2004
Revue française de sociologie
Du recours au paradigme épidémiologique pour l’étude des conduites à risque
[*]
Patrick Peretti-watel
Sciences Sociales Appliquées aux Innovations Médicales – INSERM Observatoire Régional de la Santé PACA 23, rue Stanislas Torrents – 13006 Marseille
L’examen de la littérature savante montre que le succès contemporain de la notion de
« conduite à risque » repose largement sur l’application du paradigme épidémiologique à
l’étude des comportements humains, combinant le primat de la prévision sur la compréhension et le recours au modèle de la causalité multifactorielle centré sur l’individu. Cette application provoque une prolifération des conduites étiquetées « à risque », pose des problèmes
méthodologiques, discriminatoires, et induit une difficulté à clore les controverses scientifiques. D’un point de vue sociologique, ces travaux consacrés aux conduites à risque ont l’inconvénient de faire disparaître la dimension sociale des comportements humains, d’autant
que pour tenter de clore les controverses en cours, ils tendent à privilégier des approches qui
subordonnent ces conduites à un déterminisme pharmacologique et génétique.
As may be seen from a study of the scholarly literature, the contemporary success of the
notion of « risk-taking behavior » is largely due to use of the epidemiology paradigm for studying
human behavior. The paradigm gives primacy to prediction over understanding, and in general to
an individual-focused multifactor causality model. This in turn produces a proliferation of behaviors labelled « risky », raises methodological and discrimination problems, and makes it extremely difficult to bring scientific controversies to a close. From a sociological perspective, the
disadvantage of the epidemiological approach to studying risk-taking behaviors is that it
evacuates the social dimension of human behavior, especially since, in trying to resolve ongoing
controversies, epidemiology-paradigm studies tend to favor approaches that subject risk-taking
behavior to pharmacological or genetic determinism.
Die Prüfung der wissenschaftlichen Literatur zeigt, daß der heutige Erfolg des Begriffs des
« Risikoverhaltens » sich weitgehend auf die Anwendung des epidemiologischen Paradigmas auf
die Studie der menschlichen Verhaltensweisen stützt, wobei das Primat der Vorausschau über das
Verständnis und die Verwendung des multifaktoriellen auf das Individuum zentrierten Kausalitätsmodells kombiniert werden. Diese Anwendung ruft eine schnelle Vermehrung der mit
« Risiko » labellisierten Verhaltensweisen hervor, stellt methodologische, sogar diskriminatorische Probleme, und macht es schwierig, die wissenschaftlichen Kontroversen zu schließen. Vom
soziologischen Standpunkt aus, haben die Arbeiten zum Risikoverhalten den Nachteil, die soziale
Dimension der menschlichen Verhaltensweisen verschwinden zu lassen, und so mehr als sie dazu
neigen, in der Absicht, die laufenden Kontroversen abzuschließen, Näherungsmethoden zu bevorzugen, die diese Verhaltensweisen einem pharmakologischen und genetischen Determinismus
unterordnen.
El examen de la literatura recomendada muestra que el éxito contemporáneo de la noción de
« conducta a riesgo » descansa en gran parte en el estudio de la aplicación del paradigma epidemiológico en los comportamientos humanos, combinando la importancia de la previsión sobre la
comprensión y el recurso al modelo de la causalidad multifactorial centrada sobre el individuo. La
aplicación de las conductas marcadamente « a riesgo », provocan una proliferación de problemas
metodológicos, discriminativos, e inducen a una difícil conclusión de las controversias científicas.
Desde un punto de vista sociológico estos trabajos dedicados a las conductas a riesgo tienen el
inconveniente de hacer desaparecer la dimensión social de los comportamientos humanos, ya que
que para intentar concluir las controversias en curso, tienden a privilegiar las aproximaciones que
subordinan sus conductas a un determinismo farmacológico y genético.
Depuis quelques années, les conduites à risque attribuées aux jeunes suscitent l’inquiétude de la société adulte. Parce qu’ils seraient victimes d’un
mal-être, d’une souffrance psychologique, voire d’une pulsion autodestructrice, ou tout simplement de l’aveuglement et de l’insouciance propres à la
jeunesse, les adolescents se livreraient aujourd’hui massivement à des
conduites qui mettent leur santé (et parfois celle des autres) en péril. En
France, cette inquiétude et ces interprétations se retrouvent par exemple dans
deux rapports officiels qui s’inscrivent explicitement dans une perspective de
santé publique, en s’appuyant largement sur les nombreux travaux épidémiologiques produits ces dernières années dans ce domaine (
Pommereau, 2002;
Tubiana et Legrain, 2002)
[1]. En appliquant les méthodes d’investigation de
l’épidémiologie contemporaine, ces travaux visent à établir des relations
statistiques significatives entre les conduites à risque adolescentes et toute
une gamme de « facteurs de risque » potentiels. À leur lecture, il est frappant
de constater depuis quelques années, en France comme à l’étranger, l’inflation du nombre de variables considérées, et ce dans les deux termes de l’équation. D’une part, les comportements définis comme des conduites à risque se
multiplient, incluant les usages de substances psychoactives licites ou illicites, les rapports sexuels non protégés, les imprudences au volant, les
mauvaises habitudes alimentaires, ou encore le manque d’exercice, mais aussi
des comportements ou des événements qui se situaient auparavant dans
l’autre terme de l’équation : désinvestissement scolaire, idées suicidaires,
violences subies, troubles du sommeil ou mésestime de soi (Peretti-Watel,
2002)
[2]. D’autre part, une pléthore de facteurs de risque très hétérogènes
sont envisagés, incluant des caractéristiques démographiques, sociales ou
culturelles, des opinions, des dispositions à agir, des comportements ou
encore des scores sur des échelles psychométriques (voir Moatti
et al., 1993,
pour les comportements sexuels ; Peretti-Watel, 2001, pour les usages de
drogue).
L’inquiétude à l’égard des conduites à risque adolescentes peut se comprendre
en référence à des tensions intergénérationnelles, qui réactivent au sein de la
société adulte le mythe de la jeunesse en perdition qu’il faut sauver d’elle-même
(Tétard, 1993 ; Furedi, 2000 ; Perrot, 2001). Ce mythe trouve une traduction
savante dans les travaux qui mettent en cause la « nature jeune » ou la santé
mentale des adolescents (Maillochon, 2000 ; Peretti-Watel, 2002). Toutefois,
cette interprétation n’est valable que pour les seules conduites étiquetées
« jeunes », et elle n’explore pas le caractère inédit de la construction scientifique
de cette catégorie des « conduites à risque », qui repose sur l’application de la
démarche et des outils épidémiologiques à l’étude des comportements humains.
Le présent article vise à décrire et à questionner cette application, en soulignant les difficultés auxquelles elle est confrontée, et en s’attachant à montrer
que certaines des solutions mises en œuvre pour surmonter ces difficultés
conduisent à nier le caractère social des comportements étudiés. On présentera d’abord les traits saillants du paradigme épidémiologique. Ce paradigme
a déjà fait l’objet de plusieurs recherches en sciences sociales (Murard et
Zylberman, 1985 ; Hayes, 1992 ; Skolbekken, 1995 ; Shim, 2002), qui toute-fois ne traitaient pas spécifiquement de la question des conduites à risque : il
s’agit donc ici de compléter ces recherches, en s’appuyant sur ces dernières.
Le paradigme épidémiologique repose sur une tradition qui associe étroitement recherche et prévention en donnant la primauté à la prévision sur la
compréhension, il privilégie une conception multifactorielle du lien causal
centrée sur l’individu, conception dont le succès et la diffusion peuvent être
interprétés en référence aux concepts de « boîte noire » et « d’objet frontière » (Latour, 1995 ; Star et Griesemer, 1989 ; Shim, 2002). On verra
ensuite que lorsque ce paradigme est employé pour l’étude des comportements humains, il en résulte une prolifération des conduites à risque, ou plus
précisément des conduites catégorisées comme telles. Cette prolifération s’accompagne d’une confusion conceptuelle qui se traduit par une « porosité des
équations » (dans la mesure où il devient parfois difficile de distinguer les
conduites à risque des facteurs censés les expliquer), et d’une multiplication
des controverses scientifiques. Face à ces difficultés, il apparaîtra que la
composante sociale des comportements étudiés se trouve remise en question
par des approches « biologisantes », qui tentent de réduire la diversité de leur
objet en se repliant dans des laboratoires pour y mener des expériences sur
des cobayes, ou en invoquant une programmation génétique.
Le succès d’un paradigme étroitement associé à la santé publique
Avant d’examiner en détail ce « paradigme », il importe de justifier l’usage
de cette notion, en donnant quelques indices qui illustrent la prégnance
contemporaine des outils et des concepts de l’épidémiologie, dans le domaine
de la recherche comme dans celui des politiques de santé. Dans la littérature
scientifique internationale, un examen des articles indexés sur
Medline pour
la période 1970-2000 montre d’abord que la part des références utilisant la
notion de
risk factor a connu depuis trente ans une croissance de type exponentiel (voir Annexe I, ou encore Skolbekken, 1995). Ajoutons que dans les
167 pages du dernier rapport annuel sur la santé dans le monde (
World Health
Report 2002,
World Health Organization), on compte 1 577 occurrences du
mot
risk, contre seulement 1 113 pour le mot
health. Dans un registre plus
qualitatif, l’expertise réalisée par le Comité national de sécurité sanitaire
(CNSS) illustre la centralité de l’épidémiologie dans les décisions et les
débats de santé publique, en France au cours des dernières années, par
exemple concernant la suspension de la campagne de vaccination scolaire
contre l’hépatite B, l’exclusion des donneurs de sang en relation avec la transmission du nouveau variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, ou encore les
cas de leucémie autour de l’usine de retraitement de La Hague (CNSS, 2001).
D’autres illustrations de cette centralité et de la capacité des concepts et des
outils de l’épidémiologie à circuler entre des arènes différentes émaillent la
suite de ce texte (voir aussi Shim, 2002)
[3].
La primauté de la prévision sur la compréhension
En tant qu’ensemble cohérent de concepts et d’outils de recherche qui
influence tout à la fois le choix des problèmes abordés en santé publique, la
formulation de ces problèmes, les procédures d’investigation utilisées ou
encore le type de solutions attendues, le paradigme épidémiologique se caractérise d’abord par la primauté accordée à la prévision des phénomènes
étudiés, aux dépens de leur compréhension. Cette primauté s’appuie sur une
longue tradition, qui a fait la preuve de son efficacité depuis plus de deux
siècles, comme l’illustrent les exemples canoniques décrits dans les manuels
d’épidémiologie. En 1747, James Lind observe que les marins scorbutiques
nourris d’agrumes guérissent plus rapidement que les autres : il éradique le
scorbut de la
Royal Navy sans en connaître la cause, découverte au siècle
suivant. En 1854, John Snow constate que le choléra qui frappe Londres se
concentre dans les quartiers dont l’eau provient d’une pompe à proximité des
égouts : il ferme la pompe et stoppe l’épidémie de choléra, dont le bacille ne
sera identifié par Koch que trente ans plus tard. Ces deux épisodes illustrent la
démarche de l’épidémiologie : étudier les variations d’un mal (le scorbut, le
choléra) en fonction de facteurs modifiables (l’alimentation, l’approvisionnement en eau), pour déterminer sur quel facteur il faut jouer pour éradiquer le
mal. Or le succès – indéniable dans les deux exemples historiques précédents
– d’une telle entreprise n’implique pas forcément que soient comprises ces
variations : l’objectif n’est pas tant de démontrer des hypothèses que de
permettre l’adoption de mesures préventives efficaces (
Abenhaïm, 1999).
Bref, l’épidémiologie vise à prévoir pour prévenir, donc agir, « et, à la limite,
agir sans tout comprendre » (
Dab et Bard, 1997,
p. 2). Plus récemment, l’épidémiologie a mis en évidence le lien entre tabagisme et cancer des poumons
bien avant que les mécanismes biologiques en jeu ne soient découverts, puis a
contribué à identifier les voies de contamination du virus du sida avant même
que le virus ne soit isolé et reconnu (Bajos et Spira, 1993)
[4]. Cette
démarche, qui privilégie la recherche de facteurs modifiables par une politique préventive, quitte parfois à délaisser la compréhension des phénomènes
étudiés, est baptisée
black box epidemiology par les auteurs anglo-saxons.
Si elle s’est avérée efficace contre des pathologies dont la causalité biologique est claire, cette démarche est moins adaptée à l’étude et à la prévention
des risques qui correspondent à des comportements volontaires. D’ailleurs,
les cancers des voies respiratoires et le sida restent aujourd’hui des problèmes
sanitaires majeurs, contrairement au scorbut et au choléra : manifestement, il
est plus facile de fermer le robinet d’une pompe ou de donner des oranges aux
militaires que de convaincre les fumeurs, les usagers de drogue par voie intraveineuse ou les actifs sexuels hostiles au préservatif de changer leurs habitudes. Le déficit d’explications compréhensives dont souffre l’épidémiologie
des conduites à risque (Emmons, 2000) rend plus improbable la réussite de la
prévention : « agir sans comprendre » devient périlleux lorsque l’on se frotte
à des êtres pensants
[5]. Ainsi, pour promouvoir l’usage du préservatif, il faut
saisir pourquoi un rapport sexuel non protégé peut être, dans de nombreuses
circonstances, un acte raisonné et réfléchi (Moatti
et al., 1993). De même,
pour lutter contre le tabagisme féminin en milieu populaire, il importe de
comprendre que ces femmes doivent chaque jour parvenir à « joindre les deux
bouts », et que le tabac soulage leur stress (Graham, 1994). Une démarche
compréhensive est d’autant plus nécessaire qu’une même relation statistique
peut faire l’objet de plusieurs interprétations souvent très différentes, qui
n’ont pas les mêmes implications en termes de prévention (Leigh, 1999).
D’un point de vue plus général, le primat de la prévision sur la compréhension, de l’information sur l’interprétation, se rattache au « culte du factuel »
propre aux sociétés contemporaines (Adorno, 2000), qui se traduit par une
accumulation de données et d’analyses, mais également par un déficit de sens
et de synthèse. En santé publique comme ailleurs, ce culte du factuel se
traduit par une multiplication de chiffres, finalement peu commentés. La validité accordée à un lien établi entre un facteur de risque et un problème de
santé dépend souvent moins de la vraisemblance de l’interprétation proposée
que de la reproductibilité du résultat dans des études ultérieures (Hayes,
1992), ou que de critères purement méthodologiques (Stallones, 1980 ;
Morris, 1988 ; Skrabaneck, 1994)
[6]. Par exemple, une relation statistique
observée entre
X et
Y est considérée comme causale si elle subsiste une fois
contrôlée l’influence d’autres variables jugées pertinentes, et si elle est de
type dose-effet (plus le niveau de
X augmente, plus l’événement
Y devient
probable). Or Davey Smith
et al. (1992) démontrent par l’absurde que ces
critères peuvent s’avérer insuffisants : ils observent en effet que les relations
statistiques entre le tabagisme d’une part et le décès par suicide ou homicide
d’autre part satisfont à ces deux critères. Pourtant, selon ces auteurs, il n’est
pas raisonnable de considérer que le tabagisme
provoque le suicide, moins
encore l’homicide. Ils concluent en suggérant que de tels artefacts sont sans
doute fréquents en épidémiologie, même s’ils ne sont pas aussi facilement
repérables
[7].
Le modèle multifactoriel : une toile des causes centrée sur l’individu
Le paradigme épidémiologique s’appuie aussi sur une certaine façon de
faire la science, dans laquelle il ne s’agit plus de trouver une cause nécessaire
et suffisante à un effet. L’idée de cause est abandonnée au profit de celle de
facteurs de risque : à un effet « négatif » (en règle générale, l’occurrence
d’une pathologie) correspondent de multiples facteurs de risque. Aucun de
ces facteurs n’est nécessaire ni suffisant, mais chacun augmente la probabilité
d’occurrence de l’effet. La conception multifactorielle du lien causal s’est
imposée en épidémiologie depuis une quarantaine d’années, et s’y manifeste
par le recours à une métaphore qui traduit l’enchevêtrement des causes : la
« toile des causes » (the web of causation) (Lilienfeld et Lilienfeld, 1980;
Last, 2001; Susser, 2001; et pour les conduites à risque : Jessor, 1998).
Cette conception a mis du temps à s’imposer, comme l’illustre le cas de la
relation entre tabagisme et cancer des voies respiratoires. Aux États-Unis, dès
les années vingt, des enquêtes épidémiologiques ont mis en évidence la significativité statistique de cette relation. Pourtant, celle-ci ne sera définitivement
acceptée par la communauté scientifique et les autorités sanitaires qu’en
1964. En effet, depuis l’avènement de la bactériologie, les chercheurs concevaient la recherche des causes d’une maladie comme un travail de laboratoire,
par l’observation au microscope d’un agent pathogène. Dès lors, une simple
liaison statistique ne prouvait rien : elle n’expliquait pas ce qui se passait au
niveau cellulaire, ni pourquoi certains fumeurs ne tombaient pas malades
(Brandt, 1990).
Dans cette approche multifactorielle, l’individu reste l’unité d’analyse
privilégiée, au centre de la toile des causes. Malgré le développement d’approches alternatives, comme les modèles écologiques multiniveaux, l’épidémiologie contemporaine reste ainsi dominée par la recherche de facteurs de
risque individuels (
risk factor epidemiology), de sorte que certains épidémiologistes se sont inquiétés de cette « privatisation », de cette « individualisation » du risque (Pearce, 1996 ; Diez Roux, 1998 ; Rockhill, 2001). Cette
approche omet en effet de prendre en compte les facteurs environnementaux
au sens large (Mc Kinlay, 1993 ; Shy, 1997 ; Krieger, 2000), elle pose des
problèmes méthodologiques (par exemple lorsqu’elle conduit à passer sans
précaution d’une fréquence estimée au niveau collectif à une probabilité individuelle [Morabia, 2001]), mais peut aussi conduire à stigmatiser l’individu
(
blaming the victim), à le rendre responsable du mal dont il souffre, tout
spécialement si c’est son comportement qui est mis en cause (Coughlin,
1998 ; Krieger, 1999a). Concernant les conduites à risque, cette stigmatisation a déjà été dénoncée pour le sida (Oppenheimer, 1988 ; Farmer, 1992)
[8].
Cette responsabilisation est compréhensible dans la mesure où l’individu,
unité d’analyse, est aussi promu acteur de sa propre santé, dans une perspective parfaitement conforme à la culture du risque contemporaine analysée par
Giddens (1991)
[9]. Cette perspective considère l’individu comme un décideur autonome, auquel il incombe, une fois qu’il aura été convenablement
informé et incité par les actions de prévention, de prendre en main son capital
santé, de gérer les risques qui menacent son bien-être (Skolbekken, 1995).
Selon Rockhill (2001), cet « individualisme biomédical » refléterait le
système de valeurs propre à la santé publique et à la médecine préventive
américaines, tandis que d’autres y voient plutôt un héritage de la médecine
clinique et des praticiens (qui s’intéressent au patient, non à la population)
(Lomas, 1998 ; Marmot, 2000). Cette conception de la santé publique est
patente dans l’évaluation personnalisée des risques sanitaires (
HRA :
[personal] health risk appraisal ou
assessment). Cette évaluation vise à développer la médecine préventive : le praticien interroge le patient sur son poids,
sa taille, son âge, son hygiène, ses habitudes alimentaires ou encore ses antécédents médicaux, puis introduit ces données dans un modèle statistique dont
les paramètres ont été estimés par des études épidémiologiques, afin d’évaluer
l’espérance de vie du patient, ou sa probabilité de contracter telle ou telle
pathologie dans un avenir plus ou moins proche (
Schoenbach et al.,
1987)
[10]. Cette pratique correspond à une conception de la prévention qui
place l’individu au centre de son dispositif : « La promotion pour la santé,
c’est l’art et la science d’aider les gens à changer leur style de vie pour
atteindre un état de santé optimal. » (
O’Donnell, 1986, p. 4).
Paradigme épidémiologique, boîte noire et objet frontière
Analysant dans le détail le succès du paradigme épidémiologique, Janet K.
Shim (2002) souligne d’abord que ce paradigme, et en particulier son modèle
de causalité multifactorielle, est devenu une « boîte noire » au sens que Bruno
Latour (1995) donne à cette notion. En effet, après avoir été longtemps
débattu, ce modèle est devenu un objet stabilisé. Son usage s’est routinisé
dans de nombreuses disciplines scientifiques, en sociologie comme en
psychologie, en économie, en recherche clinique, en biologie moléculaire ou
en génétique : il n’est plus guère remis en cause, il est même devenu un point
de passage obligé pour les chercheurs qui veulent promouvoir leurs propres
hypothèses. Ainsi, de nombreuses controverses opposent des savants qui
soutiennent tel facteur de risque contre tel autre, chaque camp mobilisant la
même démarche (en l’occurrence la recherche de facteurs de risque avec des
modèles statistiques sur données individuelles), pour tenter de faire avancer
son point de vue, de sorte que, au final, c’est surtout la démarche commune
qui sort renforcée de la controverse. En outre, Shim note que le paradigme
épidémiologique s’est diffusé bien au-delà du seul champ scientifique, et qu’il
est dorénavant présent dans le discours des journalistes, des hommes politiques ou des associations militantes. Par exemple, les profanes qui se réunissent pour dénoncer la présence d’un site industriel dans leur voisinage, auquel
ils imputent un accroissement du risque pour telle ou telle pathologie, s’approprient les concepts de l’épidémiologie pour être capables de traduire les
faits qu’ils recueillent dans le cadre du paradigme dominant, pour montrer
que le site en question constitue un facteur de risque statistiquement significatif, afin de se faire entendre par les médias et les autorités. Ils élaborent
ainsi une sorte « d’épidémiologie populaire » (Brown, 1995,1997)
[11].
Bien sûr, il arrive de temps à autre que des auteurs publient un article qui
entrouvre la boîte noire et interroge son contenu, ce qui permet justement de
mesurer le succès de celle-ci, par l’ampleur du déplacement qu’a connu
l’objet devenu boîte noire. Ainsi, dans un article consacré à la conceptualisation statistique sous-jacente à la recherche de liens de causalité en épidémiologie, Kaufman et Cooper (1999) critiquent la recherche de tels liens en
épidémiologie sociale, mais leurs propos sont tout aussi valables pour la
sociologie quantitative, et plus largement pour toute utilisation du modèle de
causalité multifactorielle qui prétend mesurer l’effet propre de facteurs de
risque en dehors d’un cadre strictement expérimental. Ces auteurs montrent
que les modèles statistiques qui permettent d’estimer un tel effet correspondent idéalement au cas où un facteur d’exposition est introduit pour différencier deux unités d’observation qui sont initialement identiques (par exemple
deux mouches drosophiles issues de la même souche, dont l’une est soumise à
un insecticide), mais que ces modèles deviennent fragiles lorsque l’on prétend
mesurer de même l’influence d’un facteur qui constitue en fait une caractéristique structurant toute l’existence de l’individu observé. Ainsi, pour un
problème de santé donné, peut-on vraiment mesurer l’impact du fait d’être
afro-américain, à niveau d’études, profession et zone de résidence contrôlés,
sachant que l’appartenance à une minorité déforme justement la structure des
opportunités scolaires, professionnelles et résidentielles, donc toute la
trajectoire biographique de l’individu ?
[12].
Pour comprendre le succès du paradigme épidémiologique, Shim emprunte
à Star et Griesemer la notion d’objet frontière. Un tel objet est défini comme
une représentation de la nature qui est à la fois « assez flexible pour s’adapter
aux besoins et aux contraintes propres à chacun de ses utilisateurs, et assez
robuste pour conserver son identité malgré ces utilisations multiples […] Un
objet frontière prend une signification différente d’un monde social à l’autre,
mais sa structure reste suffisamment stable pour qu’il soit toujours reconnaissable et puisse servir de traducteur entre ces mondes » (Star et Griesemer,
1989, p. 393). Ainsi, pour mesurer l’incidence de la présence d’un gène sur
l’occurrence d’un cancer, de la pratique religieuse sur le vote, de la structure
familiale sur la dépression, ou de l’origine ethnique sur la réussite scolaire,
biologistes, politologues, psychologues et sociologues construisent les mêmes
modèles logistiques et estiment les mêmes
odds ratios. Ce faisant, ils se réfèrent à un même paradigme, qui revient à considérer que le cancer, le vote, la
dépression ou la réussite scolaire sont des événements qui, bien que relevant
de domaines très différents, ont en commun d’être le produit d’un faisceau de
multiples facteurs de risque, l’influence de chacun pouvant être estimée
« toutes choses égales par ailleurs ». Le modèle de la causalité multifactorielle s’avère ainsi suffisamment flexible pour s’adapter à de nombreux
domaines de recherche, et suffisamment robuste pour rester reconnaissable à
travers ces usages. De même, certaines des variables utilisées de façon standardisée dans ce modèle conservent ces propriétés. Shim cite en particulier le
cas de la race, très fréquemment utilisée dans les travaux nord-américains
comme marqueur de différences physiologiques, génétiques ou culturelles, ou
encore comme marqueur de la discrimination subie, selon les disciplines
[13].
Prolifération des conduites à risque, prolifération des controverses
Un monde moins dangereux, mais plus risqué
Le succès du paradigme épidémiologique se mesure surtout à la prolifération contemporaine des conduites à risque : nous vivons aujourd’hui dans un
monde de plus en plus risqué, en dépit du fait qu’il soit de plus en plus sûr
(comme l’atteste par exemple l’allongement de l’espérance de vie). En effet,
le nombre de facteurs de risque potentiels pour un problème de santé donné
est incalculable : il croît directement en rapport avec notre capacité à
recueillir et à traiter des informations chiffrées, capacité qui s’est considérablement développée ces dernières années grâce aux progrès de l’informatique.
La « toile des causes » s’est ainsi épaissie au fil des années, la conception
multifactorielle du lien causal engendrant une inflation des facteurs de
risque : on compte aujourd’hui plus de 300 facteurs pour les troubles cardiovasculaires (Ortiz-Moncada et Alvarez-Dardet, 2001), et les facteurs associés
au cancer sont si nombreux qu’ils semblent préfigurer le retour de la très
ancienne « théorie des miasmes » (Vandenbroucke, 1988). Bon nombre de ces
facteurs correspondent à des comportements jugés jusqu’ici anodins. Notre
existence quotidienne s’avère ainsi brutalement peuplée de conduites à risque,
sans que soient toujours fournies des explications convaincantes (Smith et
Ebrahim, 2001). La prolifération des facteurs de risque en général, et des
conduites à risque en particulier, est bien sûr facilitée par le culte du factuel,
puisqu’un résultat statistique suffit à « découvrir » un facteur de risque, sans
qu’il soit nécessaire pour cela d’avoir compris comment ce facteur agit sur la
santé
[14].
Cette aptitude à « découvrir » de nouveaux facteurs de risque est renforcée
par des méthodes d’investigation qui traquent ces facteurs tous azimuts grâce
à la puissance des outils informatiques disponibles (
data dredging). Feinstein
(1988) cite le cas d’une enquête épidémiologique visant à mesurer la relation
entre cancer du pancréas, tabac et alcool : cette mesure s’est avérée décevante, mais en explorant de façon systématique les liens possibles entre ce
cancer et les autres données collectées, les chercheurs ont fini par débusquer
une relation significative avec la consommation de café. Boire du café est
donc devenu une conduite à risque pour le cancer du pancréas
[15]. Cette
prolifération pose des problèmes en termes de prévention, domaine dans
lequel l’abondance d’objectifs nuit. Cette situation n’est pas sans rappeler les
déboires des hygiénistes avant les découvertes de Pasteur, lorsqu’ils pensaient
que les maladies pouvaient être causées « par un peu tout », et s’épuisaient
alors à lutter sur tous les fronts (Latour, 1984)
[16].
La définition des conduites à risque s’inscrit bien dans cette dynamique de
prolifération. En effet, celles-ci ne sont pas listées une fois pour toutes : elles
sont définies comme des conduites qui comportent des « risques objectifs »
pour la santé (
Choquet et al., 1993), ou encore qui « compromettent le
bien-être, la santé et même le cours de la vie » (
Jessor, 1998). Cette définition
met entre parenthèses le sens que nous donnons à nos actes, et privilégie la
position de l’expert : peu importe que l’individu ait ou non le sentiment de
prendre un risque, c’est à l’expert de déterminer « objectivement » si sa
conduite comporte ou non des risques pour son bien-être. Or, dans la mesure
où les facteurs de risque « objectifs » se multiplient, dès que l’un d’eux
correspond à un comportement, ce dernier devient une conduite à risque. En
outre, dans la mesure où la santé et le bien-être sont aujourd’hui définis de
façon de plus en plus extensive, les conduites qui peuvent leur porter atteinte
sont nécessairement plus nombreuses
[17].
Des équations poreuses
La prolifération des facteurs qualifiables de conduites à risque remonte
aussi les fils de la toile. En effet, les conduites qui apparaissent comme liées à
un problème de santé deviennent à leur tour des problèmes qu’il faut traiter
(Skolbekken, 1995), et dont il faut déterminer les facteurs associés (Jessor,
1998) : elles glissent donc d’un terme de l’équation à l’autre. Suite à de tels
glissements, la notion de conduite à risque finit par englober des phénomènes
très hétérogènes, dont certains ne sont même pas des comportements au sens
propre (plutôt des états psychologiques ou des expériences vécues), mais
plutôt des facteurs susceptibles de favoriser l’adoption des « vraies »
conduites à risque. Les études consacrées à la santé des adolescents illustrent
ce raisonnement extensif. Ainsi, outre les usages de drogues, les violences
physiques et verbales, la déscolarisation ou les troubles alimentaires, « la
négligence des règles de sécurité », le « désinvestissement » et la « morosité »
seraient aussi des conduites à risque, puisque « ces symptômes peuvent
induire ou précéder des conduites préjudiciables à la santé » (Choquet et al.,
1993, p. 112). De même, Embersin et Grémy (2000, p. 88) ajoutent à cette
liste la mésestime de soi, puisqu’elle peut s’exprimer par des pratiques
sexuelles à risque (rapport non protégé ou précoce, multipartenariat). Quant à
l’enquête américaine YRBSS, elle porte sur une trentaine de conduites à
risque, par exemple le port d’arme, le non-port du casque à vélo ou de la ceinture en voiture, le manque d’exercice physique (CDC, 2002b), mais inclut
aussi des items qui ne sont initialement que des facteurs associés à ces
conduites : le défaut d’information scolaire sur le sida (pour les rapports
sexuels non protégés), ou les pensées suicidaires (pour les tentatives de
suicide).
Si certains facteurs de risque ont tendance à devenir des conduites à
risque
[18], d’autres variables circulent parfois dans l’équation en sens
inverse : étroitement liées aux conduites à risque, au point que l’on pourrait
considérer qu’elles en sont l’expression directe ou une condition nécessaire,
elles deviennent alors des facteurs censés expliquer ces conduites. Le modèle
multifactoriel devient alors circulaire. Par exemple, « l’attitude favorable à
l’usage de drogue » (
Clayton, 1992), ou la « volonté de ne pas consommer de
drogue dans le futur » (
Höfler et al., 1999) sont redondantes avec la variable
qu’elles sont censées expliquer (l’usage de drogue proprement dit). De même,
concernant les attitudes et les comportements à l’égard du sida, Moatti
et al.
(1993) estiment que les approches quantitatives débouchent souvent sur « des
résultats très largement tautologiques, où les pseudo-facteurs explicatifs ne
sont en réalité qu’une autre forme de déclinaison de la variable dépendante
qu’ils prétendent expliquer » (p. 1512). Plus généralement, de nombreux
travaux prétendent expliquer les conduites à risque par un trait de personnalité : le goût des sensations nouvelles et intenses (
sensation seeking), mesuré
par une échelle psychométrique et introduit comme facteur de risque dans des
modèles statistiques. Les individus en quête de telles sensations seraient prêts
à prendre des risques de multiples manières : sports extrêmes, imprudences
sexuelles ou au volant, usages de drogues licites ou illicites, etc. (
Adlaf et
Smart, 1983;
Zuckerman et Kuhlman, 2000).
Zuckerman (
1979) décompose
le
sensation seeking en quatre dimensions : la soif de sensations, mesurée par
la pratique de sports extrêmes (plongée, alpinisme, ski nautique, etc.) ; la
désinhibition, révélée par le « relâchement moral » (boire de l’alcool, sortir le
soir, avoir des rapports sexuels, etc.) ; la recherche de nouvelles expériences,
se manifestant par la fréquentation d’homosexuels ou le goût des nourritures
inconnues ; enfin l’aversion à l’ennui, repérée par le fait de s’ennuyer chez
soi et de ne pas aimer les tâches monotones
[19]. Cette approche souffre
d’une circularité manifeste : elle explique les conduites à risque par le goût du
risque, qui lui-même n’est pas directement observable, mais inféré à partir de
questions dont plusieurs concernent justement des conduites étiquetées à
risque (sports extrêmes, usage de drogues, rapports sexuels).
Évidemment, certaines caractéristiques du modèle multifactoriel tel qu’il
s’est diffusé en dehors de l’épidémiologie favorisent sans doute ce type de
glissement : la primauté de la prédiction sur la compréhension facilite les
confusions conceptuelles entre les deux termes de l’équation, et de même le
fait de centrer la toile des causes sur l’individu mène à se focaliser sur les
segments les plus proches des conduites qu’il s’agit d’expliquer, en privilégiant les facteurs biologiques, comportementaux ou relatifs aux styles de vie
(Krieger, 1994 ; Shim, 2002), ceux-là même qui peuvent mener à des modèles
circulaires.
De la difficulté à clore les controverses
Pour Bruno Latour (1995), toute science se construit à travers un processus
qui relève du bricolage, et qui produit à la fois des résultats reconnus,
diffusés, et d’autres qui, à l’issue d’une controverse, sont relégués au rang
d’erreurs. Au terme de ce processus, il s’agit d’effacer les traces du bricolage,
de mettre au placard les controverses et les erreurs, si possible de les faire
oublier, afin de ne donner à voir que les énoncés validés. Or ce qui est frappant à la lecture de la littérature savante en santé publique, qui utilise abondamment le paradigme épidémiologique, c’est justement la difficulté
qu’éprouvent les experts à clore les controverses. À la fin des années
quatre-vingt, Mayes
et al. (1988) recensaient ainsi une centaine de controverses dans cette littérature, c’est-à-dire de divergences de résultats entre des
études mesurant la même relation, et leur nombre a certainement augmenté
depuis. Cette difficulté est une conséquence du culte du factuel : lorsque la
validité d’une relation statistique est avant tout jugée à l’aune de sa reproductibilité, cette relation ne « tient » vraiment que tant qu’elle est vérifiée, et
inversement pour qu’un résultat obtenu une seule fois soit définitivement
disqualifié, il faut qu’il ait été invalidé un nombre suffisant de fois pour que
plus aucun chercheur ne gaspille des ressources à tenter de l’obtenir à
nouveau. Chaque nouvelle enquête peut infirmer les précédentes, découvrir
de nouveaux facteurs de risque, ou au contraire ne pas valider ceux déjà mis
au jour. Les résultats sont donc presque toujours précaires, ils ont besoin
d’autres résultats concordants pour « durcir » (de très nombreux articles
s’achèvent d’ailleurs par la phrase devenue rituelle : «
Further research is
needed. »). C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les utilisateurs
du paradigme épidémiologique réitèrent souvent des études déjà réalisées,
afin de vérifier à nouveau des résultats pourtant bien établis
[20].
Les travaux de Latour permettent de mettre en perspective cette difficulté à
« durcir » les faits. Dans La science en action (1995), il met en scène un sceptique qui s’introduit dans un laboratoire pour éprouver la « dureté » d’un fait
scientifique : lorsque le chercheur injecte de l’endorphine, issue d’un extrait
d’hypothalamus, dans une section d’intestin de cochon d’Inde, celle-ci se
contracte. Cette expérience peut être répétée sans encombre, y compris dans
un autre laboratoire disposant du même équipement, pour un extrait et un
cobaye sacrifié quelconques. De même, en santé publique, les experts ont
parfois des prétentions nomothétiques : ils cherchent à établir des résultats
généralisables à grande échelle, pour orienter des politiques de prévention au
même niveau. Or leurs résultats dépendent souvent du lieu et de l’époque qui
ont présidé au recueil des données (Hayes, 1992). Ainsi, d’une enquête à
l’autre, la contraception orale apparaît comme un facteur de risque pour le
sida (pour des prostituées kenyanes), puis au contraire comme un facteur de
protection pour le même mal (parmi les femmes italiennes) (Davey Smith et
al., 1992). Dès lors, contrairement au chercheur de Latour qui peut se poser
en porte-parole de l’endorphine et de la section d’intestin de cochon d’Inde en
général, pour dire avec autorité ce que fait comme ce que ne fait pas la
première au second, un expert en santé publique qui tente de durcir ou de
disqualifier une relation entre un facteur et une conduite à risque éprouve
souvent bien des difficultés à « représenter » autre chose que le seul échantillon qu’il a exploité (il ne peut pas parler en même temps pour les
prostituées kenyanes et les femmes italiennes).
Cette difficulté à clore les controverses contribue au morcellement et à la
précarisation du savoir scientifique, et elle illustre en cela le désenchantement
contemporain de la science (Beck, 1992). Elle participe bien sûr activement à
la prolifération des conduites à risque dans la littérature savante, puisqu’elle
n’interdit pas que soient « découverts » de nouveaux facteurs de risque ou de
nouvelles conduites à risque, tout en empêchant leur (in)validation définitive.
Le déterminisme biologique des conduites à risque
De la métaphore à la catachrèse : facteurs sociaux, « embodiement » et
contagion
Dans le vaste champ de la littérature scientifique consacrée aux conduites à
risque, l’individualisme biomédical et la
risk factor epidemiology n’échappent
pas aux critiques et aux controverses. Leurs adversaires prônent la prise en
compte de facteurs sociaux et une coopération accrue entre sciences médicales et sociales (Susser, 1998), tandis que le camp opposé estime au contraire
que la santé publique nécessite d’abord une formation biomédicale, et qu’il
est périlleux de s’aventurer sur le terrain des sciences sociales
[21]. D’autres
mettent plutôt en cause les travaux de leurs collègues qui selon eux simplifieraient à outrance les variables sociales, en les traitant comme des variables
biologiques, par exemple lorsque l’ethnie, la religion ou la classe sociale sont
utilisées pour expliquer les conduites à risque associées aux maladies coronariennes (Mc Queen et Siegrist, 1982).
Toutefois, les travaux qui s’appuient sur la dimension sociale des
conduites à risque restent généralement fidèles au paradigme épidémiologique, et ce faisant ont tendance à « biologiser » le social, en le réduisant à
des caractéristiques individuelles (Shim, 2002), éventuellement acquises par
un processus contagieux. Cette tendance à « biologiser » le social est illustrée
par le succès que connaît en santé publique la notion d’habitus (définie par
Pierre Bourdieu comme un système de dispositions acquises durables,
incluant des structures mentales, des principes axiologiques et des modes de
comportement), pour rendre compte de l’absentéisme professionnel (
Virtanen
et al., 2000), des usages d’alcool, de tabac (
Cockerham, 2000) ou de drogues
illicites (
Ferrence, 2001), ou encore des comportements relatifs à la santé en
général (
Lindbladh et al., 1996). Le succès de cette notion réside peut-être
dans le processus d’intériorisation des contraintes extérieures que décrit
Bourdieu : l’habitus s’inscrit dans des automatismes corporels, il est en
quelque sorte « appris par corps », de sorte que « les jambes, les bras sont
pleins d’impératifs engourdis… » (Bourdieu, 1980, p. 123, p. 117). Ces
images corporelles semblent prises au pied de la lettre, elles trouvent un écho
littéral dans les travaux de santé publique qui postulent une « biologisation »
du social, non plus figurée mais bien réelle, la métaphore devenant ainsi
catachrèse, sous le terme de «
embodiement »
[22] : les inégalités sanitaires et
sociales seraient ainsi incorporées au sens propre du terme dans notre patrimoine biologique, ce qui permettrait leur reproduction (
Krieger, 1999b,
2000;
Najman et Smith, 2000).
Cette « biologisation » du social est aussi illustrée par le recours à la métaphore de la contagion : les conduites à risque seraient en quelque sorte contagieuses, se répandant tel un virus. Cet usage de la notion de contagion est
pour une part métaphorique. Ainsi, lorsque
Kaufman et Cooper (
1999) considèrent que les facteurs sociaux sont contagieux (par exemple l’éducation se
transmet des parents aux enfants), c’est pour suggérer que les modèles statistiques devraient envisager le fait que les observations ne sont pas forcément
indépendantes entre elles, en s’inspirant des techniques mises au point pour
l’étude des « vraies » épidémies. La métaphore est plus évidente encore
lorsque
Montagne (
1990) prétend faire l’épidémiologie sociale du trafic de
drogue, c’est-à-dire étudier les facteurs associés à la circulation internationale
des produits, assimilés à une maladie se propageant à l’échelle de la planète.
Toutefois, dans le champ de la santé publique, qui inclut les phénomènes
contagieux au sens propre, cette métaphore est périlleuse, car il devient difficile de discerner la figure de style du jugement factuel, la métaphore de la
catachrèse. Il existe d’ailleurs en épidémiologie une notion intitulée « épidémie
comportementale » (
behavioral epidemic)
[23], qui renvoie à des comportements (usages de drogue, paniques collectives, phénomènes de mode, etc.)
qui se diffusent dans une population non par l’intermédiaire d’un agent pathogène, mais par imitation d’un individu par un autre, ou par conformité au
groupe
[24]. Ainsi, les usages de tabac (
Einstein et Epstein, 1980), d’héroïne
(
Hugues et Crawford, 1972) ou de cocaïne (
Hamid, 1992) sont souvent
présentés comme contagieux, résultats d’un processus de diffusion, en référence à la théorie de l’imitation de Gabriel Tarde (
Ferrence, 2001). Il en va
parfois de même pour le suicide (
Mercy et al., 2001).
Or considérer qu’un comportement est contagieux n’est pas neutre du point
de vue de la conception que l’on se fait de l’individu et de son libre-arbitre :
cela revient à opter pour l’agent passif, jouet de forces qui le dépassent,
victime d’une sorte de virus et agi par son mal, plutôt que pour l’acteur, qui
tire partie des opportunités et se soumet aux contraintes, mais ne cesse pas
d’agir (Valleur, 1994 ; Peretti-Watel, 2001). Ce parti pris qui « biologise » les
conduites à risque peut donc plus facilement légitimer une politique de santé
coercitive : si l’individu est contagieux et incapable de se maîtriser, la puissance publique est alors légitime à intervenir, y compris contre le gré de l’individu, pour entraver la propagation de son mal.
« Biologisation » et durcissement des faits
La « biologisation » des conduites à risque manifeste aussi sans doute une
tentative de résorber les controverses et de « durcir » les faits scientifiques,
tâches difficiles dans la littérature savante consacrée à ces conduites. Revenons à l’exemple emprunté à La science en action. Le chercheur mis en scène
par Latour a sans doute commencé par injecter des extraits d’hypothalamus à
des cochons d’Inde vivants. Les résultats ont pu s’avérer décevants, car très
instables d’un essai à l’autre, pour de multiples raisons : extraits de qualité
inégale, contenant plus ou moins d’endorphine, réaction du cobaye variable
selon son dernier repas, selon le stress provoqué par l’injection, etc. En standardisant la préparation de l’endorphine et en remplaçant le cochon d’Inde
entier par une section d’intestin, le chercheur complique l’expérience, mais en
même temps la simplifie. En effet, il se débarrasse d’une foule de facteurs
indésirables pour mieux contrôler le déroulement de l’expérience, accroissant
ainsi ses chances de reproduire les mêmes résultats et de les rendre reproductibles pour d’autres chercheurs, donc de les durcir. De même, la « biologisation » des conduites à risque, par exemple la focalisation sur l’influence des
gènes ou sur les réactions neurochimiques, peut être interprétée comme une
tentative de durcir les résultats qui relient entre eux conduites à risque et
facteurs de risque associés.
La thèse de l’escalade permet d’illustrer cette hypothèse. Fumer du
cannabis conduit-il à prendre par la suite des produits plus dangereux ? Autrement dit, l’usage de cannabis constitue-t-il un facteur de risque pour des
conduites jugées plus risquées ? C’est une question débattue sans relâche
depuis plusieurs décennies
[25]. Les enquêtes épidémiologiques actuelles
n’apportent pas de réponse ferme et définitive à ce débat. Par exemple, à
partir de données néo-zélandaises,
Fergusson et Horwood (
2000) observent
que le lien statistique entre usages de cannabis et d’autres drogues illicites
reste significatif une fois contrôlés les facteurs relatifs à l’environnement
familial et au style de vie. Ils concluent prudemment en estimant que leurs
résultats vont dans le sens de la thèse de l’escalade, mais que le lien établi
n’est pas forcément causal, puisqu’il pourrait médiatiser l’effet d’autres
facteurs omis dans leur enquête. Cet article a fait l’objet d’un commentaire
critique mais courtois (
Lenton, 2001), qui, en s’appuyant sur une étude néerlandaise, prétend que le lien observé ne serait pas causal, traduisant plutôt un
effet du contexte législatif : là où le cannabis n’est pas prohibé, et là où il est
cultivé par les particuliers, les usagers n’auraient pas besoin de fréquenter des
revendeurs qui les exposent aux autres produits, ce qui expliquerait les différences observées entre Nouvelle-Zélande et Pays-Bas. Dans leur réponse,
Fergusson et Horwood défendent leurs résultats, font des concessions, et
concluent sur la nécessité de réaliser d’autres enquêtes : bref, «
further
research is needed », et la controverse n’est pas près d’être close.
Pour durcir la thèse de l’escalade, il est néanmoins possible de contourner
le style de vie, l’environnement familial, le contexte national, ainsi que bien
d’autres facteurs, en se ramenant à une expérience qui « biologise » le
problème. Remplaçons les enquêtés humains par des rats de laboratoire, au
besoin génétiquement modifiés : tous issus de la même lignée, ces cobayes
sont presque identiques, ils n’ont pas d’histoire, ils ne s’inscrivent pas dans
un contexte social ou culturel. Il n’est même pas nécessaire de leur administrer du cannabis, dont l’effet pourrait dépendre du dosage, ou encore des
capacités respiratoires du rat. D’un point de vue neurochimique, le cannabis
agit sur les récepteurs CB1, et l’héroïne sur les récepteurs opioïdes µ1. Pour
mimer l’effet d’un produit, on injecte donc au rat une molécule « agoniste »,
qui active le récepteur approprié. Inversement, pour simuler le « manque » de
cannabis ou d’héroïne, on administre au rat une molécule « antagoniste », qui
bloque le récepteur visé. Costentin (2002) résume quelques résultats de ces
expériences : d’abord le cannabis agit comme l’héroïne sur les récepteurs µ1;
ensuite, chez un rat rendu dépendant au cannabis par administrations répétées
d’un agoniste CB1, l’antagoniste des récepteurs opioïdes (qui simule un
manque d’héroïne) provoque un syndrome de sevrage ; enfin, un rat soumis à
une administration semi-chronique d’un agoniste CB1 (mimant l’usage régulier de cannabis) supporte mieux l’héroïne. Pour ce pharmacologue, ces expériences donnent « une base mécaniste au constat que la plupart des
héroïnomanes ont préalablement abusé du cannabis ». Selon une métaphore
empruntée à la teinturerie, le cannabis « mordancerait la fibre sur laquelle
l’héroïne se fixerait avec une plus grande facilité » (Costentin, 2002, p. 51).
Peut-on passer ainsi du rat, qui subit en laboratoire des injections simulant
l’effet ou le manque d’une substance, à des êtres humains qui prennent ou non
la décision de se procurer un produit pour l’essayer, et parfois continuent à en
prendre ? Ce détour par le laboratoire ne laisse guère de place à l’hypothèse
d’un consommateur opérant des choix selon les effets recherchés et ses
contraintes. D’ailleurs, la métaphore teinturière réifie l’usager, réduit à une
fibre imprégnée d’un produit. Toutefois, il est important de voir qu’en
opérant un tel détour, il est possible de généraliser les résultats et d’assurer
leur reproductibilité. Rendus mobiles et immuables, selon les mots de Latour,
ces résultats peuvent durcir et servir à clore une controverse. En effet, si les
enquêtes épidémiologiques auprès des usagers doivent prendre en compte de
multiples facteurs et restent dépendantes du contexte de collecte des données,
en revanche les expériences menées sur une souche de rats de laboratoire
n’ont pas à se préoccuper d’autant de paramètres, et peuvent être répétées
n’importe où : une molécule de synthèse agoniste ou antagoniste agit sur les
récepteurs CB1 et µ1 de la même façon en Nouvelle-Zélande et aux Pays-Bas,
quels que soient la législation, la psychologie du rat ou ses rapports avec ses
géniteurs et ses congénères. Bref, paradoxalement, pour tenter de démontrer
la thèse de l’escalade chez l’homme, le plus court chemin passerait par le rat.
La programmation génétique des conduites à risque
Ces dernières années, les progrès spectaculaires de la génétique ont attiré
l’attention des experts en santé publique en général (Smith et Ebrahim, 2001),
et de ceux étudiant les conduites à risque en particulier. Cette piste de
recherche « biologise » ces conduites en rabattant leur explication sur le patrimoine génétique des individus qui les commettent. Au-delà d’un effet de
mode, il est possible d’interpréter ce recours comme une autre façon de durcir
les faits et de clore les controverses dans le domaine des conduites à risque :
héréditaires, définitifs et présents dans chacun de nos brins d’ADN, insensibles aux contextes culturels, sociaux et législatifs, qu’ils pourraient au
contraire contribuer à façonner, les gènes sont de bons candidats pour
produire des résultats susceptibles de durcir rapidement. D’ailleurs, dans le
cas de la théorie de l’escalade précédemment évoquée, les derniers rebondissements de la controverse illustrent ce possible recours. Morral et al. (2002)
montrent qu’en fait les modèles statistiques existants ne permettent pas de
démontrer ou d’invalider cette théorie, ce qui suscite plusieurs commentaires
qui font suite à l’article. Pour trancher la question, l’un d’eux suggère de s’en
remettre aux expériences menées en laboratoire sur des animaux, ainsi qu’aux
travaux qui établissent l’influence de facteurs génétiques à partir d’échantillons de jumeaux (Lynskey, 2002).
Des études statistiques, en général menées sur de tels échantillons,
concluent ainsi à la prééminence des facteurs génétiques dans la genèse des
conduites criminelles (
Rowe, 1986;
Brennan et Mednick, 1993), du tabagisme (
Cheng et al., 2000), ou des usages d’autres drogues (
Maes et al.,
1999).
Zuckerman et Kuhlman (
2000) reconnaissent que le lien entre gènes et
conduites à risque reste spéculatif, tant qu’il n’est pas permis de manipuler la
neurochimie de cobayes humains, mais estiment néanmoins que le goût du
risque s’expliquerait à 60 % par le patrimoine génétique. Faisant la synthèse
de l’état de l’art en psychobiologie de la personnalité, ils soulignent la relation entre le goût des sensations fortes et certaines caractéristiques neurochimiques héréditaires
[26]. Pourquoi le goût du risque serait-il inscrit dans nos
gènes ? L’hypothèse avancée n’est pas sans rappeler les thèses de Konrad
Lorenz. Ce goût aurait été nécessaire au mode de vie des premiers humains,
en particulier pour la chasse ; mais aujourd’hui, l’usage de drogue, les imprudences au volant ou le parachutisme en seraient des expressions « non adaptatives », témoignant de ce que l’évolution de nos gènes est plus lente que celle
de nos modes de vie. Ainsi, les adeptes des sports extrêmes, qui se vivent
comme les entrepreneurs de leur propre existence et sont en quête d’une affirmation de soi (Lyng, 1990), ne seraient en fait que les jouets d’un atavisme
vieux de plusieurs centaines de milliers d’années.
Ces travaux qui relient conduites à risque et facteurs génétiques portent
l’empreinte du paradigme épidémiologique. L’étude consacrée par Miles et
al. (2001) aux conduites à risque d’un échantillon de jumeaux adolescents est
à ce titre très révélatrice. Ces jumeaux sont interrogés sur diverses conduites :
avoir des rapports sexuels sans contraceptif et multipartenariat, rouler en
voiture sans ceinture ou à vélo sans casque, faire de la moto, fumer du
cannabis, enfin aimer prendre des risques ou relever des défis dangereux. La
variance statistique des réponses est ensuite répartie en trois parts : une pour
les homozygotes (les « vrais » jumeaux, qui partagent les mêmes gènes), une
pour les dizygotes (les « faux » jumeaux), enfin une part résiduelle. La
première part traduirait le déterminisme génétique, la seconde est censée
mesurer l’influence du milieu familial (les faux jumeaux sont élevés dans la
même famille), tandis que la troisième est interprétée en termes d’influence
de l’environnement extra-familial. Par exemple, pour le goût des défis dangereux, les gènes pèseraient pour 47 %, contre 17 % pour le milieu familial et
35 % pour l’environnement extra-familial.
Ce type de travail appelle plusieurs remarques
[27]. D’abord, il illustre le
principe de la
black box epidemiology. Il fait le tri entre trois facteurs de
risque en leur imputant des parts de variance, mais en procédant à l’aveugle,
puisque l’ADN des jumeaux n’est pas analysé, de même qu’aucune question
n’est posée sur leurs environnements familial ou extra-familial : ces trois
facteurs sont autant de boîtes noires. De plus, l’analyse reste exclusivement
centrée sur l’individu, alors même que les facteurs envisagés renvoient à
d’autres niveaux de réalité, soit infra- soit supra-individuels. Ensuite, cette
démarche vise à reproduire dans la vie réelle les conditions d’une étude expérimentale : les jumeaux sont comme deux solutions reposant dans des éprouvettes posées côte à côte et soumises à diverses expositions. Or deux jumeaux
interagissent, ils ne construisent par leur identité indépendamment l’un de
l’autre. D’ailleurs, si le facteur génétique domine pour « expliquer » le goût
des défis dangereux, c’est peut-être justement parce que les vrais jumeaux se
lancent de tels défis pour éprouver leur différence. Plus généralement, la
gémellité est une construction sociale, elle suscite des stéréotypes et des
attentes spécifiques qui structurent l’identité sociale des jumeaux (Stewart,
2000). Enfin, ce type d’analyse exclut
a priori toute interprétation compréhensive, susceptible de laisser une place à un acteur individuel qui ferait des
choix : l’influence des décisions individuelles n’est même pas rejetée dans la
part résiduelle de la variance, d’emblée annexée à l’environnement
extra-familial. L’individu se livrant à des prises de risque serait donc tout
entier déterminé, de l’intérieur par ses gènes et de l’extérieur par son
environnement.
Si la génétique des comportements ne semble guère compatible avec la
prise en compte de la rationalité des acteurs individuels, en outre elle porte en
germe des interprétations discriminatoires pour certaines populations, puisqu’elle « biologise » les écarts observés, dont elle situe la source dans l’hérédité
des individus, omettant le contexte social dans lequel ils vivent. C’est ce
qu’illustrent certains usages des notions de race ou d’ethnie. La santé
publique s’est en effet longtemps contentée d’une interprétation biologique de
la notion de race, au lieu de la considérer comme une construction sociale
(Muntaner, 1999). L’ethnie a de même souvent été réduite à une version édulcorée de la race, au service d’interprétations ethnocentriques considérant les
maladies ou les conduites à risque sur-représentées dans des minorités ethniques comme le signe d’une infériorité génétique (Senior et Bhopal, 1994).
Ainsi les Afro-Américains ont-ils longtemps été considérés comme des êtres
inférieurs par la santé publique américaine, notamment au regard de leurs
fortes prévalences pour le tabagisme ou les pratiques sexuelles à risque : or
pour comprendre ces prévalences il ne faut pas se cantonner à une interprétation génétique, mais examiner aussi les inégalités d’accès aux systèmes
éducatif et sanitaire, sans oublier le rôle du racisme (King, 1997)
[28].
Le succès contemporain des conduites à risque en tant que catégorie d’analyse, notamment en santé publique, empêche que l’on dresse une liste exhaustive et définitive des conduites définies comme telles, puisque cette catégorie
se distingue justement par sa capacité à croître sans cesse. Cette prolifération
des conduites à risque peut être reliée au déploiement du paradigme épidémiologique en dehors du champ biomédical, déploiement facilité par la plasticité et la robustesse de ce paradigme. En effet, un nombre croissant de travaux
scientifiques, issus de disciplines très variées qui ont en commun de s’intéresser aux comportements humains, accordent aujourd’hui la primauté à la
prévision sur la compréhension et utilisent massivement le modèle de causalité multifactorielle centré sur l’individu, contribuant ainsi à diffuser la
démarche et les outils façonnés depuis près de deux siècles par les épidémiologistes pour l’étude et la prévention des maladies infectieuses puis des maladies chroniques. Ce recours pose des problèmes méthodologiques, il suscite
des controverses scientifiques difficiles à clore, peut s’avérer contre-productif
du point de vue de la prévention, tout en nourrissant certaines formes de
discrimination.
Les épidémiologistes sont les premiers à dénoncer avec virulence ces
(més)usages de leurs outils, et d’ailleurs la plupart des arguments énoncés ici
ne font que reprendre et synthétiser les critiques formulées dans les revues
d’épidémiologie. D’un point de vue sociologique, les travaux consacrés aux
conduites à risque ont l’inconvénient de faire disparaître la dimension proprement sociale des comportements humains, en « biologisant » le genre, l’ethnie
ou encore la classe sociale, et en assimilant le jeu des interactions interindividuelles et de la construction collective des normes à la propagation d’un mal
contagieux. En outre, cette « biologisation » est redoublée par les plus récents
de ces travaux, lesquels tentent de durcir les faits et clore les controverses en
privilégiant des pistes de recherche qui broient l’acteur individuel, son
histoire, sa culture et ses valeurs, entre les mâchoires de la pharmacologie
comportementale et du patrimoine génétique.
Enfin, si l’épidémiologie a permis de faire reculer le choléra et le scorbut
« à l’aveugle », en faisant fermer des pompes et distribuer des agrumes, dans
l’attente de la découverte des agents pathogènes responsables de ces maux,
l’application d’une démarche similaire aux conduites à risque suscite
plusieurs réserves. Est-il souhaitable et possible de prévenir toutes les
conduites étiquetées aujourd’hui « à risque », dans l’attente de la découverte,
voire du traitement, des gènes « responsables » de ces conduites ? Cette perspective ne devrait-elle pas plutôt nous inquiéter ? Sous bien des aspects, la
construction contemporaine des conduites à risque renoue avec les ambitions
hygiénistes du XIXe siècle, qui réunissaient médecins et sociologues dans un
projet à la fois sanitaire et social (Murard et Zylberman, 1985). Des deux
côtés de l’Atlantique, il s’agissait déjà de s’appuyer sur des chiffres pour dire
le vrai et le juste, pour énoncer des faits et des normes, afin de promouvoir
une « hygiénisation des manières d’être et de penser ».
Sont présentés ici les résultats d’une recherche réalisée sur le site internet
Medline, qui recense les publications archivées par la Bibliothèque nationale
de médecine américaine (date de la recherche : 27 mai 2003, adresse :
http : /// www. infotrieve. com/ newmedline/ adv_search. asp),avec l’expressionclé risk factor (dans le titre ou le résumé des articles sondés) pour chaque
année de 1970 à 2000. Pour chaque année, le nombre d’articles recensés est
divisé par le nombre total de publications enregistrées par Medline cette
année-là (ce dénominateur a été multiplié par 2,5 sur l’ensemble de la
période, de 211 636 références en 1970 à 500 052 en 2000) puis multiplié par
1 000. Le graphique obtenu illustre la croissance quasi-exponentielle de la
proportion d’articles se référant à la risk factor epidemiology.
Le tableau reproduit ci-dessous est extrait d’une campagne médiatique
menée par la firme Philip Morris en 1996. À l’époque, les médias diffusaient
des informations alarmantes sur les cancers dus au tabagisme passif. Philip
Morris a contre-attaqué en exhibant les résultats d’enquêtes épidémiologiques
très sérieuses, qui montrent que si le tabagisme passif est effectivement un
facteur de risque pour certains cancers, c’est aussi le cas de nombreuses
conduites auxquelles nous nous livrons quotidiennement : manger de la
viande ou des biscuits, boire du lait entier ou l’eau du robinet, cuisiner à
l’huile de colza ou poivrer ses aliments, etc. La profusion des conduites à
risque s’avère ici « retournée » afin de contrer les messages de prévention du
tabagisme.
Activités quotidiennes Risque Effet rapporté Référence des études
relatif * sur la santé scientifiques
Alimentation la plus riche en graisses 6.14 Cancer du poumon Journal of the national
saturées cancer institute
Alimentation non végétarienne 3.08 Maladie cardio-vasculaire American journal of
clinical nutrition
Utilisation fréquente d’huile de colza 2.80 Cancer du poumon International journal of
pour cuisiner cancer
Consommation quotidienne de 1 ou 1.62 Cancer du poumon International journal of
2 verres de lait entier cancer
Consommation d’un biscuit par jour 1.49 Maladie cardio-vasculaire The lancet
Consommation d’eau traitée au chlore 1.38 Cancer du rectum American journal of
public health
Consommation fréquente de poivre 1.30 Mortalité American journal of
epidemiology
Exposition à la fumée de tabac dans 1.19 Cancer du poumon US Environmental Agency
l’air ambiant
Alimentation riche en légumes 0.37 Cancer du poumon International journal of
epidemiology
Alimentation riche en fruits 0.31 Cancer du poumon American journal of
epidemiology
* Le risque relatif mesure l’incidence qu’a la consommation d’un produit (ou l’exposition à celui-ci) sur
l’augmentation ou la réduction d’un risque.
La caricature reproduite ci-après est parue dans la revue International
journal of epidemiology (Smith et Ebrahim, 2001, p. 5). Selon les auteurs, elle
illustre le scepticisme croissant du grand public à l’égard d’enquêtes épidémiologiques qui se multiplient et désignent comme dangereux pour la santé
un nombre croissant d’aspects de nos existences quotidiennes jugés jusqu’ici
anodins.
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