2004
Revue française de sociologie
De l’ouvrier à l’opérateur : chronique d’une conversion
[*]
Sylvie Monchatre
Céreq 10, place de la Joliette – BP 31321 13567 Marseille Cedex 02
Que recouvre le glissement sémantique d’ouvrier à opérateur ? Pour certains analystes, il
s’inscrit dans l’avènement d’un nouveau modèle, « la compétence », promettant un « retour
du travail dans le travailleur » (Ph. Zarifian), grâce à une meilleure prise en compte de sa
participation. L’idée qui sera défendue dans cet article est que la « compétence », loin de
produire un mouvement d’arrêt dans le processus de séparation du travail et du travailleur,
contribue au contraire à sa poursuite. Elle conduit en effet à une normalisation des métiers
de l’entreprise et s’appuie sur un véritable « dispositif » de conversion de l’ouvrier en opérateur, au sens que M. Foucault donne à ce terme. Nous présenterons pour cela l’idéal dans
lequel s’inscrit la figure attendue de l’opérateur, pour analyser les modalités selon lesquelles
une nouvelle discipline de travail est instituée au sein des ateliers. Les modes d’adaptation et
de résistance ouvrière qu’elle suscite conduisent à s’interroger sur la signification du statu
quo qui en résulte. La question ainsi posée renvoie plus largement aux formes de propriété
qui sont reconnues aux ouvriers et aux supports dont ils disposent pour choisir, librement,
leur activité.
What is behind the semantic shift from manual worker to operator ? For some analysts, it is
part and parcel of a new model, « competence », which promises to « return work to the worker »
(Philippe Zarifian) through increased attention to worker participation. The idea put forward and
defended in this article is that far from bringing to a halt the process of separating work from the
worker, the « competence » model actually pushes that process forward. Indeed, the new model is
bringing about enterprise occupation normalization. The model is based on a fully developed
« arrangement » in Foucault’s sense of the term for transforming the manual worker into an
operator. To demonstrate this, the article presents the ideal in which a particular figure of the
operator is inscribed and anticipated, and analyzes how a new type of work discipline becomes
instituted in industrial shops. The adaptation and resistance modes thereby activated in the worker
raise the question of what this new situation means, a question which, thus put, encompasses
considerations of the types of properties workers are recognized as having and the various means
and media they dispose of for freely choosing their activity.
Wie ist die semantische Verschiebung von Arbeiter zu Operateur zu verstehen ? Für
bestimmte Forscher handelt es sich um ein aufkommendes neues Modell, « die Kompetenz », mit
dem die « Rückkehr der Arbeit zum Arbeiter » versprochen wird (Philippe Zarifian), dank einer
besseren Berücksichtigung seiner Beteiligung. Die in diesem Ansatz verteidigte Meinung ist, daß
die « Kompetenz » bei weitem nicht zum Stillstand im Trennungsprozeß von Arbeit und Arbeiter
führt, sonder im Gegenteil, zu seiner Weiterführung beiträgt. Sie führt in der Tat zu einer Normalisierung der Unternehmenstätigkeiten und stützt sich auf ein echtes « Dispositiv », im Sinne von
Michel Foucault, der Verwandlung des Arbeiters zum Operateur. Wir stellen dazu den Idealfall
vor, in dem das Wunschbild des Operateurs auftritt, um damit die Modalitäten zu untersuchen,
den entsprechend eine neue Arbeitsdisziplin im Betrieb eingeführt wird. Die Anpassungs- und
Widerstandsarten der Arbeiter, die dadurch hervorgerufen werden, führen zur Frage nach der
Bedeutung des hieraus resultierenden Status Quos. Die so gestellte Frage verweist im weiteren
Sinne auf Eigenschaftsformen, die den Arbeitern zuerkannt werden, und auf die ihnen zur
Verfügung stehenden Unterstützungen zur freien Wahl ihrer Aktivität.
Qué recubre el desliz semántico de obrero a operador ? Para ciertos analistas éste se inscribe
en el advenimiento de un nuevo modelo, la « competencia », prometiendo un « retorno del trabajo
en el trabajador » (Philippe Zarifian), gracias a una mejor consideración de su participación. La
idea que será defendida en este artículo es que la « competencia », lejos de producir un movimiento que frene el proceso de separación entre trabajo y el trabajador, al contrario contribuye a
mantenerlo en marcha. En efecto conduce a una normalización de las ocupaciones de la empresa y
se apoya en un verdadero « dispositivo » de conversión del obrero en operador, en el sentido que
M. Foucault da a este término. Presentaremos por eso el ideal en el cual se inscribe la esperada
figura del operador, para analizar las modalidades según las cuales una nueva disciplina de trabajo
es instituida dentro de los talleres. Los modos de adaptación y de resistencia obrera que suscita
nos hace interrogar sobre la significación del statu quo que resulta de ello. La pregunta así formulada reenvía mas ampliamente a las formas de propiedad particular que son reconocidas por los
obreros y a los soportes de los cuales disponen para elegir libremente su actividad.
Les « démarches compétences » entraînent-elles un « retour du métier »,
tel qu’a pu l’appeler de ses vœux M. Dadoy (1989) ? Pour certains auteurs,
comme Ph. Zarifian, la compétence ne signifie pas un retour du métier car la
défaite de ce dernier est consommée. Elle offre en revanche l’opportunité
d’un « retour du travail dans le travailleur » (2001, p. 35), c’est-à-dire d’une
réappropriation par l’individu de son activité productive. Présentée comme la
réponse idoine aux nouveaux impératifs économiques et techniques ainsi qu’à
l’élévation des niveaux d’éducation de la population active, elle réclamerait le
développement de l’autonomie et de l’initiative ouvrières, ainsi qu’une mobilisation inédite de l’intelligence. En appelant à une participation accrue des
salariés, ce « modèle » de la compétence induirait « un renversement de fond
par rapport à la problématique taylorienne », en tant qu’il relève « avant tout
de la singularité et de l’initiative » et élimine la distance subjective entre le
travailleur et son travail (
ibid., pp. 39-40). Le travail pourrait ainsi devenir
« l’expression directe de la puissance de pensée et d’action » du travailleur
(
ibid., p. 39). Autrement dit, l’espoir que l’individu puisse sortir de l’aliénation pour accéder, selon l’expression de Marx, à la propriété de ses capacités
de travail acquises
[1] (
Eigenschaften) reprend ici un nouveau souffle.
Face à de telles perspectives, nous partageons l’inquiétude de P. Rolle
(2003), qui rappelle combien l’association et la participation apparaissent de
façon récurrente comme « le seul remède concevable à la séparation grandissante du travail et du travailleur et à la scission de l’entreprise et de ses salariés »
[2]. Nous défendrons avec lui
[3] l’idée que la compétence prend sa
source dans une « nouvelle qualité du travail », marquée par l’« automatisme
social » (Naville, 1963), mais ne déterminant aucunement, en dépit de l’ampleur des transformations qu’elle entraîne, l’avènement de rapports sociaux
marqués du sceau de la réconciliation. Cette initiative managériale qu’est la
« compétence » ne produit pas de mouvement d’arrêt dans le processus de
séparation du travail et du travailleur. Bien au contraire, elle s’inscrit dans un
idéal de fluidité productive et sociale (Vatin, 1987) qui prend acte d’un tel
processus et, de plus, s’inscrit « dans une série de mouvements qui contribuent à déstabiliser les relations collectivement construites sous le règne de la
qualification » (Stroobants, 2003).
Nous nous intéresserons ici à la contribution de la « démarche compétence » à cette déstabilisation, à travers la « conversion » des ouvriers en
opérateurs dans la sidérurgie. La figure de l’opérateur, cet « ouvrier indifférencié » selon l’expression de S. Beaud et M. Pialoux (1999, p. 72) travaillant
dans un univers « aseptisé », est le fruit des politiques de modernisation des
entreprises. Celles-ci, en transformant les modes de production avec l’introduction d’une gestion en flux tendus et d’automatismes en plus grand nombre,
adressent de nouvelles exigences aux OS des chaînes de montage, en termes
de polyvalence, coopération et disponibilité (ibid.). Les changements d’ateliers,
le recours à une main-d’œuvre jeune ou encore la délocalisation de la production en petites unités sont les principaux leviers de cette transition. Ces
« conversions », nécessairement imposées, participent d’une logique de
« démoralisation » du groupe ouvrier, qui passe par la « dévalorisation sociale
des vieux ouvriers » et la « disqualification des anciennes manières d’être »
au nom du modernisme (ibid., chap. 3). La mise en place de « démarches
compétences » participe également à la « conversion » des ouvriers qualifiés
en opérateurs. Elle constitue le moyen pour l’entreprise de définir ses propres
« métiers », en ajustant ses emplois au gré des fluctuations de l’activité, du
marché et de ses stratégies productives. Loin d’offrir aux ouvriers la perspective de définir et de maîtriser leurs propres capacités productives, elle les
subordonne de façon accrue aux propriétés des organisations en présence.
Quelles sont les modalités par lesquelles les démarches compétences
contribuent à cette déstabilisation du groupe ouvrier ? À l’instar de ce que
suggère H. Eckert (1999), nous considèrerons qu’elle résulte de la mise en
place d’un « dispositif concret » au sens où l’entend M. Foucault
[4]. En effet,
la promotion de la figure de l’opérateur compétent n’est pas réductible à un
discours idéologique qui viserait à masquer la violence patronale faite aux
ouvriers. La conversion s’impose bel et bien avec violence mais celle-ci, ainsi
que le précise G. Deleuze (1986, p. 36), exprime l’effet d’un rapport de forces
et non le rapport de forces lui-même. Cette distinction est importante car elle
permet de mettre en évidence le dispositif à travers lequel s’opère la conversion. De fait, pour paraphraser G. Deleuze (
ibid., p. 36), nous poserons
qu’elle résulte de l’exercice d’un pouvoir qui « produit du réel, avant de
réprimer », ou encore « produit du vrai avant d’idéologiser, d’abstraire ou de
masquer ».
Le dispositif de conversion que nous proposons de décrire produit un
nouvel ordre de réalité avec lequel les ouvriers doivent composer. Il
comporte, comme tout dispositif, un mélange de « visible et d’énonçable »
(
ibid., p. 46). L’usine, qui renfermait jusqu’ici des ouvriers, s’adresse désormais à des opérateurs à l’aide de mots nouveaux, qui expriment une nouvelle
manière d’énoncer les qualités du travail, en termes de compétence, d’autonomie, d’initiative. C’est de la rencontre entre l’usine (« forme de contenu »
dirait Deleuze) et ce nouvel énoncé sur la qualité du travail (« forme d’expression ») que naît ce dispositif. Il institue le principe et les procédures
concrètes d’une « normalisation des métiers »
[5] et de la conduite de l’activité professionnelle, par lesquels peut s’opérer la conversion de l’ouvrier à
l’opérateur.
À partir de l’exemple de l’application de l’accord Acap 2000 dans la sidérurgie
[6], nous montrerons, dans un premier temps, les techniques de normalisation mobilisées par l’entreprise. Elles s’appuient sur une rhétorique
vantant les mérites de cet « idéal de fluidité » qu’a décrit F. Vatin, en vue de
renforcer la responsabilité des opérateurs face aux installations et de développer de nouvelles formes de coopération. Puis nous verrons que la normalisation accrue des « métiers » qui résulte de cet énoncé permet de neutraliser
les anciennes sources de pouvoir dont disposaient les collectifs ouvriers et
institutionnalise la participation au sein de l’entreprise à l’aide d’une nouvelle
discipline de travail. S’il crée d’indéniables ressources de négociation individuelles, ce nouveau dispositif affaiblit les anciennes formes de solidarité. Il
n’en reste pas moins que des formes d’adaptation et de résistance se développent, proches de celles que l’on rencontre dans les institutions totales. Nous
interrogerons, pour finir, les incidences de ce phénomène sur la
professionnalisation ouvrière.
Un projet de fluidité sociale à visée intégrative
La sidérurgie est une industrie de flux qui, contrairement par exemple à
l’industrie pétrolière, a toujours rencontré de grandes difficultés dans la mise
en œuvre de la fluidité productive. Pour des raisons à la fois techniques et
économiques
[7], ses processus productifs restent entrecoupés de ruptures.
Les flux d’aciers traversent différentes phases de transformation qui ne sont
que partiellement intégrées. Sur le site que nous avons étudié, spécialisé dans
la production de tôles inoxydables, ne sont présents que l’aciérie, le laminage
à froid et le parachèvement, le laminage à chaud étant réalisé ailleurs. Ces
différentes phases sont réalisées en ateliers séparés. La discontinuité technique de l’organisation productive est cependant considérée comme un
facteur pénalisant la compétitivité de l’entreprise. Celle-ci a précisément
investi dans une ligne de laminage à froid à « process entièrement intégré »,
destinée à réduire les stocks et à augmenter la productivité des outils
[8], en
phase de lancement au moment de notre enquête.
Bien que marquée par la rigidité de l’organisation du travail, la fluidité
constitue un idéal pour l’activité productive, mais aussi pour la gestion des
hommes. On peut dire que la logique compétence a participé à la réalisation
de cet idéal de fluidité sociale
[9], à l’occasion de la fin du système des préretraites
[10]. En déconnectant la progression de carrière de l’existence de
postes vacants, l’accord signé promettait d’ouvrir un nouvel espace de mobilité, fondé sur l’acquisition continue de compétences et surtout libéré des rigidités démographiques, administratives et techniques de la « logique de
postes ». Avec lui, les compétences deviennent un nouveau support pour
l’évolution professionnelle et s’écartent de la dimension essentiellement
technique qui prévalait jusqu’ici.
Vers une « prise de responsabilités »
[11]
économiques
Lors de son application, l’accord a permis d’opérer un tournant dans la
définition de la qualification ouvrière. La gestion des postes s’inscrivait
jusqu’ici dans un système de classement maison, articulé à la grille UIMM de
1975, dans lequel les postes ouvriers étaient pesés selon une méthode (la
Job
evaluation) mobilisant essentiellement des critères techniques et ergonomiques
[12]. La logique compétence a introduit des critères de responsabilité à
visée plus économique. Les promoteurs de la démarche ont souhaité faire du
salarié un « partenaire » de l’entreprise, dans un esprit de « copropriété » des
installations considérées comme un « patrimoine » commun à l’entreprise et
son personnel. Comme l’indique ce responsable, pilote de l’application de la
démarche :
« L’objectif doit être que les opérateurs de différents métiers fonctionnent comme les
copropriétaires d’une même machine. Il existe en réalité un seul et même métier, celui d’aciériste, à l’intérieur duquel une véritable polyvalence doit être développée, à savoir la
maîtrise simultanée de plusieurs savoir-faire, comme la chaudronnerie, la mécanique,
l’électricité. »
Invité à devenir partenaire de l’entreprise, l’ouvrier ne doit plus se
contenter d’un savoir-faire étroitement circonscrit à un poste. Il doit acquérir
une vue d’ensemble, ce qui suppose de redéfinir plus largement le périmètre
des emplois et de diversifier les compétences à mobiliser. Une nouvelle carte
des emplois a été établie par agrégation de postes et comptabilise désormais
33 « groupes métiers », contre plus de 1 000 postes de travail au début des
années quatre-vingt-dix. Chaque « groupe métier » réunit tous les emplois
d’un même atelier ou service et possède son propre référentiel de compétences, classées en quatre domaines : technique, relationnel, économique et de
sécurité. Le « métier »
[13] couvre également une plage de coefficients
hiérarchiques permettant une progression de carrière en son sein. De fait, les
compétences techniques perdent leur caractère prépondérant dans le franchissement d’un certain nombre de seuils promotionnels.
La polyvalence ainsi qu’une participation élargie à la réalisation de l’activité sont devenues une nouvelle norme de référence pour la tenue des emplois
ouvriers, rebaptisés emplois d’opérateurs. La diversification de leurs compétences requises en faveur d’une plus grande responsabilité économique a fait
l’objet d’un relatif consensus chez les partenaires sociaux. Le projet d’intégration par le personnel des normes et objectifs de l’entreprise a été d’autant
mieux accueilli qu’il s’inscrivait dans l’objectif ambitieux de construire une
population plus homogène et plus qualifiée, favorisant une implication plus
large dans l’activité. Il a d’ailleurs été suivi d’une requalification de l’ensemble des OS du niveau 1 de la grille UIMM. L’établissement ne possède
plus que des ouvriers qualifiés.
Ce mouvement d’unification par le haut des profils d’opérateurs, davantage mobiles et polyvalents, s’accompagne d’une modification du périmètre
de l’entreprise au profit d’un recentrage sur un même type d’activité. Pour des
raisons historiques
[14], le site que nous avons étudié a eu, jusqu’ici, relativement peu recours à la sous-traitance, hors certains services généraux, la maintenance technique des automatismes et plus récemment la logistique
[15].
Néanmoins, le groupe auquel il appartient souhaite recentrer les établissements sidérurgiques sur une seule et même fonction. Ce projet passe par la
« mutualisation » des services fonctionnels des différents sites et la création
d’« unités de services partagés » centralisant un certain nombre de fonctions à
un niveau national ou régional. Ainsi, la paie, l’informatique, la formation ont
été regroupées pour intervenir sur plusieurs sites à la fois. Le recentrage des
sites opérationnels sur leur activité de production entraîne une rationalisation
des fonctions d’appui qui contribue directement à l’homogénéisation des
profils des salariés au sein de chaque structure.
Vers la fluidité des mobilités internes
L’intégration des salariés dans cet ensemble unifié passe aussi par une
réforme de la politique salariale et d’évaluation du personnel. L’objectif est
de faciliter la mobilité interne, ce qui suppose de s’affranchir des « rigidités
antérieures » en matière de rémunération. Le texte de l’accord, sans prétendre
poser les jalons d’une politique salariale commune à l’ensemble de la sidérurgie, ne manquait pas de souligner certaines orientations à prendre dans ce
sens
[16]. En effet, si la logique de postes n’est pas en soi un frein à la mobilité interne, elle a pu le devenir avec la multiplication des régimes de travail
posté. Dans le site étudié, il existe quatre régimes de travail distincts, dont
trois postés, faisant varier horaires et salaires selon les secteurs. Le régime
des « feux continus » concerne par exemple l’aciérie et la tôlerie, soit près de
la moitié des effectifs et peut procurer un gain salarial moyen de 25 % par
rapport au travail de jour. L’autre moitié du personnel se répartit en trois
autres régimes (3 × 8,4 × 8 ou régime journalier) correspondant à des
niveaux de salaire également distincts mais tous moins avantageux que le
précédent. Une logique salariale consistant à rémunérer le travail en fonction
des tâches associées aux postes, et selon des critères de sujétion, ne peut que
renforcer le cloisonnement entre les secteurs.
L’enjeu était de venir à bout de ces rigidités en instituant un principe de
portage individuel des compétences acquises. La compétence n’est pourtant
pas le seul moyen d’atteindre cette fluidité, qui peut tout aussi bien être
obtenue avec une logique de poste et d’autres règles de mobilité. En cela, le
recours à la compétence est un choix politique et non technique. Elle a fait
l’objet d’un relatif consensus entre les partenaires sociaux car, si elle permettait à la direction d’envisager une plus grande flexibilité dans les usages de la
main-d’œuvre, elle permettait aux organisations syndicales d’obtenir une
garantie de continuité des carrières salariales
[17]. De plus, la perspective
d’une reconnaissance de la qualification de la personne plus que du poste, en
dépit de la fiction que représente une telle distinction (Alaluf, 1986), a suffisamment fait l’objet de revendications syndicales pour être bien accueillie
(Le Corre, 2003).
Un double principe de fluidité est ainsi instauré : d’une part, une fluidité
intra-métier, fondée sur l’intégration de la polyvalence aux obligations de
chaque emploi
[18] ; d’autre part, une fluidité extra-métier, rendue possible
par le fait que « toute compétence acquise dans un métier reste valable dans
un autre ». L’espace de mobilité ainsi dessiné se limite résolument à l’établissement
[19]. Nous retrouvons ici le constat de D. Eustache (2001, pp. 319-320), pour qui « les systèmes de mobilité professionnelle et salariale fondés
sur les compétences » sont essentiellement conçus « pour favoriser la flexibilité interne de la main-d’œuvre ».
Vers une plus grande prise en compte de l’individu
La politique salariale n’a pas uniquement servi à unifier l’espace de mobilité interne, elle a également contribué à une plus grande prise en compte de
données d’ordre individuel dans le management pratiqué. Tout d’abord, avec
la compétence, la part individuelle des salaires a été majorée par l’ajout d’un
« complément personnel » au salaire de base
[20], lié à la reconnaissance
d’une « performance individuelle ». La prescription et la reconnaissance des
contributions individuelles sont confiées à la hiérarchie de proximité, qui voit
son rôle accru dans ce domaine (Kalck
et al., pp. 154-156). Il s’agit pour elle
de différencier les tâches selon les compétences et les projets individuels,
dans le cadre de situations de travail permettant de placer les salariés en
condition de répondre à la finalité de l’entreprise. Si elle s’acquitte diversement de ces nouvelles exigences, à l’aide de régulations autonomes qui désamorcent les difficultés que soulève l’individualisation dans la coopération au
sein des ateliers, pour autant, le principe d’une prise en compte des contributions personnelles ne reste pas lettre morte. Il se concrétise par une procédure,
désormais systématique, d’évaluation du travail ouvrier pour tout changement
de coefficient hiérarchique.
À cette plus grande prise en compte des contributions individuelles
s’ajoute la prise en considération des opinions, souhaits et besoins des individus. On observe ainsi la mise en place de systèmes d’écoute et de services
en direction du personnel, qui servent de support à l’individualisation des
politiques sociales (Igalens, 2002). L’entreprise étudiée a ainsi lancé à partir
de 1996 une enquête interne, réalisée tous les 2 ans, destinée à mesurer le
climat social et à cerner les attentes des salariés. Cette consultation fournit
une photographie du « ressenti » dans l’entreprise. Elle est conçue comme un
« outil de pilotage » qui doit permettre d’enclencher des « démarches de
progrès », suite au diagnostic qu’en tirent les directeurs des ressources
humaines des sites. Elle permet ainsi l’identification de groupes de salariés
dont les attentes sont homogènes et un meilleur ciblage des actions à
mener
[21]. Par ailleurs, des centres d’appel ont été mis en place pour
répondre aux questions du personnel sur la rémunération, les primes, l’intéressement, autrement dit pour permettre à chaque salarié de contrôler les
données qui le concernent.
Le principe de ces prestations s’inscrit dans le souci d’instaurer un rapport
direct entre le salarié et l’entreprise, en transformant les systèmes de médiation antérieurs. La pesée des postes qui était confiée, avant la mise en place de
la logique compétence, aux experts de la direction du personnel pour la valorisation du travail a disparu. De même, les procédures de revalorisation de
postes susceptibles d’être initiées par les organisations syndicales n’ont plus
lieu d’être. La médiation des partenaires sociaux s’effectue désormais en
amont – ils négocient des procédures d’évaluation et des enveloppes globales
de promotions et avancements, qui sont confiées à la hiérarchie – et en aval.
Ils siègent en effet, en plus des instances représentatives légales, dans une
commission de suivi qui contrôle l’application des procédures et traite les
demandes de recours. Or, les recours, qui ne peuvent être déclenchés qu’en
cas de litige entre un salarié et sa hiérarchie, se raréfient, marginalisant ainsi
l’intervention syndicale dans ce domaine. De la même façon, les recompositions de la fonction « Ressources humaines » favorisent la décentralisation de
la gestion courante au niveau des hiérarchies opérationnelles, au profit d’un
recentrage sur des missions plus politiques et stratégiques liées à l’existence
même de l’entreprise (Fombonne, 2001, p. 572). Le salarié doit donc plus que
jamais compter sur lui-même. La hiérarchie tend à devenir son interlocuteur
principal mais les organisations syndicales ne sont pas en reste. Certaines
développent des formes de coaching pour préparer les salariés à leurs entretiens d’évaluation et les aider dans leurs projets professionnels (Brochier et
al., 2001a ; Tallard, 2001).
Toutes ces pratiques sont d’une grande cohérence. En prétendant transformer l’entreprise en espace de libre circulation que les ouvriers puissent
s’approprier le plus largement possible, selon leurs ressources et leurs projets
propres, elles font le vide autour d’eux et encouragent les « attitudes individualistes ». Ce faisant, elles « attribuent au salarié en tant qu’individu singulier une “valeur absolue” et lui accordent une indépendance par rapport au
groupe auquel il appartient » (Igalens, 2002, p. 67). L’énoncé sur la base
duquel s’appuie le dispositif de conversion est donc d’une grande clarté. Il
crée les conditions d’une autonomie croissante de l’individu par rapport à sa
catégorie d’appartenance. Il l’appelle à libérer son potentiel de mobilisation
en vue d’une reconnaissance accrue de sa personnalité, ce qui se saurait se
réaliser sans une certaine discipline de travail.
La participation, nouvelle discipline de travail
Les dispositifs de gestion des compétences ont été peu étudiés en termes de
discipline de travail au sein des ateliers. Est-ce parce que l’on a cru qu’elle
avait disparu au profit de la motivation, c’est-à-dire d’une mobilisation volontaire ? Pour Ph. Zarifian en effet (1998), « un aspect sensible de la logique
compétence est que la mobilisation des compétences d’un individu ne peut
pas être imposée ou prescrite. […] Les compétences ne se développent et ne
se mettent en œuvre que sur la base d’une auto-mobilisation de l’individu ».
À cette fin, l’entreprise doit jouer un rôle incitatif et créer les conditions qui
permettent à l’individu de donner du sens à son travail, de se projeter dans la
durée et de développer des projets professionnels. Dans un contexte de
chômage de masse, elle doit en plus rassurer, offrir des garanties d’emploi
durable et une politique salariale adaptée. Cette thèse s’appuie donc sur l’idée
que la logique compétence se traduit par des systèmes d’incitations et de
reconnaissance qui résolvent, par une confiance réciproque, la question de
l’incomplétude du contrat de travail
[22].
Or, en direction des catégories ouvrières, les employeurs préfèrent traditionnellement le « contrat » à la « confiance » (Paradeise et Porcher, 1990,
p. 11). Le taylorisme s’appuie ainsi sur un « déni de participation » (Martin,
1994) dont on peut dire qu’il visait à briser l’autonomie des ouvriers de
métier dans le cadre de puissants contrôles externes. Les études réalisées sur
ce point n’ont pas manqué de souligner les stratégies d’asservissement des
savoir-faire de métier par lesquels la discipline industrielle s’est imposée
(Coriat, 1979). Le contrôle de la mobilisation ouvrière passait également par
une « discipline machinique » consistant en un étroit contrôle des corps
(Gaudemar, 1982). Les pratiques disciplinaires n’ont toutefois pas disparu des
formes de travail ouvrier qui revêtent les habits neufs de la compétence.
Compétence, discipline de travail et dispositif de conversion
En effet, dire que la qualité du travail a changé au profit d’une plus grande
autonomie et responsabilité du personnel ouvrier ne signifie pas que le
contrôle social au sein des ateliers ait disparu. Comme le rappelle S. Le Corre
(2003, p. 64), la participation des salariés, pour les employeurs, constitue une
incertitude qu’il s’agit toujours de contrôler, en particulier lorsqu’il ne leur
est plus possible de l’éliminer. De fait, en sollicitant l’autonomie et la participation, les « démarches compétences » créent l’opportunité pour le groupe
ouvrier de contrôler l’organisation de son travail
[23]. Or, elles se doublent de
pratiques disciplinaires d’un nouveau type au sein des ateliers. Comme l’a
montré F. Vatin pour les organisations à processus fluides (1987,
pp. 163-164), l’objectif de la discipline n’est pas de contrôler le corps des
travailleurs, mais bien leur esprit : « Il ne s’agit pas de les forcer à “faire”
mais à “être” et à “penser”, soit à rester psychiquement vigilant. » Pour
F. Vatin, cet objectif ne saurait être atteint dans le cadre des méthodes tayloriennes d’imposition de la contrainte mais il suppose, au contraire, une « intériorisation de la contrainte par le sujet ». La contrainte subsiste bien mais elle
est en quelque sorte auto-administrée.
Est-ce à dire que le contrôle du travail ouvrier peut être laissé à la « conscience » des salariés, comme il était laissé aux « ouvriers de métier » dans les
organisations « pré-tayloriennes » ? La réponse est évidemment négative.
L’ouvrier de métier renvoie à une forme particulière de qualification du
travail « où l’espace du savoir-faire technique individuel recouvre, réellement
ou symboliquement, celui d’une collectivité sociale » (Vatin, 1999, p. 159).
En revanche, l’espace de socialisation professionnelle de l’ouvrier salarié se
limite à l’entreprise. Il revient donc à celle-ci de lui inculquer directement les
savoir-faire associés à ses propres métiers. C’est pourquoi les démarches
compétences ne sont pas réductibles à « la mise en musique, la mise en forme
ou l’habillage de cette obligation faite aux salariés de s’impliquer dans le
travail » (Durand J.-P., 2000, p. 22). Elles visent à susciter une dynamique
d’apprentissages et à poser les jalons d’une nouvelle forme d’efficience organisationnelle
[24], en s’incrustant au cœur des pratiques professionnelles. La
discipline de travail qui en résulte impose de nouvelles tâches, qui sollicitent
de nouveaux savoirs et comportements, dont l’évaluation revient à la
hiérarchie. Toutefois, cette discipline ne peut véritablement s’imposer qu’après que les opérateurs aient été dépossédés des sources de pouvoir que leur
procuraient leurs emplois antérieurs.
L’élimination des sources de pouvoir des collectifs ouvriers constitue en
effet un préalable à leur conversion à une nouvelle identité d’opérateurs
compétents. Il faut les débarrasser de leur « culture incorporée », héritée de la
logique de poste, pour les amener à partager une vision plus ambitieuse de
leur activité. La conduite de ce « changement culturel » emprunte largement
aux « techniques de mortification » observables dans les « institutions totales »
décrites par E. Goffman (1968). À l’instar de ce que propose Ph. Bernoux
(1981)
[25], il est en effet possible d’établir un parallèle entre les formes de
socialisation ouvrière en usine et dans les « institutions totales »
[26]. Dans la
lignée de Friedmann, Ph. Bernoux a mis en évidence l’ensemble des agressions contre la personnalité subies par les OS dans un système de travail qui
les prive à tout moment du « pouvoir d’être soi-même »
[27] : la « perte de
leur autonomie », qui vient de l’élimination des actes professionnels permettant l’affirmation de soi dans le travail, les « rationalisations de la servitude »
qui instituent l’exercice d’un pouvoir par la disqualification du savoir ouvrier
et, enfin, les effets psychologiques qui en découlent. L’analyse goffmanienne
s’avère tout aussi précieuse pour décrire les modes d’inculcation d’une
nouvelle discipline de travail à des collectifs d’ouvriers ayant, depuis, gagné
en qualification. Ainsi, contrairement à Ph. Bernoux pour les OS, nous
présenterons un dispositif qui, non seulement dépossède les ouvriers de leurs
attributs antérieurs, mais installe les supports d’une nouvelle manière de se
comporter au travail.
Précisons que les techniques de mortification que nous allons décrire « se
déroulent souvent selon un processus non intentionnel ». Si elles consistent en
une série de « procédés visant à mortifier la personnalité antérieure » (Goffman,
1968, pp. 56-57), elles ne relèvent en réalité « que du souci de régler aux
moindres frais l’activité quotidienne d’un nombre important de personnes sur
un espace restreint » (ibid., pp. 89-90). De fait, ces techniques ont des effets
mortificateurs, tout en poursuivant des objectifs pragmatiques d’amélioration
de l’efficacité organisationnelle. Il en va de même avec la mise en œuvre du
dispositif de conversion de l’ouvrier en opérateur. Il poursuit des objectifs
d’amélioration de l’efficience du travail mais produit des effets mortificateurs
pour les formes autonomes de constitution des groupes ouvriers au sein des
ateliers. En cela, la « personnalité » individuelle des membres du groupe n’est
pas immédiatement affectée par le dispositif : c’est d’abord l’acteur collectif
qui s’en trouve déstructuré. En contrepartie, l’individu doit pouvoir s’affranchir de ses attaches groupales et tenter l’aventure de la compétence, afin que
la coopération ouvrière consiste en pratiques et savoir-faire constructifs – et
non en régulations autonomes plus ou moins délinquantes. Le dispositif
permet ainsi d’organiser la conversion des ouvriers en opérateurs compétents
par un ensemble de procédés visant essentiellement à désarmer le groupe au
nom de la libération de l’individu. Nous distinguerons ici le cas des ouvriers
de production et des ouvriers de maintenance.
Le désarmement du groupe ouvrier en production
En production, le groupe ouvrier se retrouve privé des ressources d’action
qui lui permettaient d’affirmer son existence dans deux domaines-clés : le
déclenchement de grèves spontanées et le contrôle de l’affectation aux postes
de travail (Bernoux, 1981). En effet, l’obligation de polyvalence entre outils
et postes de travail rend les ouvriers interchangeables et fait disparaître les
risques de blocage de l’activité. Les opérateurs ne sont bien évidemment pas
privés de toute possibilité de faire grève mais ils le sont de cette forme spontanée, incontrôlée, pouvant surgir au sein d’un atelier, suite au mécontentement d’une catégorie exerçant une fonction-clé pour la production. Ainsi, les
« pontiers » ne peuvent plus « bloquer un atelier » pour réclamer des revalorisations salariales car tous les opérateurs possèdent le permis pont, exigé pour
occuper le plus bas coefficient de la grille ouvrière. La compétence distinctive
du pontier, ce permis qui avait la fonction d’un titre de propriété, s’est banalisée et avec elle, l’opportunité d’une « échappée belle »
[28] au sein de l’atelier a disparu. Les grèves de pontiers s’apparentaient à ces grèves
« surprises », qui ne pouvaient réussir qu’en s’appuyant « sur un consensus
tacite »
[29]. Les grèves constituent de fait un moment intense de la vie des
groupes. Loin de se réduire à leur définition juridique
[30], elles ont « pour
objectif de créer et de souder la communauté de travail ». De fait, la solidarité
des autres ouvriers avec les pontiers était totale et nous verrons qu’elle n’a
pas disparu.
Une seconde occasion pour le groupe ouvrier de s’affirmer a disparu dans
le domaine de l’affectation aux postes de travail. Le dispositif compétence
rompt avec les règles tacites d’attachement aux outils que l’organisation clandestine des ateliers avait réussi à imposer (Monchatre, 2002). Il met à mal des
régulations autonomes qui autorisaient l’appropriation de l’outil par l’ouvrier.
Le temps jouait un rôle majeur dans cette prise de possession, puisque l’acquisition du métier, associé à l’outil, en dépendait, de même que des avantages salariaux étaient associés à une affectation durable sur des outils ingrats.
Cette appropriation vertueuse des postes de travail n’est plus de mise. Le
dispositif compétence rend la règle d’ancienneté caduque. Le temps passé
dans un poste n’ouvre plus de droit à la promotion. C’est au contraire, outre la
maîtrise reconnue du poste, l’acquisition de compétences périphériques qui
devient décisive. La hiérarchie devient, de plus, le maître des apprentissages
nécessaires aux évolutions de carrière. Au nom de l’intérêt des individus à
développer leur potentiel, elle peut les envoyer sur de nouveaux postes, ce qui
constitue pour elle une aubaine qui lui permet de pallier aux manques d’effectifs. Elle est d’ailleurs en mesure de leur prouver, en dernière instance, qu’ils
sont capables de remplacer leurs collègues. Elle détient, avec l’opération de
validation des compétences, un outil de mesure qui lui permet d’établir des
équivalences. Ce savoir sur les compétences ouvrières n’est donc pas uniquement formel, il lui procure une ressource de pouvoir supplémentaire. Le
monopole du jugement de compétence qu’elle a acquis lui permet de
reprendre la main sur l’affectation dans les postes de travail.
Désarmés, les ouvriers ne peuvent refuser d’endosser l’habit neuf de l’opérateur qui leur est tendu. Ils ont perdu le contrôle collectif de deux sources de
pouvoir qui leur permettaient, pour le meilleur et pour le pire, de peser sur la
bonne marche du service. Une discipline individuelle de travail peut alors –
au nom du meilleur ? – se substituer à la jouissance des postes, devenue interdite. On la repère à la grogne qu’elle suscite chez les intéressés. Elle s’incruste dans les pratiques antérieures pour les faire plier et affecte en cela le
comportement au travail des opérateurs. Là où le groupe avait élaboré des
réponses collectives pour le contrôle des affectations, les individus, désarmés,
doivent individuellement adapter leurs pratiques professionnelles. Ils estiment
ainsi que la polyvalence entre les outils, qui leur est demandée, a pour enjeu
de les rendre davantage interchangeables, c’est d’ailleurs la raison pour
laquelle ils l’acceptent si mal. Or, dans la mesure où un refus de remplacement passerait potentiellement pour un refus d’obtempérer, leur mécontentement s’exprime par la plainte, non par la combativité. Ils opposent alors, sans
relâche, à cette polyvalence requise, une conception du métier fondée sur
l’appropriation de leur outil, dont le couronnement est associé à la figure du
« premier » d’outil, qui pilote les installations :
« Je pense qu’ils veulent partir sur de la polyvalence à outrance, mais personnellement
je pense pas que ce soit une bonne chose. Les outils sont trop compliqués pour bien pouvoir les connaître, comme j’estime connaître bien le ZR1, je pourrais pas connaître trois ou
quatre outils comme ça, c’est pas possible. […] Je vois vis-à-vis des collègues qui sont,
eux, polyvalents, quand ils reviennent sur le train, malgré que ce sont des gens qui ont bien
travaillé dessus, non… et l’adaptation, on n’est pas... il y a trop de choses. Le métier de lamineur exige tellement de doigté, tellement de compétences, même propres à l’outil, je
sais pas, il y a le métier de lamineur global […] Il peut y avoir des bons résultats sur un outil […] Et ça on les gagne sur les habitudes qu’on peut avoir sur un outil. Un polyvalent ne
peut pas avoir ces habitudes, comme nous on les a. Je pense qu’ils partent sur quelque
chose…, s’ils veulent vraiment faire ça, ils partent sur quelque chose qui va pas... ça mènera pas. Mais dans un autre sens, eux, ils pallient à leur problème de personnel. Parce que
moi, si le train ne tourne pas, comme aujourd’hui, ça tombe bien [pour l’entretien que nous
sommes en train de réaliser], le train ne tourne pas, ils ne peuvent pas m’envoyer sur le
ZDR2. S’il manque quelqu’un sur le ZDR2, je peux pas y aller, parce que... si, peut-être, je
peux faire le troisième ? Mais ça s’arrêtera là. Voire le deuxième ? » (Opérateur
production)
La discipline de travail qui leur est demandée s’étend également aux relations avec les services connexes, que la hiérarchie n’entend plus centraliser. À
partir du coefficient 215 par exemple, une coopération plus étroite est
attendue avec la maintenance, non seulement dans la prise en charge d’opérations de maintenance de premier niveau mais également dans la gestion de la
relation clients-fournisseurs avec ce service. Cette montée en responsabilité
des opérateurs s’accompagne de procédures visant à renforcer la traçabilité de
leur activité (Rot, 1998). La généralisation d’une discipline de reporting, qui
s’impose aussi bien aux opérateurs de maintenance réalisant les interventions
qu’aux opérateurs de production qui leur passent commande ou exécutent
leurs procédures, suscite de la grogne sur la bureaucratisation de l’activité. De
fait, une gêne s’installe dans la réalisation du travail.
« C’est pas professionnellement, ce qu’ils me demandaient en plus, c’est pratiquement [… ] C’est parce que je rapportais pas toujours ce que je faisais. Mon travail était
fait, mais ce qu’il aurait fallu, c’est que je fasse une littérature, c’est pratiquement ça !
Le travail était fait mais ça manquait de littérature ! Voilà c’est ça. [… ] Et c’est parce
que, quand il y avait un petit problème, on essayait de le régler, de le faire. Mais il fallait
à chaque fois le signaler avant de... alors que je préférais, des fois, régler ce problème et
puis après, après, ce qui les fâchait, c’est que je disais un peu après, “J’ai résolu votre
problème...” mais c’était pas écrit. C’est tout, c’était peu de choses. [… ] Après on a fait
des plannings tout ça, on rendait compte [… ] C’était peu de choses mais c’était noté ! »
(Opérateur maintenance)
« Avant, si on faisait bien, on passait… Maintenant, le gars qu’a de l’ancienneté, qui
dit : “Moi je fais bien mon travail, je vois pas pourquoi on me passe pas en 240 ?” Alors
qu’il sait toujours pas prendre des initiatives quand y’a un arrêt d’outil en lien avec l’entretien, ni rédiger les bons de travaux, etc. ? Tout ça, c’est les compétences qui sont écrites et
qu’on leur a demandé en plus ! » (Contremaître d’atelier)
Ainsi, la polyvalence demandée par l’entreprise est davantage qu’un puissant contre-poison à la grève spontanée et qu’un remède efficace pour la
mobilité des hommes entre les postes, qui libèrent l’encadrement d’un
fardeau. Elle agit directement sur le comportement des ouvriers en leur imposant une discipline à laquelle ils ne peuvent pas se soustraire, sous peine de
saborder leur carrière. De fait, les opérateurs ne peuvent plus ignorer les
problèmes qui se posent à l’organisation du travail dans l’atelier. Il leur faut
prendre en compte, pour la conduite de leur propre activité professionnelle,
les problématiques de l’encadrement et, en particulier, être solidaire avec lui
pour tout ce qui relève de la bonne marche de l’atelier.
« Bon, tous les agents d’ici vous diront pas ça, mais c’est quand même, comment je
vais vous dire ça, disons qu’on a quand même compris le langage de la hiérarchie. [...]
Ceux qui y arrivent, on peut même se permettre de blaguer et tout ça, on peut se le permettre ! Y’ a plus le truc, bon, c’est le petit ouvrier qui fait son petit boulot et qui demande
au grand chef, il y a plus ce truc-là, maintenant, c’est deux personnes qui sont concernées
par le même boulot, quoi, c’est tout. […] C’est très important au niveau humain. On se
concerte et, comme ça, on peut inciter les jeunes à aller sur d’autres outils. « a fait partie un
peu de nos responsabilités, tout faire pour que ça tourne. Et le truc qu’on a supprimé, c’est
la barrière hiérarchique ! » (Opérateur production)
Il en va de même pour l’accès aux promotions. Comme l’avait pressenti
L. Tanguy (1994) dans son analyse de l’accord Acap 2000, la formation n’est
plus un droit mais un devoir. De fait, une discipline de formation et de
contrôle des acquis s’impose pour toute évolution professionnelle
[31]. La
hiérarchie, qui reçoit périodiquement les ouvriers en tête à tête, leur assigne
des objectifs individuels de progression, dans des domaines situés au cœur et
à la périphérie de leur technicité ouvrière (sécurité, réalisation d’études
économiques, animation de groupes de travail autour de problèmes à
résoudre, etc.) et valide les compétences acquises. Les automatismes que l’ancienneté pouvait autoriser n’ont plus droit de cité.
« Ce qu’il y a c’est que, maintenant pour avoir [une promotion], il faut prouver. Alors
qu’avant, c’était tant d’années, on nomme, il y avait quelque chose qui découlait. Tandis
qu’avec cet accord-là, si vous ne prouvez rien pendant dix ans, il est logique que vous n’avez rien. » (Opérateur production)
La compétence généralise ainsi une discipline industrielle de suivi des
apprentissages ouvriers qui possède des supports visibles. De même que le
livret ouvrier a été un instrument de repérage de leurs capacités professionnelles au XIXe siècle (Germe, 1986, pp. 361-362), les supports des entretiens
professionnels, dont le salarié dispose d’une copie comme sa hiérarchie et la
DRH, permettent de repérer ses compétences acquises, validées dans une
logique cumulative. Ces supports d’entretien sont devenus pour les opérateurs
une preuve d’acquisition de compétences, qu’ils peuvent eux-mêmes suivre à
la trace, en comptabilisant les « cases qu’il [leur] reste à noircir ». Ils manipulent d’ailleurs ce document comme un attribut pouvant les servir ou les
discréditer : ils l’exhibent ou le cachent à l’enquêteur, selon le type d’information sociale qu’ils sont disposés à livrer sur eux-mêmes. La conformité de
leur engagement au service de l’entreprise possède maintenant son dispositif
de mesure :
« Alors, on se “cible”, selon une grille de ce qu’on sait faire, de ce qu’on sait à moitié
faire, de ce qu’on a jamais appris à faire. […] Je trouve que c’est bien, c’est super ! […] « a
vient de nous. Comme je vous dis, on peut travailler dans un autre secteur, on a peut-être
des capacités qu’on n’est pas reconnu pour. Et ça, c’est un écrit qui reste […] Parce que
nous, on en a une copie. Puis après, c’est conservé par notre hiérarchie. Comme là, il va le
ressortir, l’ancien, et on va essayer de compléter ce qui manque. Parce que pendant ces
quatre ans, il y a eu des formations internes à l’usine, extérieures à l’usine. Tout ça, ça
compte… » (Opérateur production)
Désarmés sur le plan collectif, les opérateurs disposent désormais d’un
formidable instrument de négociation individuelle de leurs compétences. Ils
peuvent négocier la reconnaissance de leur savoir-faire en échange des prestations qu’ils réalisent. C’est au nom de l’acquisition d’une nouvelle identité,
plus valorisante, que cette discipline parvient à s’imposer. Comme le soulignent S. Beaud et M. Pialoux (1999, pp. 97-102), les directions d’entreprise
tentent d’imposer aux ouvriers de nouvelles représentations d’eux-mêmes.
Avec la compétence, l’ouvrier doit vouloir « voir plus loin », non seulement
pour l’intérêt de l’entreprise mais également pour sa propre image sociale. Sa
conversion en opérateur passe par la disqualification des tâches et des intitulés de postes ouvriers, tels qu’ils avaient été prescrits et définis jusqu’ici, au
profit de nouveaux comportements professionnels :
« Sur le site X, il y avait le problème des pontiers toujours en grève. Le fait est qu’ils
avaient peu de perspectives de progression professionnelle. Nous les avons donc réunis et
leur avons posé la question de savoir quelle était leur identité professionnelle : comment
ils se présentent à leurs proches ? Nous, on ne disait rien, on ne faisait que les écouter.[…]
D’eux-mêmes, ils en sont venus à se dire que ce n’était pas satisfaisant de se présenter
comme pontier. C’est quand même mieux de se dire aciériste ! Pontier ou pocheur, cela ne
parle pas en dehors de l’entreprise. L’opération a été payante, puisque avec la revalorisation des filières de carrière, les gars ont eu intérêt à descendre de leur pont pour s’intéresser aux machines et ça a mis fin aux grèves ! » (Responsable RH Groupe)
La promesse d’une identité convoitée, offrant la possibilité d’une sortie par
le haut de la condition ouvrière et de ses prétendus archaïsmes a de quoi
séduire dans un contexte d’affaiblissement des relais politiques et syndicaux
de la classe ouvrière (Beaud et Pialoux, 1999). Dans le site étudié, la CGT se
revendique porte-parole des « ouvriers » et on peut faire l’hypothèse que les
équipes appartenant aux syndicats signataires de l’accord Acap 2000 (CFDT,
FO, CFTC, CGC) représentent les « opérateurs »
[32]. Les représentants des
ouvriers n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer les méfaits de la logique
compétence. S’ils détiennent toujours, dans l’usine étudiée, la majorité relative et une implantation qui reste vigoureuse en production, la logique compétence a entraîné une coalition des représentants des opérateurs, qui les a en
partie marginalisés. Ainsi, avec la possibilité désormais offerte aux opérateurs
de négocier individuellement leur compétence, l’alliance vertueuse entre
qualifiés et non-qualifiés, qui a fait la combativité de la classe ouvrière, est
battue en brèche.
Portrait de l’opérateur de maintenance en donneur d’ordres
Un processus de conversion comparable, neutralisant leur puissance d’agitation interne au profit d’une image socialement valorisée, a eu lieu pour les
ouvriers de maintenance. La sous-traitance des tâches qui ne sont pas susceptibles de se ramener à une surveillance des flux conduit à une transformation
profonde du travail des « hommes de l’art » que sont les ouvriers d’entretien.
Comme nous l’avons évoqué plus haut, une partie des interventions curatives,
relevant d’une maintenance de premier niveau, est déléguée aux opérateurs de
production. Quant aux opérations lourdes de maintenance préventive, qui
supposent des arrêts d’équipements, elles sont confiées à des prestataires
extérieurs. Les ouvriers d’entretien ont donc dû se convertir à une nouvelle
culture professionnelle. Leur activité est désormais centrée, d’une part, sur la
fiabilisation des outils et des systèmes, ce qui leur demande de maîtriser de
nouvelles techniques de détection et les rapproche des techniciens et, d’autre
part, sur la gestion des sous-traitants chargés de la maintenance cyclique des
automatismes.
Avec ces nouvelles attributions, l’identité des ouvriers d’entretien est
bousculée. Le nouveau découpage des emplois réunit, pour les opérateurs de
maintenance mécanique par exemple, des spécialités appartenant à d’anciens
métiers distincts, comme la mécanique et la chaudronnerie. Ce « mélange »
des spécialités n’a pas manqué de heurter les sensibilités des professionnels
de l’atelier central. Dix ans après, la blessure n’est pas totalement refermée :
« Quand on me demande ce que je fais à l’extérieur, je dis que je suis chaudronnier !
Ben ouais ! Chaudronnier, les gens, ils savent que je suis chaudronnier. On peut pas dire
qu’on est mécanicien ! C’est pour ça, l’appellation des corps de métier, ça me paraît tout
de même important. Un boucher restera un boucher, c’est pas un pâtissier. Il y a de la
confusion, dans la tête des gens, tout le monde n’est pas prêt à faire des concessions. C’est
trop facile de vouloir faire des familles, débaptiser, rebaptiser, tout le monde ne s’y retrouve pas. […] Mais de toute façon, […] même si votre appellation de métier n’existe
plus, le chaudronnier, mentalement, il est sur le terrain. » (Opérateur maintenance)
Simultanément, ils ont acquis une nouvelle source de pouvoir et de prestige. Lors de chaque « arrêt préventif », ils choisissent les sous-traitants et les
contrôlent, effectuent les consignations ainsi que le suivi des délais et de la
qualité des interventions
[33]. Ainsi, l’homme de métier, à l’image du
« tâcheron » décrit par B. Mottez (1966), est chargé du choix de l’entreprise
prestataire, de l’organisation et de la surveillance de son travail. Il n’est plus
jugé sur le résultat de son action propre d’homme de métier, mais sur le
résultat de l’action de ceux qu’il supervise. Autrement dit, il contrôle une
incertitude externalisée : l’exécution du travail des prestataires. Si cette figure
imposée de « tâcheronnat » salarié demande une polyvalence plutôt bien
acceptée, elle suscite toutefois chez les opérateurs un sentiment d’insécurité,
lié à une prise de risques professionnels à laquelle ils ne sont pas toujours
disposés. L’opérateur endosse à cette occasion une responsabilité personnelle
qui témoigne de nouvelles conventions de partage des risques professionnels
au cœur de l’activité salariée (Morin, 1999). À la perte du métier se substitue
la prise de responsabilité au sein de l’entreprise et au nom de l’entreprise.
La gestion de ce risque est intégrée à leurs nouvelles attributions. Chargés
de représenter les intérêts de l’entreprise, il leur faut assurer la sécurité des
interventions du personnel sous-traitant et faire respecter les plannings d’intervention. Pour gérer les risques professionnels encourus par les sous-trai-tants, ils doivent leur faire observer une discipline de travail et en garder la
trace. Si, en production, la traçabilité est perçue comme une contrainte et
suscite de l’évitement
[34], elle peut, à l’inverse, s’avérer d’un grand secours
en maintenance. Les opérateurs ont intérêt à garder une trace de leur activité
de suivi des prestataires car elle peut les protéger en dégageant leur
responsabilité juridique :
« Vous prenez, mettons, l’exemple qui s’est passé, effectivement. Il y a eu une entreprise qui est arrivée, sur la toiture, un salarié qui traverse une tôle en plastique. Parce que
d’ici, on voit sur la toiture, mais du côté tôlerie, c’est purement invisible. Et le type, il y est
passé et il s’est tué. Bon ben, la première chose, l’enquête, parce qu’elle a été faite […],
elle a porté au niveau du suivi. Et ben, imaginez qu’il y en a pas [de suivi], ou alors les risques mal identifiés, c’est tout de même au niveau juridique, il y a mort, c’est pas le patron
qui va… c’est pas lui qui rentre en jeu là-dedans. Donc on a une responsabilité personnelle. Y’a certains travaux qu’on effectue avec une certaine appréhension. On n’y va pas
de gaîté de cœur, que ce soit personnellement ou même en lançant les entreprises. On s’imagine le danger, les risques, à tous les niveaux.[…] Si vous intervenez sur des acides, en
cave principalement, il y a des émanations, des risques d’éclaboussure, il faut tout le temps
être vigilant que l’entreprise a mis sa ceinture de sécurité, ses protections, éventuellement
voir plus loin.
– Vous devez donc contrôler leur travail et veiller à ce qu’ils respectent les consignes ?
– C’est notre travail. Le respect des consignes et surtout la législation du travail. Je
leur dis tout le temps aux entreprises : “ici, on s’appelle pas Barnum ! Si vous voulez faire
de la haute voltige, il y a des cirques.” » (Opérateur maintenance)
Dans un tel cadre, l’opérateur ne détient aucunement l’autonomie du
« tâcheron » du XIXe siècle. Il n’est pas chargé de se comporter en « sous-entrepreneur » libérant l’employeur de l’exécution de certains travaux techniques en assumant seul l’organisation du travail. Il ne travaille pas en son nom,
ni au nom de ses pairs, mais en celui de l’entreprise dont il défend les intérêts.
L’opérateur engage sa responsabilité sur une prestation assurée par une
société extérieure, selon un protocole d’intervention sur lequel il ne peut pas
intervenir et dont il lui faut appliquer les procédures de suivi pour se protéger.
On pourrait être tenté de qualifier cette nouvelle discipline de « contractuelle » (Gaudemar, 1982). Elle tend en effet à faire assumer aux collectifs
ouvriers une discipline de participation et d’apprentissages, incorporée à leurs
rôles professionnels, dont l’employeur se réserve l’évaluation du résultat.
Toutefois, elle s’en démarque nettement par son caractère purement individuel. La discipline contractuelle, telle qu’elle a été envisagée au début du
XXe siècle dans les milieux patronaux, projetait d’encourager la participation
ouvrière avec un nouveau mode de contrôle du procès de travail (ibid., p. 68).
Elle se proposait de « transférer les tâches d’organisation et de discipline »,
dans le cadre d’une délégation de pouvoir auprès de sociétés coopératives ou
d’un syndicat ouvrier. Cette utopie patronale imaginait même de substituer au
contrat individuel un contrat collectif, entraînant la dissolution des « sujets
individuels au sein d’un sujet ouvrier collectif dont le travail serait l’objet
d’un véritable commerce contractuel » (ibid., pp. 70-71). Rien de tel ne se
produit avec la logique compétence. La participation ouvrière est sollicitée
sans qu’aucun groupe intermédiaire sous contrôle ouvrier n’ait l’opportunité
de se constituer. La compétence s’inscrit en cela dans le processus d’élimination continue des formes collectives de propriété du travail en cours depuis la
Révolution française (Sewell, 1983). Les aspects contractuels de la discipline
qu’elle institue s’adressent à des individus qui doivent s’y soumettre en
propre ou y soumettre des entreprises extérieures, dans le cadre de formes
d’organisation du travail essentiellement contraintes.
Adaptations et résistances ouvrières
En partant du postulat selon lequel « tous les groupes cherchent à se
préserver du contrôle, de la domination ou de la dépendance » (Dubar et
Tripier, 1998, p. 96), on peut se demander ce que les ouvriers, devenus opérateurs, sont en mesure d’opposer à ces nouvelles exigences. La discipline à
laquelle ils doivent se soumettre réduit considérablement leurs marges de
manœuvres pour des initiatives « autonomes » leur permettant d’imprimer
leur marque sur l’organisation du travail. Pour saisir les fissures dans
lesquelles elles peuvent néanmoins se construire, nous poursuivrons ici le
parallèle entre l’univers de l’usine et le fonctionnement des « institutions
totales ». On sait que dans ces institutions les tendances à la solidarité existent
mais restent limitées. Les reclus ont recours à « différents modes personnels
d’adaptation selon le développement de leur carrière morale » (Goffman,
1968, p. 105). De fait, les recherches d’arrangements individuels avec l’institution prévalent. Mais des stratégies clandestines de construction de groupes
subsistent. Les opérateurs se saisissent différemment de la nouvelle discipline
de travail exigée et des formes de solidarité voient le jour, permettant à des
groupes d’exister. Nous présenterons dans un premier temps les formes prises
par ces stratégies individuelles d’adaptation, pour aborder ensuite les modes
de fonctionnement et de résistance des collectifs.
Stratégies individuelles d’adaptation
Les stratégies d’adaptation ouvrière sont de trois ordres. Tout d’abord, au
péril de leur carrière, les ouvriers peuvent opposer leur refus au nouveau
dispositif. S’enfermant dans ce que Goffman appelle « la voie de l’intransigeance » (ibid., pp. 106-107), ils refusent ouvertement de collaborer avec leur
hiérarchie et de se soumettre à la discipline demandée, voire contestent les
nouvelles règles de promotion. Cette voie de l’intransigeance peut être
empruntée de façon plus ou moins spectaculaire. C’est ici que se révèlent les
« fortes têtes », telles que les désignent leurs hiérarchies, plutôt parmi les
anciens de l’atelier. Refusant d’avoir à « noircir des cases », ils opposent leur
ancienneté dans le poste à la nouvelle obligation de se former pour être promu
et se montrent prêts à déclencher une procédure de recours auprès de la
commission de suivi. Ces « inconvertibles », selon l’expression de S. Beaud
et M. Pialoux, étaient pontiers, aides, manutentionnaires, spécialisés dans
l’approvisionnement des outils et leur compétence, acquise en marge du flux,
a été désintégrée. La hiérarchie tente de les neutraliser par différents types de
compensation : maintien ou aménagement de leur poste de travail, augmentation individuelle, etc. Mais l’intransigeance constitue une étape vers ce que
Goffman appelle « le repli sur soi » (ibid., p. 106), conduisant les salariés à
devenir spectateurs. Ils refusent de se plier aux nouvelles normes de travail et
s’installent dans un rôle d’observateur extérieur, sans perspective, généralement de façon irréversible. Nous signalerons simplement ici que l’âge et le
parcours antérieur font beaucoup dans la disposition à la conversion. Le cas
de cet ancien ouvrier de 51 ans, déjà reconverti dans le passé suite à une
fermeture d’atelier et devenu technicien, illustre bien le rôle de l’usure dans
l’inconvertibilité. Il a choisi de jeter l’éponge :
« L’entretien s’est déroulé très, très bien. Mais bon, on est tombé d’accord en quelque
sorte. Non, il n’y a pas eu de points de désaccords importants, non. Mon chef est de bonne
foi. Je pense l’être aussi. Donc, on est bien tombé d’accord. Voilà. « a n’a pas changé ma
situation. J’étais là, je reste là. Au coefficient 305. « a rien changé à mon coefficient
puisque je ne remplis pas les cases pour aller plus haut...
– Vous ne vous êtes pas mis d’accord sur les conditions pour “remplir les cases” ?
– Si, si si ! Mais comme je lui ai dit : “Moi, la nuit, je dors”. C’est tout. Je tiens à garder ma vie personnelle équilibrée et ainsi de suite. Donc, euh... non, c’est un trop grand investissement […] Y a un moment dans sa vie on se dit : “Euh... ben merde, est-ce que je
suis toujours stressé, est-ce que je rêve d’informatique ou est-ce que je vis normalement ?”
C’est un choix aussi à faire. “Est-ce que je prends des anxiolytiques ou est-ce que je vis
cool ?”... tout en étant sérieux ! Mais aujourd’hui celui qui se contente, entre guillemets,
de faire bien son boulot et pas plus, ben, il risque d’être dépassé, hein... c’est un peu le problème. Tout ça pour un salaire... »
L’intransigeance peut également évoluer vers « l’installation » (ibid.,
pp. 107-108), c’est-à-dire la recherche de solutions qui permettent de cumuler
les satisfactions trouvées dans l’institution en dépit des contraintes imposées.
Nous appellerons figurants ces salariés qui prennent part au « drame social du
travail », selon l’expression de Hugues (1996, p. 83) en s’y engageant
prudemment, cherchant à ménager leurs forces plutôt qu’à s’épuiser dans la
réussite. L’entreprise leur demande d’ajouter à leur savoir-faire un « supplément » de compétences, dont ils vont chercher à réduire les coûts d’acquisition. Ils finissent par endosser les responsabilités qui leur sont demandées au
nom d’une conscience professionnelle inaltérable mais leur participation est
conditionnée par les garanties qui leur sont proposées. En d’autres termes, ils
acceptent de s’engager si l’entreprise leur signale qu’elle parie sur leurs
compétences. Et la réciproque est vraie : des deux côtés, le pari est donc
conditionnel.
« Nous, on se sent un petit peu comme les casques bleus, on nous envoie au casse-pipe,
mais le réserviste, qu’a le même salaire, on s’en… Donc là, pour le soldat, forcément, il
sent quand même l’injustice. » (Opérateur maintenance)
La logique compétence produit enfin ses acteurs. Ils « adoptent l’opinion
de l’administration ou du personnel à leur égard et s’efforcent de jouer le rôle
du parfait [opérateur] » (ibid., p. 108). Les acteurs font le pari que le défi
proposé vaut la peine et ils estiment avoir tout intérêt à y participer. L’entreprise leur a signifié qu’elle misait sur eux et se montre disposée à les accompagner dans les perspectives offertes par le nouveau dispositif. L’âge est
évidemment important dans ce pari conjoint fait sur la compétence. Si les
paris sont souvent faits sur les plus jeunes, qui sont aussi plus diplômés, les
anciens « autodidactes » peuvent également y trouver leur compte. Ils sont
alors reconnus pour leur investissement passé et sont fermement résolus à
poursuivre dans cette même direction. Mais tous se félicitent de la perspective
d’être reconnus dans leur singularité.
« Par ce système-là, on peut reconnaître une personne. Et pour une personne sensible,
ça fait du bien au moral. Au moins, j’existe ! La reconnaissance, ça compte, c’est le but de
toute façon. Vous savez, c’est pas toujours donnez, donnez, donnez, il faut qu’on donne un
peu aussi, que ce soit réciproque. « a c’est reconnu. Enfin, je pense. Je vous dis, tout le
monde n’a pas la même optique que moi, la même vision. Il y a des gens ils vont... certains
qui vont vous dire ça sert à rien. « a on ne peut pas l’empêcher, des contents, des mécontents il y en aura toujours. On n’a pas tous le même jugement, heureusement. » (Opérateur
production, 47 ans, 28 ans d’ancienneté)
Comment ces trois personnages, aux intérêts différents, vont-ils coopérer
ensemble ? Nous nous limiterons ici au cas de la production. Pour les opérateurs, la performance d’un collectif de travail est tributaire d’un certain
nombre d’habitudes prises en commun, qui garantissent l’efficacité du travail
d’équipe. Mais comment sont distribués les rôles sur un même outil ? Si la
logique de poste stabilisait jusqu’à la figer la division du travail sur les outils,
la démarche compétence présente des conditions radicalement opposées. Une
nouvelle « distribution mobile des fonctions » (Naville, 1963) se met en
place, qui fait que la répartition a priori des opérateurs est bousculée. Un
même poste de travail peut être tenu par des opérateurs de coefficients différents et la polyvalence doit permettre leur circulation sur les outils en fonction
des besoins de l’atelier. Il leur revient donc de parvenir à un accord en situation. Il leur faut pour cela gérer les concurrences pouvant survenir entre eux.
Ils se retrouvent en effet en compétition pour l’occupation des postes les plus
valorisés et en particulier ceux de pilote.
Les opérateurs ont deux alternatives pour ajuster leurs contributions et
assurer la bonne marche des outils. Soit ils se considèrent à égalité sur le plan
de la maîtrise et de la connaissance de l’outil et se coordonnent par ajustement
mutuel, tels des professionnels aux compétences complémentaires :
« Maintenant on est arrivé à un niveau où le premier et le deuxième, ils se valent. Il y a
toujours le premier qui est un peu plus haut dans l’ancienneté, qui veut prendre un peu plus
des décisions, et nous ça nous embêtait. Mais ça n’apparaît plus, ça, parce que moi je
prends des initiatives, tout comme D., il prend des initiatives. On peut diverger entre nous,
mais on a vite fait de trouver une solution. Il y a des moments où on tombe d’accord, des
moments où je reste un peu plus dans mes idées. Si lui prend une décision de faire, dans
l’absolu, c’est quand même lui à la fin qui prend la dernière décision, du simple fait que
c’est l’ancienneté. Même si j’estime que c’est pas la bonne solution, je peux pas m’imposer, j’en tire les conséquences, lui aussi, donc chaque fois on s’en sort. On ne peut pas non
plus avoir un comportement bête et dire : “Tu as vu, ça n’a pas marché, c’est ta faute”,
chaque fois on reprend, c’est tout. Il faut progresser ensemble. Et dans l’intérêt, c’est un
peu égoïste, dans notre intérêt, dans mon intérêt, dans le sien, dans notre intérêt. »
(Opérateur production)
Soit ils ne se considèrent pas à égalité, les écarts entre eux sont trop importants, et ils se coordonnent en fonction des indications que leur donne un
pilote d’installation, chef d’orchestre de leurs contributions. Cette distinction
du pilote et de ses coéquipiers n’est pas établie, dans la mesure où le modèle
contenu dans la démarche compétence est celui qui précède : des opérateurs
coopérant par arrangement mutuel, à pied d’égalité. Or, dans les faits, les
équipes se composent de salariés aux niveaux de compétences inégaux. La
polyvalence entre outils constitue un formidable instrument de souplesse pour
la hiérarchie, mais en contrepartie, elle débouche sur des équipes composites.
Un pilote est alors nécessaire pour orchestrer les contributions. Mais
comment le désigner ?
La logique de poste résout le problème en désignant le « premier » a priori
et il est toujours plus confortable pour une équipe de continuer à s’y référer :
« C’est le travail des agents de maîtrise de composer de bonnes équipes. Nous on subit,
on prend ce qu’on nous donne. Et ça change tous les jours ! Sur la CAL 1 par exemple il
n’y a pas d’équipe stable, et pourtant, c’est une machine pénible… et la punition, c’est
pour le premier ! » (Opérateur production)
En revanche, la logique compétence brouille les cartes de la distribution
des rôles au sein des équipes et fait naître des tensions à deux niveaux. D’une
part, l’encadrement ne doit pas être soupçonné de se dérober à ses responsabilités. Il doit, aux yeux des opérateurs, jouer un rôle d’entraîneur, responsable
à la fois de la composition des équipes et d’une reconnaissance équitable des
compétences mobilisées en leur sein, rôle qui est inégalement tenu. Les opérateurs redoutent alors d’être rendus responsables de dysfonctionnements résultant d’une mauvaise composition d’équipe. D’autre part, des tensions peuvent
naître parmi eux, dans la mesure où un pilote peut en cacher un autre dont la
contribution effective à la bonne marche des outils ne sera pas reconnue. En
disqualifiant le critère de l’ancienneté, la démarche compétence tend à
renforcer la concurrence entre jeunes et plus anciens pour le pilotage des
installations. Si elle facilite les affectations de personnel, elle ne résout pas le
problème de la différenciation des rôles sur les outils.
« L’information entre les gens, ça filtre pas. Moi, je vais parler franc, je vais dire mon
sentiment profond. J’ai fait... et j’ai travaillé avec B., premier lamineur de notre l’équipe.
Il y avait moi, il y avait lui, il y avait X qui est en apprentissage. B. a réussi à passer à 37,
peut-être même voire 39 maintenant. Je vais pas me mettre en avant, mais peut-être un
peu... mais bon, je suis plus rapide. J’ai aidé à rattraper des choses. Tout comme avec lui,
j’apprenais. Avec, indirectement, mais beaucoup de choses, de techniques, que moi j’ai apprises à l’école, que j’ai su mettre en œuvre, j’étais un peu autodidacte vis-à-vis de mon
métier, ce qui a fait que notre équipe, on lui a fait remonter son niveau. Lui il est passé.
C’est pas pour ça que j’étais jaloux, je trouve ça normal, je suis dans l’entreprise depuis
très peu, je ne peux pas prétendre à autant. Mais tout ça, je sais que ça va, c’est de la réserve pour moi, qu’en temps voulu je peux le ressortir à mon prochain entretien, ça ce sera
pour moi. Je ne veux pas être gourmand au point de tout vouloir tout de suite, mais je sais
que moi, vis-à-vis de ce que j’ai apporté à l’équipe, ça lui a permis de progresser
beaucoup. » (Opérateur production)
Privilèges, trahisons et divisions
Ces incertitudes ont des conséquences sur le coût de l’entraide au sein des
équipes. Les opérateurs sont amenés à se comparer entre eux, à épier les
marques de reconnaissance reçues par les uns et les autres. Tout acte de collaboration est devenu potentiellement monnayable pour la carrière. Ce phénomène est souvent dénoncé comme dommageable pour l’ambiance de travail.
Quand quelqu’un fait preuve d’initiative, la question se pose de savoir s’il le
fait « sincèrement », gratuitement, ou s’il le fait pour en tirer un bénéfice
personnel. Certains opérateurs se comporteraient « comme des enfants » en
dissimulant les objectifs d’évolution qu’ils poursuivent. La suspicion s’installe dans les équipes pour savoir qui est « sincère » et qui ne l’est pas et le
sentiment d’entraide « en prend un coup ». Un intense travail d’étiquetage se
met en œuvre pour qualifier les initiatives et les actes des uns et des autres.
De fait, une concurrence s’est installée entre performance, compétence et
ancienneté, et le bénéfice de l’entraide devient aléatoire. L’attention des
opérateurs se focalise sur la recherche du traître, c’est-à-dire de celui qui,
parmi eux, coopère pour gagner quelque chose, en l’occurrence une marque
de reconnaissance de la part de la hiérarchie, et non pas pour aider le groupe à
fonctionner, gratuitement, loyalement.
En effet, la gestion par les compétences suscite des jeux avec la règle, qui
ont pour particularité de pouvoir se retourner contre le collectif lui-même.
Parmi les stratégies mises en place par les opérateurs pour contrôler les zones
d’incertitude créées par la compétence, il faut distinguer les tactiques dénoncées par les agents de maîtrise, de celles qui sont dénoncées par les ouvriers
eux-mêmes. Les agents de maîtrise se plaignent des « opportunistes » qui font
le maximum pour obtenir la validation de leurs compétences pour, une fois
leur promotion obtenue, baisser la garde et ne plus mobiliser les savoir-faire
qui leur ont été reconnus. Cette stratégie fait partie des formes de résistance
ouvrière à la logique compétence. Les opérateurs font valider leur permis
pont, leur compétence en « gestion de magasin » ou une série d’autres compétences périphériques à leur poste de travail, etc., mais reviennent après coup à
leurs anciennes pratiques :
« Un exemple, comme ça au hasard dans certaines équipes, d’ailleurs on en a parlé
entre contremaîtres, y’a certaines personnes qui ont progressé un petit peu avec, mettons
avec une gestion de magasin, et puis le moment passé, après, ils le font plus. Toujours
est-il qu’ils sont passés ! […] Alors les gens trouvent à dire : “Ben pour ce qu’il a fait !” Et
ils s’y retrouvent pas. Y’en a qui se retrouvent sur le côté par rapport à certaines personnes. Donc là, que faire aussi ? Les coter, alors qu’ils ne font pas non plus, les surcoter… ce
qui casse le système puisque… dès qu’on a surcoté celui-là, ben, un autre va dire : “Mais
moi, pourquoi pas moi ?”. » (Contremaître production)
Cet opportunisme est dénoncé par la maîtrise pour son caractère
« déloyal » envers l’entreprise, mais il peut également s’avérer déloyal envers
le collectif. Les opérateurs regrettent ainsi que certains d’entre eux s’illustrent
par une mobilisation intense et « montent en allure » le temps d’obtenir leur
avancement et, par la suite, se relâchent, pénalisant du même coup ceux qui
n’ont pas encore été « validés ». Ces « adaptations secondaires » visant des
profits individuels peuvent donc s’effectuer au détriment des autres opérateurs, sous la forme d’une participation intéressée à une performance
collective :
« Mais l’ouvrier qui a fait ça, j’ai pas d’estime pour lui. Parce que c’est pas logique
que... de se relâcher comme ça. Qu’il essaie tout au moins de conserver un niveau acceptable. » (Opérateur production)
En termes goffmaniens, on peut dire que le caractère complexe, imprévisible, opaque de la règle qui va prévaloir transforme la moindre satisfaction
obtenue en « privilège ». Le « système des privilèges » (Goffman, 1968,
pp. 92-104) constitue une dimension essentielle de la culture de la compétence. Il conduit les opérateurs à fixer leur attention sur ces détails jusqu’à en
être « obsédés » et disserter longuement sur les moyens d’obtenir ces faveurs.
D’une manière générale, la reprise en main de l’affectation dans les postes par
la hiérarchie et la disqualification du critère de l’ancienneté comme règle
d’évolution favorise un tel système. Les opérateurs connaissent la hiérarchie
des outils et des postes de travail. Ils savent décoder une affectation sur un
« bon outil » comme l’octroi d’une faveur, de même qu’ils considèrent
comme une punition l’affectation sur les outils réputés ingrats, sales ou pénibles. Il en va de même pour l’octroi des promotions et avancements. Il s’agit
de privilèges, qui s’obtiennent dans des conditions perçues comme aléatoires,
difficilement prévisibles, qui attisent la méfiance et la convoitise. Les opérateurs s’ouvrent alors une sorte de compte virtuel. C’est une « réserve »,
gardée en mémoire, dont il faut conserver une trace pour réclamer son dû
ultérieurement. Et si l’échéance tarde trop, les « ouvriers bacheliers »,
exposés au désenchantement (Eckert, 1999), envisagent ouvertement de faire
cavalier seul et de valoriser leurs acquis à l’aide d’un nouveau diplôme :
« Moi, ce que je fais j’estime que ça vaut quelque chose. Je vais vous donner un
exemple, il y a un jeune embauché sur Inox 2 – relations de famille, on appelle ça un “bombardé” – il gagne déjà plus que moi alors que son métier est moins élevé. Et cette diffé-rence-là existe encore. Et moi je fais 7 500 francs et lui il fait 8 500. Donc moi je peux pas
accepter ça, donc je peux pas râler, je veux pas me mettre personne à dos, j’ai un bon outil,
et ce que je veux, c’est avoir mes droits. Si jamais ça ne va pas, tant pis je passe un BTS. J’ai
droit à deux ans, je vais mettre tout en œuvre pour me donner les moyens de l’avoir, je sais
qu’au bout de... si j’ai mon BTS, bien sûr il faut que je l’aie, sinon c’est plus la peine, c’est
255 en rentrant en entreprise, et selon les conventions au bout de dix-huit mois c’est 285.
Donc si je leur fais voir ça, puis que je leur dis ils peuvent pas me le refuser. Au début ils me
disaient “Oui mais…” Je vais voir le syndicat, je parle avec la [responsable] […] Je lui ai
fait voir un peu mon résultat, tout ça, elle m’a dit “Il y a pas de problème, ça ne sera pas un
argument pour t’empêcher d’y aller.” Dans ce cas, la balle c’est de mon côté. Pour l’instant,
je vais pas être gourmand, moi je veux progresser normalement. Faire un BTS, c’est pas ce
qui m’enchante le plus, j’en ai envie, mais bon j’ai pas le temps en ce moment et je me sens
pas encore prêt dans la tête pour dire de repartir deux ans à l’école, ça va faire des sacrifices.
Mais si je suis obligé de passer par là, je le ferai. Si pour l’avoir je dois faire encore plus
pour l’avoir, je vais le faire. Mais s’ils ne me reconnaissent pas comme je vais le demander,
je saurai les calmer. » (Opérateur production)
Privilèges, loyautés et subversions collectives
Pour autant, ce système de privilège ne suscite pas uniquement de la division. Comme le souligne Goffman (1968, p. 94) : « L’importance que l’on
attache à ces avantages conduit parfois à se montrer généreux et à partager. »
Les privilèges ne se réduisent pas à des avantages matériels ou financiers,
dont le bénéfice serait purement privé. Ils consistent plus globalement en
satisfactions permettant de s’affranchir momentanément du poids de la
contrainte. Ce sont aussi des « pratiques qui, sans provoquer directement le
personnel [d’encadrement], permettent aux reclus d’obtenir des satisfactions
interdites ou bien des satisfactions autorisées par des moyens défendus »
(ibid., pp. 98-99). D’autres formes d’« adaptations secondaires » consistent à
tirer bénéfice du système en détournant la règle. Le groupe élabore pour cela
« une sorte de code et des moyens implicites de contrôle social pour se
garantir contre la délation qui pourrait en menacer le fonctionnement ».
Autrement dit, il se livre à des subversions collectives, tout en veillant à ne
pas être dénoncé.
Les « spectateurs » jouent ici un rôle moteur. Ils ne sont pas disposés à la
polyvalence et acceptent d’occuper des fonctions faiblement valorisées, que
les « acteurs » et les « figurants » ont tout intérêt à leur déléguer. En revendiquant leur immobilité comme une transgression, les « spectateurs » ouvrent
une brèche dans laquelle le groupe peut s’engouffrer. Les spectateurs incarnent un monde sans traître ni délateur et leur présence est rassurante pour les
autres. Ils ont renoncé à la carrière telle qu’elle se présente ici et n’entrent pas
dans la compétition. L’exemple des pontiers est particulièrement significatif.
Au quotidien, les opérateurs n’ont aucun intérêt à se priver de pontiers. Ils ne
sont pas disposés à remplacer ces collègues qui, de leur côté, ne souhaitent
pas quitter leur poste de travail. Si donc « en théorie » les pontiers ont disparu
au profit d’opérateurs polyvalents, ils continuent en pratique à occuper la
même place au sein des ateliers. Une sorte de consensus silencieux couvre
leur maintien à ces postes :
« Le pontonnier, il descendra jamais. De toute façon ça lui convient largement, il est
bien, il fait huit heures, il fait son travail, il fait ce qu’on lui demande, on a rien à lui dire.
Moi j’ai rien à lui reprocher, il est consciencieux dans son travail. Quoi lui demander de
plus et lui il se complaît dans ce qu’il est ! C’est bien, on l’a mis sur un pont, il en est
content, il veut pas descendre, laissons-le là. […]. Lui je le vois mal descendre sur un
train, puis devoir aller chercher des bobines, avoir un peu plus de responsabilité et puis
d’être malheureux à ce niveau-là, parce qu’il aura dû descendre pour avoir [sa promotion]... C’est son choix, il est libre. Tant qu’il fait son travail correctement on a