2004
Revue française de sociologie
Alcoolisation et alcoolisme au travail
Ethnographie d’un centre de tri postal
Pierre Merle
IUFM de Bretagne – Université Rennes 2 – Lessor 153, rue Saint-Malo – 35043 Rennes cedex
Bertrand LE BEAU
Université Rennes 2 – Lessor 153, rue Saint-Malo – 35043 Rennes cedex
Fondée sur des observations et des entretiens menés auprès des agents et des cadres de
l’entreprise La Poste, cette recherche a pour objet de mieux connaître les pratiques d’alcoolisation et d’alcoolisme spécifiques à ce milieu professionnel. Les unes comme les autres ne
peuvent être considérées en dehors des pratiques de sociabilité des agents, pratiques d’entraide au travail et pratiques de contrôle social qui régulent à la fois le quotidien de l’activité
de production et le signalement de « l’agent intempérant » par l’encadrement. L’analyse de
l’interdépendance entre le quotidien du travail et les pratiques d’alcoolisation permet de
comprendre pourquoi les cadres de La Poste, malgré leurs obligations réglementaires les
incitant à signaler les agents dits alcooliques, semblent si souvent passifs.
This study, based on observation and interviews with employees and managers of the French
postal service « La Poste », was conducted to improve knowledge of the alcohol consumption and
alcoholism specific to this occupational milieu. Neither of these practices can be studied in isolation from employee socializing and workplace mutual assistance practices, or from the social
control practices that regulate routine production activity and, specifically, require managers to
report « intemperate agents ». Analysis of interdependence between routine work and alcohol
consumption practices sheds light on why managers often manifest a passive attitude despite
regulations requiring them to report so-called alcoholic employees.
Diese Untersuchung stützt sich auf Beobachtungen und Gespräche mit Angestellten und
Führungskräften des Unternehmens « La Poste » und möchte eine bessere Kenntnis der Praxis der
Alkoholisierung und des Alkoholismus erlangen, wie sie diesem Berufsmilieu eigen sind. Diese
Praxis kann nicht außerhalb der Verbindung mit der Soziabilität der Angestellten, der gegenseitigen Arbeitsunterstützung und der sozialen Kontrolle gesehen werden, die sowohl die tägliche
Produktionsaktivität als auch die Anzeige des « Trinkers » durch die Führungskräfte regulieren.
Die Untersuchung der gegenseitigen Abhängigkeit zwischen der täglichen Arbeit und der Alkoholisierungspraxis verhilft zum Verständnis, warum die Führungskräften des Unternehmens « La
Poste » so oft passiv erscheinen, obwohl sie dienstlich verpflichtet sind, die sogenannten
Alkoholiker anzuzeigen.
En base a observaciones y entrevistas efectuadas a empleados y a cuadros de la empresa de
correos, « La Poste », esta investigación tiene por objeto ahondar sobre las prácticas de la alcoholización y del alcoholismo específicas en este medio profesional. Ninguna de las dos no deben ser
consideradas fuera de las prácticas de sociabilidad de los agentes postales, prácticas de ayuda
mutua en el trabajo y prácticas de control social que regulan a la vez tanto la actividad de producción cotidiana como la designación de el « agente intemperante » por el medio profesional. El
análisis de la interdependencia entre el trabajo diario y las prácticas de la alcoholización nos
permiten comprender por qué los cuadros de os correos, pese a sus obligaciones reglamentarias
que a menudo parecen tan pasivos incitan a seÒalar a los agentes, dichos alcohólicos.
Le consommateur d’alcool n’est généralement pas défini comme toxicomane et les symptômes liés à une consommation fréquente ne semblent pas
relever de la maladie chronique dans les recherches sociologiques (Baszanger,
1986). L’analyse des usages ou des représentations des drogues est, par
ailleurs, essentiellement centrée sur les produits illicites (par exemple,
Choquet et Ledoux, 1994 ; Peretti-Watel, 2001 ; Beck et Peretti-Watel, 2001).
L’ouvrage classique de Becker ([1963] 1985) se situe dans le même cadre :
l’usage de la marijuana ne devient un objet de recherche que lorsqu’il est
socialement construit comme une déviance. Il en est de même de l’analyse de
la « maladie mentale » que la recherche sociologique s’est clairement
appropriée (par exemple, Foucault, 1961 ; Bastide, 1965 ; Goffman, 1968).
Autrement dit, l’intérêt que les sociologues ont porté aux drogues illicites ou
à la « folie » est lié à leur désignation comme « acte délinquant » ou
« maladie », ouvrant ainsi la voie à des analyses en termes de construction
d’une norme sociale et d’écart à celle-ci.
L’alcoolisme n’a guère fait l’objet d’une telle requalification sociologique
comme le montre l’intérêt limité qu’il a suscité
[1]. Les sociologie du travail,
des groupes sociaux, de la bourgeoisie ou de la classe ouvrière ont d’ailleurs
accordé une part souvent ténue à cette pratique sociale, voire ne mentionnent
pas son existence (par exemple, Schwartz, 1990 ; Pinçon et Pinçon-Charlot,
2000). « L’alcoolisme du pauvre », si présent dans la littérature réaliste du
XIX
e siècle, a également fait l’objet d’investigations sociologiques restreintes
(par exemple, Terrail, 1982 ; Castelain, 1997). Quant à l’alcoolisme mondain,
il ne semble pas encore être constitué en objet de recherche. Les rapports aux
drogues licites ont fait toutefois l’objet d’investigations un peu plus
fréquentes parmi les 15-25 ans, notamment les lycéens (IREB, 1986 ;
Choquet et Ledoux, 1994 ; Ballion, 1998), probablement en raison du crédit
social accordé à l’idée de prévention des comportements à risques auprès des
plus jeunes. Finalement, comme l’indique Ehrenberg (1992) : « On sait peu
de choses sur les aspects sociaux non seulement des drogues illicites mais de
l’alcool. » La consommation d’alcool, plus encore que l’usage des drogues
illicites, ne semble donc pas constituer un objet de recherche de plein droit
(Ogien, 1994 ; Nahoun Grappe, 1994).
La connaissance sociologique limitée des pratiques d’alcoolisation a
plusieurs origines. D’abord, la généralisation de ces pratiques : les Français
sont les premiers consommateurs d’une bonne partie des différents types de
boissons alcooliques (Got et Weill, 1997). La banalisation extrême de l’usage
diminue paradoxalement sa visibilité sociale. À l’instar des accidents de la
circulation, les pratiques d’alcoolisation sont en quelque sorte trop quotidiennes pour constituer un objet de recherche ou d’actualité (à l’exception de
périodes généralement limitées dans le temps). La distance est en fait d’autant
plus difficile à construire que l’objet est partie intégrante de la vie sociale
[2].
Ensuite, la consommation d’alcool se différencie à la fois des drogues interdites et du tabagisme. Ce dernier provoque une intoxication passive et une
opposition éventuelle entre les consommateurs et les autres. Les spécificités
de l’alcool – produit licite et sans effet négatif immédiat sur autrui – favorisent donc son acceptation sociale. Enfin, la consommation excessive d’alcool
– cette expression est évidemment fortement problématique – est, dans les
représentations communes, associée à un état pathologique. Cette étiologie
ordinaire a favorisé les approches médicales et plus spécifiquement les interprétations psychiatriques ou psychanalytiques particulièrement prolifiques
(par exemple, Mijolla et Shentoub, 1973 ; Adès et Lejoyeux, 1997 ;
Descombey et Brisset, 1999)
[3]. L’absence de recherche sociologique sur cet
objet conforte cette perception ordinaire de l’alcool (Faugeron et Kokoreff,
1999). Autant de raisons qui aboutissent à ne guère construire comme
interrogation sociologique les pratiques d’alcoolisation.
Peu explorées, ces pratiques sont pourtant reconnues, avec constance,
comme faisant problème même si celui-ci est défini de façons très diverses
selon le type d’expertise mis en œuvre
[4]. La consommation de l’alcool a été
jugée suffisamment problématique et dangereuse, notamment par le législateur, pour que celle-ci soit interdite sur les lieux de travail. Cette réglementation est peu connue et peu appliquée. Cependant les sociologues ne se sont
guère intéressés à cet écart entre la règle et les pratiques alors que l’étude de
cet écart fonde une partie non négligeable des recherches, par exemple dans le
champ de la sociologie des organisations (Bagla-Gökalp, 1998). Pour autant
que les pratiques d’alcoolisation ne sont pas considérées d’un point de vue
individuel mais appréhendées comme partie prenante de modes de socialité
spécifiques, elles ne peuvent être saisies et comprises que dans les milieux
sociaux qui les produisent et les interactions sociales qui les maintiennent au
quotidien.
Pour cette raison, la recherche a porté sur un milieu professionnel spécifique – l’entreprise La Poste – qui présente l’intérêt d’être un très grand
établissement de main-d’œuvre, employant plus de 300 000 agents (ce qui
assure l’intérêt de l’investigation), et d’être engagée dans la prévention de
l’alcoolisme (ce qui facilite la démarche d’enquête). Il n’existe pas pour
autant un recensement du nombre d’agents alcooliques dans l’entreprise tant
un tel chiffrage est problématique. Il n’est de surcroît pas possible de définir
un seuil minimum commun en dessous duquel l’absorption d’alcool serait
totalement sans danger (Hillemand, 2000)
[5]. La difficulté de la mise en
forme statistique de la consommation excessive de drogues est aussi liée, à La
Poste comme ailleurs, aux problèmes rencontrés lors du « signalement » de la
personne alcoolique. En ce sens, l’analyse qualitative éclaire les apories de la
construction statistique (Padieu, 1994).
L’investigation a porté sur un centre de tri postal situé dans la région
bretonne (voir Annexe I) et repose sur des entretiens et des observations. Ce
centre, comme tous les centres de tri postaux, est un lieu de relégation sociale
et connaît, de surcroît, des restructurations visant à diminuer son importance
dans l’organisation de l’entreprise (voir Annexe II). La spécificité de ces
postes de travail n’est évidemment pas sans rapport avec les particularités de
la consommation d’alcool. Autant celle-ci est anodine, autant la recherche sur
cette question est problématique : comment distinguer les pratiques d’alcoolisation et les pratiques d’alcoolisme. Les premières renvoient aux usages de
l’alcool définies comme socialement acceptables, les secondes à l’intempérance devant réglementairement déboucher sur une prise en charge par les
services ad hoc. L’objet de la recherche est d’étudier ces pratiques d’alcoolisation et la construction sociale de la frontière entre ces deux pratiques afin de
comprendre un paradoxe : pourquoi les cadres de La Poste, malgré leurs obligations réglementaires les incitant à signaler les personnes dites alcooliques,
semblent-ils si souvent passifs ? Comprendre cette logique d’action nécessite
d’une part de savoir comment les pratiques d’alcoolisation s’insèrent dans les
modes de sociabilité des agents affectés au centre de tri et, d’autre part, d’analyser les interactions sociales spécifiques liées aux pratiques du signalement
de l’agent « intempérant ».
Modes de sociabilité des agents et pratiques d’alcoolisation
Au centre de tri étudié H., les modes de sociabilité qui caractérisent le
quotidien du travail, les pratiques d’entraides et les moments de conflits avec
l’encadrement ne sont pas tous en rapport avec la consommation d’alcool.
Cependant, ces modes de sociabilité constituent un système d’interdépendance des agents dont la connaissance est indissociable de la compréhension
des pratiques d’alcoolisation.
Le quotidien du travail : travail en groupe et minipauses
Dans le centre de tri, les agents se regroupent par affinité sur différents
« chantiers » tels que le « transbordement » ou le « dépiautage »
[6]. Les
lieux où s’effectuent le tri manuel, le tri mécanique ou l’indexation constituent d’autres « chantiers » (voir Annexe I). L’activité se réalise donc par
groupes – le groupe de transbordement, le groupe des trieurs, etc. – dont les
effectifs varient d’une demi-douzaine à une dizaine d’agents selon la nécessité. Les groupes de travail peuvent se constituer à partir de plusieurs brigades
puisque celle de jour chevauche la brigade dite la « boulangère » et la
« demi-nuit ». (voir Annexe I). Les agents ont cependant tendance à rester
dans leur brigade. Dans les moments de conflits sociaux, les chevauchements
entre agents de plusieurs brigades sont toutefois plus fréquents et favorisent la
construction de l’action collective au niveau de l’ensemble du centre de tri.
La position de travail empêche parfois la discussion entre agents. C’est
notamment le cas aux casiers de tri. Hormis les pauses réglementaires, l’organisation du travail est en effet conçue de manière à ce que les agents n’aient
pas de raison de bouger pendant le tri du courrier. Des agents viennent achalander en courrier les « positions » des trieurs et, en même temps, « décaser »
les cases pleines pour les envoyer à l’enliassement. Pourtant, certains agents
« décasent » eux-mêmes et vont à l’enliassement, prétextant le cas échéant
l’engorgement de leurs cases, ce qui est rarement le cas puisque des cases de
délestage sont prévues pour éviter ce déplacement. Mais ces cases sont rarement utilisées. Ces déplacements sont l’occasion d’une minipause sauvage
avec un ou deux collègues qui, au même moment, font la même chose. La
mise en place de ces pauses se passe toujours de la même manière : un agent
quitte sa position pour aller vers la liasseuse et dit quelques mots à certains
collègues pour les solliciter. La pause est l’occasion de « boire un coup »,
« on trinque », « on s’en jette une à deux vite fait ». C’est le moment de
décapsuler qui est partagé, le temps d’échanger des banalités. La bière est en
effet rarement consommée seul. Ces pratiques sont plus fréquentes au transbordement. Il y fait chaud l’été : « On se désaltère ». Il y fait froid l’hiver :
« On se réchauffe ». Ce sont des moments où l’on « reprend des forces »
[7].
C’est aussi à ces moments-là que les agents discutent de ce qui ne va pas au
centre de tri et des actions qu’il faudrait mener : « Si tu vois que les pots clandestins augmentent, c’est qu’on est pas loin d’une grève. »
[8].
Certaines de ces pauses sauvages sont aménagées dans l’activité
elle-même. Ainsi, lorsque les trieurs sont achalandés en courrier par un
collègue qui apporte des caissettes de lettres non triées, quelques mots sont
échangés et c’est encore l’occasion d’une minipause qui s’insère en quelque
sorte normalement dans l’organisation du travail. Le porteur de courrier est
aussi un porteur de nouvelles sur les autres chantiers et, plus généralement,
sur le centre de tri. Des événements mineurs qui seraient passés inaperçus
vont ainsi être diffusés en quelques minutes dans tout le centre. Ces mini-pauses ne font pas l’objet d’une intervention des chefs d’équipe sauf pour les
réguler si elles durent trop longtemps (plus de cinq minutes), si ce sont
toujours les mêmes agents qui sont en pause, ou si elles se passent pendant
« un coup de bourre », par exemple à « la fermeture ». Ces situations se
présentent rarement. À la fermeture par exemple, il existe une unité d’action
des agents de la brigade. Elle semble ne plus faire qu’un, agir dans un but
commun : « fermer », « être au pair »
[9]. Les minipauses sont donc conçues
afin que le travail ne s’arrête pas et que l’activité générale du centre soit
menée à bien. Les agents ont constitué et contrôlent des zones d’incertitude
(Crozier et Friedberg, 1977) présentes dans toute organisation. Le bon usage
de ces zones d’incertitude est la garantie de leur pérennité.
Les groupes d’agents qui se forment dans l’activité du centre ne coïncident
donc pas avec la brigade, entité plus importante. Ces groupes constituent un
ensemble de personnes partageant beaucoup de temps ensemble et multipliant
les occasions d’interactions pendant les pauses réglementaires et hors de
celles-ci. La notion de groupe d’agents est déterminante pour comprendre ce
qui se passe dans l’établissement et notamment les pratiques d’alcoolisation.
Ainsi, dans les propos des agents, le « je » n’est pratiquement jamais utilisé,
sauf pour relater un événement strictement personnel. C’est bien le « nous »
ou ses corollaires le « on », « les gars » ou « les copains » qui sont utilisés par
les agents pour parler d’eux-mêmes : « Dans les centres de tri, on a le goût de
l’amitié et de la solidarité. » L’organisation du travail au centre de tri impose
donc une vie collective. Rares sont les activités qui ne se font pas en groupe.
Se développe alors ce que l’on peut appeler une logique de groupe qui
influence fortement la vie sociale. La vie de l’équipe semble ritualisée : on
s’arrête ensemble, on va en pause ensemble, on boit le coup ensemble : « En
nuit, tu vois, on a le vin ensemble. »
[10].
Les pratiques d’entraide
Le travail en groupe et les minipauses caractérisent la sociabilité au quotidien. Elle se maintient aussi par les modalités d’accueil des nouveaux agents,
la gestion collective des absences (le « remplacement »), les pratiques de solidarité et la mise en « quarantaine ».
L’accueil des nouveaux
En général, les nouveaux arrivés, du moins les fonctionnaires qui constituent encore la majeure partie du personnel, viennent de la région parisienne.
Ils sont volontaires pour être affectés au centre de tri parce que la mutation y
est plus rapidement acquise que pour un poste en bureau. La plupart travaillait
déjà dans un centre de tri parisien. Ils connaissent donc le travail. Seules quelques particularités locales sont à transmettre à propos notamment du plan de
tri départemental et de l’organisation du centre. Ce sont les chefs d’équipe qui
se chargent de la transmission des informations essentielles.
Le nouvel arrivé est aussi pris en charge par ses collègues dès le premier
jour. Des propos classiques sont échangés sur sa situation personnelle, sur sa
vie avant, sur les combines du travail (« Expliquer comment marche la
boutique, comment il faut faire pour bosser moins et des choses comme ça tu
vois »)
[11]. Il s’agit d’une réelle prise en charge par les plus anciens, un véritable parrainage. Il dure de quelques jours à plusieurs semaines. Souvent l’un
des collègues va plus particulièrement proposer ses services pour les remplacements (voir
infra). André
[12], agent de nuit depuis quinze ans au centre de
tri, évoque le rôle des anciens qui montrent aux nouveaux « comment faire ce
qu’il faut, quand il faut, sans en faire trop ! […]. Les anciens, surtout en nuit,
ils fédèrent les jeunes. Ils ont le rôle de l’aîné, ils sont là pour former un p’tit
peu les jeunes à tout et à la revendication. Y a un travail, et ça surtout en nuit,
je te dis, un travail plutôt amical, d’amitié oui. »
[13].
Les nouveaux arrivants sont aussi insérés dans les habitudes de consommation du centre, notamment les pauses, les pauses sauvages et les pots en
commun. C’est une façon de faire connaissance, de s’intégrer au groupe :
« Les nouveaux qui arrivent, c’est un peu comme, tu vois, la première
communion, tu bois un coup avec nous, tu fumes la première cigarette, c’est
un peu comme quand les grands-pères, les oncles filaient une première cuite
en se marrant. Ben ici, c’est comme ça, c’est pas méchant, non, mais comme
ça, t’es des nôtres. » Cette manière de boire n’est pas propre à La Poste
comme l’analyse de Castelain (1997, p. 61) l’a montré : « La capacité à
consommer de l’alcool conformément aux normes collectives était un des
signes d’identité du groupe auxquels aucun docker digne de ce nom ne se
dérobait, sous peine de déchéance. Le port c’est une ambiance ; les rituels de
consommation d’alcool y contribuent à leur mesure, non la moindre. »
Le « remplacement »
Le « remplacement » est une pratique en vigueur dans tous les centres de
tri, tout particulièrement en région parisienne. Elle permet aux provinciaux
affectés à Paris, en « doublant » leur durée d’activité en certaines périodes, de
bénéficier de davantage de jours de congés et de revenir plus longtemps et
plus souvent « au pays ». Le principe est d’accumuler du temps de travail en
remplaçant des collègues qui ont besoin de temps libre. Ainsi, un agent de
jour, après avoir effectué sa vacation, par exemple de six heures du matin à
midi, continuera l’autre vacation de midi à 20h, soit pour rendre du temps,
soit pour en engranger en prévision d’absences. En nuit, le régime étant de
deux nuits travaillées sur quatre, l’agent « doublera » en travaillant ses deux
nuits de repos, toujours pour les mêmes raisons.
Tout un système s’organise en parallèle de l’organisation officielle. Il est
géré par les agents eux-mêmes qui connaissent parfaitement ceux qui leur
« doivent du temps » et ceux à qui ils en doivent. La fraude n’est pas de mise.
Elle serait une trahison de l’ensemble du groupe et la sanction serait immédiate : la mise en quarantaine (voir
infra). La hiérarchie, si elle est réticente
face à cette pratique, s’en préoccupe peu, pourvu qu’à la prise de service de
chaque brigade l’effectif soit au complet. Tout juste s’opère-t-il une régulation pour que les agents ne travaillent pas trop de nuits de suite. Ceux-ci, en
général, préviennent les chefs d’équipe de leur absence à venir et du nom du
remplaçant. Même si la règle officielle, pour des raisons sanitaires, recommande de ne pas travailler plus de trois jours consécutifs, les doublages sont
tels qu’il n’est pas rare de voir des agents cumuler six jours de présence à la
suite
[14].
Cette organisation parallèle fait partie des modalités normales d’organisation des équipes. Ce système, manifestation du pouvoir collectif des agents,
implique une forte interdépendance des agents qui renforce le sentiment d’appartenance au groupe. Les agents plus disponibles que les autres disposent
d’un réel pouvoir dans les brigades. Leur forte liberté d’emploi du temps va
souvent de pair avec une solitude matrimoniale. Il est possible que ces agents
compensent un isolement personnel en investissant fortement la sphère
professionnelle. Une partie de ces agents, plus fréquemment que les autres
buveurs immodérés, se dénomment eux-mêmes des « grandes gueules », et
sont considérés par la direction comme des meneurs en raison de l’autorité
dont ils disposent auprès de leurs collègues : ils sont toujours en première
ligne dans les moments de crise et rendent, outre le remplacement, facilement
des services
[15].
Solidarité et « quarantaine »
L’observation des conduites au centre de tri montre la dépendance des
individus au groupe. Les rapports de travail ne se limitent pas à l’accomplissement des tâches définies par le règlement intérieur de l’établissement. La
quotidienneté au travail s’organise entièrement au sein du groupe de collègues où se tissent les liens sociaux. La solidarité des agents paraît d’autant
plus importante qu’elle permet de supporter un travail décrit comme répétitif
et pénible. Travailler au centre de tri, spécifiquement la nuit, renvoie à des
relations intenses vécues ensemble. Tout en travaillant, les échanges sont
fréquents et la solidarité est la règle : on ne laisse pas un collègue en difficulté. En cas de besoin, le coup de main est de rigueur : « La nuit, quand il y a
un coup de tabac, personne ne se dérobe. » Ce peut-être une machine à
indexer qui bourre ou une structure qui s’effondre laissant s’éparpiller des
milliers de lettres au sol. Dans ces moments, spontanément, les collègues
viennent aider. Si, en raison de la parcellisation et de la mécanisation des
tâches, cette solidarité tend à reculer dans les bureaux de poste, elle subsiste
en centre de tri
[16]. Valeur revendiquée par les salariés du centre, cette solidarité, centrale dans la rhétorique des discours revendicatifs, s’exprime tout
particulièrement pendant les conflits et de manière ostentatoire sur les banderoles. Le terme fait largement référence à l’histoire ouvrière et s’appuie sur la
similitude des conditions de travail. Comme l’indique Sainsaulieu (1977,
p. 40) : « Sous le terme de solidarité, on voit aussi se profiler les conditions
sociales de l’accès à l’identité pour chaque individu […]. Pour qu’il y ait
réactions solidaires […], il faut que les travailleurs vivent ensemble et simultanément le même processus d’accès à l’identité. Là est la racine de leur solidarité et probablement de toute solidarité. » La force de la solidarité tient au
fait qu’elle repose sur un contrat implicite. Ainsi, la minipause évoquée antérieurement est admise et usitée par tous pour autant qu’elle reste dans les
limites acceptables définies antérieurement. Si l’une de ces limites n’est pas
respectée, un collègue se charge du rappel à l’ordre. Il est très généralement
suivi d’effet. La régulation est intégrée au fonctionnement ordinaire du
centre.
Au-delà du simple rappel à l’ordre, la sanction majeure du groupe est « la
quarantaine ». Elle va de pair avec la force de l’entraide : celui qui trahit les
règles de solidarité mérite l’exclusion. La quarantaine est redoutée et redoutable car elle isole complètement du groupe celui qui en est destinataire. Elle
est une véritable mort sociale dans un établissement où tout passe par le
groupe. Elle peut durer plusieurs mois. Bernard, agent de nuit depuis plusieurs
années, évoque avec gravité le risque de la quarantaine pour les agents qui ne
suivraient pas le groupe : « Comme il y a une certaine solidarité qu’est assez
forte, le gars, il a pas envie de se ramasser une quarantaine, tu vois ! […]. Une
quarantaine, c’est quelque chose de faramineux, on te cause plus, mais plus
du tout, ni quand tu travailles, ni aux pauses, on te parle pas. À la cantine, tu
manges tout seul, tu vois les autres se marrer, mais les autres, ils te voient pas,
t’existes plus ! […]. La quarantaine généralement, c’est quand y a une
balance […]. Une balance ou un traître, un gars qui copine trop souvent avec
les chefs ou un gars qui va pas jusqu’au bout pendant les grèves. » La mise en
quarantaine, provoquée par un désaccord essentiel entre un agent et le groupe,
est susceptible de déboucher, si elle se prolonge, soit sur une demande de
changement de brigade, soit même sur une demande de mutation.
La mise en quarantaine est la conséquence d’un retournement de la solidarité du groupe. Autant le groupe, en cas d’incidents les plus divers, protège
chacun de ses membres contre les chefs d’équipe et les cadres, autant sa capacité d’exclusion est considérable. Quelques récits sont à ce titre exemplaires :
« Après la grève de 1995, j’ai eu tout le monde sur le dos, ils me reprochaient
d’avoir lâché après quinze jours, mais je pouvais pas continuer […]. J’étais
d’accord avec la grève, mais je pouvais pas, quinze jours, c’était déjà beaucoup. Ils m’ont dit qu’ils m’aideraient à tenir. Je pouvais pas. J’ai repris le
boulot, mais j’ai essayé de leur expliquer. Moi, je pensais qu’ils comprendraient […]. La plus grande honte de ma vie, j’étais un fayot, j’ai été harcelé
ensuite, puis ça s’est finit à V.
[17]. » Cet agent, après son passage en
clinique, a réintégré le centre de tri. Il a par la suite demandé sa mutation et a
finalement quitté ce centre. Subir une quarantaine après avoir été « quelqu’un
d’important » dans le groupe lui était insoutenable. Sa vie professionnelle
était amputée de sa dimension la plus importante
[18].
Les pratiques d’alcoolisation : la « commande » et la « montée en cabine »
Dans les brigades, l’organisation de l’activité laisse une certaine liberté
aux agents. Les pauses sauvages permettent de « souffler » et de boire un
coup. Au centre, l’alcoolisation est quotidienne et continue. Cette pratique
quotidienne s’insère, outre les minipauses, dans des événements particuliers
régulés par le groupe : la « commande » et la « montée en cabine ». Ce sont
des moments importants du centre au cours desquels l’alcoolisation est plus
intense.
La « commande »
À l’automne, quelques semaines avant NoÎl, c’est le moment de la
commande de vin. Dans chaque brigade, un agent, toujours le même, en a la
charge. Il est relayé dans chaque groupe par un autre agent. La commande est
plus que le recensement des achats de vin. Ceux qui en sont responsables sont
aussi ceux que l’on remarque sur les chantiers, ceux qui parlent pour le
groupe dans les conflits, ceux que les cadres appellent « les grandes
gueules ». Ce sont également, assez souvent, des buveurs « pertinents » (voir
supra). Fin octobre, début novembre, ils passent dans les équipes pour
recenser les besoins. Ils sont de bon conseil pour les collègues hésitants. Tous
ou presque commandent, car commander n’a pas seulement pour objet d’être
livré, c’est aussi partager, « faire goûter ». Il n’est pas imaginable de
commander sans faire goûter après la livraison, et il n’est pas convenable non
plus de participer à ces séances de « goûtage » si soi-même on n’a pas
commandé. Il faut donc intégrer à la commande la partie qui sera prélevée
pour la collectivité
[19].
À la livraison, quand les commanditaires viennent prendre possession de
leur lot, ils remettent à l’organisateur leur contribution. La coutume veut qu’il
soit laissé une bouteille par carton de six, le nom du donateur est alors marqué
sur l’étiquette. On le rappellera à l’équipe en célébrant sa générosité au
débouchage de la bouteille (« À la santé de notre camarade ! »). On goûte
pendant les repas, à partir de la livraison, début décembre, puis on continue
après NoÎl jusqu’à épuisement des stocks autour de fin janvier. C’est un
moment fort dans la vie du centre. Il correspond à ce qu’on appelle à La Poste
« la période », c’est-à-dire à l’augmentation du trafic en raison des cartes de
vœux.
La « commande » est emblématique des liens qui se constituent autour de
l’alcool. On commande ensemble – objet de discussion sur les mérites respectifs de chaque vin –, on distribue ensemble, on consomme ensemble. Maxime
Vivas (1997, p. 79), retraité de La Poste, a passé l’essentiel de sa carrière
dans cette « usine à trier » qu’était Paris-Brune, un des plus grands centres de
tri en France. Il raconte son expérience d’agent dans un univers où l’alcoolisation fait partie du quotidien : « Le lien de communication le plus sûr, le
compagnon de tous les instants, l’ami qui vous comprenait et vous aidait, le
dopage éprouvé, le grand maître de la nuit, celui devant qui les chefs
eux-mêmes s’inclinaient sans épiloguer, l’anti-stress, le dispensateur
d’énergie : c’était lui qui réjouissait et ragaillardissait, lui, le dopage en litres
étoilés, ou encore en canettes de trente trois centilitres… On n’était pas des
femmelettes, mais des trieurs de centre de tri qui pètent la santé, des membres
actifs du club des buveurs de vin de table. »
La « montée en cabine »
La « montée en cabine » est aussi un moment particulier de la vie du centre.
Elle constitue un rite de passage pour une partie des agents. La « cabine » est un
lieu fermé au sein du centre de tri. On y traite des opérations particulières, les plis
recommandés, les valeurs déclarées, tous les objets laissés au guichet des
bureaux de poste contre une signature. Ceux-ci sont acheminés vers le centre
avec l’identification de chaque agent qui a contribué à son parcours. Arrivés au
centre, les sacs spéciaux contenant ces courriers et objets sont réceptionnés par
un encadrant aux quais et envoyés immédiatement en cabine.
Selon l’importance des établissements et selon les brigades, deux à quatre
agents titulaires sont affectés en cabine. Un à trois autres agents renforcent
l’équipe en cas de besoin. Ils viennent pendant une à deux semaines.
Travailler en cabine est une reconnaissance de sa compétence professionnelle.
Dans le passé, il existait une rétribution supplémentaire sous forme de prime.
Désormais, être agent titulaire en cabine nécessite une classification du
niveau de la catégorie B (i.e. le niveau bac pour les concours externes). La
décision de travailler en cabine appartient au cadre responsable de la brigade.
Cependant, celui-ci tient compte du souhait des agents en poste en cabine qui
peuvent réfuter un collègue en invoquant son incompétence : « Celui-là, il
vaut rien, il avance pas. » Si la décision revient formellement à l’encadrement, elle relève aussi d’une forme de cooptation. Ceux qui sont choisis sont
donc bien intégrés dans la brigade et reconnus par leurs pairs. Par ailleurs, en
accumulant les remplacements, ils augmentent leurs chances, à terme, d’être
cabinards titulaires. On dit qu’un agent « monte en cabine » quand il
commence son remplacement. À la montée, chaque nouvel arrivant doit
apporter son « kilo de jaune » (i.e. un litre de pastis) lequel sera « tué dans la
nuit ». Il n’est pas concevable que la montée se fasse sans le « kilo de jaune ».
La montée en cabine peut faire l’objet d’une double interprétation. Il s’agit
d’abord d’un échange, le groupe des permanents de cabine permet que l’agent
« monte » et cette montée est une source de gratification, de valorisation et de
reconnaissance de l’agent. En contrepartie, celui-ci rétribue les permanents de
la cabine en apportant de l’alcool, le meilleur produit qui soit, et en partageant
celui-ci selon les habitudes du centre. On peut considérer aussi qu’il s’agit
d’un rite qui accompagne le passage d’un état à un autre puisque la nomination en cabine d’une façon permanente est favorisée par le fait d’y être
souvent remplaçant. Chaque montée en cabine en tant que remplaçant est une
façon de se rapprocher un peu plus d’une position de titulaire. Il faut fêter ce
passage, cet accès progressif à la cabine. Le rite dure toute le nuit. Il est
accompagné d’ivresse car au « kilo de jaune », bu à trois ou quatre, s’ajoutent
les boissons habituelles. Cependant l’agent « devra tenir la route », faire
preuve de sa capacité à faire partie du groupe
[20].
Cette pratique, comme d’autres au centre de tri, notamment le repas de fin
d’année, accorde une place prépondérante à l’alcool. Castelain (1997),
étudiant les libations des dockers, montre qu’elles permettent « l’intégration
au rituel par lequel chacun est accepté pour autant que renonçant, fusse même
à sa propre singularité, il adopte les pratiques de la communauté. »
Les conflits avec l’encadrement : solidarité et alcoolisation
Les incidents
Les incidents sont fréquents dans le centre, surtout la nuit. À chaque incident, que ce soit pour un dysfonctionnement technique ou un problème
humain, le scénario semble identique. L’incident provoque entre les agents et
l’encadrement une tension qui va très rapidement crescendo. À ce moment, le
cadre doit le désamorcer au plus vite afin d’éviter sa propagation à l’ensemble
du centre. Deux incidents, à titre d’exemples.
En fin d’après-midi, un agent féminin « craque ». Elle devait charger une
camionnette avec des paquets pour une distribution en entreprise. Les paquets
étaient nombreux et les sacs trop lourds. C’est souvent le cas. Il existe une
réglementation en matière de poids de sacs mais elle est peu respectée : les
agents, souvent des « aco » (agents contractuels), chargent trop les sacs. Cette
femme a éclaté en sanglots devant l’ampleur de la tâche à effectuer. À ce
moment, tous les collègues proches d’elle ont arrêté leur travail, ont défendu
sa cause et les propos de soutien sont devenus de plus en plus forts. En quelques instants, toute l’équipe des quais de transbordement avait cessé son activité. Des leaders ont mis en relation l’événement avec la pénibilité croissante
de l’ensemble des tâches à effectuer. Le problème de cette femme devenait
celui de l’équipe et s’élargissait à l’ensemble du centre. De tels incidents se
produisent périodiquement sous diverses formes.
L’autre exemple concerne un incident technique. La scène se passe à l’entrepôt, à la toupie, appareil circulaire d’environ quatre mètres de diamètre. La
toupie reçoit le contenu de grands conteneurs d’un mètre cinquante de profondeur et d’environ un mètre sur deux de côté. À la réception, à l’intérieur de la
toupie, quatre à six agents prennent les colis pour les jeter dans les sacs
appropriés. Ce soir-là, un conteneur est particulièrement chargé. De
nombreux colis tombent à côté de la toupie, rebondissent sur les bords de
celle-ci ou encore sur le sol. Les agents ne sont pas surpris et, le prévoyant, se
sont écartés de quelques mètres. Un cadre à proximité constate le fait en
regrettant le surchargement du conteneur. Immédiatement un agent « monte
au créneau ». Il est virulent. Le cadre argumente, admet le problème, et reste
présent pour alimenter l’échange. Il est évident qu’il ne peut pas partir. Il
semble aussi que la discussion n’est pas essentiellement destinée à régler un
problème de sécurité. Alors que l’agent, qui a pris la parole, et les autres, qui
se sont approchés, communiquent sur un mode émotionnel, laissent éclater
leur colère et parlent de leur peur d’être un jour surpris par la chute d’un
colis, le cadre tente d’expliquer la cause de l’événement. Au fur et à mesure
de l’échange, d’autres agents de chantiers voisins cessent leur activité et s’approchent. Ils expriment, par leurs propos et leurs attitudes, à la fois de la
colère en soutien à leurs camarades, et de l’amusement de voir ce cadre
empêtré seul dans cette affaire. Des agents demandent au cadre de noter l’incident sur le cahier d’hygiène et de sécurité. Ceux-ci pourraient le faire
eux-mêmes, et d’ailleurs ils le feront, tout comme le cadre interpelé mais ce
faisant, ils impliquent le cadre et ce n’est qu’à cette condition qu’il pourra
s’en sortir. Interrogé après l’événement, le cadre reconnaît l’anormalité de la
situation, mais la responsabilité, selon lui, en incombe aux transporteurs qui,
pour quitter les quais plus vite, surchargent les conteneurs. La responsabilité
est également partagée par les agents qui laissent faire. Le cadre semble fataliste : l’incident ne méritait pas un échange d’une telle envergure, mais il
pense que « c’est la règle du jeu », « c’est normal, ils en profitent, c’est une
occasion de brailler et pendant ce temps-là ils ne bossent pas ». Pour ce cadre,
les incidents sont très fréquents car ils sont érigés en norme de
fonctionnement par les groupes.
Pour les agents, les incidents sont une manière d’exister collectivement, de
montrer leur force, d’imposer une pause collective qui permet de s’arrêter,
voire de boire un coup. Les agents ne font plus qu’un, derrière ceux que les
cadres appellent les meneurs. Le groupe, en étant solidaire, marque sa différence à l’égard des chefs, des dirigeants de La Poste, de ceux qui, pensent-ils,
les exploitent. À chaque fois qu’un chef cède, recule devant la masse, c’est
une victoire supplémentaire à mettre à leur actif. Sainsaulieu (1977, p. 41)
évoque ce type de rapport à l’autorité : « Toutes les occasions sont bonnes
pour provoquer l’explosion et vérifier qu’à nouveau les travailleurs sont solidaires dans l’atelier. » Cette stratégie de l’incident est également présente
dans d’autres types de rapports sociaux caractérisés par l’asymétrie des
pouvoirs
[21].
La grève
La grève est un moment important au centre de tri. En dehors de journées
nationales, plus ou moins suivies, comme dans la plupart des services, le
centre connaît de véritables moments de lutte sociale. Il se passe rarement une
année sans qu’un conflit de plusieurs jours n’oppose direction et agents du
centre sur un problème local. Depuis 1995, on compte à H. trois conflits très
durs qui ont dépassé quinze jours de grève avec occupation des locaux. En
1998, lors d’un conflit, la direction du centre fut même séquestrée pendant
quelques heures.
La grève est un moment d’unité : les fonctionnaires et les « aco », « la
nuit », « le jour », « la 17/24 » (voir Annexe) et les autres brigades se retrouvent côte à côte. La grève est vécue sur le site, 24h sur 24h, à la grille, au
piquet de grève ou aux quais de transbordement. Les rituels sont toujours les
mêmes. Dès que la grève est votée en assemblée générale, le centre est
bloqué, la grille fermée pour filtrer les allées et venues, un « brasero » est
allumé tout au long de l’occupation et des banderoles déployées sur le bâtiment. Tous les agents sont présents, aux « moments forts », aux assemblées
générales qui mobilisent et informent le personnel de l’état des négociations.
Les pratiques d’alcoolisation sont très présentes pendant les conflits. Au
piquet, les agents « tiennent » en buvant ensemble, du rouge, de la bière et du
vin chaud. Les agents « de la nuit » assurent un rôle majeur dans la direction
du mouvement. Ils se reconnaissent ce rôle et associent l’occupation des
locaux à des moments de convivialité alcoolisés : « Dans les conflits […], au
piquet, t’as des gars du jour et de la nuit. Bon, c’est quand même la nuit qui
mène la danse. C’est comme pendant le boulot, c’est le même truc, tu bois un
coup, t’es des nôtres. Et là, c’est encore plus fort. Si t’es pas des nôtres, t’es
avec eux et là, t’as rien à foutre là. » ; « L’alcool, quelque part, ça réunit les
gars. Si tu veux, ils se confortent entre eux et au lieu d’avoir une prise de
décision individuelle, qui est compliquée, il est beaucoup plus facile d’avoir
une prise de décision collective. C’est bien plus facile quand c’est un autre
qui propose et puis, tout compte fait, la collectivité, la solidarité, elle se rétablit. Et buvons un coup, buvons en deux, buvons ensemble. » (Militant
syndical)
[22].
Faire grève, assurer le piquet, « occuper » le centre est une façon de se
conforter mutuellement, de résister, de défendre sa position.
A contrario,
rentrer chez soi impose d’affronter le milieu familial et de justifier la grève
rapidement décriée dans les médias. Comme l’indique un des cadres interrogés : « Si les agents restent chez eux, va falloir affronter leur femme qui
tous les jours dit : “Et alors, vous reprenez quand ? Et comment on va faire
pour payer la maison ?”. Alors qu’au centre de tri, le gars, il est avec ses
copains. Et même s’il est inquiet, s’il se tracasse. Avec les autres, c’est ce qui
lui prouve qu’il a raison. » La grève est un moment qui unit. On est semblable
à l’autre et on se différencie d’autant plus de l’extérieur, y compris bien
souvent de ses proches, que le mouvement dure longtemps. Reprendre avant
la fin du mouvement revient à se démarquer des autres agents. C’est un acte
difficile, vécu par le groupe comme un acte d’hostilité. Si l’un d’entre eux
reprend, il a tort. La reprise « prématurée » d’un agent est d’autant plus mal
vécue que celui-ci appartient à des groupes fortement structurés. Un agent du
service administratif peut reprendre plus vite qu’un agent de nuit. Les agents
de nuit qui reprennent de façon prématurée risquent une mise en quarantaine
et à terme une sorte d’auto-exclusion du centre (voir
supra). La grève, une
fois lancée, est à ce titre une quasi-obligation pour les agents de la nuit. Il
n’existe pas de position intermédiaire entre être « dans » ou « hors » du
groupe. L’appartenance au groupe se traduit par une sorte d’immersion qui
implique l’adoption de comportements totalement partagés, y compris les
pratiques d’alcoolisation. Le conflit collectif impose la solidarité entre les
agents
[23].
L’engagement intensif des agents de nuit a une raison particulière. La
Poste vit des transformations importantes de son organisation. Or les brigades
du centre de tri sont concernées par ces évolutions fondées sur « la polyvalence » des agents qui implique, à terme, une réorganisation considérable du
travail et une diminution non négligeable de l’autonomie. Les réformes sont
vécues comme autant d’agressions contre lesquelles il faut lutter. La conscience d’être différents des autres, d’être parmi les derniers de l’ancienne
Poste, produit de l’inquiétude, voire de l’angoisse. Reprendre sans avoir rien
obtenu, devoir affronter ses proches, supporter l’incertitude du lendemain,
engendrent de l’inquiétude et de l’angoisse. Les aspects anxiolytiques et
désinhibiteurs de l’alcool sont utiles dans ces moments-là. Il est ainsi compris
par les agents en grève : « Quand t’es en grève, t’es inquiet alors tu prends un
coup, c’est pas de la déprime, t’en a marre, un rien t’énerve, t’es fatigué, l’alcool te donne un coup de pouce. » ; « Avec le rouge, tu serres les coudes, tu te
sens plus fort, on boit ensemble, on est tous ensemble ! […]. La bière, c’est
tout le temps, mais le rouge ça augmente, t’as qu’à voir, pendant les grèves. »
La fin de la grève n’implique pas forcément la reprise de la consommation
d’alcool à son niveau ordinaire. Les agents souhaitent continuer à partager les
mêmes moments de convivialité. La grève laisse des habitudes qui relèvent de
façon indissociable à la fois du plaisir des pots partagés pendant le mouvement et de l’affirmation de l’autonomie face à l’encadrement. Ainsi, la
pratique de l’apéro, très fréquente pendant l’occupation des locaux, peut se
poursuivre à la fin de celle-ci
[24].
Le signalement de l’agent alcoolique : une action collective fortement codifiée
La lutte contre l’alcoolisme est une préoccupation constante de La Poste
depuis un demi-siècle. La première « campagne anti-alcoolique » date en effet
de 1953. Celle-ci préconisait le recensement des « agents éthyliques » par
l’encadrement conformément à une pratique de fichage classique dans les
grandes entreprises depuis l’entre-deux-guerres (Peneff, 1993). Un an après
cette campagne, en 1954, date de la loi réglementant l’alcoolisme sur la voie
publique, une circulaire du secrétariat d’État aux Postes, Télégraphes et Téléphones institue officiellement le dépistage des agents éthyliques à La Poste :
un « fichier spécial » est constitué dans chaque département (il tombera en
désuétude au cours des années quatre-vingt). En 1956, une nouvelle circulaire
fait état des premiers résultats et regrette la réticence des chefs immédiats à
signaler « leurs agents intempérants »
[25]. Ces circulaires et les suivantes
n’ont en effet modifié ni le nombre des signalements ni les pratiques éthyliques à La Poste. Il existe une relative impossibilité d’action de l’encadrement
face à ces pratiques. Pour quelles raisons la règle est-elle si impuissante à
modifier les pratiques ? La première partie de l’article a montré que les pratiques d’alcoolisation s’intégraient étroitement au quotidien du travail des
agents. Le signalement de l’agent alcoolique relève d’une même logique. Il
s’agit d’une action guidée par un certain nombre de règles informelles qui
contraignent sensiblement l’action de l’encadrement.
La défense collective des « buveurs pertinents » et l’inaction de l’encadrement
Les agents du centre de tri, tout particulièrement ceux qui travaillent en
« nuit », se retrouvent souvent l’après-midi dans des cafés qu’ils fréquentent
habituellement. La sociabilité professionnelle se prolonge dans ces lieux extérieurs. Dans ceux-ci, les « buveurs pertinents », vivant souvent seuls, sont
tout aussi présents qu’au centre. Ces agents assurent un rôle social particulier
à La Poste : ils sont notamment plus souvent disponibles pour les remplacements (voir la première partie du texte). Ils osent aussi, plus facilement, interpeller les encadrants en cas de problème et n’hésitent pas éventuellement à les
tourner en dérision pour amuser le groupe. L’encadrement les désigne parfois
comme des « bouffons » : « Les bouffons sont des gens qui peuvent devenir
alcooliques mais que je considère plus comme des buveurs excessifs.
C’est-à-dire que quand ils sont bourrés, ils font rire tout le monde. « a intéresse tout le groupe ça ! » (Cadre, plusieurs années « de nuit »)
[26].
Parfois un buveur pertinent dérape vis-à-vis d’un cadre. Son état d’ébriété
favorise un propos qui peut être jugé excessif et rend l’incident possible. Il est
généralement évité : les agents se mobilisent facilement dans un incident où
un buveur pertinent est mis en cause. En quelques heures, processus redouté
par les cadres, le centre est susceptible d’être bloqué. L’incident sera l’alibi
qui cristallisera d’autres revendications à propos desquelles l’encadrement
devra négocier. Les entretiens montrent la protection que le groupe assure à
ces buveurs pertinents, à la fois amuseurs publics, remplaçants indispensables
et leaders en cas de conflit avec la direction : « Il y a quelque chose qui faut
pas que tu oublies. Quelquefois t’as besoin de l’autre nuit pour permuter […].
Tu comprends, la contrepartie, elle est là. Elle est bien quelque part ! Les gars
les défendent [les remplaçants]. Des mecs comme ça, ils sont intouchables et
ils le savent bien et les cadres aussi. S’ils y touchent malheureux ! Le travail
s’arrête. Ils jouent avec le feu. Y en a bien qu’ont essayé mais ils comprennent vite et leurs collègues leur font comprendre, s’ils vont pas assez vite ! »
(Agent de nuit, responsable syndical).
L’inaction de l’encadrement à l’égard de certains agents intempérants est
le résultat d’un rapport de force mis en place par les agents du centre et entretenu constamment par eux. Les mouvements de grève et les « incidents » ont
pour objet de maintenir ce statu quo qui limite considérablement les possibilités d’action de l’encadrement. Certains cadres, nouvellement arrivés et ignorant du fonctionnement du centre, ont parfois essayé de « remettre de
l’ordre », d’appliquer la règle telle qu’elle est d’ordinaire pensée sans avoir
pris conscience des limites de leur pouvoir d’action et de la force collective
des agents. Ces cadres ont dû rapidement tenir compte du contexte spécifique
du centre. La situation de ce jeune cadre d’une trentaine d’années, tout juste
nommé, est significative. Il avait demandé des explications par écrit – ce que
l’on appelle un procès verbal – à un agent que l’on peut qualifier de « buveur
pertinent » alors que celui-ci assurait, semble-t-il, correctement son travail, en
tout cas, sans aucune perturbation manifeste. Très rapidement, ce cadre fut
entouré d’agents manifestant bruyamment leur désaccord. En peu de temps,
l’événement fit tant de bruit que le centre fut bloqué. Les autres cadres sont
intervenus afin de sortir leur jeune collègue de ce mauvais pas en prenant
eux-mêmes l’initiative de déchirer le procès verbal.
Le jour même, ce cadre quittait « la production » pour un service plus
calme. Mis en cause par les agents et désavoué par ses collègues, il avait
perdu une grande partie de sa légitimité d’action dans le centre de tri. L’événement confirme totalement l’analyse de Becker ([1963] 1985, p. 33) : « La
déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt
une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à
un “transgresseur”. Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée
avec succès. » Or, l’étiquette ne s’applique pas toujours avec succès. La situation hiérarchique du cadre, son rôle « d’entrepreneur de morale » (ibid.) ne lui
permettent de sanctionner un agent pour alcoolisme et de le signaler aux
services médico-sociaux que dans des situations particulières qui en l’espèce
n’étaient pas réunies.
Les étapes préalables au signalement : la redéfinition de la situation et le
diagnostic
Le signalement de l’agent en état d’ébriété repose sur une acceptation du
pouvoir de sanction du cadre que les agents du centre ne lui reconnaissent que
sous certaines conditions particulières. En ce sens, l’encadrement ne fait pas
preuve de tolérance ou de « négligence » pour reprendre l’expression de la
circulaire de 1956. Sa position tient tout simplement à l’impossibilité ou à la
difficulté du signalement. Les cadres font parfois une analyse très explicite de
la limitation de leur pouvoir d’action. « C’est pas une tolérance. C’est
supporter le mal, puisque légalement on ne doit pas consommer de l’alcool.
Nous, normalement, on est garant de la règle. C’est pas une tolérance à la
règle, c’est qu’on a une telle pression […]. On achète une paix sociale en
disant, bon, on accepte de continuer un peu plus, pour que nous, on subisse
pas non plus trop de pression. »
Le signalement résulte d’un processus particulier, en partie contingent. Il
débute généralement par une redéfinition de la situation qui prend la forme,
dans les propos des agents et des cadres, d’une rumeur. Celle-ci entraîne, pour
l’encadrement, une période d’observations dont l’objet est d’établir un
diagnostic sur l’agent concerné.
La redéfinition de la situation
Au centre de tri de H., les conduites d’alcoolisation au quotidien ne sont
pas identifiées par leurs auteurs comme relevant de l’alcoolisme. Il est normal
de boire et l’ivresse même est admise tant qu’elle ne perturbe pas le groupe.
Les habitudes de consommation sont conformes à une façon d’être ensemble
et de faire la fête. Une personne qui ne s’alcooliserait pas aurait même des
difficultés à participer aux moments de convivialité des équipes, et de fait,
s’en exclurait en grande partie
[27]. À l’opposé, un individu qui modifie son
rapport à l’alcool de telle façon que celui-ci est, semble-t-il, moins un vecteur
de sociabilité et davantage une finalité en raison d’une alcoolo-dépendance
apparemment supérieure à la moyenne, risque de faire l’objet d’un jugement
négatif. Les écarts de conduite de cet agent, son alcoolisation hors du groupe,
auxquels s’ajoutent éventuellement des événements ou incidents singuliers
l’exposent à une redéfinition de sa situation dans le groupe car son comportement donne en partie raison aux discours jugés moralistes de la direction ou
du service médico-social. Cette redéfinition de la situation de l’agent mis en
cause est une sorte de signalement informel comme le montrent les entretiens
menés auprès des cadres. « Déjà, il faut déterminer que l’agent est alcoolique.
En principe, euh, cette signalisation, elle se fait, elle se fait par le bouche à
oreille. » ; « Cette personne, on avait quelques doutes, pour des raisons
diverses, vous savez ce que c’est, il y a souvent des rumeurs […]. On sait
qu’il y a des problèmes chez lui dont on connaît pas la teneur. Mais enfin, on
peut pas dire que c’est un couple très uni
[28]. C’est quelqu’un qui a un caractère assez faible. Et puis bon, c’est quelqu’un qu’on a vu à des endroits, euh,
au buffet de la gare, et il me semblait avoir un comportement un peu
étrange. »
La redéfinition de la situation véhicule une nouvelle image des agents mis
en cause qui s’impose progressivement à la fois à l’encadrement, à l’ensemble
des agents et aux agents concernés eux-mêmes. Ceux-ci perçoivent d’ailleurs
le changement d’attitude des collègues de travail et le nouveau regard qui est
porté sur eux. Cet ancien buveur, devenu tempérant après plusieurs séjours en
centre de soins, évoque cette nouvelle définition de soi véhiculée dans le
centre : « J’ai eu connaissance par la bande, par la bande en fait, hein, j’avais
des problèmes d’intempérance ! » Cet autre agent, qui s’alcoolise toujours
malgré des séjours répétés au centre spécialisé, décrit le même sentiment de
dévoilement d’une nouvelle identité : « J’étais bien mal au réveil, mais un
gorgeon et le diesel repartait. Je sentais bien qu’ça changeait : les autres y
étaient plus pareils. » Le jugement du groupe sur ces agents se transforme
notamment quand leur alcoolisation évolue vers un rapport plus personnel au
produit. Une différenciation s’opère entre eux et les autres. Ils ne sont plus
perçus comme semblables et solidaires. Leurs manières de boire pendant les
pauses sont jugées autrement.
Si la redéfinition de la situation donne une nouvelle image de la pratique
d’alcoolisation d’un agent, elle est toutefois insuffisante en tant que telle pour
permettre aux encadrants une action quelconque. Les conversations des
agents révèlent juste un changement dans la façon dont un agent est perçu
dans le centre de tri. Rien ne justifierait pour autant une intervention, notamment pour cause d’alcoolisation, puisque celle-ci est omniprésente et largement tolérée dans l’établissement. La sanction est d’emblée écartée car elle
serait trop risquée. Il existe un fossé entre la marginalisation sociale d’un
agent dont l’alcoolisation est jugée plus accentuée et son signalement par le
cadre : si l’agent concerné n’est plus réellement membre du groupe, il n’en
n’est pourtant pas exclu tant qu’il ne porte pas publiquement et suffisamment
préjudice au fonctionnement et à l’image du groupe. L’agent se situe dans une
sorte de no man’s land relationnel.
Le problème du diagnostic
Si la redéfinition de la situation induit un changement d’attitude au sein du
groupe à l’égard d’un agent, elle est insuffisante pour justifier une intervention. Les cadres expliquent leur attentisme par leur incapacité à émettre un
diagnostic. « L’alcoolisme, c’est pas mon boulot si tu veux. C’est pas mon
boulot ! Vu que je suis pas assistant social, j’ai pas la formation. J’ai pas la
technique ! » ; « Je me dis, attention mon vieux, c’est la vie privée de chacun.
Il faut prouver qu’il a bu suffisamment, qu’il est malade de l’alcool. « a, je
peux pas le faire » ; « Comment aborder le problème [de l’alcool] avec un
gars qui fait bien son boulot ? » ; « Et si l’agent nie, comment je fais moi,
pour lui prouver qu’il boit ? » ; « Après tout, c’est peut-être parce qu’il prend
des médicaments en plus qu’il est comme ça ? »
[29].
La réserve des cadres est d’autant plus compréhensible que l’alcoolisation
est un acte banal dans l’établissement. Si un « problème » d’alcoolisme est
signalé indirectement par les conversations des agents, il est considéré d’une
façon exclusivement individuelle. Dans cette perspective, les agents ont toute
latitude pour solliciter les acteurs médico-sociaux de l’établissement s’ils en
ressentent la nécessité. Pour déclencher le dispositif institutionnel de prise en
charge des personnes alcooliques, les cadres doivent disposer d’une raison qui
puisse être opposée aux objections et réticences éventuelles de l’agent
concerné. La redéfinition de la situation favorise seulement une plus grande
attention des agents concernés par les cadres. Il s’agit, pour une grande part,
de vérifier les propos plus ou moins explicites tenus par les uns et les autres.
« Je ne mets jamais en cause l’alcoolisme, je parle toujours de comportement
anormal […]. J’ai tendance à voir, à laisser faire et à voir ce qui va se passer.
Moi, mon premier objectif est de voir si l’agent ne génère pas de gène au
niveau du travail. C’est mon boulot en fin de compte. Le boulot du responsable, c’est de voir si le travail est fait ou pas. » ; « J’ai des signes annonciateurs : le teint, l’haleine, ça c’est quelque chose qui euh, et puis quand on
serre la main, les mains moites, des mains un peu tremblotantes. Tout ça, c’est
des signes qui m’interpellent. Et avant d’en tirer les conclusions hâtives, bien
sûr, il y a une période d’observation. »
Les propos de ces cadres indiquent que le diagnostic se réalise à partir de
la mise en place d’une période d’observation qui a pour objet de vérifier la
normalité du comportement de l’agent. Cette normalité est très généralement
définie non en termes « d’alcoolisme », en grande partie indéfinissable, mais
par rapport au travail à réaliser et au bon fonctionnement de l’équipe. Ce qui
est défini comme « anormal » est constitué par la gène occasionnée à l’équipe
lorsque le travail est mal fait ou non fait. L’évaluation est évidemment difficile : les tâches étant collectives, l’évaluation du travail concerne plutôt l’activité d’un groupe que celle d’un individu. L’anormalité du travail de l’agent,
pour autant qu’elle peut être constatée, ne suffit donc pas à assurer son signalement si finalement le travail est fait par l’équipe. L’encadrement peut donc
disposer d’éléments de diagnostic relativement complets sur un agent sans
pour autant être amené à agir.
Le diagnostic porté par les cadres diffère selon l’activité assurée au travail.
Dans le cadre du centre de tri, il est admis qu’il y ait des pratiques d’alcoolisation. Les conduites qui pourraient paraître atypiques dans d’autres lieux
sont ici acceptées du moment que le « courrier passe ». Le seuil de tolérance,
semble-t-il élevé, est en rapport avec le caractère fermé, quasiment replié sur
lui-même, de ce type d’établissement. Il existe cependant des exceptions pour
les agents assurant « l’accueil client » et les tournées de « relevage » dans les
grandes entreprises de la région. Les tournées ont lieu l’après-midi, en milieu
de vacation. Les agents qui assurent cette fonction sont en poste dans le centre
avant et après le relevage, c’est-à-dire qu’ils sont susceptibles de participer
aux conduites collectives d’alcoolisation. Ces agents sont soumis à un
contrôle plus sévère de la part de l’encadrement. « En tant, maintenant, qu’entreprise publique qui se veut commerciale, performante, on a une certaine
image à véhiculer au niveau des clients. Donc, bien évidemment, si on voit un
agent de La Poste en état d’ébriété bon, ça fait désordre. » ; « Techniquement
moi, ce qui m’importe, moi dans mes objectifs que me fixent mes responsables pour moi, c’est que le travail soit fait […]. Sauf si dans le cadre du
service, je dois lui donner une voiture. Là, je ferai attention. » (Cadre de jour,
responsable du « relevage »).
La distinction est évidente entre un état alcoolisé toléré au sein du centre et
un état alcoolisé inacceptable dans le cadre de l’accueil client et du relevage.
Dans cette situation, l’inaction du cadre constituerait une faute en cas d’accident de l’agent conducteur. La visibilité à l’extérieur, auprès de la clientèle,
impose donc un seuil de tolérance plus faible pour les agents concernés. Cette
norme est d’ailleurs acceptée par les agents : « T’as bonne mine de te
présenter bourré dans une boîte. »
Incidents perturbateurs et signalement
La vie au centre de tri est marquée, comme dans les autres institutions, par
des « incidents perturbateurs »
[30]. Le signalement de l’agent résulte d’un
événement singulier, d’un incident spécifique qui aboutit à exposer publiquement le rapport particulier de l’agent avec l’alcool. Cet incident est relativement imprévisible. Il relève des « contingences de la carrière »
[31]. Comme
l’indique Goffman (1968, p. 189) : « On pourrait dire que c’est moins la
maladie mentale que les contingences de la vie qui décident de l’internement. » L’agent n’est pas signalé parce qu’il s’alcoolise ou parce qu’il est
alcoolique puisque personne n’est en mesure de faire un diagnostic indiscutable. L’agent est signalé parce que, d’une part, le groupe permet qu’il le soit
– à partir du moment où l’agent n’a plus le même rapport à l’alcool que les
autres et qu’il ne bénéficie plus de la protection de ses pairs –, et d’autre part
parce qu’un événement particulier rend incontournable le signalement. L’incident fait passer un agent potentiellement à problème, parce que « remarqué »
par les propos tenus par les agents, au statut d’agent devant faire l’objet d’une
mesure de signalement. Même s’il existe une certaine diversité dans les incidents qui aboutissent au signalement, il est possible de présenter deux moda-lités-types d’incident : le défaut d’invisibilité, l’éviction implicite du groupe.
Le défaut d’invisibilité
Une situation classique est celle d’agents connus pour leur « intempérance
notoire » en raison des conversations entre agents mais qui contrairement aux
« buveurs pertinents », aux « grandes gueules », sont plutôt solitaires et
repliés sur eux-mêmes. Depuis longtemps déjà, ils ne recherchent plus essentiellement dans l’alcoolisation collective la convivialité. Ces agents vivent
dans une situation de statu quo avec les autres agents. La rupture avec le
groupe est consommée depuis longtemps mais sans conséquence particulière :
ces agents attirent, semble-t-il, plus de pitié que de rejet. Quant aux cadres, ils
s’accommodent de cette situation tant que le comportement de ces agents ne
porte pas préjudice au fonctionnement du centre.
Un des cadres interrogés évoque ce type de
statu quo entre lui et un agent :
la règle à respecter par l’agent est de maintenir une sorte d’invisibilité, et
faute d’être un agent totalement comme les autres, d’apparaître au moins de
cette façon. « On n’est pas intervenu de manière directe pour lui [cet agent].
On restait dans un système de fonctionnement à peu près jouable […].
C’est-à-dire qu’il dépassait pas les bornes. Nos bornes à nous, quoi. » Ce
statu quo est, comme les pauses sauvages ou les pratiques de remplacement,
constitutif de l’ordre négocié (Strauss, 1992) propre au centre de tri. Maxime
Vivas (1997, p. 84), agent à Paris-Brune pendant de longues années, décrit
l’existence de ces agents largement alcoolisés qui sont parvenus à se faire
pratiquement oublier à l’intérieur des brigades
[32]. À Paris-Brune où travaillent plusieurs milliers d’agents, l’anonymat protège. Il en est autrement au
centre de tri de H. où un incident entre un cadre et ce type d’agent est susceptible de remettre en cause cette invisibilité sociale garante du non-signale-ment. « Il a fallu un jour que je tombe sur lui [l’agent], où j’avais besoin de le
voir pour un problème d’un type particulier où je me suis aperçu qu’il était
dans un état épouvantable, où il percutait même plus ce que je lui disais […].
J’ai réagi de manière épidermique et je lui ai dit : “Là, ça va pas, c’est pas
possible, faut faire quelque chose !” »
La rencontre imprévue est publique et a imposé une évidence intolérable
qui modifie le statu quo antérieur. Ce n’est pas l’alcoolisme de cet agent qui
pose problème puisque celui-ci est connu depuis longtemps. La situation
créée par la rencontre constitue une rupture dans l’ordre social qui s’était mis
en place entre ce cadre, cet agent et les autres agents. Il n’est en effet pas
défendable par ses collègues : il a été pris, en quelque sorte, en flagrant délit.
Il nuit trop à leur image, il met en péril les manières de boire propres au
centre de tri. J.-P. Castelain (1989, p. 71), dans sa recherche menée auprès de
dockers, montre également l’existence de cette situation de dévoilement :
« Personne ne lui reproche de prendre son plaisir avec l’alcool, mais de le
faire seul, contre les autres. Continuer à lui reconnaître sa place équivaudrait
à accepter un désordre toujours plus grand. Au contraire, il faut s’en prémunir
car, aussi, il fait peur, offrant de manière insupportable la face qu’on veut
invisible de celui qui boit mal, trop, soumis et dépendant, témoignant du
passage de l’autre côté d’une frontière identifiée que trop tard. »
Ce passage de « l’autre côté » impose au cadre de procéder au signalement.
La démarche est attendue par les agents. Le risque de solidarité contre l’encadrement n’existe plus car l’agent n’est plus considéré comme faisant partie du
groupe. La redéfinition de la situation avait procédé en grande partie à son
exclusion symbolique ; l’incident, et le signalement qui en découle, aboutit à
concrétiser cet éloignement du groupe des pairs.
L’éviction du groupe
Dans la situation des agents repliés sur eux-mêmes, le signalement par
l’encadrement aboutit à officialiser une exclusion qui est déjà la réalité quotidienne de l’agent. Il en est en partie autrement lorsque le signalement
concerne une « grande gueule » (un « buveur pertinent »). L’histoire de
Robert est à ce titre exemplaire. ¬gé d’une cinquantaine d’années, Robert est
célibataire et vit seul. Il a fait toute sa carrière au tri, dans un premier temps à
Paris, puis à H., depuis une quinzaine d’années. Robert est un buveur excessif
et peut être qualifié de « buveur pertinent ». Il travaille « en jour » où il rend
de nombreux services. Il va fréquemment pendant son temps libre dans les
cafés où se retrouvent les agents du centre.
L’alcoolisation de cet agent s’est accélérée ces dernières années. Antérieurement plutôt gai et amusant par son sens de la répartie, son comportement et
son humour sont de plus en plus critiqués par les autres agents. Au cours
d’une pause, un incident a déclenché la réaction du groupe. Robert a eu des
gestes considérés comme déplacés à l’égard d’une collègue. Ce qui, à un autre
moment, dans un autre contexte, se serait réglé dans le groupe, a été l’objet
d’une altercation. On peut considérer que Robert a enfreint une règle de
conduite (Goffman, 1974, p. 44) qui indique ce qui est convenable, ce qui
l’est moins et ce qui mérite une sanction sociale. Robert vit dans un milieu
d’hommes. Dans son monde, les propos triviaux, les gestes familiers sont
possibles et habituels. Cependant, l’arrivée des femmes dans ce milieu a
quelque peu limité ces manifestations viriles de camaraderie. Plus la féminisation d’une équipe est grande, ce qui est le cas dans cette brigade d’après-midi,
moins les marques propres à la convivialité masculine sont acceptées. Les
femmes de l’équipe se sont offusquées de son attitude. Elles lui ont rappelé
son comportement insupportable, son laisser-aller, sa tendance à ne plus
travailler ou à ne plus faire que les tâches les plus faciles. Tous les reproches
contenus depuis plusieurs mois ont fusé. Les rires des collègues masculins se
sont transformés, et après un silence, ils se sont joints aux collègues femmes.
Leurs propos étaient plus mesurés, mais le remettaient clairement en cause :
« Tu devrais faire quelque chose » ; « Il va t’arriver un pépin » ; « Vas voir
l’assistant social, il t’aidera ».
D’amuseur public, Robert est devenu un trouble-fête, une gène au bon
fonctionnement du groupe. La présence d’un cadre lors de l’incident rend
celui-ci public. Un incident « entre agents » demeure en effet « entre soi »,
appartient à la vie clandestine de l’établissement. En ce sens, il est privé : il
est seulement susceptible d’alimenter les conversations entre agents. La
présence du cadre, c’est-à-dire d’un représentant de l’institution, donne à l’incident un sens totalement public : il peut faire l’objet d’un procès verbal et
être consigné
[33]. Il ne faut pas exclure d’ailleurs que la force des critiques
exprimées à l’égard de Robert soit en rapport avec la présence d’un cadre.
Celui-ci convoque Robert à la fin de l’altercation et une injonction à prendre
contact avec le service social lui est faite. Robert est l’exemple-type d’un
agent « à problèmes », potentiellement objet d’un signalement, mais pour
lequel l’attentisme des cadres prévalait faute de disposer d’une bonne raison
d’intervenir. Dans cette circonstance, les agents du groupe estiment qu’un de
leurs pairs est allé trop loin. Ils indiquent implicitement au cadre qu’il est
temps pour lui d’intervenir, que la bonne marche du service et sa responsabilité sont en jeu. L’interpellation – terme employé plusieurs fois par les cadres
au cours des entretiens – se fait en l’espèce lors d’une mise en cause publique.
Il existe alors, pour reprendre l’expression d’un cadre, « un transfert de
responsabilité : le groupe tolère que le mec soit bourré, mais il veut pas en
assumer les conséquences. C’est au chef d’assumer derrière ».
Le signalement : stigmatisation, réticences et résistances
Le signalement est une décision particulièrement stigmatisante. Comme
l’indique Goffman (1975, p. 13) « le mot de stigmate sert à désigner un
attribut qui jette un discrédit profond, mais il faut bien voir qu’en réalité c’est
en termes de relations et non d’attribut qu’il convient de parler ». Le
processus qui aboutit au signalement – la redéfinition de la situation, le
diagnostic, l’incident – relève bien d’un ensemble d’interactions entre un
agent désigné progressivement comme alcoolique et son environnement
social. La première sanction pour l’agent est sa désignation par les conversations entre agents comme fauteur de troubles. L’ultime sanction, celle que le
groupe autorise, est de devoir se conformer aux prescriptions de l’encadrement : le signalement et la prise en charge médicale ont pour effet d’évincer
l’agent hors du centre pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, voire
définitivement. L’échéance n’est pas donnée et renforce le sentiment de
déchéance si bien que le signalement est vécu comme une « cérémonie de
dégradation »
[34].
Le signalement ponctue le processus de différenciation. Il a pour effet de
sortir l’agent du groupe, de montrer aux yeux de tous qu’il s’en distingue. Le
sentiment de perte est d’autant plus grand pour l’agent que l’investissement
dans le groupe était intense. Les agents, intégrés fortement depuis des années
dans la vie des équipes, tant dans le cadre professionnel qu’extraprofessionnel, se sentent brusquement rejetés de leur lieu de vie : « Quand ça te
tombe dessus, t’as l’impression qu’on t’en veut. Tu te demandes, oui c’est ça,
tu te demandes : qu’est ce que tu as fait de plus ? » Comme pour les malades
mentaux, les proches auprès de qui l’agent est amené à chercher spontanément de l’aide sont ceux-là qui lui indiquent que « ça ne va pas ». Au cours de
cette période, l’agent fait « l’expérience de l’abandon, de la trahison et de
l’amertume » (Goffman, 1968, p. 187). C’est au moment où l’alcoolisme va
être officiellement nommé que l’agent entre dans sa « carrière de malade
alcoolique ». Le signalement symbolise et concrétise le passage des pratiques
d’alcoolisation admises par tous aux pratiques alcooliques sanctionnées par
l’institution. Cette force du signalement explique les stratégies d’invisibilité
des agents lorsque le signalement est possible et parfois les stratégies d’évitement des cadres car le signalement entraîne une rupture de la vie professionnelle de l’agent. Le signalement est en effet une mort symbolique tant celui-ci
est fortement connoté négativement à la fois par les agents et par les cadres.
Cette stigmatisation forte explique à la fois la résistance des agents et la réticence des cadres à signaler les agents désignés comme alcooliques par la
redéfinition de la situation. « C’est pas bien vu, l’assistant social, le médecin,
c’est pour les faibles. Nous, on a pas besoin de ça. Tu sais, les gars ici, c’est
des durs, hein, c’est vrai. Nous ici, on a pas besoin des autres. » (Agent de
nuit) ; « C’est pas facile de faire aller quelqu’un au BO
[35]. Il aurait l’impression d’être pris pour un alcoolo. » (Cadre) ; « Il y a des gens qui refusent
leur état. Pour eux, c’est une sanction, c’est un jugement. Pour eux, c’est une
façon de se préserver, une façon de réagir puisqu’ils se sentent agressés. »
(Cadre).
Les agents signalés par l’encadrement doivent quitter l’établissement pour
suivre une cure. Cette exclusion du centre imposée par la cure est vécue, à
l’instar du malade mental, comme « une mise sous tutelle » : l’agent passe du
statut de personne sociale autonome à celui d’interné, spolié de ses droits de
décision (Goffman, 1968, p. 196). Les anciens buveurs, qui ont repris leur
travail au centre après être allés en soins, témoignent de la difficulté extrême
pour un agent d’être distingué des autres. Ces personnes ne peuvent plus vivre
normalement leurs relations au sein du groupe. Elles se sentent assujetties à
un contrôle social particulièrement contraignant. Cette stigmatisation ne s’efface en effet jamais : elle est un élément de la nouvelle identité de l’agent. Les
agents qui retournent au centre après être allés en cure insistent fortement sur
cette coupure produite par le signalement : « Après c’est plus pareil, pour les
autres, t’es allé en “dérat”
[36]. Et t’es en liberté surveillée pour les chefs.
T’es dans le collimateur. T’as intérêt à te tenir à carreau. »
L’étude des pratiques d’alcoolisation dans un centre de tri postal permet de
tirer un certain nombre de conclusions. D’abord, la recherche démonte quelques idées reçues. D’une part, l’alcoolisation, loin d’être associée à la solitude, à la mise à l’écart ou à l’exclusion est directement liée aux modes de
sociabilité dominants. Les pratiques d’alcoolisation, au centre de tri de H., et
pas seulement dans celui-ci, relèvent d’une culture de la rencontre et de la fête
largement partagée. Ce serait plutôt le fait de ne pas boire qui serait une
source d’inadaptation sociale. D’autre part, la notion de dépendance alcoolique est relativement problématique. L’étude montre l’existence d’un
contrôle social de la consommation d’alcool qui, tout à la fois, codifie et
limite le passage de l’alcoolisation ordinaire à l’alcoolisme jugé non ordinaire. À La Poste, ce contrôle est effectué à la fois par les agents et par l’encadrement selon un partage des tâches complexe et informel. Ces modalités de
contrôle ne sont pas immuables. Cependant, les transformations du contrôle
social ne semblent guère provenir de La Poste elle-même et des circulaires de
lutte contre l’alcoolisme. Phénomène social global, les pratiques de consommation sont modifiées par des transformations macro-sociales telles que
l’augmentation de la part des femmes dans les équipes, la visibilité plus
grande des agents à La Poste en raison du développement général de la
polyvalence et la baisse du seuil d’alcoolémie pour la conduite d’un véhicule.
Ensuite, les observations réalisées et les analyses présentées sont pour une
grande part généralisables aux milieux professionnels comparables à celui
étudié à La Poste. La recherche de Castelain (1997) sur les dockers montre
que leur situation est très souvent voisine de celle des agents du tri postal. En
ce sens, les interprétations avancées valent très probablement pour les autres
travailleurs de force exposés aux intempéries, aux bruits intenses, aux
horaires décalés (Penneau, 1994) tels que les marins et les ouvriers du bâtiment dont l’alcoolisation au travail est également connue. Dans ces milieux
professionnels, les pratiques d’alcoolisation s’insèrent étroitement aux modalités d’organisation du travail et la sociabilité des agents est étroitement
associée, notamment pendant les pauses, à la consommation de boissons
alcoolisées. Il est probable que les pratiques de signalement de l’alcoolisme
en vigueur dans ces milieux professionnels soient du même ordre que celui
mis en évidence à La Poste, associant, d’une façon à chaque fois spécifique,
un contrôle interne du groupe sur ses membres et un contrôle externe assuré
par les représentants d’autorités instituées. En ce sens, cette recherche est
aussi une contribution à une théorie du signalement telle qu’il est possible
d’en mener l’analyse dans les institutions amenées à repérer, voire sanctionner, les pratiques, comportements ou situations jugés socialement
inadaptés (école, police, justice, santé).
Enfin, la recherche ethnographique permet de compléter les limites de la
mesure statistique de l’alcoolisme et de mieux connaître les pratiques effectives. L’approche macro-sociale classique consiste, en partant de la consommation totale par catégories de boissons alcoolisées, à déterminer une
consommation moyenne d’alcool pur par personne de plus de quinze ans
(22,3 litres en 1970 ; 14,7 litres en 1997) (Conseil national de l’évaluation,
2000, p. 136). L’évolution de cet indicateur n’est pas sans intérêt
[37]. Cependant, cet indicateur présente l’inconvénient de ne pas prendre en compte
l’effet du vieillissement de la population sur la consommation ou les variations de la consommation entre les deux sexes susceptibles de modifier sensiblement la signification de la consommation moyenne. En raison de sa
construction, l’indicateur ne donne aussi aucune indication sur le niveau de
dépendance à l’égard du produit et sur sa dangerosité effective alors même
qu’il s’agit des informations qu’il est possible de considérer comme les plus
pertinentes en termes d’action sociale. Par exemple, le lien entre les pratiques
d’alcoolisation et les accidents de la route est loin d’être direct car il est
dépendant de nombreuses variables, notamment le degré d’alcoolémie autorisé au volant, le respect de celui-ci et les habitudes de conduite en état
d’ébriété très différentes selon les pays.
La recherche ethnographique amène également à s’interroger sur la pertinence de certaines causalités très présentes dans l’encadrement de La Poste :
l’alcoolisation favoriserait une augmentation des congés de maladie, une
baisse de la qualité de travail, des troubles du comportement, une augmentation des affaires disciplinaires, des problèmes de santé récurrents, des difficultés financières pour les agents, une augmentation des suicides, etc. La liste
est d’autant plus longue que sa signification est imprécise. Ainsi, le problème
de la qualité du travail n’est pas propre à La Poste : il se pose aussi dans les
milieux professionnels dans lesquels les pratiques d’alcoolisation sont peu
fréquentes. Classiquement, dans les nombreuses études de sociologie du
travail réalisées depuis Elton Mayo, le niveau de production résulte notamment d’une norme informelle contrôlée par les agents. Les observations
recueillies et les entretiens réalisés à La Poste montrent qu’une telle analyse
serait également pertinente pour comprendre le niveau de productivité du
travail des agents affectés au tri. Le lien entre alcoolisme et suicide n’est pas
forcément plus clair compte tenu de la forte interdépendance du suicide avec
de nombreuses autres variables explicatives telles que la précarisation de
l’emploi, le développement du chômage, la fréquence plus élevée des
personnes vivant seules, l’affaiblissement des identités collectives (Chauvel,
2001 ; Maurin, 2002), le déclin de la pratique religieuse, la montée de
l’individualisme et de la souffrance au travail (Dejours, 1998), etc.
Pour faire face aux « problèmes » censés être liés à l’alcoolisme, la direction de La Poste a favorisé le développement des services médico-sociaux.
Cette perspective, individuelle et principalement curative, fait l’impasse sur le
caractère collectif de la consommation d’alcool si bien que son efficacité est
limitée en raison des modalités concrètes de désignation des agents alcooliques. L’amélioration des conditions de travail dans l’entreprise et la recherche
d’une moindre conflictualité sociale auraient sans doute été une orientation
plus pertinente. Autrement dit, la recherche aboutit à s’interroger sur le statut
sanitaire des pratiques alcooliques considérées par l’encadrement de La Poste
comme étant à l’origine d’une bonne part des comportements et situations
jugés problématiques. La médicalisation et la psychologisation des pratiques
d’alcoolisme sont aussi une façon d’évacuer les conflits sociaux inhérents aux
relations du travail. Ce constat n’est nullement limité à La Poste. Bien au
contraire, il est généralisable mutatis mutandis à l’ensemble des entreprises et
à l’organisation sociale toute entière : l’augmentation continue et considérable des dépenses d’assurance maladie, notamment la croissance des arrêts
de travail, est un indicateur pertinent de la transformation contemporaine des
questions sociales en consommation médicale individualisée. Cette transformation peut notamment s’analyser comme une modalité d’externalisation des
coûts d’entretien de la main-d’œuvre favorisée par un financement socialisé
de l’accès aux soins.
ANNEXE
ANNEXE I. – Le centre de tri de H.
À La Poste, l’ensemble du courrier entrant ou sortant d’un département est
traité au centre de tri. Une particularité des centres de tri est le travail de nuit.
Aujourd’hui près de 10 % de l’effectif total de La Poste travaille « en nuit »,
soit plus de trente mille personnes.
Le centre de tri de H. est partiellement m&eacut