Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010816
208 pages

p. 211 à 241
doi: en cours

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Volume 45 2004/2

2004 Revue française de sociologie

Les préoccupations sécuritaires : une mutation ?

Philippe ROBERT GERN-CESDIP – CNRS Immeuble Edison 43, boulevard Vauban – 78280 Guyancourt Marie-Lys POTTIER CESDIP – CNRS Immeuble Edison 43, boulevard Vauban – 78280 Guyancourt
Les auteurs se proposent de démontrer que la flambée des préoccupations sécuritaires lors des échéances électorales françaises de 2002 ne s’explique pas seulement par des facteurs circonstanciels, mais qu’elle manifeste aussi une mutation de ces préoccupations. Dans une première partie, ils explicitent la portée et les limites d’une analyse purement circonstancielle puis ils adossent leur démonstration à un état des connaissances articulé autour de la distinction entre peur et préoccupation. Une deuxième partie entreprend de mettre en lumière, à partir d’une collection de données fournies par des enquêtes reproduites à peu près régulièrement chaque année de 1977 à 2002, les recompositions des préoccupations sécuritaires depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, notamment l’émergence d’une forme de préoccupation sécuritaire autonome qui mord sur des groupes sociaux jusqu’alors réticents à adhérer à des attitudes sécuritaires. Enfin, la dernière partie est consacrée à la discussion de la portée des résultats obtenus : comment les interpréter, quelles conséquences supputer notamment dans l’impact des politiques publiques de sécurité ? The article seeks to demonstrate that the sudden rise in preoccupations with security and law and order at the time of the 2002 elections in France cannot be explained solely by circumstantial factors but reflects instead a profound transformation in these concerns. After the relevance and limitations of an analysis in purely circumstantial terms is shown, the main demonstration is constructed around the distinction that has been developed between fear and preoccupation. Data from a survey conducted with near-annual regularity from 1977 to 2002 are then used to demonstrate how security preoccupations have become repatterned since the mid-nineties in such a way that an autonomous version of this type of concern is now to be found in social groups previously reluctant to adopt an attitude of concern about security. The last part of the article discusses the import of the results obtained : How should they be interpreted, and how can they be expected to affect security policy ? Die Verfasser möchten aufzeigen, daß die aufflammende Sicherheitsbesorgnis anläßlich der französischen Wahlen im Jahre 2002, nicht nur durch äußere Umstände erklärbar ist, sondern daß es ebenfalls eine Wandlung dieser Besorgnis bedeutet. In einem ersten Teil werden die Tragweite und die Grenzen einer reinen Umstandsanalyse erklärt. Anschließend stützt sich die Darlegung auf einen Wissensstand, der einen Unterschied macht zwischen Angst und Sorge. In einem zweiten Teil und ausgehend von einer Sammlung von Daten aus regelmäßig durchgeführten Umfragen zwischen 1977 und 2002, wurde die Neubildung der Sicherheitsbesorgnis seit Mitte der neunziger Jahre unterstrichen, wobei besonders eine autonome Sicherheitsbesorgnis hervortritt, die soziale Gruppen betrifft, die bisher weniger um Sicherheit besorgt waren. Der letzte Teil enthält schließlich eine Diskussion zur Tragweite der erreichten Ergebnisse : wie sollen sie interpretiert werden, welche Folgen könnte man daraus ableiten, besonders zum Einfluß auf die öffentliche Sicherheitspolitik ? Los autores se proponen demostrar que el incremento de las preocupaciones por la inseguridad al momento mismo del período electoral francés en 2002 se explica no solamente por los factores circunstanciales, si no que se manifiesta también por una mutación de esas preocupaciones. En su primera parte, explicitan el alcance y los límites de un análisis puramente circunstancial apoyando después su demostración a un estado de conocimientos que gira en torno a la distinción entre miedo y preocupación. En segunda parte, partiendo de un conjunto de datos obtenidos en encuestas regulares efectuadas casi cada año de 1977 a 2002, trata de aclarar las transformaciones de las preocupaciones por la inseguridad desde mediados de los años noventa, especialmente la aparición de una forma de preocupación por la inseguridad autónoma que penetra en los grupos sociales hasta entonces reticentes a adherirse a las actitudes de seguridad. Finalmente, la última parte esta consagrada a la discusión del alcance de los resultados obtenidos : cómo interpretarlos, especialmente cuáles consecuencias calcular en el impacto de las políticas públicas de seguridad ?
Les échéances électorales françaises de 2002 ont été marquées par de très fortes controverses sur l’insécurité et sur les politiques publiques de sécurité. Par ailleurs, plusieurs sondages s’accordent pour suggérer une flambée des préoccupations sécuritaires, suivie d’une rapide décrue. On est donc tenté par une analyse essentiellement conjoncturelle.
Nous voudrions saisir cette occasion pour chercher à démontrer que – par-delà les considérations liées aux circonstances du moment – nous assistons, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, à une mutation en profondeur des préoccupations sécuritaires. Autrement dit, l’explosion d’insécurité de 2002 ne serait pas seulement anecdotique ; elle aurait un socle plus substantiel.
Avant de tester la consistance de cette hypothèse et d’en discuter les conséquences possibles, encore faut-il préciser quelques éléments de situation du problème.
 
Position du problème
 
 
Deux questions doivent être abordées pour situer notre entreprise. D’abord, montrer que s’en tenir à une analyse purement circonstancielle ne s’avère pas suffisant ; ensuite rechercher dans la littérature sociologique ce qui pourrait nous aider à aller plus loin.
Portées et limites d’une analyse circonstancielle
Un baromètre Figaro-Sofres [1], qui avait existé entre 1974 et 1987, a été recréé en 1998 ; il invite l’enquêté à choisir le problème qu’il souhaiterait voir traité en priorité par le gouvernement [2]. En 1998, lutter contre la violence et la criminalité se situe encore à son niveau moyen de la période antérieure – autour de 15 % – mais va changer d’ordre de grandeur à partir de 1999 pour atteindre 60 % en avril 2002. La décrue suivra rapidement et s’il n’a pas encore retrouvé son lit habituel, du moins est-il proche d’y revenir.
Les indications de ce qui n’est qu’un simple sondage méritent-elles de retenir l’attention ? À tout le moins faut-il noter qu’à plusieurs moments on relève des convergences assez remarquables entre les scores du sondage Figaro-Sofres et ceux d’enquêtes menées selon des protocoles pourtant assez divers.
Certes, le module victimation/insécurité de l’enquête annuelle de l’INSEE sur les conditions de vie des ménages [3] suggère, quant à lui, un ordre de grandeur bien plus modeste, à peine au-dessus de 10 %, mais la formulation de la question ne permet pas de la comparer aux autres : elle interroge sur la principale préoccupation dans le quartier, localisation qui l’écarte du problème social et l’entraîne à doublonner plus ou moins les questions de peur personnelle [4].
Le sondage annuel commandité par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) [5] assigne plutôt une certaine stabilité à la préoccupation pour l’insécurité (entre 28 % et 34 %). Mais son protocole est assez différent : il s’agit de choisir trois principales craintes pour la société française [6]. Néanmoins, la campagne réalisée en 2000 attribue à l’insécurité un ordre de grandeur à peine un peu en retrait – 28 % au lieu de 32 % – par rapport au résultat du baromètre Figaro-Sofres.
L’enquête réalisée en décembre 2002 par Agoramétrie [7] situe ceux qui se disent entièrement d’accord avec la proposition : on ne se sent plus en sécurité dans le même ordre de grandeur (37 % au lieu de 39 %) que celui observé dans le baromètre Figaro-Sofres. Surtout, avec une question semblable, l’enquête sur la victimation et l’insécurité en Île-de-France [8] indique un niveau de préoccupation analogue en janvier 2001 [9]. Les scores du sondage Figaro-Sofres ne paraissent donc pas aberrants, même s’il faut tenir compte de la spécificité de cet instrument.
Comment expliquer qu’il manifeste une variation aussi brutale ?
La forme de sa question et celle de sa réponse rendent cet instrument très sensible à l’actualité : Hugues Lagrange (1984) a pu démontrer naguère qu’il est sujet à des accès de fièvre. D’ailleurs, le pourcentage de ceux qui se préoccupaient avant tout de l’insécurité avait atteint 36 % en 1986 après des attentats terroristes à Paris, avant de revenir à son ordre de grandeur de l’époque, autour de 15 %. Si l’enflure des préoccupations sécuritaires est attestée par ailleurs, le baromètre Figaro-Sofres peut en dramatiser l’ampleur.
FIGURE I.
Baromètre Figaro-Sofres
Agrandir l'image Baromètre Figaro-Sofres
Sofres.
L’attaque contre les Twin Towers new-yorkaises le 11 septembre 2001 et surtout ses suites ont pu encourager un nombre inhabituel d’enquêtés à mettre en avant la violence. Le contexte politique joue plus sûrement encore. Affirmer des préoccupations sécuritaires et se situer à droite sont, on l’a souvent vérifié, fortement liés ; quand la droite est au pouvoir, ces insécures rangent la délinquance au rang des problèmes de société, mais quand c’est la gauche qui est aux affaires, ils ont tendance à en faire un problème politique. Insister pour qu’un gouvernement s’attache avant tout à la lutte contre la violence, c’est insinuer qu’il ne le fait pas ou pas assez. Clamer son insécurité constitue alors une autre manière de dire son espoir d’un changement politique, surtout à l’approche d’échéances électorales importantes. C’est d’ailleurs sur cette considération que s’est nouée la controverse sur la manière dont la préoccupation sécuritaire a pu être attisée par certains moyens d’expression de masse et certaines organisations professionnelles policières.
Mais des raisons plus fondamentales sont probablement à l’Å“uvre : le ciseau de la Figure I montre que la préoccupation sécuritaire se dilate au moment où recule celle à l’égard du chômage. En sens inverse, la remontée de la préoccupation pour l’emploi s’accompagnera d’un reflux de celle pour l’insécurité. Tant que le souci de l’emploi règne en maître, il faut être exas-péré par l’insécurité pour oser placer la sécurité au premier rang des problèmes de gouvernement. À un moment où le chômage inquiète moins, il devient moins difficile d’avouer au sondeur son insécurité.
Pour bien saisir de quoi il s’agit, il faut s’avancer au-delà des considérations dues aux seules circonstances. Les quelque 15 % qui, dans le sondage Figaro-Sofres, faisaient naguère passer la sécurité avant tout n’étaient pas seuls à y être sensibles. En adoptant une formulation moins tranchée, l’enquête Agoramétrie avait permis de découvrir qu’un tiers des enquêtés s’affirmaient tout à fait d’accord avec la formule on ne se sent plus en sécurité, tandis qu’un autre tiers y adhéraient moins énergiquement. Il existait donc une sorte d’armée de réserve de l’insécurité. Pendant un certain temps, l’indicateur Figaro-Sofres a changé de sens : il n’a plus sélectionné les seuls extrémistes de la sécurité, mais capturé tous ceux qui étaient assez insécures. Pour le dire autrement, les préoccupations sécuritaires ne constituent pas un monolithe ; on y est plus ou moins sensible. Certains en sont presque obsédés, d’autres les ressentent fortement, d’autres enfin ne leur accordent qu’une place plus limitée. Selon la question que l’on pose et la conjoncture, la plage qui se découvre paraît plus ou moins vaste.
À partir de ce moment, il faut aborder le problème autrement et se demander si les préoccupations sécuritaires n’ont pas subi des mutations qui vont au-delà des circonstances électorales récentes.
Mais ceci suppose de se référer à tout un pan de la littérature sociologique sur ce que l’on appelle en français sentiment d’insécurité, mais en anglais plutôt fear of crime [10].
L’insécurité entre peur et préoccupation
Étudier l’insécurité ressentie apparaît comme un sous-produit inattendu des efforts d’une commission américaine pour améliorer la mesure de la délinquance.
Longtemps, on n’a pas disposé de grande base de données sur la délinquance autre que les comptages institutionnels, pour l’essentiel des statistiques de produit rendant compte de l’activité des institutions répressives. On dénombrait les faits qu’elles enregistraient et les personnes qu’elles mettaient en cause ou prenaient en charge. On s’interrogeait bien, de temps en temps, sur la pertinence de ce monopole accordé à des données administratives, mais mollement : ou bien l’on se rassurait en postulant leur représentativité [11], ou bien encore l’on se bornait à des précautions homéopathiques, par exemple privilégier celles situées le plus en amont possible du processus institutionnel ou encore les pondérer selon leur gravité [12]. Implicitement, cette posture supposait une raisonnable adéquation entre les prises en charge et les problèmes sociaux qu’elles étaient censées traiter.
Au cours de la deuxième moitié du siècle écoulé, lorsque cette confiance a été fondamentalement ébranlée, lorsque le sentiment s’est répandu que les politiques publiques avaient perdu pied et qu’elles ne parvenaient pas à reprendre la main [13], on s’est mis à souhaiter les soumettre à des évaluations qui dépassent le simple audit interne. Alors s’est posée la question de la production de données susceptibles de mesurer les problèmes sociaux indépendamment des activités institutionnelles. Encore fallait-il monter des dispositifs d’enquête capables de générer des données dont l’ampleur et la régularité puissent concurrencer les grands comptages administratifs. C’est, bien entendu, dans des pays affrontés avant nous à l’explosion de la délinquance liée à la consommation de masse que cette innovation a vu le jour. Les Victimization studies, inventées au milieu des années soixante, par Ph. Ennis et Al. Reiss Jr pour la Commission Katzenbach [14] ont progressivement fait figure de voie royale [15], au moins pour l’estimation de la délinquance à victime directe, du vol à l’agression : en plaçant le compteur chez la victime, elles mesurent le risque qui pèse sur la sécurité bien plus adéquatement que des comptages de délits ou de délinquants ; elles déterminent le périmètre des populations qui y sont soumises et l’intensité de leur exposition ; elles parviennent aussi à distinguer, au-delà des simples catégories juridiques, des types de réaction à la victimation et donc d’attentes. Dans l’étude du crime, aucun protocole de recherche n’a jamais connu pareille fortune, jamais bénéficié d’une telle concentration de crédits, de compétences et d’ingéniosité méthodologique.
En interrogeant les enquêtés sur leur « ressenti », on a découvert, un peu par hasard, qu’insécurité et victimation se superposent mal, qu’elles entretiennent une relation complexe ; disons, pour faire image, que le ressenti n’est pas un simple décalque du risque encouru. Le sentiment d’insécurité est donc devenu un objet d’étude relativement autonome à côté de la victimation.
La recherche s’est surtout attachée à rendre compte de la dissonance, ou du moins de la difficulté à superposer simplement les faces « objective » et « subjective » de l’insécurité [16].
La première piste a consisté à souligner – en accord avec le schéma de Balkin (1979) empiriquement testé d’abord par Stafford et Galle (1984) – l’effet de l’exposition au risque : le retraité ou la femme au foyer qui exprime une très forte appréhension est moins illogique qu’il y paraît puisque son risque de victimation doit être rapporté à une exposition beaucoup moins intense que celle, disons, du jeune homme qui sort chaque soir.
Ceci dit, l’effet Balkin ne peut jouer que pour la délinquance de rue, pas pour les infractions à domicile, le cambriolage ou la violence entre proches, dont on sait pourtant le fréquent retentissement. Mais d’autres considérations agissent dans le même sens que lui. Ainsi en est-il de la différence de vulnérabilité [17] : la perspective d’être bousculé est bien plus grave pour un vieillard que pour un garçon de vingt ans ; quand celui-ci risque une fracture vite recollée, le premier est menacé d’une invalidité permanente. Ainsi encore de ce que Ferraro (1995) appelle le shadow effect de la peur du viol sur la peur du crime chez les femmes : derrière toute situation menaçante se profile le risque d’agression sexuelle.
Tous les efforts de cette sorte n’ont pourtant pas entièrement évacué le malaise né de l’instabilité des observations : selon les cas, l’insécurité paraît soit très dépendante, soit relativement distante de la délinquance. D’abord, les résultats peuvent varier selon que l’on s’attache à l’influence de l’exposition au risque [18] ou à la place de l’expérience préalable de victimation. Ainsi, Carl Keane (1992) distingue le sentiment de vulnérabilité de la victimation anticipatoire laquelle serait liée à une plus grande exposition au risque ; Kenneth Ferraro (1995) conclut que la perception du risque est fondée sur le risque effectif et contribue à construire la peur ; pour Pamela Rountree et Kenneth Land (1996), la victimation antérieure constituerait la principale composante de la perception du risque. Mais, en outre, ces résultats peuvent être affectés selon la formulation que l’on adopte pour l’insécurité.
La permanence de ces difficultés pour clarifier le rapport entre délinquance et insécurité a conduit les spécialistes à accorder une place croissante à une distinction déjà pressentie en 1971 par Furstenberg [19] : craindre la délinquance pour soi ou pour les siens est une chose ; la considérer comme un problème social sérieux, voire essentiel, en est une autre. Certes les déterminants de la peur et ceux de la préoccupation peuvent se retrouver dans les mêmes segments de population. Pour autant, suffisamment de cas font sécession – des préoccupés impavides ou des apeurés qui ne classent pas pour autant le crime parmi les grands problèmes de société [20] – pour que l’on tienne compte de la force analytique de cette distinction.
Même si elles peuvent se conjoindre chez certains, peur et préoccupation ne fonctionnent pas selon le même mécanisme.
L’appréhension pour soi ou pour les siens apparaît comme une sorte d’anticipation du risque, d’où sa liaison avec les indicateurs locaux de délinquance enregistrée [21] ou avec les scores de victimation [22], plus particulièrement d’agression. Mais la perception du péril varie selon la plus ou moins grande vulnérabilité que l’on ressent : la perspective d’une agression effraie davantage à un âge où l’on devient plus fragile ; elle panique plus celle qui y lit, au-delà du seul affrontement physique, la possibilité d’un viol ; la victimation fait enfin davantage peur quand elle paraît liée aux conditions de vie d’un quartier que l’on ne peut quitter faute de ressources suffisantes [23]. La peur du crime apparaît aussi fragmentée : dans une même population, au cours d’une même enquête, on peut recueillir des scores et observer des profils très différents selon que l’on interroge sur la peur le soir dans la rue, chez soi, dans les différentes sortes de transports publics, ou encore pour ses enfants [24].
En revanche, la préoccupation [concern] apparaît moins concrète, moins liée à la situation personnelle. Elle vise l’insécurité comme problème social et non comme risque personnel et paraît donc relativement imperméable au risque personnel encouru ou à l’expérience de victimation. Voilà pourquoi – selon la facette de l’insécurité que l’on regarde – elle paraît tantôt directement liée au risque concret, tantôt beaucoup plus distante. Si cette distinction entre peur et préoccupation a mis du temps à s’imposer, elle constitue maintenant un acquis de la littérature spécialisée et les auteurs prennent bien soin de préciser à laquelle de ces facettes ils s’attachent.
L’insécurité dont on parle, celle que mesurent les sondages d’opinion, est plus souvent la préoccupation que la peur, tout simplement parce que cette dernière, attachée aux circonstances concrètes de chaque situation, est plus diverse, plus morcelée, plus difficile à saisir aussi et à résumer en un seul indicateur national.
C’est sur cette seule facette du sentiment d’insécurité – la préoccupation – que nous allons porter l’attention. Nous voulons, en effet, tester une nouvelle hypothèse concernant sa configuration. Une publication antérieure [25] avait conduit à conclure que la préoccupation sécuritaire allait généralement de concert avec la punitivité et la xénophobie ; ces trois dimensions constituaient une sorte de solide syndrome d’attitude. Tout se passe dans le débat public et dans le choix des politiques publiques comme s’il allait toujours de soi ; il n’est que de voir la place qu’y tiennent les dispositions concernant les migrations et celles sur le raidissement des dispositions punitives. Or nous pensons que l’on assiste depuis un certain nombre d’années à une certaine autonomisation de l’insécurité. Nous voulons maintenant en tester l’hypothèse avant de supputer ses éventuelles conséquences.
 
L’autonomisation de la préoccupation sécuritaire ?
 
 
Avant d’entamer la démonstration, il est naturellement nécessaire de préciser les données que nous allons utiliser.
Données et statut des données
Parmi toutes les enquêtes précédemment évoquées, ce sont celles d’Agoramétrie qui vont être essentiellement mobilisées dans les analyses suivantes. Les autres n’ont pas la même profondeur de champ temporel ou la même continuité sérielle, ou bien elles ne possèdent pas les données nécessaires à notre propos. Nous disposons là, au contraire, d’une collection d’enquêtes réalisées à peu près chaque année depuis 1977 [26] par l’association Agoramétrie [27]. Il s’agit de l’administration à un échantillon national [28] de 18 ans et plus d’un questionnaire composé d’opinions du genre : la libéralisation de l’avortement est une bonne chose ; les enquêtés étaient invités à indiquer s’ils étaient pas du tout, pas tellement, peut-être, bien, entièrement… d’accord avec chaque proposition. Certaines interrogations varient d’une année à l’autre selon les préoccupations de l’heure et celles de commanditaires ; d’autres figurent chaque année, notamment une ainsi libellée : on ne se sent plus en sécurité. On y trouve encore une interrogation sur l’attachement à la peine de mort – sorte d’indicateur de punitivité – et une autre sur l’excès d’étrangers en France – un indicateur de xénophobie. En outre, cette dernière source présente aussi l’avantage de révéler qu’il existe, à côté de ces insécures affirmés, une autre strate – aussi importante – d’insécures moins déterminés, sorte d’armée de réserve de la préoccupation sécuritaire.
Dans la recherche précédente, nous avions travaillé principalement sur deux décennies à partir de 1977. La présente étude introduit sept nouvelles enquêtes [29] réalisées à la fin de 1996,1997,1998,1999,2000,2001 et 2002. On retrouve, pour chacune de ces campagnes, la question sur l’insécurité dans sa formulation accoutumée, également celles concernant le souhait de rétablissement de la peine de mort et la dénonciation d’un excès d’étrangers en France. Les interrogations sur la confiance dans le gouvernement et dans la justice ont aussi été conservées. En revanche, les items sur la peur du crime qui avaient été introduits certaines années dans des formulations variables n’ont malencontreusement pas été maintenus ; on trouve à la place une question : Êtes-vous véritablement préoccupé par les risques suivants : délinquance, sida, accident, pollution, vache folle, organismes génétiquement modifiés (OGM), radon, risques alimentaires, attentats [30].

TABLEAU I.
Évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité, confiance envers le gouvernement (1977-2002)
Agrandir l'image TABLEAU I. – Évolution des opinions ...
TABLEAU I. – Évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité, confiance envers le gouvernement (1977-2002) Opinions On ne se sent On ne se sent Il y a trop de Il faut rétablir Le plus en plus en travailleurs la peine de gouvernement sécurité sécurité immigrés * mort * est inefficace * Années + & ++ * ++ ** 1977 65 37 54 67 52 1978 71 43 57 61 55 1979 1980 1981 65 38 57 61 60 1982 63 38 60 51 48 1983 64 40 60 48 58 1984 68 43 60 53 63 1985 68 45 57 56 64 1986 58 38 48 42 50 1987 60 33 51 51 59 1988 52 26 49 49 50 1989 54 29 50 50 45 1990 1991 62 32 57 49 70 1992 60 37 54 48 76 1993 61 30 47 67 1994 59 35 55 48 75 1995 60 36 53 70 1996 63 39 50 45 74 1997 60 33 45 42 62 1998 58 33 45 38 61 1999 57 31 38 35 55 2000 61 32 36 31 61 2001 73 47 42 35 66 2002 61 37 43 33 54 Source : Agoramétrie. Champ : France métropolitaine (échantillon stratifié par quotas), 18 ans et plus. Note : * Pourcentage d'entièrement et de bien d'accord ; ** Pourcentage d'entièrement d'accord.
Agoramétrie.

Déterminer le statut exact de la proposition on ne se sent plus en sécurité avait constitué la première étape de la précédente recherche. Prima facie, on peut y adhérer pour de multiples raisons, le chômage, la « mondialisation », les menaces qui pèsent sur l’avenir de la protection sociale ou encore la délinquance. Diverses corrélations avaient permis de conclure que cette dernière avait été entendue comme concernant bien ce dernier problème. Il est cependant prudent de refaire l’exercice sur les enquêtes récentes. Parmi tous les risques pouvant faire l’objet de préoccupation, c’est toujours la délinquance qui présente les meilleures corrélations avec l’insécurité entre 1996 et 2002. Cependant, cette corrélation s’affaiblit pour les dernières années où la liste proposée a été enrichie d’une modalité concernant les risques alimentaires, puis d’une autre sur les attentats. On pourrait donc estimer que la signification accordée à l’insécurité se brouille un peu en fin de période, qu’elle concerne moins exclusivement le seul risque délinquant [31]. Toutefois, dans une analyse factorielle que l’on présentera plus bas, ce risque est le seul à présenter une bonne corrélation avec le facteur auquel l’insécurité contribue le plus [32]. Par ailleurs, les meilleures corrélations concernent toujours des thèmes touchant à la criminalité – nostalgie de la peine de mort, châtiment des délinquants, contrôle d’identité – outre l’immigration et l’inefficacité gouvernementale. On peut donc estimer que l’adhésion à l’insécurité reste principalement informée par les problèmes de délinquance.
Que veut-on signifier quand on affirme que l’on ne se sent plus en sécurité ? Peur ou préoccupation, la formulation ne donne pas d’indication immédiate dans la mesure où elle n’épouse aucun des libellés canoniques validés par la littérature spécialisée. Si le verbe employé – se sentir – peut faire songer à la peur personnelle, la tournure impersonnelle de la proposition et le recours au terme insécurité plaident plutôt pour une appréciation générale qui incline vers la préoccupation. Surtout, le croisement avec une question sur la peur, les années où l’on en disposait, avait permis de montrer qu’un tiers des répondants prenaient des positions différentes dans un cas et dans l’autre. Nous en avions conclu que la proposition sur l’insécurité constituait plutôt un indicateur de préoccupation. Même si l’on ne peut répéter le test en raison de la disparition de l’interrogation sur la peur, la conclusion reste valable dans la mesure où la formulation n’a pas été modifiée.
Après le sommet atteint en 1978, la tendance de cet indicateur de l’insécurité (en cumulant les opportunités bien d’accord et entièrement d’accord) [33] avait été à la baisse jusqu’en 1988, malgré un sursaut non négligeable en 1983,1984 et 1985 ; ensuite, elle avait été orientée plutôt à la hausse avec un plateau de 1991 à 1995 suivi d’un sursaut en 1996. Elle s’inverse clairement en 1997,1998 et 1999. Certes, ni la modalité la plus affirmée, ni la somme des deux ne retrouvaient les minima historiques de 1988 ; toutefois, la rupture semblait claire avec la tendance globale de la première partie des années quatre-vingt-dix. Les enquêtes de décembre 2000 et 2001 propulsent toutefois l’indicateur à des niveaux jamais atteints ; néanmoins ce soubresaut sera de courte durée : l’exercice réalisé à la fin 2002 révèle un repli vers des scores plus habituels.
On pourrait décider qu’il vaut mieux travailler seulement sur la modalité entièrement d’accord d’Agoramétrie puisqu’elle converge avec les ordres de grandeur indiqués par d’autres sources. Considérer aussi ceux qui se déclarent seulement bien d’accord présente cependant l’énorme avantage de rappeler que la préoccupation sécuritaire ne constitue pas une catégorie discrète en oui ou non mais que l’on y rencontre des zones d’adhésion plus ou moins accentuées.
L’attention est attirée par la divergence depuis le milieu des années quatre-vingt-dix des évolutions de l’adhésion à l’insécurité, de la nostalgie de la peine de mort et de la xénophobie (trop de travailleurs immigrés en France). Les scores des trois questions ont été orientés globalement à la baisse, mais la tendance est beaucoup plus affirmée pour les indicateurs de xénophobie et de punitivité que pour celui d’insécurité. En outre, la tendance baissière est plus ancienne pour les deux premiers que pour le dernier.
FIGURE II.
Courbes d’évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité (1977-2002)
Agrandir l'image Courbes d’évolution des opinions insécurité, xénop...
Agoramétrie.
Elle est aussi plus assurée : en 2000, l’insécurité a regagné à peu près tout ce qu’elle avait perdu entre 1996 et 1999, tandis que l’indicateur de xénophobie marquait seulement une atténuation dans son déclin alors que les nostalgiques de la peine de mort accéléraient leur chute. C’est en 2001 seulement que la réorientation à la hausse atteint aussi ces deux indicateurs, mais de manière bien moins marquée que pour la préoccupation sécuritaire… et aussi peu durable : les scores enregistrés en 2002 sont parmi les plus faibles jamais atteints.
On s’est alors demandé si le syndrome d’attitudes constitué par ces trois dimensions n’avait pas perdu la position hégémonique qu’il occupait naguère. C’est ce problème que nous souhaitons creuser.
Insécurité, xénophobie, punitivité
De prime abord, pourtant, peu d’éléments militent en faveur d’une telle hypothèse.
L’adhésion à l’insécurité [34] présente toujours entre 1996 et 2002 des caractéristiques déjà repérées antérieurement [35] : les odds ratio d’une régression logistique [36] montrent quatre variables qui multiplient [37] par 1,5 environ les chances d’adhésion : le sexe (féminin), l’âge (65 ans et plus), l’autopositionnement politique à droite, enfin – moins constamment – une affiliation peu intense à la religion majoritaire (catholiques occasionnels ou non pratiquants). En revanche, se situer à gauche, surtout avoir atteint ou dépassé le niveau du baccalauréat vaccinent fortement – les chances d’adhésion à l’insécurité peuvent être jusqu’à quatre ou cinq fois moins fortes pour les diplômés de l’enseignement supérieur – contre toute sympathie pour l’insécurité (voir Tableau II).
Par ailleurs, au cours du même lustre, les caractéristiques qui renforcent ou affaiblissent les chances d’adhésion à la dénonciation d’un excès de travailleurs immigrés ou à la nostalgie de la peine capitale ne diffèrent pas massivement de celles rencontrées pour l’insécurité, même si le sexe joue moins dans ces cas-là que dans celui-ci et qu’à l’inverse vivre dans l’agglomération parisienne continue à préserver en tout cas de la xénophobie.

TABLEAU II.
Insécurité (1982-2002) : analyses de régressions logistiques (odd ratios)
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Dans une analyse de correspondances où les variables d’opinion sont actives et les critères en supplément ainsi que les risques que l’on appréhende, on retrouve toujours solidement unies sur le premier facteur [38] l’insécurité, la xénophobie et la punitivité. Sans surprise, on aperçoit bien corrélés les critères habituels : avant tout, le bagage éducatif, parfois les plus de 65 ans, mais aussi plus épisodiquement l’agglomération parisienne, la position religieuse, quelques groupes socioprofessionnels (enseignants et étudiants, retraités, quelque-fois cadres supérieurs) fortement redondants de l’âge et du capital éducatif, et puis, nettement, la position politique. De tous les risques (délinquance, pollution, accidents) placés en variables supplémentaires, la délinquance apparaît la plus corrélée à ce premier facteur et elle ne l’est à aucun autre.
Le trio – préoccupation sécuritaire, xénophobie, punitivité – donne parfois quelques signes de faiblesse : en 1996 et 1997, l’axe est solidement défini par la tension entre fortes et faibles adhésions à chacune de ces trois opinions ; en 1998, les jugements sur l’insécurité contribuent plus mollement à ce premier facteur ; on voit émerger en cinquième position un axe d’insécurité pure [39] ;
FIGURE III.
Schéma général des analyses factorielles de correspondance (1996-2002) [40]
Agrandir l'image Schéma général des analyses factorielles de corres...
Agoramétrie.
en 1999, le premier axe devient un peu asymétrique : ce sont surtout les faibles adhésions à l’insécurité, à la xénophobie et à la punitivité qui le définissent. En 2000, toutefois, il paraît retrouver sa consistance d’antan, mais en 2001 la nostalgie de la peine de mort contribue plus fortement au troisième facteur extrait qu’au premier. En 2002, on retrouve une figure classique : les trois variables ont leurs meilleures contributions (et aussi corrélations) sur le premier facteur qui est largement défini par la tension entre fortes et faibles adhésions à ces trois dimensions.
En 1996, un deuxième facteur (18 %) se constitue autour de jugements sur les institutions : la confiance en la justice, sa politisation, la libéralisation de l’avortement, enfin l’efficacité du gouvernement. Mais, les années suivantes, cette dernière dimension va fausser compagnie à ses compagnes et rejoindre l’axe insécurité-punitivité-xénophobie. Le second facteur ne concerne plus que des jugements sur la justice [41]. D’ailleurs, le jugement sur le gouvernement perd progressivement toute corrélation avec ce facteur pour ne l’être plus qu’au premier. Rien que de très classique : chaque fois que la majorité est passée à gauche – comme ce fut le cas en 1997 après la dissolution de l’Assemblée – nous avons vu cette variable d’opinion rejoindre le premier facteur.
Tout se passe comme si l’insécure, que l’on sait très fortement ancré à droite, évitait de mettre en cause le gouvernement quand il est proche de ses positions politiques, mais au contraire l’incriminait sans hésitation s’il ne lui est pas sympathique.
En 1999, néanmoins, le jugement sur le gouvernement s’autonomise partiellement par l’émergence d’un cinquième facteur qui lui est entièrement consacré ; en 2000, un quatrième facteur est structuré par le jugement sur l’efficacité du gouvernement et celui sur l’intégrité des politiciens. Toutefois, l’appréciation de l’action gouvernementale continue en même temps à contribuer encore plus au premier facteur et c’est encore plus avéré en 2001. Il tend à regagner sa position sur le deuxième axe en 2002, même si les meilleures contributions de cette variable se déplacent alors sur un quatrième axe (12,53 % de la variance expliquée) dont elles déterminent à peu près entièrement l’inertie.
L’un dans l’autre, cette analyse semble confirmer les résultats antérieurs : l’insécurité s’insère bien dans un syndrome d’attitudes comprenant aussi une dimension de punitivité et une autre de xénophobie.
Une autonomisation relative de la préoccupation sécuritaire
Il est toutefois possible de ne pas se contenter de ces premiers tests et d’approfondir l’examen. Opérons une classification des enquêtés en dichotomisant leurs adhésions à chacune des trois opinions en notant 1 ceux qui répondent bien ou entièrement d’accord, 0 les autres. On obtient ainsi pour chaque enquêté une note à trois chiffres de 111 (insécure, xénophobe, punitif) à 000 (aucun des trois traits) ; chacun est donc rangé dans l’un des huit groupes discrets que l’on a ainsi créés. Ces associations constituent en quelque sorte les modalités d’une variable que l’on peut nommer trio. Chaque année [42], un simple tri permet de connaître la composition sociologique de chaque groupe.
Si les distributions étaient uniformes, chaque modalité pèserait environ 12 %, ce qui n’est évidemment pas le cas. Les cas extrêmes : 111, insécure, xénophobe, punitif (on les appellera « insécures classiques ») et 000, sécure, non xénophobe, non punitif (ci-après « sécures ») sont les plus importants ; trois fois seulement – en 1986,1988,1989 – ils se sont trouvés à égalité ; de 1996 à 2000, un phénomène de ciseau conduit pour la première fois ces derniers à dépasser de plus en plus nettement les « insécures classiques ». En 2001, toutefois, la position des « sécures » chute brutalement pour revenir au niveau de la position des « insécures classiques »… ce sera sans lendemain puisque 2002 voit les « sécures » regagner une bonne partie du terrain perdu et excéder à nouveau nettement le score des « insécures classiques ».

TABLEAU III.
Poids moyen, minimum et maximum de chaque modalité de la variable « trio » sur la période 1982-2002
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TABLEAU III. – Poids moyen, minimum et maximum de chaque modalité de la variable « trio » sur la période 1982-2002 Groupes Moyenne Min Max Tendance « trio » % % % 000 24 16 32 001 5 3 8 010 5 4 8 011 5 3 10 100 15 10 23 101 10 6 11 110 12 8 14 111 24 17 35 Source : Agoramétrie. Champ : France métropolitaine (échantillon stratifié par quotas), 18 ans et plus.
Agoramétrie.

On rencontre rarement des combinaisons où xénophobie et/ou punitivité ne s’accompagnent pas d’insécurité : 001,010,011 sont les cas les plus rares et ils restent à peu près stables sur toute la période.
La combinaison insécurité-punitivité (101) reste à peu près constante, mais à un niveau légèrement plus important. Il en va de même du groupe insécurité~xénophobie (110), mais il croît depuis 1999.
Enfin, l’insécurité seule (100) (ci-après « néo-insécures ») constitue une opportunité plus fréquente et qui augmente même massivement en fin de période. Une ascension, commencée après 1994, la conduit à dépasser toutes les autres modalités, l’avant-dernière année d’enquête… un triomphe qui sera fugace puisque l’enquête la plus récente la ramène en troisième position, clairement en retrait par rapport aux « sécures » et même un peu en dessous des « insécures classiques ».
FIGURE IV.
Courbes d’évolution de chaque modalité de la variable « trio » : 000 (« sécures »), 100 (« néo-insécures »), 111 (« insécures classiques ») (1982-2002)
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Soumettons maintenant ces variables construites à une analyse multivariée évolutive, l’analyse factorielle multiple [43].
Les deux premiers facteurs suffisent à expliquer 94 % de l’inertie totale. Le premier (72 %) est évidemment un facteur de taille qui ordonne les différentes modalités de la variable trio selon leur importance : 000 (« sécures ») et 111 (« insécures classiques ») tout à fait à droite ; 001,010,011 tout à fait à gauche, suivis de 101 et de 110 ; et finalement 100 (« néo-insécures ») en position intermédiaire, avec un déplacement très marqué vers la droite du graphique pour les dernières années.
FIGURE V.
Trajectoire temporelle des modalités de la variable « trio » insécurité, xénophobie, punitivité dans l’espace des facteurs 1 et 2 de l’analyse factorielle multiple [44].
Agrandir l'image Trajectoire temporelle des modalités de la variabl...
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Seulement, la projection sur le plan des deux premiers facteurs des trajectoires temporelles de ces modalités dessine des figures très différentes : pour certaines, elles sont quasiment perpendiculaires au premier axe ce qui traduit leur poids constant dans le temps ; d’autres ont un tracé plus allongé, mais assez aplati : leur importance a pu changer, mais guère leur consistance ; d’autres enfin – 100 ou « néo-insécures », 000 soit « sécures », et 111 « insécures classiques » – tracent des schémas allongés mais situés en diagonale : ils ont changé de poids et de structure. Les demi-plans dans lesquels sont situés respectivement « sécures » et « insécures classiques » sont caractérisés par des variables que l’on a déjà repérées comme fortement liées (positivement ou négativement) à la préoccupation sécuritaire. Ainsi les diplômés, les jeunes, ceux qui se situent à gauche, ceux qui s’affirment peu religieux sont caractéristiques du trio des « sécures ». À l’inverse, les peu diplômés, ceux qui se situent à droite, les personnes âgées, les pratiquants occasionnels caractérisent le trio des « insécures classiques ».
Dans la Figure V, on note en fin de période que les trajectoires de ces deux groupes s’éloignent des extrémités des axes ce qui traduit une perte de pouvoir discriminant des variables extrêmes. On observe encore que la translation du groupe des « néo-insécures » l’amène dans le quadrant occupé par les « sécures ».
Concentrons-nous d’abord sur les deux extrêmes opposés, « sécures » et « insécures classiques » : pour chacune de ces modalités, on voit apparaître deux périodes stables (structure de points en hérisson) et deux moments de translation importante (structure linéaire en diagonale) vers 1986 et les dernières années d’enquête. L’examen des Figures VI à X permet de voir que ces deux groupes concernent des publics tout à fait différents.
L’examen des croisements entre les modalités les plus importantes de la variable « trio » et les critères révèle ce qui s’est passé.
FIGURE VI.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100), « insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon le sexe
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Si l’on met provisoirement à part l’année 2001, l’écart s’est creusé dans les positions favorables aux « sécures » ; il s’est comblé dans celles favorables aux « insécures classiques » ; l’on peut même apercevoir des ciseaux dans les cas intermédiaires qui basculent de ceux-ci vers ceux-là. Ainsi en a-t-il été non seulement des hommes mais également des femmes. De même, les moins de 35 ans ont penché de plus en plus en faveur des « sécures » ; au contraire, la préférence des plus de 65 ans pour les « insécures classiques » a été de plus en plus mesurée ; quant aux 50-64 ans, ils ont connu un ciseau qui les a fait passer majoritairement dans le camp des « sécures ». Autres exemples : ceux qui ont au moins le baccalauréat ont adhéré de plus en plus massivement au camp des « sécures » ; tandis que les moins diplômés ont mesuré de plus en plus leur traditionnelle allégeance aux « insécures classiques ».
FIGURE VII.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100), « insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon les classes d’âges
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FIGURE VIII.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100), « insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon les niveaux de diplômes
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Agoramétrie.
FIGURE IX.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100), « insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon la position religieuse
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Agoramétrie.
FIGURE X.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100), « insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon la position politique
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Agoramétrie.
Ou encore, la droite et les indifférents ont été de moins en moins massivement « insécures classiques » alors que la gauche a penché de plus en plus pour les « sécures » ; quant au centre, un ciseau l’a fait basculer à nouveau dans le même sens… Les bastions des « insécures classiques » se sont effrités, ceux des « sécures » se sont renforcés.
Toutefois, ces évolutions ont été brutalement remises en cause en 2001, mais l’affaiblissement des positions des « sécures » a moins profité au groupe antonyme (des « insécures classiques ») qu’à une configuration (les « néo-insécures ») où la préoccupation sécuritaire se retrouve seule sans association xénophobe ou rétentionniste [45]… Toutefois, les bouleversements de 2001 ne se sont pas avérés durables : ils ont été largement effacés lors de l’enquête la plus récente, celle de décembre 2002.
Attachons-nous maintenant au dernier cas de figure, les « néo-insécures ». La Figure V montre déjà que ce groupe atteint un public tout à fait différent de celui des « insécures classiques » et paradoxalement assez comparable à celui des « sécures ». L’étude des tris avec les critères permet de préciser ce diagnostic. Sa part croît très rapidement en fin de période non seulement chez les femmes mais aussi chez les hommes. Sa croissance est également marquée dans tous les groupes d’âges, mais particulièrement chez les plus jeunes. De même, il augmente dans tous les niveaux de diplômes mais notamment chez ceux qui ont le baccalauréat. En ce qui concerne la position religieuse, il se renforce dans tous les groupes, mais particulièrement chez les catholiques pratiquants, groupe pourtant de moins en moins bien disposé à adhérer au trio insécurité, xénophobie, punitivité. Enfin, ce sont les enquêtés qui se placent au centre d’un axe gauche-droite qui manifestent la plus remarquable croissance des adhésions à l’insécurité seule.
Ce groupe des « néo-insécures » possède aussi une particularité géographique [46] : il atteint ses meilleurs scores en Île-de-France – une des régions les moins sensibles à la préoccupation sécuritaire – alors que celui des « insécures classiques » culmine très nettement dans le Nord – région la plus en proie à la préoccupation sécuritaire. C’est encore en Île-de-France, mais aussi dans le Sud-Ouest et le Centre-Est, que le groupe des « sécures » atteint ses meilleurs résultats.
Cette percée ne date pas de 2001 : c’est depuis 1996 au moins [47] que se dessine, avec de plus en plus de netteté, une nouvelle figure d’insécures : leur préoccupation sécuritaire n’est plus seulement une facette d’une crispation plus globale ; de plus en plus, elle apparaît comme autonome. Dans cette configuration nouvelle, elle mord sur des groupes sociaux jusqu’ici rétifs aux préoccupations sécuritaires.

TABLEAU IV.
Répartition, en pourcentages, des modalités de la variable « trio » par régions
Agrandir l'image TABLEAU IV. – Répartition, en pource...
TABLEAU IV. – Répartition, en pourcentages, des modalités de la variable « trio » par régions 000 100 101 110 111 Autres Ensemble Adhésion au des sentiment modalités d’insécurité Île-de-France 38,5 25,7 6,8 9,4 11,4 8,2 100,0 53.3 Ouest 27,3 17,1 5,6 14,0 20,7 15,3 100,0 57.4 Sud-Ouest 30,0 16,6 7,1 13,3 20,4 12,6 100,0 57.4 Centre-Est 28,0 17,5 8,0 12,5 23,0 11,0 100,0 61.0 Est 18,8 21,1 10,4 13,4 24,7 11,6 100,0 69.6 Bassin 21,2 17,0 8,1 14,4 26,6 12,7 100,0 66.1 parisien Méditerranée 27,4 19,5 7,7 10,9 22,4 12,1 100,0 60.1 Nord 18,2 17,8 8,4 14,2 30,9 10,5 100,0 71.3 Moyenne 26,6 18,9 7,6 12,7 22,2 12,0 100,0 61.6 Source : Agoramétrie. Champ : Ensemble des enquêtes Agoramétrie de 1996 à 2002.
Agoramétrie.

Dans la poussée sécuritaire de 2001, on découvre non seulement un sursaut limité – et pas nécessairement durable – d’un syndrome traditionnel (les « insécures classiques ») qui était en perte de vitesse depuis le milieu de la décennie quatre-vingt-dix, mais, bien plus fortement, la poursuite d’une expansion de longue ampleur d’une préoccupation sécuritaire autonome (les « néo-insécures »).
 
Discussion
 
 
Les analyses auxquelles nous venons de procéder ouvrent au moins deux pistes : d’abord, comment peut-on interpréter les recompositions observées de la préoccupation sécuritaire, ensuite, quelles supputations peut-on faire sur leurs conséquences ?
Comment interpréter les recompositions de la préoccupation sécuritaire ?
L’analyse de leurs soubresauts récents permet de mieux comprendre comment fonctionnent les préoccupations sécuritaires et quels changements les travaillent.
Il est tout d’abord fondamental de se rappeler qu’il ne s’agit pas d’un tableau en noir et blanc : on ne trouve pas d’un côté des sécures et de l’autre des insécures ; tout au contraire, on observe une gradation : une minorité consistante met l’insécurité au premier rang des problèmes sociaux, avant tout autre ; d’autres – plus nombreux – y sont sensibles, mais elle représente, pour eux, une priorité moins impérieuse, voire relativement secondaire dans l’ordre de leurs préoccupations.
Pour autant, que se relâchent à leurs yeux des priorités plus urgentes et les voilà libres d’attacher plus d’attention à la préoccupation sécuritaire. C’est ce qui est arrivé au cours des dernières années du siècle précédent : l’emploi – qui régnait de manière hégémonique au sommet des problèmes de société – a paru à beaucoup, pour un temps, moins préoccupant. Chômage et insécurité ne fonctionnent pas du tout comme on l’imagine souvent : le repli du premier n’a pas prévenu l’expression des tourments pour l’autre ; au contraire, il leur a laissé le champ libre « sur l’air de » si les préoccupations essentielles se relâchent quelque peu, on peut accorder plus d’attention à celles qui viennent après sur la liste.
On a assisté par ailleurs à une intense mobilisation médiatico-politique sur l’insécurité. Soupeser son poids dans cette aventure demande quelque nuance. On est frappé tout d’abord par l’importante corrélation entre la préoccupation sécuritaire et la confiance faite aux journalistes : ceux qui sont sensibles au portrait rabâché par les médias d’une délinquance omniprésente sont ceux qui adhèrent à l’insécurité même s’ils ne se jugent pas eux-mêmes particulièrement exposés. Conclure de cette corrélation à une causalité serait cependant aller vite en besogne ; néanmoins, ceux qui présentent une « sensibilité » favorable accueilleront avec plaisir la confirmation (et la formulation) que leur apporte une « autorité » médiatique ; elle les renforce dans leur appréhension. Il peut se nouer alors, au moins pendant quelque temps, une sorte de cercle vicieux entre un « matraquage » médiatique et une forte préoccupation sécuritaire là où elle est déjà présente.
À l’arrière-plan de cette campagne médiatique, on peut discerner la convergence de crispations corporatistes et de mobilisations politiques.
D’une part, on a assisté à de spectaculaires manifestations de mécontentement au sein des professions policières : la tentative pour changer leur doctrine d’emploi en promouvant une police de proximité a, semble-t-il, suscité de fortes inquiétudes à la fois dans la hiérarchie de ces corps (qui appréhendait peut-être un affaiblissement des formes traditionnelles de son autorité) et au sein du personnel de base (qui craignait lui de plus fortes sujétions) [48]. Ces manifestations ont fortement alimenté la polarisation médiatique sur les problèmes de délinquance et de sécurité.
D’autre part, la préparation d’échéances électorales importantes en 2002 a beaucoup attisé l’accent mis sur l’insécurité élevée au rang d’enjeu dans la compétition entre forces politiques rivales. Est-ce à dire qu’il faille imputer la flambée de préoccupation sécuritaire à des initiatives du monde politique – la « conversion » du gouvernement de gauche à une doctrine « sécuritaire » depuis le colloque de Villepinte (24-25 novembre 1997) ou la place faite à ce thème dans les programmes de droite pendant les campagnes électorales de 2002 ? Ce serait leur accorder un bien grand crédit. On est donc plutôt conduit à soupçonner une relation inverse : parce qu’ils ont senti, plus ou moins confusément, l’extension des préoccupations sécuritaires, les différents camps politiques ont tenté, avec plus ou moins d’enthousiasme, ainsi qu’avec des styles divers et des succès variables, de s’aligner sur la nouvelle donne… ou d’en tirer profit. Mais, ce faisant, on a encore accru la part réservée par les médias aux messages sur la sécurité, nourrissant ainsi le cercle vicieux évoqué tout à l’heure.
Tous ces éléments de conjoncture ne suffisent pourtant pas. Il faut y ajouter une déconnexion, relative, des préoccupations sécuritaires par rapport aux attitudes xénophobes et rétentionnistes qui les connotaient traditionnellement. L’idée d’une « mauvaise gestion » de la sécurité a, semble-t-il, gagné des adeptes y compris parmi ceux qui répugnaient jusqu’ici à afficher des préoccupations sécuritaires ; pendant plusieurs années, ce mouvement est passé inaperçu : il était, en quelque sorte, compensé par l’érosion relative des bastions insécures traditionnels.
Soyons attentifs au calendrier : cette évolution commence avant la mobilisation médiatico-politique et les crispations corporatistes, ce qui renforce l’urgence d’une interprétation plus nuancée que la supputation d’un schéma étiologique simple.
Faut-il chercher une cause dans une (éventuelle) extension du périmètre de la population exposée au risque de victimation ? D’une part, une exploitation détaillée (et encore inédite) des enquêtes EPCV de l’INSEE ne plaide pas en faveur d’une très forte flambée de la délinquance dans les toutes dernières années du XXe siècle ; elle semble suggérer 1) une stagnation des atteintes patrimoniales, 2) une stagnation du périmètre (très restreint) de la population victime d’atteintes physiques caractérisées (prévalence) dissimulée derrière un accroissement du nombre d’incidents par victime (incidence), 3) une croissance des seules agressions de basse intensité (injures, menaces, coups n’entraînant pas de blessures…). D’autre part, et surtout, la préoccupation – à la différence de la peur du crime – apparaît peu sensible au risque personnel, mais plutôt à la délinquance comme problème de société, global, abstrait en quelque sorte de la situation personnelle du répondant. L’importante corrélation entre préoccupation sécuritaire et confiance faite aux médias va bien dans ce sens : l’insécurité dont s’inquiètent les « préoccupés », ils en entendent parler plutôt qu’ils ne la subissent directement.
On a plutôt l’impression que des fractions sociales qui s’attachaient traditionnellement à reprocher à la puissance publique son peu d’impact sur des problèmes sociaux comme le chômage, le sous-emploi ou la pauvreté, choisissent désormais de lui faire grief de son traitement de la sûreté des personnes et de leurs biens.
Faut-il y voir une réévaluation des priorités qu’elles assignent à l’État, de la conception même qu’elles s’en font ? Faut-il y lire un recul de la solidarité nationale, une montée de l’indifférence envers le malheur des autres ?
On ne doit peut-être pas se presser d’aller à des conclusions aussi radicales. N’oublions pas que la préoccupation sécuritaire – celle notamment qui s’attache à la sécurité comme à un problème autonome – prospère à un moment où les soucis pour l’emploi paraissent – un temps – se relâcher sous l’influence d’une conjoncture favorable et d’une politique publique très volontariste. Reste à se demander cependant si la remontée des soucis pour l’emploi laissera longtemps place pour des manifestations analogues… dès la fin 2002, la dernière enquête disponible suggère un reflux vers des positions traditionnelles. Que le chômage reprenne dans les problèmes sociaux le caractère obsédant qu’il y tint naguère et l’on risque d’assister à un reflux des adhésions sécuritaires, plus exactement à leur retour dans une situation de préoccupation largement partagée, chronique, mais de second ordre.
Toutefois, l’émergence d’une nouvelle figure de l’insécurité est contenue, pas annulée : les « néo-insécures » retrouvent fin 2002 leur niveau, déjà conséquent, de 1999.
L’exploitation des enquêtes EPCV de l’INSEE permet de découvrir que l’envol des déclarations d’agressions sans conséquences physiques caractérisées (injures, menaces) dans les enquêtes de victimation est surtout le fait de couches moyennes ou supérieures… un profil très semblable à celui des « néo-insécures ». Sont-ils plus exposés à l’agression ou manifestent-ils une plus grande susceptibilité qui leur fait relater lors de l’enquête des incidents qu’ils auraient précédemment négligés ? Nos données ne permettent pas de répondre définitivement à cette question. En tout cas, cette observation suggère une exaspération des relations sociales : on ne supporte plus des différences de style de vie perçues désormais comme agressives. On peut supposer que l’extension du périmètre des préoccupations sécuritaires dans des milieux qui y étaient jusqu’alors réticents s’accompagne d’une plus grande susceptibilité envers les façons de se conduire perçues comme agressives… même si l’on juge généralement inefficace [49] de faire appel aux autorités publiques pour contenir ces comportements. Mais là encore, il faut être attentif au sens de la relation : le décollage des préoccupations sécuritaires de type « néo-insécure » est antérieur à l’envol des déclarations d’agressions de basse intensité dans les enquêtes de victimation, autrement dit, ils ne se déclarent pas préoccupés parce qu’ils ont été agressés ; c’est, au contraire, leur sensibilité à la sécurité qui semble les rendre plus attentifs à des rugosités sociales qu’ils ne supportent plus.
Au total, nous pouvons conclure à une banalisation partielle de la préoccupation sécuritaire au-delà du profil très marqué (par la xénophobie et la punitivité) qui la caractérisait depuis un quart de siècle. En revanche, nous n’avons pas encore assez de recul pour dire si cette mutation s’avèrera durable. Peut-on tenter au moins d’en supputer les conséquences ?
Quelles conséquences ?
L’extrême engagement de l’État dans la sécurité constitue une particularité française qui nous éloigne peu à peu de nos voisins de l’Union. À cela deux raisons. D’abord, la sécurité des citoyens est de plus en plus considérée ailleurs comme relevant de politiques publiques locales : comme le montre Adam Crawford (2002, p. 31), la norme européenne tend à prendre, en la matière, la forme d’une local governance of crime. Ensuite cette tendance est encore renforcée vers l’évolution fédéraliste ou quasi-fédéraliste qui saisit beaucoup de nos voisins [50], mouvement qui favorise le transfert de compétence en notre matière vers des niveaux subnationaux.
Et cette particularité française est encore accentuée quand on observe que le débat sur la décentralisation – si actif dans d’autres champs comme l’action sociale ou l’éducation – s’arrête net aux frontières de la sécurité. Certes, le rapport Bonnemaison [51] et la création du Comité national de prévention de la délinquance (CNPD) avaient, un temps, fait entrer dans le jeu les gouvernements municipaux des grandes villes ; la dilution de la prévention dans la politique de la ville a freiné ou stoppé cette tendance. Nul, par ailleurs, n’envisage de revenir en matière de police au droit commun républicain antérieur à Vichy : aux grandes agglomérations, la sécurité des citoyens, à l’État, la grande police judiciaire, le renseignement et le maintien de l’ordre public. Et il faut dire que l’éparpillement – obstinément maintenu parce que les mandats locaux sont la base de l’implantation de la classe politique – des collectivités territoriales rend malaisé le développement d’une gouvernance locale de la sécurité.
Donc l’État est en première ligne. Mais il apparaît paradoxalement bien mal armé pour faire face à une crise de la sécurité.
C’est que les appareils pénaux s’adaptent mal à la délinquance en miettes qui menace la sécurité des citoyens : les atteintes à la propriété sont rarement traitées parce que les plaintes – qui sont fréquentes – sont très peu souvent élucidées par la police [52] ; quant aux violences, elles pâtissent d’un faible taux de renvoi dû à la rareté des agressions caractérisées [53]. Du coup, l’activité pénale donne plutôt la priorité à des délinquances moins malaisées car à la fois répandues et facilement détectables : la drogue, l’immigration irrégulière, le code de la route. Pour gênantes que puissent apparaître certaines de ces délinquances [54], elles contribuent moins directement que l’agression ou le vol à l’insécurité des citoyens. On pratique ainsi une politique d’ordre plutôt que de sécurité.
Or l’État ne dispose pas actuellement de beaucoup d’autres moyens d’intervention que le pénal. Sa politique de la ville a produit des effets mitigés : certes, elle manifeste le refus méritoire de consentir à la relégation urbaine, mais l’INSEE [55] a calculé qu’entre les recensements de 1990 et de 1999, seules 150 des 717 zones urbaines sensibles avaient vu s’améliorer leur situation relative. En fait, la politique de la ville – une citadelle du ministère de l’Équipement – remporte ses plus beaux succès dans le domaine de la réhabilitation du bâti et accessoirement du développement de l’équipement de proximité. L’accompagnement de la socialisation de la fraction de la jeunesse qui s’insère mal dans le cursus scolaire de qualification est plutôt en déshérence. Ce n’est pas que l’on manque d’expériences locales prometteuses mais l’État central a mal su assumer sa tâche d’aide à la décision et d’évaluation [56]. Sa culture administrative l’a rendu peu apte à détecter et à diffuser les « bonnes pratiques ». Si l’on enregistre le vigoureux développement de bulles de sécurité destinées à protéger des espaces privés soumis à une forte fréquentation – galeries commerciales, hypermarchés, grands stades, lieux de festivals de musique, etc. – reste que ces stratégies sont uniquement défensives et étroitement localisées.
En s’affirmant comme seul en charge de la sécurité et en ne mobilisant qu’une gamme limitée d’outils d’intervention, l’État s’expose beaucoup. Peut-il au moins espérer désarmer les préoccupés en affichant son souci du maintien de l’ordre ? Les insécures traditionnels doivent prendre plaisir tant au souci ostensible de l’ordre qu’aux raidissements punitifs ou aux durcissements envers les étrangers. Encore faut-il qu’ils ne deviennent pas boulimiques : que l’État aime l’ordre leur est certainement agréable, mais s’estimeront-ils pour autant suffisamment protégés contre un risque de changement social qui les crispe ? Quant aux néo-insécures, ils semblent surtout plus sensibles à la tranquillité des citoyens qu’avides de sévérité ou de restrictions nouvelles de l’immigration. Estimeront-ils alors que le compte y est ? La relative transformation de la carte des préoccupations sécuritaires suscite plus d’interrogations que de certitudes.
 
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NOTES
 
[(1)]Sondage effectué chaque fin de mois sur un échantillon national par quotas (sexe, âge, PCS du chef de famille) stratifié par région et catégorie d’agglomération, d’environ 1 000 personnes de 18 ans et plus, interrogées en face à face à leur domicile.
[(2)]« Parmi les choses suivantes, quelle est celle dont le gouvernement doit s’occuper en priorité à l’heure actuelle : lutter contre la hausse des prix, lutter contre le chômage, lutter contre la violence et la criminalité, maintenir le pouvoir d’achat, maintenir la paix sociale, sans opinion ? »
[(3)]Les enquêtes EPCV de l’INSEE sont des enquêtes permanentes sur les conditions de vie des ménages. La première, réalisée en janvier 1996, interrogeait une personne d’au m oins 18 ans par ménage ( soit 5 786 individus). Les enquêtes suivantes interrogeaient jusqu’à trois personnes de 15 ans et plus par ménage : l’ensemble des personnes des ménages de trois personnes et moins, et par tirage d’individus Kish dans les autres (janvier 1997 : 11 499 individus ; janvier 1998 : 11 236 ; janvier 1999 : 10 520 ; janvier 2000 : 10 943 ; janvier 2001 : 10 423 ; janvier 2002 : 10 824). Ces enquêtes passées en face à face par les enquêteurs de l’INSEE interrogent sur certaines victimations, sur la peur au domicile et la peur de sortir seul le soir.
[(4)]Son ordre de grandeur est d’ailleurs comparable à celui des réponses aux questions de peur personnelle. Pour que cette enquête dispose d’un véritable indicateur de préoccupation pour la sécurité comme problème de société, il faudrait qu’elle intègre une interrogation non localisée, de type priorité pour le gouvernement ou problème de société le plus préoccupant.
[(5)]Chaque année, un millier d’interrogés de plus de 17 ans, avec trois quotas et une passation en face à face d’abord par CSA, dernièrement par Louis-Harris. Le protocole de passation demande cette fois de choisir parmi des craintes pour la société française. La comparaison des enquêtes les plus récentes avec les années précédentes pose problème, car les résultats sont donnés sur quatre choix de 1995 à 1998 et sur trois choix en 1999 et 2000 ; par ailleurs la liste des choix possibles n’est pas stable. Cependant, même en cumulant quatre choix de 1995 à 1998, on enregistre un taux autour de 32 % pour l’insécurité.
[(6)]Sa formulation est aussi beaucoup moins agressive que celle du sondage Figaro-Sofres qui parle de lutter contre la violence et la criminalité et même que celle de l’enquête Agoramétrie qui propose au jugement de l’enquêté la formule : on ne se sent plus en sécurité.
[(7)]Comme nous allons travailler sur les données de ces enquêtes, on en présentera les spécifications plus bas.
[(8)]Voir Pottier, Robert et Zauber man (2002). Cette enquête sur la victimation et l’insécurité en Île-de-France en 1998,1999 et 2000 a été réalisée au début 2001 par le CESDIP pour le compte de l’Institut d’aménagement et d&r