2004
Revue française de sociologie
Stratégies identitaires de fans
L’optimum de différenciation
Christian Le bart
Université de Rennes 2 CRAPE-CNRS IEP de Rennes 104, boulevard duchesse Anne 35700 Rennes cedex
Cet article présente les résultats d’une enquête par entretiens auprès d’individus ayant
comme caractéristique commune de se reconnaître comme fans des Beatles. La méthode de
l’entretien compréhensif permet de contourner l’obstacle que constitue la stigmatisation des
formes exacerbées de la passion. Les récits de vie collectés mettent en évidence des stratégies identitaires qui, conformément aux acquis des travaux sur le processus contemporain
d’individualisation, valorisent la recherche d’une image de soi différenciée. L’optimum de
différenciation constitue cependant un point d’équilibre fragile, que le cheminement de la
passion remet sans cesse en cause.
The article presents the results of an individual interview survey of self-declared Beatles fans.
The comprehensive interview method circumvents the problem of stigmatization associated with
intense passions. The life stories collected point up identity strategies in which significant value
is attributed to the quest for a differentiated self-image ; in this they conform to results obtained
in studies of contemporary individualization processes. The point of optimum differentiation
nonetheless represents a fragile balance, one continually called into question by the development
pattern of such passions.
Der Aufsatz bringt die Ergebnisse einer Untersuchung in Form von Unterredungen mit
Personen, deren gemeinsame Eigenschaft ist, sich als Fans der Beatles zu erkennen. Die
Methoden der tiefgehenden Unterredung erlaubt die Umgehung des Hindernisses, das die Stigmatisierung der übertriebenen Formen der Leidenschaft darstellt. Die zusammengestellten Lebensgeschichten beleuchten die Identitätsstrategien, die entsprechend den Ergebnissen der Arbeiten
zu heutigen Individualisierungsprozessen, die Suche nach einem differenzierten Bild der
Selbstdarstellung begünstigen. Die optimale Differenzierung stellt jedoch ein heikles Gleichgewicht dar, das durch den Verlauf der Leidenschaft dauerhaft in Frage gestellt wird.
Este artículo presenta los resultados de una encuesta a personas en coloquios que tenían como
característica común el reconocerse como fans de los Beatles. El método de la conversación
comprensiva permite rodear el obstáculo que constituye la estigmatización de las formas intensificadas de esta pasión. Los relatos de vivencias recolectados ponen en evidencia las estrategias
identitarias que, de acuerdo a los trabajos adquiridos sobre el proceso contemporáneo de individualización, valorizan la búsqueda de una imagen diferenciada de sí mismo. Sin embargo lo
óptimo de la diferenciación constituye un punto de equilibrio frágil, que la continuidad de la
pasión pone una y otra vez en causa.
Le monde de ceux qu’il est désormais convenu d’appeler des fans a jusqu’à
présent davantage intéressé les journalistes et les psychologues que les chercheurs en sciences sociales
[1]. Le terme est flou, encombré de connotations
négatives
[2] : il est supposé désigner une posture qui, bien au-delà de la
simple admiration, emporterait l’ensemble de la personnalité. Immédiatement
pointe la pathologie, sinon la monstruosité :
le fan est dépossédé de lui-même,
il est la figure contemporaine de l’aliénation, victime des industries culturelles de masse. La dénonciation de cette aliénation, que l’on trouvait par
exemple dans l’
Å“uvre d’Adorno (1982), vaut dénonciation des produits
culturels standardisés imposés aux consommateurs les plus fragiles (les jeunes,
les milieux populaires), conformément aux hypothèses de l’École de
Francfort
[3]. De Johnny Halliday à Britney Spears, la liste est dressée (et
sans cesse alimentée par de nouvelles figures) des usurpateurs abusant d’une
jeunesse crédule et fragile, manipulateurs eux-mêmes manipulés par des
industries culturelles désormais planétaires. De tels stéréotypes nourrissent un
discours clos et circulaire sur les fans : fictions romanesques mettant en scène
de pauvres admirateurs aliénés
[4], mise en garde de journalistes mobilisant, à
destination de parents inquiets, des psychologues pour prévenir ou contenir
les supposés ravages de la passion, etc.
[5]. Les sociologues sont largement
absents de ces débats. La dimension censément individuelle et pathologique
du phénomène les exclut d’emblée.
Nous voudrions au contraire montrer qu’une sociologie des fans est
possible et féconde. Nous nous appuierons pour cela sur une recherche menée
en 1999 auprès de fans français des Beatles (Ambroise et Le Bart, 2001).
Notre enquête repose principalement sur des entretiens compréhensifs approfondis, vingt-neuf au total
[6]. L’hypothèse que nous souhaitons tester dans
cet article est que l’attitude fan (on évitera évidemment de parler de fanatisme) constitue une modalité de construction identitaire propre aux sociétés
contemporaines, et que son observation permet de modéliser à propos des
processus de construction identitaires contemporains en général. Il n’y a pas
lieu, selon nous, d’isoler outre mesure le phénomène que nous étudions : il
prend naissance dans la société, et nous renseigne donc directement, en dépit
de son apparente exceptionnalité, sur celle-ci.
Le processus d’individualisation, le passage dans nos sociétés des identités
prescrites aux identités choisies (pour simplifier) entraînent de nombreuses
conséquences dont la plus évidente est la complexification de l’image de soi.
La réflexivité (Kaufmann, 2002) qui accompagne désormais toute appropriation identitaire – celle ici étudiée comme les autres – se prête particulièrement
bien au jeu des entretiens. Nous avons cherché à savoir comment des fans de
tous âges se percevaient, comment ils évaluaient la contribution de leur
passion musicale à l’élaboration de leur identité et de leur personnalité, et
comment ils réagissaient à l’accusation d’aliénation que le terme même de fan
véhicule.
Les stéréotypes négatifs sur les fans ont servi de point de départ et de point
d’appui lors des entretiens. Ils étaient l’occasion d’imposer comme question
centrale celle de la différenciation, de la singularisation, de la distinction. En
creux se dessinaient les figures inverses (et honteuses) de l’imitation, de la
dépersonnalisation, de l’aliénation (nous parlerons pour notre part de dédifférenciation). Il convenait toutefois, pour ne pas que les entretiens s’apparentent
à une épreuve asymétrique de normalité (Bourdieu, 1993), de rompre lors de
l’échange avec le discours ordinaire stigmatisant les fans, valorisant la différenciation et dévalorisant la dé-différenciation. Nous avons essayé de le faire
en adoptant la technique de l’entretien compréhensif (Kaufmann, 1996),
c’est-à-dire concrètement en assumant auprès de nos interlocuteurs une identité identique de fan qui permettait de les déculpabiliser. Perçus comme
semblables et non comme juges de la normalité, nous sommes ainsi parvenus
à contourner (ou au moins à dépasser) les discours défensifs de dénégation
(« Je ne suis pas fan. », « Il y a plus fan que moi. »). Comme toutes les identités à la légitimité douteuse, l’identité de fan donne lieu à des présentations
de soi très stratégiques : elle est assumée en interne avec d’autres semblables,
récusée en externe par crainte d’être stigmatisée. L’identité mise en avant par
les fans lors de la relation d’entretien dépend donc étroitement du positionnement choisi par l’enquêteur. En revendiquant une identité hybride de fan aussi
chercheur en sciences sociales, plus exactement en passant d’un registre à
l’autre, nous obligions nos interlocuteurs à eux-mêmes alterner dénégation (à
destination d’un chercheur « juge de la normalité ») et endossement (du rôle
de fan). Tout laisse penser, mais cette question demeure ouverte, que ce
va-et-vient n’est pas le produit artefactuel de la situation d’entretien. Parce
qu’ils habitent deux mondes, celui des fans et l’autre, le « vrai », nos interlocuteurs oscillent entre valorisation et dévalorisation de soi. Les tentatives
pour demeurer dans le premier, le plus valorisant, celui où l’attitude fan est
légitimée et vaut même ressource, sont vouées à ne durer qu’un temps, celui
de l’adolescence ou du lycée par exemple. Ailleurs, après, il faut apprendre à
composer, éventuellement à masquer. C’est cet apprentissage qui nous intéresse, tout autant que l’identité pour soi qui en résulte
[7].
Nous saisirons les trajectoires des fans en trois temps, que nous situerons
sur l’axe différenciation – dé-différenciation. La première étape est la différenciation adolescente au sein du groupe familial, différenciation rendue possible par la passion musicale dès lors que celle-ci singularise. La seconde, en
sens inverse, s’analyse comme dé-différenciation par la rencontre d’autres
semblables : copains, club, tribu, couple éventuellement, etc. La troisième
Å“uvre à nouveau dans le sens de la différenciation, mais à l’intérieur du
monde des fans cette fois-ci. Il s’agit de s’y distinguer, au moins de s’y différencier. Ces trois mouvements dessinent naturellement une trajectoire
idéal-typique que les récits réels débordent ou bousculent parfois, mais qui
peut tout de même s’apparenter à une trame commune. Nous mettrons
nous-mêmes en récit cette trame commune, en trois temps clairement séparés,
quitte à négliger les enchevêtrements qui dans la réalité caractérisent ces
récits
[8].
Est donc aussi commune à tous nos interlocuteurs la recherche, repérable
au fil de ces récits, de ce que nous proposons d’appeler un optimum de différenciation. Cet optimum est structuré par le double discrédit qui frappe, dans
les sociétés contemporaines, à la fois l’extrême singularité et son contraire,
l’extrême indifférenciation (Simmel, 1988)
[9]. La première posture extrait de
la commune condition humaine : se profile la figure du monstre que plus rien
ne rattache à ses semblables ; la seconde posture, à l’inverse, effraie en ce
qu’elle viole ouvertement l’exigence contemporaine d’individualisation et
donc de différenciation. Comme l’ont montré de nombreux travaux (Elias,
1991 ; Singly, 1996 ; Dubar, 2000 ; Kaufmann, 2001), le point d’équilibre
sur cet axe différenciation – dé-différenciation s’est déplacé au fil des décennies. Les sociétés contemporaines imposent à chacun de se penser et de se
construire comme singulier.
Les stratégies identitaires des fans illustrent la recherche d’un point d’équilibre entre singularité monstrueuse et indifférenciation aliénée
[10]. En cela,
les stratégies identitaires des fans ne sont pas originales
[11]. Elles rejoignent
par exemple celles des écrivains étudiés par Nathalie Heinich (2000), pris
entre ce que l’auteur appelle
montée en généralité et
montée en singularité.
Nous pensons pour notre part que ce type de modèle, quel que soit le vocabulaire utilisé, est pertinent au-delà des univers professionnels où l’impératif de
créativité impose la différenciation. Ce qui était, au XIX
e siècle, le privilège
de quelques artistes ou grands hommes
[12] est devenu une norme sociale
ordinaire : chacun est soumis à l’injonction d’être soi, de se découvrir, d’être
à l’écoute de soi
[13]. Ce modèle est, c’est ce que l’on va tenter de montrer,
aussi pertinent pour comprendre la réception des produits culturels que pour
comprendre leur production. L’objectif est bien de proposer une « sociologie
de la singularité » qui soit une contribution à « une sociologie descriptive des
valeurs » (Heinich, 2000).
Différenciations adolescentes
Qu’ils racontent une adolescence dont ils sortent à peine ou qu’ils exhument un passé de trente ans et plus, tous nos interlocuteurs insistent sur les
effets de la passion naissante sur les rapports internes à la cellule familiale.
Au collège ou au lycée, car c’est toujours dans l’un ou l’autre contexte qu’il
naît, le goût singularise lorsqu’il devient exclusif. Dans les années soixante, la
passion pour le rock’n roll est réprimée par l’école, elle n’est que tolérée dans
l’univers familial, et souvent contenue à l’espace clos de la chambre (là où
peuvent s’exhiber posters, disques, guitare, et fétiches divers). Toute tentative
d’exportation (cheveux longs au lycée par exemple) est source d’affrontement
avec le « reste du monde ». La musique des Beatles est à cette époque perçue
comme subversive, agressive, rebelle. Pour les générations suivantes, la
singularisation change de nature mais elle n’est pas moindre. Devenus classiques, débordés par plus insolents, les Beatles, devenus « gentils », continuent
à distinguer précisément parce qu’ils sont passés de mode, mais surtout parce
que la posture de fan, quel que soit l’objet sur lequel elle s’investit, inquiète
les adultes et attire la moquerie des pairs.
« J’avais pas beaucoup de copains qui écoutaient ça au lycée. Un, peut-être, et sans
être fan. C’était plus Dire Straits. Pas du tout Beatlemania autour de moi ! Et même aujourd’hui à l’INSA, j’ai pas beaucoup de collègues qui aiment les Beatles. Des fois les autres me reprochent mon manque d’ouverture ; de n’écouter que ça. Quand je mets un CD,
ils rigolent : “Alors, tu nous mets un petit Beatles !” Au début, je me faisais beaucoup
chambrer. Les Beatles, c’était dépassé. » (Nicolas, 21 ans).
Les adolescents des années quatre-vingt se heurtent aux mêmes difficultés
que leurs aînés quand ils glissent vers l’attitude de fan, y compris lorsque
leurs parents cachent dans la discothèque familiale un vieux disque de leur
groupe favori. Par son intensité, la passion singularise car elle se trahit
immanquablement, elle transparaît dans chaque comportement, elle envahit la
vie quotidienne, elle déborde, elle menace tout ce qui lui résiste (études, sport,
famille, etc.), en ce sens elle déstabilise. Les rappels à l’ordre, entre moquerie
et injonction, fonctionnent comme labellisations identitaires. Avec le recul
(celui du chercheur ou celui de l’ex-adolescent se racontant), la passion
s’analyse comme stratégie objective de différenciation, comme recherche (qui
peut évidemment ne pas être pensée comme telle par l’acteur) d’une identité
différentielle. L’adolescent est interpellé dans l’espace familial comme
passionné, l’antagonisme avec les parents pouvant précipiter la cristallisation
identitaire. L’hostilité singularise sans doute mieux que l’indifférence, mais la
seconde masque rarement complètement la première. Et l’authentique
passionné a vite fait de les confondre. Témoigne de cette logique l’usage
parental d’un possessif (« tes Beatles ») qui précipite la cristallisation identitaire en suggérant que l’objet de la passion n’a guère d’existence extérieure à
celle-ci. La formule blesse en ce qu’elle réduit l’objet de la passion, mais c’est
paradoxalement cette réduction qui rend possible une parfaite (et jouissive)
appropriation de type : les Beatles, c’est moi.
Cette cristallisation identitaire ne s’accomplit pas seulement par les relations avec les autres membres de la famille. Elle se réalise d’abord et surtout
dans la relation directe avec la musique. Celle-ci est décrite comme prétexte à
expériences identitaires. À la différence du simple goût qui distrait, divertit, et
finalement éloigne de soi, la passion suscite des écoutes solitaires qui sont
vécues comme « plongées en soi-même ». Les fans racontent les conditions de
cette plongée : s’enfermer dans sa chambre, s’isoler au moyen d’un casque,
éteindre la lumière ou fermer les yeux, mettre « à fond », contempler la
pochette du disque ou suivre les paroles, fredonner, travestir une raquette de
tennis en guitare et « s’y croire »... Tous ces comportements, ritualisés en
« cérémonie du plaisir » (Hennion, 1993), visent à alimenter la croyance en
une communication directe, de personne à personne, entre les musiciens et
celui qui les écoute.
« J’aimais bien me mettre dans le noir, je fermais la porte, je mettais la musique, je me
couchais sur le divan, totalement dans la musique pour vraiment m’imprégner... C’était lié
à l’adolescence. Au début, j’avais pas beaucoup de disques, je les écoutais en boucle. Et
au bout d’un moment, j’avais plus besoin de les écouter, je les avais emmagasinés. »
(Yann, 17 ans).
La musique devient ce Pygmalion (Singly, 1996) qui permet à l’individu de
se révéler à lui-même. À l’horizon de cette révélation, il y a le moi vrai que la
vie sociale ordinaire masque mais auquel la musique va permettre d’accéder.
« L’illusion de la substantialité identitaire » (Kaufmann, 2001, p. 258) joue à
plein.
La mise en scène matérielle de l’isolement et de la communion, rendue
possible par la technologie
[14], permet d’effacer, un temps, la réalité désenchanteresse qui veut que cette musique soit destinée à des millions de fans à
travers le monde. L’adhésion à la musique suspend cette évidence. Tous les
fans se sentent personnellement, individuellement, interpellés par elle. Mieux,
tous ont le sentiment qu’elle parle à une partie d’eux-mêmes qu’ainsi ils
parviennent à découvrir. Moi profond, vérité de soi, peu importe les désignations. La musique est censée solliciter une intériorité à laquelle la vie sociale
ordinaire ne permet pas d’accéder. Car celle-ci fabrique un moi conventionnel
et artificiel, celui de rôles qui, même choisis, demeurent définis en dehors de
soi ; parce qu’elle est
vraie, sincère, parce qu’elle est censée émaner de l’intériorité brute des créateurs, la musique des Beatles sollicite un moi supposé
authentique et jusqu’alors inconnu
[15].
Contre les réceptions hâtives qui assimileraient la musique des Beatles à
une suite de mélodies faciles, les fans plaident pour une recherche sachant
aller au-delà de la mélodie apparente
[16]. Ils traquent dans cette musique une
profondeur qu’ignore le commun des mortels, et que la passion seule permet
de découvrir au terme d’un cheminement long et difficile (tout le contraire de
l’écoute désinvolte de celui qui « aime bien les Beatles »). Alors, et alors
seulement, la musique, révélant sa propre intériorité, sollicite celle du
passionné. Par exemple la souffrance enfouie :
« J’ai surtout apprécié les Beatles à partir du moment où mon mari est tombé malade.
Quand j’écoutais, ça me faisait quelque part une douleur, des sensations un peu douloureuses mais que j’appréciais quand même parce que ça me permettait d’extérioriser cette douleur que j’avais en moi. La musique m’emportait et me créait certaines sensations…
Beaucoup de musiques des Beatles traduisent la mélancolie, la tristesse. Et moi ça me
frappait parce que j’étais dans cet état-là aussi. Il y a même des morceaux qui font mal,
j’ai l’impression qu’ils expriment une souffrance… Lennon, au fond de lui, avait quelque
chose de vrai. » (Christine, 58 ans).
La démarche sociologique ne saurait souscrire naïvement à une explication
de la passion musicale qui admettrait comme variable fondamentale la qualité
intrinsèque de l’objet de cette passion. Contre les fans qui expliquent leur
ravissement par le génie musical des Beatles, il faut bien sûr rappeler toutes
les conditions de possibilité du choc esthétique. Rappeler, par exemple, tout
ce qui met les adolescents en situation d’attendre une occasion de saisir une
offre de différenciation : climat familial et scolaire morose, indifférence ou
éloignement des parents, ennui domestique, etc. Il n’empêche que si la
musique des Beatles, en tant qu’« objet-culte »
[17], a pu constituer une offre
identitaire particulièrement attrayante, c’est parce qu’elle a joué de son
pouvoir d’interpellation du récepteur en tant qu’individu singulier. L’histoire
du groupe, reflétée directement dans l’
Å“uvre, met ainsi elle-même en récit le
processus d’individualisation. Très soudés au départ, vivant sans répit sous la
surveillance d’un manager omniprésent, des médias, et d’une Angleterre puritaine qui les étouffe, les
quatre garçons dans le vent apprennent progressivement à écrire séparément, à se mettre en scène individuellement, à parler en
leur nom propre. La séparation du groupe est une métaphore de la différenciation dans laquelle les adolescents, imprégnés de cette histoire, se reconnaissent. Mêmes les pochettes des albums suggèrent cette métamorphose tant y
est explicite le processus d’individualisation : les Beatles au début posent côte
à côte, ils sont habillés (on les a habillés ?) et coiffés de la même façon, ils
sont interchangeables (
With the Beatles,
Beatles for sale). Ceux de la maturité
marchent au contraire librement (
Abbey Road), et finissent par poser séparément sur quatre portraits distincts (
Let it be). Les compositions musicales
elles-mêmes portent la trace directe de cette individualisation, dès lors que les
chansons impersonnelles chantées en groupe cèdent la place à des morceaux
individualisés exprimant, surtout chez Lennon, la souffrance intérieure. La
montée en puissance, jusque dans les paroles, de la thématique du « je »,
s’analyse dans les mêmes termes.
À cette individualisation par l’Å“uvre fait écho l’individualisation par sa
réception. De leur côté en effet, les fans s’approprient l’objet Beatles selon
des modalités qui personnalisent et singularisent. Loin d’une consommation
standardisée, la passion est cheminement personnalisé. Ainsi de nombreux
fans s’amusent-ils à regrouper en une seule cassette enregistrée leurs
morceaux préférés : ce bricolage (Certeau, 1990) permet de transformer
d’anonymes produits manufacturés et standardisés en objets personnalisés.
Ainsi encore l’achat de disques, qui obéit à une temporalité toujours singulière. Certains collectionneurs remontent le temps, certains achètent au
hasard, d’autres au contraire planifient leur quête :
« Je suis quelqu’un qui aime bien répartir son plaisir. Donc j’essaie de me discipliner
pour ne pas tout acheter en une fois. De toutes façons, j’avais pas les moyens. Donc j’ai
étalé. J’ai découvert petit à petit chaque album, et quand j’avais 21 ans, j’ai clôturé. »
(Yvon, 34 ans).
Pour sa part, Yann (17 ans) s’interdit de découvrir l’un des albums des Beatles (With
the Beatles) : « Pour que je puisse toujours me dire : il y a quelque chose qui me
manque. »
Le chemin de la passion est de toutes façons sans fin : le corpus que constitue l’Å“uvre, habilement étendu par les maisons de disques, s’enrichit chez
les fans des disques pirates, sans parler des œuvres solos, des reprises par
d’autres, etc. Et puis la passion déborde l’Å“uvre stricto sensu : elle s’élargit
aux personnalités, à l’histoire, aux anecdotes, aux photographies, aux
analyses musicologiques... Un passionné raconte « son » pèlerinage à
Liverpool, un autre propose « son » analyse musicologique, tous puisent dans
leur stock de souvenirs des anecdotes personnelles liées aux Beatles. La
dé-standardisation s’analyse comme différenciation.
Intériorité des Beatles, intimité du fan, profondeur de la musique : la relation qui se construit est vécue comme forte, réciproque, et personnalisée. Les
chanteurs admirés deviennent des proches que l’on tutoie, que l’on prénomme
ou que l’on surnomme, à qui l’on écrit
[18], à qui l’on parle
[19] :
« Il y a quelque chose de psychologique. J’ai pas de frère, et peut-être que le fait d’admirer ces mecs-là, qui avaient entre 20 et 30 ans, c’est un peu les grands frères. Il y a
peut-être de ça... » (Gilles, 21 ans).
« J’étais leur copain, quoi. J’avais l’impression d’être leur copain. » (Éric, 21 ans).
« Tu sais des choses sur eux, donc t’as l’impression qu’il y a des liens personnels. Ils
s’expriment dans les chansons donc tu ressens certains trucs. Surtout sur les [disques]
pirates, tu suis les enregistrements, tu entends les trucs ratés, tu arrives à bien cerner les
personnages. » (Yann, 17 ans).
La distance entre admirateur et idole, sujet et objet de la passion, est sinon
abolie, au moins oubliée :
« Lennon, je suis sûr que je ne me serais pas entendue avec lui. Alors que McCartney,
je me vois bien discuter avec lui, aller me balader ; je le sens très proche du côté famille,
j’aime bien ça chez lui. Avec les photos de Linda, j’ai vu le côté humain de McCartney.
Des photos intimes, originales, mignonnes. Le côté famille, rigolo, pas grosse tête. »
(Fabienne, 39 ans).
« Je me mettais à leur place, je me mêlais un peu de leurs histoires de famille.
McCartney père de famille qui prend encore de la drogue, ça va pas, quoi. Quelle éducation ! Ça m’embêtait... » (Éric, 21 ans).
Dé-différenciations : copains, réseaux, clubs, tribus
La passion singularise, elle procure donc des profits identitaires liés à la
jouissance d’être distinct (des copains, des frères et sÅ“urs, des parents, etc.).
La stratégie de différenciation menace cependant rapidement de se retourner
contre son auteur : à l’horizon de la singularité, il y a la monstruosité, le fait
de perdre les qualités qui définissent l’appartenance au monde ordinaire des
gens normaux. La monstruosité pointe avec la stigmatisation de la posture de
fan. Celle-ci est jugée excessive, exclusive, intolérante, totalisante, aliénante.
L’entretien ne permet que d’entrevoir les attitudes extrêmes, tant le discrédit
social est ici fort : chez les garçons, c’est l’identification pure et simple aux
Beatles ; chez les filles, la passion amoureuse. Ainsi cet « aveu » d’identification (aveu qui n’est possible que parce qu’il est rétrospectif) chez deux
anciens amis, fans et musiciens :
« Avec Sébastien, lui c’était Lennon, il avait la voix de Lennon, tout le monde le
disait. Donc moi, j’étais McCartney. En gros, c’est con à dire, mais c’est ça. »
(Thierry, 21 ans).
C’est paradoxalement quand la passion entraîne des comportements
d’identification qu’elle devient différenciation déviante. Le spectre de l’aliénation se profile au fil des rappels à l’ordre certes doux (moqueries, ironie)
mais souvent convergents. Seul passionné dans un monde d’indifférents, et
malgré tout conscient d’un rapport de force défavorable puisqu’il a, au sens
propre, le monde contre lui, le fan oscille entre plusieurs stratégies d’ajustement :
- La première consiste à ramener la passion à des proportions socialement
acceptables. La fan attitude disparaît, elle a été un moment de l’adolescence,
passage obligé plus ou moins honteux qui fera ultérieurement l’objet de dénégation ou d’amnésie. La dé-différenciation passe ici par le renoncement à ce
qui différencie. L’enquêté parle de lui, dans le dernier extrait, sur le mode de
l’auto-dénigrement, il entend marquer la rupture avec un passé qu’il cherche
à minimiser, à excuser, mais qu’il n’endosse pas complètement, y compris
face à un enquêteur lui-même passionné. Une de nos interlocutrices déclare
ainsi carrément ne plus aimer les Beatles, ne plus jamais les écouter. Elle est
aussi la seule, au sein de notre échantillon, à déclarer franchement avoir été
amoureuse de l’un d’eux, allant jusqu’à lui écrire, rêvant lors d’un séjour en
Angleterre à une possible rencontre. Dix ans après, elle parle d’elle comme
de quelqu’un d’autre.
- La deuxième stratégie équivaut à enfermer la passion dans la clandestinité d’un jardin secret, ce qui génère une double vie. Le fan renonce à extérioriser ses goûts, il concède au reste du monde une certaine discrétion, mais
intérieurement, par exemple à l’échelle de son espace privé intime (chambre,
appartement, studio), la passion est bien là. Contenue, elle investit massivement le petit territoire qui lui a été concédé. Il y a bien dé-différenciation par
le renoncement à toute présentation de soi trop immédiatement singularisante. Elle est moins prononcée que précédemment, l’identité pour soi
demeurant le refuge d’une singularité qui a renoncé à investir l’identité pour
autrui. L’enquêté cherche un positionnement subtil, assumant sa passion mais
mettant aussi en avant sa capacité à la distance et à la normalité sociale. Il
n’hésite pas à stigmatiser les fans pathologiques avec lesquels il n’a aucun
point commun. Le fan, c’est l’autre. Lui trouve la preuve de sa normalité dans
sa capacité à s’adapter à l’environnement dans lequel il évolue.
- La troisième stratégie, sur laquelle nous concentrerons notre attention,
consiste à assumer la passion et à tenter d’inverser le rapport de force avec la
norme sociale qui en stigmatise les excès. Ceci suppose de sur-investir la
petite société des fans, au sein de laquelle la stigmatisation n’a pas cours, ou
en tous cas pas sous la forme brutale que les passionnés ont dû subir en
famille ou à l’école. Ce petit monde des réseaux Beatles n’est pas toujours
facile à découvrir, ni pour le fan isolé, ni pour le chercheur. C’est seulement
au terme d’une quête de plusieurs années que les liens se tisseront avec
d’autres passionnés, au lycée, au travail, à l’université. Les rencontres sont
parfois le fruit du hasard, elles peuvent aussi résulter d’une démarche plus
éminemment stratégique, ainsi l’adhésion à un fan club. Dans tous les cas, le
fan est conforté dans ses dispositions, comme rassuré sur sa propre normalité.
« J’avais un copain là où on va en vacances, on s’est rendu compte qu’on avait cette
passion en commun. Lui était un grand fan des Beatles, bien avant moi. Il a commencé à
me raconter des anecdotes, et on a commencé à échanger des choses. Ça nous a amené à
faire de la musique, lui et moi. On s’est poussé mutuellement à faire de la musique. »
(Gilles, 21 ans).
« Par le tennis j’ai rencontré un autre fan. Un gars d’Angers, qui était fan encore plus
tôt. Un super-musicien qui joue de tous les instruments… C’était un gars qui écoutait les
Beatles tout le temps. Je l’ai rencontré pendant les stages, deux trois fois par an. Il était
déjà bien fan. Il faisait savoir aux autres qu’il était fan des Beatles. Dans la voiture, il y
avait toujours une ou deux cassettes. Il était vraiment convaincu, et ça m’a renforcé dans
mes convictions, de voir un gars comme ça ! » (Nicolas, 21 ans).
Dans tous les cas, la rencontre suscite une sociabilité active. La passion
peut désormais être dite, et avec elle toutes les directions dans lesquelles elle
se déploie : collection de disques, de livres, d’objets, de photos, accords débutants ou confirmés sur une première guitare, désir d’imiter ou de composer...
Les petits réseaux qui se constituent autour des Beatles se définissent d’abord
par la suspension, en leur sein, des normes disqualifiant la fan attitude. Ce qui
est stigmatisé dans l’autre monde est ici valorisé : le savoir autour des Beatles
devient un vrai savoir légitime, les objets collectionnés acquièrent le statut
d’authentiques fétiches reconnus en tant que tels, la musique des Beatles est
une fois pour toutes une musique d’aujourd’hui, etc. On est entre soi, le
travail perpétuel de justification auquel le fan est ordinairement condamné
peut ici être suspendu
[20]. Une fois pour toutes, la cause est entendue : les
Beatles sont le plus grand groupe de tous les temps, leur
œuvre est classique
et marquera l’histoire universelle de la musique, etc. Pour autant, le petit
monde des tribus Beatles, simple regroupement de copains de lycée ou très
institutionnel fan club revendiquant mille adhérents, n’est pas silencieusement
contemplatif. On discute, on échange, on raconte, on argumente. Contre ceux
qui croiraient naïvement que tout a été dit à propos d’une histoire achevée
après la séparation du groupe en 1970, il faut insister sur l’infinie discutabilité
de l’objet Beatles. Les fans n’en ont jamais fini avec les quelques grandes
énigmes qui structurent la légende du groupe : comment expliquer l’alchimie
de la création chez des jeunes gens sans formation musicale ? Comment expliquer la séparation Lennon-McCartney ? Le groupe se serait-il reformé si John
Lennon n’avait pas été assassiné ? Les générations de passionnés se succèdent
autour des mêmes interrogations ressassées depuis trente ans. La personnalité
des chanteurs ne laisse pas de fasciner, d’interroger. L’
Å“uvre, qualifiée par
ses détracteurs de simple, est au contraire réputée infiniment complexe auprès
des fans : les adolescents des années soixante-dix s’efforçaient laborieusement de traduire des paroles qui demeuraient empruntes de mystère, mais
ceux d’aujourd’hui, croulant à l’inverse sous une documentation très abondante, n’en ont pas pour autant fini avec l’investigation musicologique. Pour
celui que l’
Å“uvre fascine, le geste créateur demeure une énigme. Même
l’histoire du groupe, entre conte de fées racontant les gentils « garçons dans le
vent » et légende noire aux ingrédients sulfureux (violence, drogue, argent,
sexe), demeure ouverte. Trente ans après la séparation du groupe, le
Club du
Sergent Pepper publie un magazine qui convaincrait les plus hésitants de
l’actualité jamais finie du phénomène Beatles. La plume s’y fait historienne,
mais pas seulement : il y a une actualité Beatles, il y a surtout, dans ce
monde-là, une intemporalité de principe qui autorise à proposer en 2001
l’analyse renouvelée d’un album de 1965.
Il n’est pas audacieux d’analyser tous ces échanges en termes de liens
sociaux intégrateurs. Le sentiment d’appartenir au monde des Beatles est
construit, puis sans cesse entretenu, par ces contacts, au point de conférer à
celui qu’il habite une véritable identité. Cette identité est d’abord individuelle, elle est à placer au registre des identités choisies et non des identités
prescrites. Mais elle qualifie sans isoler, puisque d’autres la partagent. Fans
des Beatles contre fans des Stones hier, fans de rock contre fans de techno
aujourd’hui, les communautés culturelles n’ont rien d’imaginaire, elles se
solidifient au fil des échanges internes (entre fans) et externes. Cette identité
est donc aussi collective. L’optimum de différenciation est provisoirement
atteint.
L’identité ainsi acquise est d’autant plus volontiers endossée qu’elle est
fortement valorisée. Non seulement les fans des Beatles rejettent les stéréotypes péjoratifs qui encombrent l’attitude fan, mais ils s’efforcent de se penser
comme communauté élitaire. Comme si la grandeur de l’objet de la passion
rejaillissait sur la grandeur du sujet de la passion :
« J’étais fier d’écouter McCartney. Sur son premier album, c’est écrit : Everything by
Paul McCartney. Je disais à mes potes : “Tout ce que tu entends sur le disque, c’est
McCartney.” J’avais une petite fierté. Ou inversement : “Sur Beatles for sale, il y a trop de
reprises”. Quand je voyais qu’en 64 ils étaient encore à faire des reprises, ça me vexait un
peu. Je regardais les signatures, je disais : “merde” ». (Éric, 21 ans).
Le raisonnement qui fonde cet élitisme mobilise d’abord une donnée
d’évidence : les Beatles sont aujourd’hui reconnus, leur musique a quitté le
registre ambigu des goûts populaires pour celui des goûts les plus légitimes.
Reconnaissance musicologique et académique, verdicts d’universalité, les
signes ne manquent pas qui attestent la respectabilité acquise par la culture
rock, désormais légitime sinon classique.
En revanche, la popularité (attestée par exemple par le nombre d’albums
vendus) demeure un indicateur ambigu, comme souvent en matière culturelle.
Elle est d’un côté ressource pour les fans qui de la sorte maintiennent le
contact avec le monde réel auquel ils empruntent des verdicts de légitimité.
Mais la popularité de l’objet Beatles peut aussi menacer la prétention des fans
à la différenciation élitaire. Si les Beatles sont à tout le monde, le fan n’est
plus rien. Sauf à démontrer, et l’élitisme des communautés Beatles est là, que
le succès grand public des Beatles est un malentendu : les passionnés ne
cessent de mettre à distance tout ce qui relève de la consécration médiatique
hâtive. Ils fustigent les erreurs des journalistes pressés, s’agacent des anecdotes mille fois ressassées, certains vont même jusqu’à formuler des jugements critiques à l’endroit des chansons les plus connues (Yesterday, Let it be,
etc.). Le matraquage radio est perçu comme une souillure qui fait chuter
l’Å“uvre dans l’ordinaire, qui lui fait perdre sa rareté originelle. Les rédacteurs
du Club du Sergent Pepper sont par exemple très sévères à l’égard de la
production bibliographique courante sur les Beatles : « Restez vigilants,
attendez que l’on vous propose des livres en français vraiment originaux et
sérieux et protégez-vous des margoulins de tout poil qui... en veulent surtout à
votre porte-monnaie, ou bien remettez-vous à l’anglais ! » (Abbey Road
Magazine, 25).
Les plus anciens se souviennent avec nostalgie de l’époque où les Beatles
étaient rares, réservés aux initiés. Les plus jeunes se réfugient dans les recoins
d’une Å“uvre qui ne livre sa grandeur, croient-ils, qu’au-delà des sentiers
battus. Contre l’écoute désinvolte d’une musique qui envahit les supermarchés et la publicité, ils plaident pour le contact vrai qui exige de ne rien faire
d’autre qu’écouter. Les fans se perçoivent donc comme très différents de tous
ces gens qui « aiment bien » les Beatles. Ils n’écoutent pas, malgré les apparences, la même musique. Eux seuls en savent et en goûtent la profondeur car
eux seuls ont parcouru le chemin, aride et austère, qui conduit au cÅ“ur de
l’Å“uvre.
« C’est une musique facile et complexe en même temps. Elle donne l’impression d’être
facile, quand tu l’entends à la première écoute, facile à retenir. Mais en fait c’est un enchevêtrement de subtilités complexes, quand il s’agit de la jouer ou bien quand on l’analyse
en profondeur. » (Fabrice, 35 ans).
Refusant la dispersion vécue comme infidélité, acceptant un laborieux
travail d’initiation (à l’anglais, à la musique, à l’histoire du rock), les fans
acquièrent avec l’objet de leur passion un sentiment d’affinité et de proximité
qui ne saurait se comparer à la sincérité ponctuelle et surfaite de l’auditeur
d’un jour. Le journal du
Club du Sergent Pepper,
Abbey Road Magazine,
entretient cette flamme élitiste. Il sollicite son lecteur avec exigence, jouant
d’une connivence qui le rend illisible pour qui ne connaît pas les Beatles.
Allusions et jeux de mots parsèment un texte qui ne cesse d’interpeller son
lecteur comme spécialiste exigeant, cultivé, armé d’un sens de l’humour qui
lui-même vaut gage de fidélité à l’esprit des Beatles. La communauté de
papier ainsi construite est intégratrice, elle a ses totems, son langage, ses lieux
saints, ses tabous
[21]. Elle est tout à la fois communauté de lecteurs
[22],
communauté d’interprétation (des
Å“uvres-cultes), communauté émotionnelle
et, plus largement, communauté culturelle.
Ces mécanismes d’intégration par la passion ne sont pas propres au milieu
ici décrit. On retrouve par exemple cette structuration en mini-groupes chez
les fans de « Hélène et les garçons », à une nuance près peut-être : la dimension différenciation y est sans doute moins marquée que pour les Beatles. Les
fans d’« Hélène » sont plus jeunes : sur l’axe différenciation – dé~différenciation, le positionnement recherché évolue entre le temps du collège et celui du
lycée. Le choix d’« Hélène » n’est pas vraiment un choix de rupture, ne
serait-ce qu’en raison de sa banalité. Phénomène générationnel bref mais
intense, la passion qu’a suscité ce feuilleton s’est diffusée très vite dans les
écoles et les collèges ; elle a pu marquer des classes entières, parfois des
familles. La dimension différenciation n’est pas pour autant absente : moqueries des frères, indifférence des pères, franche hostilité des enseignants et
même des mères dans les classes moyennes et supérieures : on aime Hélène
avec et comme (ses copines), mais aussi contre et malgré (ses parents)
(Pasquier, 1999).
L’intégration au sein du petit monde Beatles s’analyse donc comme
dé-différenciation. Le fan y acquiert la preuve non seulement de sa normalité
mais aussi de son excellence. Le point d’équilibre entre différenciation et
dé-différenciation est-il atteint pour autant ? Il peut ne pas l’être, pour peu
que la fréquentation de la communauté Beatles tourne à l’exclusive. Le risque
est alors pour le fan de se retrouver à son point de départ : il avait quitté sa
famille pour se différencier par la passion, il ne se pense plus que par référence à d’autres passionnés semblables à lui. Ironie, le fan club se présente
justement comme une vaste famille. La dé-différenciation menace. Elle
génère un malaise qui par exemple surgira à l’occasion d’une expérience
spécifique, le concert. Voir l’un des Beatles en concert (McCartney) est
évidemment pour nos interlocuteurs une expérience forte dont le souvenir est
intact. Pourtant, tous évoquent spontanément la petite souffrance intérieure
née de la prise de conscience brutale de cette réalité désenchantée : les fans
sont des milliers, ils sont tous semblables, ils constituent une foule anonyme
et, pour le chanteur, le fan pris isolément n’est rien. Le long travail d’appropriation individuelle s’effondre : l’illusion patiemment construite et entretenue d’un dialogue personnalisé, équilibré, de personne à personne, est
malmenée par ce constat simple, le chanteur s’adresse à une foule
d’anonymes interchangeables qu’il ignore. Dans le langage des passionnés,
cela se traduit par une formule plusieurs fois entendue : « J’ai compris que les
Beatles n’étaient pas à moi. »
« Les concerts il y a trop de monde ; moi j’aimerais bien être seule à la limite. Le
concert de Bercy, je suis restée sur ma faim : moi j’aimerais bien être toute seule. Toi, tu y
vas de façon religieuse, tu vas voir ton idole et tout, et puis il y a des petits cons qui chantent ; ça, ça m’énervait ! » (Fabienne, 39 ans).
« Le concert, c’était merveilleux, et en même temps j’ai été déçue. C’était formidable
parce que j’entendais pour de vrai des chansons que j’avais adorées sur les disques. Et
puis en même temps je me suis retrouvée avec des milliers de gens, loin de la scène (en
plus je suis myope, je voyais pas grand-chose). Bon, j’ai pas voulu partager cette passion
avec d’autres. J’étais déçue de me retrouver si petite parmi tant de personnes. Je le croyais
mon confident. Et puis là, bon, il était à tout le monde. Je me souviens l’avoir dit à ma
mère : “C’est génial, mais je me suis rendu compte qu’il était à tout le monde.” »
(Alice, 30 ans).
La même expérience de dépersonnalisation menace chaque fois que les
fans sont en situation de se contempler en tant que masse indifférenciée.
L’atomisation de cette communauté virtuelle servait la différenciation. Mais
lorsque le groupe est réuni ponctuellement, lorsque la communauté imaginaire
se rassemble en foule, le sentiment d’identité individuelle s’effondre.
« Quand j’ai découvert les Beatles, pour moi, ce n’était qu’à moi ! J’avais découvert
quelque chose... Mais j’avais tout faux ! Et je n’en étais pas conscient du tout. Quand j’ai
reçu ce courrier d’un fan club qui me disait : “Bravo ! vous avez tel numéro.”, c’est là que
je me suis rendu compte que j’étais un parmi des milliers. Et ça m’a tué ! Ils organisaient
des ventes aux enchères d’objets... On me dit : “Vous êtes des milliers à vous partager... à
concourir pour avoir un objet ayant appartenu aux Beatles.” J’avais le courage, la force,
mais j’avais pas les moyens. Là je me suis dit : “Ça veut dire que tout ce que je fais, toutes
les démarches depuis le départ, trouver des petits trésors et tout ça, en fait non, tout le
monde le fait.” Encore aujourd’hui, j’ai toujours ce sentiment. » (Bernard, 35 ans).
La posture de fan a conduit trop loin sur le chemin de la dé-différenciation.
Dans sa famille, le passionné était monstrueusement singulier, il appartient
désormais à la foule des groupies monstrueusement semblables
[23].
Différenciations dans l’Å“uvre
L’optimum de différenciation, inaccessible le temps du concert, doit faire
l’objet d’un long travail de reconquête. Il ne s’agit plus, désormais, de se
différencier par la référence à l’univers Beatles mais à l’intérieur de celui-ci.
Les communautés Beatles ne constituent une offre identitaire pertinente qu’à
condition d’offrir aussi des opportunités de différenciation interne : la fusion
en une grande communauté familiale ne convient pas si elle dissout l’individu. Fort heureusement, le monde Beatles est un monde multiple où chacun
peut espérer se faire une place originale : pluralité des figures, des périodes,
des lectures possibles de l’
Å“uvre, etc. L’objet Beatles, au moins tel qu’il a été
construit par les industries culturelles, est infiniment ouvert
[24].
Le chercheur est d’abord confronté à de classiques stratégies de distinction, la différenciation équivalant ici à la recherche d’une position dominante
(Bourdieu, 1979). Qu’ils réunissent des centaines de fans ou qu’ils se réduisent au face-à-face entre deux copains de lycée, les réseaux Beatles sont
toujours marqués par une compétition douce et implicite mais réelle. C’est à
qui jouera le mieux, composera le mieux, en connaîtra le plus, en possédera le
plus, en aura vu le plus... Les amitiés les plus solides ne masquent jamais
complètement ces petites rivalités.
« J’ai commencé à rencontrer d’autres copains avec qui on a monté un groupe. Surtout
Olivier. Avec lui, on partageait les Beatles à fond. Sa chambre, c’était un musée Beatles. Il
n’y avait que des posters, d’époque. Il a deux ans de plus que moi, donc il avait deux ans
d’avance sur moi dans sa quête des Beatles. C’était vraiment la recherche, la volonté d’aller
au plus profond. Avec plus de moyens financiers, ce qui fait qu’il pouvait aller plus loin,
s’acheter des 45 tours rares, des éditions étrangères... Ce qui est sorti en Anthology, nous on
l’avait depuis deux-trois ans. Je les lui avais copiés sur cassettes. Tous ces disques-là, on les
avait déjà en pirates, on connaissait déjà tout. Et lui m’avait fait découvrir de nouveaux
trucs. Son père lui avait offert la guitare de McCartney, qui à l’époque coûtait une fortune.
Je n’en ai pas dormi de la nuit, moi ! Lui était déjà à la fac. » (Éric, 21 ans).
Entre fans, un consensus s’établit sur la valeur de certaines pratiques :
avoir vu un concert, avoir rencontré l’un des Beatles, posséder d’authentiques
inédits, avoir lu en anglais telle biographie, ou même à l’époque pouvoir
s’offrir le dernier 45 tours constituent des marques de grandeur par hypothèse
reconnues en interne. Certes, des discussions peuvent s’établir car ces grandeurs (Boltanski et Thévenot, 1991) sont hétérogènes : est-on plus dans la
communauté quand on a parlé à Paul McCartney ou joué sa musique en
public ? Le jeune passionné qui possède tous les CD peut-il rivaliser avec
l’ancien collectionneur qui exhume ses vinyles mais se désintéresse des
productions récentes ? La mobilisation d’une ressource, par exemple une
photo aux côtés de l’idole, suppose de souscrire à une définition de la grandeur qui peut être contestée. À l’intérieur du monde Beatles, des hiérarchies
existent mais elles sont, pour cette raison, flottantes. Au fil des discussions,
on glisse d’un monde à l’autre, l’excellent guitariste qui sait jouer tous les
morceaux doit avouer qu’il ne connaît l’histoire du groupe que dans ses
grandes lignes. Tantôt on affirme une position supérieure dans un même
monde (« Je joue mieux que toi. », « J’ai vu plus de concerts que toi. », « J’ai
tous les disques. », etc.), tantôt on affirme la supériorité d’un monde sur un
autre (« Tu sais tout de McCartney, mais moi je l’ai vu en vrai. »).
La perception de ces hiérarchies n’échappe pas du tout aux intéressés.
C’est même très directement la volonté d’être plus qui motive la surenchère.
L’identité est donc bien le moteur de la passion : il s’agit de se construire une
image élevée dans un monde lui-même élitaire. Les spécialistes des Beatles
constituent au final une petite aristocratie solidement attachée à ses positions.
Les « épreuves » (au sens de Boltanski et Thévenot) permettent de conforter
ou, comme dans cet extrait, de renverser les positions acquises.
« L’an dernier à l’occasion d’un voyage scolaire en Angleterre, j’étais avec un lecteur
fan ultime des Beatles aussi. Et avec une élève de troisième, pendant les trois heures de
car, on n’a parlé que de ça. Absolument que de ça, avec concours d’érudition, la date précise, et tout ça ! Moi qui croyais tout connaître, j’ai été battu dans cette espèce de combat
symbolique, et par le lecteur et par la collégienne de 15 ans. Bon, je m’en fous, c’est marrant. À la fin, on se posait des questions, directement, genre Questions pour un champion,
ça tournait à ça ! » (Joël, 29 ans).
Les stratégies de différenciation ne se réduisent pas aux stratégies de
distinction. À la métaphore d’un axe vertical il faut alors substituer celle d’un
plan ou d’un espace multidimensionnel au sein duquel chacun occupe une
place singulière sans connotation de hiérarchie. La singularité est valorisée en
elle-même. Il s’agit simplement d’être soi en étant ailleurs.
L’univers Beatles, espace tendanciellement infini, n’est uniforme et étriqué
que vu de loin, vu de l’extérieur, par exemple depuis la position de parent ou
de fan des Stones. Car si les communautés Beatles savent faire front face aux
adversaires ou aux indifférents, elles se divisent en interne à l’infini. Partisans
de McCartney contre partisan de Lennon, partisan des œuvres de jeunesse
contre partisan des Å“uvres de maturité ou des Å“uvres solo, etc. Les intéressés
ne sont d’ailleurs pas toujours aveugles à la logique de différenciation qui
sous-tend leur positionnement. Ainsi lorsqu’on les interroge sur leur Beatle
préféré :
« Pendant un temps, j’ai été Harrison [25] parce que c’était celui que personne n’aimait. » (Éric, 21 ans).
« Moi j’ai un penchant horrible à ne pas vouloir faire comme les autres. À la limite,
mon préféré ça pourrait être Harrison. » (Joël, 29 ans).
Les fans des Beatles sont toujours d’accord entre eux pour pousser la
discussion jusqu’au désaccord. La subtilité des positionnements démontre que
chaque segment de cet espace est sécable à l’infini. Deux fans de McCartney
s’accordant pour donner la priorité à tel album finiront par se trouver un sujet
de discussion autour d’une chanson, d’un accord, d’un son. Le positionnement dans l’Å“uvre s’affine jusqu’à différencier, l’identité est à ce prix. Les
couples Beatles, par exemple, tolèrent cette différenciation. Même lorsque la
musique constitue le symbole fétichisé du lien amoureux, les interviewés
prennent soin de se trouver un terrain de désaccord : « Lui c’est les Beatles,
moi c’est McCartney » dit par exemple Fabienne ; « Chacun le sien », précise
une autre interviewée.
Les positionnements singularisent, mais pas n’importe comment. Les fans
s’efforcent en effet d’adopter un positionnement dans l’
Å“uvre qui soit à peu
près compatible avec leurs autres identités sociales. Le souci de différenciation n’a rien d’une géométrie abstraite qui autoriserait n’importe qui à se positionner n’importe où, il doit composer avec le souci de cohérence du moi.
Faut-il à l’inverse croire en un positionnement mécaniquement dicté par une
identité centrale et déterminante, identité professionnelle ou position de classe
par exemple ? La corrélation entre âge et préférence musicale est réelle (mais
grossière) : le temps du collège est celui des mélodies joyeuses, celui du lycée
oriente vers les musiques sombres et introverties. En revanche, le choix
Lennon-McCartney, pourtant investi de tous les stéréotypes favorisant une
summa divisio binaire, est très imparfaitement lié à la position sociale ou politique
[26]. Il est par exemple difficile d’en faire le produit d’un habitus de
classe
[27]. On préférera une lecture en termes de bricolage identitaire,
comme si les choix effectués
de et
dans l’
Å“uvre étaient finalement compatibles avec une multitude d’identités (par exemple dans l’échantillon : catholique pratiquant, inspecteur de police). Certains agencements opèrent plus
facilement et plus spontanément que d’autres, mais les quelques logiques
d’affinité repérables (Lennon de gauche, McCartney apolitique) ne dispensent
jamais les intéressés d’un travail visant à faire tenir ensemble identité musicale et identités autres.
Les mêmes remarques peuvent être faites à propos de cette autre forme de
positionnement que constitue le choix de ce que nous appellerons une posture,
c’est-à-dire une façon de vivre et d’exprimer sa passion, de la traduire en
comportement et en cheminement. Les postures repérées au terme de
l’enquête ne sont pas en nombre illimité, mais ce sont des idéal-types que les
intéressés peuvent combiner jusqu’à la singularisation. Plus la communauté
de fans fréquentée est étroite, plus ce travail de différenciation est facile.
Les six postures retenues renvoient à trois modes d’accomplissement de la
passion (être, faire, avoir), chacune de ces grandeurs
[28] se déclinant sous
deux formes, l’une légitime, l’autre stigmatisée en dehors du monde Beatles.
Combinés, ces deux critères donnent le tableau suivant :
Être Faire Avoir
Posture légitime Esthète Créateur Expert
Compositeur Érudit
Posture stigmatisée Fan Imitateur Collectionneur
Groupie
Ce tableau a pour fonction de rendre compte des façons de vivre la passion.
Les entretiens, le plus souvent réalisés au domicile de l’enquêté, ont permis
de saisir, au-delà des goûts déclarés et des préférences affichées, des types de
comportements différenciés. Albums photos, objets exhibés, musiques enregistrées, tenues vestimentaires, collections, etc., la mise en chose de la
passion permet, par condensation, d’objectiver tout le travail (d’une année ou
d’une vie) accompli par le passionné. L’entretien s’enrichit alors d’une observation ethnographique des lieux et des choses de la passion, l’enquêteur étant
amené à écouter une composition, admirer une collection ou partager une
expérience esthétique. On repère ainsi des orientations qui, sans être nécessairement exclusives (on peut être collectionneur et musicien), finissent par
singulariser chaque passionné. On découvre alors comment la passion
s’installe dans le moyen ou le long terme. Ainsi vécue, elle peut être l’affaire
d’une vie, comme l’ont montré les récits des plus âgés des fans. On n’en a
jamais fini ni avec le plaisir de jouer et de composer, ni avec la quête d’objets
ou d’informations, ni même avec le bonheur de se chercher dans l’Å“uvre.
À ce premier critère lié aux pratiques objectives (être, avoir ou faire), nous
en avons ajouté un second, pour distinguer les pratiques légitimes, c’est-à-dire
exportables telles quelles hors du monde Beatles (thèse, composition musicale, discours esthétisant) des pratiques que les acteurs cantonnent à celui-ci
car ils les jugent stigmatisées (imitation, collection, admiration). Les
premières, affichées dès le début de l’entretien, sont empiriquement faciles à
distinguer des secondes, avouées en fin d’entretien et simplement parce que
l’enquêteur, perçu comme fan et non plus comme « juge de la normalité », est
passé « de l’autre côté du miroir »
[29]. On constate en outre que la séparation
entre postures légitimes et postures stigmatisées est largement affaire de
ressources sociales (diplôme et capital culturel, culture musicale, dispositions
« esthétiques » etc.) et donc de position sociale (et d’âge). Ces ressources,
externes au monde Beatles et donc transposables à d’autres objets, permettent,
de la part des classes supérieures diplômées, une appropriation moins teintée
d’exclusivité que chez les individus moins dotés socialement. Ces derniers
accumulent des ressources qui, parce qu’elles ne sont reconnues que dans
l’univers Beatles, conduisent à un relatif enfermement : le goût Beatles est
moins souvent associé à d’autres « passions » musicales
[30].
Cette typologie permet de comprendre les registres de différenciations,
chacun se définissant par la posture qu’il occupe mais aussi par son attitude à
l’égard des postures qu’il n’occupe pas, tel cet esthète musicien stigmatisant
groupies et collectionneurs :
« J’irais pas adhérer à un fan club. Je suis pas “icône”, ça m’apporte rien de déifier les
personnages. J’irais pas acheter une guitare des millions. »
Les extraits ci-après illustrent les six postures précédentes.
Posture d’esthète
« L’essentiel, c’est la musique. Je fais la part des choses : les bouquins, les photos, des
fois c’est super mais j’en n’aurais pas des dizaines. Je ne suis pas accro de cet aspect-là.
Leurs petites amies, ça m’intéresse pas. C’est la musique qui m’intéresse. Les gens qui co-pient, qui déifient, ça ressemble aux fans des boy’s bands. Les Beatles ont pas mal cultivé
leur image, mais moi c’est la musique que je retiens d’abord. » (Gilles, 21 ans).
Posture de groupie
« Il y a plein de gens qui rêvent de rencontrer McCartney. Moi, j’ai eu cette chance.
C’était en 1986, aux Buttes-Chaumont. Il était venu faire le Téléthon. Tout le monde
connaissait ma passion, évidemment. Et quelqu’un me dit : “Il y a Paul. – Arrête, c’est pas
possible, tu me charries ! – Si si ! – J’y vais.” Et qui je vois sur le plateau ? Paul ! Avec
strictement personne dans la salle. J’avais mon appareil photo, coup de chance. Je l’ai
écouté faire la répétition, puis je suis allée le voir, je suis allée voir Linda, j’ai pu faire une
quinzaine de photos. Une autre fois, c’était sur le plateau de Sabatier, à Boulogne. Là je
lui ai montré mes photos, et comme ça j’ai des photos dédicacées. Quatre fois comme ça.
J’étais assez intimidée. J’y suis quand même allée parce que j’avais le copain qui me disait : “Vas-y ! T’es gourde, fais des photos.” D’ailleurs, je lui ai dit un truc à la con, du
genre : “Merci de m’avoir appris l’anglais.” On a très peu discuté. On a échangé quelques
paroles. J’étais intimidée. » (Éliane, 33 ans).
Posture de créateur
« Au début on faisait des reprises ; et puis on s’est mis à composer, à écrire des chansons. Là, la machine s’est mise en route. On en a faites beaucoup beaucoup. Depuis deux
trois ans, à chaque fois que j’écris une poignée de chansons, j’enregistre. J’adore ça. Avec
deux trois bouts de ficelle : la dernière cassette que j’ai faite, il y a quatorze chansons à
moi, c’est moi qui fais tout sauf parfois le piano. Les Beatles m’ont donné envie de faire
de la musique. Avec eux j’ai écrit des chansons. J’écris des chansons et c’est quelque
chose qui fait vraiment partie de ma vie. Ça me plaît, c’est chevillé au corps. Sans les
Beatles, il n’y aurait jamais eu cette joie-là. » (Thierry, 21 ans).
Posture d’imitateur
« Se coiffer, s’habiller pareil, c’était McCartney en l’occurrence. À l’adolescence, la
coupe de cheveux, c’était Red Rose Speedway. Il est comme ça ? Bon eh bien moi je serai
comme ça, et puis toc. » (Christophe, 39 ans).
« Moi j’achetais des cols roulés parce que les Beatles avaient des cols roulés. »
(Éric, 21 ans).
Posture d’érudit
« On me présente comme un spécialiste, c’est très agréable. Quand on cherche un spécialiste de la Russie, on interroge Alexandre Adler ; il faut être le Alexandre Adler des
Beatles. Il faut être très précis. De l’information de qualité. Je n’ai pas fait des études
d’histoire pour rien. L’intérêt, c’est de valoriser un parcours universitaire. J’ai décidé de
ne pas abandonner l’écriture et la recherche. Ce qui m’intéresse, c’est : comment ils arrivent ainsi au sommet ? Dans mes travaux, je fais aussi ressortir des aspects des Beatles pas
très positifs, bon, c’est l’Histoire, je la retranscris, c’est comme ça ! Il faut garder ses
distances. » (Éric, 38 ans).
Posture de collectionneur
« Je vais dans les conventions pour ramener des trucs. Je trouve que c’est beau, c’est
original. Les jouets du sous-marin jaune, par exemple. Le merchandising, c’est commercial, mais j’aime bien quand même. Même si souvent ce sont des objets moches en soi.
Aujourd’hui ils ressortent des trucs made in China, c’est pas pareil que made in GB, c’est
que des copies. Une fois, j’ai vu un gars qui vendait un disque dédicacé par Paul. Mais
comment être sûr que c’était vrai ? Et puis ce qui compte dans l’autographe, c’est la rencontre, il faudrait qu’il ait signé devant moi et pour moi. Bon, sinon, j’ai une basse comme
celle de Paul. Je suis contente d’avoir exactement la même. J’ai soi-disant un bouton de
veste à McCartney, mais alors là... » (Sylvie, 19 ans).
Même rigoureusement choisis, ces extraits débordent toujours un peu la
catégorie qu’ils illustrent. C’est qu’aucun fan n’est enfermé dans une posture
et une seule. La mobilité est certes plus grande sur un même axe horizontal ou
vertical qu’en diagonal. À la spécialisation sectorielle dans un registre particulier (être, avoir ou faire) s’ajoute l’inertie des ressources sociales (âge,
sexe, diplôme) qui, par exemple, interdit la métamorphose brutale d’une
groupie en spécialiste érudit.
Différenciation et distinction se conjuguent au gré des ressources disponibles. Les postures légitimes peuvent être exportées dans le monde réel tandis
que les postures stigmatisées ne sont recevables que dans le petit monde
Beatles, elles sont ignorées ou moquées en dehors. C’est dire que le souci de
différenciation engendre des positionnements très inégalement valorisés. Il
n’empêche qu’on ne saurait faire des stratégies identitaires de différenciation
le monopole des individus suffisamment pourvus en ressources sociales pour
se distinguer
[31]. Pour les Beatles comme pour Van Gogh, « il n’y a pas […]
distinction lettrée des dominants contre indistinction populaire, mais bien
deux façons de se distinguer […]. La première, savante, n’est guère plus
“distinctive” que la seconde, commune. » (Heinich, 1991).
L’opposition entre registre légitime et registre stigmatisé oblige toutefois à
rappeler la verticalité de l’espace des positions. N’importe qui ne peut adopter
n’importe quelle posture. Le monde Beatles est aussi, quoi qu’en disent ceux
qui l’habitent, le reflet d’une société globale au sein de laquelle les mécanismes de domination imposent leur logique. La domination masculine,
souvent observée dans le monde du rock, abandonne aux filles la posture
dominée de groupie. La domination des adultes sur les adolescents joue dans
le même sens : il faut souvent plusieurs décennies aux fans pour recomposer
leur passion selon un modèle socialement acceptable (érudition, création)
aussi loin que possible de la caricature du fan aliéné. Enfin, le diplôme clive
désormais, y compris à l’intérieur du monde du rock : consacrés comme
culture légitime, les Beatles ont leurs historiens, leurs musicologues, leurs
sociologues. Mis en thèse, ils se prêtent aux discours académiques.
Au total, il y a donc bien une affinité entre façon d’aimer et position
sociale. Le récit qui suit, émanant d’un des membres fondateurs du Club du
Sergent Pepper, diplômé de l’enseignement supérieur, historien des Beatles,
expert souvent sollicité par les médias, montre ce qui sépare l’érudit reconnu
du simple fan, y compris lorsque l’objet du récit est une rencontre très
attendue avec l’un des Beatles. On peut y voir, comme dans certains des
extraits précédents, toute la distance qui sépare habitus bourgeois et habitus
populaire.
« La rencontre avec McCartney, ça s’est fait très naturellement. On est venu le chercher à l’aéroport le 31-5-1989. Je suis resté cinquante minutes avec lui en voiture, on a fait
connaissance. Il a été très sympa. On a pris quelques photos. C’était spontané. Il s’est mis
à me parler de Paris, j’avais l’impression de rencontrer un vieux copain. C’est un être humain comme un autre. Quand je l’ai revu quatre mois après, il m’a reconnu. Bon, c’est un
événement important de ma vie, mais c’est pas l’Événement. Il y a des gens qui m’ont serré la main parce que j’avais touché McCartney. Là, on tombe dans la débilité. C’est pas
parce que vous rencontrez McCartney que vous êtes adoubé. Vous n’êtes pas transformé. Vous ne recevez pas un coup de baguette magique. Vous restez le fan, lui il est
McCartney. Si on transforme pas ça en création, c’est la frustration. » (Éric, 38 ans).
Il faut pourtant dire à propos des postures de la passion ce que l’on a déjà
dit à propos des positionnements dans l’
Å“uvre : on ne peut réduire les façons
d’aimer à un habitus originel ou premier. Ce serait oublier que la passion est
déterminante autant que déterminée : elle oriente les trajectoires biographiques (certains fans deviennent enseignants d’anglais, voire musiciens professionnels), elle génère des stratégies d’accumulation d’un capital culturel qui a
cessé d’être illégitime
[32]. D’où, on l’a dit, des bricolages identitaires qui
découragent les classifications unidimensionnelles (et qui, au passage, suscitent une forte réflexivité) : non diplômé spécialiste érudit des années soixante,
médecin généraliste et guitariste, lieutenant de police expert Beatles auprès
des médias, etc. Dans tous ces cas, il y a superposition d’identités, pluralité
d’habitus, et ce chez un même individu. La passion musicale peut, par sa
force et sa durée, orienter et complexifier les trajectoires sociales, rendant
imprévisibles les destins les plus sûrement tracés : un dentiste abandonne tout
pour devenir musicien, un cuisinier sans diplôme parvient à s’imposer dans le
petit monde des artistes professionnels… On a affaire à des individus aux
identités multiples, dont les récits de vie illustrent l’effritement de ce que
Kaufmann appelle le « holisme originel ». Il est de plus en plus acrobatique,
les concernant, de penser l’habitus comme structure centrale et hégémonique
façonnant de façon cohérente la personnalité. L’habitus « se divise et ne
conserve sa position centrale que dans le cadre de sous-univers, et non plus de
l’ensemble » (Kaufmann, 2002) ; sa « transférabilité » n’est pas infinie
(Lahire, 1998). Faire tenir ensemble les morceaux disjoints d’une identité
désormais problématique, surmonter la discontinuité qui sépare les différents
moments autobiographiques, stabiliser une image de soi qui résiste à la
dispersion en rôles multiples, tout cela a cessé d’être le signe distingué de
l’appartenance à l’élite cultivée. On ne peut que constater, avec Claude Dubar
(2000), la montée en puissance de « l’identité intime » définie comme
« l’histoire de son arrachement à la famille d’origine, aux rôles traditionnels,
[comme] accès à l’autonomie d’un projet “à soi”, récit de ses ruptures autant
que de ses continuités ».
Resterait bien sûr à mesurer précisément le degré d’exceptionnalité des
profils et des trajectoires décrites ici à partir d’un objet étroit. La montée en
puissance des identités liées aux loisirs, croisée au déclin (relatif) des identités professionnelles, constitue à l’évidence une donnée macrosociologique
qui précipite les mécanismes de bricolage identitaire. La quête jamais achevée
d’un optimum de différenciation n’est pas le privilège des seuls fans des
Beatles.
Peut-on pour autant faire l’hypothèse que tout objet culturel est appropriable selon par exemple les six postures décrites ? Ce n’est pas formuler un
jugement esthétique que d’évoquer l’exceptionnelle plasticité de l’objet
Beatles. Il se situe aujourd’hui au carrefour du goût académique et du goût
populaire, ce qui par exemple n’était pas le cas à l’époque de la Beatlemania.
Le champ des postures possibles s’est considérablement ouvert au fil du
temps. On peut sans doute dire la même chose des grandes figures, désormais
« classiques » de la pop anglaise des années soixante (Rolling Stones, Pink
Floyd), alors que la musique populaire française de la même époque (Claude
François, Johnny Halliday) demeure frappée, et ses fans avec elle, d’une relative illégitimité
[33].
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[1]
Quelques exceptions récentes, Le
Guern (2002), Pasquier (1999), Lewis (1992).
[(3)]
Pour une critique sociologique d’Adorno,
voir Martin (1996).
[(4)]
Voir par exemple le roman de P.
Abrahams,
Le fan, J’ai lu (1995).
[(5)]
Voir par exemple V. Rousselet-Blanc,
Les fans, les dieux de nos nouvelles mythologies,
J.-C. Lattès (1994), ou C. Laroussinie,
Fan
mania, Éditions de la Martinière (2000).
[(6)]
Il ne saurait ici être question d’échantillon représentatif, ne serait-ce que parce que
nous ignorons les caractéristiques de notre
population de référence (les fans des Beatles).
Tout au plus avons-nous veillé à regrouper des
profils divers quant à l’âge, au sexe, au niveau
de diplôme, à l’activité professionnelle, etc. Ceci
dit, cette population, sans être typée, est sans
doute à l’image du public français des Beatles et
du rock en général : davantage d’hommes que de
femmes (20 contre 9), une forte proportion de
20-50 ans (26 sur 29), une proportion inattendue
de professeurs d’anglais (5).
[(7)]
Sur les réserves que l’on peut adresser,
du point de vue de la sociologie critique, à cette
posture compréhensive, voir Corcuff (2002).
[(8)]
I l faudrait ne pas sous-estimer les
implications de notre choix méthodologique
(entretien-récit de vie) sur notre problématique : on sait en effet à quel point la mise en
récit de soi accélère la disposition à se penser
comme sujet singulier (le Je narratif). La
technique de l’entretien fonctionne comme
injonction implicite à la différenciation.
[(9)]
Pour reprendre la formulation de
Claude Dubar (2000, p. 3), l’identité est
toujours paradoxale en ce qu’elle est à la fois
« la différence » et « l’appartenance commune ».
[(10)]
Paradoxalement, les deux extrêmes se
rejoignent pour faire du pur imitateur un
monstre, à l’image de l’assassin de John
Lennon s’identifiant à son idole au point de
l’imiter en toutes choses. Il y a, autrement dit,
une affreuse singularité dans le renoncement à
la singularité. Ce qui signifie encore que l’on
n’est jamais, dans les sociétés contemporaines,
« normal », et donc « comme les autres », qu’à
condition d’être un peu singulier.
[(11)]
« Les individus, écrit J.-C. Kaufmann
(2002), [sont] parfaitement égaux face à cette
obligation : construire la totalité à leur niveau
sous forme d’une identité cohérente. »
[(12)]
Sur le statut ambivalent du « journal
intime » chez les jeunes filles du XIX
e et du
début XX
e siècle, tantôt encouragé, tantôt
condamné pour « complaisance » et dénoncé
comme contribution au « culte du moi », voir
Lejeune (1993).
[(13)]
Alain Viala (1985) a montré comment,
au XVII
e siècle encore, le souci de distinction
pouvait ne pas aller de soi y compris dans le
« monde littéraire ». La valorisation de la différenciation s’effectue encore difficilement,
contre des pratiques concurrentes comme le
plagiat, et contre ceux qui fustigent, par
exemple chez Corneille, « la vaine confiance de
surpasser les anciens ». Petit à petit pourtant,
« l’idée d’originalité [est] élevée au rang de
valeur littéraire supérieure », c’est la naissance
de « l’héroïsme littéraire ». Le moment Van
Gogh (« le premier peintre à peindre à la
première personne »), analysé par N. Heinich,
sera par la suite décisif dans la valorisation
d’une singularité plus systématique encore :
« le salut désormais ne peut plus provenir d’un
exemple à suivre » (Heinich, 1991).
[(14)]
L’individualisation de l’écoute
musicale a suivi une trajectoire continue,
depuis l’introduction du piano dans le salon
bourgeois au XIX
e siècle jusqu’au baladeur et
aux CD qui permettent aujourd’hui de s’isoler
pour écouter la musique de son choix (Frith,
1996).
[(15)]
En ce sens, la musique est l’équivalent
fonctionnel du journal intime d’antan (Lejeune,
1993). Dans les deux cas, l’individu a le
sentiment de partir à la découverte de
lui-même.
[(16)]
« Tu découvres des trucs nouveaux à
chaque écoute. » (Jacques, 39 ans).
[(17)]
Voir Le Guern (2002) : « Il n’y a pas
d’
œuvre-culte, juste le culte des objets ; une
approche constructiviste des cultes médiatiques. »
[(18)]
Voir Pasquier (1999) ; Vermorel et
Vermorel (1990 ; 1992, p. 191).
[(19)]
Voir aussi, dans le même sens,
Meyrowitz (2002, p. 133) ; Pasquier (
ibid.,
p. 219).
[(20)]
Les monographies de groupes ou de
réseaux d’individus soudés par une même
passion permettent presque toujours d’observer
les gratifications identitaires liées à
l’entre-soi,
voir Bromberger (1998).
[(21)]
Pour une analyse détaillée, voir
Ambroise et Le Bart (2002, p. 163
sq.), ou
bien Le Guern (2002, p. 177
sq.).
[(22)]
Sur le r ôle de la press e rock,
voir Teillet (2002, p. 309
sq.).
[(23)]
On retrouve à l’identique cette
souffrance liée à la révélation de la dissymétrie
qui caractérise la relation entre le fan et son
idole dans le travail de Dominique Pasquier
(1999) sur les fans du feuilleton « Hélène et les
garçons ». Les préadolescentes parlent
d’elles-mêmes en des termes dépourvus
d’ambiguïté : « Une goutte d’eau face à l’océan
de lettres. », « Une aiguille dans une meule de
foin. », etc. Le souci de différenciation oriente
par exemple les tactiques épistolaires : « Moi je
ne suis pas comme toutes tes fans. » ; « Ce
n’est pas une lettre comme ceux [sic] que te
font les autres. » Il n’exclut pas que la série soit
« un support actif dans la sociabilité
juvénile » : elle rassemble toute une génération,
mais offre à chacun des fans de pouvoir se
positionner par rapport à elle (par la préférence
accordée à tel personnage par exemple).
[(24)]
Les plus âgés des passionnés déclarent
volontiers aimer aujourd’hui autant qu’hier,
mais différemment. La passion se déplace à
l’intérieur de l’objet, souvent des albums « de
jeunesse » aux albums « de la maturité » ; si
celui-ci était moins plastique, moins ouvert, la
recherche d’un positionnement identitair e
singulier finirait par exiger la prise de distance
et l’investissement dans d’autres objets. Du fait
de la plasticité de son objet, la passion Beatles
n’est jamais perçue comme enfermement
identitaire.
[(25)]
« Être Harrison » : on notera au
passage que l’usage de l’attribut du verbe être
pour désigner une préférence est typique du
langage de la passion.
[(26)]
Le travail par entretiens a été complété
par une enquête par questionnaires auprès
d’adhérents du
Club du Sergent Pepper. Le
nombre de réponses obtenues (85) en limite
malheureusement la portée.
[(27)]
On souscrit ici à la remarque de J.-C.
Kaufmann (2001) pour qui « l’habitus [défini
comme formule génératrice] ne permet pas
d’expliquer la dynamique individuelle » (p. 144).
Si toutes les trajectoires ne sont évidemment
pas possibles, si le bricolage identitaire ne peut
jamais s’apparenter à un grand écart visant à
marier des contraires, il n’empêche que le goût
Beatles n’est pas non plus réductible à (ou
déductible de) une position initiale, non plus
qu’à une identité centrale et hégémonique. Voir
aussi Lahire (1999).
[(28)]
On peut, en poursuivant l’emprunt à
Boltanski et Thévenot, relier ces trois modes
aux mondes inspirés (« être »), marchand
(« avoir ») et industriel (« faire »). Ce qui veut
par exemple aussi dire que la passion musicale
ne sollicite pas toutes les formes disponibles de
grandeur.
[(29)]
Exemple limite de la dénégation : un
jeune passionné conteste le récit de sa mère,
présente lors de l’entretien, selon lequel, au
lycée, il portait des lunettes rondes « comme
John Lennon ».
[(30)]
On retrouve ici l’opposition
empruntée à Peterson entre public omnivore
(éclectisme des diplômés) et public univore
(l’attitude « fan » suppose une exclusivité qui
caractériserait les milieux populaires)
(Coulangeon, 2003). Les postures que nous
avons appelées « légitimes » se prêtent
davantage à des déplacements vers d’autres
objets (et d’autres musiques) que les postures
« stigmatisées ». On ne saurait pour autant
parler d’éclectisme : les fans, même s’ils sont
richement dotés en ressources sociales,
accordent toujours une place privilégiée à
l’univers Beatles qu’ils se refusent à banaliser.
À mi-chemin donc entre éclectisme
omnivore et
enfermement
univore.
[(31)]
Voir Fiske (1992, p. 30
sq).
[(32)]
De même, s’il est incontestable que la
position sociale oriente la disposition à l’éclectisme
omnivore, on ne saurait s’empêcher de
constater à l’inverse que la passion Beatles peut
conduire les plus démunis en ressources
légitimes (non diplômés) à s’intéresser à tout ce
qui touche aux Beatles (civilisation britannique,
histoire de la guerre froide, hindouisme,
contre-cultures américaines, etc.) ainsi qu’à
tous les genres musicaux qui leur sont associés
( rock, blues, chanson populaire anglaise,
musique symphonique, etc.). Et à ainsi amorcer
un mouvement vers l’éclectisme
omnivore,
celui-ci n’étant donc pas le privilège des
dominants culturels.
[(33)]
La légitimation croissante des Beatles,
elle-même multiforme (artistique, musicologique, etc.) mériterait à elle seule une recherche
(voir Ambroise et Le Bart, 2000). Le fait que le
leader Paul McCartney ait été gratifié de
nombreuses décorations, qu’il se soit essayé à
la musique symphonique avec la complicité du
Royal Philharmonique Orchestra de Londres,
en sont quelques indices connus. Le plus
intéressant est que ce positionnement du côté
du goût légitime n’a pas fait disparaître un
positionnement populaire, de la part d’un
musicien qui affirme toujours ne rien savoir du
solfège.