2004
Revue française de sociologie
Les préoccupations sécuritaires : une mutation ?
Philippe ROBERT
GERN-CESDIP – CNRS Immeuble Edison 43, boulevard Vauban – 78280 Guyancourt
Marie-Lys POTTIER
CESDIP – CNRS Immeuble Edison 43, boulevard Vauban – 78280 Guyancourt
Les auteurs se proposent de démontrer que la flambée des préoccupations sécuritaires
lors des échéances électorales françaises de 2002 ne s’explique pas seulement par des facteurs circonstanciels, mais qu’elle manifeste aussi une mutation de ces préoccupations. Dans
une première partie, ils explicitent la portée et les limites d’une analyse purement circonstancielle puis ils adossent leur démonstration à un état des connaissances articulé autour de
la distinction entre peur et préoccupation. Une deuxième partie entreprend de mettre en
lumière, à partir d’une collection de données fournies par des enquêtes reproduites à peu
près régulièrement chaque année de 1977 à 2002, les recompositions des préoccupations
sécuritaires depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, notamment l’émergence d’une
forme de préoccupation sécuritaire autonome qui mord sur des groupes sociaux jusqu’alors
réticents à adhérer à des attitudes sécuritaires. Enfin, la dernière partie est consacrée à la
discussion de la portée des résultats obtenus : comment les interpréter, quelles conséquences
supputer notamment dans l’impact des politiques publiques de sécurité ?
The article seeks to demonstrate that the sudden rise in preoccupations with security and law
and order at the time of the 2002 elections in France cannot be explained solely by circumstantial
factors but reflects instead a profound transformation in these concerns. After the relevance and
limitations of an analysis in purely circumstantial terms is shown, the main demonstration is
constructed around the distinction that has been developed between fear and preoccupation. Data
from a survey conducted with near-annual regularity from 1977 to 2002 are then used to demonstrate how security preoccupations have become repatterned since the mid-nineties in such a way
that an autonomous version of this type of concern is now to be found in social groups previously
reluctant to adopt an attitude of concern about security. The last part of the article discusses the
import of the results obtained : How should they be interpreted, and how can they be expected to
affect security policy ?
Die Verfasser möchten aufzeigen, daß die aufflammende Sicherheitsbesorgnis anläßlich der
französischen Wahlen im Jahre 2002, nicht nur durch äußere Umstände erklärbar ist, sondern daß
es ebenfalls eine Wandlung dieser Besorgnis bedeutet. In einem ersten Teil werden die Tragweite
und die Grenzen einer reinen Umstandsanalyse erklärt. Anschließend stützt sich die Darlegung
auf einen Wissensstand, der einen Unterschied macht zwischen Angst und Sorge. In einem
zweiten Teil und ausgehend von einer Sammlung von Daten aus regelmäßig durchgeführten
Umfragen zwischen 1977 und 2002, wurde die Neubildung der Sicherheitsbesorgnis seit Mitte
der neunziger Jahre unterstrichen, wobei besonders eine autonome Sicherheitsbesorgnis hervortritt, die soziale Gruppen betrifft, die bisher weniger um Sicherheit besorgt waren. Der letzte Teil
enthält schließlich eine Diskussion zur Tragweite der erreichten Ergebnisse : wie sollen sie interpretiert werden, welche Folgen könnte man daraus ableiten, besonders zum Einfluß auf die
öffentliche Sicherheitspolitik ?
Los autores se proponen demostrar que el incremento de las preocupaciones por la inseguridad al momento mismo del período electoral francés en 2002 se explica no solamente por los
factores circunstanciales, si no que se manifiesta también por una mutación de esas preocupaciones. En su primera parte, explicitan el alcance y los límites de un análisis puramente circunstancial apoyando después su demostración a un estado de conocimientos que gira en torno a la
distinción entre miedo y preocupación. En segunda parte, partiendo de un conjunto de datos obtenidos en encuestas regulares efectuadas casi cada año de 1977 a 2002, trata de aclarar las transformaciones de las preocupaciones por la inseguridad desde mediados de los años noventa,
especialmente la aparición de una forma de preocupación por la inseguridad autónoma que
penetra en los grupos sociales hasta entonces reticentes a adherirse a las actitudes de seguridad.
Finalmente, la última parte esta consagrada a la discusión del alcance de los resultados obtenidos : cómo interpretarlos, especialmente cuáles consecuencias calcular en el impacto de las
políticas públicas de seguridad ?
Les échéances électorales françaises de 2002 ont été marquées par de très
fortes controverses sur l’insécurité et sur les politiques publiques de sécurité.
Par ailleurs, plusieurs sondages s’accordent pour suggérer une flambée des
préoccupations sécuritaires, suivie d’une rapide décrue. On est donc tenté par
une analyse essentiellement conjoncturelle.
Nous voudrions saisir cette occasion pour chercher à démontrer que
– par-delà les considérations liées aux circonstances du moment – nous assistons, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, à une mutation en profondeur des préoccupations sécuritaires. Autrement dit, l’explosion d’insécurité
de 2002 ne serait pas seulement anecdotique ; elle aurait un socle plus substantiel.
Avant de tester la consistance de cette hypothèse et d’en discuter les conséquences possibles, encore faut-il préciser quelques éléments de situation du
problème.
Deux questions doivent être abordées pour situer notre entreprise. D’abord,
montrer que s’en tenir à une analyse purement circonstancielle ne s’avère pas
suffisant ; ensuite rechercher dans la littérature sociologique ce qui pourrait
nous aider à aller plus loin.
Portées et limites d’une analyse circonstancielle
Un baromètre
Figaro-Sofres
[1], qui avait existé entre 1974 et 1987, a été
recréé en 1998 ; il invite l’enquêté à choisir le problème qu’il souhaiterait voir
traité en priorité par le gouvernement
[2]. En 1998,
lutter contre la violence et
la criminalité se situe encore à son niveau moyen de la période antérieure –
autour de 15 % – mais va changer d’ordre de grandeur à partir de 1999 pour
atteindre 60 % en avril 2002. La décrue suivra rapidement et s’il n’a pas
encore retrouvé son lit habituel, du moins est-il proche d’y revenir.
Les indications de ce qui n’est qu’un simple sondage méritent-elles de
retenir l’attention ? À tout le moins faut-il noter qu’à plusieurs moments on
relève des convergences assez remarquables entre les scores du sondage
Figaro-Sofres et ceux d’enquêtes menées selon des protocoles pourtant assez
divers.
Certes, le module victimation/insécurité de l’enquête annuelle de l’INSEE
sur les conditions de vie des ménages
[3] suggère, quant à lui, un ordre de
grandeur bien plus modeste, à peine au-dessus de 10 %, mais la formulation
de la question ne permet pas de la comparer aux autres : elle interroge sur la
principale préoccupation
dans le quartier, localisation qui l’écarte du
problème social et l’entraîne à doublonner plus ou moins les questions de peur
personnelle
[4].
Le sondage annuel commandité par la Commission nationale consultative
des droits de l’homme (CNCDH)
[5] assigne plutôt une certaine stabilité à la
préoccupation pour l’insécurité (entre 28 % et 34 %). Mais son protocole est
assez différent : il s’agit de choisir trois
principales craintes pour la société
française
[6]. Néanmoins, la campagne réalisée en 2000 attribue à l’insécurité
un ordre de grandeur à peine un peu en retrait – 28 % au lieu de 32 % – par
rapport au résultat du baromètre
Figaro-Sofres.
L’enquête réalisée en décembre 2002 par Agoramétrie
[7] situe ceux qui se
disent
entièrement d’accord avec la proposition :
on ne se sent plus en sécurité dans le même ordre de grandeur (37 % au lieu de 39 %) que celui observé
dans le baromètre
Figaro-Sofres. Surtout, avec une question semblable,
l’enquête sur la victimation et l’insécurité en Île-de-France
[8] indique un
niveau de préoccupation analogue en janvier 2001
[9]. Les scores du sondage
Figaro-Sofres ne paraissent donc pas aberrants, même s’il faut tenir compte
de la spécificité de cet instrument.
Comment expliquer qu’il manifeste une variation aussi brutale ?
La forme de sa question et celle de sa réponse rendent cet instrument très
sensible à l’actualité : Hugues Lagrange (1984) a pu démontrer naguère qu’il
est sujet à des accès de fièvre. D’ailleurs, le pourcentage de ceux qui se préoccupaient avant tout de l’insécurité avait atteint 36 % en 1986 après des attentats terroristes à Paris, avant de revenir à son ordre de grandeur de l’époque,
autour de 15 %. Si l’enflure des préoccupations sécuritaires est attestée par
ailleurs, le baromètre Figaro-Sofres peut en dramatiser l’ampleur.
FIGURE I.
Baromètre Figaro-Sofres
Sofres.
L’attaque contre les Twin Towers new-yorkaises le 11 septembre 2001 et
surtout ses suites ont pu encourager un nombre inhabituel d’enquêtés à mettre
en avant la violence. Le contexte politique joue plus sûrement encore.
Affirmer des préoccupations sécuritaires et se situer à droite sont, on l’a
souvent vérifié, fortement liés ; quand la droite est au pouvoir, ces insécures
rangent la délinquance au rang des problèmes de société, mais quand c’est la
gauche qui est aux affaires, ils ont tendance à en faire un problème politique.
Insister pour qu’un gouvernement s’attache avant tout à la lutte contre la
violence, c’est insinuer qu’il ne le fait pas ou pas assez. Clamer son insécurité
constitue alors une autre manière de dire son espoir d’un changement politique, surtout à l’approche d’échéances électorales importantes. C’est
d’ailleurs sur cette considération que s’est nouée la controverse sur la manière
dont la préoccupation sécuritaire a pu être attisée par certains moyens
d’expression de masse et certaines organisations professionnelles policières.
Mais des raisons plus fondamentales sont probablement à l’Å“uvre : le
ciseau de la Figure I montre que la préoccupation sécuritaire se dilate au
moment où recule celle à l’égard du chômage. En sens inverse, la remontée de
la préoccupation pour l’emploi s’accompagnera d’un reflux de celle pour
l’insécurité. Tant que le souci de l’emploi règne en maître, il faut être exas-péré par l’insécurité pour oser placer la sécurité au premier rang des
problèmes de gouvernement. À un moment où le chômage inquiète moins, il
devient moins difficile d’avouer au sondeur son insécurité.
Pour bien saisir de quoi il s’agit, il faut s’avancer au-delà des considérations dues aux seules circonstances. Les quelque 15 % qui, dans le sondage
Figaro-Sofres, faisaient naguère passer la sécurité avant tout n’étaient pas
seuls à y être sensibles. En adoptant une formulation moins tranchée,
l’enquête Agoramétrie avait permis de découvrir qu’un tiers des enquêtés
s’affirmaient tout à fait d’accord avec la formule on ne se sent plus en sécurité, tandis qu’un autre tiers y adhéraient moins énergiquement. Il existait
donc une sorte d’armée de réserve de l’insécurité. Pendant un certain temps,
l’indicateur Figaro-Sofres a changé de sens : il n’a plus sélectionné les seuls
extrémistes de la sécurité, mais capturé tous ceux qui étaient assez insécures.
Pour le dire autrement, les préoccupations sécuritaires ne constituent pas un
monolithe ; on y est plus ou moins sensible. Certains en sont presque obsédés,
d’autres les ressentent fortement, d’autres enfin ne leur accordent qu’une
place plus limitée. Selon la question que l’on pose et la conjoncture, la plage
qui se découvre paraît plus ou moins vaste.
À partir de ce moment, il faut aborder le problème autrement et se
demander si les préoccupations sécuritaires n’ont pas subi des mutations qui
vont au-delà des circonstances électorales récentes.
Mais ceci suppose de se référer à tout un pan de la littérature sociologique
sur ce que l’on appelle en français
sentiment d’insécurité, mais en anglais
plutôt
fear of crime
[10].
L’insécurité entre peur et préoccupation
Étudier l’insécurité ressentie apparaît comme un sous-produit inattendu des
efforts d’une commission américaine pour améliorer la mesure de la délinquance.
Longtemps, on n’a pas disposé de grande base de données sur la délinquance autre que les comptages institutionnels, pour l’essentiel des statistiques de produit rendant compte de l’activité des institutions répressives. On
dénombrait les faits qu’elles enregistraient et les personnes qu’elles mettaient
en cause ou prenaient en charge. On s’interrogeait bien, de temps en temps,
sur la pertinence de ce monopole accordé à des données administratives, mais
mollement : ou bien l’on se rassurait en postulant leur représentativité
[11],
ou bien encore l’on se bornait à des précautions homéopathiques, par exemple
privilégier celles situées le plus en amont possible du processus institutionnel
ou encore les pondérer selon leur gravité
[12]. Implicitement, cette posture
supposait une raisonnable adéquation entre les prises en charge et les
problèmes sociaux qu’elles étaient censées traiter.
Au cours de la deuxième moitié du siècle écoulé, lorsque cette confiance a
été fondamentalement ébranlée, lorsque le sentiment s’est répandu que les
politiques publiques avaient perdu pied et qu’elles ne parvenaient pas à
reprendre la main
[13], on s’est mis à souhaiter les soumettre à des évaluations qui dépassent le simple audit interne. Alors s’est posée la question de la
production de données susceptibles de mesurer les problèmes sociaux indépendamment des activités institutionnelles. Encore fallait-il monter des dispositifs d’enquête capables de générer des données dont l’ampleur et la
régularité puissent concurrencer les grands comptages administratifs. C’est,
bien entendu, dans des pays affrontés avant nous à l’explosion de la délinquance liée à la consommation de masse que cette innovation a vu le jour. Les
Victimization studies, inventées au milieu des années soixante, par Ph. Ennis
et Al. Reiss Jr pour la Commission Katzenbach
[14] ont progressivement fait
figure de voie royale
[15], au moins pour l’estimation de la délinquance à
victime directe, du vol à l’agression : en plaçant le compteur chez la victime,
elles mesurent le risque qui pèse sur la sécurité bien plus adéquatement que
des comptages de délits ou de délinquants ; elles déterminent le périmètre des
populations qui y sont soumises et l’intensité de leur exposition ; elles
parviennent aussi à distinguer, au-delà des simples catégories juridiques, des
types de réaction à la victimation et donc d’attentes. Dans l’étude du crime,
aucun protocole de recherche n’a jamais connu pareille fortune, jamais bénéficié d’une telle concentration de crédits, de compétences et d’ingéniosité
méthodologique.
En interrogeant les enquêtés sur leur « ressenti », on a découvert, un peu
par hasard, qu’insécurité et victimation se superposent mal, qu’elles entretiennent une relation complexe ; disons, pour faire image, que le ressenti n’est pas
un simple décalque du risque encouru. Le sentiment d’insécurité est donc
devenu un objet d’étude relativement autonome à côté de la victimation.
La recherche s’est surtout attachée à rendre compte de la dissonance, ou du
moins de la difficulté à superposer simplement les faces « objective » et
« subjective » de l’insécurité
[16].
La première piste a consisté à souligner – en accord avec le schéma de
Balkin (1979) empiriquement testé d’abord par Stafford et Galle (1984) –
l’effet de l’exposition au risque : le retraité ou la femme au foyer qui exprime
une très forte appréhension est moins illogique qu’il y paraît puisque son
risque de victimation doit être rapporté à une exposition beaucoup moins
intense que celle, disons, du jeune homme qui sort chaque soir.
Ceci dit, l’effet Balkin ne peut jouer que pour la délinquance de rue, pas
pour les infractions à domicile, le cambriolage ou la violence entre proches,
dont on sait pourtant le fréquent retentissement. Mais d’autres considérations
agissent dans le même sens que lui. Ainsi en est-il de la différence de vulnérabilité
[17] : la perspective d’être bousculé est bien plus grave pour un vieillard
que pour un garçon de vingt ans ; quand celui-ci risque une fracture vite
recollée, le premier est menacé d’une invalidité permanente. Ainsi encore de
ce que Ferraro (1995) appelle le
shadow effect de la peur du viol sur la peur
du crime chez les femmes : derrière toute situation menaçante se profile le
risque d’agression sexuelle.
Tous les efforts de cette sorte n’ont pourtant pas entièrement évacué le
malaise né de l’instabilité des observations : selon les cas, l’insécurité paraît
soit très dépendante, soit relativement distante de la délinquance. D’abord, les
résultats peuvent varier selon que l’on s’attache à l’influence de l’exposition
au risque
[18] ou à la place de l’expérience préalable de victimation. Ainsi,
Carl Keane (1992) distingue le sentiment de vulnérabilité de la victimation
anticipatoire laquelle serait liée à une plus grande exposition au risque ;
Kenneth Ferraro (1995) conclut que la perception du risque est fondée sur le
risque effectif et contribue à construire la peur ; pour Pamela Rountree et
Kenneth Land (1996), la victimation antérieure constituerait la principale
composante de la perception du risque. Mais, en outre, ces résultats peuvent
être affectés selon la formulation que l’on adopte pour l’insécurité.
La permanence de ces difficultés pour clarifier le rapport entre délinquance
et insécurité a conduit les spécialistes à accorder une place croissante à une
distinction déjà pressentie en 1971 par Furstenberg
[19] : craindre la délinquance pour soi ou pour les siens est une chose ; la considérer comme un
problème social sérieux, voire essentiel, en est une autre. Certes les déterminants de la peur et ceux de la préoccupation peuvent se retrouver dans les
mêmes segments de population. Pour autant, suffisamment de cas font sécession – des préoccupés impavides ou des apeurés qui ne classent pas pour
autant le crime parmi les grands problèmes de société
[20] – pour que l’on
tienne compte de la force analytique de cette distinction.
Même si elles peuvent se conjoindre chez certains, peur et préoccupation
ne fonctionnent pas selon le même mécanisme.
L’appréhension pour soi ou pour les siens apparaît comme une sorte d’anticipation du risque, d’où sa liaison avec les indicateurs locaux de délinquance
enregistrée
[21] ou avec les scores de victimation
[22], plus particulièrement
d’agression. Mais la perception du péril varie selon la plus ou moins grande
vulnérabilité que l’on ressent : la perspective d’une agression effraie davantage
à un âge où l’on devient plus fragile ; elle panique plus celle qui y lit, au-delà
du seul affrontement physique, la possibilité d’un viol ; la victimation fait enfin
davantage peur quand elle paraît liée aux conditions de vie d’un quartier que
l’on ne peut quitter faute de ressources suffisantes
[23]. La peur du crime apparaît aussi fragmentée : dans une même population, au cours d’une même
enquête, on peut recueillir des scores et observer des profils très différents selon
que l’on interroge sur la peur le soir dans la rue, chez soi, dans les différentes
sortes de transports publics, ou encore pour ses enfants
[24].
En revanche, la préoccupation [concern] apparaît moins concrète, moins
liée à la situation personnelle. Elle vise l’insécurité comme problème social et
non comme risque personnel et paraît donc relativement imperméable au
risque personnel encouru ou à l’expérience de victimation. Voilà pourquoi
– selon la facette de l’insécurité que l’on regarde – elle paraît tantôt directement liée au risque concret, tantôt beaucoup plus distante. Si cette distinction
entre peur et préoccupation a mis du temps à s’imposer, elle constitue maintenant un acquis de la littérature spécialisée et les auteurs prennent bien soin de
préciser à laquelle de ces facettes ils s’attachent.
L’insécurité dont on parle, celle que mesurent les sondages d’opinion, est
plus souvent la préoccupation que la peur, tout simplement parce que cette
dernière, attachée aux circonstances concrètes de chaque situation, est plus
diverse, plus morcelée, plus difficile à saisir aussi et à résumer en un seul
indicateur national.
C’est sur cette seule facette du sentiment d’insécurité – la préoccupation –
que nous allons porter l’attention. Nous voulons, en effet, tester une nouvelle
hypothèse concernant sa configuration. Une publication antérieure
[25] avait
conduit à conclure que la préoccupation sécuritaire allait généralement de
concert avec la punitivité et la xénophobie ; ces trois dimensions constituaient
une sorte de solide syndrome d’attitude. Tout se passe dans le débat public et
dans le choix des politiques publiques comme s’il allait toujours de soi ; il
n’est que de voir la place qu’y tiennent les dispositions concernant les migrations et celles sur le raidissement des dispositions punitives. Or nous pensons
que l’on assiste depuis un certain nombre d’années à une certaine autonomisation de l’insécurité. Nous voulons maintenant en tester l’hypothèse avant de
supputer ses éventuelles conséquences.
L’autonomisation de la préoccupation sécuritaire ?
Avant d’entamer la démonstration, il est naturellement nécessaire de
préciser les données que nous allons utiliser.
Données et statut des données
Parmi toutes les enquêtes précédemment évoquées, ce sont celles d’Agoramétrie qui vont être essentiellement mobilisées dans les analyses suivantes.
Les autres n’ont pas la même profondeur de champ temporel ou la même
continuité sérielle, ou bien elles ne possèdent pas les données nécessaires à
notre propos. Nous disposons là, au contraire, d’une collection d’enquêtes
réalisées à peu près chaque année depuis 1977
[26] par l’association Agoramétrie
[27]. Il s’agit de l’administration à un échantillon national
[28] de
18 ans et plus d’un questionnaire composé d’opinions du genre :
la libéralisation de l’avortement est une bonne chose ; les enquêtés étaient invités à indiquer s’ils étaient
pas du tout, pas tellement, peut-être, bien, entièrement…
d’accord avec chaque proposition. Certaines interrogations varient d’une
année à l’autre selon les préoccupations de l’heure et celles de commanditaires ; d’autres figurent chaque année, notamment une ainsi libellée :
on ne se
sent plus en sécurité. On y trouve encore une interrogation sur l’attachement à
la peine de mort – sorte d’indicateur de punitivité – et une autre sur l’excès
d’étrangers en France – un indicateur de xénophobie. En outre, cette dernière
source présente aussi l’avantage de révéler qu’il existe, à côté de ces insécures
affirmés, une autre strate – aussi importante – d’insécures moins déterminés,
sorte d’armée de réserve de la préoccupation sécuritaire.
Dans la recherche précédente, nous avions travaillé principalement sur
deux décennies à partir de 1977. La présente étude introduit sept nouvelles
enquêtes
[29] réalisées à la fin de 1996,1997,1998,1999,2000,2001 et
2002. On retrouve, pour chacune de ces campagnes, la question sur l’insécurité dans sa formulation accoutumée, également celles concernant le souhait
de rétablissement de la peine de mort et la dénonciation d’un excès d’étrangers en France. Les interrogations sur la confiance dans le gouvernement et
dans la justice ont aussi été conservées. En revanche, les items sur la peur du
crime qui avaient été introduits certaines années dans des formulations variables n’ont malencontreusement pas été maintenus ; on trouve à la place une
question :
Êtes-vous véritablement préoccupé par les risques suivants : délinquance, sida, accident, pollution, vache folle, organismes génétiquement
modifiés (OGM), radon,
risques alimentaires, attentats
[30].
TABLEAU I.
Évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité,
confiance envers le gouvernement (1977-2002)
TABLEAU I. – Évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité,
confiance envers le gouvernement (1977-2002)
Opinions On ne se sent On ne se sent Il y a trop de Il faut rétablir Le
plus en plus en travailleurs la peine de gouvernement
sécurité sécurité immigrés * mort * est inefficace *
Années + & ++ * ++ **
1977 65 37 54 67 52
1978 71 43 57 61 55
1979
1980
1981 65 38 57 61 60
1982 63 38 60 51 48
1983 64 40 60 48 58
1984 68 43 60 53 63
1985 68 45 57 56 64
1986 58 38 48 42 50
1987 60 33 51 51 59
1988 52 26 49 49 50
1989 54 29 50 50 45
1990
1991 62 32 57 49 70
1992 60 37 54 48 76
1993 61 30 47 67
1994 59 35 55 48 75
1995 60 36 53 70
1996 63 39 50 45 74
1997 60 33 45 42 62
1998 58 33 45 38 61
1999 57 31 38 35 55
2000 61 32 36 31 61
2001 73 47 42 35 66
2002 61 37 43 33 54
Source : Agoramétrie.
Champ : France métropolitaine (échantillon stratifié par quotas), 18 ans et plus.
Note : * Pourcentage d'entièrement et de bien d'accord ; ** Pourcentage d'entièrement d'accord.
Agoramétrie.
Déterminer le statut exact de la proposition
on ne se sent plus en sécurité
avait constitué la première étape de la précédente recherche.
Prima facie, on
peut y adhérer pour de multiples raisons, le chômage, la « mondialisation »,
les menaces qui pèsent sur l’avenir de la protection sociale ou encore la délinquance. Diverses corrélations avaient permis de conclure que cette dernière
avait été entendue comme concernant bien ce dernier problème. Il est cependant prudent de refaire l’exercice sur les enquêtes récentes. Parmi tous les
risques pouvant faire l’objet de préoccupation, c’est toujours la délinquance
qui présente les meilleures corrélations avec l’insécurité entre 1996 et 2002.
Cependant, cette corrélation s’affaiblit pour les dernières années où la liste
proposée a été enrichie d’une modalité concernant les risques alimentaires,
puis d’une autre sur les attentats. On pourrait donc estimer que la signification
accordée à l’insécurité se brouille un peu en fin de période, qu’elle concerne
moins exclusivement le seul risque délinquant
[31]. Toutefois, dans une
analyse factorielle que l’on présentera plus bas, ce risque est le seul à
présenter une bonne corrélation avec le facteur auquel l’insécurité contribue
le plus
[32]. Par ailleurs, les meilleures corrélations concernent toujours des
thèmes touchant à la criminalité – nostalgie de la peine de mort, châtiment des
délinquants, contrôle d’identité – outre l’immigration et l’inefficacité gouvernementale. On peut donc estimer que l’adhésion à l’insécurité reste principalement informée par les problèmes de délinquance.
Que veut-on signifier quand on affirme que l’on ne se sent plus en sécurité ? Peur ou préoccupation, la formulation ne donne pas d’indication immédiate dans la mesure où elle n’épouse aucun des libellés canoniques validés
par la littérature spécialisée. Si le verbe employé – se sentir – peut faire
songer à la peur personnelle, la tournure impersonnelle de la proposition et le
recours au terme insécurité plaident plutôt pour une appréciation générale qui
incline vers la préoccupation. Surtout, le croisement avec une question sur la
peur, les années où l’on en disposait, avait permis de montrer qu’un tiers des
répondants prenaient des positions différentes dans un cas et dans l’autre.
Nous en avions conclu que la proposition sur l’insécurité constituait plutôt un
indicateur de préoccupation. Même si l’on ne peut répéter le test en raison de
la disparition de l’interrogation sur la peur, la conclusion reste valable dans la
mesure où la formulation n’a pas été modifiée.
Après le sommet atteint en 1978, la tendance de cet indicateur de l’insécurité (en cumulant les opportunités
bien d’accord et
entièrement d’accord)
[33]
avait été à la baisse jusqu’en 1988, malgré un sursaut non négligeable en
1983,1984 et 1985 ; ensuite, elle avait été orientée plutôt à la hausse avec un
plateau de 1991 à 1995 suivi d’un sursaut en 1996. Elle s’inverse clairement
en 1997,1998 et 1999. Certes, ni la modalité la plus affirmée, ni la somme
des deux ne retrouvaient les
minima historiques de 1988 ; toutefois, la rupture
semblait claire avec la tendance globale de la première partie des années
quatre-vingt-dix. Les enquêtes de décembre 2000 et 2001 propulsent toutefois
l’indicateur à des niveaux jamais atteints ; néanmoins ce soubresaut sera de
courte durée : l’exercice réalisé à la fin 2002 révèle un repli vers des scores
plus habituels.
On pourrait décider qu’il vaut mieux travailler seulement sur la modalité
entièrement d’accord d’Agoramétrie puisqu’elle converge avec les ordres de
grandeur indiqués par d’autres sources. Considérer aussi ceux qui se déclarent
seulement bien d’accord présente cependant l’énorme avantage de rappeler
que la préoccupation sécuritaire ne constitue pas une catégorie discrète en oui
ou non mais que l’on y rencontre des zones d’adhésion plus ou moins accentuées.
L’attention est attirée par la divergence depuis le milieu des années
quatre-vingt-dix des évolutions de l’adhésion à l’insécurité, de la nostalgie de
la peine de mort et de la xénophobie (trop de travailleurs immigrés en
France). Les scores des trois questions ont été orientés globalement à la
baisse, mais la tendance est beaucoup plus affirmée pour les indicateurs de
xénophobie et de punitivité que pour celui d’insécurité. En outre, la
tendance baissière est plus ancienne pour les deux premiers que pour le dernier.
FIGURE II.
Courbes d’évolution des opinions insécurité, xénophobie, punitivité
(1977-2002)
Agoramétrie.
Elle est aussi plus assurée : en 2000, l’insécurité a regagné à peu près tout ce
qu’elle avait perdu entre 1996 et 1999, tandis que l’indicateur de xénophobie
marquait seulement une atténuation dans son déclin alors que les nostalgiques
de la peine de mort accéléraient leur chute. C’est en 2001 seulement que la
réorientation à la hausse atteint aussi ces deux indicateurs, mais de manière
bien moins marquée que pour la préoccupation sécuritaire… et aussi peu
durable : les scores enregistrés en 2002 sont parmi les plus faibles jamais atteints.
On s’est alors demandé si le syndrome d’attitudes constitué par ces trois
dimensions n’avait pas perdu la position hégémonique qu’il occupait naguère.
C’est ce problème que nous souhaitons creuser.
Insécurité, xénophobie, punitivité
De prime abord, pourtant, peu d’éléments militent en faveur d’une telle
hypothèse.
L’adhésion à l’insécurité
[34] présente toujours entre 1996 et 2002 des
caractéristiques déjà repérées antérieurement
[35] : les odds ratio d’une
régression logistique
[36] montrent quatre variables qui multiplient
[37] par
1,5 environ les chances d’adhésion : le sexe (féminin), l’âge (65 ans et plus),
l’autopositionnement politique à droite, enfin – moins constamment – une
affiliation peu intense à la religion majoritaire (catholiques occasionnels ou
non pratiquants). En revanche, se situer à gauche, surtout avoir atteint ou
dépassé le niveau du baccalauréat vaccinent fortement – les chances d’adhésion à l’insécurité peuvent être jusqu’à quatre ou cinq fois moins fortes pour
les diplômés de l’enseignement supérieur – contre toute sympathie pour
l’insécurité (voir Tableau II).
Par ailleurs, au cours du même lustre, les caractéristiques qui renforcent ou
affaiblissent les chances d’adhésion à la dénonciation d’un excès de travailleurs immigrés ou à la nostalgie de la peine capitale ne diffèrent pas massivement de celles rencontrées pour l’insécurité, même si le sexe joue moins dans
ces cas-là que dans celui-ci et qu’à l’inverse vivre dans l’agglomération parisienne continue à préserver en tout cas de la xénophobie.
TABLEAU II.
Insécurité (1982-2002) : analyses de régressions logistiques (odd ratios)
Dans une analyse de correspondances où les variables d’opinion sont actives
et les critères en supplément ainsi que les risques que l’on appréhende, on
retrouve toujours solidement unies sur le premier facteur
[38] l’insécurité, la
xénophobie et la punitivité. Sans surprise, on aperçoit bien corrélés les critères
habituels : avant tout, le bagage éducatif, parfois les plus de 65 ans, mais aussi
plus épisodiquement l’agglomération parisienne, la position religieuse, quelques groupes socioprofessionnels (enseignants et étudiants, retraités, quelque-fois cadres supérieurs) fortement redondants de l’âge et du capital éducatif, et
puis, nettement, la position politique. De tous les risques (délinquance, pollution, accidents) placés en variables supplémentaires, la délinquance apparaît la
plus corrélée à ce premier facteur et elle ne l’est à aucun autre.
Le trio – préoccupation sécuritaire, xénophobie, punitivité – donne parfois
quelques signes de faiblesse : en 1996 et 1997, l’axe est solidement défini par
la tension entre fortes et faibles adhésions à chacune de ces trois opinions ; en
1998, les jugements sur l’insécurité contribuent plus mollement à ce premier
facteur ; on voit émerger en cinquième position un axe d’insécurité pure
[39] ;
FIGURE III.
Schéma général des analyses factorielles de correspondance
(1996-2002)
[40]
Agoramétrie.
en 1999, le premier axe devient un peu asymétrique : ce sont surtout les
faibles adhésions à l’insécurité, à la xénophobie et à la punitivité qui le définissent. En 2000, toutefois, il paraît retrouver sa consistance d’antan, mais en
2001 la nostalgie de la peine de mort contribue plus fortement au troisième
facteur extrait qu’au premier. En 2002, on retrouve une figure classique : les
trois variables ont leurs meilleures contributions (et aussi corrélations) sur le
premier facteur qui est largement défini par la tension entre fortes et faibles
adhésions à ces trois dimensions.
En 1996, un deuxième facteur (18 %) se constitue autour de jugements sur
les institutions : la confiance en la justice, sa politisation, la libéralisation de
l’avortement, enfin l’efficacité du gouvernement. Mais, les années suivantes,
cette dernière dimension va fausser compagnie à ses compagnes et rejoindre
l’axe insécurité-punitivité-xénophobie. Le second facteur ne concerne plus que
des jugements sur la justice
[41]. D’ailleurs, le jugement sur le gouvernement
perd progressivement toute corrélation avec ce facteur pour ne l’être plus qu’au
premier. Rien que de très classique : chaque fois que la majorité est passée à
gauche – comme ce fut le cas en 1997 après la dissolution de l’Assemblée –
nous avons vu cette variable d’opinion rejoindre le premier facteur.
Tout se passe comme si l’insécure, que l’on sait très fortement ancré à
droite, évitait de mettre en cause le gouvernement quand il est proche de ses
positions politiques, mais au contraire l’incriminait sans hésitation s’il ne lui
est pas sympathique.
En 1999, néanmoins, le jugement sur le gouvernement s’autonomise
partiellement par l’émergence d’un cinquième facteur qui lui est entièrement
consacré ; en 2000, un quatrième facteur est structuré par le jugement sur
l’efficacité du gouvernement et celui sur l’intégrité des politiciens. Toutefois,
l’appréciation de l’action gouvernementale continue en même temps à contribuer encore plus au premier facteur et c’est encore plus avéré en 2001. Il tend
à regagner sa position sur le deuxième axe en 2002, même si les meilleures
contributions de cette variable se déplacent alors sur un quatrième axe
(12,53 % de la variance expliquée) dont elles déterminent à peu près entièrement l’inertie.
L’un dans l’autre, cette analyse semble confirmer les résultats antérieurs :
l’insécurité s’insère bien dans un syndrome d’attitudes comprenant aussi une
dimension de punitivité et une autre de xénophobie.
Une autonomisation relative de la préoccupation sécuritaire
Il est toutefois possible de ne pas se contenter de ces premiers tests et
d’approfondir l’examen. Opérons une classification des enquêtés en dichotomisant leurs adhésions à chacune des trois opinions en notant 1 ceux qui
répondent
bien ou
entièrement d’accord, 0 les autres. On obtient ainsi pour
chaque enquêté une note à trois chiffres de 111 (insécure, xénophobe, punitif)
à 000 (aucun des trois traits) ; chacun est donc rangé dans l’un des huit
groupes discrets que l’on a ainsi créés. Ces associations constituent en
quelque sorte les modalités d’une variable que l’on peut nommer
trio. Chaque
année
[42], un simple tri permet de connaître la composition sociologique de
chaque groupe.
Si les distributions étaient uniformes, chaque modalité pèserait environ
12 %, ce qui n’est évidemment pas le cas. Les cas extrêmes : 111, insécure,
xénophobe, punitif (on les appellera « insécures classiques ») et 000, sécure,
non xénophobe, non punitif (ci-après « sécures ») sont les plus importants ;
trois fois seulement – en 1986,1988,1989 – ils se sont trouvés à égalité ; de
1996 à 2000, un phénomène de ciseau conduit pour la première fois ces
derniers à dépasser de plus en plus nettement les « insécures classiques ». En
2001, toutefois, la position des « sécures » chute brutalement pour revenir au
niveau de la position des « insécures classiques »… ce sera sans lendemain
puisque 2002 voit les « sécures » regagner une bonne partie du terrain perdu
et excéder à nouveau nettement le score des « insécures classiques ».
TABLEAU III.
Poids moyen, minimum et maximum de chaque modalité
de la variable « trio » sur la période 1982-2002
TABLEAU III. – Poids moyen, minimum et maximum de chaque modalité
de la variable « trio » sur la période 1982-2002
Groupes Moyenne Min Max Tendance
« trio » % % %
000 24 16 32
001 5 3 8
010 5 4 8
011 5 3 10
100 15 10 23
101 10 6 11
110 12 8 14
111 24 17 35
Source : Agoramétrie.
Champ : France métropolitaine (échantillon stratifié par quotas), 18 ans et plus.
Agoramétrie.
On rencontre rarement des combinaisons où xénophobie et/ou punitivité ne
s’accompagnent pas d’insécurité : 001,010,011 sont les cas les plus rares et
ils restent à peu près stables sur toute la période.
La combinaison insécurité-punitivité (101) reste à peu près constante, mais
à un niveau légèrement plus important. Il en va de même du groupe insécurité~xénophobie (110), mais il croît depuis 1999.
Enfin, l’insécurité seule (100) (ci-après « néo-insécures ») constitue une
opportunité plus fréquente et qui augmente même massivement en fin de
période. Une ascension, commencée après 1994, la conduit à dépasser toutes
les autres modalités, l’avant-dernière année d’enquête… un triomphe qui sera
fugace puisque l’enquête la plus récente la ramène en troisième position, clairement en retrait par rapport aux « sécures » et même un peu en dessous des
« insécures classiques ».
FIGURE IV.
Courbes d’évolution de chaque modalité de la variable « trio » :
000 (« sécures »), 100 (« néo-insécures »), 111 (« insécures classiques »)
(1982-2002)
Agoramétrie.
Soumettons maintenant ces variables construites à une analyse multivariée
évolutive, l’analyse factorielle multiple
[43].
Les deux premiers facteurs suffisent à expliquer 94 % de l’inertie totale. Le
premier (72 %) est évidemment un facteur de taille qui ordonne les différentes
modalités de la variable trio selon leur importance : 000 (« sécures ») et 111
(« insécures classiques ») tout à fait à droite ; 001,010,011 tout à fait à
gauche, suivis de 101 et de 110 ; et finalement 100 (« néo-insécures ») en
position intermédiaire, avec un déplacement très marqué vers la droite du
graphique pour les dernières années.
FIGURE V.
Trajectoire temporelle des modalités de la variable « trio »
insécurité, xénophobie, punitivité dans l’espace des facteurs 1 et 2
de l’analyse factorielle multiple
[44].
Agoramétrie.
Seulement, la projection sur le plan des deux premiers facteurs des trajectoires temporelles de ces modalités dessine des figures très différentes : pour
certaines, elles sont quasiment perpendiculaires au premier axe ce qui traduit
leur poids constant dans le temps ; d’autres ont un tracé plus allongé, mais
assez aplati : leur importance a pu changer, mais guère leur consistance ;
d’autres enfin – 100 ou « néo-insécures », 000 soit « sécures », et 111 « insécures classiques » – tracent des schémas allongés mais situés en diagonale :
ils ont changé de poids et de structure. Les demi-plans dans lesquels sont
situés respectivement « sécures » et « insécures classiques » sont caractérisés
par des variables que l’on a déjà repérées comme fortement liées (positivement ou négativement) à la préoccupation sécuritaire. Ainsi les diplômés, les
jeunes, ceux qui se situent à gauche, ceux qui s’affirment peu religieux sont
caractéristiques du trio des « sécures ». À l’inverse, les peu diplômés, ceux
qui se situent à droite, les personnes âgées, les pratiquants occasionnels caractérisent le trio des « insécures classiques ».
Dans la Figure V, on note en fin de période que les trajectoires de ces deux
groupes s’éloignent des extrémités des axes ce qui traduit une perte de
pouvoir discriminant des variables extrêmes. On observe encore que la translation du groupe des « néo-insécures » l’amène dans le quadrant occupé par
les « sécures ».
Concentrons-nous d’abord sur les deux extrêmes opposés, « sécures » et
« insécures classiques » : pour chacune de ces modalités, on voit apparaître
deux périodes stables (structure de points en hérisson) et deux moments de
translation importante (structure linéaire en diagonale) vers 1986 et les
dernières années d’enquête. L’examen des Figures VI à X permet de voir que
ces deux groupes concernent des publics tout à fait différents.
L’examen des croisements entre les modalités les plus importantes de la
variable « trio » et les critères révèle ce qui s’est passé.
FIGURE VI.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100),
« insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon le sexe
Agoramétrie.
Si l’on met provisoirement à part l’année 2001, l’écart s’est creusé dans les
positions favorables aux « sécures » ; il s’est comblé dans celles favorables
aux « insécures classiques » ; l’on peut même apercevoir des ciseaux dans les
cas intermédiaires qui basculent de ceux-ci vers ceux-là. Ainsi en a-t-il été
non seulement des hommes mais également des femmes. De même, les moins
de 35 ans ont penché de plus en plus en faveur des « sécures » ; au contraire,
la préférence des plus de 65 ans pour les « insécures classiques » a été de plus
en plus mesurée ; quant aux 50-64 ans, ils ont connu un ciseau qui les a fait
passer majoritairement dans le camp des « sécures ». Autres exemples : ceux
qui ont au moins le baccalauréat ont adhéré de plus en plus massivement au
camp des « sécures » ; tandis que les moins diplômés ont mesuré de plus en
plus leur traditionnelle allégeance aux « insécures classiques ».
FIGURE VII.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100),
« insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon les classes d’âges
Agoramétrie.
FIGURE VIII.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100),
« insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon les niveaux de diplômes
Agoramétrie.
FIGURE IX.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100),
« insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon la position religieuse
Agoramétrie.
FIGURE X.
Évolution des modalités « sécures » (000), « néo-insécures » (100),
« insécures classiques » (111) de la variable « trio » selon la position politique
Agoramétrie.
Ou encore, la droite et les indifférents ont été de moins en moins massivement « insécures classiques » alors que la gauche a penché de plus en plus
pour les « sécures » ; quant au centre, un ciseau l’a fait basculer à nouveau
dans le même sens… Les bastions des « insécures classiques » se sont effrités,
ceux des « sécures » se sont renforcés.
Toutefois, ces évolutions ont été brutalement remises en cause en 2001,
mais l’affaiblissement des positions des « sécures » a moins profité au groupe
antonyme (des « insécures classiques ») qu’à une configuration (les
« néo-insécures ») où la préoccupation sécuritaire se retrouve seule sans association xénophobe ou rétentionniste
[45]… Toutefois, les bouleversements de
2001 ne se sont pas avérés durables : ils ont été largement effacés lors de
l’enquête la plus récente, celle de décembre 2002.
Attachons-nous maintenant au dernier cas de figure, les « néo-insécures ».
La Figure V montre déjà que ce groupe atteint un public tout à fait différent
de celui des « insécures classiques » et paradoxalement assez comparable à
celui des « sécures ». L’étude des tris avec les critères permet de préciser ce
diagnostic. Sa part croît très rapidement en fin de période non seulement chez
les femmes mais aussi chez les hommes. Sa croissance est également marquée
dans tous les groupes d’âges, mais particulièrement chez les plus jeunes. De
même, il augmente dans tous les niveaux de diplômes mais notamment chez
ceux qui ont le baccalauréat. En ce qui concerne la position religieuse, il se
renforce dans tous les groupes, mais particulièrement chez les catholiques
pratiquants, groupe pourtant de moins en moins bien disposé à adhérer au trio
insécurité, xénophobie, punitivité. Enfin, ce sont les enquêtés qui se placent
au centre d’un axe gauche-droite qui manifestent la plus remarquable croissance des adhésions à l’insécurité seule.
Ce groupe des « néo-insécures » possède aussi une particularité géographique
[46] : il atteint ses meilleurs scores en Île-de-France – une des régions
les moins sensibles à la préoccupation sécuritaire – alors que celui des « insécures classiques » culmine très nettement dans le Nord – région la plus en
proie à la préoccupation sécuritaire. C’est encore en Île-de-France, mais aussi
dans le Sud-Ouest et le Centre-Est, que le groupe des « sécures » atteint ses
meilleurs résultats.
Cette percée ne date pas de 2001 : c’est depuis 1996 au moins
[47] que se
dessine, avec de plus en plus de netteté, une nouvelle figure d’insécures : leur
préoccupation sécuritaire n’est plus seulement une facette d’une crispation
plus globale ; de plus en plus, elle apparaît comme autonome. Dans cette
configuration nouvelle, elle mord sur des groupes sociaux jusqu’ici rétifs aux
préoccupations sécuritaires.
TABLEAU IV.
Répartition, en pourcentages, des modalités de la variable
« trio » par régions
TABLEAU IV. – Répartition, en pourcentages, des modalités de la variable
« trio » par régions
000 100 101 110 111 Autres Ensemble Adhésion au
des sentiment
modalités d’insécurité
Île-de-France 38,5 25,7 6,8 9,4 11,4 8,2 100,0 53.3
Ouest 27,3 17,1 5,6 14,0 20,7 15,3 100,0 57.4
Sud-Ouest 30,0 16,6 7,1 13,3 20,4 12,6 100,0 57.4
Centre-Est 28,0 17,5 8,0 12,5 23,0 11,0 100,0 61.0
Est 18,8 21,1 10,4 13,4 24,7 11,6 100,0 69.6
Bassin 21,2 17,0 8,1 14,4 26,6 12,7 100,0 66.1
parisien
Méditerranée 27,4 19,5 7,7 10,9 22,4 12,1 100,0 60.1
Nord 18,2 17,8 8,4 14,2 30,9 10,5 100,0 71.3
Moyenne 26,6 18,9 7,6 12,7 22,2 12,0 100,0 61.6
Source : Agoramétrie.
Champ : Ensemble des enquêtes Agoramétrie de 1996 à 2002.
Agoramétrie.
Dans la poussée sécuritaire de 2001, on découvre non seulement un sursaut
limité – et pas nécessairement durable – d’un syndrome traditionnel (les
« insécures classiques ») qui était en perte de vitesse depuis le milieu de la
décennie quatre-vingt-dix, mais, bien plus fortement, la poursuite d’une
expansion de longue ampleur d’une préoccupation sécuritaire autonome (les
« néo-insécures »).
Les analyses auxquelles nous venons de procéder ouvrent au moins deux
pistes : d’abord, comment peut-on interpréter les recompositions observées de
la préoccupation sécuritaire, ensuite, quelles supputations peut-on faire sur
leurs conséquences ?
Comment interpréter les recompositions de la préoccupation sécuritaire ?
L’analyse de leurs soubresauts récents permet de mieux comprendre
comment fonctionnent les préoccupations sécuritaires et quels changements
les travaillent.
Il est tout d’abord fondamental de se rappeler qu’il ne s’agit pas d’un
tableau en noir et blanc : on ne trouve pas d’un côté des sécures et de l’autre
des insécures ; tout au contraire, on observe une gradation : une minorité
consistante met l’insécurité au premier rang des problèmes sociaux, avant tout
autre ; d’autres – plus nombreux – y sont sensibles, mais elle représente, pour
eux, une priorité moins impérieuse, voire relativement secondaire dans l’ordre
de leurs préoccupations.
Pour autant, que se relâchent à leurs yeux des priorités plus urgentes et les
voilà libres d’attacher plus d’attention à la préoccupation sécuritaire. C’est ce
qui est arrivé au cours des dernières années du siècle précédent : l’emploi
– qui régnait de manière hégémonique au sommet des problèmes de société –
a paru à beaucoup, pour un temps, moins préoccupant. Chômage et insécurité
ne fonctionnent pas du tout comme on l’imagine souvent : le repli du premier
n’a pas prévenu l’expression des tourments pour l’autre ; au contraire, il leur a
laissé le champ libre « sur l’air de » si les préoccupations essentielles se relâchent quelque peu, on peut accorder plus d’attention à celles qui viennent
après sur la liste.
On a assisté par ailleurs à une intense mobilisation médiatico-politique sur
l’insécurité. Soupeser son poids dans cette aventure demande quelque nuance.
On est frappé tout d’abord par l’importante corrélation entre la préoccupation
sécuritaire et la confiance faite aux journalistes : ceux qui sont sensibles au
portrait rabâché par les médias d’une délinquance omniprésente sont ceux qui
adhèrent à l’insécurité même s’ils ne se jugent pas eux-mêmes particulièrement exposés. Conclure de cette corrélation à une causalité serait cependant
aller vite en besogne ; néanmoins, ceux qui présentent une « sensibilité »
favorable accueilleront avec plaisir la confirmation (et la formulation) que
leur apporte une « autorité » médiatique ; elle les renforce dans leur appréhension. Il peut se nouer alors, au moins pendant quelque temps, une sorte de
cercle vicieux entre un « matraquage » médiatique et une forte préoccupation
sécuritaire là où elle est déjà présente.
À l’arrière-plan de cette campagne médiatique, on peut discerner la convergence de crispations corporatistes et de mobilisations politiques.
D’une part, on a assisté à de spectaculaires manifestations de mécontentement au sein des professions policières : la tentative pour changer leur
doctrine d’emploi en promouvant une
police de proximité a, semble-t-il,
suscité de fortes inquiétudes à la fois dans la hiérarchie de ces corps (qui
appréhendait peut-être un affaiblissement des formes traditionnelles de son
autorité) et au sein du personnel de base (qui craignait lui de plus fortes sujétions)
[48]. Ces manifestations ont fortement alimenté la polarisation médiatique sur les problèmes de délinquance et de sécurité.
D’autre part, la préparation d’échéances électorales importantes en 2002 a
beaucoup attisé l’accent mis sur l’insécurité élevée au rang d’enjeu dans la
compétition entre forces politiques rivales. Est-ce à dire qu’il faille imputer la
flambée de préoccupation sécuritaire à des initiatives du monde politique – la
« conversion » du gouvernement de gauche à une doctrine « sécuritaire »
depuis le colloque de Villepinte (24-25 novembre 1997) ou la place faite à ce
thème dans les programmes de droite pendant les campagnes électorales de
2002 ? Ce serait leur accorder un bien grand crédit. On est donc plutôt conduit
à soupçonner une relation inverse : parce qu’ils ont senti, plus ou moins
confusément, l’extension des préoccupations sécuritaires, les différents camps
politiques ont tenté, avec plus ou moins d’enthousiasme, ainsi qu’avec des
styles divers et des succès variables, de s’aligner sur la nouvelle donne… ou
d’en tirer profit. Mais, ce faisant, on a encore accru la part réservée par les
médias aux messages sur la sécurité, nourrissant ainsi le cercle vicieux
évoqué tout à l’heure.
Tous ces éléments de conjoncture ne suffisent pourtant pas. Il faut y
ajouter une déconnexion, relative, des préoccupations sécuritaires par rapport
aux attitudes xénophobes et rétentionnistes qui les connotaient traditionnellement. L’idée d’une « mauvaise gestion » de la sécurité a, semble-t-il, gagné
des adeptes y compris parmi ceux qui répugnaient jusqu’ici à afficher des
préoccupations sécuritaires ; pendant plusieurs années, ce mouvement est
passé inaperçu : il était, en quelque sorte, compensé par l’érosion relative des
bastions insécures traditionnels.
Soyons attentifs au calendrier : cette évolution commence avant la mobilisation médiatico-politique et les crispations corporatistes, ce qui renforce
l’urgence d’une interprétation plus nuancée que la supputation d’un schéma
étiologique simple.
Faut-il chercher une cause dans une (éventuelle) extension du périmètre de
la population exposée au risque de victimation ? D’une part, une exploitation
détaillée (et encore inédite) des enquêtes EPCV de l’INSEE ne plaide pas en
faveur d’une très forte flambée de la délinquance dans les toutes dernières
années du XXe siècle ; elle semble suggérer 1) une stagnation des atteintes
patrimoniales, 2) une stagnation du périmètre (très restreint) de la population
victime d’atteintes physiques caractérisées (prévalence) dissimulée derrière
un accroissement du nombre d’incidents par victime (incidence), 3) une croissance des seules agressions de basse intensité (injures, menaces, coups
n’entraînant pas de blessures…). D’autre part, et surtout, la préoccupation – à
la différence de la peur du crime – apparaît peu sensible au risque personnel,
mais plutôt à la délinquance comme problème de société, global, abstrait en
quelque sorte de la situation personnelle du répondant. L’importante corrélation entre préoccupation sécuritaire et confiance faite aux médias va bien dans
ce sens : l’insécurité dont s’inquiètent les « préoccupés », ils en entendent
parler plutôt qu’ils ne la subissent directement.
On a plutôt l’impression que des fractions sociales qui s’attachaient traditionnellement à reprocher à la puissance publique son peu d’impact sur des
problèmes sociaux comme le chômage, le sous-emploi ou la pauvreté, choisissent désormais de lui faire grief de son traitement de la sûreté des personnes
et de leurs biens.
Faut-il y voir une réévaluation des priorités qu’elles assignent à l’État, de
la conception même qu’elles s’en font ? Faut-il y lire un recul de la solidarité
nationale, une montée de l’indifférence envers le malheur des autres ?
On ne doit peut-être pas se presser d’aller à des conclusions aussi radicales.
N’oublions pas que la préoccupation sécuritaire – celle notamment qui
s’attache à la sécurité comme à un problème autonome – prospère à un
moment où les soucis pour l’emploi paraissent – un temps – se relâcher sous
l’influence d’une conjoncture favorable et d’une politique publique très
volontariste. Reste à se demander cependant si la remontée des soucis pour
l’emploi laissera longtemps place pour des manifestations analogues… dès la
fin 2002, la dernière enquête disponible suggère un reflux vers des positions
traditionnelles. Que le chômage reprenne dans les problèmes sociaux le caractère obsédant qu’il y tint naguère et l’on risque d’assister à un reflux des adhésions sécuritaires, plus exactement à leur retour dans une situation de
préoccupation largement partagée, chronique, mais de second ordre.
Toutefois, l’émergence d’une nouvelle figure de l’insécurité est contenue,
pas annulée : les « néo-insécures » retrouvent fin 2002 leur niveau, déjà
conséquent, de 1999.
L’exploitation des enquêtes EPCV de l’INSEE permet de découvrir que
l’envol des déclarations d’agressions sans conséquences physiques caractérisées (injures, menaces) dans les enquêtes de victimation est surtout le fait de
couches moyennes ou supérieures… un profil très semblable à celui des
« néo-insécures ». Sont-ils plus exposés à l’agression ou manifestent-ils une
plus grande susceptibilité qui leur fait relater lors de l’enquête des incidents
qu’ils auraient précédemment négligés ? Nos données ne permettent pas de
répondre définitivement à cette question. En tout cas, cette observation
suggère une exaspération des relations sociales : on ne supporte plus des
différences de style de vie perçues désormais comme agressives. On peut
supposer que l’extension du périmètre des préoccupations sécuritaires dans
des milieux qui y étaient jusqu’alors réticents s’accompagne d’une plus
grande susceptibilité envers les façons de se conduire perçues comme agressives… même si l’on juge généralement inefficace
[49] de faire appel aux
autorités publiques pour contenir ces comportements. Mais là encore, il faut
être attentif au sens de la relation : le décollage des préoccupations sécuritaires de type « néo-insécure » est antérieur à l’envol des déclarations d’agressions de basse intensité dans les enquêtes de victimation, autrement dit, ils ne
se déclarent pas préoccupés parce qu’ils ont été agressés ; c’est, au contraire,
leur sensibilité à la sécurité qui semble les rendre plus attentifs à des rugosités
sociales qu’ils ne supportent plus.
Au total, nous pouvons conclure à une banalisation partielle de la préoccupation sécuritaire au-delà du profil très marqué (par la xénophobie et la punitivité) qui la caractérisait depuis un quart de siècle. En revanche, nous
n’avons pas encore assez de recul pour dire si cette mutation s’avèrera
durable. Peut-on tenter au moins d’en supputer les conséquences ?
Quelles conséquences ?
L’extrême engagement de l’État dans la sécurité constitue une particularité
française qui nous éloigne peu à peu de nos voisins de l’Union. À cela deux
raisons. D’abord, la sécurité des citoyens est de plus en plus considérée
ailleurs comme relevant de politiques publiques locales : comme le montre
Adam Crawford (2002, p. 31), la norme européenne tend à prendre, en la
matière, la forme d’une
local governance of crime. Ensuite cette tendance est
encore renforcée vers l’évolution fédéraliste ou quasi-fédéraliste qui saisit
beaucoup de nos voisins
[50], mouvement qui favorise le transfert de compétence en notre matière vers des niveaux subnationaux.
Et cette particularité française est encore accentuée quand on observe que
le débat sur la décentralisation – si actif dans d’autres champs comme l’action
sociale ou l’éducation – s’arrête net aux frontières de la sécurité. Certes, le
rapport Bonnemaison
[51] et la création du Comité national de prévention de
la délinquance (CNPD) avaient, un temps, fait entrer dans le jeu les gouvernements municipaux des grandes villes ; la dilution de la prévention dans la
politique de la ville a freiné ou stoppé cette tendance. Nul, par ailleurs,
n’envisage de revenir en matière de police au droit commun républicain antérieur à Vichy : aux grandes agglomérations, la sécurité des citoyens, à l’État,
la grande police judiciaire, le renseignement et le maintien de l’ordre public.
Et il faut dire que l’éparpillement – obstinément maintenu parce que les
mandats locaux sont la base de l’implantation de la classe politique – des
collectivités territoriales rend malaisé le développement d’une gouvernance
locale de la sécurité.
Donc l’État est en première ligne. Mais il apparaît paradoxalement bien
mal armé pour faire face à une crise de la sécurité.
C’est que les appareils pénaux s’adaptent mal à la délinquance en miettes
qui menace la sécurité des citoyens : les atteintes à la propriété sont rarement
traitées parce que les plaintes – qui sont fréquentes – sont très peu souvent
élucidées par la police
[52] ; quant aux violences, elles pâtissent d’un faible
taux de renvoi dû à la rareté des agressions caractérisées
[53]. Du coup, l’activité pénale donne plutôt la priorité à des délinquances moins malaisées car à
la fois répandues et facilement détectables : la drogue, l’immigration irrégulière, le code de la route. Pour gênantes que puissent apparaître certaines de
ces délinquances
[54], elles contribuent moins directement que l’agression ou
le vol à l’insécurité des citoyens. On pratique ainsi une politique d’ordre
plutôt que de sécurité.
Or l’État ne dispose pas actuellement de beaucoup d’autres moyens
d’intervention que le pénal. Sa politique de la ville a produit des effets
mitigés : certes, elle manifeste le refus méritoire de consentir à la relégation
urbaine, mais l’INSEE
[55] a calculé qu’entre les recensements de 1990 et de
1999, seules 150 des 717
zones urbaines sensibles avaient vu s’améliorer leur
situation relative. En fait, la politique de la ville – une citadelle du ministère
de l’Équipement – remporte ses plus beaux succès dans le domaine de la réhabilitation du bâti et accessoirement du développement de l’équipement de
proximité. L’accompagnement de la socialisation de la fraction de la jeunesse
qui s’insère mal dans le
cursus scolaire de qualification est plutôt en déshérence. Ce n’est pas que l’on manque d’expériences locales prometteuses mais
l’État central a mal su assumer sa tâche d’aide à la décision et d’évaluation
[56]. Sa culture administrative l’a rendu peu apte à détecter et à diffuser
les « bonnes pratiques ». Si l’on enregistre le vigoureux développement de
bulles de sécurité destinées à protéger des espaces privés soumis à une forte
fréquentation – galeries commerciales, hypermarchés, grands stades, lieux de
festivals de musique, etc. – reste que ces stratégies sont uniquement défensives et étroitement localisées.
En s’affirmant comme seul en charge de la sécurité et en ne mobilisant
qu’une gamme limitée d’outils d’intervention, l’État s’expose beaucoup.
Peut-il au moins espérer désarmer les préoccupés en affichant son souci du
maintien de l’ordre ? Les insécures traditionnels doivent prendre plaisir tant
au souci ostensible de l’ordre qu’aux raidissements punitifs ou aux durcissements envers les étrangers. Encore faut-il qu’ils ne deviennent pas boulimiques : que l’État aime l’ordre leur est certainement agréable, mais
s’estimeront-ils pour autant suffisamment protégés contre un risque de changement social qui les crispe ? Quant aux néo-insécures, ils semblent surtout
plus sensibles à la tranquillité des citoyens qu’avides de sévérité ou de restrictions nouvelles de l’immigration. Estimeront-ils alors que le compte y est ? La
relative transformation de la carte des préoccupations sécuritaires suscite plus
d’interrogations que de certitudes.
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[(1)]
Sondage effectué chaque fin de mois
sur un échantillon national par quotas (sexe,
âge, PCS du chef de famille) stratifié par région
et catégorie d’agglomération, d’environ 1 000 personnes de 18 ans et plus, interrogées en face
à face à leur domicile.
[(2)]
«
Parmi les choses suivantes, quelle est
celle dont le gouvernement doit s’occuper en
priorité à l’heure actuelle : lutter contre la
hausse des prix, lutter contre le chômage, lutter
contre la violence et la criminalité, maintenir le
pouvoir d’achat, maintenir la paix sociale, sans
opinion ? »
[(3)]
Les enquêtes EPCV de l’INSEE sont
des enquêtes permanentes sur les conditions de
vie des ménages. La première, réalisée en
janvier 1996, interrogeait une personne d’au
m oins 18 ans par ménage ( soit 5 786 individus). Les enquêtes suivantes interrogeaient jusqu’à trois personnes de 15 ans et
plus par ménage : l’ensemble des personnes des
ménages de trois personnes et moins, et par
tirage d’individus Kish dans les autres (janvier
1997 : 11 499 individus ; janvier 1998 :
11 236 ; janvier 1999 : 10 520 ; janvier 2000 :
10 943 ; janvier 2001 : 10 423 ; janvier 2002 :
10 824). Ces enquêtes passées en face à face
par les enquêteurs de l’INSEE interrogent sur
certaines victimations, sur la peur au domicile
et la peur de sortir seul le soir.
[(4)]
Son ordre de grandeur est d’ailleurs
comparable à celui des réponses aux questions
de
peur personnelle. Pour que cette enquête
dispose d’un véritable indicateur de préoccupation pour la sécurité comme problème de
société, il faudrait qu’elle intègre une interrogation non localisée, de type priorité pour le
gouvernement ou problème de société le plus
préoccupant.
[(5)]
Chaque année, un millier d’interrogés
de plus de 17 ans, avec trois quotas et une
passation en face à face d’abord par CSA,
dernièrement par Louis-Harris. Le protocole de
passation demande cette fois de choisir parmi
des
craintes pour la société française. La
comparaison des enquêtes les plus récentes
avec les années précédentes pose problème, car
les résultats sont donnés sur quatre choix de
1995 à 1998 et sur trois choix en 1999 et 2000 ;
par ailleurs la liste des choix possibles n’est pas
stable. Cependant, même en cumulant quatre
choix de 1995 à 1998, on enregistre un taux
autour de 32 % pour l’insécurité.
[(6)]
Sa formulation est aussi beaucoup moins
agressive que celle du sondage
Figaro-Sofres
qui parle de
lutter contre la violence et la criminalité et même que celle de l’enquête Agoramétrie qui propose au jugement de l’enquêté la
formule :
on ne se sent plus en sécurité.
[(7)]
Comme nous allons travailler sur les
données de ces enquêtes, on en présentera les
spécifications plus bas.
[(8)]
Voir Pottier, Robert et Zauber man
(2002). Cette enquête sur la victimation et
l’insécurité en Île-de-France en 1998,1999 et
2000 a été réalisée au début 2001 par le
CESDIP pour le compte de l’Institut d’aménagement et d’urbanism e de la région
Île-de-France (IAURIF). Elle interroge par
téléphone (CATI) un échantillon de 10 504 enquêtés (terrain confié à l’Institut de sondage
Lavialle [ISL]). Le rapport est disponible sur le
site
http :// www. cesdip. msh-paris. fr.
[(9)]
Le score de la question sur la préoccupation sécuritaire est le même (39 %) que celui
atteint au début 2001, période de passation de
cette enquête, par le baromètre
Figaro-Sofres,
avec une nuance intéressante : l’enquête francilienne permet d’opter non seulement pour le
chômage tout comme le baromètre
Figaro-
Sofres, mais aussi pour la pauvreté que ce
dernier, de conception plus ancienne, ne
mentionne pa s. Si l’on cumule ces deux
problèmes sociaux (50,5 %), la préoccupation
sécuritaire perd son premier rang à leur profit
(résultat analogue dans les sondages commandités par la CNCDH). Tout se passe comme si
l’obsession du chômage avait fait place à deux
préoccupations, l’emploi et la pauvreté.
[(10)]
Mais parfois aussi
moral panic dans
une veine, surtout britannique, qui insiste avant
tout sur l’excès de réactions de panique soit à
des affrontements entre bandes dans des villégiatures (Cohen, 1973), soit à des agressions
dans la rue [
mugging] (Hall
et al., 1981). Les
auteurs y voient le résultat de tensions sociales
préexistantes qui trouvent dans ces événements
une focalisation adéquate (voir aussi un usage
récent dans McRobbie et Thornton, 1995).
Goode et Ben-Yehuda (1994) ont repris cette
notion pour en généraliser l’emploi dans une
perspective à long terme. On observera que
l’aire anglophone européenne recourt aussi de
plus en plus volontiers à des expressions
comme
unsafety ou
insecurity plus proches de
celle utilisée dans le domaine francophone.
[(11)]
Dans la lignée de Quetelet ([1848]
1984).
[(12)]
Voir Sellin et Wolfgang (1964).
[(13)]
Sur la mise en perspective de cette
mutation, voir Robert (1999).
[(14)]
President’s Commission (1967).
[(15)]
Pour des synthèses internationales
récentes, on peut se reporter par exemple aux
manuels de Killias (1991) ou de Fattah (1997).
[(16)]
Dans la sociologie française, les
premières tentatives pour tester la liaison entre
insécurité et délinquance ont été menées à bien
au milieu des années quatre-vingt-dix par
Lagrange (1993, p. 407) et Grémy (1996,
p. 67) : tous deux concluent à une liaison significative mais limitée, observation consonante
avec celles par exemple de Taylor et Hale
(1986) et Taylor et Covington (1993).
[(17)]
Bonne synthèse dans Killias (1990) ;
sur la combinaison du risque perçu et de la
vulnérabilité, voir par exemple Warr (1984) ou
Baumer (1985).
[(18)]
En outre, ce n’est pas la même chose
de la mesurer d’après une enquête de victimation, une enquête de délinquance autodéclarée ou encore des statistiques de police.
[(19)]
Depuis, elle a été reprise par plusieurs
auteurs sous des appellations diverses, ainsi par
exemple Figgie (1980) qui oppose
concrete
fear à
formless fear ou Louis-Guérin (1984)
avec sa distinction entre
saillance personnelle
et
saillance sociale.
[(20)]
Voir Robert et Pottier (1997) ou
encore Pottier, Robert et Zauberman (2002) :
dans une enquête sur les victimations et
l’insécurité en Île-de-France, en janvier 2001,
9 % des personnes interrogées étaient à la fois
apeurées (soit chez elles, soit dans la rue) et
pr éoccupées, à peu près autant seulement
apeurées mais pas préoccupées, 30 %
seulement préoccupées mais pas apeurées,
enfin 52 % ni apeurées, ni préoccupées.
[(21)]
Voir par exemple Robert et Pottier
(1997, p. 736).
[(22)]
Voir par exemple Pottier, Robert et
Zauberman (2002).
[(23)]
Voir Peretti-Watel (2000) ; Roché
(2000) ; Zauberman, Robert et Pottier (2000) ;
Pottier, Robert et Zauberman (2002).
[(24)]
Voir Pottier, Robert et Zauberman
(2002).
[(25)]
Voir Robert et Pottier (1997).
[(26)]
À l’exception de 1978,1979,1990.
[(27)]
Probablement parce qu’elles voulaient
connaître les inquiétudes éventuellement
suscitées par le développement de centrales
nucléaires et surtout leur place dans l’ensemble
des préoccupations, des entreprises comme
l’EDF ou le CEA ont suscité la création d’une
structure permanente d’investigation dénommée
d’abord Aesop, puis Agoramétrie. Elle a été
mise en sommeil quelques années au cours de
la dernière décennie, mais son animateur,
Jean-Pierre Pagès, a alors réalisé ces enquêtes
dans le cadre du Commissariat à l’énergie
atomique, l’un des principaux commanditaires
d’Agoramétrie. Plus récemment, l’association a
repris ses activités.
[(28)]
Agoramétrie procède par petits échantillons nationaux (autour de 1 000 enquêtés)
stratifiés sur trois quotas (âge, sexe, PCS).
Depuis le début, la réalisation du terrain est
confiée à BVA.
[(29)]
Nous remercions Jean-Pierre Pagès et
Agoramétrie d’avoir mis à nouveau les données
de leurs enquêtes à notre disposition.
[(30)]
Malheureusement pas le chômage,
juste au moment où il aurait été intéressant de
suivre son évolution comme le montrent la
reprise du baromètre
Figaro-Sofres ou encore
la question des sondages CNCDH sur les
problèmes de société les plus préoccupants.
[(31)]
Les tris (très significatifs les trois
premières années, un peu moins ensuite) de
l’insécurité par la préoccupation portant sur la
délinquance font apparaître, pour chaque année,
une étroite liaison entre les distributions des
deux variables : les peu préoccupés sont aussi
les moins insécures ; les moyennement préoccupés adhèrent moyennement à l’insécurité et
les très préoccupés par la délinquance se disent
très insécures. Au total, les deux questions
apparaissent fortement redondantes.
[(32)]
Et si l’on place les différents risques
en variable active, il est le seul à contribuer
significativement à l’inertie de cet axe.
[(33)]
Sur le quart de siècle, cet indicateur
d’insécurité est très corrélé (0,87) avec la
modalité extrême (
entièrement d’accord) qui
détermine l’allure de la courbe globale. En
revanche, les deux modalités
bien et
entièrement d’accord évoluent plutôt de manière
complémentaire, d’où une corrélation négative
et assez médiocre (– 0,38).
[(34)]
Sauf précision contraire, on regroupe
dans les analyses qui suivent ceux qui se sont
déclarés
bien d’accord et
entièrement d’accord
avec l’opinion
on ne se sent plus en sécurité.
[(35)]
Voir Robert et Pottier (1997).
[(36)]
L’analyse de régression logistique est
réalisée ici avec un algorithme
stepwise. À
chaque étape ne sont retenues que les variables
qui satisfont à un test de significativité (khi
deux) au seuil de 5 %.
[(37)]
Pour chaque variable sont indiquées
les modalités retenues pour cons truire le
modèle et la modalité de référence (ligne
hachurée) (Tableau II). Les cellules grisées
indiquent, pour chacune, un coefficient multiplicatif d’insécurité qui augmente la probabilité
d’être insécure, significatif par rapport à la
modalité de référence de cette variable ; on lit
ainsi qu’en 1982 les chances d’être insécures
plutôt que sécures sont 1,86 fois plus fortes
pour les femmes que pour les hommes et
1,69 fois plus en 2000, toutes choses égales
par ailleurs. Les autres odds ratio inférieurs
à 1 indiquent un coefficient multiplicatif
d’insécurité qui atténue le risque d’être
insécure, significatif par rapport à la modalité
de référence ; on lit ainsi que les chances sont
2,5 (soit 1/0,4) moins fortes d’être insécures
plutôt que sécures pour les diplômés de l’enseignement supérieur que pour les diplômés de
CEP, CAP, en 1982 et 3,8 (1/0,26) fois moins
en 2000, toutes choses égales par ailleurs.
[(38)]
Il explique, selon les années, de 27 à
30 % de l’inertie totale du nuage de points.
[(39)]
Les faibles et les fortes adhésions à
l’insécurité ont leurs meilleures contributions
sur cet axe auquel aucune autre variable ne
contribue.
[(40)]
Cette figure présente des positions
moyennes des différentes variables dans le plan
factoriel des deux premiers axes ; elle a
seulement valeur illustrative : le texte montre
amplement que l’interprétation repose, en fait,
non sur une inspection visuelle, souvent
trompeuse, mais sur l’observation des contributions partielles annuelles des variables aux
facteurs et éventuellement de leurs corrélations
à ces axes.
[(41)]
Et sur l’intégrité des hommes politiques.
[(42)]
La loi d’abolition de 1981 ayant
modifié le sens de la question sur la peine de
mort (il s’agit d’un souhait de rétablissement
plus d’une volonté de maintien), on partira de
1982 en sautant les années 1990 ( pas
d’enquête), 1993 et 1995 (certaines questions
n’ont pas été posées).
[(43)]
On construit pour chaque année un
tableau croisant les huit positions de la variable
trio avec les critères qui lui sont significativement liés ( sexe, âge, diplôme, position
politique, position r eligieuse, r evenus).
L’analyse factorielle multiple – Escofier et
Pagès (1993) – réalise successivement (selon
un programme en macro SAS mis au point par
Wolber [2000]) une analyse factorielle en
composantes principales de chaque tableau
annuel, une pondération de chaque tableau par
l’inverse de la première valeur propre, la
recherche d’un espace compromis par l’analyse
du nouveau tableau pondéré. Dans cet espace
compromis, on projette les variables qui expliquent les axes, les points moyens compromis
des observations et leurs trajectoires.
[(44)]
On a projeté dans un même plan les trajectoires des groupes les plus évolutifs.
[(45)]
On nomme ainsi les attitudes
favorables à la peine de mort, par opposition à
celles – dites abolitionnistes – qui lui sont
hostiles. Dans un pays qui a aboli cette peine, il
serait peut-être plus exact d’appeler rétablitionnistes ceux qui en ont la nostalgie, mais l’usage
ne s’est pas imposé.
[(46)]
Une analyse portant sur toute la
période 1996 à 2002, soit plus de 8 000 observations, fournit des résultats très contrastés
selon les régions (Tableau IV).
[(47)]
1995 est, rappelons-le, une interpolation, puisque la question sur la peine de mort
a été omise dans l’enquête de cette année.
[(48)]
La diff iculté ne vise pas tant la
substance de la
police de proximité que deux
difficultés particulières : on a probablement
sous-estimé la difficulté à transposer dans une
organisation centralisée une formule inventée
au sein d’organisations policières décentralisées, comme le sont les polices de Chicago ou
de Montréal ; de surcroît, la mise en
œuvre a
été réalisée d’une manière administrative traditionnelle – où le centre commande à coups de
circulaires à une bas e supposé e obéir
exactement – sans beaucoup s’entourer de ces
mes ures d’accompagnem ent que sont le
pilotage de détail, l’explication, l’évaluation et
la création d’incitations.
[(49)]
La propension à déposer plainte est
très faible parmi ceux qui se disent victimes de
ces agr essions de basse intensité, telles
qu’injures, menaces verbales ou attitudes
menaçantes.
[(50)]
Outre les pays franchement fédéraux
comme la République fédérale d’Allemagne (où
ces questions relèvent surtout des
Länder) et
ceux qui le sont devenus comme la Belgique (où
la compétence sécuritaire n’est pas encore
clairement tranchée entre le fédéral et les entités
linguistiques), il faut tenir compte des dévolutions gallo-écossaise au Royaume-Uni, des
Autonomies dans les Espagnes ou des revendications fédéralisantes de la
Lega en Italie.
[(51)]
Commission des maires (1983).
[(52)]
Traiter cette délinquance d’anonymat
est de toute façon malaisé… plus encore pour
des appareils policiers que leur centralisation
condamne à une faible implantation locale
(Monjardet, 1996).
[(53)]
Démonstration par exemple dans
Robert (2002).
[(54)]
Par exemple la concentration de
dealers dans un quartier peut finir par excéder
ceux qui y vivent.
[(55)]
Voir Le Toqueux et Moreau (2002).
[(56)]
Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, on parle abondamment d’évaluation
des politiques publiques, mais elle a été
confisquée par les corps d’inspection qui l’ont
réduite à un simple audit interne, méritoire
mais incapable de saisir les effets latéraux ou
contre-intuitifs (Robert, 2003).