Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010743
208 pages

p. 167 à 197
doi: en cours

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Volume 45 2004/1

2004 Revue française de sociologie

Les livres

 
Delzescaux (Sa bine). – Norbert El ias : une sociologie des processus. Préface de Pierre Ansart. Paris, L’Harmattan (Logiques sociales. Sociologie de la connaissance), 2001, 319 p., 25,90 €.
 
 
Depuis environ dix ans, la sociologie de Norbert Elias fait l’objet en France d’un véritable engouement. Parmi les écrits, désormais nombreux, consacrés au sociologue allemand, l’ouvrage de Sabine Delzescaux – issu d’une thèse de doctorat, et qui sera suivi d’un second volume sur la théorie de la civilisation – apporte une contribution originale : il s’agit, après les travaux de Chartier (1985), Heinich (1997), Garrigou et Lacroix (1997) et les deux numéros spéciaux des Cahiers internationaux de sociologie (1995) et de la revue Tumultes (1997) [1], de la première étude en français abordant de façon approfondie le cadre épistémologique général de la sociologie d’Elias. Ce souci d’exhaustivité conduit Delzescaux à utiliser des inédits non encore traduits en français, notamment The symbol theory (1989), et à s’appuyer sur les archives et correspondances du sociologue allemand.
Le premier intérêt de l’ouvrage concerne la biographie d’Elias. On sait qu’Elias est resté très discret sur sa vie en dehors des informations qu’il a bien voulu livrer dans Norbert Elias par lui-même (trad. fr. 1991). On ne trouvera aucune révélation dans le livre de Delzescaux, mais les anecdotes et précisions apportées complètent utilement le portrait du sociologue. Par exemple, dès 1922, Elias prit ses distances avec la philosophie à l’occasion d’un très vif conflit avec son directeur de thèse, le néo-kantien Königswald, au sujet des formes a priori de la connaissance : première expression du rejet d’une métaphysique anhistorique de l’individu, baptisée plus tard « homo clausus ». C ette brouille durable en annonçait bien d’autres : l’auteur insiste à plusieurs reprises sur les relations difficiles d’Elias avec ses collègues universitaires, y compris ses proches collaborateurs, accusés de déformer ou de critiquer sa pensée. Cette attitude d’isolement renforcera son sentiment de marginalisation. La peur d’être incompris explique aussi son style d’écriture, volontiers redondant, expression d’une constante « obsession didactique ». Delzescaux consacre quelques belles pages (pp. 169-179) à la correspondance dans les années quarante et cinquante avec le psychanalyste Foulkes à propos de la psychothérapie analytique de groupe développée par ce dernier. Les discussions relatives à la psychanalyse et à l’idée d’interdépendance alimentèrent le projet d’une sociologie relationnelle (dite aussi « sociologie des processus ») aspirant à dépasser le dualisme individu/société.
Delzescaux souligne l’importance de l’analyse du rapport nature/culture qui soutient tout l’édifice éliasien. Dans une réflexion relevant de l’anthropologie philosophique, exposée à la fin de sa vie dans The symbol theory (1989), mais sans doute élaborée beaucoup plus tôt, Elias s’intéresse aux rapports entre nature et culture, « niveau d’intégration biologique » et « niveau d’intégration sociale ». Ces deux niveaux d’intégration sont interdépendants (l’homme est biologiquement capable de modifier son mode de vie social) et s’inscrivent dans un ordre de succession : ce pouvoir proprement humain d’agir sur son mode de vie social est le résultat d’une évolution ; après s’être dégagé des automatismes innés liés à la condition animale, l’homme a accédé à un niveau d’intégration spécifiquement social, fait de toute une gamme d’apprentissages, certes incontournables mais aussi malléables en fonction des configurations sociales dans lesquelles s’insère l’individu. L’accès au niveau d’intégration sociale est donc aussi accès à l’historicité.
Cette volonté d’échapper à la polarité nature/culture a deux conséquences qui fondent l’unité de sa sociologie. La première concerne la réhabilitation du concept d’évolution. Allant résolument à contre-courant, Elias ambitionne de construire une théorie de l’évolution sociale, elle-même conçue comme un élément de la « grande évolution » (p. 122) qui caractérise selon lui les transformations de la nature. Toutefois, ce qu’il entend par là se distingue tant de l’évolutionnisme téléologique du XIXe siècle que de l’idée, devenue banale, d’un changement social non spécifique. Elias fait très vite un constat décisif : les transformations à long terme des structures psychiques et des structures sociales vont dans « une seule et même direction », une autocontrainte et une différenciation croissantes. Mais simultanément, ce processus complexe dit « procès de civilisation », qui touche autant l’individu que la société, est un processus aveugle, non planifié, une sorte d’effet émergent de l’interdépendance sociale. Pour Elias, les changements so ciau x s ont don c « his toriq ue me nt orientés » bien que réversibles dans une certaine mesure et leur étude suppose une dém arche synoptique et synthétique propre à dégager les phénomènes d’interpénétration entre des niveaux du réel (individu/société, nature/culture) que la pensée analytique tend à dissocier.
L’autre conséquence se traduit par le refus d’opposer individu et société s’agissant de la régulation des pulsions. Ici le sociologue s’oppose à l’idée freudienne d’une essence répressive et névrotique de toute civilisation. Le désaccord de fond porte sur les rapports nature/culture et individu/société, conçus comme une polarité nécessairement conflictuelle chez Freud et au contraire comme un processus d’implication mutuelle chez Elias. Pour ce dernier, la régulation des pulsions est immanente à l’homme parce qu’elle est le produit nécessaire de l’interdépendance sociale et que la société n’a pas de commencement. C’est la raison pour laquelle Elias préfère le terme « régulation » des pulsions à celui de « refoulem en t » qui connote une vision dualiste et tragique. Compte tenu du niveau d’intégration sociale qui caractérise la vie humaine, l’homme est naturellement capable de développer des formes d’autorégulation, historiquement changeantes et débouchant sur la modification des habitus. Ainsi les instances de la personnalité ne doivent pas être considérées comme des réalités anhistoriques, autre point d’achoppement avec Freud. Le rapport d’Elias à Freud est donc complexe : fait d’emprunt et d’inspiration (« Sans ce que Freud a réalisé, je n’aurais pas pu réaliser mon travail », déclare Elias, cité p. 180) mais aussi de distanciation critique sur la base d’un raisonnement relationnel récusant tout dualisme.
Dans la même optique, Elias renouvelle l’étude du pouvoir et de la domination en les rattachant à la notion de réciprocité. Toute situation sociale peut être décrite comme une « configuration » d’interdépendances fonctionnelles entre individus et/ou groupes. L’analyse du pouvoir en découle : il y a domination d’un individu ou d’un groupe lorsque la balance des interdépendances penche d’un côté ou de l’autre. Le pouvoir est une propriété de la relation, non un attribut personnel. Cela signifie qu’il n’est pas un rapport unilatéral, mais un lien réciproque fondé sur un équilibre des forces toujours dynamique et parfois instable. Ces déplacements dans l’équilibre des forces sont eux-mêmes fonction des luttes concurrentielles qui marquent l’histoire des sociétés. Pour Elias, le tissu social est fait de tensions et de conflits qui doivent s’interpréter comme des rapports de concurrence dont l’enjeu est la « chance » d’accéder aux biens rares, économiques mais aussi symboliques (considération, prestige, style de vie).
Delzescaux distingue chez Elias deux types de concurrence : la « concurrence libre » lorsque les chances ne sont pas monopolisées ; la « concurrence réglementée » lorsque ces mêmes chances font l’objet d’un monopole organisé. Tout monopole social résulte d’un processus éliminatoire à partir d’une concurrence libre entre de nombreux compétiteurs. La formation de l’État, du monopole étatique de la contrainte physique et de l’impôt, en fournit une parfaite illustration. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que la concurrence est un équilibre de forces, un rapport d’interdépendance. Elle est donc à la fois rivalité et partenariat : les concurrents dépendent aussi les uns des autres. Deux métaphores expriment cette ambivalence, manifeste ou laten te, des r elation s hu ma ines : le « jeu » (insistant sur l’aspect concurrentiel) et la « danse » (soulignant davantage la dépendance mutuelle, voire l’interpénétration des intérêts et des actes).
Cette conception relationnelle de la domination peut être rapprochée de celle de Weber, Elias réutilisant d’ailleurs le terme wébérien de chance. Mais, elle s’en détache à travers le souci de débarrasser cette notion de toute « composante volontaire » (p. 254) encore présente chez Weber à travers la définition de la domination comme « la chance de trouver une personne prête à obéir ». En revanche, il est une autre influence, massive, sur laquelle curieusement l’auteur n’insiste pas : c’est celle de Darwin qui concerne à la fois les concepts d’évolution et de con curr ence. L a ré hab ilitation d’u n évolutionnisme non finaliste évoque l’idée darwinienne d’une évolution « sans projet », fruit d’échanges et d’interférences entre les vivants et leur environnement. L’évolution historique n’est pas considérée comme une loi métaphysique prédictible, régie par des causes générales inscrites dans la nature de l’homme, mais plutôt comme une suite d’actes relativement aléatoires et interdépendants qui, en s’agrégeant, créent une dynamique propre. Quant à la notion de concurrence, elle prend volontiers la forme d’une « lutte pour la survie », sorte de nécessité organique de l’adaptation à la vie collective, et s’apparente alors en partie à une réinterprétation darwinienne du thème marxien de la lutte des classes.
D’une façon générale, l’orientation nettement anti-dualiste de la sociologie éliasienne, son ambition de saisir la continuité du naturel et du culturel, de l’individuel et du social, caractérise tout un pan de la réflexion sociale et philosophique, notamment durant l’entre-deux-guerres, période au cours de laquelle le sociologue a forgé l’essentiel de sa théorie à partir des recherches sur la société de cour et le procès de civilisation. Elias restant très discret sur ses inspirations intellectuelles (voir à ce sujet le témoignage de l’éditeur Michael Schröter, cité p. 39), sans doute Delzescaux surestime-t-elle son originalité en lui attribuant un mode de pensée qui n’est pas de son seul fait et qu’il partage avec bien d’autres. Dans un article récent (Genèses, 2003,50), JoÎlle Zask montre qu’à la même époque la philosophie pragmatiste de John Dewey et l’anthropologie culturelle naissante (Boas, Malinowski) défendaient l’une et l’autre des positions très similaires : l’homme évolue dans un milieu naturellement social ; de l’interaction de l’homme et du milieu social résulte un procès sans fin où l’un et l’autre se transforment mutuellement ; la vie sociale, les actes humains sont de part en part historiques. Autant d’énoncés que n’aurait pas désavoué Elias.
Si cette volonté de dépasser les antinomies de la pensée classique est pleinement revendiquée sur le plan théorique, la question délicate de son opérationnalisation empirique reste entière. Il n’est pas sûr que les réponses apportées par Elias dans ses recherches soient tout à fait satisfaisantes. Mais il s’agit-là d’un problème qui mériterait un autre ouvrage.
Jean-Hugues Déchaux
Université Lumière Lyon 2 et OSC
 
Thélot (Claude). – L’origine des génies. Paris, Le Seuil, 2003,191 p., 14 €.
 
 
L’origine des génies de Claude Thélot – clin d’œil à l’ouvrage L’origine des espèces de C. Darwin éminent naturaliste et cousin de F. Galton, l’auteur de Heredity genius – s’inscrit de façon générale dans la problématique de la mobilité sociale et plus particulièrement dans celle de l’excellence sociale. Le sociologue aborde principalement la question de l’origine (sociale) des génies. Au moins deux grandes questions parcourent ce livre. D’où viennent les génies ? Dans quelles conditions émergent-ils ?
D’une très grande clarté stylistique, le livre – en dehors de l’introduction et de l’épilogue – se compose de quatre chapitres. D’emblée, l’auteur annonce qu’il s’inscrit dans la perspective de deux classiques de la sociologie, Le suicide de É. Durkheim d’une part et Le choix du conjoint de A. Girard d’autre part. Il s’agit pour l’auteur « d’expliquer l’unique par le contexte… » (p. 10). À l’inverse d’un Elias qui restreint son étude à la vie d’un génie et donc à une démarche qualitative, son approche est quantitative. Sans prétendre à une restitution parfaite du portrait kaléidoscopique du g énie que bro sse l’a ute ur, no us pouvons néanmoins présenter les grandes lignes des quatre chapitres.
Dans une première partie intitulée « Qu’est-ce qu’un génie ? », l’auteur construit son objet. Tout d’abord, il restreint son sujet aux génies de « l’Occident » ayant vécu pour la plupart entre la découverte du Nouveau Monde et l’an 2000. Ensuite, il définit un champ disciplinaire vaste où se produisent les génies. Il ré pe rto rie d es g én ie s d an s o nz e domaines fort différents. Ainsi, tout au long du livre, on côtoiera par exemple des génies de la mathématique mais aussi du cinéma ou encore de l’action. Selon Thélot, le génie recouvre très souvent quatre qualités : il est d’abord « créateur » d’une œuvre, puis il peut être « fulgurant », « acharné », « multiple ». Une liste de 350 génies, selon l’auteur autant subjective qu’objective, est établie et constitue le matériel sur lequel il va raisonner et produire ses statistiques. En bon pédagogue, il présente cette liste de manière exhaustive sous forme de onze tableaux synoptiques à double entrée. Pour chaque domaine, la variable siècle est croisée avec la variable type de génie. Ainsi, à chaque siècle, l’auteur identifie des « génies purs », « des hommes exceptionnels », « des hommes remarquables ». Enfin est proposé de façon ludique un podium des génies dans chaque domaine.
Le chapitre 2, très court et très condensé, s’intitule : « Où et quand les génies sont-ils apparus ? ». L’auteur y aborde le génie à partir de trois inégalités : inégalité selon le genre, inégalité temporelle et inégalité géographique. Sans entrer dans les détails, on peut souligner certaines tendances dégagées par Thélot.
En premier lieu, l’auteur constate que les femmes génies sont rares. Le XXe siècle est de loin la période où la proportion de femmes géniales (5 %) est la plus importante. Lorsqu’elles sont géniales, elles le sont dans le domaine des lettres et des arts. L’explication sociologique principalement retenue est celle des stéréotypes culturels et sociaux. En deuxième lieu, les génies se distribuent différemment dans le temps. Le XIXe siècle est à la fois charnière et apogée. Deux tiers des génies se concentrent dans les deux derniers siècles. L’avènement d’un nombre de génies beaucoup plus considérable au XIXe siècle qu’aux siècles précédents s’explique par la révolution industrielle et démographique. Si rupture il y a, elle est différente selon les disciplines. Au fil du temps, les génies éclosent et la palette disciplinaire où ils se manifestent s’élargit. Enfin, il constate que « la France est bien le pays qui a donné le plus de génies au monde occidental depuis la Renaissance » (p. 79). En outre chaque nationalité a sa ou ses spécialités. Par exemple, si les génies italiens se concentrent surtout dans l’art, les domaines dans lesquels les génies français se rencontrent sont très dispersés (p. 81).
Le chapitre 3 explore « des caractéristiques plus intimes » du génie puisqu’il se penche sur « l’origine sociale et la formation des génies ».
L’origine sociale est décomposée en trois dimensions. La première traite du « niveau social », « la plus sûre » d’après le sociologue. En utilisant différentes approches comptables, l’auteur parvient à des résultats « robustes », convergents. Une structure stable se dégage : 52 % des génies sont d’origine supérieure, 26 % d’orig ine p opu laire, 22 % d’o rigine moyenne. Cette structure se vérifie de siècle en siècle. Cependant, le recrutement des génies diffère selon le domaine. Par exemple, sur un spectre social, les génies artistiques s’opposent aux génies de l’action, les premiers se recrutant plutôt dans les milieux populaires, les seconds surtout dans les milieux supérieurs. La deuxième dimension correspond à la « profession des parents ». Les résultats présentent deux grands groupes professionnels. En majorité les génies se recrutent chez les cadres supérieurs et les professions libérales et chez les artisans et commerçants. La troisième dimension porte sur le « domaine de la famille ». Le génie innove et s’accomplit quatre fois sur cinq dans un domaine qui est étranger à sa famille. La « transmission sociale » est plus prononcée que la « transmission thématique ». Cependant, il existe de véritables exceptions comme en musique où les génies musiciens sont plus d’une fois sur deux fils de musiciens. En marge de l’origine sociale, Thélot montre que les génies sont sous-représentés chez les orphelins. Néanmoins tout dépend du domaine et du type de génie. Par exemple, l’absence du père serait favorable à l’apparition du génie littéraire (p. 103). Encore une fois, Thélot m ultip lie les angles d’approch es et nuance les données.
Le deuxième point de ce chapitre est consacré à la formation des génies. La corrélation principale se présente comme le verre à moitié plein : la moitié des génies n’ont pas de diplôme d’enseignement supérieur. En revanche, faire varier le domaine et le siècle nous renseigne davantage. On notera que les génies sont grosso modo de plus en plus diplômés au cours du temps. De plus, le niveau de formation diffère selon leur domaine de prédilection. Par exemple, les scientifiques sont plus souvent diplômés du supérieur que les artistes. « Au total, le lien entre études et domaine du génie est beaucoup plus fort qu’entre milieu d’origine et domaine » (p. 111). Pour synthétiser ce chapitre, l’auteur propose de distinguer cinq groupes sociaux classés selon la dimension de l’origine sociale et la dimension des études : le groupe des hommes d’actions très diplômés et d’origine sociale huppée ; très proche de celui-ci, la communauté des scientifiques ; ensuite un troisième et quatrième groupe représentés respectivement par les inventeurs et les écrivains, formés autant qu’autodidactes, les premiers plus populaires que les seconds ; enfin la dernière catégorie constituée par les artistes peu formés et de milieux populaires.
Le chapitre 4 précise « les conditions d’émergence du génie ». Ici, le raisonnement est comparatif : la population des génies va être rapportée à la population globale de manière à éviter l’écueil statistique. L’approche est pluri-factorielle. À côté des facteurs favorables, il y a des causes profondes environnementales et biologiques.
Parmi les constats les plus édifiants, on notera que la densité moyenne est de trois génies pour dix millions d’habitants. Le résultat est identique quel que soit le siècle. Néanmoins la densité varie d’un pays à l’autre. La richesse collective semble être une condition favorable. Cependant, plus prononcée entre richesse et génies scientifiques ou artistiques, la liaison devient plus fragile entre développement économique du pays et génies littéraires ou mathématiques. Après quelques tergiversations, Thélot finit par conclure que le génie est plus un génie des villes qu’un génie des champs. La structure sociale des génies ramenée à celle de l’ensemble de la population indique que les « génies ont vingt fois moins de chance d’être nés dans un milieu populaire que dans un autre » (p. 1 36). E nfin, d’au tres v ariab les, qu’elles soient individuelles ou collectives, apparaissent influentes : religion (famille de pasteur, religion juive), l’activité de la lecture, dynamique de groupe (école de pensée).
Enfin, pour expliquer le génie, l’auteur construit des types idéaux. Le premier type, c’est « l’enfant d’or » ou « génie potentiel éclatant » : « Ici, le génie doit peu au contexte, sa source est biologique » (p. 161). Pascal ou encore Mozart se rapprochent de ce type. Le deuxième type est « le génie potentiel dormant ». Ce dernier profite des circonstances et de condition s historiques, fortuites, environnementales pour se manifester. Le troisième type est le « non-génie », génie qui n’a pas bénéficié de circonstances favorables.
L’origine des génies est singulier par le sujet abordé qui reste très souvent l’apanage des historiens. Dans un esprit synthétique, Thélot réussit tout à la fois l’ex er ci ce dé li ca t d e p ré se n ter de s grandes tendances et de les nuancer en multipliant les points de vue statistiques. L’ouvrage fourmille de données quantitatives éclairantes. Cet exercice de style n’est pas sans rappeler La réussite sociale de A. Girard. Par ailleurs, le sociologue ne cesse de justifier la construction de ses catégories. Modeste, il relativise ses résultats et rappelle les limites de ses statistiques.
Malgré ces qualités, il faut souligner certaines limites. Si l’auteur, en érudit, a le souci du détail, il se situe néanmoins parfois dans le registre du poncif. Écrire que Gutenberg est l’inventeur de l’imprimerie relève de l’imprécision. Rapprocher Mozart ou Pascal de « l’enfant d’or » est oublier l’impact déterminant de leur environnement respectif.
En outre, on pourra regretter que le livre demeure dans l’ensemble nettement plus descriptif que théorique. L’approche théorique reste mineure et la typologie finale n’est pas très convaincante. Les hypothèses, parfois originales (par exemple expliquer le génie par l’introduction d’événements fortuits), apparaissent aussi quelquefois hasardeuses, voire douteuses (« sa source est biologique » [p. 161]). Les explications par le biologique ou les dons, qu’il glisse subrepticement par intermittence, laissent perplexe et ne cessent de rappeler en filigrane le débat stérile de l’inné et de l’acquis. En faisant allusion à des causes biologiques l’auteur s’éloigne du programme des classiques : « expliquer le social par le social ». Enfin, malgré un chapitre intitulé « Qu’est-ce qu’un génie ? », le lecteur n’est guère plus renseigné sur la signification du mot « génie ». Évoquer son étymologie en aurait certainement éclairé le sens. E n effet, ce term e recouvre une dim ension m agique et biologique puisqu’il dérive de genius et d’ingenium signifiant respectivem ent « divinité tutélaire » et « caractère inné ».
Aussi, nous pourrions poser trois questions à l’auteur. Premièrement, la catégorie « génie », notion romantique comme l’indique Elias dans Mozart sociologie d’un génie, est-elle pertinente sociologiquement ? Deuxièmement, l’homme de « génie » ne relève-t-il pas pour une grande part d’un phénomène d’étiquetage ? Troisièmement, n’aurait-il pas mieux valu réduire la période étudiée ? Ainsi, démarrer à partir de 1789 aurait été peut-être plus pertinent que débuter l’étude à la Renaissance, les périodes étant incommensurables.
Pour qui s’intéresse à une sociologie « des grands hommes » et de la « mobilité sociale », ce livre sera très utile.
Benjamin Castets-Fontaine
Université Victor Segalen-Bordeaux II
 
Menger (Pierre-Michel). – Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme. Paris, Le Seuil (La République des idées), 2002,96 p., 10,5 €.
 
 
La sociologie de l’art s’intéresse à des sujets variés : milieux d’appartenance des artistes, publics des musées et des spectacles ; marché de l’art ; évolution des goûts artistiques ; interaction entre les différents acteurs du monde de l’art, etc. Pierre-Michel Menger [1] adopte quant à lui le point de vue d’une sociologie du travail artistique, encore peu développée aujourd’hui [2]. L’auteur se propose d’étudier les relations entre l’organisation des activités artistiques et les mutations récentes du capitalisme.
Dans le premier chapitre, l’auteur passe en revue les différentes positions théoriques traitant du rapport entre les arts et le capitalisme.
  • La première position envisage l’art comme extérieur aux autres sphères de la production. Cet argument a notamment été développé par Karl Marx sur le thème de l’aliénation : le caractère extraéconomique de l’activité créatrice dépasse la division aliénante du travail et permet à l’individu de mieux se connaître et d’accéder à l’autonomie. Cette forme de travail devrait se généraliser dans la société post-capitaliste.
  • L’argumentation de Theodor Adorno et, plus généralement, de l’École de Francfort est tout autre : l’art aurait tendance a être assujetti au marché et aux institutions, ses productions l’inscrivant dans le jeu social et économique. Pour rester autonome, l’art devrait enrayer sa neutralisation par l’administration culturelle et protester contre les formes assujettissantes du marché.
  • Une troisième position, soutenue en particulier par Daniel Bell, est symétrique de la précédente : les valeurs de la sphère culturelle (la réalisation de soi et l’individualisme hédoniste) sapent les fondements du système capitaliste. L’artiste est alors l’incarnation d’un individualisme, non pas entrepreunerial et nécessaire au développement du libéralisme, mais expressif et antirationaliste : idolâtrie du moi, culte de la rébellion, antimorale de la libération personelle qui mine la société bourgeoise.
  • La quatrième position, partagée par une grande variété d’auteurs (théoriciens et praticiens de l’organisation, économistes, etc.) voit dans l’activité artistique mue par l’innovation un modèle ou un levier critique. Les qualités nécessaires aux activités artistiques sont similaires aux consignes managériales : engagement, accomplissement de soi, identification personnelle à l’activité et à la performance.
Cette revue est complétée par une analyse de l’autonomisation et de la spécialisation croissante dans la sphère artistique. Le développement du marché des biens et services artistiques, l’introduction d’innovations techniques concourent à la segmentation de plus en plus fine des spécialités. On assiste, à l’intérieur d’une même profession, à la multiplication des savoirs et à la spécialisation croissante des tâches. Cette division entraîne une organisation horizontale du travail : elle juxtapose des catégories de professionnels qui entretiennent des relations d’interdépendance (de la coopération à la concurrence et au conflit) mais pas dans une hiérarchie directe et organisée. Ce phénomène est amplifié par une organisation mouvante des activités créatrices, qui fonctionnent par projets ponctuels réunissant de petites équipes avec des compétences différentes, cultivant des liens contractuels temporaires, assemblant et dispersant les équipes. Dans ce contexte, la division verticale du travail se dissout et l’individualisation des liens octroie plus d’autonomie et de responsabilité à chacun. Cette organisation comporte aussi des effets négatifs : difficulté à retrouver un emploi, obligation d’entretenir un réseau, cooptation.
Il resterait à savoir dans quelle mesure le fonctionnement décrit par l’auteur, qui semble essentiellement fondé sur une observation des arts du spectacle vivant (avec le statut « d’intermittent du spectacle » notamment), est applicable au monde de l’art en général.
Dans le chapitre II, l’auteur analyse l’apologie de la concurrence interindividuelle dans la sphère artistique et la mise en spectacle des inégalités de réussite et de rémunération dans les hit-parades musicaux, les distinctions remises lors des festival, les rituels des prix littéraires, etc. Ici, la concurrence et les inégalités de réussite sont acceptées et même valorisées. Pour expliquer les différences de réussite et de rémunération, le diplôme, le secteur d’activité et la localisation régionale ne suffisent pas. La cotation du travail se fait en fonction du talent. Mais au-delà du talent, il existe deux facteurs d’inégalités : des artistes de talent similaire peuvent avoir une reconnaissance très différente selon la médiatisation dont ils bénéficient ; des inégalités se creusent entre différentes strates de la profession car les équipes se créent par cooptation entre des professionnels qui, chacun dans leur spécialité, ont le même degré de réussite ou de réputation.
Au chapitre III, Pierre-Michel Menger analyse l’extension de la flexibilité du travail dans la sphère artistique. Les arts, qui depuis deux siècles ont cultivé une opposition à la toute-puissance du marché, apparaissent pourtant comme des précurseurs dans le domaine de la flexibilité. Dans une entreprise artistique, le travail à plein temps et sur contrat pluriannuel est rare si ce n’est dans les secteurs massivement soutenus par les aides publiques. Le modèle de création le plus courant est l’intervention de différentes petites firmes tout au long du processus de production. Ce fonctionnement, sur des projets ponctuels, suppose une flexibilité de l’emploi, même pour les postes les plus qualifiés. Cette organisation impose aux individus des alternances de périodes de travail, de chômage indemnisé, de chômage non indemnisé, de gestion des réseaux d’interconnaissance et de multi-activité dans et hors de la sphère artistique.
La hausse des coûts et la nature de la production des spectacles, l’expansion de la sous-traitance et la spéculation sur de nouveaux talents ont encouragé le recours croissant aux emplois de brève durée. Le réservoir disponible de main-d’œuvre a évolué plus rapidement que le volume de travail alloué et la croissance de l’emploi s’est accompagnée de l’augmentation du chômage indemnisé.
Comment se fait-il que les métiers de l’art soient en constant développement alors qu’ils sont précaires et exposés à une forte concurrence ? Des arguments non monétaires sont à même d’expliquer cette attirance vers les métiers de l’art : la nature et la variété des tâches, la mise en valeur des compétences individuelles, le sentiment de responsabilité, le degré d’autonomie dans le travail, le prestige social de la profession. Mais, malgré les nombreux arguments non monétaires offerts par le travail artistique, l’incertitude est grande quant à la réussite d’un projet créateur et à l’accomplissement de soi dans des activités professionnelles expressives.
Pierre-Michel Menger constate que le secteur de l’art est précurseur dans le marché du travail en matière de flexibilité de l’emploi. Ce phénomène touche successivement toutes les sphères d’activité et toutes les catégories de la population : le CDI à plein temps concerne aujourd’hui une proportion décroissante d’actifs (56 % contre 72 % au début des années soixante-dix ; les diplômés sont de moins en moins épargnés par le CDD). De manière plus générale, le fonctionnement de la sphère artistique repose sur des qualités – créativité, responsabilité, engagement, autonomie et mobilité – qui sont aujourd’hui valorisées à l’extérieur de cette sphère : dans le travail indépendant et entrepreunerial mais aussi dans les emplois salariés.
Cet essai très dense est complété par une annexe composée de trois tableaux sur l’évolution du marché du travail en France dans les arts du spectacle entre 1987 et 2000. On peut les synthétiser en quelques grandes lignes : un nombre croissant d’artistes obtenant des parts moins importantes de travail, une augmentation de la rémunération par journée de travail et un revenu annuel total en baisse. « Ce qui montre, dit l’auteur, que les employeurs ne procurent pas à ceux qu’ils emploient de manière intermittente une assurance compensatrice contre les conséquences d’une croissance déséquilibrée de ce marché du travail. » (p. 94). De quoi nourrir les débats actuels sur le statut des intermittents du spectacle et, plus généralement, sur l’évolution de notre rapport au travail.
Il est dommage que l’auteur ne se pose pas la question du rapport entre le mode d’organisation artistique et le contenu des œuvres produites. En danse contemporaine, par exemple, il existe un nombre croissant d’artistes autonomes à côté des compagnies plus classiques (composées d’un chorégraphe et de danseurs). Ces nouveaux danseurschorégraphes – qui se définissent comme « artistes » et non pas comme « chorégraphes » – s’agrègent le temps d’une création avec des plasticiens, des spécialistes du son et de l’image [3], etc. Ce fonctionnement est bien celui décrit par P ie rre - Mic he l Men g er (r ef us de l a hiérarchie, projets ponctuels, différenciation des rôles). Mais il n’est pas sans conséquence sur le contenu des œuvres : ce mode d’organisation promeut une combinatoire de mouvements dansés, d’images vidéo et de musiques électroniques tout à fait caractéristique des créations pluridisciplinaires contemporaines. On peut dire, en cela, que la nouvelle organisation du travail artistique entraîne l’éclatement de la notio n mêm e de « spectacle de danse ».
En conclusion, on peut dire que ce livre apporte un nouvel éclairage sur le monde de l’art, en particulier celui des arts du sp ectacle. Il m on tre le jeu complexe entre liberté et contrainte qui s’est établi au sein de la nouvelle organisation du travail artistique : abolition des hiérarchies, autonomisation et spécialisation des artistes, développement des liens contractuels, flexibilité, négociation mais aussi décisions arbitraires, cooptation et précarité.
Muriel Guigou
Université Pierre-Mendès-France, Grenoble
 
Linhart (Danièle) ; Rist (Barbara), Durand (Estelle) (collabs. ). Perte d’emploi, perte de soi. Ramonville Saint-Agne, Éditions Érès (Sociologie Clinique), 2002,190 p., 18 €.
 
 
Ce livre est issu d’une enquête monographique réalisée trois ans après la fermeture de l’usine automobile Chausson de Creil, auprès d’une centaine d’anciens salariés. La liquidation du site n’est pas liée à des difficultés économiques ou à une dégradation de la rentabilité, mais à une politique de redéploiement stratégique. Si la décision est programmée dès 1991, son annonce est retardée jusque 1996, en dépit de deux vagues de licenciements, de manière à éviter d’éventuelles grèves ou démissions des plus aptes à se reclasser. L’annonce, brutale et inattendue, est donc vécue de manière particulièrement douloureuse par les salariés ayant échappé aux réductions d’effectifs précédentes. Ce cas de figure assez classique se singularise ici avec la mise en place d’un plan social exemplaire par le volume des dédommagements financiers, par la qualité de l’accompagnement vers la reconversion des licenciés et par les résultats en termes de reclassement.
Cette particularité explique que les sociologues aient été sollicitées par les leaders syndicaux de l’établissement, désireux de rendre visibles les mérites du plan social négocié avec la direction, et d’exporter ce mode de gestion d’une réduction d’effectifs dans d’autres situations. Les sociologues entreprennent alors de comprendre les manières dont les anciens salariés ont donné du sens aux événements, de restituer les expériences vécues de la perte d’emploi, de retracer les réactions subjectives des « ex-Chausson ». Constatant combien les entretiens collectés portent la trace de souffrances, de dépressions, de drames, de culpabilité (la perte d’emploi comme perte de soi, qui donne le titre au livre), les auteurs placent au centre de leurs analyses une question qui apparaissait d’emblée réglée : qu’est-ce qu’un bon plan social ? À cet égard les écarts sont considérables entre les points de vue institutionnels et indigènes. Pour les syndicats, le plan social est un succès en particulier parce que la mise en place d’un congé de conversion de 24 mois et le recours à une société de reclassement « reconnue pour son efficacité et son éthique » (p. 71) ont permis de préserver des collectifs, d’éviter que chacun soit enferm é dans son inquiétude face à l’avenir, et de limiter le nombre d’anciens salariés sans solution statutaire. En revanche, les licenciés multiplient les critiques à l’encontre du cabinet de reclassement, restent nostalgiques de leur s itua tio n a n téri eu re, e xp rim e nt un e détérioration de leur image de soi, se sentent désemparés et démunis.
Bien entendu les « ex-Chausson » ne forment pas un bloc homogène. Et les réactions à l’épreuve de la perte d’emploi apparaissent liées aux conduites adoptées lors du processus de fermeture de l’usine, au cours duquel les solidarités entre collègues se sont déchirées et la communauté ouvrière distendue. Quand la vie professionnelle était totalement dépendante de l’entreprise, construite dans des relations de confiance avec la hiérarchie et marquée par des relations fusionnelles avec les pairs, la perte d’emploi a été vécue comme un écrasement, destructeur des capacités d’adaptation m ises en œuvre jusque-là au travail. Il en va différemment pour les plus individualistes qui ne comptaient que sur eux-mêmes et leurs propres ressources et qui, dès lors, ont moins que les autres éprouvé le sentiment d’être trompés et ont souvent cherché très vite un emploi ailleurs. Enfin, ceux qui, sous l’influence syndicale, se sont mobilisés collectivement pour négocier les meilleures conditions de sortie, sont parvenus à briser les liens de dépendance vis-à-vis de l’entreprise, se sont découvert de nouvelles potentialités et sont plus confiants et déterminés. C’est donc « la nature de la participation aux dernières années de l’entreprise » (p. 122) qui rend compte des comportements différents face au reclassement et des projections contrastées dans d’autres contextes de travail où la mise à l’épreuve et l’incertitude sont plus fortes et les garanties collectives amoindries. Les auteurs soulignent également le poids de la trajectoire biographique, mais les matériaux présentés sont, sur ce point, moins convaincants.
Car cet ouvrage fait peu de place aux parcours antérieurs des licenciés interrogés, et il néglige également les cheminements professionnels postérieurs au licenciement et les stratégies adoptées pour surmonter, avec ou sans succès, cette épreuve. Celle-ci est saisie exclusivement à travers les expériences subjectives des intéressés, comme pour contre-balancer et dénoncer la progression de « politiques d’obsolescence de la maind’œuvre », qui font des salariés de simples marchandises susceptibles d’être vendues du jour au lendemain, sans co nsid éra tion, pré cis ém en t, po ur le facteur humain. Cette perspective n’est pas sans lien avec l’option méthodologique consistant à privilégier le seul épisode de la perte d’emploi et à l’isoler d’une exploration précise des parcours biographiques individuels dans lesquels il s’inscrit. Ne risque-t-on pas alors, par construction, de collecter des récits nostalgiques d’un contexte de travail pe rd u, d’u n e c om m u na u té s ala ri ale désormais détruite ? Les auteurs reconnaissent d’ailleurs que la période passée chez Chausson est « idéalisée » (p. 45), du fait du caractère rétrospectif de l’enquête. Mais ce n’est pas seulement la reconstruction du passé qui est en question ici, c’est aussi le calage du point à partir duquel le retour sur le passé est amorcé. Car on sait bien que l’évocation du passé peut varier, et être plus ou moins enjolivée, selon que l’entretien biographique est organisé autour de la perte d’emploi ou autour de la situation professionnelle obtenue postérieurement, ou autour d’autres invitations à parler, d’ailleurs. Or cette question du cadrage des entretiens et des conditions de démarrage des récits se pose ici avec acuité, puisque les entretiens ont été conduits deux ans après la fermeture de l’usine et auprès des seuls reclassés. Dès lors on ne peut que regretter le manque d’information sur le protocole d’enquête et sur la conduite des entretiens, et donc l’impossibilité d’en estimer l’impact sur les résultats produits.
Didier Demazière
Laboratoire Printemps – Université Versailles Saint Quentin – CNRS
 
Damon (Julien). – La question SDF : critique d’une action publique. Paris, Presses Universitaires de France (Le lien social), 2002, IX-277 p., 25 €.
 
 
Depuis le milieu des années quatre-vingt, la pauvreté a un nouveau visage : celui des personnes sans domicile fixe, ceux que l’on appelle les « SDF ». C’est à la rencontre de ces personnes et de l’environnement dans lequel elles vivent et sont prises en charge que nous convie Julien Damon. En quelque 270 pages, l’auteur offre un excellent panorama de la manière dont se pose la question SDF. Plutôt que d’interroger directement les formes sociales de l’extrême pauvreté, en se portant par exemple au contact des intéressés, ou en étudiant pour eux-mêmes les dispositifs de prise en charge, Julien Damon situe son travail dans l’espace intermédiaire entre la vie des SDF et un ensemble complexe et souvent hétéroclite de dispositifs publics ou privés de prise en charge. En ce sens, il renoue avec la tradition de Simmel, qui liait déjà la condition de pauvre à la définition sociale de sa prise en charge. Comme le formule Julien Damon, « théoriquement, ce n’est pas le groupe des SDF ou bien le système de prise en charge qui intéresse, mais les actions individuelles et les actions réciproques des divers acteurs impliqués dans la question SDF » (p. 7). Se pose alors la question de l’ajustement des dispositifs aux situations vécues par les SDF, étant entendu que de nombreux paramètres, politiques et médiatiques notamment, n’ont de cesse de peser sur la définition de la prise en charge à tel ou tel m ome nt, o u pour telle o u telle situation singulière.
Pour étudier l’espace d’interaction entre les SDF et les dispositifs de prise en charge, l’auteur adopte un parti pris méthodologique de type actionniste, inspiré de la sociologie de Raymond Boudon. Ce choix conduit l’auteur à considérer les acteurs étudiés, les SDF notamment, comme des acteurs rationnels. Pour peu que le concept de rationalité soit entendu dans une acception assez large, ce choix présente selon l’auteur l’avantage de permettre au sociologue d’appréhender les SDF comme de véritables acteurs sociaux, et non comme de simples objets, auxquels les regards habituellement portés sur eux tendent souvent à les réduire, par idéologie, par compassion ou par facilité. Bien sûr, les capacités de ces acteurs sont singulièrement réduites, souvent à peu de choses, mais elles ne sont pas nulles pour autant, loin s’en faut, explique Julien Damon. Comme celles de tout autre acteur social, les « bonnes raisons » des SDF méritent d’être prises en compte si l’on veut véritablement comprendre les comportements et les attitudes des SDF vis-à-vis des dispositifs qui leurs sont destinés. À l’usage, les choix méthodologiques de l’auteur s’avèrent d’autant plus convaincants qu’ils permettent assez sûrement d’éviter le piège du regard essentialiste, faisant du SDF un être simplement passif, purement contraint par l’ensemble des déterminations – au demeurant féroces – qui pèsent, de toute évidence, sur lui. Bien que la figure du SDF constitue certainement un cas limite pour l’application du principe de rationalité à l’analyse sociologique (et c’est là un des intérêts théoriques du travail), Julien Damon montre la fécondité de cette démarche, d’autant qu’il prend soin de ne pas se laisser enfermer dans un registre d’analyse unique : son travail témoigne au contraire d’un intérêt insistant pour la dimension institutionnelle des phénomènes étudiés, dimension qui constitue une part essentielle de son objet de recherche, ainsi qu’aux interactions entre acteurs sociaux, dans la tradition de Simmel encore une fois.
L’ouvrage comprend six chapitres, qui permettent au lecteur d’explorer autant de dimensions de la question SDF. Ces chapitres s’articulent autour de deux grandes thématiques. Les trois premiers sont en effet consacrés aux termes dans lesquels a été posée la question SDF. Il s’agit de déterminer comment a socialement été définie la place des SDF dans l’espace public. L’auteur montre ainsi comment le regard porté sur les SDF a historiquement oscillé entre deux postures, la répression et l’assistance, ou comme il le formule lui-même entre « l’hostilité et l’hospitalité » (chapitre 1). Julien Damon s’attarde également sur les réactions, immédiates ou plus organisées, que suscite la présence des SDF (chapitre 2). Il étudie enfin de manière détaillée et do cum entée la m an iè re dont d ivers espaces de médiation, tels que les médias, les associations ou certains segments de l’administration sont progressivement parvenus à spécifier et à inscrire la question SDF à l’agenda des politiques publiques (chapitre 3). Dans un deuxième mouvement, les trois chapitres suivants abordent plus directement le comportement des intéressés, c’est-à-dire tout d’abord des SDF eux-mêmes, considérés propose différentes pistes de réflexion en ce sens. Ainsi inscrit-il la question SDF dans un ensemble de phénomènes socio-logiques plus généraux. Il montre par exemple que la visibilité nouvelle des SDF est liée, dans les années quatre-vingt, à des transformations morphologiques des villes. Devenues plus « poreuses », ces dernières laissent plus facilement libre cours aux déambulations de personnes démunies, qui étaient autrefois enfermées ou cantonnées dans des quartiers mal famés, et échappaient par là même au regard du plus grand nombre (p. 71). Sur un tout autre plan, Julien Damon précise aussi la nature des liens entre les modalités techniques de prise en charge administrative des SDF et des transformations plus globales de la protection sociale, qui ne pouvaient évidemment être étudiées dans tou te leur généralité da ns cet ouvrage. Plus généralement, l’auteur ne répugne pas à s’appuyer sur les travaux classiques de sociologues faisant un effort de liaison systématique entre les expressions sociales de la pauvreté et de l’assistance et des dynamiques sociales ou historiques plus vastes, comme Robert Castel ou Abraham de Swann par exemple. Au final, ce travail riche et précis, pour ainsi dire quasi exhaustif sur le sujet, peine à inscrire les phénomènes qu’il analyse dans le cadre de transformations des sociétés contemporaines. S’il convainc du caractère sociologiquement passionnant de la question SDF, il montre plus difficilement en quoi elle constitue un phénomène socialement significatif, concernant non seulement ceux qui s’intéressent à la pauvreté – c’est-à-dire à peu près tout le monde – mais ceux qui cherchent plus fondamentalement à en comprendre les logiques sociales. Ce travail n’en reste pas moins une synthèse impressionnante et sans doute durable sur le sujet, d’autant plus utile au sociologue qu’elle aborde toujours son objet avec la distance nécessaire, permettant ainsi d’identifier concrètement de nombreux mécanismes sociologiques de portée gé né rale. Par bie n de s as pe cts, L a question SDF est aussi une réponse à de nombreux problèmes posés par l’action publique.
Daniel Benamouzig
CERMES – CNRS
 
Bastard (Benoit). – Les démarieurs. Enquête sur les nouvelles pratiques du divorce. Paris, La Découverte (Alternatives sociales), 2002,195 p., 15 €.
 
 
Le temps n’est pas si lointain (avant 1975) où les couples qui souhaitaient divorcer par consentement mutuel devaient m algré tout se livrer à la tragi-comédie du divorce pour faute : l’un des conjoints devait souvent jouer au coupable et forger de fausses lettres. Début 2002, une nouvelle loi sur l’autorité parentale est votée à l’Assemblée nationale : la médiation familiale est introduite dans le Code civil, qui fait du maintien des relations avec les enfants un devoir et donne au juge le pouvoir d’intervenir pour préserver ces relations. Ce moment cristallise un changement de régime du divorce en France et un bouleversement du panorama des instances juridiques et psychosociales qui contribuent au traitement du divorce. L’accord des conjoints devient la pierre angulaire du divorce et sont mises en avant les notions d’autorité parentale conjointe, de « cop arentalité ». C e livre déc rit et analyse de manière limpide ce changement complet de paradigme.
À la base de ce changement, Benoit Bastard retrouve un constat fréquent de la sociologie de la famille : le divorce est devenu une composante structurelle du mariage contemporain ; il fait partie des trajectoires « normales » – et non plus déviantes – du couple. La conséquence directe de ce constat est que le divorce doit être organisé pour aider les conjoints à se séparer aussi « normalement » que possible. Un système d’action cohérent est sous-jacent à cette réorganisation du divorce. Benoit Bastard appelle en effet « démarieurs » les acteurs professionnels de ce système, c’est-à-dire les spécialistes de l’organisation de ce nouveau divorce : juges aux affaires familiales, avocats, médiateurs, travailleurs sociaux. Dans le nouveau contexte, les rôles de ces professionnels se modifient. Les démarieurs construit une sociologie saisissante de ces transformations en choisissant de tourner le projecteur vers ces professionnels, leurs interactions d’une part entre eux et d’autre part avec leurs clients.
En effet, avec cette nouvelle loi, le législateur a choisi un modèle pour le couple contemporain : il s’agit du modèle que la sociologie de la famille appelle le modèle « association » (par opposition au modèle « institution »), modèle étendu à la définition d’un divorce réussi (« vous avez raté votre mariage, réussissez votre divorce »). Sous ce nouveau régime, un divorce réussi est un divorce dédramatisé, négocié par les conjoints qui aboutissent à un accord maintenant le lien parent-enfant pour chaque parent et chaque enfant, quoi qu’il arrive : la « coparentalité » est synonyme d’impératif incontournable de la responsabilité commune envers les enfants. Le livre offre d’abord le récit de cette « privatisation du divorce » qu’a connue la société française depuis plus de trente ans – privatisation ambiguÎ qui est une sorte de corollaire de la privatisation tout aussi ambiguÎ de la famille. Pour « réussir leur divorce », les conjoints doivent négocier, négocier encore, avec l’aide des professionnels du divorce auxquels l’État régalien a délégué beaucoup de ses prérogatives.
Les professionnels cherchent à aider les conjoints à mettre en œuvre ce modèle. Le livre décrit de manière très vivante et fouillée le travail subtil de ces démarieurs, la prudence dont ils font preuve pour aider les couples à redéfinir leurs attentes, pour gérer les interactions entre les parents en voie de séparation. Les juges, qui sont les précurseurs de ce changement de régime, cherchent à orienter les conjoints vers le modèle : ils poussent à la négociation des règles de l’action commune, renvoient les parties à elles-mêmes, se déclarent prêts à entériner un accord si accord il y a. Ce sont des juges « dominants, mais démunis », car ils s’interdisent de décréter l’accord à la place des parties. Lorsqu’ils entérinent, ils pensent n’ajouter que la dimension procédurale, rituelle, à la séparation. La question se pose ici des limites de ce « tout est négociable », surtout dans les cas où l’intérêt du plus faible doit être protégé par l’institution.
À partir du moment où ce modèle s’impose, les autres professions s’alignent sur ses principes. Les avocats, qui dominent le marché du divorce, sont pris entre deux modèles de résolution du conflit : la négociation ou le combat. Devant le juge qui pousse de plus en plus à la négociation, ils tentent – tant bien que mal – de se poser aussi bien en médiateurs qu’en représentants d’une des parties. Face à ces notables du divorce, les médiateurs, activistes de la promotion du nouveau modèle, constituent désormais la nouvelle « profession » reconnue par le Code civil. Les médiateurs présupposent une égalité de fait entre les conjoints et cherchent à les aider à parler, à écouter, à « ventiler les émotions », à faire des concessions et à se mettre d’accord. Le problème de cette profession émergente est qu’elle n’a encore que très peu de clients (en attendant un hypothétique divorce civil ?) : les conjoints qui divorcent se mettent souvent en position de victime (de l’abandon, de l’éloignement des enfants). Ils veulent rarement négocier autant qu’on voudrait les faire négocier. Il veulent souvent être en conflit. Ils ne veulent pas de coopération forcée ; ils veulent gagner. Il se trouve donc que le nouveau modèle est éloigné des pratiques sociales et reste difficile à mettre en œuvre. Même constat du côté des travailleurs sociaux responsables des lieux d’accueil comme les « points de rencontre parents-enfants » (où l’enfant peut, régulièrement et sous surveillance, voir son père). Ces lieux ont moins de succès que prévu parce que les clients y sont souvent envoyés de force par le juge.
On le voit, le récit de l’ajustement de ces professions au nouveau régime du divorce se déploie dans une perspective combinant aussi bien les apports d’un Eliot Freidson (concernant les dilemmes internes aux professions et à leur évolution) que ceux d’un Andrew Abbott (concernant les conflits entre professions autour des mêmes marchés). Mais ce livre est surtout comparable, pour le début du XXIe siècle, à ce qu’a offert La police des familles de Jacques Donzelot pour le XIXe. Ici, ce sont le modèle culturel légitime d’aujourd’hui et l’ingénierie sociale et institutionnelle des professions – plus que des philanthropes – qui sont mises au jour. Tout comme au XIXe siècle, ce que préconise le modèle de la loi de 2002 est très souvent éloigné de la réalité familiale. Cet écart est une sorte de défi au législateur et à la mise en œuvre de la politique familiale. On n’a pas vraiment d’autre modèle crédible pour le régime du divorce, mais on se demande aussi s’il fonctionnera, s’il aura des effets pervers non anticipés (comme le fait de faciliter l’accès aux enfants pour un parent violent, au nom de la coparentalité), ou si l’on se retrouvera, dans quelques décennies, avec un appareil purement formel sans la discipline sociale capable de lui donner son efficacité réelle.
À l’intersection de la sociologie de la famille, des organisations et des professions, ce livre résume vingt ans d’observations empiriques et de réflexion théorique sur la prise en charge du divorce en France. On peut penser qu’il faudrait en étendre l’approche à une théorie plus générale de ce que l’on pourrait appeler le « déminage procédural », c’est-à-dire la résolution des conflits marquée par une combinaison com plexe de régulation étatique et d’autorégulation. Il ne fait aucun doute que la médiation occupe une place de plus en plus importante dans la résolution des conflits, par exemple entre entreprises. Dans ce domaine, tout ou presque reste à faire. Ce livre donne le ton et place la barre très haut.
Emmanuel Lazega
Université Lille I
 
Memmi (Dominique). – Faire vivre et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort. Paris, La Découverte (Texte à l’appui. Politique et sociétés), 2003,309 p., 24 €.
 
 
L’ouvrage se donne comme objet l’étude d’un ensemble de dispositifs qui président aux décisions concernant la vie prises soit en son début (procréation médicalement assistée, interruption volontaire de grossesse) soit à sa fin (soins palliatifs, euthanasie). Outre sa modernité technique, cet ensemble de d i s p o s i t i f s a pour dénominateur commun le fait d’être porté par les professionnels de la santé et de donner lieu à un « gouvernement de la parole ». L’ou vr age a u ne do ub le a m bitio n : premièrement, il s’agit d’explorer la nature des rapports sociaux qui s’instaurent dans le cadre de ces dispositifs mettant en jeu des patients confrontés aux données biologiques primordiales et la profession médicale chargée de réguler les passions et les pulsions qui se font jour en ce domaine selon les modalités prévues par la loi. Appuyé sur une solide enquête de terrain conduite dans les services de plusieurs hôpitaux parisiens et associations, l’ouvrage utilise avec à propos de nombreux extraits d’entretiens, riches en informations. Deuxièmement, en se donnant l’objectif de comprendre l’émergence de ces dispositifs, l’ouvrage prend le parti de se situer et de situer son objet vis-à-vis des thèses de Michel Foucault (la disciplinarisation des corps et le biopolitique) ainsi que de celles de Norbert Elias (le procès de civilisation et d’individuation). Les deux thèmes sont étroitement imbriqués, mais pour la clarté de l’exposition, on les distinguera ici l’un de l’autre.
La première partie de l’ouvrage aborde les dimensions institutionnelles du dispositif (chap. 1). Il apparaît que celles-ci sont essentiellement dominées par les aspects juridiques et médicaux ou, plus exactement, par la délégation que le droit fait au médical de réguler les pratiques : au lieu de devoir s’expliquer devant un homme de loi, au lieu d’encourir une peine que ce dernier pourrait infliger à ceux qui contreviendraient à la loi, c’est la profession médicale qui se voit attribuer le rôle central de régulation des pratiques vis-à-vis de la naissance et de la mort. Cette délégation passe par l’imposition d’un « récit autobiographique » que le patient doit livrer aux professionnels de manière à accéder aux soins et aux prestations médicales. En parallèle (chap. 4), l’examen fin des taux de remboursement des différentes prestations médicales permet de faire apparaître une autre facette du dispositif selon laquelle la régulation des comportements passe aussi par une forme de désincitation financière ; en d’autres termes, alors que certaines pratiques sont entièrement prises en charge par la Sécurité sociale, d’autres ne le sont pas ou peu. On aurait aimé sans doute que l’enquête soit prolongée sur ce point pour savoir dans quelle mesure la gestion « économique » (le coût d’accès au soin comme régulateur des pratiques, mais pas forcément de ses excès pour ceux qui en ont les moyens financiers) – et son effet présenté en termes d’incitation, maître mot des politiques publiques contemporaines – est relayée ou supplantée par un « gouvernement de la parole », notamment lorsque les taux de remboursement à 100 % enlèvent toute contrainte financière. À moins encore, selon une hypothèse livrée presque par inadvertance, que ce soit un autre principe, celui de « la file d’attente », c’est-à-dire le temps passé pour faire valoir son droit et la publicisation de la situation de demandeur que cela entraîne, qui intervienne.
La deuxième partie est plus directement centrée sur les interactions entre patients et professionnels, ce qui permet d’aller au-delà de la dimension formelle des dispositifs et d’entrer dans le fonctionnement concret du « gouvernement de la parole ». Il en ressort que le corps médical – médecins, pharmaciens, infirmières – conserve une puissante autonomie et met en place sa propre capacité régulatrice. Ainsi, en lieu et place de jugements moraux, c’est la qualification de l’état du corps et des organes qui constitue la ressource grâce à laquelle le corps médical peut introduire une distance – ne serait-ce que le temps – entre les pulsions du sujet et les pratiques, permettant ainsi au dispositif de fonctionner. Cette mise à distance peut puiser dans le fonds de positivisme qui entoure la pratique médicale, mais elle met aussi au jour l’anthropologie médicale des vies qui valent ou ne valent pas d’être vécues (p. 177) – ce qui amène l’auteur à de beaux développements su r l’im age médicale comme moyen de fixer les imaginaires et de construire la relation avec le patient.
L’enquête fait ressortir une « montée de l’autocontrôle comme idéal, son encouragement mais aussi son encadrement par les instances représentatives de l’État, enfin l’avènement d’un sujet triomphant, curieusement encouragé par les dispositifs de contrôle eux-mêmes » (p. 131). Cette plongée dans la microphysique du pouvoir est menée en parallèle avec une discussion sur la pertinence du travail de Foucault qui se poursuit de chapitre en chapitre. Plutôt que d’interpréter les dispositifs en question selon une problématique réunissant deux dimensions de l’œuvre de Foucault (celles où il s’intéresse à l’aveu et au souci de soi), l’auteur préfère le cadre d’analyse de Elias selon lequel « la pression institutionnelle à la maîtrise du destin corporel ne serait qu’une manifestation dans l’ordre politique du processus d’individuation » (p. 134). Cette orientation éliasienne, plus qu’un choix théorique radical, est justifiée par petites touches, et en faisant valoir l’orientation historique – ce qui est un vrai argument (p. 203) – du processus d’autocontrôle et d’individuation étudié par Elias, mais aussi parce que, en lieu et place du contrôle et de la surveillance, l’État se met en position d’instituer l’individu comme sujet (p. 292).
Il demeure néanmoins un écart entre les thèses générales guidant l’enquête et les dispositifs étudiés dans la France de la fin du XXe siècle. Non pas que les liens ne soient pas probants et bien mis en valeur, m ais parce que ce qu’il est convenu d’appeler la construction sociale de ces dispositifs est finalement laissée dans l’ombre. Quels ont été les lieux de mise en forme des dispositifs dont il a été question (le parlement y prend sans doute une belle part, alors même qu’il est fortement peuplé d’acteurs dont les compétences sont médicales ou juridiques) ? Quels ont été les débats auxquels ils ont pu donner lieu ? Peut-on rendre compte de l’évolution de la législation (le fameux arrêt Péruche, un cas exemplaire du corps comme destin vis-à-vis duquel il serait loisible à l’individu d’obtenir réparation pour sa naissance, aurait mérité que l’on s’y arrête plus longuement pour expliciter les raisons socio-juridiques de son apparition et de sa remise en cause) ? Autant de questions qui auraient pu donner lieu à une mise à l’épreuve plus fine quant au rapprochement suggéré entre le procès de civilisation éliasien et les dispositifs étudiés. De même, on peut regretter que l’évolution des dispositifs ne soit pas plus directement rapprochée de l’évolution concernant la famille et les représentations de celles-ci soit chez les patient(e)s, soit dans le corps médical : les enquêtes, mais aussi les débats parlementaires sur la PMA par exemple, montrent l’importance de la famille dans ce domaine, de même que le dispositif – proche à de nombreux égards – du prélèvement et de la greffe d’organes à visées thérapeutiques où le contrôle des pulsions (l’habitus au sens eliasien), l’empathie et le « gouvernement de la parole », constituent des éléments essentiels permettant aux individus – les membres de la famille – de se constituer en « sujets qui opinent », ce qui ne va pas d’ailleurs sans difficulté, comme le montre la hausse des refus de prélèvement des familles.
Il n’en reste pas moins que le travail et la réflexion conduits par Dominique Memmi sont décisifs et stimulants par le s ré sul tats qu ’ils l ivre nt, p ar les nombreuses pistes qu’ils explorent, par la mise en perspective découlant de la discussion des thèses de Foucault et de Elias. Sans doute le travail mériterait d’être porté au stade de la comparaison internationale de manière à savoir ce qui du cas français a valeur générale.
Philippe Steiner
Université de Lille 3
 
Ba szanger (Isabelle), Bungener (Martine), Paillet (Anne) (dirs.). – Quelle médecine voulons-nous ? Paris, La Dispute (L’état des lieux), 2002, 249 p., 19 €.
 
 
Cet ouvrage constitue, au meilleur sens du terme, un acte politique. Loin de tout dogmatisme, son seul parti pris est, en effet, de mettre au service du lecteur une somme de connaissances – aussi construites qu ’ou vertes – propres à instaurer et éclairer un débat démocratique, jugé indispensable et urgent, en matière de ce que, faute de mieux sans doute, les auteurs dénomment médecine. Faute de mieux, puisque les analyses présentées portent aussi sur des dimensions analytiques que l’on désigne usuellement en termes de système sanitaire et/ou de système de protection sociale, et qu’il n’existe aucun vocable englobant. Mais si le titre de l’ouvrage peut induire une représentation réductrice ou équivoque de ce qu’il contient réellement, sa lecture aura tôt fait de dissiper tout malentendu. En effet, même si divers problèmes et dilemmes inhérents à l’intervention médicale, proprement dite, y sont judicieusement et finement saisis (2e partie), celle-ci est, d’abord, largement située (1re partie) dans ses cadres contextuels (économique, technique, social et institutionnel) et, en permanence, reliée à eux dans l’analyse.
Le propos introductif, clairem ent exposé, invite à prendre la mesure d’une évolution générale du rapport que le champ médical entretient avec la société ou, pour être plus précis, d’un amoindrissement de l’autonomie de ce champ et de la légitimité qui lui était conférée. Évolution corrélative de la montée de questions éthico-culturelles majeures, soulevées à la fois par l’évolution des pratiques et par celle des modèles socioculturels en matière de conception de la vie.
Rien d’essentiel, ou presque, n’échappe à ce bilan, et la succession des chapitres étaye la pertinence du propos introductif : tensions dans les modèles professionnels, crise du mode de financement du système, émergence incertaine de nouvelles formes d’organisation et de coordination professionnelles, gestation problématique des formes institutionnelles de représentation des usagers, questions éthiques et juridiques – vertigineuses – soulevées par les innovations techniques (dans le domaine de la génétique, notamment), ou par l’évolution socioculturelle vis-à-vis des conditions de la mort, etc. Autrement dit, la lecture des divers chapitres a tôt fait de convaincre que le nombre et la gravité des changements en cours sont, effectivement, considérables et que ceux-ci soulèvent des problèmes tels qu’une issue socialement acceptable ne saurait leur être trouvée au coup par coup et en référence à la seule raison médicale. Bref, à n’en pas douter, la société est – bruyamment parfois – de retour dans un espace que l’on avait pu considérer, de fait, comme légitimement régi par les seules lois de la science et de la technique.
L’ouvrage est propre à satisfaire le besoin d’information et de compréhension de nombreux lecteurs, concernés par telle ou telle des multiples questions qu’il aborde (la représentation des usagers, les réseaux de soins, la médecine prédictive, les dons d’organes, les soins palliatifs, etc.). Loin de se présenter comme les rubriques d’un Quid, chaque chapitre introduit à une véritable problématique qui, le plus souvent, opère le repérage des tensions et contradictions qui marquent l’espace des alternatives auxquelles la médecine est, chaque fois, confrontée. Ce faisant, plusieurs textes constituent une remarquable introduction à une connaissance humaine de l’expérience médicale, aux antipodes du mythe.
Autre chose est, toutefois, de savoir si, et comment, le lecteur saisi par l’interpellation initiale et l’invitation qui lui est faite de mener réflexion et débat démocratique est vraiment en mesure d’exercer sa citoyenneté. Pour tout dire, la multiplicité des questions traitées et la complexité intrinsèque de chacune d’entre elles tendront vraisemblablement à produire un sentiment d’écrasement. Non pas que les auteurs aient ménagé leurs efforts pédagogiques pour les rendre accessibles au profane. On pourrait, à l’inverse, considérer que c’est en prenant – grâce à leur souci manifeste d’être compris – une juste mesure de cette complexité que le lecteur peut se sentir comme dépassé par l’effort personnel d’élucidation que requiert l’invite à la responsabilisation de chacun, qui marque l’intention fondamentale de l’ouvrage. D’autant que les sujets abordés sont particulièrement divers – pour ne pas dire éclatés – et, de ce fait, impropres à permettre aisément un raisonnement d’ensemble. Ainsi, par exemple, comment relier au sein d’un même cadre analytique et/ou d’un même modèle culturel une option politique relative au mode de rémunération des médecins et d’autres, relatives, par exemple, à la réglementation des dons d’organes ou de l’acharnement thérapeutique ?
De cette difficulté, les responsables de la publication ont pleinement conscience qui, d’abord, tentent de conjurer le vertige du lecteur et de définir l’unité de l’ouvrage en insistant sur le fait que chaque sujet traité témoigne de l’imbrication permanente et profonde entre diverses dimensions (« morale », organisationnelle et financière) des problèmes abordés, réaffirmant ainsi leur parti pris analytique et leur projet éditorial, suivant lesquels une sorte de retour de la société serait en train de s’opérer dans un champ professionnel qui avait historiquement conquis, en raison de la confiance que semblait justifier son expertise, une autonomie légitime. Mais pareille argumentation, en dépit de sa justesse intrinsèque, est d’un niveau de généralité peu propice à sortir le lecteur de l’impasse intellectuelle et politique dans laquelle il peut, au contraire, se trouver après avoir pris, précisément, la mesure de la complexité des choses.
Il n’est pas douteux que la multiplicité et l’hétérogénéité des questions et des angles d’attaque disciplinaires des problèmes rencontrés aujourd’hui par la médecine résultent, pour une part, d’une gestion au coup par coup qui signe l’absence – préjudiciable – de politique publique véritable en la matière. Vaste question, qui n’est pas propre au champ sanitaire : comment concevoir un mode de gouvernance véritablement inspiré et nourri par le débat démocratique ? À la fin de l’ouvrage, les auteurs ne cachent pas la difficulté lorsque, prônant une ultime fois la nécessité d’organiser désormais « […] l’ensemble des discussions actuellement dispersées, portant sur la médecine et notre avenir », elles ajoutent qu’« il n’est pas facile d’imaginer comment cette ouverture vers des choix de société pourrait s’opérer ». Les transformations contemporaines de la médecine, comme celles d’autres secteurs, sont objectivement nombreuses, complexes et souvent inattendues, rendant parfois aléatoires l’anticipation et la bonne gestion des problèmes qu’elles soulèvent. Mais n’y a-t-il pas aussi, dans l’expression de ce doute final, comme un appel implicite à une autre interrogation : « Quels politiques voulons-nous ? » Mais il est vrai qu’il s’agirait d’un autre livre…
Michel Arliaud
LEST-CNRS
 
Dauvin (Pascal), Siméant (Johanna). – Le travail humanitaire : les acteurs des ONG, du siège au terrain. Paris, Presses de Sciences Po (Collection académique), 2002,443 p., 24 €.
 
 
Cet ouvrage propose une sociologie politique de l’humanitaire international à partir d’une vaste investigation auprès des quatre plus grandes associations françaises de solidarité internationale, Médecins du monde, Médecins sans frontières, Handicap international et Action contre la faim. Écrit par P. Dauvin et J. Siméant, il est le fruit d’un travail collectif entamé à l’université de la Rochelle au sein du CAHIER (Collectif d’Analyse de l’Humanitaire International), en collaboration notamment avec J.-P. Masse et P. Juhem.
Les ONG, dont le nombre a crû fortement ces dernières décennies, sont généralement analysées à partir de leur impact sur l’opinion ou de leur rôle dans les relations internationales, mais leur travail au quotidien fait rarement l’objet d’études em pirique s. C ’est l’intérêt de cette recherche, qui prend appui sur plus de 200 entretiens auprès de volontaires et de salariés des sièges et des missions et sur plusieurs campagnes d’observation, à la frontière thaïlando-birmane et au Cambodge, à Madagascar, au Kosovo, au Mali, en Guinée-Conakry et au Libéria. L’analyse est centrée sur les modalités de l’entrée en humanitaire d’une part (les deux premières parties) et sur le déploiement des systèmes d’action humanitaire d’autre part (les deux parties suivantes).
L’analyse de l’engagement humanitaire s’ouvre sur l’histoire du mouvement impulsé à la fin des années soixante par de jeunes médecins français, indignés par la « neutralité » de la Croix rouge lors de la guerre civile au Biafra. Le portrait de groupe de l’équipe fondatrice de Médecins sans frontières fait ressortir des propriétés récurrentes : la place de la socialisation religieuse – souvent catholique – dans la grande bourgeoisie, les liens avec l’univers militaire ou colonial, les expériences antérieures de l’international par des voyages, des origines étrangères ou encore, pour ceux d’origine juive, par le traumatisme familial de la déportation. Cette « aristocratie du risque », pour reprendre une expression de Bernard Kouchner, est constituée par des jeunes médecins d’origine sociale élevée, qui trouvent dans l’humanitaire le moyen de faire des investissements mieux ajustés à leurs dispositions que l’exercice, en France, d’une médecine jugée médiocre et marchande.
Ces traits sont toujours aujourd’hui en partie associés aux carrières humanitaires. Le clivage, déjà présent chez les fondateurs, entre des militants qui convertissent leurs dispositions politiques dans l’engagement humanitaire et des humanitaires moins politisés, plus souvent issus de l’univers catholique et/ou militaire, reste pertinent. Mais la « professionnalisation » de l’humanitaire, qui se traduit par le développement de statuts salariés spécifiques, par le passage des missions d’urgence aux missions de développement, est à l’origine de nouvelles oppositions. Alors que pour certains, notamment les médecins, l’expatriation humanitaire, souvent pour des missions de courte durée, a peu d’influence sur la carrière, pour d’autres personnels, administrateurs ou logisticiens, elle suppose au contraire un infléchissement professionnel important. Cette hétérogénéité des « coûts » et des « profits » de l’engagement humanitaire, qui reflète en partie celle des positions et des origines sociales, se traduit dans des conflits autour de la définition légitime de l’humanitaire. À la figure du militant revendiquant des valeurs héroïques de type aristocratique s’oppose celle du salarié recruté pour sa compétence. Ces tensions s’expriment par exemple dans les rapports entre Médecins du monde, plus proche du pôle du militantisme, et Médecins sans frontières, plus proche de celui du « professionnalisme ». Les auteurs font l’hypothèse que cette opposition devrait permettre d’analyser la logique de la configuration d’ensemble des ONG.
L’analyse des motivations des expatriés conduit néanmoins à complexifier ce modèle. Si les critères de recrutement confèrent une importance croissance aux compétences techniques, l’observation fine des entretiens d’embauche montre que « le recrutement apparaît d’abord fondé sur la recherche de prédispositions convertibles dans l’humanitaire » (p. 182). L’entretien du désir d’héroïsation des hum anitaires es t un élém ent-clé d u travail de ressources humaines par lequel l’organisation cherche à lier les individus au groupe. La double dimension militante et professionnelle de l’engagement apparaît ainsi comme une donnée consubstantielle des « carrières » humanitaires.
La deuxième moitié de l’ouvrage porte sur la mise en œuvre des politiques humanitaires. L’objectif, ambitieux, est d’analyser l’action humanitaire comme une « action à niveaux multiples ». Du va-et-vient entre les différents niveaux, on retient la nécessité de tenir compte du poids des grands bailleurs de fonds internationaux, de la division du travail entre le siège et le terrain et enfin des effets de l’action des ONG sur les pays d’intervention.
Au nom de la nécessité de faire émerger la « société civile », « véritable sésame de l’aide internationale » (p. 252), une part croissante de l’aide internationale publique se trouve canalisée par les ONG, au détriment des aides directes aux gouvernements. Le poids croissant des bailleurs de fonds institutionnels, agences des Nations unies et de l’Union européenne ou grandes coopérations européennes, produit indéniablement ses effets sur le fonctionnement des ONG, les obligeant à s’aligner sur des critères de plus en plus techniques de gestion, de sélection du personnel ou de présentation des projets.
Mais le travail humanitaire est le fruit d’une relation dialectique entre le siège et le terrain, et la logique du terrain est souvent assez éloignée de l’application rationnelle de politiques internationales. Parmi les passages les plus passionnants de l’ouvrage, on trouve ceux qui donnent à voir le quotidien du travail humanitaire, qui restituent d’une manière fine et fouillée les conditions de vie et de travail des expatriés. Dans des contextes de guerres, d’épidémies ou de catastrophes naturelles, les expatriés humanitaires ont un mode de vie « marqué par une tension constante entre frugalité et sacerdoce d’une part, effervescence festive ou émotionnelle d’autre part » (p. 293). La prise en charge à la fois pratique et émotionnelle de toutes les dimensions de la vie de l’individu par le groupe produit un enfermem en t com munautaire qui pousse les volontaires à percevoir leur activité comme un don de soi. Le modèle d’institution totale, au sens de Goffman, s’avère pertinent pour rendre compte de plusieurs aspects de ces expériences, même si d’autres éléments comme l’importance de la défection (la majorité des volontaires ne fait qu’une mission à l’étranger), la fréquence des passages d’une ONG à l’autre, viennent relativiser cette emprise de l’organisation.
L’autonomie relative des expatriés sur le terrain tient à leur type particulier de savoir-faire, approché notamment à partir de l’étude des agendas. L’humanitaire international est un petit monde, où les mêmes personnes se croisent et se retrouvent sur différents terrains. La capacité à entretenir et à mobiliser ces réseaux, qui incluent aussi les relations avec les pouvoirs locaux, conditionne la réussite des actions humanitaires.
L’ouvrage met en lumière les effets contradictoires du poids économique considérable de l’aide humanitaire dans les pays d’intervention. Les ONG tendent à imposer un « modèle entrepreneurial », à diffuser des disciplines gestionnaires qui ne sont pas forcément appropriées par les administrations des pays aidés. De façon plus étonnante, elles peuvent encourager une lecture ethniciste de la réalité, en s’appropriant des catégories d’ethnie ou de communauté, au grand dam quelquefois des administrations locales, qui défendent une vision plus universaliste de leur population. Les auteurs nuancent néanmoins l’idée d’une domination simple en posant que l’action des organisations humanitaires est constamment réappropriée par les gouvernements locaux, qui délèguent aux ONG une partie de leur politique sociale.
L’étude met en lumière le brouillage entre « gouvernemental » et « non gouvernemental ». Les ONG sont finalement analysées comme des « groupes d’intérêt » associés à la mise en œuvre à l’échelle internationale de certains « fragments » de politiques publiques, voulues à la fois par les bailleurs de fonds internationaux, les autorités des pays d’accueil et les ONG elles-mêmes (p. 205). Notons que cette analyse, qui porte sur les plus grosses ONG humanitaires françaises fonctionnant sur un mode quasi bureaucratique, rend sans doute moins compte de l’activité des nombreuses petites ONG qui se sont développées ces dernières années.
Au terme de cet ouvrage stimulant, on a tout de même le sentiment que le riche travail d’observation ethnographique, qui constitue indéniablement un aspect novateur de cette recherche, n’est pas totalement exploité ; des publications complémentaires sont d’ailleurs annoncées. Les annexes qui décrivent les enquêtes de terrain font regretter l’absence de présentations plus monographiques des situations observées. Les auteurs ont fait le choix – certes justifié par l’ampleur de leur tâche – de ne pas analyser ni comparer les contextes d’intervention. De ce fait, on sait peu de choses sur les situations locales dans lesquelles se déroule le travail humanitaire, ou même sur le contenu concret de ce travail. Or l’usage des recherches existantes portant sur l’impact des ONG sur les sociétés bénéficiaires [1] aurait sans doute permis de nuancer certaines affirmations trop tributaires de l’autoportrait officiel des ONG. Ainsi, les développements sur la « rationalisation » des ONG, présentées comme des « poches de fonctionnement légal rationnel » dans le Tiers monde (p. 261) ne rendent sans doute que très partiellement compte des modes d’inscription dans les sociétés locales.
Ces remarques, suscitées avant tout par la richesse de l’enquête, ne remettent pas en cause la fécondité de la démarche, qui offre des informations inédites et, au-delà du cas étudié, un cadre d’analyse stimulant des ressorts sociaux de l’engagem ent m ilitant, des rappo rts en tre réseaux étatiques et privés dans les politiques publiques ou encore des usages sociaux de l’espace international.
Anne-Catherine Wagner
Université de Paris I
 
Murard (Numa). – La morale de la question sociale. Paris, La Dispute, 2003,278 p., 20 €.
 
 
A ve c La morale de la question sociale, Numa Murard se propose d’« éclairer l’univers moral de la responsabilité et de la faute qui habite le rapport que les perdan ts entretiennen t avec eux-mêmes » (p. 10). Domaine jugé par l’auteur trop fréquem ment laissé en jachère par ses pairs, la dimensio n subjective de la question sociale occupe donc l’essentiel de ses développements. Sa thèse maîtresse pose que l’injonction d’autonomie désormais véhiculée à tous les échelons de la société aboutit à une transformation du « vécu », par chacun, des enjeux et des formes d’expression de la responsabilité individuelle. Plus précisément, l’auteur entend décrire, en deux étapes, le passage de la responsabilité à la culpabilité qui hante et lamine, dans leur incapacité à souscrire à ce nouvel impératif moral, les vaincus du jeu social. C’est au prisme de la « réflexivité » dont font preuve ces derniers, au regard des difficultés matérielles et affectives éprouvées, que se mesure la culpabilité
La première partie, essentiellement descriptive, offre des éléments factuels à l’appui de la thèse principale. Déroulant, l’espace de quelques pages, des biographies de « pauvres » et de « précaires » recueillies dans le cadre d’entretiens de recherche, l’auteur entend introduire aux « mondes vécus de la question sociale ». Les entrées proposées ne prétendent nullement à l’exhaustivité. Tout au plus forment-elles un tableau d’ensemble particulièrement suggestif. Qu’il soit question de relation familiale ou d’investissement amoureux, d’accès ou de sortie du monde professionnel et, subséquemment, de la condition ouvrière, les récits rapportés témoignent de la force de la subjectivité manifestée par les interviewés. L’éclairage de ce versant de la question sociale invite ainsi à complexifier les analyses formulées en termes de « destin collectif » et de domination écrasante. La morale (subjective) de la question sociale rend la saisie empirique de son « vécu » largement irréductible aux approches m acrosociologiques totalisantes. Pour autant, précise l’auteur, la subjectivité développe également un caractère collectif. L’expression du sentiment amoureux en offre un cas d’école. Numa Murard note ainsi qu’« on peut désigner les difficultés d’aimer et d’être aimé comme une expérience collective dans les groupes sociaux les plus démunis. Dans la culture du pauvre, il y a une réponse à cette expérience, c’est la mise à distance, par l’humour, par la gouaille, du modèle de l’amour romantique » (p. 66).
La deuxième partie, beaucoup plus analyti