2003
Revue française de sociologie
À la recherche du nouveau visage des armées et des militaires français : les études sociologiques du Centre d’études en sciences sociales de la défense
Vincent Porteret
Laboratoire Georges Friedmann Université Paris I – Panthéon-Sorbonne – CNRS 16, boulevard Carnot – 92340 Bourg-la-Reine
Répondant aux besoins de connaissance exprimés par les armées dans le cadre de la
réforme dont elles sont l’objet, les études sociologiques du Centre d’études en sciences
sociales de la défense offrent une contribution originale à la connaissance des armées et du
soldat professionnel en France, suivant trois axes-clés de ce champ de la discipline, liés
entre eux. Ainsi, l’analyse de la posture des femmes présentes dans les armées, en matière
d’engagement ou de conception de leur activité, met en évidence certaines difficultés rencontrées par l’institution militaire pour les intégrer. Les missions confiées aux armées, à
l’extérieur ou à l’intérieur du territoire national, permettent d’appréhender les traits actuels
de la profession militaire, en lien avec la réalité opérationnelle qu’elles connaissent, en se
demandant si elles en modifient plus ou moins profondément l’essence. Enfin, l’étude des
relations entre les armées et la société montre que si les missions évoquées précédemment
peuvent laisser perplexes certains militaires, elles sont valorisées par la population, laissant
augurer une redéfinition, au moins partielle, de l’utilité sociale des armées.
In reply to the need for information requested by armies inview of the reform which they are
currently undergoing, the Centre d’études en sciences sociales de la défense (Centre for social
sciences studies in the field of defence) has made an original contribution to the knowledge of
armies and the professional soldier in France, based on three key axes in this field of discipline,
all interlinked. Thus, the analysis of the position of women, present in the armies, in terms of
their appointment orviewsontheir activity, brings tolight certain difficultiesencounteredby the
military institution regarding their integration. The assignments entrusted to the armies, both
inside and outside national territory, make it possible to determine the current characteristics of
themilitaryprofession, inconnectiontotheir operationalreality, wondering whether theymodify
moreor less deeplytheirnature. Finally, thestudyof therelations betweenthearmies andsociety
shows that if the assignments mentioned earlier leave some military perplexed, they are seen
morepositivelybythepopulation,whichleadstoaredefining, at least partial, ofthe social utility
of the armies.
Entsprechend den von den Armeen im Rahmen der sie betreffenden Reform geforderten
Kenntnisse, bieten die soziologischen Studien des Centre d’études en sciences sociales de la
défense (Studienzentrum für SozialwissenschaftenderVerteidigung)einen originalenBeitragzur
KenntnisderArmeenunddesBerufssoldateninFrankreich, nachdrei untereinander verbundenen
Schlüsselachsen dieses Disziplinfelds. Die Analyse des Verhaltens des weiblichen Militärpersonals hinsichtlich seines Engagements oder seiner Tätigkeitsauffassung, unterstreicht bestimmte
Schwierigkeiten für die Militärinstitution, die Frauen zu integrieren. Die den Armeen anvertrautenSendungenaußerhalboderinnerhalbdesStaatsgebieteserlauben,diederzeitigenZügedes
Militärberufs in Verbindung mit der vorliegenden operationellen Wirklichkeit zu verstehen,
wobei man sich fragt, ob sie mehr oder weniger grundlegend das Wesen dieses Berufs ändern.
Schließlich zeigt die Studie der Beziehungen zwischen den Armeen und der Gesellschaft, daß,
wenn auch die vorgenannten Sendungen einige Militärs verwirrt lassen, sie trotzdem von der
Bevölkerung valorisiert werden, was eine wenigstens partielle Neudefinierung des sozialen
Nutzens der Armeen voraussagen läßt.
Respondiendo a las necesidades de conocimiento emitidas por los ejércitos dentro del marco
de la reforma de la cual son el objeto, siguiendo tres ejes claves ligados entre sí de ese campo de
la disciplina los estudios sociológicos del Centre d’études en sciences sociales de la défense
(Centro de estudios en ciencias sociales dela defensa) ofrecen unacontribución original al conocimiento de los ejércitos y del soldado profesional en Francia. De este modo en materia de
compromisoodeconcepcióndesuactividadelanálisis delaposicióndelasmujerespresentesen
los ejércitos, pone en evidencia ciertas dificultades encontradas para integrarlas en la institución
militar. Las misiones confiadas a los ejércitos, al interior o al exterior del territorio nacional, en
acuerdo conla realidad operacional que dominan permiten conocer las características actuales de
la profesión militar, cuestionándose si mas o menos profundamente han modificado su esencia.
Por último, el estudio de las relaciones entre las armadas y la sociedad muestra que si las
misiones evocadas anteriormente pueden dejar perplejos a ciertos militares, ellas son valorizadas
por la población, dejando augurar una nueva definición, de la utilidad social de las armadas, al
menos parcial.
La réforme des armées françaises, initiée en 1996 et qui doit s’achever en
2015, marque un tournant capital pour elles, de par son ampleur et son importance : elle porte sur l’ensemble des secteurs de la Défense. Il ne s’agit pourtant pas d’une complète refondation. En effet, les changements annoncés, que
l’on ne saurait limiter à la seule suspension du service national, apparaissent
déjà en préparation dans la décennie qui précède, voire depuis les années
soixante, quand, à la fin de la guerre d’Algérie, les armées françaises sont
organisées autour de la dissuasion nucléaire.
Si les innovations introduites et les difficultés pour les mener à bien ne
sauraient être ignorées, il est sans doute préférable de parler d’adaptation,
d’approfondissement et d’acceptation de transformations engagées plus
anciennement dont les effets, au niveau organisationnel mais aussi au niveau
individuel, avaient pu, jusque-là, être jugés problématiques, sinon ignorés.
Une telle situation ne pouvait manquer de stimuler la recherche en sociologie
du militaire en France et ainsi de contribuer à son développement, même si
celui-ci est resté assez limité.
Témoignent notamment de ce mouvement les études publiées par le Centre
d’études en sciences sociales de la défense (C2SD). Cet organisme du ministère de la Défense a pour mission de « favoriser et d’encourager la recherche
en sciences sociales sur les questions de Défense », selon les termes de
l’arrêté du 21 avril 1995 du ministre de la Défense qui en porte création
[1]. Il
doit être rapproché des dispositifs de commandite de recherches existant dans
la plupart des administrations (Mission recherche du ministère du Travail,
Institut des hautes études de sécurité intérieure du ministère de l’Intérieur,
etc.). Comme ses homologues, il entend constituer une interface entre les
demandes des administrations et l’offre de la communauté scientifique,
entendue au sens large puisque les études sont effectuées par des universitaires, des chercheurs du CNRS, relevant de différentes disciplines (socio-logie et science politique pour l’essentiel, économie plus rarement, etc.) ou,
moins souvent, par des consultants privés. Cette fonction originaire revêt
plusieurs aspects : financement de recherches
[2], publication (près de
cinquante études, la plupart à dominante sociologique, ont été publiées depuis
l’origine
[3]) ainsi que valorisation (en assurant leur diffusion, notamment
dans le cadre de manifestations scientifiques qu’il organise
[4]) et aide à la
documentation
[5].
Les thèmes des études renvoient aux besoins émis chaque année par les
armées, directions et services de la Défense, parfois complétés par les propositions que certains chercheurs peuvent faire. Est alors établi un programme
prévisionnel qui, une fois reçu l’aval du ministre de la Défense, fait l’objet
d’un appel à propositions où les thèmes sont déclinés en pistes de recherche.
Ces thèmes généraux ont peu évolué depuis l’origine. En 1996, on en comptait cinq : l’adaptation des hommes à l’évolution de leurs missions, la gestion
des ressources humaines, les relations entre l’institution militaire et la société
civile, les structures et les politiques de Défense, et les militaires dans le
système de coopération internationale. Depuis 2001, les thèmes sont au
nombre de quatre : le soldat en Europe, l’adaptation des militaires à l’évolution de leurs missions, les relations armées-société, et les politiques de
défense. Identifiés à partir du caractère lacunaire des connaissances à leur
propos, ces axes sont devenus autant d’enjeux et de sujets d’interrogations
pour les armées. Ceci peut expliquer que les études concernent principalement
l’armée de terre
[6], armée la plus touchée par la restructuration en cours, et
que l’accent soit mis sur tel ou tel axe selon les circonstances. Au départ, les
études portaient surtout sur la gestion des ressources humaines
[7]. Par la
suite, en 1997-1998, au moment de la suspension du service national, cette
priorité sera associée à la question des relations armées-société
[8] ; en 2000
et 2001, le thème de l’adaptation des militaires à l’évolution de leurs missions
et de leur environnement est privilégié
[9]. Depuis 2002, les recherches
concernent en priorité l’axe « le soldat en Europe »
[10].
Le fait que ces études répondent à des commandes précises influe sur les
pistes ouvertes, les méthodes et les terrains offerts. Mais, ensuite, les chercheurs sont « indépendants », garantie que le changement de statut opéré en
1995 avait pour objectif d’assurer. Autrement dit, les études ne présentent pas
la position officielle du ministère de la Défense. Les commanditaires restent
associés au déroulement des recherches par le biais de comités de pilotage
devant lesquels les chercheurs sont tenus de présenter leur méthodologie,
leurs hypothèses puis l’avancement de leurs travaux et leurs résultats. Ces
réunions permettent de nourrir le dialogue entre chercheurs et militaires, et
pour ces derniers, de rappeler leurs attentes. Celles-ci, autre caractéristique de
ces études liée à la précédente, se manifestent notamment par leur visée
opératoire
[11] : le commanditaire, s’il accepte que les recherches ne soient
pas uniquement le fait de militaires, entend y trouver une aide à la décision,
des solutions aux difficultés qu’il rencontre, au risque parfois de voir
certaines études répondre à des préoccupations scientifiques avec des considérations d’ordre politique et administratif.
Nous voudrions ici rendre compte et discuter des principaux résultats des
études se définissant comme sociologiques et qui ont été publiées dans le
courant de l’année 2002
[12]. On peut essayer de les articuler autour de trois
thèmes, abordés ici à partir de cas concrets. Étroitement liés entre eux, ces
axes renvoient aux principaux domaines d’investigation de ce champ de la
discipline (Siebold, 2001) mais ils ne recouvrent pas directement ceux du
C2SD
[13] : l’armée comme institution, la profession militaire et les relations
entre les armées et la société.
L’institution militaire et les femmes
L’Armée peut être étudiée, en tant qu’institution, à travers la façon dont
elle traite certains enjeux sociaux civils. Parmi ceux-ci, deux études se sont
penchées sur l’entrée et l’intégration des femmes dans les armées, illustration
de l’accès des femmes au marché du travail. L’une, fondée sur des comparaisons entre femmes, est consacrée au choix des métiers de l’armée de terre.
L’autre, plus monographique, s’intéresse aux femmes et aux hommes médecins officiers du service de santé des armées
[14]. Dans le premier cas, on est
plutôt dans un contexte militaire, dans le second dans un univers professionnel. Chiffres à l’appui, on nous rappelle que la féminisation est un
processus ancien. Il a connu un tournant dans les années soixante-dix quand
les femmes ont pu devenir militaires de carrière et s’est récemment accentué
avec l’ouverture aux femmes de la quasi-totalité des postes dans l’armée de
terre en 2000, alors même qu’elles occupaient plutôt jusque-là des postes
administratifs
[15].
Adoptant les postulats de l’analyse de la division du travail entre les sexes,
ces études accordent, pour expliquer ce phénomène encore peu exploré qu’est
l’entrée des femmes dans les armées, une large place à la dynamique d’égalité
entre les sexes, dont l’impact, incontestable, se répercute avec un certain
décalage dans les armées. Mais les auteurs mentionnent rapidement le fait que
ce changement s’inscrit dans le cadre de la réforme en cours et renvoie aux
besoins en recrutement qu’elle induit : alors qu’ils peuvent paraître difficiles à
satisfaire, la féminisation permet aux armées d’en élargir le champ. À partir
d’entretiens conduits auprès de femmes et d’hommes, les auteurs entendent
montrer que la présence des femmes bouleverse l’« identité militaire » : lors
de l’engagement et dans l’exercice de l’activité. La question reste alors de
savoir si les difficultés qu’elles rencontrent ne témoignent pas de phénomènes
plus généraux.
Un engagement féminin ?
Le choix pour une femme d’entrer dans les armées est, en fait, double :
choix des armées et, corollaire du précédent, d’un univers masculin. Ici, pour
chercher à comprendre le sens de l’engagement des femmes et estimer son
originalité par rapport à celui des hommes, les auteurs proposent, plutôt qu’un
essai de typologie des « femmes militaires », une liste de motivations. Il reste
néanmoins difficile, pour l’armée de terre en tout cas, d’en mesurer les poids
respectifs faute de comparaison avec d’autres études. Malgré les différences
sensibles entre populations concernées (officiers pour le service de santé des
armées, tout corps de grade pour l’armée de terre avec une nette prédominance des jeunes femmes sous contrat et des sous-officiers), certains traits
communs sont observables. Le principal est sans doute le caractère endogène
du recrutement : la famille proche, notamment le père, favorise, pour les
femmes, la connaissance de l’Armée, même si les contours de cette proximité
gagneraient à être précisés, notamment dans une comparaison avec les personnels masculins pour lesquels ce facteur entre également en ligne de compte.
À côté de ce facteur de possibilité, trois types de motifs peuvent être distingués à partir de ceux avancés par les intéressées. Confirmant l’hypothèse
selon laquelle « l’entrée dans un emploi militaire ne peut pas se comprendre
comme une rupture avec les configurations de l’emploi civil » (Loriot,
Friedmann et Benkara, 2001, p. 53), un premier ensemble renvoie au contexte
du marché du travail auquel les femmes les moins diplômées sont confrontées. Elles perçoivent les emplois militaires comme stables et semblables à
ceux des fonctionnaires, même si, et cela pose la question des informations
dont elles disposent, les postes obtenus sont surtout contractuels. Dans ce cas,
la recherche d’un emploi paraît prioritaire, le court-terme l’emportant sur le
long terme. Retracés à partir d’entretiens, les parcours des femmes, essentiellement militaires du rang et quelques-unes sous-officiers, montrent que
l’Armée est perçue comme un employeur de dernier recours.
De façon parfois combinée avec le facteur précédent, certaines femmes –
c’est particulièrement frappant pour les femmes médecins – disent avoir voulu
exercer un métier avant d’avoir voulu être militaires. La présence dans les
armées apparaît alors, plutôt pour les femmes officiers, instrumentalisée par
rapport à leur projet professionnel. De sorte que, selon leurs recruteurs,
certaines se montreront surprises, comme certains hommes recrutés en même
temps qu’elles, de devoir porter l’uniforme.
Enfin, d’autres motifs, évoqués principalement par les femmes médecins,
comme par leurs collègues masculins, apparaissent plus spécifiquement rattachés au domaine militaire. Ils ne sont pas contradictoires avec la motivation
précédente dans la mesure où les professions médicales et militaires peuvent
être considérées comme deux vocations universalistes. Ainsi, les femmes officiers du service de santé disent avoir voulu rompre avec la routine associée à
la vie civile et à la vie de médecin exerçant en cabinet, voyager, quitte à
reconnaître qu’il y a loin de ces souhaits aux possibilités réelles de départ et à
la vie outre-mer. Mais, comme le soulignent les auteurs, la notion d’aventure
revêt un sens différent selon le genre et la génération : l’aventure pour un
homme, c’est l’outre-mer, alors que, pour les plus anciennes des femmes, les
« pionnières », c’est exercer un métier singulier pour une femme. Pour les
plus jeunes, l’aspect opérationnel devient plus prégnant avec le développement des missions humanitaires, y compris en ce qui concerne l’armée de
terre. Toutefois, malgré une certaine communauté de motivations entre
hommes et femmes, celles-ci ne s’identifient pas comme ceux-là à « la
confrérie des médecins militaires » (Burot-Besson et Chellig, 2001, p. 61),
confrérie éminemment masculine à l’image de ces frères d’armes que veulent
être les officiers.
À ce titre, mais les auteurs en parlent peu, il reste frappant de voir
qu’aucune femme, officier ou sous-officier, n’évoque la « vocation militaire ». Sans surestimer le poids de ce facteur chez les hommes de même rang
et au-delà des rapprochements qui peuvent être mis en évidence entre hommes
et femmes, ce phénomène traduit sans nul doute un rapport différent à l’engagement et donc à l’institution ainsi que d’autres façons de faire et de penser
les rapports aux autres. Pour les auteurs, une telle situation pourrait favoriser
la création d’espaces d’identification non sexués au sein des armées, c’est-à-dire d’emplois tendant à être déconnectés des attributs sexués (Loriot,
Friedmann et Benkara, 2001, p. 51). Une telle évolution serait également à
l’œuvre au sein des unités où les femmes sont affectées.
La vie des femmes au sein de l’institution
Le corps comme enjeu
Prolongeant les conditions d’engagement, l’examen de l’exercice de l’activité au sein des armées est le deuxième et principal apport de ces études qui
mettent en évidence les difficultés d’intégration rencontrées par les femmes
en début de carrière
[16]. Face à ces obstacles, elles bricolent : il s’agit
d’« adhérer aux valeurs masculines tout en restant femmes » (Burot-Besson et
Chellig, 2001, p. 65). Indifférenciation et différenciation apparaissent à
l’œuvre dans le cadre d’un véritable travail sur le corps, « référence permanente [...] à ce qu’il est loisible de laisser voir de sa féminité » (Loriot,
Friedmann et Benkara, 2001, p. 104), quand les femmes doivent à la fois
s’exposer et se protéger. Mais, faute d’observations et de questions sur ce
point, on n’en sait pas beaucoup sur les pratiques des femmes en matière de
présentation de soi : coupes de cheveux, maquillage, port de bijoux. Ces
points réglementés font l’objet d’investissements différents selon le rapport à
l’activité et la sensibilité aux différents regards qui sont portés sur elles : le
leur et celui des autres, hommes et femmes, militaires et civils (Sorin, 2002,
pp. 428-462).
Dans ce cadre, « l’art du répondant » (Loriot, Friedmann et Benkara, 2001,
pp. 93-95) illustre l’ambiguïté de la relation hiérarchique et la nécessité
ressentie par les femmes de surpasser les hommes comme de rechercher des
modalités particulières de commandement en dehors des attributs physiques
et, plus largement, « une autre façon d’être dans les armées » (ibid., p. 118).
Les femmes annonciatrices du changement
Les parcours des femmes traduisent une volonté d’innovation. Ainsi, s’ils
sont tous perçus, au-delà des différences entre corps de grade, comme une
lutte pour s’affirmer et si « le modèle masculin représente un monopole dans
l’accomplissement des tâches professionnelles militaires » (Loriot, Friedmann
et Benkara, 2001, p. 91), les compétences techniques, comme on le voit dans
le cadre du service de santé, peuvent cependant améliorer l’image des femmes
et surtout venir perturber la division du travail entre les sexes, en minorant
l’aspect militaire des tâches accomplies : les femmes sont perçues d’abord
comme des médecins. S’opère alors une distinction entre qualités techniques
et humaines, appréciées positivement, et certaines « spécificités féminines »,
« naturelles », perçues, elles, négativement et nourrissant la suspicion à leur
égard (Burot-Besson et Chellig, 2001, p. 80).
Parmi ces caractéristiques, on trouve bien sûr les grossesses qui reçoivent
un accueil plutôt négatif, notamment parce qu’elles seraient porteuses d’un
surplus de travail pour les hommes du fait des absences souvent non remplacées, alors même que les congés maladie des hommes ne semblent pas poser
les mêmes problèmes. Mais la grossesse est aussi la manifestation d’un défaut
d’emprise de l’institution sur le corps de la femme. Ces observations confirment l’hypothèse selon laquelle « les problèmes de gestion sont indissociables
des enjeux de la féminisation » (ibid., p. 13). Et les auteurs de proposer, pour
le service de santé, des formes d’aménagement du temps de travail, la prise en
compte des difficultés rencontrées par les femmes en cas de participation à
une mission de longue durée qui font qu’elles sont plus rarement volontaires
au détriment de leurs possibilités d’avancement. Il s’agit sur ce point de sortir
d’une situation ambiguë bien mise en évidence et durement ressentie par les
intéressées : celles qui partent, volontaires ou non, sont sévèrement jugées si
elles laissent des enfants, mais, à l’inverse, celles qui ne partent pas, y
compris pour ce motif, paraissent déroger aux règles communes.
Alors que la carrière militaire est traditionnellement fondée sur le don de
soi, le don de la famille et une stricte séparation entre vies professionnelle et
familiale, il n’est pas possible, pour les femmes, de décloisonner ces deux
domaines (Burot-Besson et Chellig, 2001, pp. 12-13). En témoignent la priorité accordée dans le couple à la carrière de l’homme ou les modifications que
l’arrivée d’enfants entraîne sur le projet professionnel. Cette situation permet
de mettre en évidence une conception différenciée de la disponibilité : moins
inconditionnelle pour les femmes, elle se réfère non aux horaires effectués,
déterminants pour les hommes, mais au travail effectivement accompli avec
l’ambition de trouver un meilleur équilibre entre temps professionnel et privé.
Face à cette attitude, les femmes restent méjugées tant l’appréciation portée
par l’institution, dont – disent-elles – leur notation plus sévère serait le reflet,
demeure attachée au modèle masculin. Il reste que les discours ne permettent
de cerner que les inégalités « perçues dans le vécu quotidien des personnels »
(ibid., p. 147) : l’utilisation complémentaire des données statistiques présentées en annexe aurait été ici d’une utilité particulière pour mieux cerner les
différences entre populations masculine et féminine.
Des sources de tensions en suspens
Abordée ici en fonction d’une dynamique égalitaire, l’entrée dans les
armées semble pourtant ne renvoyer que très modérément à des revendications « féministes », et à leur rythme propre, variable selon les pays. En
France, elle intervient presque simultanément avec l’entrée des femmes dans
la sphère politique, alors que le port des armes est définitivement déconnecté
du droit de vote
[17] après une longue et étroite association dans la figure
éminemment masculine du citoyen-soldat. Le prestige d’une telle figure et
celui du « guerrier » renvoient à la question, à peine évoquée ici alors même
qu’elle se pose pour toute féminisation (Cacouault-Bitaud, 2001), de savoir si
la présence des femmes dans les armées induit ou traduit une baisse de prestige de l’activité militaire, question qui permettrait d’aborder, sous un angle
inédit, le lien entre guerre et politique.
De façon plus complexe que ne le pensent les auteurs, la féminisation
porterait en elle, autant qu’elle les révèlerait, les germes d’une autre identification à l’institution militaire. C’est à cette aune que les jugements des
hommes sur la féminisation sont examinés : ceux des recruteurs qui témoignent plutôt de préoccupations générales dans le cadre de leur mission, ceux
des hommes médecins répartis entre « subversifs », défendant une véritable
égalité professionnelle avec la prise en compte des charges familiales, « purs
et durs », partisans d’une égalité stricte entre les genres, et « abdicataires »,
acceptant des exceptions en faveur des femmes (Burot-Besson et Chellig,
2001, pp. 133-139). Relevés ici, les sentiments d’insatisfaction qu’éprouvent
certains, surtout ceux qui s’estiment porteurs des normes traditionnelles de
l’engagement, renvoient, comme cela a été montré pour la marine (Trompette,
Saglio et Dufoulon, 1999), à un contexte plus général de craintes et de mécontentement, lié à la réforme des armées. Ce mécontentement prend pour point
de fixation l’augmentation du nombre des femmes en ce qu’il impliquerait
une augmentation de la charge de travail et une modification des rythmes de
carrière. L’hypothèse selon laquelle la présence des femmes rend visibles des
divergences entre générations plus qu’entre genres (ibid., p. 8) aurait pu être
davantage soulignée pour signaler que la féminisation peut être considérée en
tant que telle, et comme révélatrice de transformations, propres aux armées
mais aussi plus générales, jusque-là sous-jacentes, dont elle questionne la
légitimité. Une étude plus systématique de la façon dont les hommes vivent la
féminisation par rapport à la définition de leur propre image et son impact sur
l’activité concrète, sur les carrières, offrirait à cet égard un utile complément.
Enfin, une fois la lecture achevée, il est frappant de constater que la question de la participation des femmes à la guerre, pourtant sous-jacente à leur
entrée dans les armées, ne fait l’objet d’aucun développement particulier dans
ces deux études. Il est vrai que, dans l’ensemble, le choix des armées renvoie
plutôt à un choix professionnel, sans référence à l’activité guerrière. Mais ce
silence n’a pas été relevé par les auteurs qui semblent ainsi faire leur l’idée
selon laquelle l’activité militaire aurait perdu cette source de spécificité qu’est
le combat, ce qui est justement à discuter. C’est que l’entrée des femmes
s’inscrit dans un certain contexte militaire et stratégique
[18], avec l’hypothèse implicite que la guerre a changé de visage, voire qu’il n’y en aura plus
ou qu’il n’y aura plus de guerriers (Coker, 2002), l’Armée étant chargée
d’autres missions qui changeraient le visage de la profession militaire.
Profession militaire et nouveaux contextes opérationnels
La réflexion sur les armées n’est pas indépendante de celle sur leurs
missions. Ainsi, la fin de la guerre froide a conduit à en revoir la hiérarchie
pour les armées françaises : désormais la défense du territoire national apparaît secondaire par rapport aux « opérations autres que la guerre » : opérations
extérieures, « opex », à finalité humanitaire ou pacificatrice, mais aussi sur le
sol national, de sécurité publique ou lors de catastrophes naturelles. Toutes
s’inscrivent dans un nouveau contexte opérationnel marqué, entre autres, par
l’internationalisation des conflits et des interventions militaires, l’hypermédiatisation des opérations, le renforcement de leur encadrement juridique et de
nouvelles attentes des populations.
Proches du terrain, observé directement (Fouilleul, 2001) ou à travers des
journaux de marche et des témoignages de militaires de tous grades rassemblés à grand peine (Thiéblemont, 2001), parfois, au contraire, fondées sur les
perceptions d’acteurs institutionnels (Sauvage, Nogues et Chevrier, 2001) ou
d’officiers (Boëne, Nogues et Haddad, 2001), plusieurs études offrent des
pistes stimulantes pour savoir si ces missions plus ou moins nouvelles, détournant les militaires du combat, pourtant souvent potentiel dans les missions
conduites jusque-là, n’induiraient pas d’importantes transformations de la
profession militaire, voire ne nuiraient pas aux capacités des armées. On peut
essayer de répondre à ces questions en se penchant sur le vécu quotidien des
unités, sur les aspects opérationnels de leurs missions et, bien sûr, sur
l’emploi de la force armée.
Groupe primaire et cadre de vie
Le fait que, au Tchad
[19] comme en Bosnie
[20], les unités soient provisoires et composées d’éléments hétérogènes, en raison de problèmes d’effectifs
[21], pose la question de leur cohésion. Facteur de l’efficacité,
« fondamentale pour l’intégration d’éléments exogènes à un collectif quel
qu’il soit, [la cohésion] se construit essentiellement dans l’action (ou dans
l’activité), et dans “le faire et le vivre en commun” » (Fouilleul, 2001,
p. 111)
[22], au-delà du climat général de l’opération
[23]. Bien plus, en
« opex », l’expérience opérationnelle en tant que telle et l’exécution de la
mission ne constituent pas l’unique mode de fonctionnement du collectif et
les préoccupations de la vie quotidienne prennent souvent le pas sur les conditions de réalisation de la mission. Ceci peut poser problème quand, comme en
Bosnie, malgré des améliorations notables, la vie sur les postes avancés, où
s’effectue l’essentiel de la mission, apparaît très éloignée de la vie courante.
Mais les difficultés auxquelles les militaires français sont confrontés suscitent
des trésors d’ingéniosité. Alors, « il suffit qu’une petite unité en opération
rassemble quelques compétences fondamentales pour qu’elle soit prémunie
contre les chutes de son moral » (Thiéblemont, 2001-II, p. 9).
Quand la caserne est moins que jamais un milieu de vie pour les soldats
mais un lieu de travail, limitant le vécu commun à une socialisation à des
cadres d’appartenance transversaux, peu pertinents sur le terrain, l’« opex »
représente « l’école privilégiée, la seule quasiment de vie réellement en
commun parce qu’en plus du partage d’expérience, il y a à la fois la durée et
souvent l’intensité » (Fouilleul, 2001, p. 138). Là, on voit que le groupe
primaire, au sein duquel le soldat vit l’essentiel de ses relations sociales, reste
l’élément déterminant de la cohésion, particulièrement en poste isolé. Celui-ci
est d’ailleurs prisé pour l’autonomie qu’il confère et pour le cadre de vie
presque familial qu’il offre et dont témoigne l’attention apportée aux repas.
L’indépendance de la petite unité, accentuée par l’éclatement du dispositif
tactique, garantit la qualité de la nourriture. Le « bien manger » et la fierté
qu’il inspire participent à la formation d’un « nous communautaire » : « On
est là au cœur de l’un des principes par lequel se tisse le lien social : qui
reçoit, reçoit » (Thiéblemont, 2001-II, p. 45). Le repas, exemple de réjouissance, partielle ou totale, illustre certains des mécanismes de la cohésion,
l’« emboîtement des “nous” et des “autres” » (ibid., p. 192). Au vu de ces
constats, l’auteur se demande, en homme d’expérience, s’il ne faudrait pas
décentraliser certains éléments de gestion et accoutumer les petites unités à
supporter une certaine « rusticité ».
Pour autant, les auteurs montrent bien que les activités dites de cohésion
n’ont qu’une utilité relative. Parce qu’elles complètent et renforcent des liens
préexistants : il faut être déjà bien ensemble pour que les réjouissances et
autres pratiques de détente, ici minutieusement décrites, remplissent leur rôle,
rôle qui n’est pas toujours positif. Parce que les nouvelles recrues, visiblement moins sensibles aux phénomènes ritualisés, attendent autre chose de leur
engagement dans les armées que leurs prédécesseurs, le risque étant alors que
l’appareil symbolique ne fonctionne à vide. Dans tous les cas, on voit que la
cohésion ne se décrète pas, quelle que soit l’action du chef. Au contraire,
l’utilisation fréquente de cette notion, en guise d’invocation, ne doit pas
masquer la complexité du jeu social qui « consiste en un débat permanent
entre des forces de fusions et d’oppositions partielles, les unes alimentant les
autres » (ibid., p. 222). Elles sont toutes nécessaires à la vie de l’unité alors
que son versant opérationnel fait l’objet de tensions et de transformations
profondes.
Bouleversements opérationnels
L’action opérationnelle des unités à l’extérieur
[24], telle qu’elle nous est
décrite ici, vient souvent bouleverser les façons de faire des militaires français, transformation analysée ici comme une mutation existentielle, plus
profonde que celle concernant la vie courante.
La confrontation avec le nouvel environnement opérationnel du Tchad,
pays de référence pour les Troupes de Marine, les TDM, est parfois douloureuse
[25] : le dispositif, essentiellement statique, ressemble à s’y méprendre
à la caserne et la journée s’y mue en banale journée de travail. S’ajoute à cela
le fait que les opérations sont de plus en plus interarmes, mettant à mal le cloisonnement traditionnel des armées françaises. Ceci laisse pourtant augurer un
enrichissement, plutôt qu’une redéfinition, de la « spécificité militaire » avec
des éléments liés à la « fraternité d’arme », élargie à tous ceux qui participent
à la mission, combattants et non-combattants (Fouilleul, 2001, p. 64). La
« nomadisation », elle, n’est plus une aventure et les contacts avec la population sont délicats quand les « déplacements “en grand équipage” ressemblent
plus à des démonstrations de force [...] ; ou bien quand le souci sécuritaire
transforme le bivouac en semblant de camp retranché » (ibid., p. 56). Tout ces
éléments, et même si, comme on l’a vu, la vie en « opex » marque toujours
une rupture, contribuent à éloigner « l’aventure » que certains espéraient
vivre outre-mer.
S’ajoutent ici les effets des mesures prises récemment, notamment en
matière de recrutement. À ce propos, l’étude de l’intégration des nouveaux
engagés, les engagés volontaires de l’armée de terre (EVAT), dans les TDM
montre qu’il y a un avant et un après la réforme des armées. Leur profil, leurs
exigences en matière de conditions de vie, leurs motivations apparemment
plus matérielles montrent que leur engagement est plus contractuel et professionnel au détriment de l’image de baroudeur du marsouin. Pour les « cadres
de contact », une telle situation porte atteinte aux caractéristiques de l’arme, à
sa valeur. Mais la sévérité de leurs jugements renvoie, ici encore, à des
inquiétudes plus générales.
De fait, les sous-officiers vivent mal la réforme des armées : sentiments de
déqualification, de mise à mal de l’ancienneté comme valeur humaine et
opérationnelle, etc. Il leur faut accentuer leur rôle en faveur de l’intégration
des jeunes recrues au détriment de leur rôle technique opérationnel. Sur fond
de repli identitaire, ces sentiments pourraient renforcer un turnover déjà élevé
et ainsi porter atteinte à la « mémoire de ce qui est fait ». Or, « cette mémoire
constitue un véritable patrimoine [...] au fondement même de l’efficacité
opérationnelle » (ibid., pp. 95-96) et la transposition de savoir-faire anciens
au contexte contemporain n’est pas une aberration, à condition de considérer,
pour l’analyse, l’activité réelle. En acceptant la valorisation de la mémoire,
mais sans la limiter aux traditions, une telle optique pourrait contribuer à
revaloriser les interventions récentes où les soldats, « ne pouvant plus agir à la
française, vont tenter [selon leurs propres termes]
[26] de le faire à l’américaine en mettant en avant uniquement l’aspect “pro” de leur métier » (ibid.,
p. 61). D’où la distinction, suggestive, établie ici entre armée professionnelle
où « le soldat a du métier (ou un “savoir-y-faire”) [et] armée professionnalisée [où] il aura “un métier” (c’est-à-dire un savoir-faire) » (ibid., p. 158).
De son côté, André Thiéblemont, confirmant les éléments précédents,
entend se situer au niveau microtactique : de la « montée en puissance » à la
désorganisation tactique du dispositif français sur le terrain qu’illustre
l’atomisation des petites unités. Celle-ci contribue à court-circuiter la voie du
commandement, car les niveaux supérieurs investissent souvent les niveaux
inférieurs au détriment de l’autonomie et de la liberté d’appréciation des
« petits chefs ». Ces dernières sont pourtant déterminantes dans un contexte
d’incertitude où il est rare « de manœuvrer dans les situations prévues par les
règlements de combat » (Thiéblemont, 2001-I, p. 167). On aurait aimé ici que
les effets de ce contournement soient approfondis et prolongés par la question
de l’intervention directe des responsables politiques, rendue possible par le
développement des moyens de communication. Car elle modifie la division du
travail entre commandement et exécution.
Dans ces contextes variés, où il faut aussi prendre en compte la coopération
avec d’autres contingents nationaux, certains officiers « emploient l’expression de “militarisation des missions” : comme si, sur ce théâtre, il était devenu
nécessaire de signifier au soldat qu’il lui fallait renouer avec les principes
militaires de son action » (ibid., p. 155), alors que l’emploi même de la force
armée apparaît très délicat.
Un usage problématique de la force armée
Les missions assignées aux armées, qui induisent une diversification des
conditions d’exercice de l’activité militaire dont les Balkans seraient la meilleure illustration, révèlent certaines limites de l’action étatique en matière
militaire. Intervenant comme force tierce à vocation pacificatrice et humanitaire, les États-nations ne mettent plus leur souveraineté en jeu alors que
l’utilisation des armées dans le cadre de la sécurité intérieure modifie la
« teneur » du recours à la force. Précisément, sur les théâtres extérieurs, que
l’on s’intéresse au « maintien de la paix », à la « défense terrestre » ou au
« maintien de l’ordre », prédomine l’idée d’un recours minimum à la force
que traduisent les règles d’engagement et d’ouverture du feu.
Ainsi, aux principes encadrant l’usage de la force pour en éviter tout usage
« gratuit », le cadre « onusien » en ajoute d’autres qui définissent notamment
la légitime défense sur une base collective et non individuelle. Mais l’auteur
fustige « l’esprit d’extrême prudence à travers lequel des officiers français les
traduisent et les appliquent, sans utiliser le droit à l’initiative qui leur est
offert » (Thiéblemont, 2001-I, p. 143), en dramatisant l’ouverture du feu.
Cette juridicisation accentue la divergence entre le cadre de guerre des
casques bleus et celui des « belligérants »
[27] qui, eux, ne s’embarrassent
que rarement de ces contraintes. Les règles d’engagement contraignent ainsi à
identifier précisément un objectif avant d’ouvrir le feu, pour éviter, en zone
urbaine, d’atteindre des civils. Mais alors, que faire quand l’attaquant (un
sniper) est invisible ? Les militaires doivent privilégier la prudence et la
retenue, avec le risque de voir leur anxiété s’accentuer en retour.
Le rôle du droit, dans la définition des missions et de leurs conditions
d’accomplissement, est manifeste également dans l’évaluation par les officiers de leur formation académique initiale
[28]. Malgré la satisfaction générale, ils sont nombreux, quelle que soit leur école d’origine, à évoquer, à partir
des dernières missions extérieures qu’ils ont effectuées, les insuffisances de
leur formation en matière de droit des conflits armés et de droit international.
Ceci donne à penser que l’environnement, notamment l’incertitude que le
recours au droit aurait pour fonction de réduire, constitue la principale source
de nouveauté des missions d’après-guerre froide (Boëne, Nogues et Haddad,
2001, p. 115). Mais ceci n’empêcherait pas la mise en œuvre des principes
habituels de l’action militaire, notamment ceux relatifs à la formalisation et à
la transmission des ordres. Ils permettent, in situ, de faire face à l’inattendu
(Thiéblemont, 2001-II, p. 142).
Le cadre urbain doit être évoqué ici. Univers opérationnel nouveau, même
si certaines unités ont déjà pu affronter des guérillas urbaines, et redouté, à
Sarajevo comme dans le cadre du plan Vigipirate, il appelle d’autres pratiques. C’est ce que révèlent aussi les besoins exprimés par les officiers,
toujours en référence à leur expérience en termes de missions autres que la
guerre, en matière de techniques de maîtrise des foules ou encore de règles
d’emploi des armes. L’intervention de militaires en milieu urbain est également source d’ambiguïtés pour les civils : leur présence peut être jugée rassurante ou inquiétante, puisqu’elle signale l’existence d’une menace. Dans tous
les cas, expliquent les auteurs qui ont étudié la participation des militaires aux
missions de sécurité intérieure
[29], l’intégration du soldat à un environnement civil resterait problématique dans la mesure où, selon les inquiétudes
exprimées par les personnes interrogées – civiles et militaires –, peu
nombreuses malheureusement, elle « contribue à le banaliser. Il perd en visibilité. Il fait désormais partie du cadre » (Sauvage, Nogues et Chevrier, 2001,
p. 36). Il semble surtout que la participation des forces armées aux opérations
de sécurité intérieure et, plus largement, aux opérations de maintien de
l’ordre, au-delà des lacunes en termes de compétences, renvoie au caractère
inapproprié de l’utilisation des forces dites de troisième catégorie
[30], qui
apparaissent plutôt comme un dernier recours à utiliser avec parcimonie si
l’on ne veut pas brouiller les échelons du spectre de tension.
Par ailleurs, la volonté affichée par les responsables politiques européens
de trouver une solution négociée au conflit en Bosnie a contribué à l’émergence d’une « rhétorique de la négociation comme substitut à l’action de
force » (Thiéblemont, 2001-I, p. 31) où la parole devient une force. Intervient
ici un certain univers intellectuel qui tient à l’écart existant entre formation
initiale et conduite des missions, et à la façon de percevoir et d’analyser les
attitudes des belligérants non « en fonction de leurs logiques d’action et de
stratégies circonstanciées, mais à travers la grille de présupposés culturels ou
idéologiques » (ibid., p. 57). Ainsi, en Bosnie comme sur d’autres théâtres, les
militaires sont « tout à la fois dans la bataille et sur ses gradins » (Thiéblemont,
2001-II, p. 14) : ils ne font pas la guerre, mais on la leur fait. Cette situation,
incompréhensible alors qu’ils estiment que leurs casques bleus les protègent,
ne renvoie pas directement à la « logique de paix » ou aux règles d’engagement : il faut, pour l’expliquer, passer par les interactions entre ces phénomènes et d’autres (centralisation du commandement, imbrication des
dispositifs, etc.) qui aboutissent, souvent de façon non voulue, à la mise en
place d’une sorte de dispositif « a-tactique » (Thiéblemont, 2001-I, p. 171).
Ce dispositif renforce la peur des pertes, la peur de mal faire qui traduisent
la « peur du combat ». Nombreux sont d’ailleurs ceux qui n’imaginent pas
qu’il faille recourir à l’action guerrière pour mener à bien une action pacificatrice. Ceci ne fait qu’accroître leurs craintes quand il leur faut admettre que
des menaces pèsent sur eux, face auxquelles leurs réactions restent problématiques. Et « à force de subir les effets de ces attitudes de non-combat, ils
éprouvent un sentiment de renoncement et d’abandon » (Thiéblemont, 2001-II, p. 299), qui imprègne de façon subtile les raisonnements et les attitudes :
esquive de la prise de décision, craintes de donner des coups et d’en recevoir.
Ainsi, la peur du combat n’est pas « une peur physique, tant les actes de
courage sont nombreux, mais un choix consistant à éviter le combat, quitte à
s’empoigner avec l’adversaire du moment ou à le braver du regard, une
kalachnikov sur la poitrine » (Thiéblemont, 2001-I, p. 157).
À cette peur du combat vient s’ajouter un sentiment d’inutilité et d’impuissance, porteur de contestation et de fatalisme, car il apparaît difficile de savoir
contre qui et quoi se révolter : alors « l’Onu, terme fourre-tout, rend simple ce
qui est trop complexe » (ibid., p. 306). En 1995, la reddition d’un poste français, décrite ici avec toute son intensité dramatique, marquera le point culminant de cette situation. Les soldats français se sont alors trouvés dans une
situation où il ne s’agissait pas, pour eux, de vaincre ou de se sacrifier, mais
de survivre ou de mourir, moment paroxystique rompant avec le primat du
choix de la mission à tout prix, même si sa finalité restait obscure. Suivra la
« réparation », révolte contre cette « logique de renoncement » avec la reprise
en force d’un poste dans Sarajevo, le pont de Verbanja. Ce fut un signe avantcoureur du durcissement de l’action internationale à l’été 1995. Rendu plus
aisé par l’épuisement des belligérants, il bénéficia d’un éclat et d’un caractère
exceptionnels, renvoyant à la contribution des médias pour la définition des
actions possibles.
Ces questions capitales sont traitées ici sans aucune référence à la question
du pouvoir politique qui décide de l’usage de la force et qui, pour cela, doit
être considéré comme légitime. Or, le sentiment de vacuité ressenti par les
militaires, lié à la complexité des tâches accomplies, ne renvoie-t-il pas aussi
à leur légitimité moindre ? Ici l’action militaire paraît être livrée à elle-même,
devenir un moyen sans fins, alors qu’elle marque le besoin pour la soutenir, si
l’on peut dire, d’un pouvoir politique reconnu comme légitime. Les organisations internationales ne l’incarneraient donc pas aux yeux de ceux qu’elles
mandatent, faute d’une souveraineté effective, pas plus qu’aux yeux des populations, modifiant ainsi potentiellement les relations entre la « société » et
l’Armée chargée de la défendre.
Les relations entre les armées et la société entre nouvelles attentes et nouveaux jugements
Le thème des relations civilo-militaires nous plonge au cœur de la problématique des travaux de sociologie du militaire qui l’ont abordé sous l’angle
d’un éventuel rapprochement, voire d’une interpénétration croissante entre
mondes civil et militaire (Janowitz, 1960), mais aussi sous l’angle des formes
du contrôle politique exercé sur les forces armées.
En France, on parle plus volontiers de « liens armées-nation », tant la
société est pensée comme une entité politique. Cette optique prolonge la place
particulière donnée aux « armes » : la conception de la souveraineté nationale
renvoie à la puissance militaire et au « rôle » international de la France. Mais
on est ici souvent dans le domaine normatif : on cherche plus à savoir si ces
liens sont bons et étroits qu’à en examiner la teneur. La suspension du service
national, qui avait longtemps représenté le cadre privilégié pour les
penser
[31], conduit à les décliner autrement, comme le montrent plusieurs
études examinant la position de l’Armée par rapport à la société sous l’angle
des attentes de la population à son égard et sous celui des jugements formulés
sur elle et sur les militaires. On retrouve ici la question des missions qu’elle
accomplit, cruciale en temps de paix, et ce quelle que soit l’ancienneté du
passage à l’armée de métier, comme le révèle l’exemple britannique.
Attentes de la population et diversification des missions
Malgré les limites de l’outil, principalement ici en matière de formulation
des questions, les enquêtes d’opinion par sondage réalisées à la demande du
ministère de la Défense
[32] permettent de cerner les contours du rapport de
la population aux armées.
Pour la période 1991-2001, au-delà des variations renvoyant au contexte et
minorées ici au profit de la mise en évidence de tendances lourdes, on voit
s’affirmer, en termes de priorités, un besoin de « protection » recouvrant tout
à la fois la protection sociale, l’emploi, la sauvegarde de la paix, le maintien
de l’ordre et la sécurité intérieure, cités par environ 35 % des sondés. Situés
entre 20 et 30 %, la protection de l’environnement, le développement de
l’éducation et de la culture et le fonctionnement démocratique des institutions
forment un deuxième ensemble. Enfin, en dessous de 20 % de citations, on
trouve l’indépendance nationale et la défense de l’intégrité territoriale, l’aide
humanitaire, la construction de l’Europe, la défense des intérêts français par
des moyens militaires et la solidarité militaire avec d’autres pays européens
(DICoD-C2SD, 2002, pp. 69-73), signe d’un intérêt modéré pour les questions de Défense.
Parmi les formes d’agression dont la France pourrait être la victime, une
personne sur deux environ avance d’abord une « action terroriste »
[33]. Les
formes d’agression dont la France pourrait faire l’objet apparaissent multiformes mais une tendance se dessine : malgré des évolutions notables, les
sondés redoutent en premier lieu une action terroriste puis une attaque
nucléaire
[34]. À l’inverse, tout en passant de 3 % à 7 % de citations, la
crainte d’une attaque militaire classique reste limitée, mais coexiste avec celle
d’une nouvelle conflagration mondiale dont la probabilité est, en moyenne,
évaluée à 32 sur une échelle allant de 0 à 100 (ibid., p. 11-13).
Sur le plan des missions, l’adhésion à celles qui sont devenues plus
fréquentes et qui sont jugées prioritaires sur le plan de la doctrine militaire est
forte : qu’il s’agisse de la projection (l’approbation des opérations d’aide
humanitaire passe de 80 % à 92 % entre 1997 et 2001, celles des interventions
dans le cadre de l’Onu pour le respect du droit international oscille autour de
80 %), ou des opérations en faveur de la population française (les secours à la
population française en cas de catastrophes recueillent entre 93 et 96 %
d’opinions favorables
[35]). De façon générale, les missions les plus légitimes
sont les moins liées au combat et à l’usage de la force (les sondés restent
d’ailleurs réservés sur la possibilité que les militaires français risquent leur
vie pour une mission autre que la défense du territoire
[36]) et elles touchent
directement les personnes interrogées, soit dans leur vie quotidienne (ainsi
plus de 85 % des sondés estiment légitime la participation des forces armées
au plan Vigipirate, la question étant posée depuis 1997), soit émotionnellement
[37]. Si on ajoute à cela le fait que près de la moitié des personnes interrogées estiment souhaitable que la part du budget de l’État consacrée à la
Défense reste inchangée et qu’elles ne sont plus que 22 % en 2001 à
demander leur réduction, contre 34 % en 1991 (ibid., p. 32), il apparaît que
l’utilité des armées n’est pas remise en cause mais que leur rôle doit être
repensé, signe, sans doute, que « les Français ont peu à peu pris conscience du
fait qu’assurer la sécurité du territoire n’était plus du ressort des seuls militaires » (ibid., p. 46).
L’étude des missions de la gendarmerie nationale
[38] va dans ce sens avec
le postulat que cette arme doit manifester « une certaine capacité à prendre en
compte les demandes et les besoins des populations et à leur apporter une
réponse adaptée » (Cléach, 2001, p. 8). Cette capacité est examinée sur la
base d’une comparaison des actions menées par deux brigades territoriales
dans deux cantons de l’Eure (l’un en milieu rural, l’autre en milieu périurbain) et des relations entre ces unités et leur environnement social. Pour
l’auteur, les changements à l’œuvre à ce niveau ont un effet sur les tâches que
remplissent les gendarmes, notamment la mission de surveillance générale
examinée ici particulièrement, dans la mesure où ils vont dans le sens d’une
atténuation ou plutôt d’une reformulation de l’opposition entre ville et
campagne et de celle entre gendarmes des villes et des champs
[39] : tous
doivent faire face à « une homogénéisation des attentes/demandes sous l’effet
d’une urbanisation des territoires mais aussi des pratiques et des mentalités »
(ibid., p. 45)
[40].
Alors, même si le recueil des attentes reste difficile, « on s’aperçoit que
pour la plupart des gendarmes suivis, l’interaction avec l’usager apparaît au
cœur de la construction de leur identité professionnelle » (ibid., p. 59). Mais,
quoi qu’en pense l’auteur, l’idée d’un tel rapport entre l’État, à travers la
gendarmerie, et le « citoyen » ne va pas de soi : il s’inspire d’une conception
différente de son action et de sa légitimité. À cet égard, l’idée que la gendarmerie se trouve placée entre l’État-providence et l’État-gendarme (ibid.,
p. 79) aurait pu être davantage creusée. Illustrant la position particulière de la
gendarmerie au sein du ministère de la Défense, le lien, souligné ici, entre
ouverture à l’environnement et accroissement des sollicitations (ibid., p. 80)
pourrait s’intensifier pour les armées dans leur ensemble, du fait de leur utilisation dans le cadre des missions de sécurité intérieure (Sauvage, Nogues et
Chevrier, 2001, p. 36).
Ces auteurs estiment, comme leurs interlocuteurs, que ces missions
seraient préjudiciables aux capacités opérationnelles des armées, surtout si
elles se multipliaient (ibid., p. 51). Derrière cette évolution, on passerait, en
matière d’emploi des armées, d’une logique régalienne à une logique de
service public où la relation entre les armées et la société serait une « relation
de service », selon l’expression de Goffman reprise ici (Cléach, 2001, p. 94).
Le militaire serait un professionnel, un technicien avant d’être un combattant,
perception qui se serait accentuée ces dernières années.
Un autre regard sur l’Armée
[41]
Alors que la situation des armées britanniques a souvent servi en France
d’exemple à suivre ou, au contraire, de repoussoir, l’analyse des relations
armées-État-société en Grande-Bretagne
[42] peut venir éclairer les difficultés rencontrées par les armées françaises, désormais placées dans une
situation analogue. En Grande-Bretagne, nous dit-on, les jugements à l’égard
des armées sont très positifs, mais la propension à s’engager reste faible,
malgré la baisse des besoins en recrutement (Boëne, Dandeker et Ross, 2001,
p. 119).
Cette désaffection trouve son explication dans la contraction continue des
effectifs qui diminue l’attractivité des armées alors que celles-ci n’ont longtemps montré qu’un intérêt limité à la reconversion des personnels engagés.
Ensuite, avec la réduction des effectifs et l’ancienneté de la suppression du
service militaire, on assiste à une importante réduction de la familiarité des
Britanniques avec les armées. Enfin, les auteurs pointent du doigt le fossé qui
s’est creusé entre les armées et la société sur le plan culturel, les armées ne
suivant généralement que lentement les évolutions sociales et culturelles
civiles. Une telle affirmation doit cependant être nuancée car la divergence est
abordée ici à partir de ce que les officiers disent d’eux-mêmes et de la société.
De plus, les auteurs soulignent l’existence d’un clivage de générations : l’attitude des jeunes officiers, moins conservateurs que leurs aînés (ibid., p. 108),
minore les risques de raidissement identitaire.
Du côté français, les armées bénéficient d’une appréciation très positive,
apparemment renforcée depuis 1997 : le taux de bonnes opinions oscille sur la
décennie entre 76 % et 85 % (DICoD-C2SD, 2002, p. 43)
[43]. Dans le détail,
l’armée de l’air arrive en tête, suivie de près par la marine nationale (les taux
de bonnes opinions sont, pour les deux, proches de 90 %) ; l’armée de terre et
la gendarmerie nationale occupent alternativement la troisième et la quatrième
place, illustrant les possibles rivalités entre elles, avec des taux de bonnes
opinions souvent compris entre 75 et 80 % (ibid., p. 44). Cette valorisation
des éléments techniques et professionnels se manifeste également au niveau
des points forts reconnus aux armées. Ainsi, depuis 1997, l’engagement dans
les armées paraît être d’abord propice à un complément de formation professionnelle, la formation militaire et la formation civique et sociale venant
ensuite
[44].
Vont aussi dans ce sens les qualités reconnues aux militaires, officiers et
sous-officiers d’après les données présentées ici (ibid., pp. 57-59), et les
valeurs qu’ils incarnent : ils sont jugés être de bons professionnels par près de
90 % des personnes interrogées
[45]. Plus précisément, certains qualificatifs
font presque l’unanimité alors que d’autres n’atteignent que des scores
moyens. Parmi les premiers on trouve, pour les officiers et les sous-officiers,
outre le professionnalisme, notamment la loyauté envers l’État et la République, le fait qu’ils soient animés par un idéal et capables de s’adapter aux
évolutions de la vie moderne. À côté, d’autres, moins positifs, obtiennent
aussi des scores importants (en 2001,76 % des sondés estimaient que les officiers se mêlaient peu aux civils et 67 % formulaient le même jugement pour
les sous-officiers). Dans le second groupe, on trouve, par exemple, l’ouverture au dialogue ou la conception dépassée de l’autorité (en 2001,63 % des
sondés citaient ce qualificatif à propos des officiers et 58 % s’agissant des
sous-officiers). Dans l’ensemble, la hiérarchie des critères n’a pas, ou
presque, évolué sur la décennie si ce n’est avec l’arrivée, en tête des qualificatifs après 1997, de la loyauté des militaires envers l’État et la République, loin
des craintes d’une « armée de coup d’État » exprimées lors des débats parlementaires de 1996-1997.
De ces avis, on peut conclure que l’armée de terre n’est plus l’armée de
référence, ce qui constitue un changement notable, et que le soldat n’est pas
d’abord caractérisé par son rapport au combat, mais par celui à la technique.
Ceci renvoie peut-être à une perception plus technologique des armements et
des combats, assez en phase avec la réalité, quoique certaines opérations
récentes aient pu rendre leur actualité à des formes d’affrontements terrestres
jugées sinon révolues du moins hautement improbables (elles furent cependant conduites avec des moyens sophistiqués). Quand la cause de la paix et de
l’humanitaire apparaît plus populaire que la préparation de la guerre au nom
des intérêts nationaux, cela laisse-t-il augurer une mutation substantielle du
rapport des Français à l’Armée et, à travers elle, à leur pays, dans la mesure
où, en France, puissance nationale et puissance militaire ont longtemps été
associées ?
Il est clair que les Français sont loin d’être indifférents à l’égard de leur
Armée : le sentiment de fierté qu’elle leur inspire est passé, malgré des variations sensibles, de 61 % à 67 %
[46] (DICoD-C2SD, 2002, p. 45), sentiment
qu’un engagement des armées intensifierait certainement, nouvelle étape
d’une histoire militaire source de fierté, comme en Grande-Bretagne (Boëne,
Dandeker et Ross, 2001, p. 93). Dans le même temps, l’antimilitarisme reste
fort, puisque, sur la décennie, entre 36 et 48 % des sondés se disent un peu,
assez ou tout à fait antimilitaristes. Et les commentateurs d’expliquer la
coexistence de ces deux types de sentiments par le fait que l’indicateur antimilitarisme « regroupe vraisemblablement l’ensemble des oppositions possibles aux armées, aux emplois de la force armée et à la guerre » (DICoD-C2SD, 2002, p. 69).
On peut toutefois penser qu’une conception étroitement technique de
l’activité militaire serait moins mobilisatrice, renforçant la sensibilité aux
pertes humaines. De même, l’utilisation des forces armées renvoie moins
directement à la défense du sol national et à une action de la France seule :
plus de 75 % des personnes interrogées estiment que la création d’une force
européenne d’action rapide est une bonne chose (DICoD-C2SD, 2002, p. 20).
Par ailleurs, compte tenu des appréciations portées sur les « opex », une identification positive ne reste-t-elle pas possible dans la mesure où projetée à
l’extérieur l’Armée représenterait, voire incarnerait, la « nation », par l’intermédiaire de ses principes ? Alors, l’une et l’autre continuent à ne pas pouvoir
exister l’une sans l’autre. De façon plus générale, l’affirmation d’une posture
internationale indépendante ne représenterait-elle pas pour le lien « arméenation » un nouveau support qui perpétuerait, au-delà de la suspension du
service militaire, la dimension « militaire » du sentiment national en France ?
Tout en se référant largement à des problématiques traditionnelles, les
études présentées ici offrent une contribution originale, plus empirique que
théorique, dont seul un aperçu a pu être donné, à la connaissance des armées
suivant les trois axes privilégiés. La perspective adoptée par ces travaux,
étroitement centrée sur le militaire, gagnerait à être élargie, fût-ce à titre de
pistes, car les contraintes du genre sont réelles. En effet, le domaine de la
sociologie du militaire, comme cela a été évoqué, peut être abordé comme
révélateur de questions qui se posent hors du champ et offrir ainsi un angle
particulier pour les aborder. De même, la connaissance du « militaire » s’enrichirait de comparaisons avec d’autres professions, voire d’autres domaines
d’activités : en matière de motivations à l’engagement, ou concernant la place
accordée aux technologies, qui renvoie au besoin de compétences des personnels appelés à les utiliser. Ce nouvel angle de vue éclairerait la « logique de la
professionnalisation », qui n’est pas une simple « spécialisation professionnelle », apparue à l’œuvre tout au long de cette présentation : les militaires
deviennent-ils des « professionnels » comme les autres ? Peut-on rapprocher
certaines transformations du monde militaire de celles que connaissent
d’autres professions (médecine, justice, etc.) ?
Ces questions permettraient de cerner ce que le militaire a, vraiment, de
spécifique. Elles ouvriraient certainement à la réflexion de plus larges perspectives. Le fait que ces études répondent à des commandes inscrit, en effet,
les thèmes choisis dans l’actualité des armées et leur confère, si l’on peut dire,
une pertinence datée. On s’étonnera pourtant, à ce propos, qu’aucune étude
n’ait traité, par exemple, des rapports entre élites civiles et militaires (quand
s’opèrent notamment des rapprochements en termes de formation) ou des relations militaro-industrielles, alors même que cette question est centrale dans le
cadre de la réforme des armées en France, puisqu’elle inclut la restructuration
de l’industrie de Défense, et au niveau européen. Sans altérer la liberté
d’expression des auteurs, cette situation contribue à évacuer des préoccupations de la sociologie du militaire des thèmes qui la feraient sortir d’une orientation où la réflexion vise surtout à faire mieux connaître pour suggérer, in
fine, des solutions pratiques. Il en est ainsi, par exemple, de la question de la
violence guerrière, à l’heure où la place croissante accordée aux technologies
modifie plus le visage de la force qu’elle ne la fait disparaître. Mais la voie
choisie contribue, il est vrai, à la légitimité de ces recherches aux yeux de
leurs commanditaires.
Au-delà de ces limites, deux apports de ces études doivent être signalés.
Tout d’abord, accordant une large place à la réforme des armées et à ses
effets, ces études posent la question de l’analyse du changement. Elles
mettent en évidence la coexistence du nouveau et de l’ancien, les tensions qui
en découlent et invitent, nous semble-t-il, à le considérer à travers la multiplicité de ses causes, externes et internes, et à adopter une perspective où l’incertitude, toujours caractéristique de l’action militaire, aurait toute sa place.
Ensuite, mais cette fois par leur silence, ces études nous rappellent l’importance de l’articulation du militaire et du politique. Sur ce plan, alors que les
armées françaises sont confrontées à des enjeux similaires à ceux rencontrés
dans des pays proches, appelant de nouvelles comparaisons internationales,
et, dans la mesure surtout où le « militaire » a contribué à l’affirmation de
« l’exception française », particulièrement en matière d’institutionnalisation
de l’État, on peut se demander si la réforme en cours n’augure pas d’une
nouvelle étape de la trajectoire étatique. Telles seraient quelques-unes des
promesses de l’étude sociologique du fait militaire, porteuses d’un apport non
marginal à la sociologie en général.
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[(1)]
Un arrêté du 15 novembre 1999 en
fixera précisément l’organisation et les attributions. Le C2SD a succédé au Centre de socio-logie de la défense nationale (CSDN). Créé en
1969 par Jean-Pierre H. Thomas à la Fondation
nationale des sciences politiques dans le cadre
d’une convention avec le ministère des Armées
puis rattaché directement au ministère de la
Défense en 1990, le CSDN était un véritable
laboratoire de recherche. Les collaborateurs du
C2SD, presque exclusivement contractuels
civils, peuvent, parfois, conduire eux-mêmes
des recherches.
[(2)]
Les crédits de financement proviennent
essentiellement du titre V des crédits de la
Défense. En la matière, le C2SD peut agir en
association avec un autre organisme de la
Défense. Le soutien à la recherche passe aussi
par le souci de favoriser l’accessibilité aux
terrains d’enquête et des actions en direction
des jeunes chercheurs.
[(3)]
Certaines ont également pu faire l’objet
d’articles dans la revue scientifique du C2SD
Les Champs de Mars, éditée par La Documentation Française.
[(4)]
On peut citer les Forums du C2SD,
conférences mensuelles, les « Journées sciences
sociales et Défense », qui, tous les deux ans,
sont l’occasion de dresser un assez large
panorama de la recherche en sciences sociales
sur la Défense, militaire et civile, ou encore les
colloques que le Centre a pu organiser.
[(5)]
Le C2SD dispose d’un centre de
documentation dont le fonds est particulièrement riche.
[(6)]
Près d’un quart des études publiées la
concerne directement ; la gendarmerie, qui
dispose de son propre centre de recherche, n’a
fait l’objet que d’une seule étude, comme
l’armée de l’air (rapport à paraître) ; enfin,
quatre recherches ont porté sur la marine.
[(7)]
L’axe relatif à la gestion des ressources
humaines disparaît du programme de recherche
une fois la période transitoire de la réforme des
armées quasiment achevée. Les recherches
portaient, par exemple, sur la décision
d’engagement volontaire des militaires du rang
dans l’armée de terre, sur l’influence des
métiers et des cultures professionnelles
militaires sur les stratégies de reconversion.
[(8)]
Plusieurs études porteront sur l’attitude
des jeunes par rapport à la Défense. D’autres
seront consacrées au service national : analyses
des termes du débat auquel sa suspension a
donné lieu et du rapport des Français à cette
institution, etc.
[(9)]
Cet axe renvoie à la priorité accordée à
la projection des forces armées françaises.
[(10)]
Alors que, au niveau politique, l’accent
est mis sur l’Europe de la Défense, on ne parle
plus du « soldat dans le système de coopération
internationale » mais du « soldat en Europe ».
En 2002, quatre études sur dix portaient sur cette
question (les forces de réserves dans les
principaux pays européens, les aspects sociologiques du recrutement des officiers issus des
filières universitaires, etc.). En 2003, ce thème a
fait l’objet de sept propositions de recherche sur
un total de quinze (formation initiale des
officiers dans les pays occidentaux, féminisation
des armées occidentales, etc.).
[(11)]
Certains rapports s’achèvent ainsi par
des recommandations.
[(12)]
Nous avons retenu huit études sur les
onze publiées en 2002, à l’exclusion de celles à
caractère documentaire ou relevant de l’analyse
des politiques publiques et des relations internationales. Nous y avons ajouté une publication
présentant les principaux résultats des enquêtes
d’opinion par sondage réalisées pour le
ministère de la Défense depuis dix ans
(DICoD-C2SD, 2002). Les travaux présentés
ici correspondent aux appels à propositions de
1998 et 1999 et ont été réalisés au cours des
deux ou trois années suivantes. Cet écart est dû
à la durée des études, d’une douzaine de mois
environ, aux délais de publication et aux difficultés rencontrées par les chercheurs, les
conduisant parfois à revoir les objectifs initiaux
(Thiéblemont, 2002, pp. 21-23).
[(13)]
Les études retenues renvoient aux
thèmes de la gestion des ressources humaines,
de l’adaptation des hommes à l’évolution de
leurs missions et des relations armées-société.
[(14)]
La première a été réalisée par un
professeur de sociologie de l’université Rennes
II (Laboratoire d’analyse du développement,
des espaces et des changements sociaux,
LADEC) et une doctorante de la même
université. La seconde a été confiée à une
équipe de consultants.
[(15)]
D’après les chiffres donnés par les
auteurs, on comptait, en 2001, dans l’armée de
terre, un peu moins de 11 000 femmes de
carrière ou sous contrat, soit près de 9 % des
effectifs militaires, avec de fortes disparités
selon les grades : 6,9 % d’entre elles étaient
(suite de la note 15)
officiers, 67 % sous-officiers et 24,1 %
militaires du rang. Pour le service de santé, en
2000, il y avait 247 femmes médecins, sur un
effectif de 2 462. Globalement, le bilan social
de la Défense pour l’année 2002 montre que le
taux de féminisation, pour les personnels
militaires, de carrière, sous-contrat et
volontaires (il serait plus fort si l’on incluait
les personnels civils) a sensiblement
progressé, passant de 7,1 % en 1992 (pour un
effectif global de près de 300 000) à 11,4 % en
2002 (l’effectif global étant de près de
340 000). À cette date, l’armée de l’air restait
la plus féminisée avec 15,9 % de femmes dans
ses rangs (sur 60 294), contre 9,8 % dans
l’armée de terre (sur 131 103), 10 % dans la
marine (sur 42 606), 8,8 % dans la gendarmerie (sur 93 109) et 29 % dans les services
(sur 12 772).
[(16)]
Il est vraisemblable que ces difficultés se renouvellent à chaque changement d’affectation.
[(17)]
Cette déconnexion s’est opérée en
deux temps : en 1944, avec l’extension du droit
de vote aux femmes, sans soumission aux
obligations militaires, et, en 1974, avec l’abaissement à 18 ans de la majorité : on pouvait
désormais voter avant d’être passé sous les
drapeaux.
[(18)]
Sur ce point, on peut constater que, en
France et dans d’autres pays, l’entrée des
femmes dans les armées s’est notamment
accentuée au moment de la suppression de
l’obligation militaire, après un premier élan
donné lors de la mise en place de la dissuasion
nucléaire, symptômes parmi d’autres de la fin
des guerres « héroïques » engageant la vie des
États-nations.
[(19)]
Lors de deux séjours de quinze jours
au Tchad, Nicole Fouilleul, chercheur au département d’ergologie du laboratoire Analyse
pluridisciplinaire des situations de travail de
l’université d’Aix-en-Provence, a suivi deux
compagnies (une de combat et une de soutien)
du deuxième régiment d’infanterie de marine
du Mans. Ces unités devaient prendre part, au
début de l’année 2000 et pour une durée de
trois mois, au dispositif militaire français dans
le cadre de l’opération Épervier.
[(20)]
André Thiéblemont, ancien colonel de
l’armée de terre et consultant indépendant, a
étudié la participation des différents bataillons
d’infanterie à la Forpronu en Bosnie entre 1992
et 1995 ; cette expérience déjà ancienne reste
déterminante eu égard aux phénomènes mis en
évidence.
[(21)]
Cette difficulté avait déjà été ressentie
lors de la constitution de la division Daguet
durant la guerre du Golfe.
[(22)]
La démarche ergologique qu’elle
préconise a pour objectif d’« expliciter les
modalités d’élaboration de connaissances sur le
travail » (ibid., p. 12) grâce à l’observation
directe par immersion complète, ici, au sein du
milieu militaire, complétée par des entretiens.
[(23)]
Les auteurs qui se penchent sur la
question de la cohésion partagent les analyses
développées dans l’étude classique consacrée à
la cohésion dans la Wehrmacht par Shils et
Janowitz ([1948] 2001).
[(24)]
On ne sait rien de ce qu’elles font dans
le cadre de la sécurité publique ou lors de catastrophes naturelles.
[(25)]
L’accalmie politique locale a conduit,
en 2000, à une reformulation des missions et du
dispositif opérationnel français.
[(26)]
C’est nous qui ajoutons.
[(27)]
Sont ainsi désignés ceux qui ne sont ni
les ennemis ni les amis. Le dépassement de la
distinction ami-ennemi illustre les difficultés
d’identification rencontrées par les militaires
(Boëne, Haddad et Nogues, 2001, p. 39).
[(28)]
Les résultats de cette enquête, réalisée
par deux chercheurs associés au Centre de
recherche des écoles de Saint-Cyr - Coëtquidan
et par un professeur de sociologie, directeur
général de l’enseignement et de la recherche
des écoles de Saint-Cyr - Coëtquidan, ont été
obtenus à partir de questionnaires passés auprès
de « jeunes » officiers des armes (ce sont ceux
qui sont destinés plus exclusivement à
l’exercice d’une activité opérationnelle). Il
s’agit, pour l’essentiel, de capitaines, interrogés
dans différents centres de formation où ils
étaient stagiaires ou formateurs (Boëne,
Nogues et Haddad, 2001, pp. 48-49).
[(29)]
Cette recherche a été conduite par une
équipe constituée de chercheurs associés au
Laboratoire de recherches en sciences
humaines et sociales de l’université Rennes II
et de l’école d’architecture de Bretagne et d’un
chercheur associé au centre de recherche des
écoles de Saint-Cyr - Coëtquidan.
[(30)]
Les forces armées, susceptibles d’être
utilisées pour le maintien de l’ordre sont, en
effet, classées en trois catégories : gendarmerie
départementale et garde républicaine, gendarmerie mobile, et forces terrestres, maritimes et
aériennes.
[(31)]
Il était censé favoriser une interconnaissance entre mondes civil et militaire,
préserver un regard et un contrôle du premier
sur le second et contribuer à la formation des
futurs citoyens.
[(32)]
Deux baromètres (« Les Français et la
Défense nationale » et « L’image des armées »)
sont réalisés chaque année par des instituts de
sondage à partir d’un échantillon national
d’environ 1 000 personnes, représentatif de la
population âgée de 15 ans et plus. Le questionnaire est administré en face à face au domicile
des personnes interrogées. Le document utilisé
ici ne présente que les principaux résultats.
[(33)]
Les enquêtes pour 2001 ont été
réalisées avant le 11 septembre. Quelques
chiffres établis après cette date montrent
d’importantes transformations.