2004
Revue française de sociologie
Les livres
Delzescaux (Sa bine). – Norbert
El ias : une sociologie des
processus. Préface de Pierre Ansart.
Paris, L’Harmattan (Logiques sociales.
Sociologie de la connaissance), 2001,
319 p., 25,90 €.
Depuis environ dix ans, la sociologie
de Norbert Elias fait l’objet en France
d’un véritable engouement. Parmi les
écrits, désormais nombreux, consacrés au
sociologue allemand, l’ouvrage de Sabine
Delzescaux – issu d’une thèse de
doctorat, et qui sera suivi d’un second
volume sur la théorie de la civilisation –
apporte une contribution originale : il
s’agit, après les travaux de Chartier
(1985), Heinich (1997), Garrigou et
Lacroix (1997) et les deux numéros
spéciaux des
Cahiers internationaux de
sociologie (1995) et de la revue
Tumultes
(1997)
[1], de la première étude en français abordant de façon approfondie le
cadre épistémologique général de la
sociologie d’Elias. Ce souci d’exhaustivité conduit Delzescaux à utiliser des
inédits non encore traduits en français,
notamment
The symbol theory (1989), et
à s’appuyer sur les archives et correspondances du sociologue allemand.
Le premier intérêt de l’ouvrage
concerne la biographie d’Elias. On sait
qu’Elias est resté très discret sur sa vie en
dehors des informations qu’il a bien voulu
livrer dans Norbert Elias par lui-même
(trad. fr. 1991). On ne trouvera aucune
révélation dans le livre de Delzescaux,
mais les anecdotes et précisions apportées complètent utilement le portrait du
sociologue. Par exemple, dès 1922, Elias
prit ses distances avec la philosophie à
l’occasion d’un très vif conflit avec son
directeur de thèse, le néo-kantien
Königswald, au sujet des formes a priori
de la connaissance : première expression
du rejet d’une métaphysique anhistorique
de l’individu, baptisée plus tard « homo
clausus ». C ette brouille durable en
annonçait bien d’autres : l’auteur insiste
à plusieurs reprises sur les relations
difficiles d’Elias avec ses collègues
universitaires, y compris ses proches
collaborateurs, accusés de déformer ou
de critiquer sa pensée. Cette attitude
d’isolement renforcera son sentiment de
marginalisation. La peur d’être incompris explique aussi son style d’écriture,
volontiers redondant, expression d’une
constante « obsession didactique ».
Delzescaux consacre quelques belles
pages (pp. 169-179) à la correspondance
dans les années quarante et cinquante avec
le psychanalyste Foulkes à propos de la
psychothérapie analytique de groupe
développée par ce dernier. Les discussions relatives à la psychanalyse et à
l’idée d’interdépendance alimentèrent le
projet d’une sociologie relationnelle (dite
aussi « sociologie des processus »)
aspirant à dépasser le dualisme
individu/société.
Delzescaux souligne l’importance de
l’analyse du rapport nature/culture qui
soutient tout l’édifice éliasien. Dans une
réflexion relevant de l’anthropologie
philosophique, exposée à la fin de sa vie
dans The symbol theory (1989), mais sans
doute élaborée beaucoup plus tôt, Elias
s’intéresse aux rapports entre nature et
culture, « niveau d’intégration biologique »
et « niveau d’intégration sociale ». Ces
deux niveaux d’intégration sont interdépendants (l’homme est biologiquement
capable de modifier son mode de vie
social) et s’inscrivent dans un ordre de
succession : ce pouvoir proprement
humain d’agir sur son mode de vie social
est le résultat d’une évolution ; après
s’être dégagé des automatismes innés liés
à la condition animale, l’homme a accédé
à un niveau d’intégration spécifiquement
social, fait de toute une gamme d’apprentissages, certes incontournables mais aussi
malléables en fonction des configurations
sociales dans lesquelles s’insère l’individu. L’accès au niveau d’intégration
sociale est donc aussi accès à l’historicité.
Cette volonté d’échapper à la polarité
nature/culture a deux conséquences qui
fondent l’unité de sa sociologie. La
première concerne la réhabilitation du
concept d’évolution. Allant résolument à
contre-courant, Elias ambitionne de construire une théorie de l’évolution sociale,
elle-même conçue comme un élément de
la « grande évolution » (p. 122) qui caractérise selon lui les transformations de la
nature. Toutefois, ce qu’il entend par là se
distingue tant de l’évolutionnisme téléologique du XIXe siècle que de l’idée,
devenue banale, d’un changement social
non spécifique. Elias fait très vite un
constat décisif : les transformations à long
terme des structures psychiques et des
structures sociales vont dans « une seule
et même direction », une autocontrainte et
une différenciation croissantes. Mais
simultanément, ce processus complexe dit
« procès de civilisation », qui touche
autant l’individu que la société, est un
processus aveugle, non planifié, une sorte
d’effet émergent de l’interdépendance
sociale. Pour Elias, les changements
so ciau x s ont don c « his toriq ue me nt
orientés » bien que réversibles dans une
certaine mesure et leur étude suppose une
dém arche synoptique et synthétique
propre à dégager les phénomènes d’interpénétration entre des niveaux du réel
(individu/société, nature/culture) que la
pensée analytique tend à dissocier.
L’autre conséquence se traduit par le
refus d’opposer individu et société s’agissant de la régulation des pulsions. Ici le
sociologue s’oppose à l’idée freudienne
d’une essence répressive et névrotique de
toute civilisation. Le désaccord de fond
porte sur les rapports nature/culture et
individu/société, conçus comme une
polarité nécessairement conflictuelle
chez Freud et au contraire comme un
processus d’implication mutuelle chez
Elias. Pour ce dernier, la régulation des
pulsions est immanente à l’homme parce
qu’elle est le produit nécessaire de l’interdépendance sociale et que la société
n’a pas de commencement. C’est la
raison pour laquelle Elias préfère le
terme « régulation » des pulsions à celui
de « refoulem en t » qui connote une
vision dualiste et tragique. Compte tenu
du niveau d’intégration sociale qui caractérise la vie humaine, l’homme est naturellement capable de développer des
formes d’autorégulation, historiquement
changeantes et débouchant sur la modification des habitus. Ainsi les instances de
la personnalité ne doivent pas être considérées comme des réalités anhistoriques,
autre point d’achoppement avec Freud.
Le rapport d’Elias à Freud est donc
complexe : fait d’emprunt et d’inspiration (« Sans ce que Freud a réalisé, je
n’aurais pas pu réaliser mon travail »,
déclare Elias, cité p. 180) mais aussi de
distanciation critique sur la base d’un
raisonnement relationnel récusant tout
dualisme.
Dans la même optique, Elias renouvelle l’étude du pouvoir et de la domination en les rattachant à la notion de réciprocité. Toute situation sociale peut être
décrite comme une « configuration »
d’interdépendances fonctionnelles entre
individus et/ou groupes. L’analyse du
pouvoir en découle : il y a domination
d’un individu ou d’un groupe lorsque la
balance des interdépendances penche
d’un côté ou de l’autre. Le pouvoir est
une propriété de la relation, non un
attribut personnel. Cela signifie qu’il
n’est pas un rapport unilatéral, mais un
lien réciproque fondé sur un équilibre des
forces toujours dynamique et parfois
instable. Ces déplacements dans l’équilibre des forces sont eux-mêmes fonction
des luttes concurrentielles qui marquent
l’histoire des sociétés. Pour Elias, le tissu
social est fait de tensions et de conflits
qui doivent s’interpréter comme des
rapports de concurrence dont l’enjeu est
la « chance » d’accéder aux biens rares,
économiques mais aussi symboliques
(considération, prestige, style de vie).
Delzescaux distingue chez Elias deux
types de concurrence : la « concurrence
libre » lorsque les chances ne sont pas
monopolisées ; la « concurrence réglementée » lorsque ces mêmes chances font
l’objet d’un monopole organisé. Tout
monopole social résulte d’un processus
éliminatoire à partir d’une concurrence
libre entre de nombreux compétiteurs. La
formation de l’État, du monopole
étatique de la contrainte physique et de
l’impôt, en fournit une parfaite illustration. Toutefois, il ne faut pas perdre de
vue que la concurrence est un équilibre
de forces, un rapport d’interdépendance.
Elle est donc à la fois rivalité et partenariat : les concurrents dépendent aussi les
uns des autres. Deux métaphores expriment cette ambivalence, manifeste ou
laten te, des r elation s hu ma ines : le
« jeu » (insistant sur l’aspect concurrentiel) et la « danse » (soulignant davantage
la dépendance mutuelle, voire l’interpénétration des intérêts et des actes).
Cette conception relationnelle de la
domination peut être rapprochée de celle
de Weber, Elias réutilisant d’ailleurs le
terme wébérien de chance. Mais, elle s’en
détache à travers le souci de débarrasser
cette notion de toute « composante volontaire » (p. 254) encore présente chez
Weber à travers la définition de la domination comme « la chance de trouver une
personne prête à obéir ». En revanche, il
est une autre influence, massive, sur
laquelle curieusement l’auteur n’insiste
pas : c’est celle de Darwin qui concerne à
la fois les concepts d’évolution et de
con curr ence. L a ré hab ilitation d’u n
évolutionnisme non finaliste évoque
l’idée darwinienne d’une évolution « sans
projet », fruit d’échanges et d’interférences entre les vivants et leur environnement. L’évolution historique n’est pas
considérée comme une loi métaphysique
prédictible, régie par des causes générales inscrites dans la nature de l’homme,
mais plutôt comme une suite d’actes relativement aléatoires et interdépendants
qui, en s’agrégeant, créent une dynamique propre. Quant à la notion de
concurrence, elle prend volontiers la
forme d’une « lutte pour la survie », sorte
de nécessité organique de l’adaptation à
la vie collective, et s’apparente alors en
partie à une réinterprétation darwinienne
du thème marxien de la lutte des classes.
D’une façon générale, l’orientation
nettement anti-dualiste de la sociologie
éliasienne, son ambition de saisir la continuité du naturel et du culturel, de l’individuel et du social, caractérise tout un pan
de la réflexion sociale et philosophique,
notamment durant l’entre-deux-guerres,
période au cours de laquelle le sociologue
a forgé l’essentiel de sa théorie à partir des
recherches sur la société de cour et le
procès de civilisation. Elias restant très
discret sur ses inspirations intellectuelles
(voir à ce sujet le témoignage de l’éditeur
Michael Schröter, cité p. 39), sans doute
Delzescaux surestime-t-elle son originalité
en lui attribuant un mode de pensée qui
n’est pas de son seul fait et qu’il partage
avec bien d’autres. Dans un article récent
(Genèses, 2003,50), JoÎlle Zask montre
qu’à la même époque la philosophie pragmatiste de John Dewey et l’anthropologie
culturelle naissante (Boas, Malinowski)
défendaient l’une et l’autre des positions
très similaires : l’homme évolue dans un
milieu naturellement social ; de l’interaction de l’homme et du milieu social
résulte un procès sans fin où l’un et
l’autre se transforment mutuellement ; la
vie sociale, les actes humains sont de part
en part historiques. Autant d’énoncés que
n’aurait pas désavoué Elias.
Si cette volonté de dépasser les antinomies de la pensée classique est pleinement revendiquée sur le plan théorique,
la question délicate de son opérationnalisation empirique reste entière. Il n’est pas
sûr que les réponses apportées par Elias
dans ses recherches soient tout à fait
satisfaisantes. Mais il s’agit-là d’un
problème qui mériterait un autre ouvrage.
Jean-Hugues Déchaux
Université Lumière Lyon 2 et OSC
Thélot (Claude). – L’origine des
génies.
Paris, Le Seuil, 2003,191 p., 14 €.
L’origine des génies de Claude Thélot
– clin d’œil à l’ouvrage L’origine des
espèces de C. Darwin éminent naturaliste
et cousin de F. Galton, l’auteur de Heredity genius – s’inscrit de façon générale
dans la problématique de la mobilité
sociale et plus particulièrement dans celle
de l’excellence sociale. Le sociologue
aborde principalement la question de
l’origine (sociale) des génies. Au moins
deux grandes questions parcourent ce
livre. D’où viennent les génies ? Dans
quelles conditions émergent-ils ?
D’une très grande clarté stylistique, le
livre – en dehors de l’introduction et de
l’épilogue – se compose de quatre chapitres. D’emblée, l’auteur annonce qu’il
s’inscrit dans la perspective de deux classiques de la sociologie, Le suicide de
É. Durkheim d’une part et Le choix du
conjoint de A. Girard d’autre part. Il
s’agit pour l’auteur « d’expliquer
l’unique par le contexte… » (p. 10). À
l’inverse d’un Elias qui restreint son
étude à la vie d’un génie et donc à une
démarche qualitative, son approche est
quantitative. Sans prétendre à une restitution parfaite du portrait kaléidoscopique
du g énie que bro sse l’a ute ur, no us
pouvons néanmoins présenter les grandes
lignes des quatre chapitres.
Dans une première partie intitulée
« Qu’est-ce qu’un génie ? », l’auteur
construit son objet. Tout d’abord, il
restreint son sujet aux génies de « l’Occident » ayant vécu pour la plupart entre la
découverte du Nouveau Monde et l’an
2000. Ensuite, il définit un champ disciplinaire vaste où se produisent les génies.
Il ré pe rto rie d es g én ie s d an s o nz e
domaines fort différents. Ainsi, tout au
long du livre, on côtoiera par exemple
des génies de la mathématique mais aussi
du cinéma ou encore de l’action. Selon
Thélot, le génie recouvre très souvent
quatre qualités : il est d’abord « créateur » d’une œuvre, puis il peut être
« fulgurant », « acharné », « multiple ».
Une liste de 350 génies, selon l’auteur
autant subjective qu’objective, est établie
et constitue le matériel sur lequel il va
raisonner et produire ses statistiques. En
bon pédagogue, il présente cette liste de
manière exhaustive sous forme de onze
tableaux synoptiques à double entrée.
Pour chaque domaine, la variable siècle
est croisée avec la variable type de génie.
Ainsi, à chaque siècle, l’auteur identifie
des « génies purs », « des hommes exceptionnels », « des hommes remarquables ».
Enfin est proposé de façon ludique un
podium des génies dans chaque domaine.
Le chapitre 2, très court et très
condensé, s’intitule : « Où et quand les
génies sont-ils apparus ? ». L’auteur y
aborde le génie à partir de trois inégalités : inégalité selon le genre, inégalité
temporelle et inégalité géographique.
Sans entrer dans les détails, on peut souligner certaines tendances dégagées par
Thélot.
En premier lieu, l’auteur constate que
les femmes génies sont rares. Le XXe
siècle est de loin la période où la proportion de femmes géniales (5 %) est la plus
importante. Lorsqu’elles sont géniales,
elles le sont dans le domaine des lettres et
des arts. L’explication sociologique principalement retenue est celle des stéréotypes
culturels et sociaux. En deuxième lieu, les
génies se distribuent différemment dans le
temps. Le XIXe siècle est à la fois charnière et apogée. Deux tiers des génies se
concentrent dans les deux derniers siècles.
L’avènement d’un nombre de génies beaucoup plus considérable au XIXe siècle
qu’aux siècles précédents s’explique par
la révolution industrielle et démographique. Si rupture il y a, elle est différente selon les disciplines. Au fil du
temps, les génies éclosent et la palette
disciplinaire où ils se manifestent
s’élargit. Enfin, il constate que « la France
est bien le pays qui a donné le plus de
génies au monde occidental depuis la
Renaissance » (p. 79). En outre chaque
nationalité a sa ou ses spécialités. Par
exemple, si les génies italiens se concentrent surtout dans l’art, les domaines dans
lesquels les génies français se rencontrent
sont très dispersés (p. 81).
Le chapitre 3 explore « des caractéristiques plus intimes » du génie puisqu’il
se penche sur « l’origine sociale et la
formation des génies ».
L’origine sociale est décomposée en
trois dimensions. La première traite du
« niveau social », « la plus sûre » d’après
le sociologue. En utilisant différentes
approches comptables, l’auteur parvient à
des résultats « robustes », convergents.
Une structure stable se dégage : 52 % des
génies sont d’origine supérieure, 26 %
d’orig ine p opu laire, 22 % d’o rigine
moyenne. Cette structure se vérifie de
siècle en siècle. Cependant, le recrutement des génies diffère selon le domaine.
Par exemple, sur un spectre social, les
génies artistiques s’opposent aux génies
de l’action, les premiers se recrutant
plutôt dans les milieux populaires, les
seconds surtout dans les milieux supérieurs. La deuxième dimension correspond à la « profession des parents ». Les
résultats présentent deux grands groupes
professionnels. En majorité les génies se
recrutent chez les cadres supérieurs et les
professions libérales et chez les artisans
et commerçants. La troisième dimension
porte sur le « domaine de la famille ». Le
génie innove et s’accomplit quatre fois
sur cinq dans un domaine qui est étranger
à sa famille. La « transmission sociale »
est plus prononcée que la « transmission
thématique ». Cependant, il existe de
véritables exceptions comme en musique
où les génies musiciens sont plus d’une
fois sur deux fils de musiciens. En marge
de l’origine sociale, Thélot montre que
les génies sont sous-représentés chez les
orphelins. Néanmoins tout dépend du
domaine et du type de génie. Par
exemple, l’absence du père serait favorable à l’apparition du génie littéraire
(p. 103). Encore une fois, Thélot
m ultip lie les angles d’approch es et
nuance les données.
Le deuxième point de ce chapitre est
consacré à la formation des génies. La
corrélation principale se présente comme
le verre à moitié plein : la moitié des
génies n’ont pas de diplôme d’enseignement supérieur. En revanche, faire varier
le domaine et le siècle nous renseigne
davantage. On notera que les génies sont
grosso modo de plus en plus diplômés au
cours du temps. De plus, le niveau de
formation diffère selon leur domaine de
prédilection. Par exemple, les scientifiques sont plus souvent diplômés du supérieur que les artistes. « Au total, le lien
entre études et domaine du génie est
beaucoup plus fort qu’entre milieu d’origine et domaine » (p. 111). Pour synthétiser ce chapitre, l’auteur propose de
distinguer cinq groupes sociaux classés
selon la dimension de l’origine sociale et
la dimension des études : le groupe des
hommes d’actions très diplômés et d’origine sociale huppée ; très proche de
celui-ci, la communauté des scientifiques ; ensuite un troisième et quatrième
groupe représentés respectivement par les
inventeurs et les écrivains, formés autant
qu’autodidactes, les premiers plus populaires que les seconds ; enfin la dernière
catégorie constituée par les artistes peu
formés et de milieux populaires.
Le chapitre 4 précise « les conditions
d’émergence du génie ». Ici, le raisonnement est comparatif : la population des
génies va être rapportée à la population
globale de manière à éviter l’écueil statistique. L’approche est pluri-factorielle. À
côté des facteurs favorables, il y a des
causes profondes environnementales et
biologiques.
Parmi les constats les plus édifiants,
on notera que la densité moyenne est de
trois génies pour dix millions d’habitants.
Le résultat est identique quel que soit le
siècle. Néanmoins la densité varie d’un
pays à l’autre. La richesse collective
semble être une condition favorable.
Cependant, plus prononcée entre richesse
et génies scientifiques ou artistiques, la
liaison devient plus fragile entre développement économique du pays et génies
littéraires ou mathématiques. Après quelques tergiversations, Thélot finit par
conclure que le génie est plus un génie
des villes qu’un génie des champs. La
structure sociale des génies ramenée à
celle de l’ensemble de la population
indique que les « génies ont vingt fois
moins de chance d’être nés dans un
milieu populaire que dans un autre »
(p. 1 36). E nfin, d’au tres v ariab les,
qu’elles soient individuelles ou collectives, apparaissent influentes : religion
(famille de pasteur, religion juive), l’activité de la lecture, dynamique de groupe
(école de pensée).
Enfin, pour expliquer le génie, l’auteur construit des types idéaux. Le
premier type, c’est « l’enfant d’or » ou
« génie potentiel éclatant » : « Ici, le
génie doit peu au contexte, sa source est
biologique » (p. 161). Pascal ou encore
Mozart se rapprochent de ce type. Le
deuxième type est « le génie potentiel
dormant ». Ce dernier profite des circonstances et de condition s historiques,
fortuites, environnementales pour se
manifester. Le troisième type est le
« non-génie », génie qui n’a pas bénéficié
de circonstances favorables.
L’origine des génies est singulier par
le sujet abordé qui reste très souvent
l’apanage des historiens. Dans un esprit
synthétique, Thélot réussit tout à la fois
l’ex er ci ce dé li ca t d e p ré se n ter de s
grandes tendances et de les nuancer en
multipliant les points de vue statistiques.
L’ouvrage fourmille de données quantitatives éclairantes. Cet exercice de style
n’est pas sans rappeler La réussite sociale
de A. Girard. Par ailleurs, le sociologue
ne cesse de justifier la construction de ses
catégories. Modeste, il relativise ses
résultats et rappelle les limites de ses
statistiques.
Malgré ces qualités, il faut souligner
certaines limites. Si l’auteur, en érudit, a
le souci du détail, il se situe néanmoins
parfois dans le registre du poncif. Écrire
que Gutenberg est l’inventeur de l’imprimerie relève de l’imprécision. Rapprocher Mozart ou Pascal de « l’enfant
d’or » est oublier l’impact déterminant de
leur environnement respectif.
En outre, on pourra regretter que le
livre demeure dans l’ensemble nettement
plus descriptif que théorique. L’approche
théorique reste mineure et la typologie
finale n’est pas très convaincante. Les
hypothèses, parfois originales (par
exemple expliquer le génie par l’introduction d’événements fortuits), apparaissent aussi quelquefois hasardeuses, voire
douteuses (« sa source est biologique »
[p. 161]). Les explications par le biologique ou les dons, qu’il glisse subrepticement par intermittence, laissent perplexe
et ne cessent de rappeler en filigrane le
débat stérile de l’inné et de l’acquis. En
faisant allusion à des causes biologiques
l’auteur s’éloigne du programme des
classiques : « expliquer le social par le
social ». Enfin, malgré un chapitre intitulé « Qu’est-ce qu’un génie ? », le
lecteur n’est guère plus renseigné sur la
signification du mot « génie ». Évoquer
son étymologie en aurait certainement
éclairé le sens. E n effet, ce term e
recouvre une dim ension m agique et
biologique puisqu’il dérive de genius et
d’ingenium signifiant respectivem ent
« divinité tutélaire » et « caractère inné ».
Aussi, nous pourrions poser trois
questions à l’auteur. Premièrement, la
catégorie « génie », notion romantique
comme l’indique Elias dans Mozart
sociologie d’un génie, est-elle pertinente
sociologiquement ? Deuxièmement,
l’homme de « génie » ne relève-t-il pas
pour une grande part d’un phénomène
d’étiquetage ? Troisièmement, n’aurait-il
pas mieux valu réduire la période
étudiée ? Ainsi, démarrer à partir de 1789
aurait été peut-être plus pertinent que
débuter l’étude à la Renaissance, les
périodes étant incommensurables.
Pour qui s’intéresse à une sociologie
« des grands hommes » et de la « mobilité sociale », ce livre sera très utile.
Benjamin Castets-Fontaine
Université Victor Segalen-Bordeaux II
Menger (Pierre-Michel). – Portrait
de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme.
Paris, Le Seuil (La République des idées),
2002,96 p., 10,5 €.
La sociologie de l’art s’intéresse à des
sujets variés : milieux d’appartenance des
artistes, publics des musées et des spectacles ; marché de l’art ; évolution des
goûts artistiques ; interaction entre les
différents acteurs du monde de l’art, etc.
Pierre-Michel Menger
[1] adopte quant à
lui le point de vue d’une sociologie du
travail artistique, encore peu développée
aujourd’hui
[2]. L’auteur se propose
d’étudier les relations entre l’organisation des activités artistiques et les mutations récentes du capitalisme.
Dans le premier chapitre, l’auteur
passe en revue les différentes positions
théoriques traitant du rapport entre les
arts et le capitalisme.
- La première position envisage l’art
comme extérieur aux autres sphères de la
production. Cet argument a notamment
été développé par Karl Marx sur le thème
de l’aliénation : le caractère extraéconomique de l’activité créatrice dépasse la
division aliénante du travail et permet à
l’individu de mieux se connaître et d’accéder à l’autonomie. Cette forme de
travail devrait se généraliser dans la
société post-capitaliste.
- L’argumentation de Theodor
Adorno et, plus généralement, de l’École
de Francfort est tout autre : l’art aurait
tendance a être assujetti au marché et aux
institutions, ses productions l’inscrivant
dans le jeu social et économique. Pour
rester autonome, l’art devrait enrayer sa
neutralisation par l’administration culturelle et protester contre les formes assujettissantes du marché.
- Une troisième position, soutenue en
particulier par Daniel Bell, est symétrique de la précédente : les valeurs de la
sphère culturelle (la réalisation de soi et
l’individualisme hédoniste) sapent les
fondements du système capitaliste. L’artiste est alors l’incarnation d’un individualisme, non pas entrepreunerial et
nécessaire au développement du libéralisme, mais expressif et antirationaliste :
idolâtrie du moi, culte de la rébellion,
antimorale de la libération personelle qui
mine la société bourgeoise.
- La quatrième position, partagée par
une grande variété d’auteurs (théoriciens
et praticiens de l’organisation, économistes, etc.) voit dans l’activité artistique
mue par l’innovation un modèle ou un
levier critique. Les qualités nécessaires
aux activités artistiques sont similaires
aux consignes managériales : engagement, accomplissement de soi, identification personnelle à l’activité et à la
performance.
Cette revue est complétée par une
analyse de l’autonomisation et de la
spécialisation croissante dans la sphère
artistique. Le développement du marché
des biens et services artistiques, l’introduction d’innovations techniques concourent à la segmentation de plus en plus fine
des spécialités. On assiste, à l’intérieur
d’une même profession, à la multiplication des savoirs et à la spécialisation croissante des tâches. Cette division entraîne
une organisation horizontale du travail :
elle juxtapose des catégories de professionnels qui entretiennent des relations
d’interdépendance (de la coopération à la
concurrence et au conflit) mais pas dans
une hiérarchie directe et organisée. Ce
phénomène est amplifié par une organisation mouvante des activités créatrices, qui
fonctionnent par projets ponctuels réunissant de petites équipes avec des compétences différentes, cultivant des liens
contractuels temporaires, assemblant et
dispersant les équipes. Dans ce contexte,
la division verticale du travail se dissout et
l’individualisation des liens octroie plus
d’autonomie et de responsabilité à chacun.
Cette organisation comporte aussi des
effets négatifs : difficulté à retrouver un
emploi, obligation d’entretenir un réseau,
cooptation.
Il resterait à savoir dans quelle mesure
le fonctionnement décrit par l’auteur, qui
semble essentiellement fondé sur une
observation des arts du spectacle vivant
(avec le statut « d’intermittent du spectacle » notamment), est applicable au
monde de l’art en général.
Dans le chapitre II, l’auteur analyse
l’apologie de la concurrence interindividuelle dans la sphère artistique et la mise
en spectacle des inégalités de réussite et
de rémunération dans les hit-parades
musicaux, les distinctions remises lors
des festival, les rituels des prix littéraires,
etc. Ici, la concurrence et les inégalités de
réussite sont acceptées et même valorisées. Pour expliquer les différences de
réussite et de rémunération, le diplôme,
le secteur d’activité et la localisation
régionale ne suffisent pas. La cotation du
travail se fait en fonction du talent. Mais
au-delà du talent, il existe deux facteurs
d’inégalités : des artistes de talent similaire peuvent avoir une reconnaissance
très différente selon la médiatisation dont
ils bénéficient ; des inégalités se creusent
entre différentes strates de la profession
car les équipes se créent par cooptation
entre des professionnels qui, chacun dans
leur spécialité, ont le même degré de
réussite ou de réputation.
Au chapitre III, Pierre-Michel Menger
analyse l’extension de la flexibilité du
travail dans la sphère artistique. Les arts,
qui depuis deux siècles ont cultivé une
opposition à la toute-puissance du
marché, apparaissent pourtant comme des
précurseurs dans le domaine de la flexibilité. Dans une entreprise artistique, le
travail à plein temps et sur contrat
pluriannuel est rare si ce n’est dans les
secteurs massivement soutenus par les
aides publiques. Le modèle de création le
plus courant est l’intervention de différentes petites firmes tout au long du
processus de production. Ce fonctionnement, sur des projets ponctuels, suppose
une flexibilité de l’emploi, même pour
les postes les plus qualifiés. Cette organisation impose aux individus des alternances
de périodes de travail, de
chômage indemnisé, de chômage non
indemnisé, de gestion des réseaux d’interconnaissance et de multi-activité dans
et hors de la sphère artistique.
La hausse des coûts et la nature de la
production des spectacles, l’expansion de
la sous-traitance et la spéculation sur de
nouveaux talents ont encouragé le
recours croissant aux emplois de brève
durée. Le réservoir disponible de
main-d’œuvre a évolué plus rapidement
que le volume de travail alloué et la
croissance de l’emploi s’est accompagnée de l’augmentation du chômage
indemnisé.
Comment se fait-il que les métiers de
l’art soient en constant développement
alors qu’ils sont précaires et exposés à
une forte concurrence ? Des arguments
non monétaires sont à même d’expliquer
cette attirance vers les métiers de l’art : la
nature et la variété des tâches, la mise en
valeur des compétences individuelles, le
sentiment de responsabilité, le degré
d’autonomie dans le travail, le prestige
social de la profession. Mais, malgré les
nombreux arguments non monétaires
offerts par le travail artistique, l’incertitude est grande quant à la réussite d’un
projet créateur et à l’accomplissement de
soi dans des activités professionnelles
expressives.
Pierre-Michel Menger constate que le
secteur de l’art est précurseur dans le
marché du travail en matière de flexibilité de l’emploi. Ce phénomène touche
successivement toutes les sphères d’activité et toutes les catégories de la population : le CDI à plein temps concerne
aujourd’hui une proportion décroissante
d’actifs (56 % contre 72 % au début des
années soixante-dix ; les diplômés sont
de moins en moins épargnés par le CDD).
De manière plus générale, le fonctionnement de la sphère artistique repose sur
des qualités – créativité, responsabilité,
engagement, autonomie et mobilité – qui
sont aujourd’hui valorisées à l’extérieur
de cette sphère : dans le travail indépendant et entrepreunerial mais aussi dans
les emplois salariés.
Cet essai très dense est complété par
une annexe composée de trois tableaux
sur l’évolution du marché du travail en
France dans les arts du spectacle entre
1987 et 2000. On peut les synthétiser en
quelques grandes lignes : un nombre
croissant d’artistes obtenant des parts
moins importantes de travail, une
augmentation de la rémunération par
journée de travail et un revenu annuel
total en baisse. « Ce qui montre, dit l’auteur, que les employeurs ne procurent pas
à ceux qu’ils emploient de manière intermittente une assurance compensatrice
contre les conséquences d’une croissance
déséquilibrée de ce marché du travail. »
(p. 94). De quoi nourrir les débats actuels
sur le statut des intermittents du spectacle
et, plus généralement, sur l’évolution de
notre rapport au travail.
Il est dommage que l’auteur ne se
pose pas la question du rapport entre le
mode d’organisation artistique et le
contenu des œuvres produites. En danse
contemporaine, par exemple, il existe un
nombre croissant d’artistes autonomes à
côté des compagnies plus classiques
(composées d’un chorégraphe et de
danseurs). Ces nouveaux danseurschorégraphes – qui se définissent comme
« artistes » et non pas comme « chorégraphes » – s’agrègent le temps d’une création avec des plasticiens, des spécialistes
du son et de l’image
[3], etc. Ce fonctionnement
est bien celui décrit par
P ie rre - Mic he l Men g er (r ef us de l a
hiérarchie, projets ponctuels, différenciation des rôles). Mais il n’est pas sans
conséquence sur le contenu des œuvres :
ce mode d’organisation promeut une
combinatoire de mouvements dansés,
d’images vidéo et de musiques électroniques tout à fait caractéristique des créations pluridisciplinaires contemporaines.
On peut dire, en cela, que la nouvelle
organisation du travail artistique entraîne
l’éclatement de la notio n mêm e de
« spectacle de danse ».
En conclusion, on peut dire que ce
livre apporte un nouvel éclairage sur le
monde de l’art, en particulier celui des
arts du sp ectacle. Il m on tre le jeu
complexe entre liberté et contrainte qui
s’est établi au sein de la nouvelle organisation du travail artistique : abolition des
hiérarchies, autonomisation et spécialisation des artistes, développement des liens
contractuels, flexibilité, négociation mais
aussi décisions arbitraires, cooptation et
précarité.
Muriel Guigou
Université Pierre-Mendès-France, Grenoble
Linhart (Danièle) ; Rist (Barbara),
Durand (Estelle) (collabs. ).
– Perte d’emploi, perte de soi.
Ramonville Saint-Agne, Éditions Érès
(Sociologie Clinique), 2002,190 p., 18 €.
Ce livre est issu d’une enquête monographique réalisée trois ans après la
fermeture de l’usine automobile
Chausson de Creil, auprès d’une centaine
d’anciens salariés. La liquidation du site
n’est pas liée à des difficultés économiques ou à une dégradation de la rentabilité, mais à une politique de redéploiement stratégique. Si la décision est
programmée dès 1991, son annonce est
retardée jusque 1996, en dépit de deux
vagues de licenciements, de manière à
éviter d’éventuelles grèves ou démissions
des plus aptes à se reclasser. L’annonce,
brutale et inattendue, est donc vécue de
manière particulièrement douloureuse par
les salariés ayant échappé aux réductions
d’effectifs précédentes. Ce cas de figure
assez classique se singularise ici avec la
mise en place d’un plan social exemplaire
par le volume des dédommagements
financiers, par la qualité de l’accompagnement vers la reconversion des licenciés et par les résultats en termes de
reclassement.
Cette particularité explique que les
sociologues aient été sollicitées par les
leaders syndicaux de l’établissement,
désireux de rendre visibles les mérites du
plan social négocié avec la direction, et
d’exporter ce mode de gestion d’une
réduction d’effectifs dans d’autres situations. Les sociologues entreprennent
alors de comprendre les manières dont les
anciens salariés ont donné du sens aux
événements, de restituer les expériences
vécues de la perte d’emploi, de retracer
les réactions subjectives des
« ex-Chausson ». Constatant combien les
entretiens collectés portent la trace de
souffrances, de dépressions, de drames,
de culpabilité (la perte d’emploi comme
perte de soi, qui donne le titre au livre),
les auteurs placent au centre de leurs
analyses une question qui apparaissait
d’emblée réglée : qu’est-ce qu’un bon
plan social ? À cet égard les écarts sont
considérables entre les points de vue
institutionnels et indigènes. Pour les
syndicats, le plan social est un succès en
particulier parce que la mise en place
d’un congé de conversion de 24 mois et
le recours à une société de reclassement
« reconnue pour son efficacité et son
éthique » (p. 71) ont permis de préserver
des collectifs, d’éviter que chacun soit
enferm é dans son inquiétude face à
l’avenir, et de limiter le nombre d’anciens salariés sans solution statutaire. En
revanche, les licenciés multiplient les
critiques à l’encontre du cabinet de
reclassement, restent nostalgiques de leur
s itua tio n a n téri eu re, e xp rim e nt un e
détérioration de leur image de soi, se
sentent désemparés et démunis.
Bien entendu les « ex-Chausson » ne
forment pas un bloc homogène. Et les
réactions à l’épreuve de la perte d’emploi
apparaissent liées aux conduites adoptées
lors du processus de fermeture de l’usine,
au cours duquel les solidarités entre
collègues se sont déchirées et la communauté ouvrière distendue. Quand la vie
professionnelle était totalement dépendante de l’entreprise, construite dans des
relations de confiance avec la hiérarchie
et marquée par des relations fusionnelles
avec les pairs, la perte d’emploi a été
vécue comme un écrasement, destructeur
des capacités d’adaptation m ises en
œuvre jusque-là au travail. Il en va différemment pour les plus individualistes qui
ne comptaient que sur eux-mêmes et
leurs propres ressources et qui, dès lors,
ont moins que les autres éprouvé le sentiment d’être trompés et ont souvent
cherché très vite un emploi ailleurs.
Enfin, ceux qui, sous l’influence syndicale, se sont mobilisés collectivement
pour négocier les meilleures conditions
de sortie, sont parvenus à briser les liens
de dépendance vis-à-vis de l’entreprise,
se sont découvert de nouvelles potentialités et sont plus confiants et déterminés.
C’est donc « la nature de la participation
aux dernières années de l’entreprise » (p.
122) qui rend compte des comportements
différents face au reclassement et des
projections contrastées dans d’autres
contextes de travail où la mise à
l’épreuve et l’incertitude sont plus fortes
et les garanties collectives amoindries.
Les auteurs soulignent également le poids
de la trajectoire biographique, mais les
matériaux présentés sont, sur ce point,
moins convaincants.
Car cet ouvrage fait peu de place aux
parcours antérieurs des licenciés interrogés, et il néglige également les cheminements professionnels postérieurs au
licenciement et les stratégies adoptées
pour surmonter, avec ou sans succès,
cette épreuve. Celle-ci est saisie exclusivement à travers les expériences subjectives des intéressés, comme pour contre-balancer et dénoncer la progression de
« politiques d’obsolescence de la maind’œuvre », qui font des salariés de
simples marchandises susceptibles d’être
vendues du jour au lendemain, sans
co nsid éra tion, pré cis ém en t, po ur le
facteur humain. Cette perspective n’est
pas sans lien avec l’option méthodologique consistant à privilégier le seul
épisode de la perte d’emploi et à l’isoler
d’une exploration précise des parcours
biographiques individuels dans lesquels il
s’inscrit. Ne risque-t-on pas alors, par
construction, de collecter des récits
nostalgiques d’un contexte de travail
pe rd u, d’u n e c om m u na u té s ala ri ale
désormais détruite ? Les auteurs reconnaissent d’ailleurs que la période passée
chez Chausson est « idéalisée » (p. 45), du
fait du caractère rétrospectif de l’enquête.
Mais ce n’est pas seulement la reconstruction du passé qui est en question ici, c’est
aussi le calage du point à partir duquel le
retour sur le passé est amorcé. Car on sait
bien que l’évocation du passé peut varier,
et être plus ou moins enjolivée, selon que
l’entretien biographique est organisé
autour de la perte d’emploi ou autour de la
situation professionnelle obtenue postérieurement, ou autour d’autres invitations
à parler, d’ailleurs. Or cette question du
cadrage des entretiens et des conditions de
démarrage des récits se pose ici avec
acuité, puisque les entretiens ont été
conduits deux ans après la fermeture de
l’usine et auprès des seuls reclassés. Dès
lors on ne peut que regretter le manque
d’information sur le protocole d’enquête
et sur la conduite des entretiens, et donc
l’impossibilité d’en estimer l’impact sur
les résultats produits.
Didier Demazière
Laboratoire Printemps – Université
Versailles Saint Quentin – CNRS
Damon (Julien). – La question SDF :
critique d’une action publique.
Paris, Presses Universitaires de France
(Le lien social), 2002, IX-277 p., 25 €.
Depuis le milieu des années
quatre-vingt, la pauvreté a un nouveau
visage : celui des personnes sans domicile fixe, ceux que l’on appelle les
« SDF ». C’est à la rencontre de ces
personnes et de l’environnement dans
lequel elles vivent et sont prises en
charge que nous convie Julien Damon.
En quelque 270 pages, l’auteur offre un
excellent panorama de la manière dont se
pose la question SDF. Plutôt que d’interroger directement les formes sociales de
l’extrême pauvreté, en se portant par
exemple au contact des intéressés, ou en
étudiant pour eux-mêmes les dispositifs
de prise en charge, Julien Damon situe
son travail dans l’espace intermédiaire
entre la vie des SDF et un ensemble
complexe et souvent hétéroclite de dispositifs publics ou privés de prise en charge.
En ce sens, il renoue avec la tradition de
Simmel, qui liait déjà la condition de
pauvre à la définition sociale de sa prise
en charge. Comme le formule Julien
Damon, « théoriquement, ce n’est pas le
groupe des SDF ou bien le système de
prise en charge qui intéresse, mais les
actions individuelles et les actions réciproques des divers acteurs impliqués
dans la question SDF » (p. 7). Se pose
alors la question de l’ajustement des
dispositifs aux situations vécues par les
SDF, étant entendu que de nombreux
paramètres, politiques et médiatiques
notamment, n’ont de cesse de peser sur la
définition de la prise en charge à tel ou
tel m ome nt, o u pour telle o u telle
situation singulière.
Pour étudier l’espace d’interaction
entre les SDF et les dispositifs de prise en
charge, l’auteur adopte un parti pris
méthodologique de type actionniste,
inspiré de la sociologie de Raymond
Boudon. Ce choix conduit l’auteur à
considérer les acteurs étudiés, les SDF
notamment, comme des acteurs rationnels. Pour peu que le concept de rationalité soit entendu dans une acception assez
large, ce choix présente selon l’auteur
l’avantage de permettre au sociologue
d’appréhender les SDF comme de véritables acteurs sociaux, et non comme de
simples objets, auxquels les regards habituellement portés sur eux tendent souvent
à les réduire, par idéologie, par compassion ou par facilité. Bien sûr, les capacités de ces acteurs sont singulièrement
réduites, souvent à peu de choses, mais
elles ne sont pas nulles pour autant, loin
s’en faut, explique Julien Damon.
Comme celles de tout autre acteur social,
les « bonnes raisons » des SDF méritent
d’être prises en compte si l’on veut véritablement comprendre les comportements
et les attitudes des SDF vis-à-vis des
dispositifs qui leurs sont destinés. À
l’usage, les choix méthodologiques de
l’auteur s’avèrent d’autant plus convaincants qu’ils permettent assez sûrement
d’éviter le piège du regard essentialiste,
faisant du SDF un être simplement passif,
purement contraint par l’ensemble des
déterminations – au demeurant féroces –
qui pèsent, de toute évidence, sur lui.
Bien que la figure du SDF constitue
certainement un cas limite pour l’application du principe de rationalité à l’analyse
sociologique (et c’est là un des intérêts
théoriques du travail), Julien Damon
montre la fécondité de cette démarche,
d’autant qu’il prend soin de ne pas se
laisser enfermer dans un registre d’analyse unique : son travail témoigne au
contraire d’un intérêt insistant pour la
dimension institutionnelle des phénomènes étudiés, dimension qui constitue
une part essentielle de son objet de
recherche, ainsi qu’aux interactions entre
acteurs sociaux, dans la tradition de
Simmel encore une fois.
L’ouvrage comprend six chapitres, qui
permettent au lecteur d’explorer autant
de dimensions de la question SDF. Ces
chapitres s’articulent autour de deux
grandes thématiques. Les trois premiers
sont en effet consacrés aux termes dans
lesquels a été posée la question SDF. Il
s’agit de déterminer comment a socialement été définie la place des SDF dans
l’espace public. L’auteur montre ainsi
comment le regard porté sur les SDF a
historiquement oscillé entre deux
postures, la répression et l’assistance, ou
comme il le formule lui-même entre
« l’hostilité et l’hospitalité » (chapitre 1).
Julien Damon s’attarde également sur les
réactions, immédiates ou plus organisées,
que suscite la présence des SDF (chapitre
2). Il étudie enfin de manière détaillée et
do cum entée la m an iè re dont d ivers
espaces de médiation, tels que les médias,
les associations ou certains segments de
l’administration sont progressivement
parvenus à spécifier et à inscrire la question SDF à l’agenda des politiques publiques (chapitre 3). Dans un deuxième
mouvement, les trois chapitres suivants
abordent plus directement le comportement des intéressés, c’est-à-dire tout
d’abord des SDF eux-mêmes, considérés
propose différentes pistes de réflexion en
ce sens. Ainsi inscrit-il la question SDF
dans un ensemble de phénomènes socio-logiques plus généraux. Il montre par
exemple que la visibilité nouvelle des
SDF est liée, dans les années quatre-vingt,
à des transformations morphologiques des
villes. Devenues plus « poreuses », ces
dernières laissent plus facilement libre
cours aux déambulations de personnes
démunies, qui étaient autrefois enfermées
ou cantonnées dans des quartiers mal
famés, et échappaient par là même au
regard du plus grand nombre (p. 71). Sur
un tout autre plan, Julien Damon précise
aussi la nature des liens entre les modalités techniques de prise en charge administrative des SDF et des transformations
plus globales de la protection sociale, qui
ne pouvaient évidemment être étudiées
dans tou te leur généralité da ns cet
ouvrage. Plus généralement, l’auteur ne
répugne pas à s’appuyer sur les travaux
classiques de sociologues faisant un
effort de liaison systématique entre les
expressions sociales de la pauvreté et de
l’assistance et des dynamiques sociales
ou historiques plus vastes, comme Robert
Castel ou Abraham de Swann par
exemple. Au final, ce travail riche et
précis, pour ainsi dire quasi exhaustif sur
le sujet, peine à inscrire les phénomènes
qu’il analyse dans le cadre de transformations des sociétés contemporaines. S’il
convainc du caractère sociologiquement
passionnant de la question SDF, il montre
plus difficilement en quoi elle constitue
un phénomène socialement significatif,
concernant non seulement ceux qui s’intéressent à la pauvreté – c’est-à-dire à
peu près tout le monde – mais ceux qui
cherchent plus fondamentalement à en
comprendre les logiques sociales. Ce
travail n’en reste pas moins une synthèse
impressionnante et sans doute durable sur
le sujet, d’autant plus utile au sociologue
qu’elle aborde toujours son objet avec la
distance nécessaire, permettant ainsi
d’identifier concrètement de nombreux
mécanismes sociologiques de portée
gé né rale. Par bie n de s as pe cts, L a
question SDF est aussi une réponse à de
nombreux problèmes posés par l’action
publique.
Daniel Benamouzig
CERMES – CNRS
Bastard (Benoit). – Les démarieurs.
Enquête sur les nouvelles pratiques
du divorce.
Paris, La Découverte (Alternatives
sociales), 2002,195 p., 15 €.
Le temps n’est pas si lointain (avant
1975) où les couples qui souhaitaient
divorcer par consentement mutuel
devaient m algré tout se livrer à la
tragi-comédie du divorce pour faute :
l’un des conjoints devait souvent jouer au
coupable et forger de fausses lettres.
Début 2002, une nouvelle loi sur l’autorité parentale est votée à l’Assemblée
nationale : la médiation familiale est
introduite dans le Code civil, qui fait du
maintien des relations avec les enfants un
devoir et donne au juge le pouvoir d’intervenir pour préserver ces relations. Ce
moment cristallise un changement de
régime du divorce en France et un bouleversement du panorama des instances
juridiques et psychosociales qui contribuent au traitement du divorce. L’accord
des conjoints devient la pierre angulaire
du divorce et sont mises en avant les
notions d’autorité parentale conjointe, de
« cop arentalité ». C e livre déc rit et
analyse de manière limpide ce
changement complet de paradigme.
À la base de ce changement, Benoit
Bastard retrouve un constat fréquent de la
sociologie de la famille : le divorce est
devenu une composante structurelle du
mariage contemporain ; il fait partie des
trajectoires « normales » – et non plus
déviantes – du couple. La conséquence
directe de ce constat est que le divorce
doit être organisé pour aider les conjoints
à se séparer aussi « normalement » que
possible. Un système d’action cohérent
est sous-jacent à cette réorganisation du
divorce. Benoit Bastard appelle en effet
« démarieurs » les acteurs professionnels
de ce système, c’est-à-dire les spécialistes de l’organisation de ce nouveau
divorce : juges aux affaires familiales,
avocats, médiateurs, travailleurs sociaux.
Dans le nouveau contexte, les rôles de
ces professionnels se modifient. Les
démarieurs construit une sociologie
saisissante de ces transformations en
choisissant de tourner le projecteur vers
ces professionnels, leurs interactions
d’une part entre eux et d’autre part avec
leurs clients.
En effet, avec cette nouvelle loi, le
législateur a choisi un modèle pour le
couple contemporain : il s’agit du modèle
que la sociologie de la famille appelle le
modèle « association » (par opposition au
modèle « institution »), modèle étendu à
la définition d’un divorce réussi (« vous
avez raté votre mariage, réussissez votre
divorce »). Sous ce nouveau régime, un
divorce réussi est un divorce dédramatisé,
négocié par les conjoints qui aboutissent à
un accord maintenant le lien parent-enfant
pour chaque parent et chaque enfant, quoi
qu’il arrive : la « coparentalité » est synonyme d’impératif incontournable de la
responsabilité commune envers les
enfants. Le livre offre d’abord le récit de
cette « privatisation du divorce » qu’a
connue la société française depuis plus de
trente ans – privatisation ambiguÎ qui est
une sorte de corollaire de la privatisation
tout aussi ambiguÎ de la famille. Pour
« réussir leur divorce », les conjoints
doivent négocier, négocier encore, avec
l’aide des professionnels du divorce
auxquels l’État régalien a délégué beaucoup de ses prérogatives.
Les professionnels cherchent à aider
les conjoints à mettre en œuvre ce
modèle. Le livre décrit de manière très
vivante et fouillée le travail subtil de ces
démarieurs, la prudence dont ils font
preuve pour aider les couples à redéfinir
leurs attentes, pour gérer les interactions
entre les parents en voie de séparation.
Les juges, qui sont les précurseurs de ce
changement de régime, cherchent à
orienter les conjoints vers le modèle : ils
poussent à la négociation des règles de
l’action commune, renvoient les parties à
elles-mêmes, se déclarent prêts à entériner un accord si accord il y a. Ce sont
des juges « dominants, mais démunis »,
car ils s’interdisent de décréter l’accord à
la place des parties. Lorsqu’ils entérinent,
ils pensent n’ajouter que la dimension
procédurale, rituelle, à la séparation. La
question se pose ici des limites de ce
« tout est négociable », surtout dans les
cas où l’intérêt du plus faible doit être
protégé par l’institution.
À partir du moment où ce modèle
s’impose, les autres professions s’alignent sur ses principes. Les avocats, qui
dominent le marché du divorce, sont pris
entre deux modèles de résolution du
conflit : la négociation ou le combat.
Devant le juge qui pousse de plus en plus
à la négociation, ils tentent – tant bien
que mal – de se poser aussi bien en
médiateurs qu’en représentants d’une des
parties. Face à ces notables du divorce,
les médiateurs, activistes de la promotion
du nouveau modèle, constituent désormais la nouvelle « profession » reconnue
par le Code civil. Les médiateurs présupposent une égalité de fait entre les
conjoints et cherchent à les aider à parler,
à écouter, à « ventiler les émotions », à
faire des concessions et à se mettre d’accord. Le problème de cette profession
émergente est qu’elle n’a encore que très
peu de clients (en attendant un hypothétique divorce civil ?) : les conjoints qui
divorcent se mettent souvent en position
de victime (de l’abandon, de l’éloignement des enfants). Ils veulent rarement
négocier autant qu’on voudrait les faire
négocier. Il veulent souvent être en
conflit. Ils ne veulent pas de coopération
forcée ; ils veulent gagner. Il se trouve
donc que le nouveau modèle est éloigné
des pratiques sociales et reste difficile à
mettre en œuvre. Même constat du côté
des travailleurs sociaux responsables des
lieux d’accueil comme les « points de
rencontre parents-enfants » (où l’enfant
peut, régulièrement et sous surveillance,
voir son père). Ces lieux ont moins de
succès que prévu parce que les clients y
sont souvent envoyés de force par le juge.
On le voit, le récit de l’ajustement de
ces professions au nouveau régime du
divorce se déploie dans une perspective
combinant aussi bien les apports d’un
Eliot Freidson (concernant les dilemmes
internes aux professions et à leur évolution) que ceux d’un Andrew Abbott
(concernant les conflits entre professions
autour des mêmes marchés). Mais ce
livre est surtout comparable, pour le
début du XXIe siècle, à ce qu’a offert La
police des familles de Jacques Donzelot
pour le XIXe. Ici, ce sont le modèle
culturel légitime d’aujourd’hui et l’ingénierie sociale et institutionnelle des
professions – plus que des philanthropes
– qui sont mises au jour. Tout comme au
XIXe siècle, ce que préconise le modèle
de la loi de 2002 est très souvent éloigné
de la réalité familiale. Cet écart est une
sorte de défi au législateur et à la mise en
œuvre de la politique familiale. On n’a
pas vraiment d’autre modèle crédible
pour le régime du divorce, mais on se
demande aussi s’il fonctionnera, s’il aura
des effets pervers non anticipés (comme
le fait de faciliter l’accès aux enfants
pour un parent violent, au nom de la
coparentalité), ou si l’on se retrouvera,
dans quelques décennies, avec un appareil purement formel sans la discipline
sociale capable de lui donner son
efficacité réelle.
À l’intersection de la sociologie de la
famille, des organisations et des professions, ce livre résume vingt ans d’observations empiriques et de réflexion théorique sur la prise en charge du divorce en
France. On peut penser qu’il faudrait en
étendre l’approche à une théorie plus
générale de ce que l’on pourrait appeler
le « déminage procédural », c’est-à-dire
la résolution des conflits marquée par une
combinaison com plexe de régulation
étatique et d’autorégulation. Il ne fait
aucun doute que la médiation occupe une
place de plus en plus importante dans la
résolution des conflits, par exemple entre
entreprises. Dans ce domaine, tout ou
presque reste à faire. Ce livre donne le
ton et place la barre très haut.
Emmanuel Lazega
Université Lille I
Memmi (Dominique). – Faire vivre
et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort.
Paris, La Découverte (Texte à l’appui. Politique et sociétés), 2003,309 p., 24 €.
L’ouvrage se donne comme objet
l’étude d’un ensemble de dispositifs qui
président aux décisions concernant la
vie prises soit en son début (procréation
médicalement assistée, interruption
volontaire de grossesse) soit à sa fin
(soins palliatifs, euthanasie). Outre sa
modernité technique, cet ensemble de
d i s p o s i t i f s a pour dénominateur
commun le fait d’être porté par les
professionnels de la santé et de donner
lieu à un « gouvernement de la parole ».
L’ou vr age a u ne do ub le a m bitio n :
premièrement, il s’agit d’explorer la
nature des rapports sociaux qui s’instaurent dans le cadre de ces dispositifs
mettant en jeu des patients confrontés
aux données biologiques primordiales
et la profession médicale chargée de
réguler les passions et les pulsions qui
se font jour en ce domaine selon les
modalités prévues par la loi. Appuyé
sur une solide enquête de terrain
conduite dans les services de plusieurs
hôpitaux parisiens et associations, l’ouvrage utilise avec à propos de nombreux
extraits d’entretiens, riches en informations. Deuxièmement, en se donnant
l’objectif de comprendre l’émergence
de ces dispositifs, l’ouvrage prend le
parti de se situer et de situer son objet
vis-à-vis des thèses de Michel Foucault
(la disciplinarisation des corps et le
biopolitique) ainsi que de celles de
Norbert Elias (le procès de civilisation
et d’individuation). Les deux thèmes
sont étroitement imbriqués, mais pour
la clarté de l’exposition, on les distinguera ici l’un de l’autre.
La première partie de l’ouvrage
aborde les dimensions institutionnelles
du dispositif (chap. 1). Il apparaît que
celles-ci sont essentiellement dominées
par les aspects juridiques et médicaux ou,
plus exactement, par la délégation que le
droit fait au médical de réguler les pratiques : au lieu de devoir s’expliquer
devant un homme de loi, au lieu d’encourir une peine que ce dernier pourrait
infliger à ceux qui contreviendraient à la
loi, c’est la profession médicale qui se
voit attribuer le rôle central de régulation
des pratiques vis-à-vis de la naissance et
de la mort. Cette délégation passe par
l’imposition d’un « récit autobiographique » que le patient doit livrer aux
professionnels de manière à accéder aux
soins et aux prestations médicales. En
parallèle (chap. 4), l’examen fin des taux
de remboursement des différentes prestations médicales permet de faire apparaître une autre facette du dispositif selon
laquelle la régulation des comportements
passe aussi par une forme de désincitation
financière ; en d’autres termes, alors que
certaines pratiques sont entièrement prises
en charge par la Sécurité sociale, d’autres
ne le sont pas ou peu. On aurait aimé sans
doute que l’enquête soit prolongée sur ce
point pour savoir dans quelle mesure la
gestion « économique » (le coût d’accès
au soin comme régulateur des pratiques,
mais pas forcément de ses excès pour ceux
qui en ont les moyens financiers) – et son
effet présenté en termes d’incitation,
maître mot des politiques publiques
contemporaines – est relayée ou
supplantée par un « gouvernement de la
parole », notamment lorsque les taux de
remboursement à 100 % enlèvent toute
contrainte financière. À moins encore,
selon une hypothèse livrée presque par
inadvertance, que ce soit un autre principe,
celui de « la file d’attente »,
c’est-à-dire le temps passé pour faire
valoir son droit et la publicisation de la
situation de demandeur que cela entraîne,
qui intervienne.
La deuxième partie est plus directement centrée sur les interactions entre
patients et professionnels, ce qui permet
d’aller au-delà de la dimension formelle
des dispositifs et d’entrer dans le fonctionnement concret du « gouvernement
de la parole ». Il en ressort que le corps
médical – médecins, pharmaciens, infirmières – conserve une puissante autonomie et met en place sa propre capacité
régulatrice. Ainsi, en lieu et place de
jugements moraux, c’est la qualification
de l’état du corps et des organes qui constitue la ressource grâce à laquelle le corps
médical peut introduire une distance – ne
serait-ce que le temps – entre les pulsions
du sujet et les pratiques, permettant ainsi
au dispositif de fonctionner. Cette mise à
distance peut puiser dans le fonds de
positivisme qui entoure la pratique médicale, mais elle met aussi au jour l’anthropologie médicale des vies qui valent ou
ne valent pas d’être vécues (p. 177) – ce
qui amène l’auteur à de beaux développements su r l’im age médicale comme
moyen de fixer les imaginaires et de
construire la relation avec le patient.
L’enquête fait ressortir une « montée
de l’autocontrôle comme idéal, son encouragement mais aussi son encadrement par
les instances représentatives de l’État,
enfin l’avènement d’un sujet triomphant,
curieusement encouragé par les dispositifs
de contrôle eux-mêmes » (p. 131). Cette
plongée dans la microphysique du pouvoir
est menée en parallèle avec une discussion
sur la pertinence du travail de Foucault
qui se poursuit de chapitre en chapitre.
Plutôt que d’interpréter les dispositifs en
question selon une problématique réunissant deux dimensions de l’œuvre de
Foucault (celles où il s’intéresse à l’aveu
et au souci de soi), l’auteur préfère le
cadre d’analyse de Elias selon lequel « la
pression institutionnelle à la maîtrise du
destin corporel ne serait qu’une manifestation dans l’ordre politique du processus
d’individuation » (p. 134). Cette orientation éliasienne, plus qu’un choix théorique
radical, est justifiée par petites touches, et
en faisant valoir l’orientation historique –
ce qui est un vrai argument (p. 203) – du
processus d’autocontrôle et d’individuation étudié par Elias, mais aussi parce que,
en lieu et place du contrôle et de la
surveillance, l’État se met en position
d’instituer l’individu comme sujet (p.
292).
Il demeure néanmoins un écart entre
les thèses générales guidant l’enquête et
les dispositifs étudiés dans la France de la
fin du XXe siècle. Non pas que les liens
ne soient pas probants et bien mis en
valeur, m ais parce que ce qu’il est
convenu d’appeler la construction sociale
de ces dispositifs est finalement laissée
dans l’ombre. Quels ont été les lieux de
mise en forme des dispositifs dont il a été
question (le parlement y prend sans doute
une belle part, alors même qu’il est fortement peuplé d’acteurs dont les compétences sont médicales ou juridiques) ?
Quels ont été les débats auxquels ils ont
pu donner lieu ? Peut-on rendre compte
de l’évolution de la législation (le fameux
arrêt Péruche, un cas exemplaire du corps
comme destin vis-à-vis duquel il serait
loisible à l’individu d’obtenir réparation
pour sa naissance, aurait mérité que l’on
s’y arrête plus longuement pour expliciter
les raisons socio-juridiques de son apparition et de sa remise en cause) ? Autant
de questions qui auraient pu donner lieu à
une mise à l’épreuve plus fine quant au
rapprochement suggéré entre le procès de
civilisation éliasien et les dispositifs
étudiés. De même, on peut regretter que
l’évolution des dispositifs ne soit pas plus
directement rapprochée de l’évolution
concernant la famille et les représentations de celles-ci soit chez les patient(e)s,
soit dans le corps médical : les enquêtes,
mais aussi les débats parlementaires sur
la PMA par exemple, montrent l’importance de la famille dans ce domaine, de
même que le dispositif – proche à de
nombreux égards – du prélèvement et de
la greffe d’organes à visées thérapeutiques où le contrôle des pulsions (l’habitus au sens eliasien), l’empathie et le
« gouvernement de la parole », constituent des éléments essentiels permettant
aux individus – les membres de la famille
– de se constituer en « sujets qui
opinent », ce qui ne va pas d’ailleurs sans
difficulté, comme le montre la hausse des
refus de prélèvement des familles.
Il n’en reste pas moins que le travail et
la réflexion conduits par Dominique
Memmi sont décisifs et stimulants par
le s ré sul tats qu ’ils l ivre nt, p ar les
nombreuses pistes qu’ils explorent, par la
mise en perspective découlant de la
discussion des thèses de Foucault et de
Elias. Sans doute le travail mériterait
d’être porté au stade de la comparaison
internationale de manière à savoir ce qui
du cas français a valeur générale.
Philippe Steiner
Université de Lille 3
Ba szanger (Isabelle), Bungener
(Martine), Paillet (Anne) (dirs.).
– Quelle médecine voulons-nous ?
Paris, La Dispute (L’état des lieux), 2002,
249 p., 19 €.
Cet ouvrage constitue, au meilleur
sens du terme, un acte politique. Loin de
tout dogmatisme, son seul parti pris est,
en effet, de mettre au service du lecteur
une somme de connaissances – aussi
construites qu ’ou vertes – propres à
instaurer et éclairer un débat démocratique, jugé indispensable et urgent, en
matière de ce que, faute de mieux sans
doute, les auteurs dénomment médecine.
Faute de mieux, puisque les analyses
présentées portent aussi sur des dimensions analytiques que l’on désigne usuellement en termes de système sanitaire
et/ou de système de protection sociale, et
qu’il n’existe aucun vocable englobant.
Mais si le titre de l’ouvrage peut induire
une représentation réductrice ou équivoque de ce qu’il contient réellement, sa
lecture aura tôt fait de dissiper tout
malentendu. En effet, même si divers
problèmes et dilemmes inhérents à l’intervention médicale, proprement dite, y
sont judicieusement et finement saisis (2e
partie), celle-ci est, d’abord, largement
située (1re partie) dans ses cadres contextuels (économique, technique, social et
institutionnel) et, en permanence, reliée à
eux dans l’analyse.
Le propos introductif, clairem ent
exposé, invite à prendre la mesure d’une
évolution générale du rapport que le
champ médical entretient avec la société
ou, pour être plus précis, d’un amoindrissement de l’autonomie de ce champ et de
la légitimité qui lui était conférée. Évolution corrélative de la montée de questions
éthico-culturelles majeures, soulevées à
la fois par l’évolution des pratiques et par
celle des modèles socioculturels en
matière de conception de la vie.
Rien d’essentiel, ou presque,
n’échappe à ce bilan, et la succession des
chapitres étaye la pertinence du propos
introductif : tensions dans les modèles
professionnels, crise du mode de financement du système, émergence incertaine
de nouvelles formes d’organisation et de
coordination professionnelles, gestation
problématique des formes institutionnelles de représentation des usagers,
questions éthiques et juridiques – vertigineuses – soulevées par les innovations
techniques (dans le domaine de la génétique, notamment), ou par l’évolution
socioculturelle vis-à-vis des conditions
de la mort, etc. Autrement dit, la lecture
des divers chapitres a tôt fait de
convaincre que le nombre et la gravité
des changements en cours sont, effectivement, considérables et que ceux-ci soulèvent des problèmes tels qu’une issue
socialement acceptable ne saurait leur
être trouvée au coup par coup et en référence à la seule raison médicale. Bref, à
n’en pas douter, la société est – bruyamment parfois – de retour dans un espace
que l’on avait pu considérer, de fait,
comme légitimement régi par les seules
lois de la science et de la technique.
L’ouvrage est propre à satisfaire le
besoin d’information et de compréhension
de nombreux lecteurs, concernés par telle
ou telle des multiples questions qu’il
aborde (la représentation des usagers, les
réseaux de soins, la médecine prédictive,
les dons d’organes, les soins palliatifs,
etc.). Loin de se présenter comme les
rubriques d’un Quid, chaque chapitre
introduit à une véritable problématique
qui, le plus souvent, opère le repérage des
tensions et contradictions qui marquent
l’espace des alternatives auxquelles la
médecine est, chaque fois, confrontée. Ce
faisant, plusieurs textes constituent une
remarquable introduction à une connaissance humaine de l’expérience médicale,
aux antipodes du mythe.
Autre chose est, toutefois, de savoir si,
et comment, le lecteur saisi par l’interpellation initiale et l’invitation qui lui est
faite de mener réflexion et débat démocratique est vraiment en mesure d’exercer sa
citoyenneté. Pour tout dire, la multiplicité
des questions traitées et la complexité
intrinsèque de chacune d’entre elles
tendront vraisemblablement à produire un
sentiment d’écrasement. Non pas que les
auteurs aient ménagé leurs efforts pédagogiques pour les rendre accessibles au
profane. On pourrait, à l’inverse, considérer que c’est en prenant – grâce à leur
souci manifeste d’être compris – une juste
mesure de cette complexité que le lecteur
peut se sentir comme dépassé par l’effort
personnel d’élucidation que requiert l’invite à la responsabilisation de chacun, qui
marque l’intention fondamentale de l’ouvrage. D’autant que les sujets abordés sont
particulièrement divers – pour ne pas dire
éclatés – et, de ce fait, impropres à
permettre aisément un raisonnement d’ensemble. Ainsi, par exemple, comment
relier au sein d’un même cadre analytique
et/ou d’un même modèle culturel une
option politique relative au mode de rémunération des médecins et d’autres, relatives, par exemple, à la réglementation des
dons d’organes ou de l’acharnement
thérapeutique ?
De cette difficulté, les responsables de
la publication ont pleinement conscience
qui, d’abord, tentent de conjurer le
vertige du lecteur et de définir l’unité de
l’ouvrage en insistant sur le fait que
chaque sujet traité témoigne de l’imbrication permanente et profonde entre
diverses dimensions (« morale », organisationnelle et financière) des problèmes
abordés, réaffirmant ainsi leur parti pris
analytique et leur projet éditorial, suivant
lesquels une sorte de retour de la société
serait en train de s’opérer dans un champ
professionnel qui avait historiquement
conquis, en raison de la confiance que
semblait justifier son expertise, une autonomie légitime. Mais pareille argumentation, en dépit de sa justesse intrinsèque,
est d’un niveau de généralité peu propice à
sortir le lecteur de l’impasse intellectuelle
et politique dans laquelle il peut, au
contraire, se trouver après avoir pris,
précisément, la mesure de la complexité
des choses.
Il n’est pas douteux que la multiplicité et
l’hétérogénéité des questions et des angles
d’attaque disciplinaires des problèmes
rencontrés aujourd’hui par la médecine
résultent, pour une part, d’une gestion au
coup par coup qui signe l’absence – préjudiciable – de politique publique véritable en la
matière. Vaste question, qui n’est pas propre
au champ sanitaire : comment concevoir un
mode de gouvernance véritablement inspiré
et nourri par le débat démocratique ? À la
fin de l’ouvrage, les auteurs ne cachent pas
la difficulté lorsque, prônant une ultime fois
la nécessité d’organiser désormais « […]
l’ensemble des discussions actuellement
dispersées, portant sur la médecine et notre
avenir », elles ajoutent qu’« il n’est pas
facile d’imaginer comment cette ouverture
vers des choix de société pourrait s’opérer ».
Les transformations contemporaines de la
médecine, comme celles d’autres secteurs,
sont objectivement nombreuses, complexes
et souvent inattendues, rendant parfois aléatoires l’anticipation et la bonne gestion des
problèmes qu’elles soulèvent. Mais n’y
a-t-il pas aussi, dans l’expression de ce
doute final, comme un appel implicite à une
autre interrogation : « Quels politiques
voulons-nous ? » Mais il est vrai qu’il
s’agirait d’un autre livre…
Michel Arliaud
LEST-CNRS
Dauvin (Pascal), Siméant (Johanna).
– Le travail humanitaire : les acteurs
des ONG, du siège au terrain.
Paris, Presses de Sciences Po (Collection
académique), 2002,443 p., 24 €.
Cet ouvrage propose une sociologie
politique de l’humanitaire international à
partir d’une vaste investigation auprès
des quatre plus grandes associations françaises de solidarité internationale, Médecins du monde, Médecins sans frontières,
Handicap international et Action contre
la faim. Écrit par P. Dauvin et J. Siméant,
il est le fruit d’un travail collectif entamé
à l’université de la Rochelle au sein du
CAHIER (Collectif d’Analyse de l’Humanitaire International), en collaboration
notamment avec J.-P. Masse et P. Juhem.
Les ONG, dont le nombre a crû fortement ces dernières décennies, sont généralement analysées à partir de leur impact
sur l’opinion ou de leur rôle dans les relations internationales, mais leur travail au
quotidien fait rarement l’objet d’études
em pirique s. C ’est l’intérêt de cette
recherche, qui prend appui sur plus de
200 entretiens auprès de volontaires et de
salariés des sièges et des missions et sur
plusieurs campagnes d’observation, à la
frontière thaïlando-birmane et au
Cambodge, à Madagascar, au Kosovo, au
Mali, en Guinée-Conakry et au Libéria.
L’analyse est centrée sur les modalités de
l’entrée en humanitaire d’une part (les
deux premières parties) et sur le déploiement des systèmes d’action humanitaire
d’autre part (les deux parties suivantes).
L’analyse de l’engagement humanitaire s’ouvre sur l’histoire du mouvement
impulsé à la fin des années soixante par
de jeunes médecins français, indignés par
la « neutralité » de la Croix rouge lors de
la guerre civile au Biafra. Le portrait de
groupe de l’équipe fondatrice de Médecins sans frontières fait ressortir des
propriétés récurrentes : la place de la
socialisation religieuse – souvent catholique – dans la grande bourgeoisie, les
liens avec l’univers militaire ou colonial,
les expériences antérieures de l’international par des voyages, des origines étrangères ou encore, pour ceux d’origine
juive, par le traumatisme familial de la déportation. Cette « aristocratie du
risque », pour reprendre une expression de
Bernard Kouchner, est constituée par des
jeunes médecins d’origine sociale élevée,
qui trouvent dans l’humanitaire le moyen
de faire des investissements mieux ajustés
à leurs dispositions que l’exercice, en
France, d’une médecine jugée médiocre et
marchande.
Ces traits sont toujours aujourd’hui en
partie associés aux carrières humanitaires.
Le clivage, déjà présent chez les fondateurs, entre des militants qui convertissent
leurs dispositions politiques dans l’engagement humanitaire et des humanitaires
moins politisés, plus souvent issus de
l’univers catholique et/ou militaire, reste
pertinent. Mais la « professionnalisation »
de l’humanitaire, qui se traduit par le
développement de statuts salariés spécifiques, par le passage des missions d’urgence aux missions de développement, est
à l’origine de nouvelles oppositions. Alors
que pour certains, notamment les médecins, l’expatriation humanitaire, souvent
pour des missions de courte durée, a peu
d’influence sur la carrière, pour d’autres
personnels, administrateurs ou logisticiens, elle suppose au contraire un infléchissement professionnel important. Cette
hétérogénéité des « coûts » et des
« profits » de l’engagement humanitaire,
qui reflète en partie celle des positions et
des origines sociales, se traduit dans des
conflits autour de la définition légitime de
l’humanitaire. À la figure du militant
revendiquant des valeurs héroïques de
type aristocratique s’oppose celle du
salarié recruté pour sa compétence. Ces
tensions s’expriment par exemple dans les
rapports entre Médecins du monde, plus
proche du pôle du militantisme, et Médecins sans frontières, plus proche de celui
du « professionnalisme ». Les auteurs font
l’hypothèse que cette opposition devrait
permettre d’analyser la logique de la
configuration d’ensemble des ONG.
L’analyse des motivations des expatriés conduit néanmoins à complexifier ce
modèle. Si les critères de recrutement
confèrent une importance croissance aux
compétences techniques, l’observation
fine des entretiens d’embauche montre
que « le recrutement apparaît d’abord
fondé sur la recherche de prédispositions
convertibles dans l’humanitaire » (p. 182).
L’entretien du désir d’héroïsation des
hum anitaires es t un élém ent-clé d u
travail de ressources humaines par lequel
l’organisation cherche à lier les individus
au groupe. La double dimension militante
et professionnelle de l’engagement apparaît ainsi comme une donnée
consubstantielle des « carrières »
humanitaires.
La deuxième moitié de l’ouvrage
porte sur la mise en œuvre des politiques
humanitaires. L’objectif, ambitieux, est
d’analyser l’action humanitaire comme
une « action à niveaux multiples ». Du
va-et-vient entre les différents niveaux,
on retient la nécessité de tenir compte du
poids des grands bailleurs de fonds internationaux, de la division du travail entre
le siège et le terrain et enfin des effets de
l’action des ONG sur les pays
d’intervention.
Au nom de la nécessité de faire
émerger la « société civile », « véritable
sésame de l’aide internationale » (p. 252),
une part croissante de l’aide internationale publique se trouve canalisée par les
ONG, au détriment des aides directes aux
gouvernements. Le poids croissant des
bailleurs de fonds institutionnels, agences
des Nations unies et de l’Union européenne ou grandes coopérations européennes, produit indéniablement ses
effets sur le fonctionnement des ONG, les
obligeant à s’aligner sur des critères de
plus en plus techniques de gestion, de
sélection du personnel ou de présentation
des projets.
Mais le travail humanitaire est le fruit
d’une relation dialectique entre le siège et
le terrain, et la logique du terrain est
souvent assez éloignée de l’application
rationnelle de politiques internationales.
Parmi les passages les plus passionnants
de l’ouvrage, on trouve ceux qui donnent
à voir le quotidien du travail humanitaire,
qui restituent d’une manière fine et
fouillée les conditions de vie et de travail
des expatriés. Dans des contextes de
guerres, d’épidémies ou de catastrophes
naturelles, les expatriés humanitaires ont
un mode de vie « marqué par une tension
constante entre frugalité et sacerdoce
d’une part, effervescence festive ou
émotionnelle d’autre part » (p. 293). La
prise en charge à la fois pratique et
émotionnelle de toutes les dimensions de
la vie de l’individu par le groupe produit
un enfermem en t com munautaire qui
pousse les volontaires à percevoir leur
activité comme un don de soi. Le modèle
d’institution totale, au sens de Goffman,
s’avère pertinent pour rendre compte de
plusieurs aspects de ces expériences,
même si d’autres éléments comme l’importance de la défection (la majorité des
volontaires ne fait qu’une mission à
l’étranger), la fréquence des passages
d’une ONG à l’autre, viennent relativiser
cette emprise de l’organisation.
L’autonomie relative des expatriés sur
le terrain tient à leur type particulier de
savoir-faire, approché notamment à partir
de l’étude des agendas. L’humanitaire
international est un petit monde, où les
mêmes personnes se croisent et se retrouvent sur différents terrains. La capacité à
entretenir et à mobiliser ces réseaux, qui
incluent aussi les relations avec les
pouvoirs locaux, conditionne la réussite
des actions humanitaires.
L’ouvrage met en lumière les effets
contradictoires du poids économique
considérable de l’aide humanitaire dans
les pays d’intervention. Les ONG tendent
à imposer un « modèle entrepreneurial »,
à diffuser des disciplines gestionnaires
qui ne sont pas forcément appropriées par
les administrations des pays aidés. De
façon plus étonnante, elles peuvent
encourager une lecture ethniciste de la
réalité, en s’appropriant des catégories
d’ethnie ou de communauté, au grand
dam quelquefois des administrations
locales, qui défendent une vision plus
universaliste de leur population. Les
auteurs nuancent néanmoins l’idée d’une
domination simple en posant que l’action
des organisations humanitaires est constamment réappropriée par les gouvernements locaux, qui délèguent aux ONG
une partie de leur politique sociale.
L’étude met en lumière le brouillage
entre « gouvernemental » et « non gouvernemental ». Les ONG sont finalement
analysées comme des « groupes d’intérêt »
associés à la mise en œuvre à l’échelle
internationale de certains « fragments »
de politiques publiques, voulues à la fois
par les bailleurs de fonds internationaux,
les autorités des pays d’accueil et les
ONG elles-mêmes (p. 205). Notons que
cette analyse, qui porte sur les plus
grosses ONG humanitaires françaises
fonctionnant sur un mode quasi bureaucratique, rend sans doute moins compte
de l’activité des nombreuses petites ONG
qui se sont développées ces dernières
années.
Au terme de cet ouvrage stimulant, on
a tout de même le sentiment que le riche
travail d’observation ethnographique, qui
constitue indéniablement un aspect novateur de cette recherche, n’est pas totalement exploité ; des publications complémentaires sont d’ailleurs annoncées. Les
annexes qui décrivent les enquêtes de
terrain font regretter l’absence de présentations plus monographiques des situations observées. Les auteurs ont fait le
choix – certes justifié par l’ampleur de
leur tâche – de ne pas analyser ni
comparer les contextes d’intervention. De
ce fait, on sait peu de choses sur les situations locales dans lesquelles se déroule le
travail humanitaire, ou même sur le
contenu concret de ce travail. Or l’usage
des recherches existantes portant sur
l’impact des ONG sur les sociétés bénéficiaires
[1] aurait sans doute permis de
nuancer certaines affirmations trop tributaires de l’autoportrait officiel des ONG.
Ainsi, les développements sur la « rationalisation » des ONG, présentées comme
des « poches de fonctionnement légal
rationnel » dans le Tiers monde (p. 261)
ne rendent sans doute que très partiellement compte des modes d’inscription
dans les sociétés locales.
Ces remarques, suscitées avant tout
par la richesse de l’enquête, ne remettent
pas en cause la fécondité de la démarche,
qui offre des informations inédites et,
au-delà du cas étudié, un cadre d’analyse
stimulant des ressorts sociaux de l’engagem ent m ilitant, des rappo rts en tre
réseaux étatiques et privés dans les politiques publiques ou encore des usages
sociaux de l’espace international.
Anne-Catherine Wagner
Université de Paris I
Murard (Numa). – La morale de la
question sociale.
Paris, La Dispute, 2003,278 p., 20 €.
A ve c La morale de la question
sociale, Numa Murard se propose
d’« éclairer l’univers moral de la responsabilité et de la faute qui habite le rapport
que les perdan ts entretiennen t avec
eux-mêmes » (p. 10). Domaine jugé par
l’auteur trop fréquem ment laissé en
jachère par ses pairs, la dimensio n
subjective de la question sociale occupe
donc l’essentiel de ses développements.
Sa thèse maîtresse pose que l’injonction
d’autonomie désormais véhiculée à tous
les échelons de la société aboutit à une
transformation du « vécu », par chacun,
des enjeux et des formes d’expression de
la responsabilité individuelle. Plus précisément, l’auteur entend décrire, en deux
étapes, le passage de la responsabilité à la
culpabilité qui hante et lamine, dans leur
incapacité à souscrire à ce nouvel impératif moral, les vaincus du jeu social.
C’est au prisme de la « réflexivité » dont
font preuve ces derniers, au regard des
difficultés matérielles et affectives éprouvées,
que se mesure la culpabilité
La première partie, essentiellement
descriptive, offre des éléments factuels à
l’appui de la thèse principale. Déroulant,
l’espace de quelques pages, des biographies de « pauvres » et de « précaires »
recueillies dans le cadre d’entretiens de
recherche, l’auteur entend introduire aux
« mondes vécus de la question sociale ».
Les entrées proposées ne prétendent
nullement à l’exhaustivité. Tout au plus
forment-elles un tableau d’ensemble
particulièrement suggestif. Qu’il soit
question de relation familiale ou d’investissement amoureux, d’accès ou de sortie
du monde professionnel et, subséquemment, de la condition ouvrière, les récits
rapportés témoignent de la force de la
subjectivité manifestée par les interviewés. L’éclairage de ce versant de la
question sociale invite ainsi à complexifier les analyses formulées en termes de
« destin collectif » et de domination écrasante. La morale (subjective) de la question sociale rend la saisie empirique de
son « vécu » largement irréductible aux
approches m acrosociologiques totalisantes. Pour autant, précise l’auteur, la
subjectivité développe également un
caractère collectif. L’expression du sentiment amoureux en offre un cas d’école.
Numa Murard note ainsi qu’« on peut
désigner les difficultés d’aimer et d’être
aimé comme une expérience collective
dans les groupes sociaux les plus
démunis. Dans la culture du pauvre, il y a
une réponse à cette expérience, c’est la
mise à distance, par l’humour, par la
gouaille, du modèle de l’amour
romantique » (p. 66).
La deuxième partie, beaucoup plus
analyti