Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010743
208 pages

p. 103 à 132
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 45 2004/1

2004 Revue française de sociologie

Du recours au paradigme épidémiologique pour l’étude des conduites à risque  [*]

Patrick Peretti-watel Sciences Sociales Appliquées aux Innovations Médicales – INSERM Observatoire Régional de la Santé PACA 23, rue Stanislas Torrents – 13006 Marseille
L’examen de la littérature savante montre que le succès contemporain de la notion de « conduite à risque » repose largement sur l’application du paradigme épidémiologique à l’étude des comportements humains, combinant le primat de la prévision sur la compréhension et le recours au modèle de la causalité multifactorielle centré sur l’individu. Cette application provoque une prolifération des conduites étiquetées « à risque », pose des problèmes méthodologiques, discriminatoires, et induit une difficulté à clore les controverses scientifiques. D’un point de vue sociologique, ces travaux consacrés aux conduites à risque ont l’inconvénient de faire disparaître la dimension sociale des comportements humains, d’autant que pour tenter de clore les controverses en cours, ils tendent à privilégier des approches qui subordonnent ces conduites à un déterminisme pharmacologique et génétique. As may be seen from a study of the scholarly literature, the contemporary success of the notion of « risk-taking behavior » is largely due to use of the epidemiology paradigm for studying human behavior. The paradigm gives primacy to prediction over understanding, and in general to an individual-focused multifactor causality model. This in turn produces a proliferation of behaviors labelled « risky », raises methodological and discrimination problems, and makes it extremely difficult to bring scientific controversies to a close. From a sociological perspective, the disadvantage of the epidemiological approach to studying risk-taking behaviors is that it evacuates the social dimension of human behavior, especially since, in trying to resolve ongoing controversies, epidemiology-paradigm studies tend to favor approaches that subject risk-taking behavior to pharmacological or genetic determinism. Die Prüfung der wissenschaftlichen Literatur zeigt, daß der heutige Erfolg des Begriffs des « Risikoverhaltens » sich weitgehend auf die Anwendung des epidemiologischen Paradigmas auf die Studie der menschlichen Verhaltensweisen stützt, wobei das Primat der Vorausschau über das Verständnis und die Verwendung des multifaktoriellen auf das Individuum zentrierten Kausalitätsmodells kombiniert werden. Diese Anwendung ruft eine schnelle Vermehrung der mit « Risiko » labellisierten Verhaltensweisen hervor, stellt methodologische, sogar diskriminatorische Probleme, und macht es schwierig, die wissenschaftlichen Kontroversen zu schließen. Vom soziologischen Standpunkt aus, haben die Arbeiten zum Risikoverhalten den Nachteil, die soziale Dimension der menschlichen Verhaltensweisen verschwinden zu lassen, und so mehr als sie dazu neigen, in der Absicht, die laufenden Kontroversen abzuschließen, Näherungsmethoden zu bevorzugen, die diese Verhaltensweisen einem pharmakologischen und genetischen Determinismus unterordnen. El examen de la literatura recomendada muestra que el éxito contemporáneo de la noción de « conducta a riesgo » descansa en gran parte en el estudio de la aplicación del paradigma epidemiológico en los comportamientos humanos, combinando la importancia de la previsión sobre la comprensión y el recurso al modelo de la causalidad multifactorial centrada sobre el individuo. La aplicación de las conductas marcadamente « a riesgo », provocan una proliferación de problemas metodológicos, discriminativos, e inducen a una difícil conclusión de las controversias científicas. Desde un punto de vista sociológico estos trabajos dedicados a las conductas a riesgo tienen el inconveniente de hacer desaparecer la dimensión social de los comportamientos humanos, ya que que para intentar concluir las controversias en curso, tienden a privilegiar las aproximaciones que subordinan sus conductas a un determinismo farmacológico y genético.
Depuis quelques années, les conduites à risque attribuées aux jeunes suscitent l’inquiétude de la société adulte. Parce qu’ils seraient victimes d’un mal-être, d’une souffrance psychologique, voire d’une pulsion autodestructrice, ou tout simplement de l’aveuglement et de l’insouciance propres à la jeunesse, les adolescents se livreraient aujourd’hui massivement à des conduites qui mettent leur santé (et parfois celle des autres) en péril. En France, cette inquiétude et ces interprétations se retrouvent par exemple dans deux rapports officiels qui s’inscrivent explicitement dans une perspective de santé publique, en s’appuyant largement sur les nombreux travaux épidémiologiques produits ces dernières années dans ce domaine (Pommereau, 2002; Tubiana et Legrain, 2002) [1]. En appliquant les méthodes d’investigation de l’épidémiologie contemporaine, ces travaux visent à établir des relations statistiques significatives entre les conduites à risque adolescentes et toute une gamme de « facteurs de risque » potentiels. À leur lecture, il est frappant de constater depuis quelques années, en France comme à l’étranger, l’inflation du nombre de variables considérées, et ce dans les deux termes de l’équation. D’une part, les comportements définis comme des conduites à risque se multiplient, incluant les usages de substances psychoactives licites ou illicites, les rapports sexuels non protégés, les imprudences au volant, les mauvaises habitudes alimentaires, ou encore le manque d’exercice, mais aussi des comportements ou des événements qui se situaient auparavant dans l’autre terme de l’équation : désinvestissement scolaire, idées suicidaires, violences subies, troubles du sommeil ou mésestime de soi (Peretti-Watel, 2002) [2]. D’autre part, une pléthore de facteurs de risque très hétérogènes sont envisagés, incluant des caractéristiques démographiques, sociales ou culturelles, des opinions, des dispositions à agir, des comportements ou encore des scores sur des échelles psychométriques (voir Moatti et al., 1993, pour les comportements sexuels ; Peretti-Watel, 2001, pour les usages de drogue).
L’inquiétude à l’égard des conduites à risque adolescentes peut se comprendre en référence à des tensions intergénérationnelles, qui réactivent au sein de la société adulte le mythe de la jeunesse en perdition qu’il faut sauver d’elle-même (Tétard, 1993 ; Furedi, 2000 ; Perrot, 2001). Ce mythe trouve une traduction savante dans les travaux qui mettent en cause la « nature jeune » ou la santé mentale des adolescents (Maillochon, 2000 ; Peretti-Watel, 2002). Toutefois, cette interprétation n’est valable que pour les seules conduites étiquetées « jeunes », et elle n’explore pas le caractère inédit de la construction scientifique de cette catégorie des « conduites à risque », qui repose sur l’application de la démarche et des outils épidémiologiques à l’étude des comportements humains.
Le présent article vise à décrire et à questionner cette application, en soulignant les difficultés auxquelles elle est confrontée, et en s’attachant à montrer que certaines des solutions mises en œuvre pour surmonter ces difficultés conduisent à nier le caractère social des comportements étudiés. On présentera d’abord les traits saillants du paradigme épidémiologique. Ce paradigme a déjà fait l’objet de plusieurs recherches en sciences sociales (Murard et Zylberman, 1985 ; Hayes, 1992 ; Skolbekken, 1995 ; Shim, 2002), qui toute-fois ne traitaient pas spécifiquement de la question des conduites à risque : il s’agit donc ici de compléter ces recherches, en s’appuyant sur ces dernières. Le paradigme épidémiologique repose sur une tradition qui associe étroitement recherche et prévention en donnant la primauté à la prévision sur la compréhension, il privilégie une conception multifactorielle du lien causal centrée sur l’individu, conception dont le succès et la diffusion peuvent être interprétés en référence aux concepts de « boîte noire » et « d’objet frontière » (Latour, 1995 ; Star et Griesemer, 1989 ; Shim, 2002). On verra ensuite que lorsque ce paradigme est employé pour l’étude des comportements humains, il en résulte une prolifération des conduites à risque, ou plus précisément des conduites catégorisées comme telles. Cette prolifération s’accompagne d’une confusion conceptuelle qui se traduit par une « porosité des équations » (dans la mesure où il devient parfois difficile de distinguer les conduites à risque des facteurs censés les expliquer), et d’une multiplication des controverses scientifiques. Face à ces difficultés, il apparaîtra que la composante sociale des comportements étudiés se trouve remise en question par des approches « biologisantes », qui tentent de réduire la diversité de leur objet en se repliant dans des laboratoires pour y mener des expériences sur des cobayes, ou en invoquant une programmation génétique.
 
Le succès d’un paradigme étroitement associé à la santé publique
 
 
Avant d’examiner en détail ce « paradigme », il importe de justifier l’usage de cette notion, en donnant quelques indices qui illustrent la prégnance contemporaine des outils et des concepts de l’épidémiologie, dans le domaine de la recherche comme dans celui des politiques de santé. Dans la littérature scientifique internationale, un examen des articles indexés sur Medline pour la période 1970-2000 montre d’abord que la part des références utilisant la notion de risk factor a connu depuis trente ans une croissance de type exponentiel (voir Annexe I, ou encore Skolbekken, 1995). Ajoutons que dans les 167 pages du dernier rapport annuel sur la santé dans le monde (World Health Report 2002, World Health Organization), on compte 1 577 occurrences du mot risk, contre seulement 1 113 pour le mot health. Dans un registre plus qualitatif, l’expertise réalisée par le Comité national de sécurité sanitaire (CNSS) illustre la centralité de l’épidémiologie dans les décisions et les débats de santé publique, en France au cours des dernières années, par exemple concernant la suspension de la campagne de vaccination scolaire contre l’hépatite B, l’exclusion des donneurs de sang en relation avec la transmission du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, ou encore les cas de leucémie autour de l’usine de retraitement de La Hague (CNSS, 2001). D’autres illustrations de cette centralité et de la capacité des concepts et des outils de l’épidémiologie à circuler entre des arènes différentes émaillent la suite de ce texte (voir aussi Shim, 2002) [3].
La primauté de la prévision sur la compréhension
En tant qu’ensemble cohérent de concepts et d’outils de recherche qui influence tout à la fois le choix des problèmes abordés en santé publique, la formulation de ces problèmes, les procédures d’investigation utilisées ou encore le type de solutions attendues, le paradigme épidémiologique se caractérise d’abord par la primauté accordée à la prévision des phénomènes étudiés, aux dépens de leur compréhension. Cette primauté s’appuie sur une longue tradition, qui a fait la preuve de son efficacité depuis plus de deux siècles, comme l’illustrent les exemples canoniques décrits dans les manuels d’épidémiologie. En 1747, James Lind observe que les marins scorbutiques nourris d’agrumes guérissent plus rapidement que les autres : il éradique le scorbut de la Royal Navy sans en connaître la cause, découverte au siècle suivant. En 1854, John Snow constate que le choléra qui frappe Londres se concentre dans les quartiers dont l’eau provient d’une pompe à proximité des égouts : il ferme la pompe et stoppe l’épidémie de choléra, dont le bacille ne sera identifié par Koch que trente ans plus tard. Ces deux épisodes illustrent la démarche de l’épidémiologie : étudier les variations d’un mal (le scorbut, le choléra) en fonction de facteurs modifiables (l’alimentation, l’approvisionnement en eau), pour déterminer sur quel facteur il faut jouer pour éradiquer le mal. Or le succès – indéniable dans les deux exemples historiques précédents – d’une telle entreprise n’implique pas forcément que soient comprises ces variations : l’objectif n’est pas tant de démontrer des hypothèses que de permettre l’adoption de mesures préventives efficaces (Abenhaïm, 1999). Bref, l’épidémiologie vise à prévoir pour prévenir, donc agir, « et, à la limite, agir sans tout comprendre » (Dab et Bard, 1997, p. 2). Plus récemment, l’épidémiologie a mis en évidence le lien entre tabagisme et cancer des poumons bien avant que les mécanismes biologiques en jeu ne soient découverts, puis a contribué à identifier les voies de contamination du virus du sida avant même que le virus ne soit isolé et reconnu (Bajos et Spira, 1993) [4]. Cette démarche, qui privilégie la recherche de facteurs modifiables par une politique préventive, quitte parfois à délaisser la compréhension des phénomènes étudiés, est baptisée black box epidemiology par les auteurs anglo-saxons.
Si elle s’est avérée efficace contre des pathologies dont la causalité biologique est claire, cette démarche est moins adaptée à l’étude et à la prévention des risques qui correspondent à des comportements volontaires. D’ailleurs, les cancers des voies respiratoires et le sida restent aujourd’hui des problèmes sanitaires majeurs, contrairement au scorbut et au choléra : manifestement, il est plus facile de fermer le robinet d’une pompe ou de donner des oranges aux militaires que de convaincre les fumeurs, les usagers de drogue par voie intraveineuse ou les actifs sexuels hostiles au préservatif de changer leurs habitudes. Le déficit d’explications compréhensives dont souffre l’épidémiologie des conduites à risque (Emmons, 2000) rend plus improbable la réussite de la prévention : « agir sans comprendre » devient périlleux lorsque l’on se frotte à des êtres pensants [5]. Ainsi, pour promouvoir l’usage du préservatif, il faut saisir pourquoi un rapport sexuel non protégé peut être, dans de nombreuses circonstances, un acte raisonné et réfléchi (Moatti et al., 1993). De même, pour lutter contre le tabagisme féminin en milieu populaire, il importe de comprendre que ces femmes doivent chaque jour parvenir à « joindre les deux bouts », et que le tabac soulage leur stress (Graham, 1994). Une démarche compréhensive est d’autant plus nécessaire qu’une même relation statistique peut faire l’objet de plusieurs interprétations souvent très différentes, qui n’ont pas les mêmes implications en termes de prévention (Leigh, 1999).
D’un point de vue plus général, le primat de la prévision sur la compréhension, de l’information sur l’interprétation, se rattache au « culte du factuel » propre aux sociétés contemporaines (Adorno, 2000), qui se traduit par une accumulation de données et d’analyses, mais également par un déficit de sens et de synthèse. En santé publique comme ailleurs, ce culte du factuel se traduit par une multiplication de chiffres, finalement peu commentés. La validité accordée à un lien établi entre un facteur de risque et un problème de santé dépend souvent moins de la vraisemblance de l’interprétation proposée que de la reproductibilité du résultat dans des études ultérieures (Hayes, 1992), ou que de critères purement méthodologiques (Stallones, 1980 ; Morris, 1988 ; Skrabaneck, 1994) [6]. Par exemple, une relation statistique observée entre X et Y est considérée comme causale si elle subsiste une fois contrôlée l’influence d’autres variables jugées pertinentes, et si elle est de type dose-effet (plus le niveau de X augmente, plus l’événement Y devient probable). Or Davey Smith et al. (1992) démontrent par l’absurde que ces critères peuvent s’avérer insuffisants : ils observent en effet que les relations statistiques entre le tabagisme d’une part et le décès par suicide ou homicide d’autre part satisfont à ces deux critères. Pourtant, selon ces auteurs, il n’est pas raisonnable de considérer que le tabagisme provoque le suicide, moins encore l’homicide. Ils concluent en suggérant que de tels artefacts sont sans doute fréquents en épidémiologie, même s’ils ne sont pas aussi facilement repérables [7].
Le modèle multifactoriel : une toile des causes centrée sur l’individu
Le paradigme épidémiologique s’appuie aussi sur une certaine façon de faire la science, dans laquelle il ne s’agit plus de trouver une cause nécessaire et suffisante à un effet. L’idée de cause est abandonnée au profit de celle de facteurs de risque : à un effet « négatif » (en règle générale, l’occurrence d’une pathologie) correspondent de multiples facteurs de risque. Aucun de ces facteurs n’est nécessaire ni suffisant, mais chacun augmente la probabilité d’occurrence de l’effet. La conception multifactorielle du lien causal s’est imposée en épidémiologie depuis une quarantaine d’années, et s’y manifeste par le recours à une métaphore qui traduit l’enchevêtrement des causes : la « toile des causes » (the web of causation) (Lilienfeld et Lilienfeld, 1980; Last, 2001; Susser, 2001; et pour les conduites à risque : Jessor, 1998). Cette conception a mis du temps à s’imposer, comme l’illustre le cas de la relation entre tabagisme et cancer des voies respiratoires. Aux États-Unis, dès les années vingt, des enquêtes épidémiologiques ont mis en évidence la significativité statistique de cette relation. Pourtant, celle-ci ne sera définitivement acceptée par la communauté scientifique et les autorités sanitaires qu’en 1964. En effet, depuis l’avènement de la bactériologie, les chercheurs concevaient la recherche des causes d’une maladie comme un travail de laboratoire, par l’observation au microscope d’un agent pathogène. Dès lors, une simple liaison statistique ne prouvait rien : elle n’expliquait pas ce qui se passait au niveau cellulaire, ni pourquoi certains fumeurs ne tombaient pas malades (Brandt, 1990).
Dans cette approche multifactorielle, l’individu reste l’unité d’analyse privilégiée, au centre de la toile des causes. Malgré le développement d’approches alternatives, comme les modèles écologiques multiniveaux, l’épidémiologie contemporaine reste ainsi dominée par la recherche de facteurs de risque individuels (risk factor epidemiology), de sorte que certains épidémiologistes se sont inquiétés de cette « privatisation », de cette « individualisation » du risque (Pearce, 1996 ; Diez Roux, 1998 ; Rockhill, 2001). Cette approche omet en effet de prendre en compte les facteurs environnementaux au sens large (Mc Kinlay, 1993 ; Shy, 1997 ; Krieger, 2000), elle pose des problèmes méthodologiques (par exemple lorsqu’elle conduit à passer sans précaution d’une fréquence estimée au niveau collectif à une probabilité individuelle [Morabia, 2001]), mais peut aussi conduire à stigmatiser l’individu (blaming the victim), à le rendre responsable du mal dont il souffre, tout spécialement si c’est son comportement qui est mis en cause (Coughlin, 1998 ; Krieger, 1999a). Concernant les conduites à risque, cette stigmatisation a déjà été dénoncée pour le sida (Oppenheimer, 1988 ; Farmer, 1992) [8].
Cette responsabilisation est compréhensible dans la mesure où l’individu, unité d’analyse, est aussi promu acteur de sa propre santé, dans une perspective parfaitement conforme à la culture du risque contemporaine analysée par Giddens (1991) [9]. Cette perspective considère l’individu comme un décideur autonome, auquel il incombe, une fois qu’il aura été convenablement informé et incité par les actions de prévention, de prendre en main son capital santé, de gérer les risques qui menacent son bien-être (Skolbekken, 1995). Selon Rockhill (2001), cet « individualisme biomédical » refléterait le système de valeurs propre à la santé publique et à la médecine préventive américaines, tandis que d’autres y voient plutôt un héritage de la médecine clinique et des praticiens (qui s’intéressent au patient, non à la population) (Lomas, 1998 ; Marmot, 2000). Cette conception de la santé publique est patente dans l’évaluation personnalisée des risques sanitaires (HRA : [personal] health risk appraisal ou assessment). Cette évaluation vise à développer la médecine préventive : le praticien interroge le patient sur son poids, sa taille, son âge, son hygiène, ses habitudes alimentaires ou encore ses antécédents médicaux, puis introduit ces données dans un modèle statistique dont les paramètres ont été estimés par des études épidémiologiques, afin d’évaluer l’espérance de vie du patient, ou sa probabilité de contracter telle ou telle pathologie dans un avenir plus ou moins proche (Schoenbach et al., 1987) [10]. Cette pratique correspond à une conception de la prévention qui place l’individu au centre de son dispositif : « La promotion pour la santé, c’est l’art et la science d’aider les gens à changer leur style de vie pour atteindre un état de santé optimal. » (O’Donnell, 1986, p. 4).
Paradigme épidémiologique, boîte noire et objet frontière
Analysant dans le détail le succès du paradigme épidémiologique, Janet K. Shim (2002) souligne d’abord que ce paradigme, et en particulier son modèle de causalité multifactorielle, est devenu une « boîte noire » au sens que Bruno Latour (1995) donne à cette notion. En effet, après avoir été longtemps débattu, ce modèle est devenu un objet stabilisé. Son usage s’est routinisé dans de nombreuses disciplines scientifiques, en sociologie comme en psychologie, en économie, en recherche clinique, en biologie moléculaire ou en génétique : il n’est plus guère remis en cause, il est même devenu un point de passage obligé pour les chercheurs qui veulent promouvoir leurs propres hypothèses. Ainsi, de nombreuses controverses opposent des savants qui soutiennent tel facteur de risque contre tel autre, chaque camp mobilisant la même démarche (en l’occurrence la recherche de facteurs de risque avec des modèles statistiques sur données individuelles), pour tenter de faire avancer son point de vue, de sorte que, au final, c’est surtout la démarche commune qui sort renforcée de la controverse. En outre, Shim note que le paradigme épidémiologique s’est diffusé bien au-delà du seul champ scientifique, et qu’il est dorénavant présent dans le discours des journalistes, des hommes politiques ou des associations militantes. Par exemple, les profanes qui se réunissent pour dénoncer la présence d’un site industriel dans leur voisinage, auquel ils imputent un accroissement du risque pour telle ou telle pathologie, s’approprient les concepts de l’épidémiologie pour être capables de traduire les faits qu’ils recueillent dans le cadre du paradigme dominant, pour montrer que le site en question constitue un facteur de risque statistiquement significatif, afin de se faire entendre par les médias et les autorités. Ils élaborent ainsi une sorte « d’épidémiologie populaire » (Brown, 1995,1997) [11].
Bien sûr, il arrive de temps à autre que des auteurs publient un article qui entrouvre la boîte noire et interroge son contenu, ce qui permet justement de mesurer le succès de celle-ci, par l’ampleur du déplacement qu’a connu l’objet devenu boîte noire. Ainsi, dans un article consacré à la conceptualisation statistique sous-jacente à la recherche de liens de causalité en épidémiologie, Kaufman et Cooper (1999) critiquent la recherche de tels liens en épidémiologie sociale, mais leurs propos sont tout aussi valables pour la sociologie quantitative, et plus largement pour toute utilisation du modèle de causalité multifactorielle qui prétend mesurer l’effet propre de facteurs de risque en dehors d’un cadre strictement expérimental. Ces auteurs montrent que les modèles statistiques qui permettent d’estimer un tel effet correspondent idéalement au cas où un facteur d’exposition est introduit pour différencier deux unités d’observation qui sont initialement identiques (par exemple deux mouches drosophiles issues de la même souche, dont l’une est soumise à un insecticide), mais que ces modèles deviennent fragiles lorsque l’on prétend mesurer de même l’influence d’un facteur qui constitue en fait une caractéristique structurant toute l’existence de l’individu observé. Ainsi, pour un problème de santé donné, peut-on vraiment mesurer l’impact du fait d’être afro-américain, à niveau d’études, profession et zone de résidence contrôlés, sachant que l’appartenance à une minorité déforme justement la structure des opportunités scolaires, professionnelles et résidentielles, donc toute la trajectoire biographique de l’individu ? [12].
Pour comprendre le succès du paradigme épidémiologique, Shim emprunte à Star et Griesemer la notion d’objet frontière. Un tel objet est défini comme une représentation de la nature qui est à la fois « assez flexible pour s’adapter aux besoins et aux contraintes propres à chacun de ses utilisateurs, et assez robuste pour conserver son identité malgré ces utilisations multiples […] Un objet frontière prend une signification différente d’un monde social à l’autre, mais sa structure reste suffisamment stable pour qu’il soit toujours reconnaissable et puisse servir de traducteur entre ces mondes » (Star et Griesemer, 1989, p. 393). Ainsi, pour mesurer l’incidence de la présence d’un gène sur l’occurrence d’un cancer, de la pratique religieuse sur le vote, de la structure familiale sur la dépression, ou de l’origine ethnique sur la réussite scolaire, biologistes, politologues, psychologues et sociologues construisent les mêmes modèles logistiques et estiment les mêmes odds ratios. Ce faisant, ils se réfèrent à un même paradigme, qui revient à considérer que le cancer, le vote, la dépression ou la réussite scolaire sont des événements qui, bien que relevant de domaines très différents, ont en commun d’être le produit d’un faisceau de multiples facteurs de risque, l’influence de chacun pouvant être estimée « toutes choses égales par ailleurs ». Le modèle de la causalité multifactorielle s’avère ainsi suffisamment flexible pour s’adapter à de nombreux domaines de recherche, et suffisamment robuste pour rester reconnaissable à travers ces usages. De même, certaines des variables utilisées de façon standardisée dans ce modèle conservent ces propriétés. Shim cite en particulier le cas de la race, très fréquemment utilisée dans les travaux nord-américains comme marqueur de différences physiologiques, génétiques ou culturelles, ou encore comme marqueur de la discrimination subie, selon les disciplines [13].
 
Prolifération des conduites à risque, prolifération des controverses
 
 
Un monde moins dangereux, mais plus risqué
Le succès du paradigme épidémiologique se mesure surtout à la prolifération contemporaine des conduites à risque : nous vivons aujourd’hui dans un monde de plus en plus risqué, en dépit du fait qu’il soit de plus en plus sûr (comme l’atteste par exemple l’allongement de l’espérance de vie). En effet, le nombre de facteurs de risque potentiels pour un problème de santé donné est incalculable : il croît directement en rapport avec notre capacité à recueillir et à traiter des informations chiffrées, capacité qui s’est considérablement développée ces dernières années grâce aux progrès de l’informatique. La « toile des causes » s’est ainsi épaissie au fil des années, la conception multifactorielle du lien causal engendrant une inflation des facteurs de risque : on compte aujourd’hui plus de 300 facteurs pour les troubles cardiovasculaires (Ortiz-Moncada et Alvarez-Dardet, 2001), et les facteurs associés au cancer sont si nombreux qu’ils semblent préfigurer le retour de la très ancienne « théorie des miasmes » (Vandenbroucke, 1988). Bon nombre de ces facteurs correspondent à des comportements jugés jusqu’ici anodins. Notre existence quotidienne s’avère ainsi brutalement peuplée de conduites à risque, sans que soient toujours fournies des explications convaincantes (Smith et Ebrahim, 2001). La prolifération des facteurs de risque en général, et des conduites à risque en particulier, est bien sûr facilitée par le culte du factuel, puisqu’un résultat statistique suffit à « découvrir » un facteur de risque, sans qu’il soit nécessaire pour cela d’avoir compris comment ce facteur agit sur la santé [14].
Cette aptitude à « découvrir » de nouveaux facteurs de risque est renforcée par des méthodes d’investigation qui traquent ces facteurs tous azimuts grâce à la puissance des outils informatiques disponibles (data dredging). Feinstein (1988) cite le cas d’une enquête épidémiologique visant à mesurer la relation entre cancer du pancréas, tabac et alcool : cette mesure s’est avérée décevante, mais en explorant de façon systématique les liens possibles entre ce cancer et les autres données collectées, les chercheurs ont fini par débusquer une relation significative avec la consommation de café. Boire du café est donc devenu une conduite à risque pour le cancer du pancréas [15]. Cette prolifération pose des problèmes en termes de prévention, domaine dans lequel l’abondance d’objectifs nuit. Cette situation n’est pas sans rappeler les déboires des hygiénistes avant les découvertes de Pasteur, lorsqu’ils pensaient que les maladies pouvaient être causées « par un peu tout », et s’épuisaient alors à lutter sur tous les fronts (Latour, 1984) [16].
La définition des conduites à risque s’inscrit bien dans cette dynamique de prolifération. En effet, celles-ci ne sont pas listées une fois pour toutes : elles sont définies comme des conduites qui comportent des « risques objectifs » pour la santé (Choquet et al., 1993), ou encore qui « compromettent le bien-être, la santé et même le cours de la vie » (Jessor, 1998). Cette définition met entre parenthèses le sens que nous donnons à nos actes, et privilégie la position de l’expert : peu importe que l’individu ait ou non le sentiment de prendre un risque, c’est à l’expert de déterminer « objectivement » si sa conduite comporte ou non des risques pour son bien-être. Or, dans la mesure où les facteurs de risque « objectifs » se multiplient, dès que l’un d’eux correspond à un comportement, ce dernier devient une conduite à risque. En outre, dans la mesure où la santé et le bien-être sont aujourd’hui définis de façon de plus en plus extensive, les conduites qui peuvent leur porter atteinte sont nécessairement plus nombreuses [17].
Des équations poreuses
La prolifération des facteurs qualifiables de conduites à risque remonte aussi les fils de la toile. En effet, les conduites qui apparaissent comme liées à un problème de santé deviennent à leur tour des problèmes qu’il faut traiter (Skolbekken, 1995), et dont il faut déterminer les facteurs associés (Jessor, 1998) : elles glissent donc d’un terme de l’équation à l’autre. Suite à de tels glissements, la notion de conduite à risque finit par englober des phénomènes très hétérogènes, dont certains ne sont même pas des comportements au sens propre (plutôt des états psychologiques ou des expériences vécues), mais plutôt des facteurs susceptibles de favoriser l’adoption des « vraies » conduites à risque. Les études consacrées à la santé des adolescents illustrent ce raisonnement extensif. Ainsi, outre les usages de drogues, les violences physiques et verbales, la déscolarisation ou les troubles alimentaires, « la négligence des règles de sécurité », le « désinvestissement » et la « morosité » seraient aussi des conduites à risque, puisque « ces symptômes peuvent induire ou précéder des conduites préjudiciables à la santé » (Choquet et al., 1993, p. 112). De même, Embersin et Grémy (2000, p. 88) ajoutent à cette liste la mésestime de soi, puisqu’elle peut s’exprimer par des pratiques sexuelles à risque (rapport non protégé ou précoce, multipartenariat). Quant à l’enquête américaine YRBSS, elle porte sur une trentaine de conduites à risque, par exemple le port d’arme, le non-port du casque à vélo ou de la ceinture en voiture, le manque d’exercice physique (CDC, 2002b), mais inclut aussi des items qui ne sont initialement que des facteurs associés à ces conduites : le défaut d’information scolaire sur le sida (pour les rapports sexuels non protégés), ou les pensées suicidaires (pour les tentatives de suicide).
Si certains facteurs de risque ont tendance à devenir des conduites à risque [18], d’autres variables circulent parfois dans l’équation en sens inverse : étroitement liées aux conduites à risque, au point que l’on pourrait considérer qu’elles en sont l’expression directe ou une condition nécessaire, elles deviennent alors des facteurs censés expliquer ces conduites. Le modèle multifactoriel devient alors circulaire. Par exemple, « l’attitude favorable à l’usage de drogue » (Clayton, 1992), ou la « volonté de ne pas consommer de drogue dans le futur » (Höfler et al., 1999) sont redondantes avec la variable qu’elles sont censées expliquer (l’usage de drogue proprement dit). De même, concernant les attitudes et les comportements à l’égard du sida, Moatti et al. (1993) estiment que les approches quantitatives débouchent souvent sur « des résultats très largement tautologiques, où les pseudo-facteurs explicatifs ne sont en réalité qu’une autre forme de déclinaison de la variable dépendante qu’ils prétendent expliquer » (p. 1512). Plus généralement, de nombreux travaux prétendent expliquer les conduites à risque par un trait de personnalité : le goût des sensations nouvelles et intenses (sensation seeking), mesuré par une échelle psychométrique et introduit comme facteur de risque dans des modèles statistiques. Les individus en quête de telles sensations seraient prêts à prendre des risques de multiples manières : sports extrêmes, imprudences sexuelles ou au volant, usages de drogues licites ou illicites, etc. (Adlaf et Smart, 1983; Zuckerman et Kuhlman, 2000). Zuckerman (1979) décompose le sensation seeking en quatre dimensions : la soif de sensations, mesurée par la pratique de sports extrêmes (plongée, alpinisme, ski nautique, etc.) ; la désinhibition, révélée par le « relâchement moral » (boire de l’alcool, sortir le soir, avoir des rapports sexuels, etc.) ; la recherche de nouvelles expériences, se manifestant par la fréquentation d’homosexuels ou le goût des nourritures inconnues ; enfin l’aversion à l’ennui, repérée par le fait de s’ennuyer chez soi et de ne pas aimer les tâches monotones [19]. Cette approche souffre d’une circularité manifeste : elle explique les conduites à risque par le goût du risque, qui lui-même n’est pas directement observable, mais inféré à partir de questions dont plusieurs concernent justement des conduites étiquetées à risque (sports extrêmes, usage de drogues, rapports sexuels).
Évidemment, certaines caractéristiques du modèle multifactoriel tel qu’il s’est diffusé en dehors de l’épidémiologie favorisent sans doute ce type de glissement : la primauté de la prédiction sur la compréhension facilite les confusions conceptuelles entre les deux termes de l’équation, et de même le fait de centrer la toile des causes sur l’individu mène à se focaliser sur les segments les plus proches des conduites qu’il s’agit d’expliquer, en privilégiant les facteurs biologiques, comportementaux ou relatifs aux styles de vie (Krieger, 1994 ; Shim, 2002), ceux-là même qui peuvent mener à des modèles circulaires.
De la difficulté à clore les controverses
Pour Bruno Latour (1995), toute science se construit à travers un processus qui relève du bricolage, et qui produit à la fois des résultats reconnus, diffusés, et d’autres qui, à l’issue d’une controverse, sont relégués au rang d’erreurs. Au terme de ce processus, il s’agit d’effacer les traces du bricolage, de mettre au placard les controverses et les erreurs, si possible de les faire oublier, afin de ne donner à voir que les énoncés validés. Or ce qui est frappant à la lecture de la littérature savante en santé publique, qui utilise abondamment le paradigme épidémiologique, c’est justement la difficulté qu’éprouvent les experts à clore les controverses. À la fin des années quatre-vingt, Mayes et al. (1988) recensaient ainsi une centaine de controverses dans cette littérature, c’est-à-dire de divergences de résultats entre des études mesurant la même relation, et leur nombre a certainement augmenté depuis. Cette difficulté est une conséquence du culte du factuel : lorsque la validité d’une relation statistique est avant tout jugée à l’aune de sa reproductibilité, cette relation ne « tient » vraiment que tant qu’elle est vérifiée, et inversement pour qu’un résultat obtenu une seule fois soit définitivement disqualifié, il faut qu’il ait été invalidé un nombre suffisant de fois pour que plus aucun chercheur ne gaspille des ressources à tenter de l’obtenir à nouveau. Chaque nouvelle enquête peut infirmer les précédentes, découvrir de nouveaux facteurs de risque, ou au contraire ne pas valider ceux déjà mis au jour. Les résultats sont donc presque toujours précaires, ils ont besoin d’autres résultats concordants pour « durcir » (de très nombreux articles s’achèvent d’ailleurs par la phrase devenue rituelle : « Further research is needed. »). C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les utilisateurs du paradigme épidémiologique réitèrent souvent des études déjà réalisées, afin de vérifier à nouveau des résultats pourtant bien établis [20].
Les travaux de Latour permettent de mettre en perspective cette difficulté à « durcir » les faits. Dans La science en action (1995), il met en scène un sceptique qui s’introduit dans un laboratoire pour éprouver la « dureté » d’un fait scientifique : lorsque le chercheur injecte de l’endorphine, issue d’un extrait d’hypothalamus, dans une section d’intestin de cochon d’Inde, celle-ci se contracte. Cette expérience peut être répétée sans encombre, y compris dans un autre laboratoire disposant du même équipement, pour un extrait et un cobaye sacrifié quelconques. De même, en santé publique, les experts ont parfois des prétentions nomothétiques : ils cherchent à établir des résultats généralisables à grande échelle, pour orienter des politiques de prévention au même niveau. Or leurs résultats dépendent souvent du lieu et de l’époque qui ont présidé au recueil des données (Hayes, 1992). Ainsi, d’une enquête à l’autre, la contraception orale apparaît comme un facteur de risque pour le sida (pour des prostituées kenyanes), puis au contraire comme un facteur de protection pour le même mal (parmi les femmes italiennes) (Davey Smith et al., 1992). Dès lors, contrairement au chercheur de Latour qui peut se poser en porte-parole de l’endorphine et de la section d’intestin de cochon d’Inde en général, pour dire avec autorité ce que fait comme ce que ne fait pas la première au second, un expert en santé publique qui tente de durcir ou de disqualifier une relation entre un facteur et une conduite à risque éprouve souvent bien des difficultés à « représenter » autre chose que le seul échantillon qu’il a exploité (il ne peut pas parler en même temps pour les prostituées kenyanes et les femmes italiennes).
Cette difficulté à clore les controverses contribue au morcellement et à la précarisation du savoir scientifique, et elle illustre en cela le désenchantement contemporain de la science (Beck, 1992). Elle participe bien sûr activement à la prolifération des conduites à risque dans la littérature savante, puisqu’elle n’interdit pas que soient « découverts » de nouveaux facteurs de risque ou de nouvelles conduites à risque, tout en empêchant leur (in)validation définitive.
 
Le déterminisme biologique des conduites à risque
 
 
De la métaphore à la catachrèse : facteurs sociaux, « embodiement » et contagion
Dans le vaste champ de la littérature scientifique consacrée aux conduites à risque, l’individualisme biomédical et la risk factor epidemiology n’échappent pas aux critiques et aux controverses. Leurs adversaires prônent la prise en compte de facteurs sociaux et une coopération accrue entre sciences médicales et sociales (Susser, 1998), tandis que le camp opposé estime au contraire que la santé publique nécessite d’abord une formation biomédicale, et qu’il est périlleux de s’aventurer sur le terrain des sciences sociales [21]. D’autres mettent plutôt en cause les travaux de leurs collègues qui selon eux simplifieraient à outrance les variables sociales, en les traitant comme des variables biologiques, par exemple lorsque l’ethnie, la religion ou la classe sociale sont utilisées pour expliquer les conduites à risque associées aux maladies coronariennes (Mc Queen et Siegrist, 1982).
Toutefois, les travaux qui s’appuient sur la dimension sociale des conduites à risque restent généralement fidèles au paradigme épidémiologique, et ce faisant ont tendance à « biologiser » le social, en le réduisant à des caractéristiques individuelles (Shim, 2002), éventuellement acquises par un processus contagieux. Cette tendance à « biologiser » le social est illustrée par le succès que connaît en santé publique la notion d’habitus (définie par Pierre Bourdieu comme un système de dispositions acquises durables, incluant des structures mentales, des principes axiologiques et des modes de comportement), pour rendre compte de l’absentéisme professionnel (Virtanen et al., 2000), des usages d’alcool, de tabac (Cockerham, 2000) ou de drogues illicites (Ferrence, 2001), ou encore des comportements relatifs à la santé en général (Lindbladh et al., 1996). Le succès de cette notion réside peut-être dans le processus d’intériorisation des contraintes extérieures que décrit Bourdieu : l’habitus s’inscrit dans des automatismes corporels, il est en quelque sorte « appris par corps », de sorte que « les jambes, les bras sont pleins d’impératifs engourdis… » (Bourdieu, 1980, p. 123, p. 117). Ces images corporelles semblent prises au pied de la lettre, elles trouvent un écho littéral dans les travaux de santé publique qui postulent une « biologisation » du social, non plus figurée mais bien réelle, la métaphore devenant ainsi catachrèse, sous le terme de « embodiement » [22] : les inégalités sanitaires et sociales seraient ainsi incorporées au sens propre du terme dans notre patrimoine biologique, ce qui permettrait leur reproduction (Krieger, 1999b, 2000; Najman et Smith, 2000).
Cette « biologisation » du social est aussi illustrée par le recours à la métaphore de la contagion : les conduites à risque seraient en quelque sorte contagieuses, se répandant tel un virus. Cet usage de la notion de contagion est pour une part métaphorique. Ainsi, lorsque Kaufman et Cooper (1999) considèrent que les facteurs sociaux sont contagieux (par exemple l’éducation se transmet des parents aux enfants), c’est pour suggérer que les modèles statistiques devraient envisager le fait que les observations ne sont pas forcément indépendantes entre elles, en s’inspirant des techniques mises au point pour l’étude des « vraies » épidémies. La métaphore est plus évidente encore lorsque Montagne (1990) prétend faire l’épidémiologie sociale du trafic de drogue, c’est-à-dire étudier les facteurs associés à la circulation internationale des produits, assimilés à une maladie se propageant à l’échelle de la planète. Toutefois, dans le champ de la santé publique, qui inclut les phénomènes contagieux au sens propre, cette métaphore est périlleuse, car il devient difficile de discerner la figure de style du jugement factuel, la métaphore de la catachrèse. Il existe d’ailleurs en épidémiologie une notion intitulée « épidémie comportementale » (behavioral epidemic) [23], qui renvoie à des comportements (usages de drogue, paniques collectives, phénomènes de mode, etc.) qui se diffusent dans une population non par l’intermédiaire d’un agent pathogène, mais par imitation d’un individu par un autre, ou par conformité au groupe [24]. Ainsi, les usages de tabac (Einstein et Epstein, 1980), d’héroïne (Hugues et Crawford, 1972) ou de cocaïne (Hamid, 1992) sont souvent présentés comme contagieux, résultats d’un processus de diffusion, en référence à la théorie de l’imitation de Gabriel Tarde (Ferrence, 2001). Il en va parfois de même pour le suicide (Mercy et al., 2001).
Or considérer qu’un comportement est contagieux n’est pas neutre du point de vue de la conception que l’on se fait de l’individu et de son libre-arbitre : cela revient à opter pour l’agent passif, jouet de forces qui le dépassent, victime d’une sorte de virus et agi par son mal, plutôt que pour l’acteur, qui tire partie des opportunités et se soumet aux contraintes, mais ne cesse pas d’agir (Valleur, 1994 ; Peretti-Watel, 2001). Ce parti pris qui « biologise » les conduites à risque peut donc plus facilement légitimer une politique de santé coercitive : si l’individu est contagieux et incapable de se maîtriser, la puissance publique est alors légitime à intervenir, y compris contre le gré de l’individu, pour entraver la propagation de son mal.
« Biologisation » et durcissement des faits
La « biologisation » des conduites à risque manifeste aussi sans doute une tentative de résorber les controverses et de « durcir » les faits scientifiques, tâches difficiles dans la littérature savante consacrée à ces conduites. Revenons à l’exemple emprunté à La science en action. Le chercheur mis en scène par Latour a sans doute commencé par injecter des extraits d’hypothalamus à des cochons d’Inde vivants. Les résultats ont pu s’avérer décevants, car très instables d’un essai à l’autre, pour de multiples raisons : extraits de qualité inégale, contenant plus ou moins d’endorphine, réaction du cobaye variable selon son dernier repas, selon le stress provoqué par l’injection, etc. En standardisant la préparation de l’endorphine et en remplaçant le cochon d’Inde entier par une section d’intestin, le chercheur complique l’expérience, mais en même temps la simplifie. En effet, il se débarrasse d’une foule de facteurs indésirables pour mieux contrôler le déroulement de l’expérience, accroissant ainsi ses chances de reproduire les mêmes résultats et de les rendre reproductibles pour d’autres chercheurs, donc de les durcir. De même, la « biologisation » des conduites à risque, par exemple la focalisation sur l’influence des gènes ou sur les réactions neurochimiques, peut être interprétée comme une tentative de durcir les résultats qui relient entre eux conduites à risque et facteurs de risque associés.
La thèse de l’escalade permet d’illustrer cette hypothèse. Fumer du cannabis conduit-il à prendre par la suite des produits plus dangereux ? Autrement dit, l’usage de cannabis constitue-t-il un facteur de risque pour des conduites jugées plus risquées ? C’est une question débattue sans relâche depuis plusieurs décennies [25]. Les enquêtes épidémiologiques actuelles n’apportent pas de réponse ferme et définitive à ce débat. Par exemple, à partir de données néo-zélandaises, Fergusson et Horwood (2000) observent que le lien statistique entre usages de cannabis et d’autres drogues illicites reste significatif une fois contrôlés les facteurs relatifs à l’environnement familial et au style de vie. Ils concluent prudemment en estimant que leurs résultats vont dans le sens de la thèse de l’escalade, mais que le lien établi n’est pas forcément causal, puisqu’il pourrait médiatiser l’effet d’autres facteurs omis dans leur enquête. Cet article a fait l’objet d’un commentaire critique mais courtois (Lenton, 2001), qui, en s’appuyant sur une étude néerlandaise, prétend que le lien observé ne serait pas causal, traduisant plutôt un effet du contexte législatif : là où le cannabis n’est pas prohibé, et là où il est cultivé par les particuliers, les usagers n’auraient pas besoin de fréquenter des revendeurs qui les exposent aux autres produits, ce qui expliquerait les différences observées entre Nouvelle-Zélande et Pays-Bas. Dans leur réponse, Fergusson et Horwood défendent leurs résultats, font des concessions, et concluent sur la nécessité de réaliser d’autres enquêtes : bref, « further research is needed », et la controverse n’est pas près d’être close.
Pour durcir la thèse de l’escalade, il est néanmoins possible de contourner le style de vie, l’environnement familial, le contexte national, ainsi que bien d’autres facteurs, en se ramenant à une expérience qui « biologise » le problème. Remplaçons les enquêtés humains par des rats de laboratoire, au besoin génétiquement modifiés : tous issus de la même lignée, ces cobayes sont presque identiques, ils n’ont pas d’histoire, ils ne s’inscrivent pas dans un contexte social ou culturel. Il n’est même pas nécessaire de leur administrer du cannabis, dont l’effet pourrait dépendre du dosage, ou encore des capacités respiratoires du rat. D’un point de vue neurochimique, le cannabis agit sur les récepteurs CB1, et l’héroïne sur les récepteurs opioïdes µ1. Pour mimer l’effet d’un produit, on injecte donc au rat une molécule « agoniste », qui active le récepteur approprié. Inversement, pour simuler le « manque » de cannabis ou d’héroïne, on administre au rat une molécule « antagoniste », qui bloque le récepteur visé. Costentin (2002) résume quelques résultats de ces expériences : d’abord le cannabis agit comme l’héroïne sur les récepteurs µ1; ensuite, chez un rat rendu dépendant au cannabis par administrations répétées d’un agoniste CB1, l’antagoniste des récepteurs opioïdes (qui simule un manque d’héroïne) provoque un syndrome de sevrage ; enfin, un rat soumis à une administration semi-chronique d’un agoniste CB1 (mimant l’usage régulier de cannabis) supporte mieux l’héroïne. Pour ce pharmacologue, ces expériences donnent « une base mécaniste au constat que la plupart des héroïnomanes ont préalablement abusé du cannabis ». Selon une métaphore empruntée à la teinturerie, le cannabis « mordancerait la fibre sur laquelle l’héroïne se fixerait avec une plus grande facilité » (Costentin, 2002, p. 51).
Peut-on passer ainsi du rat, qui subit en laboratoire des injections simulant l’effet ou le manque d’une substance, à des êtres humains qui prennent ou non la décision de se procurer un produit pour l’essayer, et parfois continuent à en prendre ? Ce détour par le laboratoire ne laisse guère de place à l’hypothèse d’un consommateur opérant des choix selon les effets recherchés et ses contraintes. D’ailleurs, la métaphore teinturière réifie l’usager, réduit à une fibre imprégnée d’un produit. Toutefois, il est important de voir qu’en opérant un tel détour, il est possible de généraliser les résultats et d’assurer leur reproductibilité. Rendus mobiles et immuables, selon les mots de Latour, ces résultats peuvent durcir et servir à clore une controverse. En effet, si les enquêtes épidémiologiques auprès des usagers doivent prendre en compte de multiples facteurs et restent dépendantes du contexte de collecte des données, en revanche les expériences menées sur une souche de rats de laboratoire n’ont pas à se préoccuper d’autant de paramètres, et peuvent être répétées n’importe où : une molécule de synthèse agoniste ou antagoniste agit sur les récepteurs CB1 et µ1 de la même façon en Nouvelle-Zélande et aux Pays-Bas, quels que soient la législation, la psychologie du rat ou ses rapports avec ses géniteurs et ses congénères. Bref, paradoxalement, pour tenter de démontrer la thèse de l’escalade chez l’homme, le plus court chemin passerait par le rat.
La programmation génétique des conduites à risque
Ces dernières années, les progrès spectaculaires de la génétique ont attiré l’attention des experts en santé publique en général (Smith et Ebrahim, 2001), et de ceux étudiant les conduites à risque en particulier. Cette piste de recherche « biologise » ces conduites en rabattant leur explication sur le patrimoine génétique des individus qui les commettent. Au-delà d’un effet de mode, il est possible d’interpréter ce recours comme une autre façon de durcir les faits et de clore les controverses dans le domaine des conduites à risque : héréditaires, définitifs et présents dans chacun de nos brins d’ADN, insensibles aux contextes culturels, sociaux et législatifs, qu’ils pourraient au contraire contribuer à façonner, les gènes sont de bons candidats pour produire des résultats susceptibles de durcir rapidement. D’ailleurs, dans le cas de la théorie de l’escalade précédemment évoquée, les derniers rebondissements de la controverse illustrent ce possible recours. Morral et al. (2002) montrent qu’en fait les modèles statistiques existants ne permettent pas de démontrer ou d’invalider cette théorie, ce qui suscite plusieurs commentaires qui font suite à l’article. Pour trancher la question, l’un d’eux suggère de s’en remettre aux expériences menées en laboratoire sur des animaux, ainsi qu’aux travaux qui établissent l’influence de facteurs génétiques à partir d’échantillons de jumeaux (Lynskey, 2002).
Des études statistiques, en général menées sur de tels échantillons, concluent ainsi à la prééminence des facteurs génétiques dans la genèse des conduites criminelles (Rowe, 1986; Brennan et Mednick, 1993), du tabagisme (Cheng et al., 2000), ou des usages d’autres drogues (Maes et al., 1999). Zuckerman et Kuhlman (2000) reconnaissent que le lien entre gènes et conduites à risque reste spéculatif, tant qu’il n’est pas permis de manipuler la neurochimie de cobayes humains, mais estiment néanmoins que le goût du risque s’expliquerait à 60 % par le patrimoine génétique. Faisant la synthèse de l’état de l’art en psychobiologie de la personnalité, ils soulignent la relation entre le goût des sensations fortes et certaines caractéristiques neurochimiques héréditaires [26]. Pourquoi le goût du risque serait-il inscrit dans nos gènes ? L’hypothèse avancée n’est pas sans rappeler les thèses de Konrad Lorenz. Ce goût aurait été nécessaire au mode de vie des premiers humains, en particulier pour la chasse ; mais aujourd’hui, l’usage de drogue, les imprudences au volant ou le parachutisme en seraient des expressions « non adaptatives », témoignant de ce que l’évolution de nos gènes est plus lente que celle de nos modes de vie. Ainsi, les adeptes des sports extrêmes, qui se vivent comme les entrepreneurs de leur propre existence et sont en quête d’une affirmation de soi (Lyng, 1990), ne seraient en fait que les jouets d’un atavisme vieux de plusieurs centaines de milliers d’années.
Ces travaux qui relient conduites à risque et facteurs génétiques portent l’empreinte du paradigme épidémiologique. L’étude consacrée par Miles et al. (2001) aux conduites à risque d’un échantillon de jumeaux adolescents est à ce titre très révélatrice. Ces jumeaux sont interrogés sur diverses conduites : avoir des rapports sexuels sans contraceptif et multipartenariat, rouler en voiture sans ceinture ou à vélo sans casque, faire de la moto, fumer du cannabis, enfin aimer prendre des risques ou relever des défis dangereux. La variance statistique des réponses est ensuite répartie en trois parts : une pour les homozygotes (les « vrais » jumeaux, qui partagent les mêmes gènes), une pour les dizygotes (les « faux » jumeaux), enfin une part résiduelle. La première part traduirait le déterminisme génétique, la seconde est censée mesurer l’influence du milieu familial (les faux jumeaux sont élevés dans la même famille), tandis que la troisième est interprétée en termes d’influence de l’environnement extra-familial. Par exemple, pour le goût des défis dangereux, les gènes pèseraient pour 47 %, contre 17 % pour le milieu familial et 35 % pour l’environnement extra-familial.
Ce type de travail appelle plusieurs remarques [27]. D’abord, il illustre le principe de la black box epidemiology. Il fait le tri entre trois facteurs de risque en leur imputant des parts de variance, mais en procédant à l’aveugle, puisque l’ADN des jumeaux n’est pas analysé, de même qu’aucune question n’est posée sur leurs environnements familial ou extra-familial : ces trois facteurs sont autant de boîtes noires. De plus, l’analyse reste exclusivement centrée sur l’individu, alors même que les facteurs envisagés renvoient à d’autres niveaux de réalité, soit infra- soit supra-individuels. Ensuite, cette démarche vise à reproduire dans la vie réelle les conditions d’une étude expérimentale : les jumeaux sont comme deux solutions reposant dans des éprouvettes posées côte à côte et soumises à diverses expositions. Or deux jumeaux interagissent, ils ne construisent par leur identité indépendamment l’un de l’autre. D’ailleurs, si le facteur génétique domine pour « expliquer » le goût des défis dangereux, c’est peut-être justement parce que les vrais jumeaux se lancent de tels défis pour éprouver leur différence. Plus généralement, la gémellité est une construction sociale, elle suscite des stéréotypes et des attentes spécifiques qui structurent l’identité sociale des jumeaux (Stewart, 2000). Enfin, ce type d’analyse exclut a priori toute interprétation compréhensive, susceptible de laisser une place à un acteur individuel qui ferait des choix : l’influence des décisions individuelles n’est même pas rejetée dans la part résiduelle de la variance, d’emblée annexée à l’environnement extra-familial. L’individu se livrant à des prises de risque serait donc tout entier déterminé, de l’intérieur par ses gènes et de l’extérieur par son environnement.
Si la génétique des comportements ne semble guère compatible avec la prise en compte de la rationalité des acteurs individuels, en outre elle porte en germe des interprétations discriminatoires pour certaines populations, puisqu’elle « biologise » les écarts observés, dont elle situe la source dans l’hérédité des individus, omettant le contexte social dans lequel ils vivent. C’est ce qu’illustrent certains usages des notions de race ou d’ethnie. La santé publique s’est en effet longtemps contentée d’une interprétation biologique de la notion de race, au lieu de la considérer comme une construction sociale (Muntaner, 1999). L’ethnie a de même souvent été réduite à une version édulcorée de la race, au service d’interprétations ethnocentriques considérant les maladies ou les conduites à risque sur-représentées dans des minorités ethniques comme le signe d’une infériorité génétique (Senior et Bhopal, 1994). Ainsi les Afro-Américains ont-ils longtemps été considérés comme des êtres inférieurs par la santé publique américaine, notamment au regard de leurs fortes prévalences pour le tabagisme ou les pratiques sexuelles à risque : or pour comprendre ces prévalences il ne faut pas se cantonner à une interprétation génétique, mais examiner aussi les inégalités d’accès aux systèmes éducatif et sanitaire, sans oublier le rôle du racisme (King, 1997) [28].
Le succès contemporain des conduites à risque en tant que catégorie d’analyse, notamment en santé publique, empêche que l’on dresse une liste exhaustive et définitive des conduites définies comme telles, puisque cette catégorie se distingue justement par sa capacité à croître sans cesse. Cette prolifération des conduites à risque peut être reliée au déploiement du paradigme épidémiologique en dehors du champ biomédical, déploiement facilité par la plasticité et la robustesse de ce paradigme. En effet, un nombre croissant de travaux scientifiques, issus de disciplines très variées qui ont en commun de s’intéresser aux comportements humains, accordent aujourd’hui la primauté à la prévision sur la compréhension et utilisent massivement le modèle de causalité multifactorielle centré sur l’individu, contribuant ainsi à diffuser la démarche et les outils façonnés depuis près de deux siècles par les épidémiologistes pour l’étude et la prévention des maladies infectieuses puis des maladies chroniques. Ce recours pose des problèmes méthodologiques, il suscite des controverses scientifiques difficiles à clore, peut s’avérer contre-productif du point de vue de la prévention, tout en nourrissant certaines formes de discrimination.
Les épidémiologistes sont les premiers à dénoncer avec virulence ces (més)usages de leurs outils, et d’ailleurs la plupart des arguments énoncés ici ne font que reprendre et synthétiser les critiques formulées dans les revues d’épidémiologie. D’un point de vue sociologique, les travaux consacrés aux conduites à risque ont l’inconvénient de faire disparaître la dimension proprement sociale des comportements humains, en « biologisant » le genre, l’ethnie ou encore la classe sociale, et en assimilant le jeu des interactions interindividuelles et de la construction collective des normes à la propagation d’un mal contagieux. En outre, cette « biologisation » est redoublée par les plus récents de ces travaux, lesquels tentent de durcir les faits et clore les controverses en privilégiant des pistes de recherche qui broient l’acteur individuel, son histoire, sa culture et ses valeurs, entre les mâchoires de la pharmacologie comportementale et du patrimoine génétique.
Enfin, si l’épidémiologie a permis de faire reculer le choléra et le scorbut « à l’aveugle », en faisant fermer des pompes et distribuer des agrumes, dans l’attente de la découverte des agents pathogènes responsables de ces maux, l’application d’une démarche similaire aux conduites à risque suscite plusieurs réserves. Est-il souhaitable et possible de prévenir toutes les conduites étiquetées aujourd’hui « à risque », dans l’attente de la découverte, voire du traitement, des gènes « responsables » de ces conduites ? Cette perspective ne devrait-elle pas plutôt nous inquiéter ? Sous bien des aspects, la construction contemporaine des conduites à risque renoue avec les ambitions hygiénistes du XIXe siècle, qui réunissaient médecins et sociologues dans un projet à la fois sanitaire et social (Murard et Zylberman, 1985). Des deux côtés de l’Atlantique, il s’agissait déjà de s’appuyer sur des chiffres pour dire le vrai et le juste, pour énoncer des faits et des normes, afin de promouvoir une « hygiénisation des manières d’être et de penser ».
 
ANNEXES ANNEXE I
 
 
Sont présentés ici les résultats d’une recherche réalisée sur le site internet Medline, qui recense les publications archivées par la Bibliothèque nationale de médecine américaine (date de la recherche : 27 mai 2003, adresse :
http : /// www. infotrieve. com/ newmedline/ adv_search. asp),avec l’expressionclé risk factor (dans le titre ou le résumé des articles sondés) pour chaque année de 1970 à 2000. Pour chaque année, le nombre d’articles recensés est divisé par le nombre total de publications enregistrées par Medline cette année-là (ce dénominateur a été multiplié par 2,5 sur l’ensemble de la période, de 211 636 références en 1970 à 500 052 en 2000) puis multiplié par 1 000. Le graphique obtenu illustre la croissance quasi-exponentielle de la proportion d’articles se référant à la risk factor epidemiology.
IMGIMGIMGIMF
 
ANNEXE II
 
 
Le tableau reproduit ci-dessous est extrait d’une campagne médiatique menée par la firme Philip Morris en 1996. À l’époque, les médias diffusaient des informations alarmantes sur les cancers dus au tabagisme passif. Philip Morris a contre-attaqué en exhibant les résultats d’enquêtes épidémiologiques très sérieuses, qui montrent que si le tabagisme passif est effectivement un facteur de risque pour certains cancers, c’est aussi le cas de nombreuses conduites auxquelles nous nous livrons quotidiennement : manger de la viande ou des biscuits, boire du lait entier ou l’eau du robinet, cuisiner à l’huile de colza ou poivrer ses aliments, etc. La profusion des conduites à risque s’avère ici « retournée » afin de contrer les messages de prévention du tabagisme.


IMGIMGActivités quotidiennes Risque Effet ...IMGIMF
Activités quotidiennes Risque Effet rapporté Référence des études relatif * sur la santé scientifiques Alimentation la plus riche en graisses 6.14 Cancer du poumon Journal of the national saturées cancer institute Alimentation non végétarienne 3.08 Maladie cardio-vasculaire American journal of clinical nutrition Utilisation fréquente d’huile de colza 2.80 Cancer du poumon International journal of pour cuisiner cancer Consommation quotidienne de 1 ou 1.62 Cancer du poumon International journal of 2 verres de lait entier cancer Consommation d’un biscuit par jour 1.49 Maladie cardio-vasculaire The lancet Consommation d’eau traitée au chlore 1.38 Cancer du rectum American journal of public health Consommation fréquente de poivre 1.30 Mortalité American journal of epidemiology Exposition à la fumée de tabac dans 1.19 Cancer du poumon US Environmental Agency l’air ambiant Alimentation riche en légumes 0.37 Cancer du poumon International journal of epidemiology Alimentation riche en fruits 0.31 Cancer du poumon American journal of epidemiology * Le risque relatif mesure l’incidence qu’a la consommation d’un produit (ou l’exposition à celui-ci) sur l’augmentation ou la réduction d’un risque.

 
ANNEXE III
 
 
La caricature reproduite ci-après est parue dans la revue International journal of epidemiology (Smith et Ebrahim, 2001, p. 5). Selon les auteurs, elle illustre le scepticisme croissant du grand public à l’égard d’enquêtes épidémiologiques qui se multiplient et désignent comme dangereux pour la santé un nombre croissant d’aspects de nos existences quotidiennes jugés jusqu’ici anodins.
IMGIMGIMGIMF
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Abenhaïm L., 1999. – « Nouveaux enjeux de santé publique : en revenir au paradigme du risque », Revue française des affaires sociales, 53, 1, pp. 31-44.
·  Adlaf E. M., Smart R. G., 1983. – « Risk-taking and drug use behaviour : an examination », Drug and alcohol dependence, 11, pp. 287-296.
·  Adorno T. W., 2000. – Des étoiles à terre. La rubrique astrologique du « Los Angeles Times ». Étude sur une superstition secondaire, Paris, Éxils Éditeur.
·  Alper J. S., 1995. – « Biological influences on criminal behaviour : how good is the evidence ? », British medical journal, 310, pp. 272-273.
·  Bajos N., Spira A., 1993. – « L’enquête ACSF : élaboration d’un projet multidisciplinaire sur la sexualité », Population, 48, 5, pp 1209-1227.
·  Beck U., 1992. – Risk society, towards a new modernity, London, Sage Publications.
·  Bhrolchain M. N., 2001. – « “Divorce effects” and causality in the social sciences », European sociological review, 17, pp. 33-57.
·  Billings P. R., Beckwith J., Alper J. S., 1992. – « The genetic analysis of human behavior : a new era ? », Social science & medicine, 35, 3, pp. 227-238.
·  Bourdieu P., 1980. – Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit.
·  Brandt M., 1990. – « The cigarette, risk, and American culture », Daedalus. Journal of the American Academy of Arts and Sciences, 119, 4, pp. 155-174.
·  Brennan P. A., Mednick S. A., 1993. – « Genetic perspectives on crime », Acta psychiatrica Scandinavia, 370, sup., pp. 19-26.
·  Brown P., 1995. – « Popular epidemiology, toxic waste and social movements » dans J. Gabe (ed.), Medicine, health and risk. Sociological approaches, Oxford, Blackwell Publishers, pp. 91-112.
·  ó 1997. – « Popular epidemiology revisited », Current sociology, 45, 3, pp. 137-156.
·  CDC, 2002a. – Assessing health risk behaviors among young people : youth risk behavior surveillance system 2002, Atlanta, Centers for Disease Control and Prevention.
·  ó 2002b. – Fact sheet : youth risk behavior trends, Atlanta, Centers for Disease Control and Prevention.
·  Cheng L. S., Swan G. E., Carmelli D., 2000. – « A genetic analysis of smoking behavior in family members of older adult males », Addiction, 95, 3, pp. 427-435.
·  Choquet M., Marcelli D., Ledoux S., 1993. – « Les comportements à risque des adolescents : approches épidémiologique et clinique » dans A. Tursz, Y. Souteyrand, R. Salmi (éds.), Adolescence et risque, Paris, Syros, pp. 111-128.
·  Clayton R. R., 1992. – « Transitions in drug use : risk and protective factors » dans M. Glantz, R. Pickens (eds.), Vulnerability to drug abuse, Washington, American Psychological Association, pp. 15-52.
·  CNSS [Comité national de sécurité sanitaire], 2001. – Critères, méthodes et procédures utilisés dans les processus de décision de sécurité sanitaire, rapport de recherche au Directeur Général de la Santé.
·  Cockerham W. C., 2000. – « Health lifestyles in Russia », Social science & medicine, 51, 9, pp. 1313-1324.
·  Costentin J., 2002. – « Données neurobiologiques récentes sur le cannabis », Bulletin de l’Académie nationale de médecine, 186, 2, pp. 47-57.
·  Coughlin S. S., 1998. – « Scientific paradigms in epidemiology and professional values », Epidemiology, 9, 5, pp. 578-580.
·  Dab W., Bard D., 1997. – « L’épidémiologie, science de base de la santé publique », Clefs CEA, 35, pp. 21-31.
·  Davey Smith G., Phillips A. N., Neaton J. D., 1992. – « Smoking as “independent” risk factor for suicide : illustration of an artifact from observational epidemiology », The lancet, 340, pp. 709-712.
·  Delvecchio Good M. J., 1995. – « Cultural studies of biomedicine : an agenda for research », Social sciences & medicine, 41, 4, pp. 461-473.
·  Denscombe M., 2001. – « Peer group pressure, young people and smoking : new developments and policy implication », Drugs : education, prevention and policy, 8, 1, pp. 7-32.
·  Diez Roux A. V., 1998. – « Bringing context back into epidemiology : variables and fallacies in multilevel analysis », American journal of public health, 88, pp. 216-222.
·  Einstein S., Epstein A., 1980. – « Cigarette smoking contagion », International journal of addiction, 15, pp. 107-114.
·  Embersin C., Grémy I., 2000. – Conduites à risque chez les jeunes de 12 à 19 ans en ‘le-de-France. Analyse régionale du Baromètre CFES Santé Jeunes 97/98, Paris, ORS ‘le-de-France.
·  Emmons K. M., 2000. – « Health behaviors in a social context » dans L. F. Berkman, I. Kawachi (eds.), Social epidemiology, New York, Oxford University Press, pp. 242-266.
·  Farmer P., 1992. – AIDS and accusation : Haiti and the geography of blame, Berkeley, University of California Press.
·  Feinstein R., 1988. – « Scientific standards in epidemiologic studies of the menace of daily life », Science, 242, pp. 1257-1263.
·  Ferrence R., 2001. – « Diffusion theory and drug use », Addiction, 96, 1, pp. 165-173.
·  Fergusson D. M., Horwood L. J., 2000. – « Does cannabis use encourage other forms of illicit drug use ? », Addiction, 95, 4, pp. 505-520.
·  Fujimura J. H., Chou D. Y., 1994. – « Dissent in science : styles of scientific practice and the controversy over the cause of AIDS », Social science & medicine, 38, 8, pp. 1017-1036.
·  Furedi F., 2000. – « La conceptualisation du risque dans les pays anglo-saxons » dans Actes du Séminaire européen pratiques sportives des jeunes et conduites à risques, Paris, MJS-MILDT, pp. 8-10.
·  Giddens A., 1991. – Modernity and self-identity, Stanford, Stanford University Press.
·  Goldthorpe J. H., 2001. – « Causation, statistics, and sociology », European sociological review, 17, pp. 1-20.
·  Graham H., 1994. – When life’s a drag, London, Her Majesty’s Stationery Office.
·  Grizeau D., Arwidson P., 1997. – « Tabac : consommation et réglementation » dans F. Baudier, J. Arènes (éds.), Baromètre santé adultes 95/96, Vanves, CFES, pp. 175-204.
·  Guillemin F., Arènes J., Virion J.-M., 1997. – « Santé et qualité de vie » dans F. Baudier, J. Arènes (éds.), Baromètre santé adultes 95/96, Vanves, CFES, pp. 66-86.
·  Hamid A., 1992. – « The developmental cycle of a drug epidemic : the cocaine smoking epidemic of 1981-1991 », Journal of psychoactive drugs, 24, 4, pp. 337-348.
·  Hayes M. V., 1992. – « On the epistemology of risk : language, logic and social science », Social science & medicine, 35, 4, pp. 401-407.
·  Höfler M., Lieb R., Perkonigg A., Schuster P., Sonntag H., Wittchen H. U., 1999. – « Covariates of cannabis use progression in a representative population sample of adolescents : a prospective examination of vulnerability and risk factors », Addiction, 94, 11, pp. 1679-1694.
·  Holland W. W., 1995. – « Editorial : the hazards of epidemiology », American journal of public health, 85, pp. 616-617.
·  Hugues P. H., Crawford G. A., 1972. – « A contagious disease model for research and intervening in heroin epidemics », Archives of general psychiatry, 27, pp. 149-155.
·  Jessor R., 1998. – « New perspectives on adolescent risk behavior » dans R. Jessor (ed.), New perspectives on adolescent risk behavior, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 1-10.
·  Kaufman J. S., Cooper R. S., 1999. – « Seeking causal explanations in social epidemiology », American journal of epidemiology, 150, 2, pp. 113-120.
·  King G., 1997. – « The “race” concept in smoking : a review of the research on African Americans », Social science & medicine, 45, 7, pp. 1075-1087.
·  Krieger N., 1994. – « Epidemiology and the web of causation : has anyone seen the spider ? », Social science & medicine, 39, 7, pp. 887-903.
·  ó 1999a. – « Sticky webs, hungry spiders, buzzing flies, and fractal metaphors : on the misleading juxtaposition of “risk factor” versus “social” epidemiology », Journal of epidemiology and community health, 53, pp. 678-680.
·  ó 1999b. – « Embodying inequality : a review of concepts, measures, and methods for studying health consequences of discrimination », International journal of health services, 29, pp. 295-352.
·  ó 2000. – « Epidemiology and social sciences : towards a critical reengagement in the 21st century », Epidemiologic reviews, 22, 1, pp. 155-163.
·  Last J. M. (ed.), 2001. – A dictionary of epidemiology, New York, Oxford University Press.
·  Latour B., 1984. – Les microbes, guerre et paix, Paris, Métailié.
·  ó 1995. – La science en action, Paris, Gallimard.
·  Leigh B. C., 1999. – « Peril, chance, adventure : concepts of risk, alcohol use and risky behavior in young adults », Addiction, 94, 3, pp. 371-383.
·  Lenton S., 2001. – « Cannabis as a gateway drug : comments on Fergusson & Horwood », Addiction, 96, 3, pp. 511-513.
·  Lilienfeld A. M., Lilienfeld D. E., 1980. – Foundations of epidemiology, New York, Oxford University Press.
·  Lindbladh E., Lyttkens C. H., Hanson B. S., Ostergren P., Isacsson S. O., Lindgren B., 1996. – « An economic and sociological interpretation of social differences in health-related behaviour : an encounter as a guide to social epidemiology », Social science & medicine, 43, 12, pp. 1817-1827.
·  Lomas J., 1998. – « Social capital and health : implications for public health and epidemiology », Social science & medicine, 47, 9, pp. 1181-1188.
·  Lyng S., 1990. – « Edgework : a social psychological analysis of voluntary risk taking », American journal of sociology, 95, 6, pp. 851-856.
·  Lynskey M., 2002. – « An alternative model is feasible, but the gateway hypothesis has not been invalidated : comments on Morral et al. », Addiction, 97, 12, pp. 1508-1509.
·  Macdonald K. I., 2001. – « Commentary : social epidemiology. A way ? », International journal of epidemiology, 30, pp. 46-47.
·  Maes H. H., Woodard C. E., Murrelle L., Meyer J. M., Silberg J. L., Hewitt J. K., Rutter M., Simonoff E., Pickles A., Carbonneau R., Neale M. C., Eaves L. J., 1999. – « Tobacco, alcohol and drug use in eight- to sixteen-year-old twins : the Virginia twin study of adolescent behavioral development », Journal of studies on alcohol, 60, 3, pp. 293-305.
·  Maillochon F., 2000. – « Les jeunes et le sida : entre “groupe à risque” et groupe social » dans H. Le Bras (éd.), L’invention des populations : biologie, idéologie et politique, Paris, Odile Jacob, pp. 55-79.
·  Marmot M., 2000. – « Multilevel approaches to understanding social determinants » dans L. F. Berkman, I. Kawachi (eds.), Social epidemiology, New York, Oxford University Press, pp. 349-367.
·  Mayes L. C., Horwitz R. I., Feinstein A. R., 1988. – « A collection of 56 topics with contradictory results in case-control research », International journal of epidemiology, 17, 3, pp. 680-685.
·  Mc Kinlay J. B., 1993. – « The promotion of health through planned sociopolitical change : challenges for research and policy », Social science & medicine, 36, 2, pp. 109-117.
·  Mc Queen D. V., Siegrist J., 1982. – « Social factors in the etiology of chronic disease : an overview », Social science & medicine, 16, 4, pp. 353-367.
·  Mercy J. A., Kresnow M. J., O’Carrol P. W., Lee R. K., Powell K. E., Potter L. B., Swann A. C., Frankowski R. F., Bayer T. L., 2001. – « Is suicide contagious ? A study of the relation between exposure to the suicidal behavior of others and nearly lethal suicide attempts », American journal of epidemiology, 154, 2, pp. 120-127.
·  Miles D. R., van den Bree M. B., Gupman A. E., Newlin D. B., Glantz M. D., Pickens R. W., 2001. – « A twin study on sensation seeking, risk taking behavior and marijuana use », Drug and alcohol dependence, 62, pp. 57-68.
·  Moatti J.-P., Beltzer N., Dab W., 1993. – « Les modèles d’analyse des comportements à risque face à l’infection à VIH : une conception trop étroite de la rationalité », Population, 48, 5, pp. 1505-1534.
·  Montagne M., 1990. – « The social epidemiology of international drug trafficking : comparison of source of supply and distribution networks », International journal of addiction, 25, 5, pp. 557-577.
·  Morabia A., 2001. – « The essential tension between absolute and relative causality », American journal of public health, 91, 3, pp. 355-357.
·  Morral A. L., McCaffrey D. F., Paddock S. M., 2002. – « Reassessing the marijuana gateway effect », Addiction, 97, 12, pp. 1493-1504.
·  Morris J. N., 1988. – « Modern epidemiology ? », Journal of epidemiology and community health, 42, p. 100.
·  Muntaner C., 1999. – « Invited commentary : social mechanisms, race, and social epidemiology », American journal of epidemiology, 150, 2, pp. 121-126.
·  Murard L., Zylberman P., 1985. – « La raison de l’expert ou l’hygiène comme science sociale appliquée », Archives européennes de sociologie, 26, 1, pp. 58-89.
·  Najman J., Smith G. D., 2000. – « The embodiement of class-related and health inequalities : Australian policies », Australian and New Zealand journal of public health, 24, 1, pp. 3-4.
·  O’Donnell M. P., 1986. – « Definition of health promotion », American journal for health promotion, 1, pp. 4-5.
·  Oppenheimer G. M., 1988. – « In the eye of the storm : the epidemiological construction of AIDS » dans E. Fee, D. M. Fox (eds.), AIDS : the burdens of history, Berkeley, University of California Press, pp. 267-300.
·  Ortiz-Moncada R., Alvarez-Dardet C., 2001. – « The confused milky way », Journal of epidemiology and community health, 55, pp. 369.
·  Parker H., Alridge J., Measham F., 1998. – Illegal leisure : the normalization of adolescent recreational drug use, London, Routledge.
·  Pearce N., 1996. – « Traditional epidemiology, modern epidemiology, and public health », American journal of public health, 86, 5, pp. 678-683.