2004
Revue française de sociologie
Les deux formes du capital social
Structure relationnelle des jurys de thèses et recrutement en science politique
[*]
Olivier Godechot
Laboratoire de Sciences Sociales, Paris-JourdanENS-EHESS48 boulevard Jourdan – 75014 ParisGRIOT-CNAM55, rue Turbigo – 75003 ParisCentre d’Études de l’Emploi26, promenade Michel Simon – 93166 Noisy-le-Grand cedex
Nicolas MARIOT
Laboratoire de Sciences Sociales, Paris-JourdanENS-EHESS48 boulevard Jourdan – 75014 ParisGTMS-CNRSMaison des Sciences de l’Homme54, boulevard Raspail – 75006 Paris
Les recherches sur les réseaux sociaux ont conduit à mettre au jour deux formes relationnelles susceptibles de jouer comme capital, les formes relationnelles ouvertes, diversifiées et poreuses, et les formes relationnelles denses, fermées et stables. L’efficacité de ces
deux formes, loin d’être contradictoire, correspond à deux types d’organisation de la
concurrence : la recherche d’avantage individuel à l’intérieur du groupe et la construction et
la mobilisation du groupe dans la concurrence contre les autres groupes. L’étude de l’impact
des réseaux d’invitation aux jurys de thèse sur le recrutement des docteurs en science politique met en évidence la possible coexistence des deux effets. Si à court terme et à l’échelle
individuelle la diversification du jury, par l’invitation de juges faiblement interconnectés
avec le directeur de thèse, aide à la mise en valeur de la thèse dans la discipline et à l’obtention d’un poste, à une échelle collective et de plus long terme, la constitution d’un réseau
dense et cohésif sur une base institutionnelle, universités ou sous-disciplines, favorise la
défense, la reproduction ou l’extension du groupe dans sa concurrence contre les autres
groupes.
Research on social networks has brought to light two patterns of relations among individuals
that may function as capital : open, diverse, porous relations, and dense, closed, stable ones. Far
from being contradictory, these two forms correspond to two different types of competition : the
individual quest for personal advantage within the group, and the need to mobilize the group to
compete with other groups. Our case study of PhD juries in the field of political science in France
demonstrates that these two effects may coexist ; we show how the networks that determine who
gets invited to sit on thesis juries impact on candidates’ employment prospects. We argue that in
the short term and on a personal scale, having a heterogeneous jury, i.e., whose members have
only slight connections to the thesis director, adds to the value of the doctoral degree within the
discipline and helps successful candidates find jobs. In the long term and at the collective level,
forming a jury that reflects a dense, cohesive, institution-based network, whether the institutions
are universities or subdisciplines, favors defense, reproduction, and further extension of the group
in its competition with other groups.
Die Untersuchungen zu den sozialen Netzen führten zur Herausstellung von zwei relationellen
Formen, die eine Rolle als Kapital spielen könnten, das heißt die offenen relationellen Formen,
unterschiedlich und porös, und die dichten relationellen Formen, geschlossen und stabil. Die
Wirksamkeit dieser beiden Formen ist keineswegs widersprüchlich, sondern sie entspricht zweien
Organisationstypen des Wettbewerbs : die Suche eines individuellen Vorteils innerhalb der
Gruppe und die Konstruktion und Mobilisierung der Gruppe im Wettbewerb mit den anderen
Gruppen. Die Impaktstudie der Netze zur Bildung von Prüfungskommissionen zu Zulassung von
Doktoranten der Politischen Wissenschaften unterstreicht die mögliche Koexistenz beider Wirksamkeiten. Kurzfristig und auf der individuellen Ebene hilft die Diversifizierung der Prüfungskommission durch eine Einladung von Prüfern, die mit dem Direktor der Doktorarbeit wenig
Verbindung unterhalten, die Doktorarbeit innerhalb der Fachwissenschaft und zur Erhaltung einer
Stellung günstig darzustellen, während auf längeren Zeitraum gesehen, die Bildung eines dichten
und zusammenhaltenden Netzes auf institutionelle Grundlage, das heißt Universität oder Teilfachwissenschaft, die Verteidigung, die Reproduktion und die Ausbreitung der Gruppe begünstigt
im Wettbewerb mit den anderen Gruppen.
Las investigaciones sobre las redes sociales han permitido poner al día dos formas relacionales susceptibles de jugar como capital, las formas relacionales abiertas, diversificadas y
porosas, y las formas relacionales densas, cerradas y estables. La eficacidad de estas dos formas,
en lugar de ser contradictoria, pertenece a dos tipos de organización de la competencia : la
búsqueda individual de la ventaja en el interior del grupo y la construcción y la movilización del
mismo en la competencia contra los otros grupos. El estudio del impacto en las redes de invitación a los tribunales de tesis para reclutar doctores en ciencias políticas pone en evidencia la
posible coexistencia de los dos efectos. Si a corto término y a escala individual la diversidad del
tribunal, apenas interconectado por la invitación con el director de tesis, ayuda a la tesis a poner
en valor la disciplina y a obtener un puesto, a nivel de escala colectiva es de mas amplio alcance,
la constitución sobre una base institucional densa y cohesiva, de una red de universidades u otras
disciplinas, favorece la defensa, la reproducción o la extensión del grupo en su competencia
contra los otros grupos.
Le succès du concept de
capital social, en sociologie économique tout
d’abord (Steiner, 1999), au-delà en sciences sociales, sociologie générale,
gestion et management, science politique (Putnam, 1993), et même plus
récemment en sciences économiques (Sobel, 2002) – jusqu’au sein des institutions internationales les plus orthodoxes (OCDE, 2001) –, ne repose pas, paradoxalement, sur une définition stabilisée. En sociologie, le capital social
exprime généralement le fait que la dépense de temps, d’efforts, d’argent et
d’autres biens dans des activités relationnelles n’est pas simplement une
consommation finale ou une forme particulière de loisir, mais qu’elle est aussi
un investissement qui participe à la production et peut être source de profits –
en argent ou sous d’autres formes. Au-delà d’un premier
modus vivendi
autour de la dimension volumique du capital social – le capital comme fonction croissante du nombre de relations (Granovetter, [1973] 2000 ; Bourdieu,
1980 ; Héran, 1988 ; Coleman, 1988 ; Putnam, 1993) –, les recherches variées
ne s’accordent pas sur une caractérisation uniforme et univoque des mécanismes et des formes relationnelles qui rendent les réseaux profitables. Les
divergences tiennent moins aux différences de fondement de l’action (rejet ou
adoption du paradigme de l’action rationnelle) qu’à celles de conceptualisation des relations profitables. En simplifiant, on peut opposer deux conceptions du capital social : l’une qui, dans le sillage de Burt (1992), fait du
capital un bien individuel, s’appréciant dans des structures relationnelles
diversifiées et poreuses, l’autre, à la suite de Coleman – et dans une certaine
mesure de Bourdieu
[1] – qui en fait un bien collectif, ayant pour support des
structures relationnelles cohésives et denses.
Pour mieux comprendre cette divergence, examinons la structure relationnelle élémentaire, la triade. Quelle forme relationnelle est la plus à même de
fonctionner comme capital ? Si l’on suit la conception individualiste, la
Figure I est une structure de capital social plus riche – tout au moins pour
l’individu A. Celui-ci joue en effet le rôle de pont entre deux acteurs qui, sans
lui, ne sont pas connectés. A possède donc un capital social important pour
deux raisons. La première raison est de nature informationnelle (Granovetter,
[1973] 2000) : A bénéficie d’informations non redondantes de la part de B et
de C. La seconde raison est de nature plus stratégique. A peut bénéficier des
profits d’intermédiarité. A possède un « trou structural » dans son réseau
(Burt, 1995) : il sert de pont entre B et C, B et C doivent donc passer par A
pour bénéficier des biens et services de l’autre, ils ne peuvent en l’état de la
structure le contourner. Burt explique ainsi que A jouit d’une position de
tertius gaudens et qu’il peut, à son profit, mettre en concurrence B et C.
Au contraire, si l’on suit la conception collective du capital social, la
Figure II constitue une structure relationnelle plus capitalistique que la
première. La structure relationnelle de la Figure II, structure de clique, est
plus résistante à l’épreuve du temps que celle de la Figure I. James Coleman
(1988) avance ainsi que la « fermeture » relationnelle est favorable à l’élaboration des normes et à la création d’un fort degré de confiance interpersonnelle. Comme le montre Baker dans son étude sur les marchés à la criée
d’options (1984), dans une structure relationnelle cohésive, les membres du
groupe s’accordent plus facilement sur la valeur des biens ou des personnes.
Au final, une structure relationnelle dense et cohésive est le support d’un
groupe, lequel ajoute son propre pouvoir de groupe au pouvoir de chacun des
membres qui le composent (Bourdieu, 1980). Ce type de structure relationnelle dense, cohésive, génératrice d’un sentiment d’appartenance et de solidarité est, si l’on suit Bourdieu, caractéristique « de toutes les
institutions visant
à favoriser les échanges légitimes et à exclure les échanges illégitimes »
[2].
Ces deux conceptions du capital social sont-elles pour autant contradictoires ? Que sait-on de la coprésence possible de ces formes d’activation des
structures relationnelles ? L’opposition entre ces deux conceptions du capital
social a été mise en évidence et commentée dans de nombreux travaux
(Podolny et Baron, 1997 ; Baker et Obstfeld, 1999 ; Lin, 2001 ; Burt, 2001) et
a donné lieu à des évaluations empiriques et à des tentatives d’articulation. On
peut distinguer plusieurs stratégies.
Certains auteurs ont cherché à hiérarchiser ou à analyser la répartition optimale des deux formes de capital social. Burt (2001) s’est ainsi efforcé
d’établir empiriquement la supériorité d’une conception sur l’autre : en
s’appuyant sur un grand nombre d’enquêtes sur les réseaux en entreprise et en
constatant que la « performance » y est toujours corrélée positivement avec
son indicateur de diversification du réseau de l’individu, il conclut à la supériorité de la théorie des « trous structuraux » sur celle de la « fermeture relationnelle ». Au contraire, Granovetter ([1995] 2003) avance, au terme d’une
revue de la littérature ethnographique sur l’entrepreneuriat ethnique, qu’il
existe un niveau optimal sur l’échelle diversification-cohésion.
D’autres travaux se penchant sur cette opposition examinent les possibilités d’articulation de ces deux formes de capital. Certains dissocient les
champs dans lesquels l’une ou l’autre forme est un atout : dans les entreprises
organisées autour de positions hiérarchiques et fonctionnelles étroitement
définies, les liens forts et cohésifs importeraient plus que les liens faibles
(Podolny et Baron, 1997) ; de même, dans les équipes de recherchedéveloppement, les liens denses permettent un niveau d’innovation supérieur, alors
que dans celles qui utilisent une expertise déjà existante, les relations denses
et redondantes génèrent une perte de temps et d’efficacité (Hansen, Podolny
et Pfeffer, 2001). D’autres, plus nombreux, détaillent dans un même champ la
pluralité des mécanismes relationnels sous-jacents à un concept de capital
social synthétique et examinent les avantages qu’ils permettent d’obtenir et
les structures relationnelles qui les rendent efficaces. Les relations entre les
personnes peuvent être le résultat soit de stratégies d’union, soit de stratégies
de division (Baker et Obstfeld, 1999). Les relations cohésives, selon Franck et
Yasumoto (1998), permettent, au sein de la haute finance française, de
garantir la confiance (enforceable trust) et de proscrire dans un groupe soudé
les actions hostiles ; les relations diversifiées vers l’extérieur produisent,
elles, des obligations de réciprocité (reciprocity transaction). Ces voies de la
recherche conduisent dans certains travaux à mettre au point des « modèles de
contingence » (Brooke, 2001), c’est-à-dire à spécifier empiriquement les
mécanismes et les circonstances dans lesquels les relations servent de
ressources. Dans d’autres travaux, on envisage le capital social comme le
produit de réseaux multiplexes, par exemple dans les entreprises collégiales
d’avocats d’affaire, comme une combinaison de relations de travail, d’amitié,
dont la cohésion a des effets distincts sur la « performance », forte dans le cas
du travail, faible dans le cas de l’amitié (Lazega, 1999a).
Nous proposons une articulation un peu différente de l’opposition entre
l’efficacité relative des structures denses et poreuses. Celle-ci doit peut-être
moins à des relations de nature différente ou à la variété des contextes dans
lesquels elles sont mobilisées qu’aux différences de niveau, individuel ou
collectif, de leur activation. L’opposition renvoie peut-être plus à ce que les
économistes analysent comme un problème d’agrégation, problème d’autant
plus complexe dans le cas des relations sociales que les externalités y sont
multiples et multiformes (Sobel, 2002 ; Gleiser, Laibson et Sacerdote,
2000)
[3]. À un niveau individuel, les relations peuvent être vues comme un
système de mobilisation de ressources, dans le cadre d’une multiplicité
d’échanges dyadiques. Mais à un niveau plus agrégé, les relations peuvent
être aussi le support d’un comportement coopératif. Aussi, nous considérerons
ici que le capital social « individuel » est le bénéfice qu’un individu tire de sa
place dans la structure des relations, alors que le capital social collectif est le
capital du groupe, bien collectif que le groupe partage et renforce par
l’établissement d’une forte cohésion
[4]. Les deux formes peuvent être lues
comme des modalités de gestion de la concurrence. En concurrence pour des
biens rares, des individus peuvent soit mobiliser individuellement les appuis
efficaces pour l’obtention de ces biens, soit s’entendre avec certains concurrents, essayer de limiter la concurrence, former un groupe, et mettre ce groupe
en mouvement pour la monopolisation de ces biens rares (Weber, [1922]
1995).
Certes, il est difficile de fonder la fermeture du groupe sur des raisons
purement instrumentales. Parce que la constitution du groupe en monopole est
un avantage collectif, l’investissement relationnel par des acteurs rationnels
dans cette structure de relation risque toujours d’être sous-optimal en raison
du risque de passagers clandestins (Coleman, 1988). Le groupe ne jouera véritablement comme groupe d’appropriation que si son assise repose sur des
facteurs non instrumentaux, assise institutionnelle (Bourdieu, 1980), relations
affectives, affinités sociales, fréquence des contacts non recherchés (comme
la sociabilité professionnelle), union autour de normes et de valeurs partagées,
etc. Même s’il est possible d’instaurer des systèmes d’intérêts, de gages et de
sanctions relativement sophistiqués pour perpétuer des relations strictement
instrumentales, une communauté reposant sur les seuls intérêts instrumentaux
est fragile.
Ainsi, deux formes de capital social, aux temporalités différentes, peuvent
coexister, un capital social individuel, que l’individu peut mobiliser dans la
concurrence avec ses pairs, et une forme collective, le capital social collectif,
qui repose sur une structure relationnelle dense n’appartenant pas tant à l’individu qu’au groupe de personnes en relation. Toutefois, on notera que, même
s’ils ne sont pas contradictoires en théorie et s’ils peuvent coexister et
produire conjointement leurs effets, ces deux types de capital, d’un point de
vue dynamique, restent potentiellement antithétiques. En effet, le développement stratégique du capital social individuel conduit l’individu à supprimer
ou à désinvestir dans des contacts redondants, plus contraignants au sens de
Burt et moins profitables, et à développer des trous structuraux dans son
réseau. Ce genre de stratégie peut affaiblir l’unité et la cohésion du groupe.
Au contraire, construire un capital social collectif, développer la cohésion à
l’intérieur du groupe, peut également avoir pour conséquence de limiter la
singularisation relationnelle à l’intérieur du groupe et la concurrence en son
sein.
Peut-on mettre en évidence,
sur les mêmes données, les deux formes de
capital et analyser leurs relations dialectiques ? Voilà le projet auquel cet
article s’atèle à partir de l’analyse des liens au sein d’organisations dont la
forme collégiale semble particulièrement féconde pour l’étude du capital
social (Lazega, 1999b) : l’univers de la science politique au cours des années
quatre-vingt-dix
[5].
Les relations dans la vie académique
Dans le monde académique, il semble en effet que les « relations » comptent, ne serait-ce que sous la forme minimale de la connaissance par les pairs.
Un simple examen de la structure du pouvoir universitaire montre l’importance centrale d’institutions à fonctionnement totalement ou partiellement
collégial sur la carrière académique des spécialistes de science politique. Au
niveau national, le Conseil national des universités (vingt-quatre membres
dans la section 04 – science politique – du CNU, aux deux tiers élus) qualifie
les candidats aux postes d’enseignants-chercheurs, le jury d’agrégation du
supérieur (en général sept personnes) recrute la majorité des professeurs des
universités
[6], les conseils d’unité de la FNSP et la section 40 du CNRS
(vingt et un membres) les chercheurs. Au niveau local
[7], les Commissions
de spécialistes (commissions disciplinaires de dix à vingt membres dans
chaque université) sélectionnent les maîtres de conférences qualifiés et les
professeurs aux concours sur emploi
[8].
Ainsi, des étapes aussi importantes dans la vie matérielle d’un enseignantchercheur que le recrutement et l’avancement sont décidées à l’issue
d’un vote. Ce dernier doit donc réunir le soutien d’une majorité de voix
s’exprimant en sa faveur et, au contraire des structures bureaucratiques hiérarchiques où à la limite seul l’avis individuel du supérieur compte, se mettre en
valeur auprès du plus grand nombre.
Le monde académique redoute généralement que sa reproduction ne lui
échappe et soit déléguée à des instances bureaucratiques, corps d’inspecteurs,
ministères, présidents d’université, etc. Pourtant, il n’en jette pas moins un
regard peu complaisant sur l’autoreproduction qu’il organise. À écouter les
critiques, l’excellence scientifique, critère légitime (mais difficile à déterminer) dans lequel tous disent communier, n’est pas, loin de là, le critère
académique qu’ils voient mettre en
Å“uvre pratiquement. Le caractère relationnel des décisions est souvent vigoureusement dénoncé : « mafias »,
« copinage », « réseaux », « magouilles », « népotisme », « règlements de
compte » sont des termes qui reviennent de manière récurrente sous la plume
des critiques. On reproche ainsi généralement aux concours de recrutement
aux postes de maîtres de conférences d’être de faux concours, et moins la
sélection du meilleur candidat au vu de ses compétences d’enseignant et de
chercheur qu’une procédure d’avalisation d’une décision prise en amont en
fonction d’affinités personnelles entre certains membres du jury et le candidat
élu (Collectif de sociologues candidats à l’Université, 1996 ; Lazar, 2001). Un
des principaux biais du recrutement universitaire serait ainsi le
localisme
(Fréville, 2001)
, l’attribution préférentielle du poste par la commission de
spécialiste au candidat issu de sa propre université. Les commissions auraient
du mal à se défaire des relations personnelles nouées entre le docteur et
l’équipe d’accueil pendant la durée de la thèse
[9]. Les réseaux sont ainsi
invoqués comme forme illégitime de contournement du concours et de
l’évaluation du mérite.
Pour autant, la place des réseaux dans la carrière académique – non pas
ceux obscurs et fantomatiques du discours dénonciateur, mais ceux objectivés
de la sociologie – est parfois invoquée (Musselin, 1996 ; Goode, 2000 ;
Linnemer et Perrot, 2004) mais paradoxalement peu étudiée : Cameron et
Blackburn (1981) rapportent que les enseignants interrogés déclarent souvent
que les soutiens relationnels jouent notamment lors de l’entrée dans la
carrière ; de même plusieurs travaux ont montré que le prestige scientifique
du directeur ou de l’institution d’origine importe plus que la productivité du
docteur pour l’obtention d’un poste (Hargens et Hagstrom, 1967 ; Long,
Allison et McGinnis, 1979). Mais les médiations réticulaires de ces constats
manquent. En effet, si l’analyse des réseaux s’est penchée depuis longtemps
sur le monde scientifique et académique et reste florissante, ses problématiques sont plus inspirées par la sociologie des sciences que par la sociologie
économique. Elle s’intéresse ainsi aux différentes facettes de la vie scientifique : cohésion disciplinaire et genèse du prestige scientifique (Han, 2003 ;
Friedkin, 1978 ; Hargens, 1969), conditions de la production scientifique,
conditions structurales d’émergence de figures intellectuelles (Collins, 1998),
réseaux hybrides alliant personnes et objets (CSI, 1992), etc. L’étude du
devenir des docteurs est certes classique et souvent menée en sciences
sociales avec les outils conceptuels de la discipline concernée, ne serait-ce
que pour connaître le moral de celle-ci (voir en économie Siegfried et Stock,
1999). Mais, en général, cette étude utilise pour l’essentiel des données individuelles. En France, la sociologie de la vie académique a été fortement
influencée par les travaux de Bourdieu et de ses collaborateurs (Bourdieu,
1984, Lebaron, 2000 ; Soulié et Mauger, 2001). Si, avec l’outil conceptuel du
champ la dimension relationnelle est affirmée, celle-ci se réduit souvent dans
les analyses statistiques à une différence d’état ou de degré de possession
(degré de possession du capital, etc.)
[10].
L’invitation aux jurys de thèse comme atome relationnel
Dans le cadre de cette recherche, nous avons recueilli la composition des
jurys de thèse en science politique de 1990 à 2001. Ces relations d’invitation
dans les jurys sont, selon nous, un indicateur de la structure relationnelle
d’une discipline et permettent d’explorer le concept de capital social.
En croisant deux sources, les 936 thèses de science politique recensées
dans le CD-Rom Doc-thèses
[11], et les 1 032 thèses des fichiers envoyés par
les universités et IEP, nous avons ainsi réuni un total de 1 163 doctorats pour
lesquels nous connaissons systématiquement le nom du docteur, le directeur,
l’année de soutenance et le titre de la thèse
[12]. Parmi les fichiers livrés
directement par l’institution de soutenance, nous disposons également de la
composition détaillée du jury pour 741 thèses.
La structure de l’échantillon repose ici sur des informations fournies par
les universités. Nous ne pouvons revendiquer ni l’exhaustivité ni même
l’absence de biais de représentativité. Sur le plan temporel, la déformation
n’apparaît pas trop dommageable : nous connaissons 80 % des jurys des
thèses des deux dernières années, 60 % environ des jurys des années
1993-1999, et 50 % des années 1990-1992. En revanche, le biais de composition du jury par institution est plus flagrant. Certaines universités n’ont pas
répondu à notre appel, et parmi celles-ci, quelques universités sont de grosses
productrices de thèses, comme Paris 8, Montpellier, Rennes, Aix-Marseille.
D’autres universités ont fourni des données malheureusement incomplètes.
Nous ne connaissons ainsi que 12 % des jurys de Paris 2 et 50 % des jurys de
Bordeaux
[13]. Nous savons que nous sous-estimons surtout la part des jurys
« endogames », qui constituent des « isolats » dans la discipline, par rapport
aux juges multi-invités en des lieux différents dont on connaît l’existence et le
poids relatif dans l’ensemble des juges, même s’ils ont pu en outre participer à
des jurys inconnus.
Ces 741 jurys de thèses totalisent 2 864 relations d’invitation de membres
du jury par les directeurs, dont 2 271 relations sont distinctes
[14]. Pour
compléter le tableau, ont été collectées des informations concernant les
docteurs et les juges. Les intitulés des sujets de thèse ont été codés selon trois
variables : l’appartenance sous-disciplinaire, l’aire culturelle de l’objet et le
domaine scientifique de la thèse
[15]. Le sexe du docteur a été codé sur la
base du prénom, la nationalité à la fois sur la base du nom et du prénom quand
l’information n’est pas fournie par l’université. En utilisant des données
administratives, des informations sur les recrutements sur divers sites Internet
d’universités ou de centres de recherche (comme le très complet annuaire du
CNRS), les comptes rendus des concours dans
Système D (bulletin de l’Association des Candidats aux Métiers de la Science Politique), etc., on a pu identifier 246 docteurs ayant obtenu un poste en science politique ou dans les
autres disciplines (sociologie, STAPS, information et communications,
histoire, civilisation américaine, droit public, etc.), dans l’enseignement supérieur (universités, IEP) ou la recherche publique ou parapublique en France
(CNRS, FNSP, EDF, France Telecom, INRETS, etc.). Comme indicateur du
capital scolaire, nous avons codé le passage ou non par l’IEP de Paris ou un
IEP de province. Pour les juges les plus importants (159 juges ayant participé
à plus de 5 jurys), nous avons retrouvé la localisation professionnelle principale pendant la période, et nous avons codé, sur la base de notre connaissance
de la discipline et des thèses dirigées, la spécialité sous-disciplinaire et la
spécialisation dans une aire culturelle.
Comme indicateur de la structure relationnelle, nous avons choisi de nous
fonder sur les relations d’invitation aux jurys de thèses en science politique.
L’utilisation d’une telle base pour établir la structure relationnelle de la discipline présente plusieurs avantages. Ce sont des relations assez homogènes
plutôt faciles à collecter, à quantifier et à orienter, couvrant très largement la
discipline, bien au-delà des réseaux centraux de co-appartenance au CNU ou
aux comités de rédaction. À la différence, par exemple, des relations de
conversation, notre structure relationnelle, s’il ne manquait pas des données,
est sinon complète, au moins bien circonscrite. Le jury de thèse est un objet
intéressant pour une analyse en termes de réseaux, non seulement en raison de
ses propriétés techniques, mais aussi parce que, dans une logique durkheimienne, son enracinement institutionnel lui confère un plus grand degré de
réalité sociale que de nombreux autres phénomènes réticulaires. La constitution du jury n’est pas une décision anodine. Elle est toujours une opération
intentionnelle, même si l’intentionnalité, plurielle, ne se laisse pas facilement
décrypter. Elle répond à un certain nombre de règles, règles qui en droit instituent la légitimité de ceux appelés pour juger et donner validité à leur verdict,
règles qui laissent néanmoins, en pratique, une grande latitude au directeur de
thèse pour composer le jury
[16]. Sa dimension solennelle et « artificielle »,
loin d’être un obstacle à l’analyse comme il le serait pour ceux qui recherchent des réseaux de relations « authentiques », fait du jury un excellent
support pour l’objectivation sociologique.
Ne cachons pas toutefois les ambiguïtés et ambivalences de la relation
d’invitation. Première question, qui invite ? D’après les textes réglementaires,
c’est le « chef d’établissement ». Il semble toutefois que cette décision est, en
sciences sociales, essentiellement une avalisation de la composition du jury
par le directeur de thèse. Il est plus difficile en revanche de savoir qui du
directeur de thèse ou du doctorant compose le jury de thèse. La part de l’un et
de l’autre varie sans doute en première approche selon le différentiel de
capital scientifique entre le docteur et le directeur et le style de direction du
directeur (mandarinal ou collégial). Les doctorants ayant un fort capital scientifique, culturel et social (doctorants issus des grandes écoles, ayant déjà
publié avant la soutenance et connaissant bien le milieu académique) ont sans
doute la possibilité de proposer les membres de jury, mais même là ils ne
peuvent vraiment imposer quelqu’un qui ne siérait pas au directeur. Nous
considérons ainsi que c’est toujours le directeur, in fine, qui invite ses collègues pour juger un de ses élèves et non le doctorant qui compose lui-même le
jury chargé de le juger.
Pour le directeur, la composition du jury répond le plus souvent d’abord à
une volonté de certifier et de mettre en visibilité son docteur – et secondairement à des fins de carrière. Pour les invités les relations d’invitation ont une
double signification : c’est à la fois une relation de travail et une relation
honorifique. Juger une thèse est un travail important : lecture, rédaction éventuelle de rapports (« pré-rapport » ou rapport de soutenance), préparation
d’une intervention publique soumise elle aussi à l’évaluation des pairs, déplacements, soutenance elle-même, bref plusieurs journées de travail. Certains
enseignants-chercheurs évoquent avec un enthousiasme modéré la participation aux jurys de thèses. L’un d’entre eux nous a ainsi indiqué qu’« accepter
de “dépanner un collègue” pour compléter le jury d’une thèse moyenne
suppose que ce collègue vous rendra la pareille un jour ». Toutefois, ne voir la
relation d’invitation que comme invitation au travail conduit à méconnaître sa
nature honorifique. Et comme toute relation honorifique, elle est essentiellement ambiguë. Si les jeunes enseignants-chercheurs (les maîtres de conférences par exemple), élevés à la dignité du juge, sont honorés par une
invitation, les enseignants-chercheurs prestigieux peuvent honorer le jury plus
que l’inverse lorsqu’ils sont invités par un directeur peu connu. Parce qu’elle
est honorifique et parce qu’un refus affirmé pourrait avoir valeur d’affront, il
semble que refuser de participer à un jury soit relativement rare, en particulier
de la part d’enseignants-chercheurs en début de carrière ou de celle de collègues de travail de l’établissement.
Ainsi, la relation d’invitation, relation solennelle, d’échange de service, de
travail et d’honneur, décidée dans le cadre de stratégies plurielles, possède des
propriétés techniques et sociales intéressantes pour en faire l’élément d’une
structure de réseau. Elle pourrait même représenter une approximation satisfaisante des principales relations reliant les membres de la discipline
[17].
Le Graphique I est une représentation des relations d’invitation entre les 53
juges les plus présents dans les jurys de science politique, juges ayant participé à 15 jurys et plus
[18]. L’échantillon, au regard des 1 180 juges de notre
fichier, peut sembler étroit. Toutefois ces 53 juges cumulent 39 % du total des
sièges disponibles (1 361 sur 3 501) dans les 741 jurys connus, et le graphe
représente 589 relations d’invitation (soit 26 % de l’ensemble des relations
d’invitation). Tout en restant lisible, celui-ci représente donc les relations
d’invitation essentielles des jurys de thèse en science politique.
Au milieu du graphique émerge un nÅ“ud central dense au cÅ“ur duquel on
trouve des juges, en général parisiens, qui siègent souvent, dirigent de
nombreuses thèses et, pour un grand nombre d’entre eux, ont des docteurs qui
obtiennent un poste. Non loin de la personne la plus centrale du réseau,
juge 01, on trouve une poignée de professeurs de Paris 1, plutôt spécialistes
de sociologie politique, qui s’entre-invitent fortement et dont les docteurs
trouvent des postes. Ils sont aussi fortement connectés avec d’autres spécialistes de sociologie politique des institutions de la capitale : IEP, Paris 9 et
Paris 10. Dans la proche banlieue est de ce noyau, se trouvent des professeurs
d’institutions provinciales comptant souvent un IEP (Amiens, Grenoble, Lille,
Rennes), spécialisés en sociologie politique ou en politique publique, souvent
plus jeunes qui, tout en ayant développé des liens entre eux sur la base de la
proximité géographique, restent bien connectés avec le centre dans son
ensemble. Dans la banlieue nord-ouest, on distingue des réseaux de professeurs ou chercheurs spécialistes de relations internationales, souvent membres
du CERI ou de l’IEP Paris, aux relations répétées et sélectives. S’ils sont
Graphique I
Réseau des juges en science politique
reliés au centre, c’est plus par l’intermédiaire d’un ou deux contacts que par
une couverture large. Plus à l’ouest du graphique, se dessinent trois
« cliques », groupes de deux à cinq personnes, fortement interconnectés et
faiblement connectés au reste du réseau : les relations internationales de
Paris 1 au nord-ouest, les Toulousains à l’ouest, et les relations internationales
de Paris 10 au sud-ouest. Dans certains cas, les relations d’invitation sont très
intenses : juge 05 a invité 13 fois juge 15, lequel l’a invité à son tour 8 fois.
Le docteur de l’un a eu ainsi deux chances sur trois de retrouver l’autre dans
son jury. Pour ces trois « cliques » isolées, l’obtention de postes pour leurs
docteurs semble plus difficile. Ainsi cette représentation graphique suggère,
sur un premier échantillon limité, que la structure relationnelle n’est pas sans
incidence sur la probabilité d’obtenir des biens rares. Un examen statistique
approfondi permettra de préciser comment.
Le « capital social individuel »
Même si le jury n’est pas forcément composé avec le souci utilitariste et
exclusif de maximiser les chances d’obtention du poste, il est assez vraisemblable que le docteur et le directeur aient le souci d’obtenir par cette composition une mise en valeur positive de leur produit commun. Mais, la
composition reste une stratégie sous contraintes : il est difficile d’inviter aux
jurys de thèse des personnes que le docteur ou le directeur n’ont jamais
rencontrées, personnes dont on ne peut anticiper ni l’accord, ni la réaction
face à la thèse. Peut-être est-ce parfois le cas de la personnalité scientifique
étrangère, mais l’invitation d’un juge connu par les seuls écrits est plutôt rare.
Le plus souvent, sont invités des membres du réseau social du directeur ou du
docteur, soit que ces derniers connaissent « personnellement », soit auxquels
ils ont eu accès préalablement lors de diverses occasions (travail, séminaires,
colloques, soutenances d’autres docteurs, etc.) informant sur leur capacité à
siéger. Les relations du directeur, comme celles du docteur, sont donc un
point d’appui pour la mise en valeur de la thèse. Tout d’abord, elles permettent d’influer sur le verdict formel. Ensuite, elles permettent la mise en circulation du jugement. Enfin, elles permettent d’obtenir des soutiens directs lors
du recrutement.
Même s’il existe des stratégies de distanciation à l’égard de la thèse (de
même que des stratégies d’appropriation), le directeur de thèse s’expose en
même temps qu’il expose l’un de ses produits. Il est donc en partie solidaire
du destin de son doctorant, ne serait-ce que le temps de la soutenance. Il est
ainsi vraisemblable qu’il cherchera à composer son jury avec des juges qui ne
sont pas trop hostiles tant à son égard qu’à celui de son doctorant. Un jury
composé de proches sera peut-être un peu plus indulgent
[19] et permettra
parfois à des doctorats limites d’obtenir les « félicitations », là où un jury
élargi aurait été plus sévère, grevant lourdement par le refus de la mention la
plus haute le docteur dans la compétition pour les postes. Pour une fraction de
doctorats sur le fil, des relations, ici plutôt cohésives – des juges proches du
directeur –, aident à assurer une belle mention.
Mais la mention est toutefois un signal très imparfait et assez peu discriminant de la valeur du docteur (69 % des candidats obtiennent les félicitations).
La différenciation entre deux thèses « très honorables avec félicitations » se
fait alors par la différenciation des discours informels tenus à leur propos. Au
sein d’une discipline, il n’est pas rare d’entendre des verdicts circuler sur une
thèse – parfois formulés dans un registre esthétique – entre des personnes
ayant peu ou pas lu l’ouvrage : « C’est une [très/assez] belle thèse » ; « C’est
une thèse moyenne ». Quand bien même serait-on en science dure, l’évaluation ne se limiterait pas à la seule vérification objective de la validité du
résultat. Dans le verdict circule un condensé synthétique sur l’ensemble de la
thèse, – valeur de l’objet, valeur de la problématique, valeur des résultats,
valeur de la théorie, originalité, valeur de la personne – qui ne peut se déduire
d’un simple calcul « objectif ».
La composition du jury influe ainsi fortement sur la mise en valeur et la
mise en circulation de la valeur de la thèse. Celle-ci est un objet volumineux
et peu lu, mais on est à peu près sûr que les membres du jury l’ont fait. Les
traces écrites de la soutenance, à commencer par la mention, ou la dizaine de
pages des différents rapports du jury, ne sont pas toujours à même d’établir la
valeur et d’emporter l’adhésion. Au contraire, les lecteurs en chair et en os,
honorés par l’invitation, dont le docteur peut avoir gagné la sympathie, sont
toujours plus susceptibles d’expliquer aux membres de leur réseau de relations ce en quoi la thèse est intéressante. La valeur (« c’est une belle thèse »),
de bouche à oreille, se met alors à circuler. Même si le verdict circulant n’est
pas dithyrambique (« une thèse pas mal »), la thèse gagne en tout état de
cause le privilège du connu sur l’inconnu
[20].
Si le directeur a invité des juges qui ont de nombreux contacts et qui gravitent dans des milieux très différents, la diffusion du verdict sera grande. Ces
personnes seront capables de porter et de mettre en circulation la valeur, de
convaincre leurs collègues de la valeur de ce qu’ils ont lu, et de soutenir le cas
échéant de vive voix le docteur devant les jurys-clés pour le recrutement :
CNU, sections du CNRS, commissions de spécialistes, comités éditoriaux des
revues. Toutefois cette pratique du jury ouvert comporte un risque : des liens
faibles s’autoriseront plus facilement à émettre un verdict négatif, verdict
d’autant plus handicapant qu’il circule de manière élargie. Enfin, cette
pratique n’est pas donnée à tout le monde : elle est plus coûteuse et complexe
et elle suppose d’avoir noué au préalable des liens suffisants pour s’autoriser
ce type d’invitation. Au contraire, si l’on invite des personnes proches,
personnes plus facilement accessibles et dont on peut anticiper la réaction, on
limite le coût de l’invitation et le risque d’actions hostiles (dépréciation de la
qualité). Mais les personnes proches se connaissent et s’invitent aussi les unes
les autres : elles risquent d’être équivalentes d’un point de vue structural.
Aussi le jugement de valeur sur la thèse tourne-t-il en rond dans le réseau
fermé sans pour autant s’égayer.
Pour vérifier notre hypothèse que le capital social individuel, l’investissement dans des relations diversifiées et non redondantes, permet d’obtenir des
biens rares (les postes d’enseignant-chercheur pour les docteurs), nous procédons à une régression logistique où nous évaluons l’impact de la position dans
la structure relationnelle sur la probabilité d’avoir un poste. Nos données en
partie longitudinales permettent d’étudier l’incidence de la structure du réseau
dans le passé sur l’obtention de postes dans le futur, ce qui renforce le caractère causal de la relation de corrélation. Nous additionnons ainsi, pour établir
le réseau, les relations d’invitation entre les juges l’année de la soutenance et
les deux années qui la précèdent. Comme notre réseau commence en 1990 et
compte tenu de ce retard de deux ans, nous estimons la probabilité d’obtenir
un poste pour les docteurs qui ont soutenu à partir de 1992, et dont nous
connaissons le jury, soit 667 docteurs. Nous avons utilisé comme variables
explicatives des caractéristiques individuelles classiques : le sexe, la nationalité, le lieu de soutenance, le diplôme, la sous-discipline, la mention et l’année
de soutenance. Nous y avons ajouté des variables relatives à la place dans le
réseau : le nombre de personnes distinctes en relations d’invitation avec le
directeur de thèse (quel que soit le sens de la relation), la « contrainte structurale » du directeur, la moyenne pour les juges invités du nombre de personnes
distinctes en relations d’invitation avec chacun d’entre eux, et la moyenne de
la « contrainte structurale » des invités. Nous estimons aussi une variante
(modèle II) où sont omises les dimensions volumiques du réseau.
En première approche, le sexe
[21] ne semble pas influer la probabilité
d’obtenir un poste puisque les deux taux d’obtention de postes (27 % pour les
hommes et 25 % pour les femmes) sont comparables. Toutefois, les hommes
sont nombreux parmi les docteurs étrangers (78 %) et au sein des docteurs
français la différence entre les sexes est plus sensible (43 % des hommes
obtiennent un poste contre 31 % des femmes). Aussi, lorsque l’on contrôle par
les autres variables, en particulier la nationalité, le sexe devient très discriminant, ce qui traduit peut-être un différentiel de mobilité entre les deux sexes.
Plus encore que le sexe, la nationalité est une variable très significative. Sa
mesure est certes problématique : nous ne connaissons la nationalité avec
certitude que pour 55 % de l’échantillon et, pour le reste, nous l’avons codée
avant tout sur la base du prénom et marginalement sur la base du nom. Avec
une telle approximation, nous obtenons une population de docteurs
Tableau I
Probabilité pour x d'avoir un poste (Régression logistique)
« étrangers » de 37 %. À la différence des docteurs « français », ceux-ci
obtiennent beaucoup plus rarement un poste en France (4 % contre 37 % des
docteurs nationaux, la régression confirmant largement l’importance de
l’écart). Cette différence tient pour une part au fait qu’une partie d’entre eux
ne cherche pas, à l’issue de leur doctorat, un poste en France et, d’autre part,
au fait qu’il soit plus difficile pour un étranger d’obtenir un poste que pour un
Français (moindre insertion, moindre conformité de leur thèse aux critères de
valeur de la discipline, éventuelles discriminations, etc.).
En raison de la place de l’IEP dans la discipline (30 % des docteurs et 60 %
des docteurs en poste), le codage du passage par un IEP (Paris ou Province)
permet d’obtenir une approximation satisfaisante à la fois des compétences
scolaires à l’entrée en thèse et du degré d’insertion dans la vie académique.
L’effet du capital scolaire, classique dans une estimation de ce genre, apparaît
nettement. Les diplômés de l’IEP Paris ont une chance sur deux d’obtenir un
poste contre une chance sur six pour les docteurs qui ne sont pas passés par un
IEP. Au vu des pourcentages bruts de docteurs ayant un poste, l’université
semble être un déterminant important de l’obtention d’un poste. Les docteurs
de Grenoble seraient plus favorisés (50 % d’entre eux obtiennent un poste)
que les Parisiens. Les docteurs de Paris 10 (11 % ont un poste) et plus encore
ceux de Toulouse (8 % en trouvent un) seraient, eux, nettement défavorisés.
Toutefois, cette différence de rendement entre institutions est moins due à la
différence des propriétés des enseignants qu’à des différences de composition
de la population des docteurs. Dans les établissements parisiens, en particulier
à Paris 1, la population des docteurs est assez hétérogène : elle comporte à la
fois une forte proportion de diplômés de l’IEP de Paris et une forte proportion
de docteurs étrangers. Au contraire, à Grenoble, la population est beaucoup
plus homogène : très peu d’étrangers et de nombreux docteurs diplômés de
l’IEP. Cet effet de composition est filtré par l’estimation des paramètres de
régression. L’effet propre de l’institution est alors au final limité, surtout
lorsque l’on tient compte de la mention et des variables de réseau. « Toutes
choses égales par ailleurs », les universités ne se différencient guère. Seule
demeure significative la différence entre les deux extrêmes, Grenoble dont les
docteurs obtiennent facilement des postes et Toulouse dont les docteurs en
obtiennent beaucoup plus difficilement.
L’appartenance sous-disciplinaire a un effet brut important et un effet net
qui reste fort. Faire une thèse de sociologie politique et de politique publique
semble favoriser l’obtention d’un poste : 40 % des docteurs dans ce cas y
parviennent. À l’inverse, seuls 11 % des docteurs ayant préparé une thèse
codée relations internationales sont dans ce cas. La composition joue certainement : 60 % des docteurs de cette sous-discipline sont étrangers. Mais la
régression montre que, même en tenant compte de cet effet de composition,
les relations internationales débouchent moins fréquemment sur un poste.
Nous reviendrons plus loin sur ce phénomène.
La mention permet d’obtenir une approximation du jugement de valeur
porté sur la thèse par les membres de la discipline. Celle-ci est certes biaisée
pour deux raisons : d’une part la mention n’est pas toujours reportée de la
même façon d’un établissement à l’autre
[22], d’autre part, le jury peut être
composé avec des proches du directeur ou du docteur, plus enclins à la bienveillance. Aucun docteur ayant la mention « honorable » ne trouve de poste.
La mention « très honorable » sans félicitations handicape : 5 % de ses détenteurs trouvent un poste. Les félicitations (29 % d’entre eux ont un poste) et
plus encore les félicitations à l’unanimité (43 % d’entre eux ont un poste) sont
un atout indispensable pour l’obtention d’un poste à l’université. La variable
est l’une des plus significatives de la régression. Mais remarquons toutefois
que la mention sert plus à exclure une minorité de la course aux postes qu’à
sélectionner une élite : 62 % des docteurs obtiennent en effet les félicitations,
soit trois félicités pour un poste à pourvoir. Nous verrons qu’au sein de la
structure relationnelle circule et se fabrique une opinion sur la valeur des
candidats, qui joue un rôle aussi important que la certification officielle.
La probabilité d’obtention d’un poste varie fortement en fonction de
l’année de soutenance pour des raisons qui sont difficiles à démêler. Les
années récentes semblent défavorables. D’une part, le temps laissé aux
docteurs pour trouver un poste est beaucoup plus grand pour les docteurs du
début de la période (onze ans) que pour les derniers docteurs (deux ans), biais
qu’en l’absence d’informations précises sur la date de recrutement nous ne
pouvons corriger. D’autre part, l’offre et la demande de docteurs varient au
cours de la période : pendant la deuxième moitié de celle-ci, le nombre de
docteurs augmente alors que le nombre de postes ouverts au concours semble
diminuer
[23]. Au final, l’année sert surtout de variable de contrôle pour
redresser les autres variables.
L’introduction d’indicateurs sur la position dans le réseau du directeur de
thèse et des membres du jury permet l’examen des propositions sur l’incidence de la forme des liens sur la probabilité de s’approprier un bien rare, ici
le poste. Nous essayons de distinguer dans le modèle I l’impact respectif de la
dimension volumique – le nombre de relations d’invitation du directeur d’une
part et des membres du jury d’autre part – et de la forme des relations. Pour
calculer des indicateurs de cette dernière, nous avons utilisé les indices de
Burt (Burt, 1995, Degenne et Forsé, 1994). Burt appelle « contrainte structurale » un indicateur qui mesure l’absence de trous structuraux entre les
contacts des individus. En bref, plus les contacts d’un individu sont directement connectés entre eux sans son intermédiaire, plus ils sont redondants et
plus l’individu est « contraint »
[24]. Il ne peut pas jouer ses contacts les uns
contre les autres et il obtiendra d’eux des informations et des services redondants. Ainsi, plus le directeur de thèse et ses invités sont « contraints » par
leur place dans la structure relationnelle, plus il leur serait difficile de mettre
en valeur le docteur et de l’aider à obtenir un poste. Nous mesurons ici
l’impact de deux catégories de trous structuraux : avec la contrainte structurale du directeur
, les trous structuraux primaires, et avec la moyenne de la
contrainte structurale des invités du jury
, les « trous structuraux secondaires »
du directeur (Burt, 1992).
La décomposition volume-forme est rendue délicate par le fait que la
contrainte structurale et le nombre de contacts sont assez fortement corrélés
(coefficients de corrélation de l’ordre de-0,7 – voir Annexe III)
[25]. Burt
(1995) reconnaît d’ailleurs que son indicateur condense plusieurs dimensions : la taille, la densité et la hiérarchie du réseau d’un individu – entendue
comme la concentration des relations dans la main d’un seul. Cette corrélation
est liée d’une part à la probabilité accrue d’avoir des membres de son réseau
non connectés directement lorsque le nombre de contacts augmente, et,
d’autre part, à la convention de traitement des personnes n’ayant qu’un seul
contact – pour qui la mesure de l’interconnexion directe des contacts n’a pas
de sens. La formule de Burt conduit avec raison à attribuer à ces terminaux de
réseaux une contrainte maximale (voir Annexe II).
La dimension volumique du capital social, fort significative lorsque l’on
mesure la corrélation brute (en moyenne 16,1 contacts pour le directeur et 6,1
contacts pour les membres du jury des docteurs qui obtiennent un poste contre
respectivement 13,7 et 4,4 pour ceux qui n’en obtiennent pas), s’efface
lorsque l’on introduit la contrainte structurale
[26].
La forme des relations, au contraire, a une forte incidence. La contrainte
structurale du directeur est certes légèrement supérieure au seuil de significativité, mais sans doute faut-il y voir un effet de légère colinéarité avec le
volume
[27]. Dans le modèle II, l’impact d’un directeur non contraint y est
ainsi plus visible. La moyenne de la contrainte structurale des juges invités à
la soutenance est particulièrement significative, au seuil de 1 % dans le
modèle I, à celui de 1 ‰ dans le modèle II. Pour rendre le docteur visible, lui
trouver des soutiens intellectuels et matériels, la diversification des relations
des invités du directeur compte ainsi plus que la diversification des relations
directes du directeur. Les invités, à la fois proches du docteur qu’ils ont
accepté de juger mais dont le jugement passe pour être plus indépendant que
celui du directeur, peuvent jouer, s’ils disposent d’un réseau important et non
redondant, un rôle crucial de relais amplificateur au sein du champ académique.
Des difficultés d’interprétation de la régression émergent toutefois dès lors
que l’on considère que la mention obtenue dépend en partie de la composition
du jury et que la composition du jury dépend aussi du niveau de la thèse – tel
qu’il est anticipé par le couple doctorant-directeur. Le paramètre de la
mention mesure-t-il surtout la qualité de la thèse ou la diversification du
jury ? De même, le paramètre associé à la diversification du jury mesure-t-il
plus la qualité de la thèse ou le volume du capital social du couple
docteur-directeur ? À la plupart des travaux sur l’impact des réseaux, il est
possible de poser la question : le capital social est-il la cause de la « performance » ou sa conséquence
[28] ?
Peut-on répondre ainsi à une interprétation alternative selon laquelle la
diversification du jury serait pour l’essentiel un indicateur de la qualité de la
thèse et non un support de mise en visibilité de la thèse et d’obtention
d’appuis ? Il est possible de lever ce problème en utilisant la technique des
variables instrumentales (Robin, 1999). La méthode consiste à trouver des
instruments, c’est-à-dire des variables exogènes, ici au capital social pour la
mention et à la qualité de la thèse pour la diversification du jury, susceptibles
de les faire respectivement varier. Le remplacement de ces deux variables mal
identifiées par une prévision fondée sur des instruments exogènes permet de
corriger le problème d’identification.
Il est toutefois difficile de trouver des variables approximant la « valeur
scientifique » de la thèse qui soient totalement indépendantes du réseau. Pren-drait-on les publications comme approximation de la valeur des candidats
(informations difficiles à collecter de manière exhaustive), que l’on capturerait aussi les réseaux d’accès à la publication (eux-mêmes corrélés aux
réseaux d’invitation aux jurys). La croyance en une « valeur scientifique »,
totalement indépendante des contingences sociales (le réseau), est elle-même
un peu naïve
[29]. Il est plus facile en revanche de trouver des indicateurs du
capital social indépendants de la valeur de la thèse que l’inverse. La diversification des jurys de thèses des autres docteurs du directeur fournit un bon
candidat pour l’instrumentation des variables de réseau. La diversification du
jury instrumentée, autrement dit la prédiction de la diversification du jury
fondée sur un indicateur du capital social du directeur exogène à la valeur de
la thèse, a un effet très significatif et du même ordre que ceux estimés dans les
modèles I et II (voir Annexe IV)
[30]. Cette estimation confirme l’importance
nette du capital social pour l’obtention d’un poste et les modalités de son activation : ce sont les relations avec des personnes influentes aux contacts multiples, diversifiés et non redondants, qui permettent lors de la thèse et de la
soutenance de collecter des soutiens institutionnels et surtout de mettre en
circulation la valeur de la thèse, en bref de mettre en visibilité le docteur dans
le champ académique et au final de lui permettre de trouver un poste. Dans le
champ académique de la science politique, les acteurs en concurrence pour les
postes, appréhendés à un niveau individuel, bénéficient donc de la diversification et de la non-redondance de leurs relations.
Le « capital social collectif »
Autant avec la régression ci-dessus avons-nous montré comment, à un
niveau individuel, des individus en concurrence pouvaient tirer parti de la
diversification de leurs relations, avantage à la fois stratégique et relationnel,
pour obtenir des biens rares, autant n’avons-nous pas montré comment le
groupe en tant que groupe, par l’établissement d’un réseau de relations denses
et homogènes en son sein, pouvait favoriser l’émergence de normes et de
valeurs partagées, une régulation de la concurrence susceptible de le favoriser
dans la concurrence avec les autres groupes. L’effet de la cohésion doit donc
être mesuré non à l’échelle de l’individu, comme le propose Burt (1995), mais
à l’échelle d’un collectif. Pour analyser l’effet de la variation de la cohésion
interne d’un ensemble sur sa capacité à réguler la compétition interne et à
affronter la concurrence externe, nous distinguons comme groupes les
sous-disciplines de la science politique d’une part, les universités qui recrutent d’autre part, groupes ayant une assise institutionnelle (Bourdieu, 1984) et
susceptibles de gérer des enjeux communs
[31]. Le nombre de groupes caractérisés est toutefois limité et les éléments de preuve ne sont pas de même
nature que dans la première partie.
Sous-disciplines
Comme nous l’avions vu à la lecture des résultats du Tableau I, les différentes sous-disciplines ont des probabilités très inégales d’obtention de postes
dans l’enseignement et la recherche. Le différentiel reste fort, même
lorsqu’on le contrôle par d’autres variables comme la composition par nationalité, par diplôme ou par le taux d’interconnexion des membres du jury.
L’examen du Graphique I montrait que, parmi les principaux juges, ceux qui
apparaissaient relativement isolés, invitant de manière répétée quelques
proches, appartenaient souvent à la sous-discipline relations internationales.
N’y a-t-il pas là des éléments qui suggèrent que la différence en termes de
reproduction renvoie à des degrés différents de constitution et de mobilisation
de la sous-discipline ?
S’il ne constitue pas une preuve statistique du même ordre que celle développée dans le Tableau I concernant le « capital social individuel », un
premier test suggère qu’à côté de la diversification à l’échelle individuelle à
l’intérieur du groupe, la cohésion du groupe en tant que groupe est aussi un
facteur favorable à l’obtention d’un poste. Nous avons ainsi remplacé dans la
régression la variable sous-discipline par la densité
[32] de la sous-discipline
chaque année (en mesurant les réseaux d’invitation sur trois ans comme
expliqué précédemment). Cette variable est alors significative au seuil de 1 %
et son chi-deux de 7 est proche de celui apporté par la variable sous-discipline
(8,6). Autrement dit, la différence de recrutement entre sous-disciplines
semble plus liée à la différence de cohésion et de mobilisation qu’à la différence de contenu. Poursuivons l’intuition suggérée par cette corrélation en
comparant les deux sous-disciplines les plus importantes, la sociologie politique et les relations internationales.
Les Graphiques II et III représentent les relations d’invitation entre les
principaux membres de jurys des thèses codées respectivement en sociologie
politique et en relations internationales. Alors que la taille du réseau est équivalente (61 et 60 individus), la structure des relations d’invitation est fortement différenciée. En sociologie politique, on compte 251 relations distinctes
d’invitation contre 220 en relations internationales. La densité
[33] de la
sociologie politique est de 10 % supérieure à celle des relations internationales : 0,069 en sociologie politique contre 0,062 en relations internationales.
En sociologie politique, les relations gravitent sur le Graphique II autour
d’un centre concentré de quelques professeurs de Paris 1 fortement interconnectés, gros producteurs de thèses qui débouchent souvent sur l’obtention
d’un poste. Elles se diluent en s’éloignant de ce foyer central sans pour autant
perdre de cohésion, en particulier vers l’est du graphique. Au-delà du
deuxième cercle d’enseignants-chercheurs de l’IEP Paris, de Paris 10 ou de
Paris 9, on trouve en effet surtout les professeurs de Grenoble et ou de Lille,
spécialistes de sociologie politique ou de politique publique, souvent plus
jeunes et éventuellement en attente d’un retour vers Paris et qui, même s’ils
ont développé des relations locales dans leurs universités, ont conservé un
contact avec le noyau parisien. Cette structure concentrique est toutefois
moins régulière dans les autres directions. On retrouve ainsi à l’ouest l’isolement des enseignants toulousains et, au nord du graphique, on remarque que
certains professeurs de Paris 1, bien connectés entre eux et avec des enseignants de Paris 2, ne sont pas très bien reliés au foyer central, ce qui suggère
peut-être l’existence d’un clivage entre professeurs au sein de cette institution.
À l’opposé, le graphique représentant les spécialistes de relations internationales a la structure éclatée de son objet. Le graphe n’a pas de centre aisé à
caractériser même si le noyau de relations denses entre les chercheurs de
l’IEP (souvent des membres du CERI) pourrait faire office de candidat. La
structure relationnelle présente au contraire de nombreuses « cliques »,
réseaux de relations très denses entre des groupes de deux, trois ou quatre
personnes, mais ces cliques sont mal reliées entre elles. De gauche à droite, en
haut, on croise trois cliques, les relations internationales de Paris 10, celles de
Paris 1, puis celles de Toulouse. En descendant dans le bas du graphique il est
possible de démêler d’une part un sous-réseau dense et cohérent, ouvert sur
l’extérieur puisque certains des enseignants de sociologie politique y sont
invités, et d’autre part une clique très fermée centrée autour de juge 18, constituée de spécialistes d’un domaine particulier, les études sur l’ex-URSS et les
pays de l’Est. Sauf dans ce dernier cas, la formation de cliques semble être
plus le produit de la proximité institutionnelle que d’une logique de spécialisation scientifique sur une aire culturelle donnée.
Cette cohésion relationnelle de la sociologie politique autour d’un noyau
central peut être vue comme le produit de l’histoire de cette sous-discipline au
cours des vingt dernières années. Son cercle central de professeurs actuellement à Paris 1 a joué un rôle essentiel pour redéfinir la science politique sur le
modèle des sciences sociales en général et de la sociologie en particulier. La
science politique, loin d’être une science spéculative et normative comme le
droit ou la philosophie, doit elle aussi se doter, selon eux, d’un terrain et de
méthodes empiriques : entretiens, statistiques, archives, observation directe,
etc. L’objet « politique », ensuite, ne saurait aussi se limiter à la seule exégèse
des systèmes et formes de « vie politique » (élections, partis, gouvernements,
etc.). Il est considérablement élargi au point que sa définition devient problématique (Favre, 1980,1995). Cette redéfinition des objets et des méthodes de
la discipline (influant considérablement sur les critères implicites de définition de ce à quoi doit ressembler un doctorat) a été confortée au milieu des
années quatre-vingt par le rapprochement de certains de ses protagonistes
avec Bourdieu, ses concepts ou son école. L’instauration de l’agrégation du
supérieur en 1972 a été un instrument important dans ce processus,
puisqu’elle leur a permis d’accéder rapidement à des positions de pouvoir
(professeurs) et de production de docteurs. Autour de ce noyau militant et
refondateur, se sont accolées les générations suivantes de docteurs et
d’agrégés du supérieur, partageant un certain nombre de conceptions quant à
ce que doit être la science politique, et plus encore de rejets : le refus d’une
science politique trop généraliste et journalistique, se dotant d’objet trop
grand pour la conduite d’une véritable enquête. Cette configuration a produit
à la fois dans les années quatre-vingt-dix des relations diversifiées mais aussi
centralisées, une structure cohésive et dense, mieux à même de partager la
même échelle de valeur, de diffuser les noms des personnes de valeur et de se
mobiliser pour l’obtention d’un poste et assurer sa reproduction et son extension. Au contraire, les relations internationales semblent balkanisées, divisées
en une multitude de petites contrées – universités, aires culturelles étudiées –
qui ne communiquent pas véritablement entre elles. Elles ne peuvent donc
véritablement partager échelle de valeur ou sentiment de solidarité et sont
particulièrement vulnérables à l’offensive de la sociologie politique.
Universités
Plus encore que les sous-disciplines, les universités sont des unités collectives susceptibles d’administrer la concurrence. Elles maîtrisent en effet
largement la composition de la commission de spécialistes, et partant, le
recrutement et la reproduction du groupe. Pour diverses raisons, les universités peuvent ainsi favoriser le recrutement de personnes proches, en particulier les docteurs locaux, sur des personnes éloignées
[34]. Lorsque les
membres de l’université, en particulier les directeurs de thèses locaux, sont
reliés par des liens denses et répétés, lorsqu’ils ont développé un capital social
collectif important, il est probable qu’ils adoptent un comportement coopératif et qu’ils administrent la concurrence interne et favorisent globalement
les docteurs locaux. Au contraire, des relations plus lâches et plus encore des
dissensions, bref, l’absence de valeurs partagées au sein du groupe, permettraient une ouverture du jeu en faveur des candidats extérieurs. On peut donc
faire l’hypothèse d’une liaison entre « localisme » et cohésion locale des relations.
Graphique II
Juges ayant participé à au moins quatre jurys de thèses codées en sociologie politique (n = 61)
Graphique III
Juges ayant participé à au moins six jurys de thèses codées en relation internationale (n = 60)
Le test de cette hypothèse nécessite d’effectuer une délicate évaluation du
« localisme » en science politique (Godechot et Mariot, 2003b). La difficulté
de l’exercice tient d’une part au fait que nous ne connaissons que rarement la
date d’obtention des postes et d’autre part au fait qu’il s’agit d’une évaluation
statistique sur petit nombre. On peut toutefois établir quelques approximations éclairantes à partir des éléments dont nous disposons. Depuis 1992, la
procédure de recrutement aux postes de maître de conférences est demeurée
inchangée
[35]. Le CNU procède d’abord à une première sélection au niveau
national, la qualification, et les commissions de spécialistes locales recrutent
ensuite les maîtres de conférences parmi les docteurs qualifiés. Les listes de
qualification constituent une première information sur la population en
concurrence
[36]. Pour évaluer l’intensité du biais en faveur des candidats
locaux sur l’ensemble de la période, nous devons préalablement évaluer
l’importance des concurrents locaux – le nombre de docteurs locaux qualifiés
– et – exercice plus délicat – le nombre des concurrents extérieurs sur
l’ensemble de la période
[37]. Ces hypothèses permettent de dresser avec plus
de précision la liste des concurrents potentiels et d’estimer le poids de la
préférence locale au niveau global et local.
Ainsi, sur les vingt universités ayant produit des docteurs en mesure de
concourir (qualifiés) et ayant participé à des recrutements de maître de conférences dans la section 04 du CNU, on compte 32 recrutements locaux et 38
recrutements extérieurs, soit un taux de recrutement local de l’ordre de 44 %.
En l’absence de préférence locale, on aurait dû trouver 5 recrutements locaux,
soit un taux de 7 % de préférence locale. Dans ces vingt universités, on
compte en moyenne
[38] 13,2 concurrents locaux et 162,66 concurrents extérieurs potentiels pour 5,2 postes, qui sont partagés en 2,20 postes pour des
candidats locaux et 2,6 pour des candidats extérieurs. Les locaux ont ainsi un
rapport de chance (
odds ratio) d’obtenir un poste 11 fois supérieur à celui
d’un extérieur. Le « localisme », souvent dénoncé, est donc un phénomène
massif et significatif. À travers l’étude de quelques universités, pour
lesquelles nous connaissons les jurys de thèses et où le nombre de recrutements a été important, nous voudrions montrer que le degré de préférence
locale varie en fonction de la cohésion locale du monde universitaire.
Le Tableau II présente l’estimation des concurrents locaux et extérieurs et
les résultats du recrutement entre 1991 et 2001 à Toulouse, Lille, Paris 1,
Grenoble, Amiens, Strasbourg
[39]. La hiérarchie de la préférence locale n’est
pas facile à définir. Toulouse a recruté 3 locaux et 3 extérieurs, alors que
Paris 1 a recruté 5 locaux et 3 extérieurs (des docteurs de l’IEP Paris…).
Doit-on dire pour autant que la préférence locale est moins forte à Toulouse
qu’à Paris 1 ? Non, car il faut tenir compte du nombre de concurrents locaux.
À Paris 1, sur la période, 5 locaux ont été choisis parmi 54 locaux, alors qu’à
Toulouse ce sont 3 sur 7. La solution retenue consiste à comparer la significativité du biais en faveur des candidats locaux
[40]. La probabilité de
non-significativité de la préférence locale est de 1 ‰ à Toulouse, 4 ‰ à Lille,
2 % à Paris 1,4 % à Grenoble, 16 % à Amiens et 100 % à Strasbourg, ville
qui présente une préférence nette pour l’extérieur. Cet indicateur, certes
fragile en raison de la fragilité des hypothèses
[41], permet d’établir une
échelle satisfaisante de la préférence locale lorsque l’on doit comparer des
petits échantillons.
TABLEAU II.
Concurrence pour les postes et probabilité de non-significativité de la préférence locale dans six universités
TABLEAU II. – Concurrence pour les postes et probabilité
de non-significativité de la préférence locale dans six universités
1991-2000 Docteurs Taux de Concurrents Concurrents Locaux Extérieurs Probabilité
qualification locaux extérieurs recrutés recrutés d’absence
estimé estimés estimés de
(%) préférence
locale (%)
Toulouse 68 12 7 146 3 3 0,11
Lille 20 40 8 171 3 6 0,44
Paris 1 177 38 54 178 5 3 1,82
Grenoble 65 60 23 133 3 3 4,19
Amiens 12 83 8 175 1 3 16,50
Strasbourg 10 30 3 156 0 6 100,00
Ainsi Toulouse, lieu universitaire très déconnecté du reste de la discipline,
qui éprouve des difficultés à obtenir la qualification de ses docteurs (12 % de
ses docteurs sont qualifiés alors que 30 % le sont en moyenne), semble avoir
pour stratégie de défendre ses docteurs locaux lorsque ceux-ci sont qualifiés.
À l’opposé, les strasbourgeois ne semblent pas préoccupés par la défense de
leurs produits locaux.
Le Tableau III suggère que ces différences de stratégie trouvent leur
origine dans une densité relationnelle différente. À Toulouse, les directeurs de
thèses sont peu nombreux au regard du nombre de thèses. Ils invitent peu de
personnes distinctes. Ils s’invitent en revanche beaucoup les uns les autres.
Les relations distinctes d’invitation entre les 14 directeurs constituent plus
d’un quart des relations distinctes d’invitation. Celles-ci sont en général des
relations d’invitation réciproques et sont répétées, 42 % des relations totales
d’invitation sont des relations d’invitation entre les directeurs de thèse. À
l’opposé, à Strasbourg – lieu de production certes beaucoup plus petit –, la
part des relations entre les directeurs de thèses sur les relations d’ensemble y
est beaucoup plus faible. Globalement la hiérarchie de la préférence locale
calculée ci-dessus suit la hiérarchie des deux indicateurs de cohésion. Seule
Lille, petite unité de production certes, semble obtenir un fort biais en faveur
des locaux en limitant le poids des relations entre ses directeurs de thèses.
TABLEAU III.
Indicateurs de cohésion dans les six universités
TABLEAU III. – Indicateurs de cohésion dans les six universités
1990-2000 Jurys connus Nombre Nombre Part des relations
de directeurs de personnes entre directeurs locaux
de thèses distinctes sur l’ensemble des relations
dans les jurys Relations Relations
distinctes (%) totales (%)
Toulouse 67 14 116 27 42
Lille 20 6 59 20 22
Paris 1 197 45 351 28 35
Grenoble 62 20 173 25 31
Amiens 13 5 38 19 22
Strasbourg 10 7 33 15 17
L’examen de quelques graphes d’invitation par faculté conforte la lecture
du Tableau III. À Toulouse, les relations d’invitation entre les directeurs de
thèses sont particulièrement denses et fortes (Graphique IV). Chacun des 6
« gros » directeurs est relié à la plupart des cinq autres, et bien souvent par
des liens d’invitation réciproque cumulant 5 à 10 relations d’invitation. Les
directeurs dont les docteurs obtiennent des postes localement (juge 09 et
juge 06), sont des directeurs qui, tout en investissant massivement dans leurs
collègues, constituant ainsi un esprit de groupe favorable à la défense de la
reproduction du groupe, ont pris soin, en particulier pour le premier, de
diversifier utilement en invitant des poids lourds de la discipline : juge 03,
membre de Paris 1, du CNU de 1996 et personnage important de la sociologie
Graphique IV
Juges ayant participé aux jurys de thèses de Toulouse
Graphique V
Juges ayant participé aux jurys de thèses de Grenoble
Graphique VI
Juges ayant participé aux jurys de thèses de Strasbourg
politique française, juge 12 de l’IEP Paris, et juge 21 de Paris 10. Cette diversification a sans doute permis à un certain nombre de docteurs de passer le
cap de la qualification qui est particulièrement difficile pour les docteurs de
Toulouse et de finalement trouver une place « à domicile » où le groupe soudé
est prêt à les défendre contre la concurrence externe.
Alors que le nombre de thèses à Grenoble est du même ordre qu’à
Toulouse, la structure relationnelle y est beaucoup plus complexe. Le nombre
de directeurs de thèses et le nombre de personnes distinctes dans les jurys y
sont supérieurs de plus de 40 %. Les principaux directeurs se distribuent
autour d’un cercle central. À la périphérie de ce cercle quelques directeurs
semblent très mal reliés aux autres. On trouve un directeur dont le jury est
totalement coupé du réseau, un autre qui n’est relié que par un invité commun,
deux directeurs qui ne sont reliés au réseau que par un autre directeur de
thèse. Ce sont toutefois des « petits producteurs ». On distingue deux
sous-réseaux de directeurs de thèses, au nord, les spécialistes de politique
publique, et parmi eux trois ou quatre directeurs entrent en relations répétées
(3 invitations dans chaque sens entre juge 28 et juge 17). Au sud se regroupent les spécialistes de sociologie politique, dont les relations sont denses
mais peu répétées. Les deux sous-groupes ont un pouvoir de placement et de
recrutement à peu près équivalent. Cette division en deux groupes égaux, et
peut-être potentiellement rivaux, a éventuellement limité l’ampleur du « localisme » à Grenoble. Mais la stratégie de défense locale est d’autant moins
urgente que les scores à l’exportation sont bons, que ce soit vers les autres
universités ou vers le CNRS. En effet, qu’ils soient du groupe nord ou du
groupe sud, les directeurs semblent prendre soin de diversifier leurs relations
avec des extérieurs, en invitant notamment des professeurs et des chercheurs
réputés et reconnus, venant de Paris 1, de l’IEP de Paris (ou de la FNSP), de
Paris 9 ou de Paris 10.
Strasbourg, enfin, est une université qui a une préférence nette pour des
candidats extérieurs. Certes, le nombre de candidats locaux qualifiés (3) n’est
pas très important. Mais alors que de nombreux postes sont offerts au cours de
la période (6), les directeurs de thèses n’ont pas tenté de défendre ne serait-ce
qu’un des leurs. L’examen du graphique des relations éclaire cette extraversion. Les directeurs de thèses, parfois peu implantés à Strasbourg, ne sont
reliés entre eux que par un seul contact, soit par un contact commun, soit par
une invitation directe. Ces relations d’invitation sont très rarement répétées et
réciproques. L’un d’entre eux (juge 58) joue le rôle de pont entre les autres
directeurs, probablement en raison de sa position institutionnelle privilégiée
au sein de l’IEP de Strasbourg. Sans ce noyau fédérateur, le réseau serait
éclaté en quatre îlots.
L’analyse détaillée des relations d’invitation au sein de ces six universités
confirme donc notre hypothèse d’une corrélation entre le degré de préférence
pour les candidats locaux et le degré de cohésion relationnelle à l’intérieur de
l’institution.
L’examen de l’incidence des relations d’invitation sur la probabilité
d’obtention de postes confirme l’existence de deux mécanismes relationnels,
analytiquement distinguables, qui peuvent fonctionner au service de l’obtention de biens rares : d’une part, la diversification à l’intérieur du groupe
permet à l’échelle individuelle de gagner les doubles avantages, stratégiques
et informationnels de la non-redondance, d’autre part, la cohésion et la densité
du groupe permettent au groupe d’exister, de limiter la concurrence en son
sein et de se mobiliser contre les autres groupes pour l’obtention d’avantages
pour ses propres membres. Ces deux dimensions du capital social, si elles ont
été mises au jour ici dans le cas particulier de la science politique, ne sont à
l’évidence pas propres à cette seule discipline. La poursuite de ce travail dans
d’autres univers académiques présenterait un double intérêt (et gageons que
l’informatisation progressive de ces données le facilitera à l’avenir) : mieux
explorer d’une part les structures et les variations du pouvoir académique
d’une discipline à l’autre, préciser d’autre part grâce à la délimitation d’un
plus grand nombre de groupes les modalités de juxtaposition du capital social
pour un individu et pour un collectif. Savoir s’il s’agit d’une juxtaposition
nécessaire, d’une conjonction stable ou d’une combinaison instable permettrait de préciser le rôle des relations sociales dans la vie quotidienne.
I. – Abréviations des institutions d’appartenance principale
des directeurs sur la période
aix Aix-Marseille p02 Paris 2
ami Amiens p03 Paris 3
aut Autres p04 Paris 4
bdx Bordeaux p05 Paris 5
dij Dijon p07 Paris 7
e_h EHESS p08 Paris 8
ens École normale supérieure p09 Paris 9
etr Institution étrangère p10 Paris 10
gre Grenoble p11 Paris 11
iep IEP-Paris p12 Paris 12
inc Institution inconnue p13 Paris 13
l_o Langues orientales pau Pau
lil Lille per Perpignan
lyo Lyon ren Rennes
mon Montpellier rms Reims
nan Nantes sbg Strasbourg
ncy Nancy tou Toulouse
nic Nice trs Tours
p01 Paris 1 ver Versailles Saint-Quentin
II. – Calcul de la « contrainte structurale » de Burt
Soit zij le nombre de fois où i invite j. Burt commence par mesurer la
proportion piq des relations de i investies dans le contact q :
Il calcule ensuite la « contrainte » de j sur i, en gros une somme de leurs
contacts directs et indirects :
La « contrainte » globale qui pèse sur i est alors la somme des
« contraintes » venant de chacun de ses contacts :
Ci est égal à 1 quand i n’a qu’un seul contact dans le réseau et tend vers 0
lorsque ses contacts sont très nombreux et non connectés les uns avec les
autres.
III. – Table des coefficients de corrélation entre les variables de réseaux
Nombre Contrainte Moyenne Moyenne
de contacts structurale du nombre de la contrainte
du directeur du directeur de contacts structurale
des invités des invités
Nombre
de contacts 1-0,70-0,04 0,09
du directeur
Contrainte
structurale-0,70 1 0,11-0,10
du directeur
Moyenne
du nombre-0,04 0,11 1-0,73
de contacts
des invités
Moyenne
de la contrainte 0,09-0,10-0,73 1
structurale
des invités
Les autres coefficients de corrélations entre variables explicatives ne
dépassent pas en valeur absolue 0,2.
IV. – Correction du problème d’identification avec la technique
des variables instrumentales
Le problème d’identification peut s’écrire ainsi :
Avec Yx : avoir un poste.
Dxi : diversification du jury de x par le directeur i.
Mx : mention de la thèse de x.
Qx : qualité de la thèse de x.
Kxi : capital social mobilisé par le directeur i et le docteur x.
Xx : autres variables explicatives.
En raison de l’impossibilité de corriger l’erreur de mesure portant sur la
qualité de la thèse, on choisit d’omettre volontairement la variable mention
qui l’approxime. On estime d’abord par une régression de première étape la
diversification du jury prévisible en fonction des indicateurs de diversification
D-xi pratiqués par le directeur pour ses autres jurys :
Cette variable Dxi est alors exogène à la qualité de la thèse Qx.
Dans les modèles I et II, la variable contrainte structurale du directeur
n’est pas la plus suspecte d’une erreur d’identification car elle est construite à
partir du réseau de l’ensemble des contacts du directeur de thèse sur trois ans
et la composition du jury de thèse de x n’y intervient au final que de manière
limitée dans l’indicateur. En revanche, la moyenne de la contrainte structurale des invités reflète plus directement la stratégie de composition du jury et
se trouve être la variable la plus mal identifiée. Comme elle est la plus significative et que notre raisonnement repose sur sa significativité, nous nous
concentrerons sur celle-là pour l’instrumentation. Nous l’instrumentons par la
moyenne de la même variable pour les jurys du directeur pour les quatre
années qui l’entourent. Pour pouvoir utiliser l’estimateur des variables instrumentales (moindres carrés à deux étapes), nous utilisons un modèle de probabilité linéaire à la deuxième étape, dont l’approximation par rapport à un
modèle logistique n’est pas gênante tant que l’on se limite à l’interprétation
des paramètres et que l’on s’abstient de chercher à prédire des probabilités.
V. – Estimation de l’effet du réseau corrigé par la technique
des variables instrumentales
Variables explicatives MCO Régression Régression
simple de de première de deuxième
Yx étape de étape de
Dxi Yx
Année *** ** ***
Sexe ** ns *
Nationalité *** * ***
Capital scolaire *** ns **
Institution * * *
Sous-discipline *** ns **
Variable mal Moyenne de la contrainte-0,078 *** – –
identifiée structurale des juges invités (0,017)
(Dxi ) au jury du docteur x
Instruments Moyenne de la contrainte – 0,325 *** –
(D-xi ) structurale des juges invités (0,043)
aux autres jurys du directeur i
Variable Prévision de la moyenne de la &n