identité (ou d’identités ?) particulière, qui est le propre de toute « profession » constituée. Mais on ne saurait parler pour autant d’un retour à l’armée de métier, telle qu’on l’entendait auparavant, qui supposait tout à la fois une soumission plus franche et une délimitation plus nette du militaire par rapport au politique.
Quant à l’état actuel de leurs relations, la situation est loin d’être claire, pour des motifs qui pourraient apparaître contradictoires. D’un côté, la société militaire a perdu ses médiateurs politiques conventionnels [34], situation qui inciterait à croire qu’elle n’a jamais été aussi isolée au sein de la société globale ; de l’autre, le retour en force des opérations extérieures (« opex ») par rapport à la dissuasion nucléaire a introduit une relation nouvelle entre les décideurs politiques et les chefs militaires qui ont recouvré, à cette occasion, d’importantes responsabilités en matière de défense, visibles d’abord sur le plan opérationnel, mais également dans le domaine de la gestion des armées. Mieux écoutée des politiques qu’elle ne l’avait jamais été depuis cinquante ans, l’élite militaire tendrait finalement à se fondre dans la haute fonction publique, ainsi qu’on le voit dans d’autres pays occidentaux.
Vu ce nouveau contexte, a-t-on encore affaire à une « société », au sens défini ci-dessus ? Il est permis d’en douter si l’on considère que la fin des armées de masse, qui remonte au milieu des années 1960, n’a fait qu’accompagner un processus de mutations et de différenciations accélérées qui, à ce jour, sont loin d’être achevées. Au niveau international, ce ne sont plus des États-nations, au travers de leurs forces personnifiées, qui s’affrontent, mais des communautés d’États aux valeurs partagées, qui se trouvent confrontées à une violence multiforme déclenchée, le plus souvent, par des acteurs non étatiques. Ainsi, chargée pour son ordinaire – et en accord avec ses alliés – de missions dites d’interopérabilité au cours desquelles l’usage de la force apparaît fortement réglementé [35], la « nouvelle » armée – que les politiques voudraient bien utiliser, essentiellement, comme une force de projection – est obligée d’intégrer dans sa panoplie d’autres modes d’intervention que celui du combat ou de la guerre classique. Mais ces interventions réclament, plus que jamais, des soldats aux profils diversifiés, prêts à s’investir pour des motifs peut-être différents, quoique complémentaires, les uns des autres et qui soient acceptés comme tels par l’institution qui les emploie. Autrement dit, l’armée professionnalisée ne peut que faire appel à des engagés, selon le vocabulaire en usage, qui – dans un cadre interculturel notablement élargi – devront être préparés à l’accomplissement de tâches moins nombreuses mais plus complexes, par rapport à celles assumées dans le passé, dont on mesure mal encore l’ampleur, sans parler des menaces non conventionnelles et des résistances, largement imprévisibles, qu’ils auront à affronter.
Si l’on ajoute à cela que, pour tous les soldats du rang et pour un nombre croissant de gradés, le « métier militaire » ne débouche pas logiquement sur une carrière, mais qu’il correspond à une activité professionnelle temporairement assumée, on est bien obligé de constater que les conditions à partir desquelles s’était constituée la société militaire ne sont plus remplies. Gardons-nous toutefois de confondre l’effacement de la spécificité militaire, du moins telle qu’elle s’était construite durant les deux derniers siècles, avec l’institution de la Défense qui demeure plus nécessaire que jamais – en dépit de la crise qu’elle traverse. Il est même permis de penser que certaines des réformes actuelles, qui bouleversent sa structure et son organisation, pourraient servir de modèle pour l’ensemble de la société.
 
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·  Tocqueville Alexis de, 1963 [1840]. – De la démocratie en Amérique, Livre II, Paris, Union Générale d’Éditions.
·  Vennesson Pascal (dir.), 2000. – Politiques de défense : institutions, innovations, européanisation, Paris, L’Harmattan.
·  Waresquiel Emmanuel de, Yvert Benoît, 1996. – Histoire de la Restauration, 1814-1830, Paris, Perrin.
 
NOTES
 
[(1)]Relire à ce propos le Livre blanc sur la Défense publié par le Ministère en 1994 et qui, dix ans après, semble passablement suranné.
[(2)]Le nom « armée » remplace alors un mot plus ancien, utilisé depuis le XIe siècle, qui était celui d’« ost ». Ce dernier désignait tout à la fois la force armée mise à la disposition du souverain et le service militaire dû par tout vassal à son suzerain, en tant que de besoin. (suite de la note 2) Dans les deux cas, l’ost renvoyait au lien féodo-vassalique, qui avait un caractère interpersonnel fort. En revanche, l’armée, entendue comme « réunion de troupes assemblées pour combattre » ne suppose plus l’existence de ce lien interpersonnel.
[(3)]Le « guerrier » remplit une fonction qui ne lui donne pas nécessairement un statut précis, tandis que le « chevalier » est un « maître ». Ce dernier détient donc un fief, qui l’anoblit quand il n’est pas lui-même d’origine nobiliaire, et grâce auquel il peut s’assurer un armement à cheval.
[(4)]Du moins, si l’on en croit Talcott Parsons ([1966] 1973) pour qui la citoyenneté romaine était étroitement associée à la généralisation du service militaire. Ce qui l’avait amené à considérer que Rome n’avait pas d’armée, mais qu’elle était une armée (ibid., p. 118).
[(5)]Une idée que développe plus tard Herbert Spencer (1875), avant que Émile Durkheim ne la reprenne à son compte dans Le suicide ([1897] 1960, Livre II, chap. IV), quand il affirme que « de toutes les parties dont sont faites nos sociétés modernes, l’armée est celle qui rappelle le mieux la structure des sociétés inférieures ».
[(6)]Voir l’article intitulé « Le conflit », rédigé entre 1903 et 1908, qui figure dans l’ouvrage Sociologie, publié aux Presses Universitaires de France en 1999 (chap. 4).
[(7)]On retrouve là les trois ingrédients du fonctionnalisme (les principes dits de totalité, d’universalité, de nécessité) tels que Bronislaw Malinowski les a définis et arrêtés, il y a près de soixante ans.
[(8)]On songe ici à sa célèbre étude « Contribution à une sociologie des impérialismes » (1919), reprise dans Impérialisme et classes sociales, chez Flammarion (1984, première partie).
[(9)]Notamment dans la préface qu’il a donnée à la grande Histoire militaire de la France (1992) – en quatre volumes – publiée sous la direction d’André Corvisier. Pour un point de vue différent, se reporter à l’ouvrage détonant de George L. Mosse (1990).
[(10)]Après la professionnalisation des armées françaises, devenue effective en 2002, une nouvelle loi, redéfinissant le statut des militaires, devrait être soumise au Parlement dans le courant de l’année 2003-2004.
[(11)]Le « chevalier » ne doit être en aucun cas confondu avec le « militaire ». En effet, la chevalerie au Moyen Âge prenait appui sur des « ordres » (teutonique, de Malte, du Temple, etc.), grâce auxquels elle jouissait d’une autonomie réelle dans la société de l’époque. En revanche, la société militaire est une organisation complexe d’individus exerçant une activité commune et dépendant directement de l’État qui les emploie.
[(12)]Même si, reprenant Tocqueville, il est permis de considérer que la monarchie française d’Ancien Régime, depuis Henri IV jusqu’à Louis XV – peut-être parce qu’elle était obnubilée par la guerre – avait déjà réussi à étendre son influence sur le royaume par l’intermédiaire d’une administration, tant civile que militaire, qu’elle n’avait eu de cesse de renforcer. Mais, à partir de 1815, la noblesse prétend justement défendre une vision moins centralisée, plus organique de l’État et recouvrer une partie de l’autorité que la monarchie absolue lui avait enlevée. Ce que Louis XVIII – en dépit des pressions qu’il ne cesse de subir – se refuse à lui accorder.
[(13)]Dès 1817, une ordonnance précise que tout soldat qui désire se marier doit obtenir l’autorisation des autorités supérieures.
[(14)]Après la Révolution, l’armée française a rapidement abandonné ses illusions égalitaires. L’État napoléonien lui a donné pour mission d’incarner la nation et non pas d’être représentative du peuple. Ultérieurement, aucun des régimes politiques que la France a connus n’a cru bon de revenir sur ce principe fondamental.
[(15)]Dans une période de paix qui tranche avec les décennies précédentes, riches d’exploits militaires ayant permis une réelle, quoique brève, promotion sociale, les gouvernements en place n’avaient pas d’autre choix que de réduire les effectifs et d’entamer une réforme des carrières pour répondre au mécontentement de leurs soldats.
[(16)]Les sous-officiers pouvaient accéder au corps des officiers sans être passés par une école militaire, mais il y en eut très peu, sauf en période de guerre peut-être, auxquels fut offerte la faculté d’atteindre les grades les plus élevés.
[(17)]« La force publique d’une nation a pour objet de pourvoir à sa sûreté commune, d’une part contre les troubles et les désordres du dedans, et de l’autre contre les ennemis du dehors. », De la force publique considérée dans tous ses rapports (1790).
[(18)]Au XIXe siècle, la sécurité intérieure du pays, en dehors des villes, peu nombreuses, était assurée par la gendarmerie, héritière de l’ancienne maréchaussée de France, qui était une sorte de police militaire. D’où certaines (suite de la note 18) particularités du recrutement, qui amenaient à recruter prioritairement les gendarmes parmi les anciens soldats.
[(19)]Pendant vingt ans, c’est-à-dire jusqu’à l’accord passé avec la Russie tsariste en 1891, la France républicaine n’a eu aucun allié en Europe.
[(20)]Le service militaire fondé sur la conscription a une triple origine révolutionnaire, urbaine et populaire, qui a rendu difficile son acceptation par la bourgeoisie et le monde rural durant le siècle suivant (à l’exception du nord-est de la France).
[(21)]Les officiers supérieurs qui dirigent les armées sont largement autonomes par rapport à leurs propres chefs qui évoluent dans un monde différent du leur. Ainsi, les ministres de la Guerre, quand bien même ils sont issus du corps des officiers généraux, représentent les armées auprès du pouvoir civil plus qu’ils ne s’identifient à elles.
[(22)]Le corps des officiers comprend huit grades et celui des sous-officiers cinq. Au sein d’un même corps, les promotions ne peuvent se faire que de grade à grade, en respectant des conditions d’âge, de durée de service, de titres ou de diplômes assez rigides (voir le statut général des militaires, chap. II). Il en résulte un écart entre les différentes classes d’âge et un vieillissement des cadres supérieurs de l’Armée, plus difficiles à contourner que dans la fonction publique civile.
[(23)]La marine a constitué un ministère à part entière de 1815 à 1947, sous réserve de quelques aléas liés à la vie politique. De son côté, l’aviation qui, à ses débuts, était une composante de l’armée de terre, s’est autonomisée, techniquement et politiquement, en 1934, en devenant « armée de l’air ». Après la guerre, au sein des gouvernements de la IVe République, l’une et l’autre ont survécu comme secrétariats d’État, jusqu’à ce que le général de Gaulle ne décide de la création d’un ministère des Armées unique en 1959, décision sur laquelle aucun de ses successeurs n’est jamais revenu.
[(24)]À l’origine, le terme régiment servait à désigner la réunion de bandes armées placées sous la conduite d’un chef qui les avait directement embauchées.
[(25)]Une tradition d’autant plus forte que, pour l’immense majorité des soldats – y compris les officiers –, la carrière se déroule au sein d’une seule et même arme.
[(26)]À la différence des conflits intraétatiques qui, si l’on en croit Jean-Pierre Derriennic (2001), ont été plus nombreux que jamais.
[(27)]Voir les travaux, déjà anciens, de François Cailleteau dont une synthèse figure dans Jean-Pierre H. Thomas (1994).
[(28)]La relance des travaux de sociologie militaire, en France, apparaît étroitement liée à la professionnalisation des armées.
[(29)]Voir la loi du 13 juillet 1972 (redéfinissant le statut général des militaires), chap. III, article 19, où il est précisé que : « Toute mesure de portée générale affectant la rémunération des fonctionnaires civils de l’État est appliquée, avec effet simultané, aux militaires de carrière. »
[(30)]Moins de 20 % des officiers sont sous contrat à durée déterminée, contre 40 % des sous-officiers et la totalité des soldats du rang.
[(31)]Pour reprendre l’un des éléments de la typologie dégagée par Jean Saglio et al. à partir d’une enquête sur la marine (voir la revue Les Champs de Mars, 1996,1).
[(32)]Les exigences liées au statut ne sont plus vécues comme des obligations par les conjoints et les enfants de militaires, mais comme des contraintes, que s’efforce de minimiser la Défense par la mise en œuvre d’une politique sociale adéquate.
[(33)]Voir, en particulier, l’article figurant dans l’ouvrage collectif dirigé par Jean-Pierre H. Thomas et François Cailleteau (1998, chap. VI).
[(34)]Sous la Ve République, tous les ministres des Armées ou de la Défense ont été des civils et, au sein du Parlement, jamais les anciens militaires n’ont été aussi peu nombreux.
[(35)]En cas de nécessité, le recours au mercenariat est devenu monnaie courante, fûtce de manière subreptice. On pourra consulter également la revue Les Champs de Mars du Centre d’études en sciences sociales de la défense (diffusée par La Documentation française) ainsi que les Cahiers publiés par le même Centre, depuis 1996, sans oublier les données socio-démographiques réunies par l’Observatoire social de la Défense.
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