Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010743
208 pages

p. 37 à 67
doi: en cours

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Volume 45 2004/1

2004 Revue française de sociologie

Quelle pluralisation des relations familiales ?

Conflits, styles d’interactions conjugales et milieu social

Éric Widmer Centre Lémanique d’Études des Parcours et Modes de Vie (PAVIE) Centre PAVIE – Université de Lausanne Bâtiment Provence 1015 Lausanne CH – Suisse eric.widmer Jean KELLERHALS Centre Lémanique d’Études des Parcours et Modes de Vie (PAVIE) Département de Sociologie Faculté des Sciences Économiques et Sociales Université de Genève 102, boulevard Carl-Vogt – 1211 Genève 4 CH – Suisse jean.kellerhals René LEVY Centre PAVIE – Université de Lausanne Bâtiment Provence 1015 Lausanne CH – Suisse Rene. Levy
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, nombre de recherches ont mis en évidence la variété des styles d’interactions familiales caractérisant la société contemporaine. Quels sont ceux d’entre eux qui perdurent aujourd’hui ? Comment s’intègrent-ils dans la structure sociale ? Quels problèmes, quels conflits entraînent-ils ? Cet article répond à ces questions en se fondant sur un grand échantillon représentatif, qui permet de prendre en compte l’ancrage social et générationnel des couples. Empiriquement, cinq styles se dégagent, associés à des fréquences de problèmes et de conflits ouverts très inégales. Une forte tendance à l’autonomisation des conjoints, à la sexuation des rôles et à la fermeture du couple coïncident avec une prévalence du conflit conjugal. Ces résultats s’expliquent en grande partie par l’effet différentiel des modes de gestion de ce conflit inhérents à chacun des styles d’interactions, qui sont influencés par l’ancrage social des couples. Loin d’être caractérisée par une standardisation croissante des formes conjugales, la modernité semble l’être bien plutôt par plusieurs modèles assez distincts et fortement dépendants de la position dans la structure sociale. In the 1970s and 1980s, a number of studies brought to light a variety of family interaction styles characterizing contemporary French society. Which of them have lasted ? How are they related to the social structure ? What problems and conflicts do they tend to bring about ? This article aims to answer these questions on the basis of a large representative sample indicating couples’ social and generational characteristics. Five styles were empirically identified, associated with strongly unequal frequency levels for problems and open conflicts. Prevalent marital conflict coincides with a strong tendency for spouse or partner autonomy, gender-differentiated roles, and couple self-enclosure. These results are largely due to the differential effect of the conflict-management modes inherent in the various interaction styles, these being influenced by couples’ social characteristics and position. No increasing standardization of marital modes was observed ; indeed, advanced modernity seems characterized instead by several fairly distinct models highly dependent on position within the social structure. In den siebziger und achtziger Jahren haben zahlreiche Forschungen die Vielseitigkeit der Familieninteraktionsstile unterstrichen, die die gegenwärtige Gesellschaft auszeichnen. Welche Stile dauern heute noch fort ? Wie integrieren sie sich in die Gesellschaftsstruktur ? Welche Probleme, welche Konflikte rufen sie hervor ? Dieser Aufsatz antwortet auf diese Fragen und stützt sich dabei auf eine große repräsentative Stichprobe, mit der die soziale und generationelle Verankerung der Ehepaare berücksichtigt wird. Empirisch werden fünf Stile unterschieden, die mit einer sehr unterschiedlichen Häufigkeit von Problemen und von offenen Konflikten zusammenhängen. Eine starke Tendenz zur Autonomisierung der Ehepartner, zur Sexierung ihrer Rollen und zur Abkapselung des Ehepaares trifft zusammen mit der Vorherrschaft von Ehekonflikten. Diese Ergebnisse können sich zum großen Teil durch den differentialen Effekt der Behandlungsarten dieser Konflikte erklären, wie sie jedem der Interaktionsstile eigen sind und von der sozialen Verankerung der Ehepaare beeinflußt werden. Die fortgeschrittene Modernität ist keineswegs durch eine fortschreitende Standardisierung der Eheformen ausgezeichnet, sondern eher durch mehrere sehr unterschiedliche und von der Position in der sozialen Struktur abhängige Modellen. Durante los aÒos setenta y ochenta numerosas investigaciones han puesto en evidencia la variedad de estilos que caracterizan las interacciones familiares en la sociedad contemporánea. Entre ellos cuáles son los que perduran hasta hoy ? Cómo se integran en la estructura social ? Qué problemas y qué conflictos traen consigo ? Basándose en una gran muestra representativa este artículo responde a estas cuestiones, permitiendo tomar en cuenta el anclage social y generacional de las parejas. Empíricamente, aparecen cinco estilos asociados a las frecuencias de problemas y de conflictos abiertamente muy desiguales. Una fuerte tendencia a la autonomía de la parejas, a la sexualización de los papeles y a su consolidación coincidiendo con una prevalencia del conflicto conyugal. Estos resultados se explican en gran parte por el efecto diferencial de los modos de gestión de ese conflicto inherentes a cada uno de los estilos de las interacciones que son influenciados por el anclage social de las parejas. Lejos de ser caracterizada por una estandarización creciente de las formas conyugales, parece que la modernidad avanza mas bien al parecer por varios modelos bastante distintos y fuertemente dependientes de su posición en la estructura social.
Les problèmes ou crises que rencontrent les couples d’aujourd’hui ont beaucoup préoccupé, en théorie, les chercheurs dans le domaine de la famille. Pourtant, il n’existe pas d’études, en Europe à tout le moins, qui mettent systématiquement en relation ces problèmes avec la structure des relations conjugales. Certes, les approches psychologiques ou psychopathologiques n’ont pas manqué, qui ouvraient le chemin (Reiss, 1971 et 1981 ; Kantor et Lehr, 1975 ; Olson et McCubbin, 1989). Mais elles sont le plus souvent fondées sur l’observation de populations cliniques, où la recherche d’une solution à une crise ou à un malaise est d’intérêt premier, et relègue en conséquence au second plan les questions centrales de l’ancrage social des fonctionnements familiaux et de la représentativité des observations. Pourtant la question est d’importance. En réponse aux discours alarmistes sur le déclin du couple et de la famille, annonçant leur affaiblissement décisif, corrélatif de la modernité en marche, et aux propos enthousiastes de certains sur les nouvelles conjugalités, prétendument mobiles, communicationnelles, centrées sur la réalisation de soi et libérées de l’essentiel des contraintes institutionnelles et sociales, il y a lieu de s’interroger empiriquement sur l’état des couples actuels. De ce point de vue, deux questions ont aujourd’hui une pertinence toute particulière.
La première a trait à la standardisation des modèles ou styles d’interactions conjugales à travers la structure sociale. Plusieurs ouvrages récents sur la famille et l’intimité suggèrent en effet que les fonctionnements conjugaux contemporains suivent une logique d’ensemble, reprenant plus ou moins les caractéristiques de la famille « moderne » telles qu’énoncées en 1945 déjà par Burgess (1960) dans son idéal-type de la famille-compagnonnage : union d’affinité, ayant pour fonction centrale (voire unique) l’épanouissement personnel, dans des arrangements internes essentiellement contractuels et égalitaires, dégagés des contraintes externes (et notamment du contrôle de la parenté) [1].
Les profonds changements de la démographie familiale lors des années soixante avaient pourtant sérieusement remis en cause l’opposition classique entre famille-institution et famille-compagnonnage proposée par Burgess pour caractériser le passage de la tradition à la modernité conjugale. Cette opposition et la perspective évolutionniste qui la sous-tend avaient largement cédé la place à divers essais de définition de styles d’interactions, ou de types de fonctionnement conjugaux, fondés, dans l’ensemble, sur quatre dimensions conceptuelles : le degré d’autonomie des conjoints dans le couple, l’ouverture du couple à son environnement, son orientation instrumentale ou expressive, et l’importance qu’il accorde, dans son fonctionnement quotidien, à la négociation (Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993). Sur cette base, diverses typologies furent proposées, qui révélèrent l’existence d’une forte corrélation entre fonctionnement familial et statut social, remettant en cause, du même coup, l’hypothèse d’un mouvement général vers un modèle de famille unique. C’est notamment ce qui avait été constaté pour la Suisse (Kellerhals et al., 1982 ; Kellerhals, Coenen-Huther et Modak, 1987 ; Kellerhals et Montandon, 1991 ; Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993), où l’on observait que d’amples ressources économiques et culturelles correspondaient à un accent marqué porté par les conjoints sur l’autonomie individuelle et l’ouverture du couple, alors que la faiblesse de ces mêmes ressources était liée à une normativité statutaire, à l’accent mis sur les prérogatives du groupe par rapport à celles de l’individu, et à une certaine méfiance de la famille face à son environnement. La situation actuelle des couples s’inscrit-elle dans la continuité des résultats obtenus il y a vingt ans, ou au contraire, corrobore-t-elle l’hypothèse d’une standardisation des modèles conjugaux ?
 
Les propriétés des styles d’interactions
 
 
Une seconde question d’importance, corrélative à la précédente, concerne les conséquences ou « propriétés » des styles d’interactions. Si, en effet, les recherches des années quatre-vingt ont mis en lumière les différences structurelles fondant divers styles d’interactions conjugales, les conséquences fonctionnelles de ces mêmes styles sont encore actuellement méconnues. Or il s’agit-là d’une dimension centrale du diagnostic sociologique qu’il est aujourd’hui nécessaire d’établir à propos des couples contemporains, en réponse aux thèses antagonistes du « déclin » et de la « libération » des relations familiales : les problèmes et conflits conjugaux sont-ils largement « privatisés », dépendant essentiellement de la dynamique interne aux familles, et non des contextes dans lesquels elles s’insèrent, ou ressortent-ils au contraire à des styles d’interactions spécifiques, ancrés dans les structures sociales ? La question des propriétés des styles d’interactions peut être traitée d’une double manière. D’abord, en termes purement quantitatifs : tel style d’interactions conjugales est-il associé à davantage de problèmes de tous ordres que tel autre ? Alternativement, on peut faire l’hypothèse que chaque style présente un profil particulier de problèmes : tel style encouragerait par exemple l’émergence de problèmes de communication, alors que tel autre susciterait des problèmes de prise de décision. Les problèmes pourraient alors être similaires en intensité mais de nature variable selon le style d’interactions.
En tous les cas, la réponse à cette seconde question nécessite de préciser ce que le conflit conjugal recouvre, le caractère multidimensionnel de cette notion ayant été amplement souligné (Gelles, 1995 ; Sussman, Steinmetz et Peterson, 1999 ; Sussman et Steinmetz, 1987). De ce point de vue, les problèmes fonctionnels que les couples rencontrent sont souvent considérés comme un indicateur de première importance. Tout couple est confronté à l’accomplissement d’un certain nombre de tâches prioritaires (voir, par exemple, McKenry et Price, 1994 ; Gelles, 1995 ; Sussman et Steinmetz, 1987), telles que la définition des objectifs prioritaires du groupe familial et des frontières entre les individus et le groupe, la création d’une proximité entre conjoints en termes de sentiments et de sexualité, etc. Ces problèmes peuvent ou non donner lieu à des conflits ouverts, puisqu’ils demeurent parfois latents, débouchant sur de la déception et de l’absentéisme plutôt que sur des scènes de ménage. C’est ainsi que l’accent mis sur le consensus et la loyauté envers le couple peut fort bien se traduire par un refus des conflits ouverts quand bien même les problèmes fonctionnels seraient importants. Réciproquement, on peut faire l’hypothèse que des fonctionnements conjugaux centrés sur l’autonomie légitiment davantage les manifestations ouvertes de désaccord.
Montrer dans quelle mesure la fréquence ou les genres de problèmes surgissant dans un couple dépendent de son style d’interactions ne constitue toutefois qu’une étape du questionnement. En effet, une fois ces problèmes apparus, ils peuvent être l’objet d’un traitement adéquat et se résorber, ou n’en pas trouver et s’accumuler. Un cercle vicieux peut ainsi se créer : une gestion des conflits inadéquate augmente l’insatisfaction, qui à son tour favorise l’apparition de nouveaux problèmes, etc. La question est alors de savoir si les divers styles d’interactions que l’on peut distinguer se caractérisent par des modes de gestion des conflits inégalement efficaces, et s’ils se traduisent par des niveaux de satisfaction inégaux. Simple à formuler, cette dernière interrogation est pourtant mal aisée à cerner empiriquement, car les critères sur lesquels on peut fonder une évaluation de la qualité de la vie conjugale sont nombreux : propension au divorce (Hicks et Platt, 1970), évaluation directe de leur satisfaction conjugale par les conjoints, degré d’épanouissement psychologique.
Nous entendons alors traiter des questions suivantes. D’abord, quels styles d’interactions rencontre-t-on dans les couples contemporains ? Les différences structurelles fondant ces styles se sont-elles affaiblies, dans les vingt à trente dernières années, sous l’effet de facteurs de standardisation divers tenant tant aux transformations de l’économie qu’à l’influence grandissante des médias (Beck, 1986) ? Ensuite, dans quelle mesure ces styles d’interactions sont-ils toujours marqués par le milieu social ? Y a-t-il, là encore, une relative homogénéité des modèles conjugaux, ou au contraire, des variations importantes existent-elles aujourd’hui selon l’insertion des couples dans la structure sociale ? Finalement, ces styles d’interactions se caractérisent-ils par des problèmes spécifiques et des niveaux inégaux de conflit ? La manière dont les couples gèrent ces problèmes et conflits est-elle significativement associée à leurs styles d’interactions ? Comment ces problèmes et leur mode de gestion retentissent-ils sur l’évaluation, plus ou moins positive, qu’ils font de leur vie commune ? Chacune de ces questions soumet à la vérification empirique, d’une manière qui lui est propre, l’hypothèse d’une standardisation des relations conjugales : dans leurs structures, dans leurs propriétés fonctionnelles, dans leur ancrage social.
 
L’étude empirique
 
 
Bien que ces questions, absolument centrales dans les recherches sociologiques de ces vingt dernières années portant sur la famille, ne prennent sens qu’en relation les unes avec les autres, il est rare de les voir traitées simultanément sur une base empirique. La recherche « Stratification sociale, cohésion et conflits dans les familles contemporaines » (Widmer, Kellerhals et Levy, 2003) permet de redresser en partie ce biais : il s’agit d’une grande enquête par questionnaire standardisé, touchant les couples, mariés ou non, avec ou sans enfants, résidant en Suisse, fondée sur un échantillonnage aléatoire, non proportionnel, tiré des trois régions linguistiques majeures de Suisse (Suisse francophone, allemande, italienne). Pour être inclus dans l’échantillon, les répondants devaient vivre en couple depuis au moins un an, avoir au moins vingt ans, et pas plus de soixante-dix ans, et résider en Suisse (sans pour autant avoir nécessairement la nationalité suisse). La collecte des données a eu lieu entre octobre 1998 et janvier 1999 ; elle a été faite par l’institut de sondage MIS trend. Un stock de numéros de téléphone a été tiré aléatoirement de Terco, l’annuaire électronique de Swisscom; dans cet ensemble, 5 652 ménages ont été retenus, qui correspondaient aux critères énoncés [2]. 1 735 couples ont accepté de participer à l’enquête. On a mis fin aux interviews une fois dépassé les 1 500 initialement prévues. Dans chacun des 1 534 couples (mariés ou concubins) retenus, les deux conjoints ont été interviewés par téléphone, ce qui donne un total de 3 068 interviews. Les réponses ont été ensuite pondérées en fonction de la taille de la population de chacune des régions linguistiques [3].
Une des difficultés majeures rencontrées dans l’utilisation d’une telle base empirique, constituée de données synchroniques, est d’avoir à comparer des couples s’inscrivant dans des phases de vie familiale très différentes, provenant de cohortes plus ou moins anciennes, ayant des durées très inégales, avec des biais de sélection potentiels, les couples « fragiles » s’autocensurant de l’échantillon, de fait, par la séparation et le divorce. L’objectif de cette étude n’est cependant pas de décrire la production temporelle des structures d’interactions conjugales, ce qui nécessiterait une enquête longitudinale avec des interviews répétées. Il est, plus simplement, de montrer l’effet de l’ancrage social des couples (en termes de capitaux culturels et économiques à disposition) sur les styles d’interactions, en contrôlant statistiquement les effets associés à la position dans le parcours de vie ; il est, ensuite, de dégager les propriétés de ces styles d’interactions en termes de conflits, de modes de gestions des problèmes et d’évaluation de la qualité de la vie conjugale, toujours en contrôlant statistiquement les effets associés à la position du couple dans le parcours de vie. De ces deux points de vue, ces données permettent de dépasser certaines des limites des enquêtes antérieures, qui étaient fondées sur des échantillons beaucoup plus limités dans leur couverture du parcours de vie et de la structure sociale.
De manière à pouvoir établir le contrôle statistique de l’effet du parcours de vie, on a construit une variable synthétique qui cerne la phase de la vie familiale dans laquelle se trouve chaque couple . Cette variable tient compte du fait que les conjoints aient eu ou non des enfants, de la présence ou de l’absence des enfants au domicile conjugal, et de leur âge (voir Mattesich et Hill, 1987 ; Levy et al., 1997). Elle distingue six modalités : 1) les couples sans enfants mais assez jeunes pour en avoir [4], que l’on a dénommés « couples pré-enfants » ; 2) les familles avec enfants en âge préscolaire [5] ; 3) les familles avec enfants d’âge scolaire ; 4) les familles avec enfants d’âge postscolaire ; 5) les couples dont les enfants ont quitté le ménage, et 6) les couples sans enfants, qui ne sont pas dans une phase spécifique des parcours familiaux standards. Diverses caractéristiques de ces phases sont présentées dans le Tableau I.

TABLEAU I.
Caractéristiques des phases de la vie familiale
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TABLEAU I. – Caractéristiques des phases de la vie familiale Proportion ¬ge ¬ge Longévité % de % de Taux (%) moyen de moyen de moyenne couples familles d’activité prof. la femme l’homme du couple mariés recom- moyen de la posées femme (%) Couples 10 29.2 31.9 5.0 49 6 74 pré-enfants Familles 21 33.1 36 10.3 97 6 22 préscolaires Familles 27 40.3 42.8 16.7 96 13 31 scolaires Familles 15 50.3 52.7 25.6 96 10 33 postscolaires Familles 22 60 62.6 36 99 5 18 post-enfants Couples sans 6 48.9 50.1 21.1 83 0 53 enfants Total (N) 100 44.4 47.1 19.8 91 12 32 (1 484) (1 484) (1 484) (1484) (1 484) (1 484) (1 484)

Les moyennes d’âge caractérisant chacune des cinq premières phases confirment que ces dernières sont largement successives. Les conjoints des phases pré-enfants et préscolaire ont des profils d’âge et de durée très proches, ce qui indique que la formation du couple est suivie rapidement par la naissance du premier enfant. Les phases suivantes se distinguent les unes des autres à la fois du point de vue des âges moyens des conjoints, de la longévité du couple, de l’âge et du statut des enfants (cohabitants ou non, scolarisés ou postscolarisés).
Bien qu’elle ne puisse remplacer des analyses longitudinales à proprement parler, cette variable peut être considérée comme un outil permettant des comparaisons « méta-statiques », qui saisit d’un seul mouvement, sans les distinguer, les effets associés à la venue de l’enfant, les effets de cohorte et de durée du couple. Le contrôle systématique, par cette variable, des associations entre conflit conjugal et ancrage social d’une part, et styles d’interactions d’autre part, permet de s’assurer de la validité des résultats obtenus, à travers le parcours de vie. De ce point de vue, la présente étude offre donc un avantage certain sur les recherches précédentes, qui utilisaient des données centrées sur une ou deux phases familiales seulement (par exemple, Kellerhals et al., 1981 ; Kellerhals et al., 1987 ; Kellerhals et Montandon, 1991).
 
Les styles d’interactions conjugales dominants aujourd’hui
 
 
Sept dimensions ont été retenues pour approcher empiriquement les styles d’interactions conjugales, qui reprennent les axes analytiques sur lesquels ont été construites la plus grande partie des typologies psychosociologiques du fonctionnement familial (Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993) : 1) le degré de fusion du couple, qui désigne la propension des conjoints à mettre en commun leurs ressources et à porter l’accent sur les valeurs de consensus et de similitude (Roussel, 1980 ; O’ Neill et O’Neill, 1972) ; 2) le degré d’ouverture du couple, qui désigne la force des échanges informationnels et relationnels intervenant entre le couple et son environnement proche (Kantor et Lehr, 1975 ; Reiss, 1971) ; 3) l’orientation prioritaire assignée à la famille par les conjoints (Parsons et Bales, 1955 ; Donati, 1985). Il s’agit de déterminer si les buts internes et relationnels – tels que la sécurité affective et le soutien – sont dominants ou, au contraire si les buts externes et instrumentaux – tels que l’intégration et la mobilité sociales – l’emportent ; 4) le degré de sexuation des rôles conjugaux (Aldous, 1977 ; Bott, 1971), qui désigne l’étendue de la division inégalitaire du travail domestique et des activités professionnelles, ainsi que celle des rôles relationnels ; 5) le degré de différenciation du pouvoir décisionnel (Blood et Wolfe, 1960), qui concerne la domination de champs de décision spécifiques par l’un ou l’autre des conjoints ; 6) l’investissement différentiel des hommes et des femmes dans la sphère domestique, mesuré par les sacrifices que chacun des conjoints accepte de lui consentir. Cette dimension est fondée sur l’hypothèse du « statut-maître » (Krüger et Levy, 2001) qui postule qu’il y a une sphère prioritaire d’investissement propre à chaque sexe, la sphère familiale pour les femmes et la sphère professionnelle pour les hommes, subordonnant les investissements que chacun des deux sexes peut faire dans l’autre sphère d’activité ; sous le régime des statuts-maîtres sexués, c’est essentiellement la femme qui fait les sacrifices qu’exige la vie familiale ; 7) le degré de « routinisation » de la vie familiale, qui désigne la propension des couples à suivre un ensemble relativement fixe de normes concernant les horaires et la répartition des territoires familiaux, etc. (Gelles, 1995 ; Olson et McCubbin, 1989 ; Olson, Lavee et McCubbin, 1988).
Les trois premières dimensions se réfèrent à la cohésion du couple, c’est-à-dire à la façon dont les conjoints « investissent » le couple, soit qu’ils mettent l’accent sur la similitude des orientations et des idées, le partage des temps, le consensus, soit au contraire qu’ils valorisent leur autonomie propre; soit qu’ils considèrent les interactions externes, avec d’autres individus ou d’autres groupes, avec une certaine méfiance, soit qu’ils valorisent les contacts externes car perçus comme indispensables à la dynamique interne. Les quatre dimensions suivantes ont trait à la régulation ou mode de coordination des membres du couple, axe sur lequel on oppose volontiers une division stricte et sexuée des rôles et des disciplines, et rythmes familiaux clairement établis, etc., à des modes de coordination communicationnels, fondés sur des définitions de la situation faites de cas en cas, et appelant des consignes de comportement fondées sur la négociation (Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993 ; Widmer, Kellerhals et Levy, 2003).
Ces dimensions ont été mesurées par une série d’indicateurs présentés en annexe [6], qui incluent six mesures provenant des femmes, quatre des hommes, et une mixte, un des conjoints étant aléatoirement choisi par couple. Ces mesures ont été introduites dans une analyse de classification hiérarchique ascendante, sous SPSS, utilisant la méthode de Ward, et la distance euclidienne au carré (Aldenderfer et Blashfield, 1984 ; Lebart, Morineau et Piron, 1997). Une série de solutions a été examinée, le choix final reposant sur des critères empiriques : la solution en cinq classes a été retenue pour sa clarté, sa parcimonie et son homogénéité. Les résultats de cette analyse sont présentés dans le Tableau II. Il s’agit-là, et c’est à relever, d’une des premières approches inductives des styles d’interactions conjugales, la grande majorité des typologies existantes pouvant être qualifiées « d’analytiques » puisque construites déductivement, par le croisement de deux, voire de trois échelles, définies a priori (Kellerhals, Troutot et Lazega, 1993).
Les couples de style Parallèle se caractérisent par une forte sexuation des rôles domestiques et relationnels, une forte fusion et une forte clôture. Ils se sentent menacés par leur environnement tout en désinvestissant leurs relations internes, alors qu’ils répartissent les rôles fonctionnels et relationnels de manière rigide et différenciée. Les valeurs organisatrices de l’action sont l’ordre, la différenciation des sphères d’activité et le repli sur soi. Ce style d’interactions concerne 17 % des couples.
À l’opposé, les couples ayant un style Compagnonnage présentent de forts scores de fusion et d’ouverture, alors que leur degré de différenciation des rôles et du pouvoir est, en comparaison, relativement faible. Ces couples utilisent donc les ressources environnementales de manière à renforcer la solidarité et la communication internes. Les valeurs guidant les comportements sont celles de l’intégration externe et de la communauté. Les couples de style Compagnonnage représentent 24 % de l’échantillon.
Les couples de style Bastion sont fondés sur la clôture, la fusion et la différenciation des sexes. Dans ces couples, les contacts avec le monde extérieur ne sont pas recherchés. Bien au contraire, un sentiment de méfiance existe à l’égard des acteurs externes, alors que les relations internes sont très valorisées. La famille en tant que groupe a la préséance sur les intérêts et orientations individuels. Ce monde chaud et fermé est soutenu par une forte sexuation des rôles, et par des arrangements relativement rigides, qui s’expriment aussi dans l’orientation du couple, les femmes privilégiant les objectifs internes à la vie de famille, alors que les hommes plébiscitent les objectifs externes. Le consensus et la tradition organisent la vie conjugale. 16 % des couples présentent ce style d’interactions.

TABLEAU II.
Caractéristiques des styles d’interactions conjugales (en %), issus d’une analyse de classification hiérarchique ascendante (méthode de Ward)
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TABLEAU II. – Caractéristiques des styles d’interactions conjugales (en %), issus d’une analyse de classification hiérarchique ascendante (méthode de Ward) Répon- Parallèle Compa- Bastion Cocon Associa- Moyenne V de dant gnonnage tion Cramer Taille de la classe 17 24 16 15 29 (en % du total) Cohésion Fusion F 17 57 92 67 5 42 .66** Fusion H 24 91 74 83 13 53 .68** Clôture F 81 19 58 65 9 40 .58** Clôture H 68 20 28 56 20 35 .41** Orientation interne F 60 16 42 72 11 34 .50** Orientation interne H 16 16 9 95 19 27 .63** Régulation Rôles fonctionnels F 60 49 79 48 53 57 .21** différenciés Rôles relationnels F 74 38 91 70 60 63 .36** différenciés Pouvoir décisionnel F 31 13 23 18 24 22 .15** différencié Statut-maître H 56 24 74 42 60 50 .34** affirmé Routinisation H/F 45 34 76 56 27 44 .35** forte Lecture : F = réponse de la femme ; H = réponse de l’homme. ** = significatif à p.<.01.

De hauts niveaux de fusion et de clôture définissent les couples de style Cocon. Contrairement aux couples de style Bastion, ils ne présentent pas cependant une répartition inégalitaire et sexuée des tâches domestiques et des rôles relationnels. Alors que dans les couples Bastion, seules les femmes privilégient des objectifs internes, les deux conjoints attribuent de tels objectifs au couple dans le style Cocon. Ce style d’interactions est à la fois chaud, fermé, et relativement épargné (en comparaison avec le style Bastion) par les inégalités de genre. Les valeurs organisant les comportements sont celles du confort et de l’intimisme. Ces couples représentent 15 % de l’échantillon.
Enfin, les couples de style Association s’opposent assez radicalement aux couples de style Bastion, puisqu’ils sont faibles à la fois du point de vue de la fusion et de la clôture, et qu’ils présentent une division du pouvoir égalitaire, et des rôles peu sexués. Les valeurs centrales structurant ce style d’interactions sont donc à la fois la quête d’authenticité personnelle et la négociation des droits individuels. Les couples Association représentent 29 % de l’échantillon.
Plusieurs styles d’interactions conjugales coexistent donc actuellement, dans la continuité des études des années soixante-dix et quatre-vingt (voir Kellerhals et al., 1982 ; Kellerhals et Montandon, 1991). Il s’agit-là d’une première confirmation inductive, fondée sur une méthode de construction empirique, des typologies « analytiques », construites déductivement lors des enquêtes précédentes. La prise en compte des réponses des deux conjoints confirme également les résultats des recherches précédentes, fondées sur l’interview d’un seul individu par couple. On a vu cependant émerger un « nouveau » style d’interactions, Cocon, fait à la fois de fermeture, de fusion et d’une relative indifférenciation des rôles conjugaux.
 
Styles d’interactions conjugales et milieu social
 
 
Les styles d’interactions conjugales sont-ils toujours sensibles au milieu social ? Pour répondre à cette question, deux grands genres de variables doivent être distingués. En premier lieu, il s’agit des ressources du couple, soit ses capitaux culturels, mesurés par le niveau de formation de la femme [7], soit ses capitaux économiques, mesurés par le revenu mensuel du ménage. En second lieu, on a également pris en compte divers indicateurs d’hétérogamie, plusieurs auteurs ayant fait l’hypothèse que les couples réunissant des conjoints très différents l’un de l’autre du point de vue de leurs ressources culturelles et économiques, mais également par leurs orientations idéologiques ou axiologiques, et par leurs pratiques religieuses, développent des styles d’interactions spécifiques (Bitter, 1986 ; Blood et Wolfe, 1960 ; Lewis et Spanier, 1979).
Diverses mesures associées à la trajectoire conjugale ont été également testées : le type d’union (matrimoniale ou consensuelle), le rang de l’union (divorce précédant l’union actuelle ou non), la recomposition familiale (indiquée par la présence dans la famille d’enfants d’autres lits), la participation professionnelle et la phase de la vie familiale étant inclues comme variables de contrôle. Les effets des variables indépendantes sur les styles d’interactions conjugales sont considérés conjointement dans une régression multinomiale faite sous SPSS (Tableau IV, en Annexe). Chaque effet est évalué en contrôlant statistiquement l’effet des autres variables inclues dans le modèle. Les ratios des chances associés aux modalités de chaque variable sont rapportés à leur catégorie de référence, définie par le mode statistique. Le style Association est donc retenu comme catégorie de référence pour la variable dépendante.
Les ressources culturelles du couple ont un impact fort sur les styles d’interactions. Les couples à faibles capitaux scolaires fonctionnent beaucoup plus dans un style Parallèle, Bastion ou Cocon, alors que les couples à forts capitaux scolaires développent davantage un style d’interactions Association. Les ressources économiques exercent également un effet important. Il y a une sous-représentation des couples Parallèle, Bastion et Cocon, au profit des couples Association dans les hautes catégories de revenu, alors que les couples Bastion et Cocon sont surreprésentés, par rapport aux couples Association, dans les catégories de revenu modeste. Les styles d’interactions dépendent donc assez fortement, encore actuellement, des ressources, tant culturelles qu’économiques, alors même que l’effet des variables associées au parcours de vie est statistiquement contrôlé. En revanche, l’hétérogamie de formation n’exerce aucun effet significatif sur les styles d’interactions. Il en va de même pour l’hétérogamie d’âge, l’hétérogamie culturelle et religieuse, qui se sont avérées non significatives dans des modèles successifs, non présentés ici. L’existence de styles d’interactions spécifiques aux couples marqués par les différences socioculturelles est donc infirmée.
Quel est alors l’effet de la seconde série de variables, associées à la trajectoire familiale ? Le taux d’activité de la femme exerce un effet très significatif sur le style d’interactions : les femmes actives professionnellement ont une probabilité significativement plus faible que les femmes inactives de faire partie d’un couple de style Parallèle, Bastion ou Cocon. L’activité professionnelle à plein temps des deux conjoints favorise un style d’interactions Compagnonnage ou Association, résultat que confirme la prise en compte de la phase de la vie familiale : le style Association est surreprésenté dans la phase pré-enfant – où la femme est, dans la grande majorité des cas, active professionnellement – alors que la phase préscolaire, dans laquelle l’activité professionnelle des femmes baisse considérablement, voit une augmentation très significative des styles Bastion et Cocon. L’arrivée des enfants exerce donc une forte contrainte ; l’âge de ceux-ci n’a en revanche qu’une influence très modeste (absence d’effet des phases scolaire et postscolaire). La phase de postparentalité voit la probabilité des styles Compagnonnage, Bastion et Cocon en revanche significativement augmenter.
Les trajectoires biographiques plus « accidentées » ont-elles une incidence sur les styles d’interactions conjugales ? Les couples non mariés rejettent le style Compagnonnage au profit du style Association. Le fait que le couple a connu un ou plusieurs divorces préalables n’exerce en revanche pas d’effet significatif. Néanmoins, la recomposition familiale est très nettement associée au rejet du style Association, essentiellement au profit du style Parallèle, mais aussi, dans une moindre mesure, des styles Bastion et Cocon. Il y a donc un renforcement de la clôture dans les secondes unions.
 
Styles d’interactions et conflit conjugal
 
 
Les styles d’interactions conjugales se distinguent-ils les uns des autres par des conflits et des problèmes spécifiques ? Les problèmes conjugaux ont été approchés par une série de vingt indicateurs révélant la présence ou l’absence de désaccords importants entre les conjoints concernant les buts de la vie conjugale, la division du travail, la communication, l’éducation, la sexualité, etc. [8]. Une analyse des correspondances multiples faite sous SPAD (1999) montre que ces problèmes peuvent être regroupés en trois catégories : les problèmes de violence conjugale et d’addiction (consommation de drogue et d’alcool), les problèmes de coordination des activités conjugales ou familiales (comment coordonner les agendas des deux conjoints, comment développer des usages et rythmes communs, comment trouver une division du travail domestique satisfaisante, etc.), et les problèmes relationnels ou interactionnels (problèmes de communication, problèmes affectifs, difficultés à se faire à la personnalité de l’autre, etc.).
Le Tableau V (en Annexe) présente une série de régressions logistiques faites sous SPSS, qui prennent pour variables dépendantes la présence des trois catégories de problèmes dans le parcours du couple, ainsi que la fréquence des disputes conjugales et leur gravité [9]. Pour chacune de ces variables l’effet des styles d’interactions conjugales est estimé en contrôlant statistiquement les effets du statut social et du parcours de vie. Les modèles I, II et III montrent que les problèmes de violence et d’addiction, de relations et de coordination, sont significativement associés aux styles d’interactions : les styles Compagnonnage, Bastion et Cocon présentent significativement moins de problèmes de tous les genres que le style Association, choisi comme catégorie de référence. Le style Parallèle ne se distingue pas du style Association, la fréquence des divers genres de problèmes étant identique dans les deux cas. Les couples de style Compagnonnage ont la probabilité la plus faible de connaître des problèmes conjugaux. Les modèles IV et V donnent des résultats similaires quant aux disputes : les couples de style Association et Parallèle présentent des disputes plus fréquemment que les couples Cocon, Bastion et Compagnonnage, et ils jugent davantage leurs disputes sérieuses.
Les styles d’interactions donnent lieu à des niveaux de conflit conjugal très inégaux ; ceux d’entre eux caractérisés par un fort accent mis sur l’autonomie (style Association) et, plus encore, par une combinaison d’autonomie, de clôture et de différenciation des rôles (style Parallèle), manifestant un niveau élevé de problèmes et de disputes. Ces constats ne découlent-ils pas du fait que les couples de style Compagnonnage sont surreprésentés dans la phase post-enfant, et ont, de ce fait, passé avec succès les phases antérieures de la vie familiale ? Ce style d’interactions aurait alors ces propriétés non à cause de ses spécificités structurelles mais par son insertion générationnelle, voire sous l’effet d’un biais de sélection, lié au divorce et à la séparation. Cette hypothèse est cependant infirmée, puisque l’effet des styles d’interactions est estimé en contrôlant celui des variables associées au parcours de vie (phases de la vie familiale, séparation ou divorce, famille recomposée ou non, etc.). Une série d’analyses complémentaires, fondées sur un contrôle statistique trivarié systématique, montre que le lien entre styles d’interactions et niveaux de problèmes et de disputes se maintient à travers les différentes phases de la vie familiale : les couples de styles Bastion, Compagnonnage ou Cocon, quelle que soit la phase de la vie familiale dans laquelle ils se trouvent, présentent significativement moins de problèmes et de disputes que les couples de styles Association et Parallèle.
 
Modes de résolution du conflit conjugal
 
 
Sur la base de ces résultats, on peut faire l’hypothèse que le style d’interactions des couples exerce un effet significatif sur leurs modes de résolution des conflits. Deux dimensions structurent les recherches psychosociologiques sur la gestion du conflit familial : gérer un problème implique des actions entreprises en vue de le résoudre – c’est la dimension « actionnelle » de la gestion des problèmes – et des relations avec le conjoint en vue de cette résolution – c’est la dimension « relationnelle » de cette gestion.
La dimension actionnelle doit elle-même être décomposée en plusieurs sous-dimensions : l’importance de l’information et de la communication dans le processus de décision, le degré de contrôle émotionnel et d’activité des conjoints dans la recherche d’une solution. La dimension relationnelle doit elle aussi être appréhendée à travers plusieurs sous-dimensions : l’agressivité des conjoints (la gestion des problèmes est-elle associée à des relations intrusives, agressives ?), l’importance du soutien, et la propension à la fuite (les conjoints cherchent-ils à entrer en contact l’un avec l’autre ou au contraire évitent-ils les interactions ?). Une analyse de classification hiérarchique ascendante (méthode de Ward), fondée sur vingt indicateurs approchant ces sept dimensions [10] et effectuée sous SPAD (1999), permet de distinguer cinq modes de gestion des problèmes (Tableau III).
Les couples ayant un mode de gestion actif (28 %) présentent un haut niveau de contrôle émotionnel, de communication et d’information. Leur agressivité est faible, tout comme leur tendance à l’évitement, les conjoints cherchant à négocier activement leurs relations, et se soutenant l’un l’autre quand un problème émerge. La femme est davantage active dans ce mode de gestion que l’homme. Les couples au mode de gestion passif (20 %) partagent avec les couples au mode actif le rejet des stratégies agressives ou d’évitement. Ils s’en distinguent, cependant, par leur faible niveau de communication et de soutien. Alors qu’ils ne présentent pas de stratégies négatives, ils ne cherchent pas à résoudre activement leurs problèmes. Le mode de gestion unilatéral masculin (20 %) combine une forte tendance des femmes à l’agressivité, au retrait, au manque de contrôle émotionnel, avec les orientations inverses pour les hommes. Dans ce mode de gestion, les conjoints ont des stratégies très inégales, celles de l’homme étant plus positives et actives que celles de la femme. Dans le mode de gestion unilatéral féminin (18 %), l’homme est beaucoup moins actif que la femme. Il présente une tendance au retrait, sans pour autant faire preuve d’une forte agressivité. Le mode de gestion unilatéral féminin n’est donc pas l’image inversée du mode de gestion unilatéral masculin : il se caractérise par le désengagement de l’homme et par l’engagement renforcé de la femme dans la gestion des conflits. Dans les couples au mode de gestion agressif (17 %), les deux conjoints présentent des niveaux très élevés d’agressivité, de déséquilibre émotionnel, et un faible niveau de soutien et de communication.

TABLEAU III.
Distribution des indices selon les modes de gestion des problèmes (en %), issus d’une analyse de classification hiérarchique ascendante (méthode de Ward) [11]
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TABLEAU III. – Distribution des indices selon les modes de gestion des problèmes (en %), issus d’une analyse de classification hiérarchique ascendante (méthode de Ward) Conjoint Actif Passif Unilatéral Unilatéral Agressif V de concerné masculin féminin Cramer (11) Taille de la 28 20 20 18 17 classe Dimension actionnelle Information H 53 43 62 34 45.18** forte F 43 26 41 37 34.13** Communication H 36 31 31 12 21.19** forte F 53 40 66 55 49.17** Contrôle H 82 68 66 55 28.37** émotionnel fort F 81 63 24 64 43.41** Activité forte H 59 46 66 17 28.36** F 65 37 55 61 40.23** Dimension relationnelle Agressivité H 15 17 38 32 87.52** forte F 24 19 86 42 74.53** Soutien fort H 76 40 63 7 11.56** F 83 14 42 68 20.56** Evitement fort H 27 27 42 55 64.30** F 21 23 67 27 44.37** Lecture : F = réponse de l’homme quant à la gestion de la femme; H = réponse de la femme quant à la gestion de l’homme ; ** = significatif à p. < .01.

Une régression multinomiale, faite sous SPSS, qui prend la catégorie « mode de gestion agressif » comme référence, et inclut l’ensemble des variables de contrôle, confirme l’hypothèse d’une homologie entre modes de gestions des conflits et styles d’interactions conjugales (Tableau VI, en Annexe). Les couples de style Parallèle et Association développent davantage un mode de gestion agressif ou unilatéral masculin, alors que les couples de style Compagnonnage privilégient un mode de gestion actif. Le mode de gestion passif est l’apanage des couples de style Bastion, et surtout Cocon. Le mode de gestion unilatéral féminin est réparti uniformément entre les styles d’interactions conjugales. Une série d’analyses complémentaires révèlent que la relation entre mode de gestion des conflits et styles d’interactions se maintient à travers le parcours de vie : les couples de styles Bastion et Cocon, quelle que soit la phase de la vie familiale dans laquelle ils se trouvent, développent davantage que les autres un mode de gestion passif, alors que les couples de styles Parallèle et Association résolvent leurs problèmes plus fréquemment par un mode de gestion agressif ou unilatéral féminin. Le style Compagnonnage est dans toutes les phases familiales associé à un mode de gestion actif. Le lien entre styles d’interactions et modes de gestion des conflits n’est donc pas l’expression d’un effet de cohorte ou d’un biais de sélection.
 
Styles d’interactions et évaluation de la qualité des relations conjugales
 
 
Il faut distinguer l’évaluation de la qualité des relations conjugales, définie comme un jugement personnel, plus ou moins positif, effectué par les conjoints à propos de leur union, des processus relationnels sous-jacents à cette évaluation, comme les problèmes et les conflits ouverts (Finchman et Bradbury, 1987). Dans certains couples, le conflit conjugal coexiste avec un niveau de satisfaction relativement élevé, alors que dans d’autres, il est lié à une évaluation très négative de la vie conjugale.
La qualité des relations conjugales a été approchée par quatre séries d’indicateurs : 1) le projet de séparation, mesuré par une seule question, demandant à chacun des conjoints d’indiquer s’il ou elle a déjà pensé à la séparation ; 2) la satisfaction conjugale globale, mesurée par une question unique demandant à chacun des conjoints d’indiquer son degré de satisfaction par rapport à sa vie de couple en général ; 3) la satisfaction conjugale sectorielle, se référant à plusieurs champs précis de la vie conjugale, tels que la division du travail domestique, l’atmosphère conjugale, la considération mutuelle et la coordination entre conjoints ; 4) les symptômes dépressifs des conjoints, approchés par une série d’indicateurs ayant trait aux sentiments de solitude, de crainte, d’agressivité, etc. (Radloff, 1977 ; Hautzinger, 1988) [12].
Le Tableau VII (en Annexe) présente une série de régressions logistiques faites sous SPSS, qui prennent pour variables dépendantes l’insatisfaction conjugale, les projets de séparation et les symptômes dépressifs, distinguant dans chaque cas les réponses masculines des réponses féminines [13]. Pour chaque variable dépendante, l’effet des styles d’interactions conjugales est à nouveau estimé en contrôlant les effets du statut social et du parcours de vie.
Les couples de style Bastion, Cocon et Compagnonnage présentent un niveau d’insatisfaction conjugale significativement plus faible que celui des couples de style Association, tant pour l’homme que pour la femme. Les couples de style Parallèle, en revanche, ne se distinguent pas significativement, de ce point de vue, des couples de style Association. Les couples de style Compagnonnage ont les scores les plus faibles d’insatisfaction, alors que les couples Cocon et Bastion présentent des scores intermédiaires. On obtient des résultats identiques quant aux projets de séparation. Les symptômes de dépression confirment eux aussi ces résultats sauf sur un point : seul, dans ce cas, le style Compagnonnage se distingue significativement du style Association [14].
Les styles d’interactions conjugales d’aujourd’hui divergent les uns des autres par l’accent qu’ils mettent sur l’autonomie individuelle ou le groupe, sur l’ouverture ou la clôture, sur une organisation relativement égalitaire et souple du pouvoir et des rôles, ou au contraire sur une régulation de nature essentiellement statutaire. L’analyse empirique révèle que ces dimensions sont largement indépendantes les unes des autres. Ainsi, une cohésion fusionnelle n’est pas nécessairement synonyme d’une régulation inégalitaire et sexuée. On a souvent, à ce propos, confondu communautarisme familial et division statutaire et sexuée des rôles ; les styles d’interactions Cocon et surtout Compagnonnage montrent que le primat du « nous-famille » ou du « nous-couple » sur le « je-individuel » (Kellerhals et al., 1982) est au contraire compatible avec l’égalité dans le couple (Pyke et Bengston, 1996). Ainsi, il est inadéquat de faire équivaloir autonomie et égalité, en opposant des couples « modernes » ou « postmodernes » privilégiant une relation contractuelle, autonomisante et égalitaire, à des couples « traditionnels » dans lesquels le groupe dicte sa loi aux individus en même temps qu’il les place dans des statuts rigides et inégaux. De même, on a parfois pu penser, notamment sous l’influence de cas cliniques, que les couples ou les familles très repliés sur eux-mêmes sont nécessairement fusionnels. Dans les faits, de nombreux couples (style d’interactions Parallèle) conjuguent un fort accent mis sur l’autonomie individuelle comme principe structurant des relations internes et une affirmation sans équivoque de la nécessaire clôture des frontières. L’importance quantitative relativement égale des cinq styles d’interactions conjugales confirme la thèse affirmant que la modernité familiale, du point de vue des structures d’interactions, se caractérise par une pluralité de modèles, confirmation qui a d’autant plus de force qu’elle est fondée sur une approche statistique inductive et sur un échantillon représentatif, couvrant l’ensemble du parcours de vie conjugal et de la structure sociale, et prenant en compte les réponses des deux conjoints de chaque couple simultanément. L’hypothèse d’une standardisation des conjugalités autour d’un seul modèle de relations est donc largement infirmée.
Cette pluralité des styles n’est pas non plus révélatrice d’un affaiblissement de la structuration sociale des relations conjugales. Le statut social conserve en effet une influence très significative sur les styles d’interactions conjugales : la valorisation de l’autonomie des conjoints est particulièrement forte dans les milieux dotés en capitaux économiques et culturels ; celle du groupe, du consensus et de la similitude au sein du couple l’est davantage dans les couples aux ressources économiques et culturelles modestes. Le rapport du couple à son environnement est également très différent selon le milieu social : l’autonomie des couples à forts capitaux s’accompagne d’une valorisation des échanges avec l’extérieur, perçus comme indispensables au dialogue interne, alors que le style fusionnel des couples des milieux populaires est associé à une relative fermeture vis-à-vis de l’extérieur ; le repli sur le couple est alors considéré comme une condition nécessaire au maintien de l’équilibre conjugal. La centralité du consensus et de la similitude n’est pas pour autant synonyme d’égalité du pouvoir ou d’indifférenciation des rôles dans les couples à faibles capitaux socioculturels. Tout au contraire, la sexuation des fonctionnements conjugaux est très marquée dans les milieux populaires. Les régulations caractérisées par une forte différenciation des rôles fonctionnels et relationnels, du pouvoir décisionnel et des dépendances, y sont plus affirmées qu’ailleurs.
Finalement, si les styles d’interactions sont distribués inégalement à travers la structure sociale, ils ont aussi des propriétés propres. Le conflit conjugal est particulièrement fort dans les styles d’interactions Parallèle et Association, alors que l’évaluation de la qualité des relations conjugales y est plus médiocre, et les symptômes de dépression plus nombreux. Ces résultats suggèrent alors plusieurs questions quant aux forces et faiblesses des orientations sous-jacentes aux modèles de couples. Il s’agit d’abord des effets de « l’individualisme conjugal », philosophie qui pose l’épanouissement d’individualités autonomes comme la finalité essentielle du couple et la seule justification possible de sa pérennité. Dans sa forme pure, l’individualisme conjugal nie toute idée d’obligation à l’égard du conjoint, si ce n’est celle d’une communication honnête et ouverte (Bellah et al., 1986 ; Giddens, 1992 et 1994). Les couples de style Association mettent en pratique cette philosophie conjugale de manière « exemplaire » ; or, ils présentent les problèmes conjugaux les plus intenses. Ces résultats incitent donc à douter qu’une « communication plus large, ouverte et honnête puisse l’emporter sur les effets désintégrateurs de l’individualisme » (Bellah et al., 1986). On peut se demander si la quête d’authenticité et d’autonomie (Singly, 1996), à l’œuvre dans ces couples, ne porte pas atteinte à l’intégrité du groupe familial. Bien sûr, nombre de couples du style Association vivent au quotidien cette « modernité conjugale », optimiste et mobile, qui se démarque des arguments d’autorité, des routines, des inégalités entre les sexes, et qui affirme avec force l’absolue nécessité d’une communication entière et permanente entre des conjoints autonomes, toujours à l’écoute de leurs préférences et intérêts, et maîtres de leurs affects. Nombre d’autres couples s’inspirant de cette philosophie, cependant, ne parviennent pas à s’approcher de l’idéal, et se laissent alors aller à des formes dégradées de rapport à l’autre, centrées sur l’évitement, voire l’agression, qui produisent une insatisfaction chronique. Le développement et la découverte du soi comme justification essentielle du couple ou, plus largement, de la vie familiale, ne rend pas la pérennité de ceux-ci chose aisée, sans doute à cause de toutes les possibilités d’éloignement sentimental qu’offrent les divergences des agendas professionnels, démographiques ou relationnels des conjoints, inhérentes à la société contemporaine. On peut faire l’hypothèse que les problèmes que crée ce modèle de relations l’alimentent du même coup, en incitant les conjoints en conflit à l’affirmation renforcée de leurs droits et prérogatives personnels.
En second lieu, il faut souligner l’écart existant entre l’idéal d’égalité et de négociation du couple contemporain, et la persistance d’inégalités entre hommes et femmes en matière de travail domestique et d’insertion professionnelle. De très nombreux couples (styles Bastion et Parallèle) sont toujours caractérisés par de profondes inégalités, qui s’étendent dans bien des cas, pardelà les rôles fonctionnels, aux rôles relationnels et à la répartition du pouvoir décisionnel. Si ces inégalités demeurent fréquentes, elles sont aujourd’hui clairement associées au conflit conjugal. C’est dans les couples de style Parallèle que l’écart entre aspirations égalitaires et réalité quotidienne est le plus fort, puisque ce style est fondé sur l’autonomie individuelle, en même temps qu’il est structuré par de fortes inégalités de genre. La différenciation sexuée des rôles et des pouvoirs, quand elle n’est pas contrebalancée par une cohésion de nature fusionnelle (comme dans le cas du style Bastion), a donc un prix : celui du mal-être psychologique de la femme et, par contrecoups sans doute, de l’insatisfaction conjugale des deux partenaires.
La privatisation est le troisième risque qui menace les familles contemporaines. Tel d’entre nous signalait déjà, avec d’autres, il y a presque vingt ans (Kellerhals, Troutot et Lazega, [1984] 1993), les problèmes associés à l’hypertrophie du lien conjugal. L’érosion des sociabilités publiques, la centration sur l’enfant et la ségrégation des lieux de travail et de résidence sont responsables d’un surplus d’attentes envers le couple, et d’une centration sur celui-ci, alors qu’une certaine porosité de ces frontières est nécessaire à son équilibre (Olson et McCubbin, 1989). Si le couple est le groupe producteur de sens par excellence, il est à souhaiter que d’autres groupes primaires, notamment la parenté et, idéalement, le monde du travail ou la communauté civique, le secondent dans ce processus.
Ces tendances font courir des risques importants aux couples contemporains, par l’incapacité dans laquelle elles les placent, spécialement quand elles se conjuguent, de gérer leurs problèmes et leurs conflits. Dans les couples de styles Association et Parallèle, ces conflits et ces problèmes donnent davantage lieu à un mode de gestion déficitaire, les deux conjoints présentant dans ces cas, dans leurs tentatives de résolution des problèmes, des niveaux très élevés d’agressivité, de déséquilibre émotionnel, et un faible niveau de soutien et de communication. Tout au contraire, les couples de style Compagnonnage privilégient une gestion communicative et informée de leurs différends ; les couples de styles Bastion et Cocon s’orientent vers des modes de gestion plus passifs, où l’évitement des conflits plus que leur résolution est recherché. En ce sens, les modes de gestion des problèmes peuvent être considérés comme une extension des styles d’interactions, dont ils diffusent la logique et renforcent les effets.
Les trois risques évoqués ne sont pas aléatoirement répartis, chacun ayant sa population-cible, assez facilement repérable. Ainsi, l’individualisme conjugal est surtout le fait des milieux de cadres moyens ou supérieurs, alors que la tendance à la clôture et à la sexuation des rôles se retrouve davantage dans les milieux populaires. C’est dire que des contradictions ou des tensions spécifiques marquent chaque situation ; c’est dire aussi qu’il est erroné de caractériser la modernité familiale par une seule forme d’évolution ou, plus encore, par un destin unique aux conséquences fonctionnelles uniformes ; c’est dire enfin qu’il est également erroné de supposer la dissolution de l’impact des structures sociales sur les relations familiales contemporaines.
 
ANNEXE
 
 
Plusieurs échelles ont servi dans la constitution des styles d’interactions.
Indice de fusion (versus autonomie)
De manière à mesurer le degré de fusion, une échelle a été construite qui additionne les scores des indicateurs de fusion (question 6), pour les femmes et les hommes séparément. Les échelles de fusion ont été ensuite dichotomisées à la médiane, distinguant ainsi les couples à la fusion relativement forte des couples à la fusion moyenne ou faible.
Indice de clôture (versus ouverture)
Le degré de clôture est mesuré par six affirmations (question 7). Chaque question a été recodée de manière que le score le plus élevé indique un degré maximum de fermeture. On a ensuite créé, comme pour la fusion, deux échelles séparées, une pour les hommes, une pour les femmes. Ces échelles ont été dichotomisées à la médiane.
Orientation interne (versus externe)
L’indice d’orientation interne reprend les indicateurs de la question 8. Les individus ayant une orientation interne sont ceux qui ont cité les trois affirmations allant dans ce sens.
Différenciation des rôles fonctionnels
Il s’agit de mesurer, par un indice qui comptabilise les tâches domestiques effectuées par la femme, le degré de différenciation sexuelle des rôles fonctionnels (question 12). En accordant une pondération de moitié au travail administratif (impôts, factures, comptes) et aux réparations, tâches moins lourdes que les autres, on a construit un indice qui a été ensuite dichotomisé de manière à distinguer les cas de surinvestissement féminin massif (la femme fait les trois quarts des tâches domestiques ou plus) des autres cas. On peut constater que dans 57 % des cas la femme fait les trois quarts des tâches ou plus, et dans 43 % des cas moins.
Différenciation des rôles relationnels
Afin de disposer d’une mesure synthétique de la tendance du couple à la différenciation des rôles relationnels, nous avons fait le décompte des réponses « à égalité, ça dépend » données par la femme à la question 18. Le minimum de l’indice est de zéro (cas dans lequel aucun des rôles n’est joué à égalité par les deux sexes selon la femme) à sept (cas où tous les rôles ont été considérés comme indifférenciés). On a ensuite distingué les cas faisant preuve d’une forte différenciation, soit de quatre à sept rôles répartis différentiellement (63 % des couples), de ceux présentant une différenciation moyenne ou faible (37 %).
La différenciation du pouvoir décisionnel a été mesurée par la prise en compte des réponses féminines à la question 16. En additionnant les cas de répartition inégale du pouvoir sur chacun des champs, on a distingué les couples où les champs de pouvoir sont répartis de manière très différenciée (soit l’un soit l’autre des conjoints domine chaque champ) des couples où le pouvoir décisionnel est réparti de manière égalitaire. De manière à isoler les couples fortement hiérarchisés, on a retenu une césure relativement sévère : les couples sont considérés comme fortement hiérarchisés s’ils présentent une répartition inégale du pouvoir dans quatre des six champs considérés. C’est le cas de 23 % des couples de notre échantillon.
Pour approcher le statut-maître, on a distingué les cas où seulement l’un des deux conjoints changerait durablement ses engagements en cas de perturbation (insertion différenciée, soit l’homme, soit la femme, 50 % des cas), des cas où les deux conjoints changeraient leurs engagements (statut-maître affirmé, 50 % des cas). Les réponses de l’homme ont été ici privilégiées (question 13).
La routinisation de la vie familiale a été mesurée grâce à un indice cumulatif. Dans la mesure où un seul des conjoints, choisi aléatoirement, devait répondre aux questions relatives à cette dimension, les deux sexes ont répondu pour moitié à la question 14. En règle générale, les scores de routinisation peuvent être considérés comme équilibrés : en effet, la médiane et la moyenne se situent toutes deux à huit, sur une échelle allant de zéro (maximum de routinisation) à dix-huit (minimum de routinisation). Nous utiliserons, dans les analyses qui suivent, une version simplifiée de cette variable en deux états, qui distingue les routinisations fortes et les routinisations faibles, en fonction de la médiane.

TABLEAU IV.
Régression multinomiale des styles d’interactions conjugales sur divers indicateurs du statut social et du parcours de vie 15
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TABLEAU IV. – Régression multinomiale des styles d’interactions conjugales sur divers indicateurs du statut social et du parcours de vie % (15) Parallèle Compagnon- Bastion Cocon nage Niveau de formation de la femme Obligatoire 10 2.7** 2.5* 7.8** 4** Secondaire sans diplôme 6 1.4 1.2 2* .8 Apprentissage court 23 1.3 1 1.6* 1.4 Apprentissage moyen 4 .6 1.2 .6 .6 Apprentissage long (réf.) 34 - - - - Formation professionnelle 6 .9 1 .79 .9 supérieure Bac, maturité, école normale 11 .7 .9 .4** .8 Université 6 .4** .8 .3* .8 Revenu mensuel du couple £ 4000 frs 7 1 1.3 1.9* 1.9* 4001-6000 22 1.3 1.9** 2.1** 2.1** 6001-8000 (réf.) 26 - - - - 8001-10000 20 .8 .9 .5** .5** >10000 21 .6** .9 .5* .5* Hétérogamie de niveau de formation Hétérogamie 26 1.4 .8 .8 .8 Homogamie 74 - - - - Taux d’activité de la femme Aucun activité 42 - - - - < 50% 23 .6** .6** .7 .3** 50-89% 22 .6* .77 .5* .5** 90-100% 14 .9 1.7* .7 .7 Phases de la vie familiale Pré-enfant 10 .9 .61 .7 .7 Préscolaire 21 1.8** 1.5 1.7* 1.6 Scolair (réf.) 26 - - - - Postscolaire 15 1.2 1.5 1.3 1.3 Post-enfant 22 1.1 1.9** 1.7* 1.7* Couples sans enfants 6 1.2 1.4 1.2 1.2 Couple marié ou cohabitant Cohabitant 9 1.1 .5* .6 .6 Mari (réf.) 91 - - - - Première ou seconde union Au moins un conjoint est 13 1.3 .7 .7 .7 divorcé Aucun conjoint n’est divorcé 87 __ __ __ __ (réf.) Famille recomposée ou non Oui 12 3.1** 1.8 3.7** 3.7** No (réf.) 88 - - - - Adéquation du modèle (c ) = 340**, DF = 92, Cox et Snell .22, Nagelkerte .23, McFadden .08. Pourcentages de cas correctement prédits : 37 %. ** = sig < .01, * = sig < .05


TABLEAU V.
Régression logistique des indicateurs de conflit sur les styles d’interactions conjugales et diverses variables de structuration sociale
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TABLEAU V. – Régression logistique des indicateurs de conflit sur les styles d’interactions conjugales et diverses variables de structuration sociale I II III IV V Problèmes de Problèmes Problèmes de Disputes Disputes violence et relationnels coordination fréquentes sérieuses d’addiction ou graves Styles d’interactions conjugales Compagnonnage 0.35** 0.34** 0.45** 0.37** 0.45** Cocon 0.39** 0.59** 0.54** 0.41** 0.27** Bastion 0.43** 0.41** 0.60** 0.42** 0.45** Parallèle 1.00 1.18 1.12 0.53** 0.81 Associatio - - - - - Niveau de formation de la femme Obligatoire 1.60 1.15 1.49 0.89 0.62 Secondaire sans 1.49 1.95* 1.02 1.19 0.60 diplôme Apprentissage court 1.42 0.99 1.00 1.01 0.88 Apprentissage moyen 1.13 1.03 1.99** 1.70 2.01* Apprentissage long - - - - - Formation 1.25 1.94** 1.42 1.05 0.79 professionnelle supérieure Bac, maturité, école 1.41* 1.93** 1.06 1.29 1.36 normale Université 1.79* 1.58 2.00** 0.81 1.04 Revenu mensuel du couple £ 4000 frs 1.30 1.13 1.46 1.24 1.22 4001-6000 1.22 1.33 1.53* 1.08 1.11 6001-800 - - - - - 8001-10000 1.02 0.85 1.20 1.45 1.72** >10000 1.05 1.08 1.74** 1.85** 1.49* Hétérogamie de 0.93 0.97 1.15 1.46* 1.26 niveau de formation Homogami - - - - - Taux d’activité de la femme Aucune activité - - - - - < 50% 0.93 1.19 1.18 1.22 1.02 50-89% 1.60** 1.36 1.75** 1.53* 1.09 90-100% 0.75 0.77 0.99 0.99 0.86


TABLEAU V
(suite)
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I II III IV V 
Pr...IMGIMF
TABLEAU V (suite) I II III IV V Problèmes de Problèmes Problèmes de Disputes Disputes violence et relationnels coordination fréquentes sérieuses d’addiction ou graves Phases de la vie familiale Pré-enfant 1.34 0.87 0.47** 0.93 0.57 Préscolaire 1.00 0.66* 0.91 1.57 0.84 Scolair - - - - - Postscolaire 1.08 0.86 0.79 0.53** 0.60* Post-enfant 1.29 0.91 0.67* 0.46** 0.70 Couples sans enfants 0.68 0.50* 0.57 0.36** 0.55 Cohabitant 1.08 1.07 1.44 1.48 1.76* Mari - - - - - Au moins un conjoint est divorcé 1.17 1.29 0.94 1.60 1.61* Aucun divorcé - - - - - Famille recomposée 1.06 0.92 0.72 0.69 1.10 Famille non - - - - - recomposée Qualité du modèle 85.2** 120.2** 93.2** 120** 131** (c ) Accroissement (Dc ) 53.3** 62** 59** 90** 49** Cox et Snell .06 .09 .06 .09 .10 Pourcentage de cas 74 79 73 79 68 correctement prédits ** = sig < .01, * = sig < .05


TABLEAU VI.
Régression multinomiale des modes de résolution du conflit sur les styles d’interactions conjugales et diverses variables de structuration sociale
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TABLEAU VI. – Régression multinomiale des modes de résolution du conflit sur les styles d’interactions conjugales et diverses variables de structuration sociale Actif Passif Unilatéral Unilatéral féminin masculin Styles d’interactions conjugales Compagnonnage 4.98** 4.85** 1.94* 2.70** Cocon 2.44** 4.03** 1.51 1.95* Bastion 2.4** 2.8** 1.41 1.98* Parallèle .89 1.43 .99 .86 Associatio - - - - Niveau de formation de la femme Obligatoire .40** .90 .51 .56 Secondaire sans diplôme .29** .49 .46* .33** Apprentissage court .85 1.14 .63 .82 Apprentissage moyen .85 .35 1.08 1.41 Apprentissage long - - - - Formation professionnelle.61 .79 .80 .84 supérieure Bac, maturité, école normale .65 .53 .70 .67 Université .61 .27** .89 .50 Revenu mensuel du couple £ 4000 frs .47* 1.03 .81 .38* 4001-6000 1.13 1.17 1.11 1.03 6001-800 - - - - 8001-10000 1.05 .65 .78 .43** >10000 1.23 1.05 1.24 .66 Hétérogamie de niveau de formation Hétérogamie .54** .68 .86 .65 Homogami - - - - Taux d’activité de la femme Aucune activité - - - - < 50% .59* .68 .72 .85 50-89% .9 .82 1.26 1.34 90-100% 1.08 1.43 .79 1.46 Phases de la vie familiale Pré-enfant 4.23** 2.29 4.2** 2.88* Préscolaire .99 1.61 1.8* 1.75* Scolair - - - - Postscolaire 1.33 1.20 .93 1.06 Post-enfant 1 .9 .40** 1.35 Couples sans enfants 4.77** 1.72 1.81 3.47* Couple marié ou cohabitant Cohabitant .39* .73 .66 .5 Mari - - - -


TABLEAU VI
(suite)
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Actif Passif Uni...IMGIMF
TABLEAU VI (suite) Actif Passif Unilatéral Unilatéral féminin masculin Première ou seconde union Au moins un conjoint est divorcé .59 .61 .69 .39* Aucun conjoint n’est divorcé - - - - Famille recomposée ou non Oui 1.26 1.14 1.30 2.18* No - - - - ** = sig < .01, * = sig < .05



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NOTES
 
[(1)]C’est notamment le cas d’Antony Giddens, dans ses livres Modernity and self-identity (1992) et The transformation of intimacy : sexuality, love and eroticism in modern societies (1994), où le concept de « relation pure », archétype, selon Giddens, de la modernité avancée, reprend directement ou indirectement plusieurs des dimensions de la famille-compagnonnage de Burgess (1960) : centration de la relation sur l’exploration de soi, insistance sur la négociation et la symétrie dans les relations de pouvoir, affaiblissement décisif des contraintes externes pesant sur la relation, etc.
[(2)]95 % des ménages suisses sont connectés au réseau téléphonique.
[(3)]Une description détaillée du tirage de l’échantillon, ainsi que le questionnaire de l’étude, peuvent être téléchargés : http : /// www. unil.ch/p av ie/recherches/do cumen ts/ widmeretalrfs.pdf.
[(4)]Sur la base des statistiques de la population, cette limite a été fixée à l’âge de 36 ans pour la femme.
[(5)]Pour les couples avec plusieurs enfants, c’est l’âge du plus jeune qui a été pris en compte.
[(6)]Ces indicateurs font référence aux questions 6 à 14,16,18 et 66 du questionnaire, qui peut être téléchargé : http : /// www. unil. ch/ pavie/recherches/documents/widmeretalrfs.pdf.
[(7)]Le niveau de formation de l’homme donne les mêmes résultats. Il est par ailleurs fortement associé au niveau de formation de la femme (gamma = .36, sig < 0001).
[(8)]Voir question 21 du questionnaire.
[(9)]Voir questions 25 et 26 du questionnaire. Les disputes conjugales sont dites « fréquentes » quand elles surviennent plus d’une fois par mois (22 % des cas). Elles sont dites « sérieuses ou graves » quand elles sont qualifiées de la sorte par au moins un des membres du couple (32 % des cas).
[(10)]Voir questions 23 et 24 du questionnaire.
[(11)]De manière à éviter les biais liés à l’auto-évaluation sur un sujet aussi sensible que les modes de gestion des conflits, chaque conjoint devait se prononcer sur les stratégies de gestion du conflit mises en place par l’autre. L’homme décrit donc le comportement de la femme, et la femme celui de l’homme.
[(12)]Ces dimensions ont été approchées par les questions 58,65 et 69 du questionnaire.
[(13)]On a dichotomisé les trois mesures d’évaluation. Les réponses « assez bien », « ni bien, ni mal », « plutôt mal » et « franchement mal » ont été distinguées de la réponse « vraiment bien » (50 % des hommes et des femmes) dans la mesure de la satisfaction conjugale globale. Pour (suite note 13) les projets de séparation, on a distingué les individus n’ayant jamais pensé à la séparation de ceux qui disent y avoir déjà pensé (19 % des hommes et 29 % des femmes). L’échelle de dépression a été dichotomisée à la valeur de 16 (sur un maximum possible de 24 indiquant l’absence complète de symptômes de dépression). 23 % des femmes et 14 % des hommes présentent des symptômes de dépression.
[(14)]Comme pour le conflit conjugal et les modes de gestion des problèmes, les relations entre les styles d’interactions et les indicateurs d’évaluation de la vie conjugale restent statistiquement significatives quand on contrôle l’effet des variables associées au parcours de vie. Ainsi, quelle que soit la phase de la vie familiale dans laquelle ils s’inscrivent, les couples de styles Bastion, Compagnonnage et Cocon ont un niveau de satisfaction significativement plus élevé que les autres.
[(15)]Cette colonne sp&ea