2004
Revue française de sociologie
Des changements dans l’évolution religieuse de l’Europe et de la Russie
Yves Lambert
Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité 59-61, rue Pouchet 75849 Paris cedex 17
Selon les enquêtes sur les Valeurs des Européens de 1981 et de 1990, presque toutes les
variables religieuses indiquaient un déclin, et le recul était encore plus accentué chez les
jeunes, sauf en ce qui concerne les croyances en la vie après la mort. On était d’autant
moins religieux qu’on était plus jeune. Ceci donnait raison à la thèse d’une sécularisation
croissante de l’Europe de l’Ouest. Cependant, selon la dernière vague d’enquêtes, celle de
1999, la tendance au déclin se trouve désormais contrebalancée par deux autres tendances :
un ressaisissement chrétien interne et un croire sans appartenance, or ces phénomènes sont
nettement plus accentués chez les jeunes. La part respective de ces trois tendances varie
selon les pays enquêtés. On observe la même chose dans l’ex-Europe de l’Est et en Russie,
et d’une manière encore plus marquée, spécialement chez les jeunes. Ces changements sont
interprétés comme un tournant par rapport à la période de rupture religieuse des années
soixante et soixante-dix.
In the 1981 and 1990 European Values Surveys, nearly all religious variables showed a
decline, particularly sharp among young people, with the exception of belief in an afterlife. The
younger a person was, the less religious he or she was likely to be. This confirmed the thesis that
Western Europe was becoming increasingly secular. However, the latest wave of surveys, from
1999, shows this decline to be counterbalanced by two other trends : stronger religious feeling
within the Christian faith and belief unaccompanied by religious membership. These phenomena
are much more pronounced among young people. The strength of the three respective trends
varies by country. Stronger versions of the same trends may be observed in the former Eastern
bloc countries and Russia, once again particularly among young people. These changes are seen
to represent a move away from the break with religion that characterized the 1960s and’70s.
Nach den Umfragen zu den Werten der Europäer in 1981 und 1990, wiesen fast alle religiösen
Variabeln einen Abfall auf, wobei dieser Abfall bei den Jüngeren besonders stark war, mit der
Ausnahme des Glaubens an ein Fortleben nach dem Tod. Je jünger, desto weniger religiös waren
die Befragten. Hierdurch wurde die These einer fortschreitenden Säkularisierung in Westeuropa
gerechtfertigt. Die zuletzt durchgeführten Umfragen im Jahre 1999 zeigen jedoch, daß nunmehr
dem Abfall zwei andere Tendenzen gegenüberstehen : ein inneres Zurückfinden zu Christentum
und ein Glauben ohne Zugehörigkeit. Diese Erscheinungen liegen besonders bei den Jüngeren
vor. Der jeweilige Anteil aller drei Tendenzen ist je nach betrachtetem Land unterschiedlich. Das
Gleiche liegt im früheren Osteuropa und im Rußland vor, und insbesondere stark bei den
Jüngeren. Diese Wechsel werden als Wendepunkt interpretiert zur Periode des religiösen Bruches
der sechziger und siebziger Jahre.
Según las encuestas sobre los valores de los Europeos de 1981 y de 1990, casi todas las variables religiosas indican una disminución, y la regresión era aún mas acentuada en los jóvenes,
salvo en lo que concierne las creencias en la vida después de la muerte. Se era menos religioso, si
se era mas joven. Esto daba razón a la tesis de una secularización creciente de la Europa Occidental. Sin embargo, según la última ola de encuestas, como la de 1999, la tendencia al debilitamiento se encuentra desde hoy equilibrada por otras dos tendencias : una recuperación cristiana
interna y un creer sin dependencia, ahora bien esos fenómenos son mucho mas acentuados en los
jóvenes. La parte respectiva de esas tres tendencias varía de acuerdo a los países encuestados. Se
observa el mismo fenómeno en la ex Europa del Este y en Rusia, y de una manera aún mas
marcada, en los jóvenes especialmente. Esos cambios son interpretados como un retorno en relación al período de ruptura religiosa de los años sesenta y setenta.
En Europe de l’Ouest, dans les pays qui disposent de séries de sondages
depuis les années cinquante, on observait jusqu’à récemment une nette
tendance au recul du christianisme à compter de la fin des années soixante.
Entamé avec la génération du baby-boom, ce déclin avait peu à peu gagné
toutes les classes d’âge. Analysant la première enquête sur les Valeurs des
Européens – celle de 1981 – Jean Stoetzel soulignait que plus on était jeune et
moins on était religieux (1983). Précisons que, avec une trentaine de questions, cette enquête constitue à elle seule un véritable sondage sur le religieux.
La seconde enquête sur les Valeurs des Européens, effectuée en 1990, confirmait cette tendance à quelques exceptions près (Lambert, 1995) : élévation du
sentiment que « les églises apportent des réponses aux besoins spirituels des
individus » et progression des croyances en une vie après la mort, au ciel et en
l’enfer dans la nouvelle génération (18-24 ans). J’avais moi-même analysé
cette évolution dans cette revue afin de mettre en évidence les divers effets
liés à l’âge, au cycle de vie et à la génération (Lambert, 1993). La conclusion
était que ce recul résultait à la fois d’un effet de période (concernant tous les
âges) amorcé, donc, à la fin des années soixante, et d’un effet de renouvellement des générations, chaque nouvelle génération étant moins religieuse que
la précédente.
Significativement, les sociologues qui s’étaient penchés sur ces deux
vagues d’enquête utilisaient des titres tels que : « The unchurching of
Europe ? » (Ashford et Timms, 1992), « The secularizing society »
(Dobbelaere et Jagodzinski, 1995 ; Halman et Riis, 1999) ; j’avais moi-même
intitulé mon article de 1995 « Vers une Europe post-chrétienne ? ». En effet,
pour les neuf pays enquêtés dès 1981 et ré-enquêtés en 1990, l’appartenance
chrétienne reculait de 85 % à 70 % et même à 64 % chez les 18-29 ans, et tous
les indicateurs s’affichaient à la baisse, et plus encore chez les jeunes, compte
tenu de l’exception signalée précédemment. Cette évolution confirmait la
thèse de la sécularisation, thèse avancée dans les années soixante aux
États-Unis, où un recul se manifestait dans les grandes confessions chrétiennes. « Nous entendons par sécularisation, précisait Peter Berger – son
premier et son plus influent théoricien – le processus par lequel des secteurs
de la société et de la culture sont soustraits à l’autorité des institutions et des
symboles de la société. » (1971, p. 174). Un sociologue anglais, David Martin
(1978), en dressait le tableau à travers tout le monde chrétien, montrant la
diversité des situations selon les pays et les confessions (catholiques, calvinistes, luthériens, orthodoxes). Pour l’un comme pour l’autre, il s’agissait
essentiellement d’un repli plus ou moins poussé du sentiment religieux dans
la sphère privée mais, pour d’autres sociologues, il s’agissait d’un déclin irrémédiablement lié à l’industrialisation et à l’urbanisation (Acquaviva, 1967),
voire, d’une disparition progressive de la religion à mesure que progressait la
modernisation. Ce phénomène était attribué, outre à cette industrialisation et à
cette urbanisation, aux processus d’individualisation, de rationalisation et de
différenciation fonctionnelle (le fait que la religion ne soit plus qu’un
domaine parmi d’autres). De son côté, Marcel Gauchet parlait d’une sortie
sociale de la religion, c’est-à-dire d’une perte de la pertinence de la religion
dans le fonctionnement de la société, ce qui ne signifiait pas forcément sa
disparition au niveau des consciences individuelles (1985). De fait, l’apparition d’un croire sans appartenance (« believing without belonging ») en particulier en Grande-Bretagne (Davie, 1996) et la progression de la croyance en
la réincarnation, que l’on pouvait rapprocher de la diffusion des croyances
« parallèles » (astrologie, télépathie, etc.) selon d’autres enquêtes, tout cela
pouvait suggérer un glissement du croire hors de la religion.
D’autres auteurs voyaient au contraire les signes d’un retour du religieux
dans le monde. Certains des auteurs précédents ont eux-mêmes « changé leur
fusil d’épaule ». Ainsi Peter Berger parle-t-il désormais de « désécularisation » (2001) face à l’expansion des mouvements évangéliques, pentecôtistes
et charismatiques dans le christianisme, face à l’émergence des Nouveaux
mouvements religieux (« sectes »), à la chute du communisme en Occident et
à la montée des fondamentalismes dans le monde. Autre ancien théoricien de
la sécularisation, David Martin lui a emboîté le pas (Berger, 2001). On a
souligné l’existence de phénomènes de revitalisation religieuse en Europe
même : diffusion de ces courants chrétiens, impact du pape Jean-Paul II,
après-communisme, recompositions identitaires (Davie et Hervieu-Léger,
1996), conversions, pèlerinages et Journées mondiales de le jeunesse (JMJ)
(Hervieu-Léger, 1999). Ces phénomènes étant malgré tout plus limités en
Europe, où la tendance dominante est le déclin, Grace Davie en est venue à
parler d’une « exceptionnalité européenne » (Davie, 2002).
Or la dernière vague d’enquête sur les Valeurs des Européens, celle de
1999, crée la surprise à cet égard : elle révèle des changements qui mettent en
cause cette tendance au déclin en particulier chez les jeunes, qui en étaient
jusqu’ici les principaux porteurs (Lambert, 2002). Qui plus est, on constate
également des changements dans les tendances anti-autoritaires et permissives
spécialement chez les jeunes, de telle sorte que se pose la question d’un
« tournant », tout au moins d’une inflexion nette, dans l’évolution en cours
depuis la fin des années soixante. C’est cette évolution que nous nous proposons d’analyser en utilisant les trois vagues de cette enquête et en mettant à
nouveau l’accent sur les phénomènes d’âge, de période et de génération ; nous
reviendrons ensuite sur la question de l’interprétation de ces changements.
Dans cet article, nous élargirons le champ à l’ex-Europe de l’Est et à la
Russie, car tous ces pays font désormais l’objet de cette enquête. Seuls neuf
pays de l’ex-CEE (Communauté économique européenne) avaient été
enquêtés dès 1981 : la Belgique, le Danemark, la France, la Grande-Bretagne,
l’Irlande, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne et l’ex-Allemagne de l’Ouest (pays
repérés par un astérisque sur le Tableau I). La Suède, l’Autriche et l’Islande
avaient également participé au programme dès 1981 ; les autres pays
d’Europe de l’Ouest l’ont rejoint en 1990, sauf la Grèce qui ne l’a rattrapé
qu’en 1999. En Europe de l’Est, seule la Hongrie avait pu être enquêtée en
1981, les autres pays l’ont été pour la plupart à partir de 1990 (ex-Allemagne
de l’Est, Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie,
Russie, Slovénie, Tchécoslovaquie). Au besoin, on utilisera en complément
l’
International Social Survey Programme (
ISSP), enquête annuelle dont les
vagues de 1991 et 1998 ont été consacrées à la religion, mais qui ne couvre
pas tous les pays
[1].
Dernière précision, d’un point de vue confessionnel, on peut classer les
différents pays en trois groupes (Bréchon, 2002a ; Lambert, 1995,2002) : les
pays de tradition catholique, les pays de tradition protestante et les pays
mixtes. Si l’on range ces pays selon leur niveau de religiosité chrétienne
[2],
on obtient à peu près le même ordre pour toutes les variables utilisées. Soit,
pour chaque groupe, du plus religieux au moins religieux, pour les pays catholiques : Irlande, Portugal, Italie, Autriche, Espagne, Belgique, France ; pour
les pays mixtes : Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Suisse (non figurée,
aux données comparables à celles de l’Allemagne) ; pour les pays protestants : Finlande, Danemark, Norvège (non figurée, comparable au Danemark),
Suède. C’est cet ordre qui a été utilisé dans la présentation des tableaux.
L’évolution religieuse selon les enquêtes sur les Valeurs des Européens de 1981,1990 et 1999
Nous allons d’abord concentrer l’analyse sur les neuf pays de l’ex-CEE
enquêtés dès 1981 pour examiner leur évolution jusqu’en 1999. Si l’on met de
côté la réincarnation, qui ne peut s’appliquer au christianisme, on dispose de
dix-neuf variables identiques pour 1981,1990 et 1999, portant sur l’appartenance religieuse, le sentiment d’être « quelqu’un de religieux », le fait de
« prendre un moment pour prier, pour méditer, pour la contemplation ou
quelque chose comme cela », le « sentiment que la religion apporte force et
réconfort », l’importance de la foi dans l’éducation des enfants, la pratique
cultuelle, la participation simple et militante à des activités religieuses, la
confiance en l’Église, le sentiment que l’Église apporte des réponses aux
besoins et problèmes spirituels, moraux et familiaux des individus, l’importance accordée à Dieu dans sa vie, et les croyances en Dieu, en un Dieu
personnel, au péché, en une vie après la mort, au paradis et à l’enfer. S’y ajoutent cinq variables propres aux enquêtes de 1990 et 1999 : l’importance
accordée à la religion, l’attachement à une cérémonie religieuse pour une
naissance, pour un mariage ou pour un décès, et les réponses apportées par les
Églises aux problèmes sociaux. Cela fait vingt-quatre indicateurs dont on
suivra l’évolution avec une marge d’erreur de 2 %, ce qui revient à considérer
un recul ou une augmentation de deux points de pourcentage comme une
stabilité. Nous allons d’abord considérer l’ensemble de la population, puis les
jeunes, c’est-à-dire les « 18-29 ans », de préférence aux « 18-24 ans » afin
d’avoir des effectifs nationaux suffisamment fiables.
Au niveau de l’ensemble de la population, la comparaison montre une
dominante de recul de 1981 à 1999 (de 1990 à 1999 pour cinq variables) :
douze variables sont orientées à la baisse, neuf sont stables et trois indiquent
une remontée.
- Sont en recul en particulier : le « sentiment d’être quelqu’un de religieux », le « sentiment que la religion apporte force et réconfort », l’appartenance à une religion (de 85 % à 75 %), la pratique religieuse au moins une
fois par mois (de 36 % à 30 %), la confiance en l’Église, la croyance en Dieu
(de 74 % à 68 %) et la croyance au péché (de 57 % à 47 %). Ce recul s’est
nettement ralenti de 1990 à 1999, il s’est même stoppé pour l’appartenance
religieuse et le sentiment que la religion est source de réconfort.
- Parmi les indicateurs à peu près stables, on trouve la croyance en une vie
après la mort (43 %) et l’attachement aux cérémonies pour une naissance, un
mariage ou un décès.
- Sont en hausse l’opinion selon laquelle l’Église apporte des réponses
« aux besoins spirituels des individus » (de 44 % à 52 %), la croyance en un
« Dieu personnel » (de 30 % à 38 %) et la croyance en l’enfer (22 % à 25 %).
La progression de la croyance en un « Dieu personnel » est avant tout le fait
des chrétiens pratiquants, dont la foi s’avère plus intense qu’auparavant.
De 1981 à 1990, le recul était général (sauf pour les réponses des Églises
aux besoins spirituels, en forte hausse), il s’amortit de 1990 à 1999, voire
s’annule ou même s’inverse dans le cas de l’appartenance religieuse, des
réponses des Églises aux besoins moraux, et des croyances en un Dieu
personnel et en l’enfer. L’explication selon laquelle le recul religieux serait
dû à la « crise » des institutions-Églises (Davie, 2002), et non à une « crise »
religieuse générale, ne résiste pas au fait que ce recul touche aussi des indicateurs de religiosité personnelle tandis que certains indicateurs institutionnels
sont stables ou en hausse.
Si, pour ces mêmes pays, on considère les 18-29 ans, alors, quatre variables seulement indiquent un recul, neuf sont plutôt stables et onze affichent
une hausse (Tableau I).
- Ne sont plus en déclin que l’appartenance religieuse (de 78 % à 68 % de
1981 à 1999), la pratique cultuelle mensuelle (de 25 % à 19 %), le sentiment
que l’Église apporte des réponses aux problèmes sociaux (de 22 % à 19 % par
rapport à 1990) et l’importance accordée à Dieu (de 38 % à 35 %).
- Se trouvent en progression cette fois : l’encouragement de la foi religieuse des enfants par la famille (de 9 % à 12 %), l’attachement à une cérémonie pour une naissance (de 57 % à 60 %), pour un mariage (de 61 % à
64 %) et pour un décès (de 68 % à 72 %), le sentiment que l’Église apporte
des réponses aux problèmes moraux (de 22 % à 31 %) et familiaux (de 21 % à
24 %), et les croyances en un Dieu personnel (de 24 % à 31 %), en la vie
après la mort (de 38 % à 44 %), en l’enfer (de 16 % à 23 %) et au paradis (de
30 % à 35 %).
On constate à nouveau que ce recul s’est opéré pour l’essentiel de 1981 à
1990 pour s’atténuer ensuite, voire s’inverser comme c’est le cas de l’appartenance religieuse (63 % en 1990 et 68 % en 1999) et de la croyance en Dieu
(56 % et 60 %). On retrouve aussi le fait que les variables à la hausse
comprennent des indicateurs de religiosité institutionnelle (appartenance, attachement aux cérémonies, réponses apportées sur les plans spirituel, moral et
familial).
En même temps, les évolutions s’avèrent de plus en plus diversifiées selon
les pays (Tableau I). De 1981 à 1999 (ou de 1990 à 1999 pour certaines variables), pour l’ensemble de la population du pays, on observe une dominante de
déclin en Grande-Bretagne (pour 20 des 24 variables), en Espagne (19), en
Irlande (16) et en France (15) ; de stabilité en Belgique, en ex-Allemagne de
Tableau I
L'évolution religieuse en Europe de L'Ouest en 1981 (ou 1990) à 1999
Tableau II
L'évolution religieuse des 18-29 ans en Europe de L'Ouest en 1981 (ou 1990) à 1999
l’Ouest, en Autriche, aux Pays-Bas et en Suisse
[3] (Campiche, 2001) ; de
remontée en Italie (pour 21 variables), au Portugal (17, de 1990 à 1999), au
Danemark (16) et en Suède (13). La comparaison des deux périodes montre
que de 1981 à 1990 la majorité des pays étaient en recul religieux (Espagne,
Autriche, Belgique, France, ex-Allemagne de l’Ouest, Grande-Bretagne,
Suède), l’Italie et les Pays-Bas étant en équilibre, l’Irlande et le Danemark
étant à la hausse ; de 1990 à 1999, sont plutôt en recul l’Espagne, l’Irlande, la
France et la Grande-Bretagne, les autres pays connaissant une stabilisation
relative (Belgique) ou une remontée (Italie, ex-Allemagne de l’Ouest,
Autriche, Suisse), cependant que le Portugal et la Finlande sont également à la
hausse de 1990 à 1999.
Parmi les 18-29 ans, de 1981 (ou 1990) à 1999, on retrouve une dominante
de déclin en Espagne (pour 19 variables), en Irlande (14) et en
Grande-Bretagne (13) ; la France est en équilibre orienté à la hausse, les
Pays-Bas et la Suisse étant en équilibre neutre ; les autres pays affichent une
remontée : Italie (22 variables), Belgique (13), Autriche (10), ex-Allemagne
de l’Ouest (19), Danemark (17), Suède (14) et, cette fois de 1990 à 1999,
Portugal (18) et Finlande (18). De 1981-1990 à 1990-1999, on observe trois
cas où une remontée se poursuit (Italie, Danemark, Suède) et trois cas de transition vers une hausse (Autriche, Belgique, ex-Allemagne de l’Ouest). À noter
que, selon un sondage de 2003, la remontée l’emporterait désormais en France
(Lambert, 2003).
En fin de compte, globalement, certains pays sont bien caractérisés par une
tendance, soit au déclin religieux (Irlande, Espagne, Grande-Bretagne), soit à
la remontée (Italie, Portugal, ex-Allemagne de l’Ouest, Danemark, Suède,
Finlande), les autres pays se trouvant dans des situations intermédiaires. Si les
pays scandinaves préfigurent l’évolution européenne, comme ce fut le cas
pour la religion de 1981 à 1990 et comme c’est le cas dans certains autres
domaines, on pourrait s’attendre à voir ce revirement se poursuivre. Pourquoi
de telles variations d’un pays à l’autre
[4] ? Les collègues consultés dans
divers pays s’interrogent encore pour en comprendre les raisons. On peut
seulement supposer pour le moment que l’Irlande et l’Espagne connaissent
une évolution « à la Québécoise » à retardement, c’est-à-dire une modernisation tardive mais accélérée, ébranlant une catholicité jusque-là surprotégée ;
s’y ajoute en Irlande l’impact des scandales de m
Å“urs qui ont affecté le
clergé. La Grèce, enquêtée seulement en 1999, présente une situation
évoquant celle de l’Irlande : une religiosité élevée, un lien fort entre religion
et identité nationale, avec un net déclin des seniors vers les juniors sans doute
dû à une modernisation tardive et intense, là aussi.
La recomposition des effets d’âge, de génération, de vieillissement et de période
Pour mieux comprendre ce qui se passe, il est très éclairant d’observer
comment a évolué la religiosité selon les âges et les générations depuis les
années cinquante dans les pays où les données sont anciennes ; il est très
instructif également de faire une analyse par cohorte (par groupe d’années de
naissance) auprès des neufs pays déjà pris en compte pour suivre ce que
deviennent les cohortes de 1981 en vieillissant (en 1990, en 1999) et voir
comment se situent les nouvelles générations, c’est-à-dire les 18-26 ans de
1990 puis ceux de 1999 (Graphiques C1 à C3).
« Aujourd’hui en Europe, remarquait Jean Stoetzel en analysant l’enquête
Valeurs de 1981, plus une personne rencontrée est âgée, plus grande est la
probabilité de la trouver religieuse dans ses opinions, ses croyances, ses
conduites. Ce qui veut dire, inversement, que plus une personne est jeune,
plus elle a de chances d’être trouvée irréligieuse. Cette dernière proposition,
cependant, doit être nuancée : c’est autour de trente ans aujourd’hui que l’irréligion culmine, et non chez les plus jeunes. » (1983, pp. 231-232).
De fait, dans les années cinquante et soixante, la plupart des variables religieuses suivaient une courbe en J incliné, des jeunes adultes aux plus âgés : la
religiosité baissait jusqu’à la trentaine puis elle remontait à mesure qu’on
avançait en âge (dans le cas des pays disposant de séries de données). On
expliquait cela par des effets de cycle de vie : la baisse initiale marquait la
prise d’autonomie du jeune adulte par rapport au niveau assez élevé de religiosité de son adolescence, l’éducation religieuse étant alors quasi générale ;
le creux de la trentaine était attribué à l’envahissement des préoccupations
professionnelles et familiales ; la remontée au-delà de 40 ans correspondait au
contraire à une plus grande disponibilité, une fois les enfants élevés ; cette
disponibilité s’accroissait avec la retraite tandis que la perspective de
l’échéance finale renforçait l’intérêt religieux : « La vieillesse, comme dit
Cicéron, nous rapproche de la mort. », écrivait Stoetzel (ibid., p. 94).
En 1981, on pouvait aussi remarquer deux faits nouveaux : d’une part, une
nette rupture religieuse chez la génération du baby-boom (1946-1954), la
génération de la contestation, d’autre part une baisse générale, sauf chez les
plus âgés. En 1990, on retrouvait la trace de cette rupture et la baisse générale
s’était intensifiée (sauf, on l’a dit, en ce qui concerne les réponses apportées
par les Églises aux besoins spirituels et, chez les jeunes, les croyances liées à
Evolution de quelques indicateurs-clés de 1981 à 1999 selon la cohorte (Neuf pays)
Evolution de quelques indicateurs-clés de 1981 à 1999 selon la cohorte (France)
l’après-mort). Du coup, la courbe n’était plus en J incliné mais en I incliné, la
religiosité s’élevant régulièrement des plus jeunes vers les plus âgés ; le taux
d’éducation religieuse avait chuté et la religiosité des enfants avait elle-même
nettement reculé. D’un autre côté, dans la plupart des générations, la
remontée du niveau religieux avec le vieillissement, pour chaque génération,
s’annulait devant le recul général.
Qu’observe-t-on en 1999 ? Au niveau des neuf pays pris en compte à la
fois en 1981 et en 1999, la génération du baby-boom (les 45-53 ans de 1999),
en vieillissant, marque un retour partiel vers la religion sur pratiquement tous
les points sauf sur l’appartenance religieuse et la croyance au péché. C’est
donc un retour à l’effet de vieillissement antérieur. On observe le même
scénario dans la cohorte suivante (1955-1963, les 36-44 ans de 1999), qui lui
avait emboîté le pas. En outre, alors que chaque nouvelle génération se situait
d’emblée au-dessous du niveau religieux de la précédente, les jeunes nés
depuis 1964 montrent une certaine stabilisation (sauf pour l’appartenance, la
pratique et la croyance au péché, toujours en déclin), voire une remontée
(attachement à une cérémonie pour un décès, croyances liées à l’après-mort).
L’effet de renouvellement des générations ne joue donc plus forcément dans
le sens du déclin. Et que se passe-t-il dans les générations antérieures à 1946,
celles qui avaient manifesté un recul religieux plus tardif et plus modéré ? De
1981 à 1999, c’est le déclin religieux qui domine (font exception le sentiment
que les Églises apportent des réponses aux besoins spirituels et la croyance en
un Dieu personnel). Le changement le plus spectaculaire concerne les
croyances liées à l’après-mort, qui remontent dans les générations nées depuis
1946 alors qu’elles s’effritent dans les autres, donnant tort à Cicéron. Ce
changement est sans doute le signe de quelque chose d’important car cette
croyance est l’une des deux croyances les plus significatives (avec la
croyance en Dieu).
La France est l’un des pays où le bouleversement des effets d’âge et de
génération est le plus spectaculaire (Graphiques C5 à C7) (Lambert, 2000a).
La rupture religieuse inaugurée par la génération du baby-boom apparaît très
nettement sur les courbes de 1981, tout spécialement sur la courbe de la
croyance en Dieu. De 1981 à 1999, le recul général de l’appartenance religieuse se poursuit. En revanche, au sein des générations de la rupture
(1946-1963), il s’opère un retour partiel vers la croyance en Dieu et surtout
vers la croyance en la vie après la mort. L’effet du vieillissement sur la hausse
de la croyance ne jouant plus pour les générations antérieures au baby-boom,
on observe même de manière étonnante que la croyance en une vie après la
mort est désormais d’autant plus forte que l’on est plus jeune, à l’inverse de
ce que soulignait Stoetzel. Cette dernière inversion s’observe en outre en
Italie, en Autriche, aux Pays-Bas, au Danemark et en Suède.
On le voit, c’est un net changement par rapport aux années soixante-dix et
quatre-vingt, où les jeunes étaient de moins en moins religieux, où la baisse
gagnait peu à peu les âges plus avancés, contrebalançant le relèvement du
niveau de religiosité lié au vieillissement. L’inflexion s’est amorcée dans les
années quatre-vingt avec les croyances en l’après-mort et s’est étendue à
d’autres domaines. En 1999, si les écarts entre les juniors et les seniors se sont
maintenus en ce qui concerne l’appartenance et la pratique, en revanche, ils se
sont réduits sur presque tous les autres critères. Cela dit, le niveau de la religiosité juvénile reste inférieur sauf dans le cas des croyances liées à
l’après-mort pour un certain nombre de pays (Graphiques C2 et C6).
Désormais trois tendances en Europe de l’Ouest : la sortie de la religion, le réveil chrétien et le croire sans appartenance
Si l’on approfondit l’analyse, on en vient à identifier trois tendances principales : une poursuite de la sortie de la religion, un ressaisissement interne
chez les chrétiens et le développement d’une religiosité sans appartenance. Là
où elle se manifeste, la remontée religieuse provient de ce ressaisissement
chrétien et de ce croire sans appartenance. Ces trois tendances se manifestent
dans tous les pays mais selon des proportions différentes et sans que l’on soit
encore en mesure d’expliquer les causes des différences entre pays
[5]. On
poursuivra l’analyse sans se limiter aux neuf pays de l’ex-CEE enquêtés en
1981-1990-1999.
La poursuite de la sortie de la religion
Au niveau de l’ensemble de la population, la diminution de l’appartenance
religieuse se poursuit dans tous les pays, sauf au Portugal (de 1990 à 1999),
tout en étant ralentie depuis 1990 (Tableau I). Chez les jeunes, pour les neuf
pays de l’ex-CEE, l’appartenance est partout inférieure en 1999 à ce qu’elle
était en 1981 (Tableau II) mais, de 1990 à 1999, elle est stable en Italie, en
Belgique, en France et au Danemark, et elle remonte en ex-Allemagne de
l’Ouest (et peut-être en Grande-Bretagne où sa mesure est problématique).
Elle s’élève aussi en Suède et au Portugal. Ses niveaux les plus bas se rencontrent en Belgique (56 %), en France (47 %) et aux Pays-Bas (30 %). Ce que
l’on vient de dire vaut aussi, en gros, pour l’appartenance au seul christianisme, quelques points de pourcentage au-dessous, du fait que les autres religions sont très peu représentées dans les échantillons ; l’appartenance
chrétienne descend au-dessous de la barre des 50 % aux Pays-Bas (41 %) et,
chez les jeunes, aux Pays-Bas (26 %), en France (43 %) et en Belgique (44 %).
Le fait nouveau est que la majorité des sans-religion n’ont jamais appartenu à
une religion : il se constitue un nouveau continent, celui des sans-religion
d’origine.
TABLEAU III.
L’évolution religieuse des jeunes catholiques, protestants, sans
TABLEAU III. – L’évolution religieuse des jeunes catholiques, protestants, sans
religion dans neuf pays de l’ex-CEE de 1981 à 1999
Catholiques Protestants Sans religion
81 99 81 99 81 99
Attitudes religieuses
Pratique cultuelle : au moins 1f./mois 39 30 16 14 2 2
Cérémonie religieuse/naissance 90/99 77 80 59 58 30 31
Cérémonie religieuse/mariage 90/99 77 80 71 71 39 35
Cérémonie religieuse/décès 90/99 82 86 78 79 47 45
Membre d’organisation(s) religieuse(s) 10 10 13 10 1 2
Travail bénévole dans org. relig. 4,4 4,2 4,5 4,1 0,6 0,8
Se dit « quelqu’un de religieux » 64 66 40 34 15 17
La religion apporte force, réconfort 45 46 25 28 6 10
Confiance en l’Église : grande+assez 47 49 32 38 8 11
L’Église apporte des réponses…
- aux besoins spirituels des individus 41 61 33 45 17 30
- aux besoins moraux des individus 29 39 18 29 9 18
- aux problèmes de la vie de famille 27 30 20 25 6 11
- aux problèmes sociaux du pays 90/99 27 24 26 18 14 9
Croyance en Dieu 80 82 58 56 20 27
... en un Dieu personnel 30 45 23 27 6 11
... en une sorte d’esprit ou de force vitale 39 33 34 27 29 31
... au péché 53 56 49 42 16 18
... en une vie après la mort 46 55 36 41 19 27
... en la réincarnation 23 24 20 19 15 21
Attitudes éthiques
Fidélité : important (mariage) 77 85 78 87 58 74
Le mariage n’est pas dépassé 70 70 74 65 47 50
Un plus grand respect pour l’autorité : bien 53 43 43 44 30 44
Avortement : jamais justifié (1/échelle 1-10) 29 20 19 15 9 9
Homosexualité : jamais justifiée (id.) 40 11 26 12 18 9
Tricher/impôts : jamais justifié (id.) 71 74 71 75 51 69
Marijuana ou hachish : jamais justifié (id.) 69 49 66 46 47 40
Source : Enquêtes « Valeurs des Européens ».
Note : Ce sont les neuf pays enquêtés en 1981 et en 1990, et qui appartenaient à la CEE en 1981 : Irlande,
Italie, Espagne, Belgique, France, ex-Allemagne de l’Ouest, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Danemark.
Lecture : Par exemple : Se disent « être quelqu’un de religieux » 64 % des jeunes catholiques en 1981,
66 % en 1999.
Enquêtes « Valeurs des Européens ».
Le développement d’une religiosité sans appartenance
Déjà souligné par Grace Davie sous l’expression « believing without belonging », ce phénomène se manifeste désormais dans tous les pays, plus encore
chez les jeunes (Tableau III). Il dépasse le domaine du croire, c’est pourquoi
j’ai parlé à son propos de religieux « hors-piste » (Lambert, 2000a). C’est à
travers les variables les moins strictement « chrétiennes » qu’il transparaît le
plus : le fait de « prendre un moment pour prier, pour méditer, pour la
contemplation ou quelque chose comme cela » ; la croyance en « une vie
après la mort », qui peut inclure des conceptions très variées comme la
croyance en la réincarnation ; la croyance en un Dieu « sorte d’esprit ou de
force vitale » ; le fait d’être porté à « explorer les enseignements des différentes traditions religieuses » plutôt que de « s’en tenir à une foi particulière »
(variable introduite en 1999 dans quelques pays). L’analyse en composantes
principales confirme que ces variables définissent dans une certaine mesure
un axe distinct de celui de la religiosité chrétienne ; par ailleurs, dans les
interviews, ces croyants sans appartenance préfèrent parler à leur propos du
« spirituel » plutôt que de « religion », dont ils se méfient.
Pour les neuf pays déjà pris en compte, parmi les jeunes sans-religion, le
taux d’autodéfinition comme « quelqu’un de religieux » passe de 15 % en
1981 à 17 % en 1999 ; la croyance en Dieu, de 20 % à 27 %, et la croyance en
une vie après la mort, de 19 % à 27 %. Ce Dieu est nettement plus souvent
« une sorte d’esprit ou de force vitale » qu’« un Dieu personnel » et, dans
l’enquête ISSP, c’est l’item « Puissance supérieure » qui, dans les conceptions
du divin, recueille ici le plus de faveur. On voit même se renforcer l’image
des Églises (Tableau III). Ce spirituel autonome se répand surtout dans les
pays les plus sécularisés, comme la France, la Belgique, la Grande-Bretagne,
et plus encore les Pays-Bas, où il arrive à 54 % des sans-religion de « prendre
un moment pour prier, pour méditer, pour la contemplation ou quelque chose
comme cela ». Des enquêtes réalisées auprès des jeunes hollandais sans religion révèlent une grande diversité des images de Dieu (chrétien, origine
première, énergie, conscience cosmique, parcelle du divin intérieure à chacun,
etc.) et des pratiques de prière (du recours en cas de difficulté, même sans
destinataire précis, à une sorte d’autothérapie par la méditation-relaxation)
(Janssen et Prins, 2000). On pourrait penser qu’il s’agit d’une religiosité de
substitution de la part de ceux qui ont abandonné la religion mais elle caractérise presque autant ceux qui n’ont jamais appartenu à une religion. Ce phénomène semble plus important que celui des « sectes » (Nouveaux mouvements
religieux), qui concerne moins de 1 % des jeunes. Les enquêtes Valeurs et
l’ISSP ne nous en donnent en fait qu’une petite idée car elles ne posent pas les
questions les plus adéquates. Il faudrait parler, par exemple, des notions
précédentes du divin, d’ondes positives ou négatives, d’expériences aux frontières de la mort, etc. Les nébuleuses « mystique-ésotérique », « psycho-mystique », post-Nouvel-Âge en sont sans doute le noyau (Champion et
Rocchi, 2001). Enfin, ces croyants sans-religion adhèrent plus volontiers aux
« croyances parallèles » (astrologie, télépathie, voyance, porte-bonheur) mais
celles-ci sont également partagées par beaucoup de chrétiens, surtout parmi
les moins pratiquants.
Le ressaisissement chrétien interne
Ce ressaisissement est sélectif, il exclut les aspects de contrainte (pratique
cultuelle, fait d’être membre d’un groupe ou militant actif) et de culpabilisation (croyance au péché), ainsi que les réponses apportées par les Églises aux
problèmes moraux ou sociaux. Il est net en Italie, au Portugal, au Danemark,
modéré en Autriche, en ex-Allemagne de l’Ouest et en Suède, plus mitigé en
Belgique, en France et aux Pays-Bas, absent en Irlande, en Espagne et en
Grande-Bretagne. En gros, il en va de même chez les jeunes chrétiens
(Tableau III), à cela près que, chez eux, ce réveil est plus prononcé encore en
Italie, au Portugal, au Danemark et en Suède, ou pour les croyances liées à
l’après-mort, et qu’il inclut les réponses apportées par les Églises aux
problèmes et aux besoins moraux ; en revanche, il ne concerne guère plus la
pratique, toujours en baisse sauf en Italie, et la militance (stable), comme si
l’on se méfiait de tout engagement durable. Par ailleurs, il concerne plus les
jeunes catholiques que les jeunes protestants (sauf en ex-Allemagne de
l’Ouest), de telle sorte que l’écart de niveau de religiosité entre ces deux
groupes, qui est déjà important, tend à s’accroître. Les immenses rassemblements catholiques des JMJ illustrent à la fois ce renouveau chrétien juvénile –
que l’on voit ici ressortir pour la première fois dans les enquêtes par sondage
– et cette plus forte mobilisation religieuse des catholiques.
Ce ressaisissement touche toutes les catégories de pratiquants, par-delà les
différences entre d’un côté les pratiquants réguliers, chez lesquels les taux
dépassent les 50 % (sauf à propos de la pratique mensuelle et des réponses des
Églises sur les questions morales, familiales et sociales), et, à l’autre extrême,
les non-pratiquants, qui se situent au-dessous de cette barre (sauf pour l’attachement aux cérémonies et pour la croyance en Dieu) et qui vivent le christianisme « à la carte ». Cependant, signe d’un changement, on voit la religion « à
la carte » reculer chez les jeunes, même si elle reste largement prédominante.
Ainsi, considérons le fait de satisfaire à la fois aux quatre conditions
suivantes : pratiquer au moins une fois par an (en dehors des cérémonies),
croire en Dieu, croire au péché et croire en une vie après la mort. Cela semble
constituer un noyau chrétien minimal or, dans les neuf pays pris en compte
pour la comparaison 1981-1999, ce noyau n’est partagé que par 31 % des
chrétiens en 1999 et 32 % en 1981, soit une quasi-stabilité ; chez les jeunes
chrétiens, il l’est par 28 % en 1999 contre 24 % en 1981, soit une légère
hausse. Ce noyau est d’ailleurs plus souvent partagé par les catholiques que
par les protestants en raison d’une pratique cultuelle plus fréquente chez les
premiers. En cohérence avec cette évolution, on constate également un léger
recul du croire probabiliste (dubitatif, sceptique) et de l’incroyance chez les
jeunes chrétiens : le croire probabiliste correspond aux réponses du type
« oui, probablement », « oui, peut-être » « non, probablement pas » aux questions sur les croyances. On peut mesurer ce probabilisme dans l’enquête
Valeurs à propos de la croyance en Dieu et dans les enquêtes ISSP sur toutes
les croyances.
Chacune de ces tendances est attestée au sein de chaque catégorie de genre,
de niveau d’éducation, de classe sociale, bien qu’avec des nuances. Le déclin
religieux est un peu plus important chez les femmes plus instruites (volonté
d’émancipation ?), chez les travailleurs manuels et chez les chômeurs ; le
réveil chrétien est légèrement plus fréquent chez les hommes les plus instruits
et chez les cadres supérieurs et professions libérales. Alors que ce dernier
groupe présentait auparavant à la fois un taux élevé de pratiquants réguliers
(comme celui des agriculteurs) et le taux le plus élevé de sans-religion (en
particulier d’athées), désormais, ce dernier record appartient aux moins
instruits, spécialement aux chômeurs, suivis des ouvriers qualifiés masculins :
la marginalisation sociale est devenue un facteur de déchristianisation,
comme la prolétarisation autrefois, tandis que la réussite sociale produirait
plutôt l’effet contraire.
Une remontée religieuse plus nette en Europe de l’Est et en Russie
En Europe de l’Est et en Russie (Tableaux IV, V), actuellement, les pays
catholiques présentent un niveau religieux plutôt élevé (Pologne, Croatie,
Slovaquie, Lituanie, Slovénie dans une moindre mesure) ; les pays mixtes, un
niveau moyen (Lettonie, Hongrie) ou bas (République tchèque) ; les pays
luthériens un niveau bas (Estonie, ex-Allemagne de l’Est) ; et les pays orthodoxes, un contraste entre le niveau élevé de la Roumanie, le niveau assez
élevé de l’Ukraine et de la Biélorussie (enquêtés seulement en 1999), et le
niveau modeste de la Bulgarie et surtout de la Russie. Le retour du religieux
attendu après la chute du communisme s’est-il manifesté ? On retrouve en fait
dans ces pays les trois tendances observées en Europe de l’Ouest, ce qui
suggère que ces pays sont en réalité soumis aux mêmes influences que
l’Europe occidentale, du moins pour l’essentiel, car la reprise religieuse
récente y est plus nette, qu’il s’agisse de la remontée chrétienne ou du croire
sans appartenance. Pour l’ensemble des âges, cette reprise est nette dans les
trois pays orthodoxes mentionnés (Roumanie, Bulgarie, Russie), où même
l’appartenance religieuse remonte, tandis que l’ex-Allemagne de l’Est, la
Slovénie et la Hongrie montrent une évolution contrastée selon les variables.
De manière étonnante, malgré environ 70 ans (Russie) ou 45 ans (autres pays)
de communisme, la proportion d’« athées convaincus » s’avère minime en
1999, sauf en ex-Allemagne de l’Est (20 %) où la déchristianisation est
ancienne : 8 % en Russie et en République tchèque, 6 % en Estonie et en
Bulgarie, encore moins ailleurs. Comme à l’Ouest, la remontée religieuse est
plus forte chez les jeunes, elle gagne même la Lettonie, la Hongrie et la très
sécularisée République tchèque (Lužny et Navràtilovà, 2001) ; seule
l’ex-Allemagne de l’Est fait exception et, de leur côté, la Pologne et l’Estonie
s’avèrent stables. Enfin, les croyances concernant la vie après la mort progressent partout sauf en ex-Allemagne de l’Est où elles sont stables.
Les communications présentées à la dernière Conférence Internationale de
Sociologie des Religions (Turin, juillet 2003) fournissent l’opportunité
d’affiner l’analyse. SiniÅ¡a ZrincÅ¡ak (2003) distingue trois principaux cas de
figure :
- Les pays où la répression anti-religieuse a eu le plus d’impact, comme la
Lettonie, l’Estonie, la Bulgarie et la Russie (et l’Ukraine, non traitée ici).
Hormis l’Estonie, ces pays connaissent tous un retour religieux marqué par
des traits spécifiques : les enquêtés disent pratiquer (en moyenne) davantage
aujourd’hui que lorsqu’ils avaient douze ans, et ils sont plus nombreux à se sentir « quelqu’un de religieux » qu’à appartenir à une religion alors que l’on
constate habituellement le contraire. Autrement dit, un réajustement s’est
produit une fois la pression athéiste levée, mais pas forcément au profit d’une
église surtout si celle-ci était liée aux classes dominantes au moment de
l’arrivée du communisme et si elle s’est soumise à la normalisation qui a
prévalu à partir des années soixante.
- À l’opposé, les pays qui ont le plus fermement résisté à cette pression,
comme la Lituanie, la Pologne, la Croatie et la Roumanie, c’est-à-dire les
pays catholiques ainsi que la Roumanie orthodoxe. Tous ces pays se caractérisent par une étroite association entre identité religieuse et identité nationale.
La socialisation religieuse n’y a pas connu de rupture et, de nos jours, on
pratique moins à l’âge adulte que l’on ne le faisait à l’âge de douze ans. La
religiosité est restée d’autant plus forte que l’église est devenue le cadre principal de la résistance au communisme, sauf en Roumanie dans une certaine
mesure.
- Les cas intermédiaires, comme ceux de la Tchécoslovaquie (surtout la
zone tchèque), de la Hongrie et de la Slovénie. Ces pays étaient en général
plus industrialisés au moment de la prise de pouvoir communiste, donc plus
occidentalisés, plus sécularisés. L’action anti-religieuse a conforté la sécularisation, du moins jusqu’à la fin des années soixante-dix, mais, par ailleurs,
l’emprise communiste est apparue plus intolérable (révolte hongroise de
1956, Printemps de Prague en 1968), l’échec économique a été ressenti plus
tôt et une remontée religieuse s’est manifestée dès les années quatre-vingt. On
pourrait y ajouter le cas de l’ex-Allemagne de l’Est, à cela près que sa
déchristianisation est ancienne et que le déclin religieux s’y poursuit chez les
jeunes.
Tableau IV
L'évolution religieuse des pays de l'ex-Europe de l'Est de 1990 à 1999
Tableau V
L'évolution religieuse des jeunes de 18-29 ans des pays de l'ex-Europe de l'Est de 1990 à 1999
Cela revient à souligner l’influence de trois facteurs principaux : la confession, le degré initial de modernisation et le rôle de la religion dans l’identité
nationale. Certains analystes y soulignent aussi l’influence du rôle joué par les
églises vis-à-vis de chaque classe sociale. Avant le communisme, dans les
pays précocement industrialisés, un prolétariat pro-socialiste s’était constitué
et s’était heurté à des Églises conservatrices. En revanche, en Pologne les
patrons étaient pour la plupart allemands et protestants tandis que les ouvriers,
catholiques, ont été soutenus par leurs prêtres. Ainsi, catholique, fortement
identifiée à sa religion, peu modernisée au départ, à classe ouvrière catholique, la Pologne a cumulé en quelque sorte les facteurs de maintien d’un
niveau élevé de religiosité ; à l’inverse, l’ex-Allemagne de l’Est, à dominante
luthérienne, sans identification entre nation et religion, modernisée et industrialisée précocement, dont l’église s’était compromise avec l’ancienne classe
dominante, a cumulé les facteurs de déclin religieux. En Russie, l’église
orthodoxe a subi le contrecoup de ses liens étroits avec un régime tsariste
oppresseur, et la situation fut analogue dans d’autres pays orthodoxes. À
travers une analyse multivariée testant l’influence respective de la confession
et de la modernisation (produit national brut par habitant) sur le niveau de
religiosité de chaque pays pour l’ensemble de la population, Gert Pickel
(2003) montre que c’est la confession qui est le facteur le plus déterminant, le
catholicisme étant associé à un niveau religieux nettement plus élevé, mais on
ne sait pas si la conclusion serait la même dans le cas des seuls jeunes, vu la
forte remontée religieuse en contexte orthodoxe.
Enfin, ces divers auteurs rappellent que, dans un premier temps, le communisme a été capable de réaliser une modernisation rapide, surtout dans les
pays qui étaient les moins industrialisés au départ, apportant l’instruction, les
équipements (eau, électricité, transports), le premier confort, l’urbanisation.
De 1950 à 1970, la croissance économique a même été près de deux fois et
demi plus forte à l’Est qu’à l’Ouest (ZrincÅ¡ak, 2003). Par ailleurs, le communisme gagnait alors du terrain dans le monde entier. Dans les pays qui disposent d’enquêtes suivies fiables (Croatie, Slovénie, Pologne, Hongrie), c’est
vers 1970 que la religiosité a été la plus basse, et elle l’a été tout spécialement
chez les jeunes, chez les plus instruits, chez les ouvriers d’industrie, chez les
urbains. Significativement, dans les pays du premier groupe, c’est la génération arrivée à l’âge adulte dans ce contexte-là qui manifeste en 1999 les taux
de pratique religieuse rétrospective « à l’âge de douze ans » les plus bas : elle
fut aussi la première génération élevée sans socialisation religieuse, c’est
en gros la génération de l’après-guerre. En revanche, dans les années
soixante-dix et quatre-vingt, passée la phase d’industrialisation lourde et de
modernisation primaire, le communisme s’est peu à peu essoufflé, il s’est fait
nettement distancer par l’Occident, tandis qu’il a perdu sa crédibilité idéologique et politique. Or dans ces quatre pays qui disposent de séries statistiques,
on voit la religiosité se relever légèrement chez les jeunes dès la fin des
années soixante-dix (ZrincÅ¡ak, 2003). En fin de compte, le « retour du religieux » attendu après la chute du communisme s’est avéré plus modeste que
prévu peut-être en raison de la méfiance suscitée par les prétentions des
Églises à recouvrer leurs anciennes propriétés ou à peser sur les consciences,
ce qui les a d’ailleurs amenées à plus de modestie (Lužny et Navràtilovà,
2001). C’est plutôt maintenant qu’un sensible regain religieux se manifeste en
particulier chez les jeunes, ses causes étant sans doute à rechercher dans les
désillusions de l’après-communisme et dans ce qui motive un semblable
regain à l’Ouest.
Un renversement de tendance également dans d’autres domaines
On peut penser que l’Europe est à un tournant du point de vue religieux si
l’on se place dans la perspective des trente à quarante dernières années : la
tendance au déclin religieux est désormais contrebalancée par un certain
ressaisissement chrétien et par le développement d’un spirituel autonome
spécialement dans la nouvelle génération. Ces nouvelles tendances se manifestent essentiellement depuis les années quatre-vingt-dix et sont plus accentuées dans les pays post-communistes. Avant de tenter d’expliquer ces
changements, il faut les replacer dans le cadre de l’évolution générale des
valeurs car on constate également des renversements de tendance dans
d’autres domaines (Galland, 2000 ; Schweisguth, 2002), or tout cela est
peut-être lié.
Jusque-là, souligne Étienne Schweisguth, « comme sous la poussée lente
mais inexorable d’une plaque tectonique, les valeurs traditionnelles reculaient
au rythme du renouvellement des générations. Les nouvelles générations,
porteuses de nouvelles manières de voir la vie et le monde, remplaçaient petit
à petit les anciennes, dont la vision du monde restait marquée par les dogmes
religieux et le respect à l’égard des autorités instituées » comme les attitudes
religieuses elles-mêmes (2002, p. 162). Or, de 1990 à 1999, on observe un
relèvement de l’opinion selon laquelle ce serait une bonne chose « d’avoir
davantage de respect pour l’autorité » (C4) ; la confiance en la police et en
l’armée ; la nécessité de « maintenir l’ordre dans le pays » (par rapport à :
« garantir la liberté d’expression ») ; l’importance accordée à la famille ainsi
qu’à la fidélité pour le succès d’un mariage (C4) ; certains traits de civisme
comme la condamnation des pots-de-vin et de la fraude fiscale. Dans le cas de
la fidélité, l’inversion de tendance est en fait apparue dès 1990 parmi les
générations de l’après-guerre, en particulier la nouvelle génération (18-26
ans), or c’est bien parmi ces générations de l’après-guerre que ce phénomène
est le plus accentué en 1999 ; c’est en France et au Danemark, où la fidélité
était la plus disqualifiée en 1981, que la revalorisation est la plus forte (voir
Graphique C8 dans le cas de la France), à telle enseigne que le renouvellement des générations y joue désormais à l’inverse de son effet antérieur. En ce
qui concerne le respect de l’autorité et de l’ordre, le changement ne se manifeste que depuis 1990 et il est moins poussé dans la toute nouvelle génération
(Graphiques C4 et C8). Étienne Schweisguth (2000, p. 209) note en outre
qu’en France l’opinion selon laquelle l’école doit avant tout « donner le sens
de l’effort et de la discipline », plutôt que « former des esprits éveillés et critiques », regagne du terrain depuis 1997 (enquêtes du Cevipof).
Pourquoi ce renversement ? On n’a pas d’explication certaine. On pourrait
penser à un effet de « retour de balancier » par rapport à la période précédente
de rupture, de contestation et de permissivité, comme Étienne Swcheisguth et
moi-même l’avons évoqué, et comme le suggère le constat qu’en chaque
domaine l’inversion est plus forte dans les pays qui avaient été le plus loin.
« On peut penser, avance Étienne Schweisguth, à la prise de conscience des
conséquences, pour les enfants, du développement des divorces, à la crainte
du sida, ou encore à la montée des aspirations à l’authenticité » (2002,
p. 165), puis il évoque la montée des diverses violences, incivilités et délinquances.
Toutefois, comme souvent, la métaphore est trompeuse : en fait, le retournement ne touche pas tous les domaines et n’est pas un simple retour aux
valeurs « traditionnelles » mais une redéfinition de ces valeurs. Ainsi, le libéralisme des mÅ“urs poursuit sa progression, comme le montre le recul des
opinions défavorables à l’homosexualité, à l’avortement, au divorce, à
l’euthanasie, au suicide ; il se montre hésitant sur les drogues douces. Pourquoi ces différences ? Galland et Schweisguth font ici une distinction utile
entre libéralisme des mÅ“urs et permissivité : « La progression du libéralisme
des mÅ“urs, entendue comme cette liberté laissée à chacun de choisir sa
manière de vivre, ne doit pas être confondue avec la permissivité, entendue
comme l’affaiblissement général de toutes les normes sociales » (Galland,
2000, p. 208). On veut à la fois plus de liberté dans la vie privée et plus de
règles dans la vie collective, en somme : « normes relationnelles dans la vie
privée, normes institutionnelles dans la vie publique », conclut Olivier
Galland (ibid., p. 213). « On peut comprendre ainsi le retour en grâce de la
fidélité dans le couple, précise-t-il : la confiance réciproque est le ciment de
relations dont la solidité n’est plus garantie par des principes intangibles. La
baisse de la permissivité dans les jeunes générations […] [n’est pas] un simple
“retour” à des valeurs traditionnelles un moment répudiées par des générations plus contestataires. Elle exprime plutôt une nouvelle forme de régulation
des relations sociales fondée avant tout sur la préservation et l’entretien des
relations entre intimes. » (ibid., p. 214).
Et si l’on porte le regard vers ce qui concerne la revendication et la politique, retrouve-t-on un phénomène d’inversion de tendance (Bréchon,
2002b) ? En fait, on le sait, à la différence des domaines précédents, la
poussée contestataire n’a pas gagné l’ensemble de la population et elle est
retombée dès avant 1981. Cela peut expliquer que l’on ne trouve pas de
phénomène d’inversion en 1999 par rapport aux enquêtes de 1981 et de 1990.
Disons tout de même que l’abstentionnisme progresse depuis 1981 dans toute
la population mais davantage chez les jeunes et que la politisation diminue
chez les jeunes de 1990 à 1999. Pierre Bréchon pense qu’il s’agit d’un
passage du devoir de voter à l’envie de voter (si l’enjeu est jugé valable), – il
en va de même de la pratique religieuse. Parallèlement, la propension à
l’action protestataire (pétition, boycott, grève, occupation) augmente, au
contraire, en particulier chez les jeunes, ce que Pierre Bréchon interprète
comme une préférence pour l’action directe et ciblée, extérieure au jeu politique classique. Quant aux orientations droite-gauche, elles ne bougent pas
globalement de 1981 à 1999 pour les neuf pays pris en compte et, si les évolutions varient selon les pays, c’est essentiellement selon une logique de l’alternance, et non en vertu de tendances que l’on pourrait relier aux phénomènes
précédents, sauf dans le cas de la part prise par l’extrême-droite dans les
orientations à droite.
Quel lien peut-on faire entre ces changements et les changements religieux ? Tant Olivier Galland qu’Étienne Schweisguth suggèrent un rapprochement entre ce reflux de la permissivité et le regain religieux mais sans
analyser leurs liens éventuels. Dans le cas de la France, où ce reflux de la
permissivité s’est amorcé dès les années quatre-vingt, je me suis aperçu avec
étonnement qu’il avait commencé chez les sans-religion, eux qui avaient été à
l’avant-garde de la révolution permissive, et avait gagné au final seulement
les pratiquants réguliers, qui ont de fait suivi avec retard et à distance. Au
niveau européen, en gros, c’est le même scénario qui a prévalu et c’est chez
les sans-religion que le revirement est le plus grand (Tableau III), sachant que
l’évolution varie selon les pays. Par conséquent, contrairement à ce que l’on
aurait pu penser a priori, le reflux de la permissivité n’est pas dû au regain
religieux mais constitue un phénomène autonome ; cela dit, les écarts d’attitude entre les sans-religion et les pratiquants s’en trouvent sensiblement
réduits, ce reflux peut faciliter le regain religieux et celui-ci est plutôt de
nature à l’encourager. Peut-être tous ces changements participent-ils d’un
même mouvement de recherche de normes, de repères, d’identités, qui peut
même conduire à une certaine revalorisation des institutions, comme c’est le
cas spécialement chez les jeunes à propos de la police, de l’armée et des
églises (réponses apportées aux besoins moraux, familiaux et spirituels), à
rebours de l’idée actuelle de déclin des institutions.
On peut faire un autre lien entre ces divers changements : le regain religieux n’est pas, lui non plus, un simple retour au passé ; en ce sens il n’est pas
un « retour du religieux ». En fait les comportements religieux ont profondément changé (Babès, 1996), le concile Vatican II (1962-1965) y ayant
contribué dans le cas du catholicisme. Les enquêtes européennes ne nous en
disent rien mais il nous suffira de préciser que les aspects de contrainte,
culpabilisation pécheresse et crainte de l’enfer ont cédé la place à la liberté, à
l’accomplissement dans ce monde et à un au-delà dédramatisé, dans la mesure
où se maintient ou revient cette croyance en un au-delà. Le péché est redéfini
comme ce qui entrave l’épanouissement de l’amour, de la relation à soi, aux
autres et à Dieu. La religion « à la carte », le probabilisme du croire et le pragmatisme dominent. Parmi les jeunes catholiques, la « conscience individuelle
a remplacé l’autorité extérieure en matière d’éthique sociale et personnelle »,
constate John Fulton à partir d’une enquête biographique européenne (2000,
p. 169). Aux États-Unis, les baby-boomers ont été des artisans du « remaking
or religion » (Roof, 1999). De leur côté les Églises ont intégré la demande
d’autonomie personnelle même lorsqu’elles maintenaient leurs normes,
comme la hiérarchie catholique. Là aussi, le processus d’individualisation se
poursuit tout en cherchant en quelque sorte à s’articuler à des formes collectives, institutionnelles, qui puissent le préserver, comme l’illustre la prédilection des jeunes chrétiens pour les participations libres et les rassemblements
cultivant leurs formes de sociabilité (JMJ) (Hervieu-Léger, 1999). Autrement
dit, dans l’Église comme dans la famille, le retour à l’institution n’est pas, lui
non plus, un simple retour car ce n’est plus ni le même rapport à l’institution,
ni la même institution. À cet égard, peut-être a-t-on sous-estimé les possibilités de redéfinition de l’articulation entre individualisation et institutionnalisation.
À la recherche d’une explication globale des changements religieux en cours
On n’a pas davantage d’explication sûre de ce regain religieux que du
reflux de la permissivité. Ayant été le premier à mettre en évidence ce tournant religieux, j’ai consulté les collègues des autres pays qui travaillent sur le
volet « religion » de l’enquête européenne. Ils ont tous manifesté la même
surprise. Certains, en Europe de l’Ouest, évoquent un possible effet de
« retour de balancier », tandis que les spécialistes des pays post-communistes
font l’hypothèse d’une réaction face à l’anomie, au manque de repères et de
perspectives, qui sévit dans plusieurs pays. J’avais proposé antérieurement un
modèle d’analyse s’appuyant sur le constat selon lequel la modernité avait pu
entraîner sur le plan religieux aussi bien du déclin que du renouveau (adaptation), de la réaction conservatrice et de l’innovation, en fonction des conjonctures, des pays, des classes, des individus ; sachant, bien sûr, que des systèmes
symboliques séculiers avaient pris de l’importance (idéologies, droits de
l’homme, etc.) et que la religion n’était plus le fondement symbolique de la
société, mais était devenue un domaine optionnel par suite de l’autonomisation
relative des principales sphères d’activité (politique, économie, art, etc.)
(Lambert, 2000b). J’ai donc essayé d’appliquer ce modèle à l’évolution en
cours de manière à examiner ce qui, précisément, dans le tour pris actuellement
par la modernité, pouvait expliquer un changement dans ces effets de déclin, de
renouveau, de réaction traditionaliste ou d’innovation. En voici le résultat.
On peut caractériser la modernité de bien des manières mais on en revient à
mettre en avant les facteurs constitutifs suivants, au minimum : la primauté
accordée à la raison, le développement des sciences et des techniques, la
volonté de liberté, l’émergence des masses sur la scène de l’histoire (nationalisme, démocratie, socialisme, etc.), le développement de l’économie, la différenciation fonctionnelle et la mondialisation. Que peut-on dire de l’effet de
chacun de ces facteurs, et de leur résultante, sur les changements religieux
constatés, tout en restant adossé à des données empiriques, conformément à
l’objectif de cet article ?
- Commençons par la volonté de liberté, autrement dit le processus d’individualisation, qui est d’ailleurs supposé être l’axe majeur de l’évolution des
valeurs selon l’enquête européenne. La liberté de choix individuel peut théoriquement s’exercer au profit de chacun de ces quatre effets. On a vu qu’elle a
plutôt joué en faveur du déclin religieux dans la conjoncture de l’émancipation vis-à-vis des valeurs et normes traditionnelles, alors qu’elle serait désormais plus neutre chez les jeunes ou orientée vers un regain d’intérêt, surtout
chez ces derniers. L’accès massif à l’enseignement secondaire puis à l’université, qui a été un facteur-clé d’individualisation, a d’abord eu des effets plutôt
corrosifs à en juger par la corrélation négative entre niveau scolaire et niveau
religieux, constatée jusqu’en 1990 (la variable d’âge étant neutralisée), sans
doute en raison du développement de l’esprit d’autonomie et de critique ; cet
accès a précipité le déclin des vocations sacerdotales et des mouvements de
jeunesse dans le catholicisme. Mais cela pouvait aussi favoriser l’adoption
d’une foi plus personnelle, voire autonome vis-à-vis des religions, or on peut
penser que cette tendance équilibre désormais la précédente chez les jeunes
puisque cette corrélation s’annule ou change de signe.
- Du point de vue sociopolitique, le contexte est aujourd’hui nettement
moins défavorable à la religion qu’il ne l’était il y a une trentaine d’années.
La fin des années soixante et le début des années soixante-dix ont été celles
du gauchisme chez les jeunes, et le contexte global était celui d’une expansion
révolutionnaire (ex-colonies, Chine, Amérique latine). En outre, le clivage
gauche/droite représentait deux modèles très différents de société, même dans
le cas de la social-démocratie, et englobait les Églises, hostiles au socialisme
et surtout au communisme. Les pays communistes cherchaient à éradiquer la
religion. Puis est venue la phase de l’essoufflement du gauchisme, des
grandes désillusions (révélation de l’ampleur du Goulag en 1994, etc.) et,
finalement, celle de l’effondrement du communisme en Union soviétique
(1989). Or le christianisme a contribué à cette chute, et même, en Pologne, par
l’action de la classe ouvrière (syndicat Solidarnosvcv). Par ailleurs, les partis de
gauche ayant renoncé à éliminer le capitalisme, gauche et droite ne représentent plus que deux versions différentes du même modèle de société, tandis que
les Églises ont accepté le vote socialiste, qui a gagné une minorité de pratiquants. Dès lors, le clivage droite-gauche n’est plus, comme auparavant, la
principale source d’écart dans les attitudes religieuses, c’est devenu l’âge,
sous l’effet de la rupture décrite précédemment. Il en résulte une situation
plutôt neutre ou favorable pour le christianisme, libéré de son principal rival
et ennemi, le communisme, par ailleurs délesté des dictatures espagnole et
portugaise, qui nuisaient à l’image de l’Église catholique, et qui tend plutôt à
se dégager de la scène politique.
- On sait que la primauté accordée à la raison a historiquement provoqué
du déclin religieux (rupture du monopole de la révélation) et du renouveau
(rationalisation religieuse) dans l’idée que, si Dieu a doté l’homme de la
raison, celle-ci ne peut pas être en contradiction avec une foi bien éclairée, et
avec d’éventuels effets sur la société (voir L’éthique protestante et l’esprit du
capitalisme). Mais on ne peut rien en dire quant à la conjoncture actuelle,
faute d’enquête appropriée, sauf à rappeler que cette primauté se trouve
confrontée aux critiques de la philosophie et de la psychanalyse, et à la
tendance à redonner leurs droits aux affects.
- Que peut-on dire des effets du développement économique ? On l’a vu,
l’industrialisation et l’urbanisation apparaissaient dans les années soixante
comme les principaux facteurs de déclin religieux, la pratique cultuelle étant
d’autant plus faible que ces processus étaient plus avancés (Acquaviva, 1967).
En fait, la raison principale était de nature sociopolitique (voir supra) : c’est
la prolétarisation qui était le principal responsable de ce déclin, outre la
rupture avec les communautés paroissiales d’origine. Qu’en est-il
aujourd’hui ? Ayant analysé l’incidence de la taille de l’agglomération sur le
niveau religieux à partir de l’enquête de 1990, je n’avais trouvé, en neutralisant les effets de l’âge et de la profession (les ruraux sont plus âgés et les agriculteurs sont plus religieux), que trois cas d’incidence notable, les grandes
métropoles de Paris, d’Amsterdam et de Londres, sans doute parce que l’on
s’éloignait déjà de l’ancien clivage politico-religieux. Des sociologues ont
étudié les corrélations entre le Produit national brut par habitant et le niveau
de religiosité par pays en tenant compte également d’éléments tels que le
degré de scolarisation, pour 1990 et 1999 (Dobbelaere et Jagodzinski, 1995 ;
Billiet et al., 2003). La corrélation entre PNB/habitant et pratique cultuelle est
négative mais faible, et elle s’affaiblit encore si l’on neutralise l’effet de la
confession car les pays protestants sont à la fois les plus développés et les
moins religieux (cas des pays luthériens) ; en fait, si les pays les moins
modernisés sont tous catholiques et figurent tous parmi les plus religieux, en
revanche certains des pays les plus modernisés présentent un niveau plutôt
élevé de religiosité (Autriche, Luxembourg, Suisse, sans parler des
États-Unis). La même analyse, effectuée auprès de l’ensemble de l’Europe et
de la Russie, en utilisant en outre l’Indicateur de Développement Humain,
aboutit à la même conclusion à cela près que, toutes choses égales par
ailleurs, un passé communiste s’associe à un niveau de religiosité un peu plus
faible (Pickel, 2003). Mais ces analyses ne distinguent pas les jeunes or, on
l’a vu, leur religiosité remonte dans des pays tels que le Danemark, la Suède,
l’ex-Allemagne de l’Ouest, la Belgique, l’Autriche et la plupart des pays
post-communistes, ce qui pourrait modifier le résultat.
Quoi qu’il en soit, on peut conclure que le développement économique et
humain des dernières décennies a joué plutôt en faveur de l’affaiblissement du
sentiment religieux. L’explication qui en est donnée consiste en général à dire
que ce développement est solidaire d’un processus de rationalisation supposé
contraire au sentiment religieux (dans les travaux précédents le PNB/habitant
est pris comme indicateur de ce processus) et qu’il est de nature à focaliser
l’attention sur les préoccupations terrestres, au détriment du souci du salut
dans un autre monde. S’il en allait ainsi, le lien entre progrès économique et
recul religieux devrait être beaucoup plus fort or ce n’est pas le cas, pourquoi ? Peut-être parce que, du fait même de la différenciation fonctionnelle
invoquée par ces auteurs, la rationalisation économique supposée n’a pas
forcément prise sur la religiosité ; que le développement économique n’a plus
ce caractère massif et inédit qui fut le sien jusqu’aux années soixante-dix ; et
que le christianisme a été réinterprété au profit de l’épanouissement en ce
monde… ce qui étonnait Alexis de Tocqueville ([1835]1981) il y a un siècle
déjà : « Non seulement les Américains suivent leur religion par intérêt, mais
ils placent souvent en ce monde l’intérêt qu’on peut avoir à la suivre. Au
Moyen Âge, les prêtres ne parlaient que de l’autre vie : ils ne s’inquiétaient
guère de prouver qu’un chrétien sincère pouvait être heureux ici-bas. Mais les
prédicateurs américains reviennent sans cesse à la terre […] et il est souvent
difficile de savoir, en les écoutant, si l’objet principal de la religion est de
procurer l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être en celui-ci. »
- On le sait, le développement de la science a pu engendrer à la fois de
l’incroyance (affaires Galilée, Darwin, scientisme, etc.), du renouveau
(démythologisation de la Bible, épuration de la foi), de la réaction fondamentaliste (le darwinisme a été à l’origine du « fondamentalisme » aux
États-Unis, où le créationnisme n’a pas désarmé) et de l’innovation
(para-sciences, Scientologie, etc.). Là encore, les données font défaut, sauf
sur la conception de la Bible et sur le cas de la France. Selon les enquêtes
ISSP de 1991 et de 1998, l’acception fondamentaliste de la Bible (accord avec
l’item « La Bible est la parole même de Dieu et elle doit être prise à la
lettre ») est très minoritaire dans les pays pris en compte et elle est en recul en
1998 (environ 10 %) sauf en Russie (Lambert, 2000c). En France, l’enquête
CSA-Le Monde-La Vie de 1994 (Michelat, Potel et Sutter, 2003), renouvelée
en 2003 (Lambert, 2003), a soumis l’item suivant aux sondés : « Plus les
connaissances scientifiques progressent, plus il est difficile de croire en
Dieu ». Cet item a recueilli, en 1994,49 % d’accords (réponses « tout à fait
d’accord » ou « plutôt d’accord »), contre 47 % de désaccords, ce qui est le
signe clair d’un problème persistant. D’un autre côté, selon l’enquête de 2003,
le taux d’accords recule de 49 % à 47 % et même, chez les 18-24 ans, de 63 %
à 49 %, ce qui contribue pour une petite part à expliquer la remontée religieuse constatée chez ces jeunes. Mais on ignore ce qu’il en est dans les autres
pays.
- L’impact de la différenciation fonctionnelle (autonomisation relative de
chaque sphère d’activité) sur le niveau de religiosité est en lui-même très
difficile à évaluer car, même là où a été maintenue une religion d’État, comme
dans les pays luthériens et en Grèce, ou bien une religion « établie », comme
en Angleterre et en Écosse, le rôle de cette religion se trouve être en réalité
limité à son domaine spécifique, à peu près comme dans les autres pays. Qui
plus est, c’est dans ces derniers pays que l’on rencontre les niveaux de religiosité les plus bas d’Europe car le confort d’une situation privilégiée et le lien
étroit avec les classes dirigeantes ont eu des effets « contre-productifs »,
l’exception grecque tenant au fait que l’identité orthodoxe a symbolisé la
cause nationale face aux Ottomans (cas homologue à celui de la Pologne). En
fait, en ce qui concerne le statut des religions et des confessions en Europe, la
tendance des vingt dernières années est à un rapprochement des extrêmes : les
pays les plus laïques, comme la France, tendent à mieux reconnaître la place
du religieux (écoles confessionnelles sous contrat, programmes scolaires,
comités d’éthique, etc.) et, à l’opposé, les pays de religion officielle deviennent moins confessionnels (en Suède, depuis 2000, un nouveau-né n’est plus
automatiquement enregistré comme luthérien, ce qui était le cas auparavant
sauf déclaration contraire des parents). D’ailleurs ces changements ne font
que suivre l’évolution des mentalités, dont ils sont un témoin.
Cela étant, l’autonomisation de la vie sociale au sens large par rapport à la
religion est-elle entrée dans les mÅ“urs ? Cette remontée religieuse s’accom-pagne-t-elle d’une tendance à la désécularisation ? Les enquêtes de l’International Social Survey Programme (ISSP) de 1991 et de 1998 permettent de
répondre à ces questions grâce à leur batterie d’items sur le rôle attendu ou
non des autorités et des normes religieuses (prière à l’école publique, interdiction des livres et films qui attaquent la religion, influence sur les autorités
politiques ou sur le parlement, fait de fonder le bien et le mal sur les lois
divines, refus de l’exercice de fonctions officielles par des non-croyants)
(Lambert, 2000c). L’analyse que nous avions effectuée sur les données de
1991 montrait une nette dominante de rejet d’une emprise religieuse et d’une
conception fondamentaliste du christianisme, sauf en Pologne et en Irlande.
On ne sera pas surpris de constater que, dans les pays enquêtés, les Européens
opposés à toute emprise de la religion sur la vie sociale sont moins religieux
que ceux qui la souhaitent, mais les chrétiens pratiquants réguliers se
montrent eux-mêmes réticents face à une telle emprise surtout s’il s’agit de
politique, sauf en Irlande et en Pologne. Les données de 1998 montrent
malgré tout l’amorce d’un mouvement plus favorable à une influence religieuse, très modérément en Europe de l’Ouest, plus nettement dans les pays
post-communistes, surtout dans les pays orthodoxes, alors même que les
Irlandais et les Polonais demandent désormais le contraire, sans doute afin de
préserver leur volonté d’autonomie individuelle.
- Enfin l’élargissement des horizons à l’échelle de la planète est a priori
susceptible d’induire une relativisation des religions, d’éveiller l’intérêt pour
d’autres traditions, de provoquer des réactions de protection des certitudes ou
encore de susciter des syncrétismes et des inventions (« sectes »). Une question posée par l’enquête européenne de 1981 (reprise par l’enquête ISSP de
1998) donne une idée de l’attitude générale face aux religions à travers le
choix entre les items suivants : « Il n’y a qu’une seule vraie religion » (25 %
des Européens des neuf pays considérés, 17 % des 18-29 ans, à peine la moitié
des pratiquants réguliers), « Il n’y a pas qu’une seule vraie religion ; dans
toutes les grandes religions du monde on peut trouver des vérités et des significations fondamentales » (52 % des Européens, 56 % des jeunes), et
« Aucune des grandes religions n’a de vérité à offrir » (26 % des Européens).
L’évolution des mentalités a été assez rapide à cet égard car, en France, le
taux de ceux qui pensent qu’il existe une seule vraie religion est tombé de
près de 50 % en 1952 (Ifop-Réalités) à 15 % en 1981 et à 6 % en 1998. On le
voit, l’attitude dominante est celle d’un relativisme positif, ce que confirme
l’enquête de 1998. Cela dit, deux autres questions posées par l’enquête ISSP
1998 viennent nuancer sérieusement ce constat : les items « De par le monde,
les religions apportent plus de conflit que de paix » et « Les gens qui ont de
fortes convictions religieuses sont souvent intolérants » reçoivent presque
partout une majorité d’approbations, plus nette encore chez les jeunes. On
sent planer ici le spectre des guerres et des conflits religieux, spectre ravivé
par la montée des fondamentalismes en particulier musulmans. En
Grande-Bretagne, face à l’islam, on voit apparaître un début de réflexe de
ré-identification chrétienne (Voas et Bruce, 2004), phénomène qui pourrait
gagner d’autres pays à forte minorité musulmane. En fin de compte, on ne
peut pas dire quel est l’effet dominant de la mondialisation sur la religiosité.
On serait passé, dit-on, d’une modernité triomphante à une modernité
désenchantée, relativisée, incertaine d’elle-même, sans espérance collective
(effondrement des « grands récits »), menacée par la précarisation économique, par les risques écologiques et par la diffusion de l’arme atomique (la
« société du risque ») ; modernité qui opère un retour – sélectif – aux traditions et aux apports des grandes civilisations (médecines, sagesses, religions,
etc.). Quoique schématique, ce tableau comporte une part de vérité. Faut-il
mettre la poussée des croyances liées à l’après-mort en relation avec cet
assombrissement relatif de la situation, plus sensible précisément chez les
jeunes du moins en matière d’insertion sociale ? Peut-être, mais on n’en a
aucune preuve, là encore faute d’étude. Sans doute faut-il d’abord invoquer
l’exacerbation du processus d’individualisation, la survalorisation de la réalisation de soi étant de nature à rendre la mort encore plus inacceptable. Notons
d’ailleurs que la croyance en la réincarnation permet en quelque sorte de
« repiquer au jeu de la vie », en mieux, espère-t-on, et que les « expériences
aux frontières de la mort » diffusent l’image d’une mort auréolée d’une lumineuse félicité, de quoi donner envie d’y croire, tandis que les Églises ont édulcoré les fins dernières. Peut-on également invoquer l’influence des vidéos et
des jeux prisés par les adolescents, lesquels les précipitent dans des paradis ou
dans des enfers selon que l’on réussit ou que l’on échoue ? En tout cas,
contrastant avec l’idée encore dominante d’une occultation contemporaine de
la mort, on se trouve désormais en présence d’un certain volte-face, comme
l’a confirmé un récent colloque international
[6].
Pour revenir au débat initial, au vu de tous ces faits, peut-on parler de
désécularisation en Europe ? À cet égard, il faut distinguer plusieurs niveaux
(Dobbelaere, 2002) : celui des individus (micro-niveau), celui des organisations, associations (méso-niveau) et celui de la société globale (macroniveau). On peut parler de désécularisation au micro-niveau, surtout dans le
cas des jeunes, à l’exception de certains pays (Espagne, Irlande, ex-Allemagne
de l’Est), et sachant que l’appartenance religieuse recule toujours à l’Ouest
(sauf au Portugal) alors qu’elle gagne du terrain à l’Est (sauf en Pologne et en
Slovénie) ; par ailleurs, les attitudes sécularistes restent majoritaires, même si
elles reculent un peu. Au niveau intermédiaire, on n’observe pas de tendance
à la re-confessionalisation, sauf dans l’islam. Au niveau global, on assiste à
une convergence vers une sorte de sécularisation pluraliste, ouverte aux
expressions religieuses sous condition de respect de la démocratie et des
Droits de l’homme, ce qui représente malgré tout une radicale désécularisation dans les pays post-communistes. Enfin, on peut conclure que l’Europe
devient un peu moins exceptionnelle (voir Grace Davie) par comparaison
avec la situation religieuse dans le reste du monde chrétien, et en particulier
aux États-Unis, d’autant que les enquêtes ISSP (1991 et 1998) y révèlent des
signes de fléchissement. Pour le christianisme, la nouvelle donne présente à la
fois des « avantages » (chute du communisme, relativisation du progrès et de
la science) et des « inconvénients » (relativisation du christianisme lui-même,
concurrence des autres voies spirituelles, formation d’un continent sans religion). En tout cas, on s’éloigne d’une évolution purement linéaire. Cela
confirmerait la thèse de Peter Beyer, selon laquelle la globalisation entraîne
une diversification religieuse (Beyer, 1994). Pour progresser dans la compréhension de ce qui se trame, il faudra faire des enquêtes par entretien en adaptant les questions des sondages aux nouvelles réalités.
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