2004
Revue française de sociologie
Les livres
Weber (Max). – L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme,
suivi d’autres essais. Éd., trad. et
prés. par Jean-Pierre Grossein, avec
la collab. de Fernand Cambon.
Paris, Gallimard (Bibliothèque des sciences
humaines), 2003, XLVI-533 p., 30 €.
La nouvelle traduction faite par
Jean-Pierre Grossein d’un texte aussi
classique que disputé de Max Weber fera
date pour ce qui concerne la réception en
France de l’Å“uvre du grand économiste,
juriste et sociologue allemand. On bénéficie enfin d’une traduction méticuleuse
et informée du texte ; sur ce point, on se
contentera de renvoyer à l’article de J.-P.
Grossein (Revue française de sociologie,
2002, 43, 4) sur la traduction concurrente, laquelle contient de graves erreurs
et imprécisions. On bénéficie ainsi enfin
de l’ensemble des composants qui
forment, de facto, les textes auxquels il
faut se référer pour une étude sérieuse de
L’éthique protestante. En effet, l’ouvrage
contient : 1) le texte de L’éthique protestante, édité sur la base de la version revue
par Weber en 1920, texte dans lequel les
variantes par rapport à l’édition initiale
de 1904-1905 sont indiquées ; 2) la série
d’articles rédigés en 1906 sur la distinction entre « Secte » et « Église », plus
l’article écrit sur cette base en 1920 sur
les sectes protestantes ; 3) les « Anticritiques », c’est-à-dire les articles parus
entre 1907 et 1910 dans lesquels Weber
répond aux commentaires faits sur le
texte initial paru dans les Archiv für
Sozialwissenschaft und Sozialpolitik en
1904-1905. À cet ensemble de textes, et
outre l’introduction du traducteur, se
rajoutent de précieux outils de travail :
4) trois glossaires dans lesquels le lecteur
trouvera des explications détaillées sur
des concepts centraux de L’éthique
protestante (par exemple : Beruf, Bewährung, Lebensführung, Menschentum,
etc.), sur les personnes citées par Weber
et sur les mouvements religieux étudiés
ou évoqués dans le texte – ce dernier
glossaire sera particulièrement utile à
tous ceux qui hésitent sur les caractéristiques religieuses de l’anabaptisme, du
mennonisme ou des Frères moraves ; 5)
trois index concernant respectivement les
noms, les lieux, et les concepts.
L’introduction de J.-P. Grossein
présente les textes traduits ou retraduits
dans l’ouvrage et elle est l’occasion d’en
éclaircir de nombreuses facettes, comme
l’intérêt de Weber pour la religion et pour
la théologie. Quant au fond, l’introduction rappelle que Weber réfléchit alors à
une typologie des différentes formes de
capitalisme, y compris le capitalisme
moderne que Weber accepte comme un
fait incontournable, mais non sans
quelque pessimisme. De ce point de vue,
L’éthique protestante doit être mise en
relation avec d’autres travaux effectués
dans les mêmes années, notamment celui
sur l’économie antique de 1909
(Économie et société dans l’Antiquité, La
Découverte, 1998, et la riche présentation
de Hinnerk Bruhns), dans lequel le
problème est de savoir si l’Antiquité a
connu le capitalisme et si oui, sous quelle
forme. Cette ligne de recherche est aussi
à rattacher à la discussion méthodologique de Weber sur le rôle de la théorie
économique abstraite ou de la théorie
marxiste pour définir les idéal-types
permettant d’effectuer l’imputation
causale en histoire, alors même que
Weber maintient la dimension culturelle
présente dans l’école historique allemande. Cette dimension culturelle est en
relation avec la « question centrale »,
selon Wilhelm Hennis, du Menschentum,
c’est-à-dire du type d’hommes que favorisent les mécanismes sociaux de sélection à un moment de l’histoire. La question de la causalité à l’Å“uvre dans
l’ouvrage est aussi évoquée, notamment
celle concernant le rapport entre la causalité et la notion, au statut controversé,
« d’affinité élective ». Finalement, la
mauvaise réception de l’ouvrage est brièvement évoquée car, malgré les précautions prises par Weber et les efforts faits
par lui en termes de rectification des
erreurs d’appréciation dans les « Anticritiques », force est de constater que le
débat n’a pas, sauf exception, su se saisir
des idées maîtresses de Weber. On pourra
regretter ici que la présentation ne soit
pas plus approfondie : pour quelles
raisons l’ouvrage a-t-il reçu cette
médiocre réception ? Pourquoi la discussion s’est-elle orientée, contre l’avis de
l’auteur, vers le débat protestantisme et
capitalisme ? Comment se fait-il que la
discussion se renouvelle maintenant
autour du mécanisme social de la confirmation ?
Au-delà de sa dimension d’outil de
travail indispensable pour qui veut
s’informer précisément sur un texte canonique de la sociologie classique,
l’ouvrage fait plus : il offre une lecture
nouvelle sur des points théoriques essentiels, notamment sur la place de la
doctrine de la prédestination dans l’argumentation mise en relation avec le mécanisme de la confirmation. Les « Anticritiques » sont, à cet égard, fondamentales.
Au premier abord cette série de quatre
textes, s’étendant sur 125 pages, peut
paraître sans grand intérêt. En effet,
Weber se voit obligé de répondre à des
critiques qu’il juge peu informées, super-ficielles, sans valeur, voire purement et
simplement « professorales » au sens de
« mesquinerie ergotante et toujours sûre
de soi, de suffisance donneuse de leçon »
(p. 383). Tel n’est pourtant pas le cas, car
ces textes se révèlent d’une richesse
extraordinaire, ne serait-ce que par le
résumé de la thèse fournie par l’auteur en
quelques pages très denses (pp. 416-425).
Pourquoi cela ? Parce que Weber est
amené à clarifier sa position ; non pas
qu’il amende ce qu’il a déjà dit et qu’il
s’agisse d’une palinodie. Weber maintient les thèses initiales, mais il le fait en
indiquant à ceux de ses lecteurs qui
veulent le prendre au sérieux ce qu’il a
voulu faire et qu’il juge comme son
apport principal. On trouve donc dans ces
pages de nombreux passages qui disent
« j’ai mené la démonstration sur le point
qui, seul, m’importait » (p. 335), « mon
intérêt central » (p. 417), ou encore « la
tâche que je me suis assignée » (p. 365),
« j’ai volontairement abordé le problème
par le versant le plus difficile à saisir et à
“démontrer”, celui qui concerne l’habitus
interne » (p. 376) ou encore cette déclaration qui prend place dans le résumé du
travail effectué, « J’ai donc procédé de la
manière suivante » (p. 418). Quelles
précisions ressortent de ce travail de
clarification ? On retiendra ici deux
choses. Weber n’a jamais entendu faire
un lien entre protestantisme et capitalisme, au sens de système économique,
mais qu’en lieu et place il s’est efforcé de
donner à cette thèse triviale, connue dès
le XVIIe siècle, une tournure autre en
explicitant, dans une orientation liée à ce
que sera plus tard sa théorie de l’action,
la dimension significative du comportement ascétique puritain et ses conséquences pour l’activité économique. En
conséquence, les « Anticritiques » font
ressortir l’importance du dispositif social
dans lequel prend place le mécanisme de
la confirmation (Bewährung), par lequel
le puritain, à la recherche des signes de
son élection, s’impose une conduite de
vie systématiquement rationalisée et
tournée vers le monde. Le mécanisme de
la confirmation est plus général que ne
l’est le dogme de la prédestination, puisque
Weber le trouve à l’Å“uvre sous des formes
diverses aussi bien chez les calvinistes que
chez les piétistes, les méthodistes et les
anabaptistes – plus les sectes qui ont
découlé de ces derniers : baptistes, mennonites et quakers – qui rejettent ou atténuent
la prédestination calviniste tout en maintenant l’idée de confirmation et donc l’ascèse
intramondaine.
À ce point, il est extrêmement utile de
disposer de l’ensemble des textes conduisant à l’essai sur les sectes américaines
de 1920. En effet, on comprend mieux ce
à quoi Weber pense lorsqu’il évoque la
transformation du puritanisme en utilitarisme. À la confirmation religieuse pour
une fin religieuse au XVIIe siècle fait
suite la confirmation pour une fin de
reconnaissance sociale. De là l’importance, soulignée par J.-P. Grossein, de la
communauté qui est centrale dans la
distinction entre « secte » et « Église » et
qui donne un arrière-plan extrêmement
riche d’un point de vue sociologique à
l’enquête wébérienne ainsi qu’au mécanisme de la confirmation sous les deux
formes examinées.
Mettant pour la première fois à la
disposition du lecteur francophone
l’ensemble des textes composant
L’éthique protestante, cette nouvelle
traduction offre les moyens d’une lecture
renouvelée de ce texte fondateur de la
sociologie classique. Après s’être perdue
dans le débat portant sur les liens entre
capitalisme et protestantisme, la discussion va pouvoir s’orienter vers l’importance du mécanisme de la confirmation
qui est au cÅ“ur de la méthodique spécifique au puritanisme, étant entendu qu’il
existe d’autres méthodiques – Weber en
dresse une liste dans une note des « Anticritiques » (pp. 335-336) – qui, dans
d’autres contextes sociaux et historiques,
ont produit d’autres formes de conduites
de vie rationnelles, lesquelles ont aussi
contribué à orienter le capitalisme
moderne vers les formes que nous lui
connaissons.
Philippe Steiner
IRIS – Université de Paris IX-Dauphine
Tarot (Camille). – Sociologie et
anthropologie de Marcel Mauss.
Paris, La Découverte (Repères, 360), 2003,
123 p., 7,95 €.
Camille Tarot ambitionne dans ce
travail de régler une fois pour toutes les
querelles qui divisent l’opinion scientifique à propos de Mauss, en livrant une
étude spéciale et exhaustive de son Å“uvre
(p. 3), exhaustivité dont, à vrai dire, il se
fait une idée toute particulière. L a
quatrième de couverture nous annonce un
« livre sans équivalent ». De fait, le
Mouvement anti-utilitariste dans les
sciences sociales (MAUSS) avait déjà
une revue, pouvait faire état de plusieurs
ouvrages parus (dont ceux de l’auteur)
sous ses « couleurs », il lui manquait un
« manuel » susceptible de livrer sa vision
de la figure choisie pour emblème du
mouvement : c’est maintenant chose
faite.
L’introduction donne d’ailleurs le ton,
il y fait un parallèle entre l’unité de la vie
de Mauss et celle de sa pensée (tout
entière axée vers la production de la
théorie de l’homme total, à partir du
réexamen du « problème psycho-logie-sociologie », en passant par le
symbolisme des religions et des langues
et les faits sociaux totaux, p. 6).
Tarot offre ensuite une première partie
au titre sibyllin (« Une affaire de famille
et après, ou la vie ») dans laquelle il
fournit des éléments biographiques qui
brossent le portrait d’un Mauss « homme
des frontières » (p. 8), que ses origines
tout autant géographiques et culturelles
que socioprofessionnelles prédisposent à
une réflexion épistémologique ouverte et
à une conception pluridisciplinaire de la
sociologie. On y trouve nombre de
renseignements sur la vie de Mauss,
puisés chez divers auteurs et habilement
résumés.
Une seconde partie, intitulée « Socio-logie et anthropologie ou la méthode »,
s’efforce de circonscrire le projet maussien, qui est à comprendre comme la
conviction partagée avec Durkheim de
principes méthodologiques communs
axés sur la volonté de construire les faits,
d’expliquer un fait social par un autre, et
les institutions à partir d’un cas bien
étudié dans une petite société… Mauss
évitant cependant de trancher de manière
abrupte la question de savoir si ce sont
les réalités matérielles de la société (sa
base morphologique) qui expliquent la
présence des représentations et des états
mentaux collectivement constitués. De la
sorte, Mauss, pourtant préoccupé de
revoir le programme durkheimien,
n’aurait jamais rien fait de la théorie de la
conscience collective. En revanche, écartelé entre les exigences pointillistes de la
philologie et celles constructivistes et
généralisantes de la sociologie, qu’il
tente pourtant de concilier, il aurait, au
détriment de sa thèse sur la prière, définitivement fondé une posture ethnographique féconde, qui prolonge la critique
de l’évolutionnisme engagée par
Durkheim, et aboutit au passage à une
sévère remise en cause de l’anthropologie
anglaise.
La troisième partie (« Les religions et
le sacré, ou la spécialité ») est sans doute
la plus aboutie, car c’est là que Tarot
(spécialiste de sociologie des religions)
s’y montre le plus à son aise, et le plus
novateur, sauf quand c’est pour lui
l’occasion de montrer la supériorité de la
pensée du neveu sur celle de l’oncle (voir
le paragraphe fort discutable sur le mana
chez Mauss et Durkheim, p. 46, ou
encore l’affirmation gratuite selon
laquelle l’insistance sur le sacré dans Les
formes élémentaires est imputable à
l’influence de Mauss, p. 41). Suivent
néanmoins des paragraphes plus intéressants qui mettent en perspective les
travaux sur le sacrifice et la magie, et les
réflexions de Frazer et Robertson Smith,
contre lesquels Mauss (et Hubert) construisirent leurs propres définitions de ces
pratiques, ou qui restituent les débats et
les prolongements que suscita l’apport de
Mauss et Durkheim sur le sacrifice et le
totémisme.
Avec la quatrième partie (« Don et fait
social total ou les découvertes »)
commencent les choses sérieuses pour
une réinterprétation anti-utilitariste de
l’Å“uvre de Mauss. Le premier paragraphe, qui restitue la genèse du texte,
met en perspective la pensée de Mauss et
celle de Malinowski, au désavantage de
ce dernier. La théorie de la kula n’aurait
pas su s’affranchir de l’individualisme de
la théorie des besoins supposés à
l’origine de la culture, au contraire de
Mauss qui a montré comment les
échanges doivent s’instaurer dans la rivalité pour nouer tout un tissu de dettes et
d’obligations constitutives du lien social.
De même, l’obligation de donner, et
surtout de rendre, achève de mettre à mal
l’interprétation utilitariste dominante qui
postule que l’on donne essentiellement
par intérêt. Le fait social total est alors
salué comme l’apport méthodologique le
plus considérable de Mauss, qui annonce
la question cruciale « du symbolique au
cÅ“ur des ensembles sociaux » (p. 65), à
vrai dire la pierre angulaire de la thèse de
Tarot (voir le dernier chapitre).
La cinquième partie (« L’économique
et le social, ou l’utopie ») s’efforce
d’abord utilement de reconstruire la
pensée économique de Mauss. De même
les Écrits politiques sont recadrés par le
traitement de divers thèmes : les classes
sociales, la coopération, la solidarité. Une
comparaison avec quelques travaux
d’Halbwachs dans le premier cas, de
Bouglé dans le troisième, aurait sans
doute pu aider à préciser et recontextualiser les idées de Mauss qui, présentées
comme telles avec moultes citations,
paraissent un peu désincarnées. Le paragraphe suivant sur « Les Durkheimiens,
l’économie et la monnaie » souligne à
juste titre l’apport de Mauss à la socio-logie économique, qui insiste sur le
caractère religieux et magique de la
monnaie. On regrettera d’y trouver quelques scories, comme l’affirmation peu
compréhensible selon laquelle Halbwachs
est « plus sociologue de l’économie »,
que Simiand « économiste sociologue »
(p. 71) ; quelques références très timides
et elliptiques à Simiand ; et surtout, on
s’étonne de n’y voir aucune exploitation
du travail de Philippe Steiner, qui s’est
penché de près sur cette question. Le troisième paragraphe s’efforce de démontrer
avec brio en quoi l’échange-don, constituant une chaîne de relations sociales
cimentées par la dette prolongée, constitue une féroce critique de l’individualisme d’un homo Å“cuménicus soi-disant
naturellement calculateur et échangiste,
et en quoi ce schème d’analyse reste
d’actualité.
La sixième partie (« La politique et
l’action, ou la raison ») s’avère utile, car
Tarot réunit des éléments épars dans les
écrits de ses prédécesseurs pour tenter de
serrer au plus près les relations entre la
pensée et le militantisme de Mauss, ce
qui en effet est, à notre connaissance,
inédit. Reste que dans cet ensemble, où
l’on voit émerger la cohérence du socialisme de Mauss (par exemple face au
nationalisme, ou au bolchévisme), on se
demande ce que vient faire la comparaison entre sa vision du politique et celle
de M. Weber.
La septième partie (« Le symbolique
et l’homme total, ou le legs ») est le point
d’aboutissement de la démonstration de
l’auteur qui, après avoir souligné les
incertitudes liées à la notion de « symbolique », énonce que l’échange-don de
Mauss fonctionne comme un jeu de
symboles qui, parce qu’ils sont inséparables des signes, ont une parenté avec le
langage. En effet, dans la mesure où,
pour Mauss, un symbole est un signe qui
véhicule des valeurs, la circulation de ce
signe, entre ceux qui l’emploient,
exprime, par la simple vertu de
l’échange, du lien social. Un symbolisme
peut alors être défini comme un système
de signes organisés comme un langage
(par exemple l’expression obligatoire des
sentiments). Alors que chez Durkheim le
symbole matérialise la force du social, et
que par lui la société prend conscience
d’elle-même, chez Mauss c’est un
symbole « parce qu’il renvoie à d’autres
signes » (p. 101) qui s’organisent en
réseau, ce qui persuade Mauss qu’il
existe une activité symbolique de l’esprit,
et le conduit à la théorie de l’homme
total, source et médiateur de montages
physio-psycho-sociologiques de séries
d’actes entre lesquels il y a des rapports
de causalité, mais surtout de traduction
entre le biologique, le psychologique, et
le sociologique. Point n’est besoin, dès
lors, d’hypostasier le social sous forme
de représentations et de conscience
collectives, comme le fait Durkheim.
Dans chacun des quatre thèmes : méthode
et faits sociaux ; religieux et politique ;
échange-don ; homme total, se retrouve
le symbolique qui les relie tous.
Nous avons là une réinterprétation de
l’Å“uvre de Mauss, qui prétend en offrir la
clé et en révéler l’unité par « l’entrée » de
la théorie du symbolisme. Si l’effort est
louable, il n’est pas toujours convaincant.
Sur le plan de la forme, des encadrés
viennent fort à propos rappeler quelques
points essentiels fort utiles à la compréhension de l’Å“uvre de Mauss (tel celui
consacré à Frazer et Smith, p. 43 ; ou
encore à S. Lévi, p. 25). Mais pourquoi le
livre de Lukes n’est-il pas référencé dans
la bibliographie en fin de livre ? Outre les
coquilles, comme dans la référence à
l’« Essai sur les variations saisonnières
des Eskimos » (p. 21 et p. 105), ou encore
Svend Ranulf, qui devient « Raulf » (p. 95),
on note que si les sources primaires sont
amplement exploitées avec une abondance de citations de Mauss, il y a tout de
même un inconvénient certain, dans un
ouvrage édité dans une perspective didactique, à ne pas citer explicitement les
textes de Mauss, et à renvoyer en vrac
sans plus de souci de la chronologie à des
ouvrages qui sont des recueils de textes
recomposés.
La littérature secondaire subit un
traitement singulier. Il était difficile de ne
pas mentionner la biographie de M.
Fournier ou celle de S. Lukes. Mais
manque tout un pan de la littérature sur et
autour de Mauss. Ainsi, outre ceux de
Steiner (voir supra) les travaux de
Karady, de Besnard pour certains d’entre
eux, ou de Mucchielli, sur les Durkheimiens ne sont pas cités, pas plus que les
ouvrages collectifs sur Mauss parus en
Grande-Bretagne ou en Italie. L’auteur
résume en quelques paragraphes les
débats qu’a suscité et que continue de
susciter l’Å“uvre de Mauss chez les
anthropologues. Godelier est à peine
commenté.
Si bien que sur le fond, on peut aussi
discuter les choix qui sont faits, car interpréter l’apport de Mauss par une découverte qui trouverait son apothéose dans le
texte sur le don et dans une conception de
l’homme total où le signe « transit la
chair » est une démonstration sans doute
stimulante, mais très orientée, dans
laquelle le langage-signe est une sorte de
baguette magique qui permet comme par
enchantement de faire la transition (la
« traduction ») entre le biologique, le
psychologique et le social. Même chose
pour la notion de symbolisme, dont on
n’arrive plus trop à savoir, au bout du
compte, ce qu’elle désigne précisément.
Jean-Christophe Marcel
Université de Paris IV-Sorbonne
Guillo (Dominique). – Les figures
de l’organisation. Sciences de la
vie et sciences sociales au XIXe
siècle.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sociologies), 2003, XIV-428 p., 30 €.
L’objet de ce livre est de montrer que
les modèles biologiques sur lesquels
s’appuient les théories sociologiques du
XIXe siècle (Saint-Simon, Comte,
Spencer, Durkheim, etc.) appartiennent à
un ensemble de notions cohérent, structuré autour de trois pôles : l’organisation,
le développement et la classification.
Plus précisément, D. Guillo cherche à
étayer l’hypothèse selon laquelle cet
espace conceptuel serait constitué par
l’anatomie comparée, telle qu’elle s’est
élaborée dans la première moitié du XIXe
siècle. S’il est vrai que de nombreux
travaux ont déjà été consacrés à l’étude
des modèles biologiques dans la formation d’idéologies telles que l’eugénisme
et le racisme, s’il est vrai également que
les différents courants sociologiques de la
fin du siècle tels que l’organicisme et le
darwinisme social sont aujourd’hui bien
identifiés, il restait à explorer la dette des
fondateurs de la sociologie à l’égard des
« sciences de l’organisation » revisitées à
partir de leurs articulations conceptuelles.
Le livre de D. Guillo comble cette lacune
et, sans prétendre à l’exhaustivité, couvre
un large spectre allant de Georges Cuvier
à Edmond Perrier en passant par Geoffroy
Saint-Hilaire, Baer, Blainville, Milne-Edwards.
D’abondants développements sont
consacrés à Cuvier et à la place pour ainsi
dire paradoxale qu’il occupe dans
l’histoire de l’anatomie comparée. Si
Cuvier peut être considéré à bon droit
comme le fondateur de cette discipline, il
n’en demeure pas moins que l’idée de
singularité des économies animales et
l’idée de hiatus introduit par les conditions d’existence entre les êtres vivants
ne consonnent pas avec ses développements ultérieurs. Dans le contexte des
« sciences de l’organisation », deux paradigmes vont jouer un rôle prépondérant
au cours de la première moitié du XIXe
siècle : l’« anatomie transcendante »,
centrée sur le principe de la classification
en une série linéaire et ascendante des
formes organisées, adossée principalement à la zoologie, et les « théories du
développement » déployées dans le
prolongement de l’embryologie et notamment dans le sillage de l’école de
Würzburg. Dans le cadre théorique de
l’anatomie transcendante, « l’ordre chronologique de la production des animaux
n’est […] que la projection dans la durée
de l’ordre logique qui relie la plus simple
des formes animales à la plus complexe »
(p. 174). Il n’y a pas de place, ici, pour
l’histoire, au sens contingentiste et darwiniste du terme. « En définitive, tout est
soumis à une même loi souveraine de
formation des êtres à partir d’un plan
unique que la Nature exécute inlassablement à travers le développement par
composition. L’inflexibilité et l’universalité de cette loi sont bien marquées en
ceci qu’il existe à l’origine, dans les
embryons des différentes espèces, une
même tendance originelle […] ; tous les
développements s’effectuent le long
d’une trame logique identique et souveraine » (p. 175). La rupture des théories
du développement à l’égard de la
morphologie statique est soulignée : « Le
développement effectif d’un embryon
individuel est régulé, pour Baer, par une
procédure idéelle de particularisation du
“type” propre à chaque espèce. »
(p. 183). La série zoologique éclate donc
au profit d’un mouvement de différenciation, qui va de pair avec l’individualisation de chaque vivant.
Ces paradigmes, incarnés respectivement par Blainville et Milne-Edwards,
sont réinvestis en sociologie : Comte se
recommande de son « ami » Blainville, et
Spencer s’inspire de Baer et Milne-Edwards. La théorie de la société de
Comte illustre l’agencement des notions
d’organisation (réorganisation de la
société sur une base scientifique), de
développement (l’histoire de l’humanité
se développe à partir d’un germe
préformé) et de classification (la classification des sciences fournit l’échelle encyclopédique sur laquelle se positionne la
théorie sociale). Mais tandis que la classification en « série » linéaire et ascendante
– clé de voûte logique du système positiviste – emprunte son principe et ses attributs à la « série » zoologique, Spencer
conçoit, de son côté, la « loi d’évolution »
– qui est au principe de toute chose –
comme un développement épigénétique
par différenciation et un passage de
l’homogène à l’hétérogène, dans l’esprit
des théories du développement.
La démonstration est convaincante,
mais aurait pu être renforcée par
l’analyse des thèmes comtiens de
« classe » et « série » sociales exposés
dans le cadre de la statique et de la dynamique sociales. Comte utilise, en effet,
l’analogie organique – consciente et
maîtrisée – pour la partie anatomique (les
familles sont les éléments, les classes
sociales les tissus, et les cités les organes)
et physiologique (articulation des fonctions internes en un système) ; et recourt
à la métaphore médicale des pathologies
sociales.
Cette lacune, certes mineure, est révélatrice d’un point faible qui tient au projet
initial : la focalisation de la problématique sur le principe de l’« organisation »
conduit tendanciellement à marginaliser
le modèle de l’« organisme », et déséquilibre dans une certaine mesure l’importance respective des transferts biosociologiques. Cette restriction méthodologique
nuit à la parfaite intégration du thème de
l’« organicisme », fondé sur le schéma
d’un organisme animal ou végétal, et
laisse également dans l’ombre d’autres
modèles d’inspiration biologique, comme
par exemple celui de la « constitution »,
présent chez Maistre et peu à peu évincé
(dans les années 1820) au bénéfice, précisément, de l’« organisation ». Il faut
cependant ajouter que le statut de
l’analogie organique dans les doctrines
organicistes est abordé dans différents
chapitres – notamment pour dénoncer le
faux problème de l’antithèse de la
machine et de l’organisme – et que les
notes bibliographiques renvoient à tous
les compléments nécessaires.
Comment expliquer finalement le
succès des sciences de l’organisation
dans le discours sur l’homme et les
sociétés, et leur répercussion jusque chez
Balzac ? D. Guillo affronte le problème
armé d’une solide conception épistémologique, qu’il emprunte à Raymond
Boudon : « Ces théories recèlent des
éléments théoriques attractifs, qui constituent autant de raisons de leur succès
auprès du public éclairé. » (p. 243). Les
notions comme celle d’organisation
« tiennent leur valeur et leur succès
moins de leur contenu conceptuel ou de
l’importance de leur référent empirique
que de leur capacité à organiser un espace
de significations, de questionnements et
de partis pris variés, sinon opposés, dont
elles apparaissent, chaque fois, comme le
noyau central » (p. 245). On ne saurait
mieux dire, et D. Guillo montre sur des
exemples précis d’articulations conceptuelles (morphologie et physiologie, individualité et composition, processus et
états) les ouvertures que la notion d’organisation offre à la pensée sociologique
qui voudrait suivre ses lignes de force.
La méthode de D. Guillo renferme
aussi une dimension critique. La contextualisation – surtout quand elle est menée
avec autant de rigueur et de précision –
rend caduques et dérisoires les visions
rétrospectives qui ont trop souvent
prévalu dans les présentations sommaires
de la sociologie. Ainsi, « l’hypothèse
selon laquelle les théories d’inspiration
biologique du XIXe siècle s’appuieraient
sur une même idée, un même thème, une
même théorie générale définie – désignée
le plus souvent par les historiens de la
pensée qui défendent un tel parti pris, par
les vocables “déterminisme biologique”,
“biologisme” ou “naturalisme” – paraît, au
terme de l’analyse, beaucoup trop
sommaire pour être pertinente ». D. Guillo
poursuit : « Succombant au présentisme,
les analyses qui s’appuient sur de telles
notions se perdent souvent dans une
lecture rétrospective d’un passé peint aux
couleurs des catégories utilisées pour
décrire et analyser les théories
socio-anthropologiques d’inspiration
biologique contemporaines. » (p. 410).
Cet ouvrage magistral, appelé à
devenir très vite un ouvrage de référence,
suscitera peut-être des efforts équivalents
en direction cette fois de la sociologie du
XXe siècle. Les années 1890-1900 correspondent en effet à un tournant, comme
l’explique l’auteur. Les sciences de
l’organisation ont perdu leur prestige au
profit des théories darwiniennes et de la
physiologie expérimentale. Les sociologies naturalistes et le darwinisme social
s’essoufflent et régressent. Le modèle
organique est battu en brèche par certains
philosophes comme Renouvier et Tarde,
sensibles aux relations interindividuelles
(rappelons toutefois que Tarde utilise
encore les thèses d’Edmond Perrier dans
ce nouveau contexte). Durkheim
lui-même remanie ses outils conceptuels
et abandonne la référence de ses premiers
travaux à l’anatomie comparée. Peu à
peu, la sociologie s’est affranchie de ce
que l’on pourrait appeler son « épistémè » d’origine, mais sans pour autant
rompre le lien aux sciences de la nature.
Où en est-elle à présent ? Sans doute
est-il trop tôt pour le dire. D. Guillo ne
manque pas de faire allusion à l’orientation actuelle, et sa remarque est d’un
grand intérêt : « Il est possible qu’un
nouveau champ général de pensée articulant sciences sociales et sciences de la vie
soit également aujourd’hui en voie de
constitution. Mais il ne s’appuie plus sur
les notions d’“organisation”, de “classification” et de “développement” : il est
centré sur l’idée de “gène”, plus exactement de “réplicateur”. » (p. 374, note). À
suivre donc.
Laurent Fedi
Biagioli (Mario), Galison (Peter)
(eds.). – Scientific authorship.
Credit and intellectual property
in science.London, Routledge, 2003,384 p., £ 19.99.
Depuis la conférence séminale de
Michel Foucault
[1], très peu de travaux
ont questionné la notion d’auteur en
science. Ce n’est que récemment, avec le
développement d’Internet et l’augmentation du dépôt de brevets par les chercheurs, que la thématique de l’auteur a
fait l’objet d’un intérêt grandissant,
notamment dans ses relations à la
propriété intellectuelle. Qu’est-ce qu’un
auteur scientifique ? Qu’est-ce que n’est
pas un auteur scientifique ? Telles sont
les questions auxquelles les contributions
présentées aux journées d’étude organisées par Mario Biagioli et Peter Galison
du 7 au 9 mars 1997 à l’université de
Harvard et réunies dans ce livre apportent
des éléments de réponse. L’originalité
première de l’ouvrage est de faire
résonner la fonction-auteur et d’en saisir
des expressions variées. L’ambition
générale consiste en effet à dépasser la
vision restrictive des
science studies qui
ne l’appréhendent qu’en tant qu’élément
de la construction de l’autorité. L’élargissement des analyses aux outils développés par les études littéraires et les
études juridiques sur les apories et
l’économie de l’« auctorialité »
[2] est
riche d’enseignement : sous l’apparente
unité d’un même concept se trouvent articulés des pratiques et des enjeux qui
n’ont ni la même signification ni la même
profondeur selon les contextes.
Pour rendre compte de cette diversité,
la première partie se concentre sur
l’émergence de l’auctorialité en science.
Une vision panoramique se dégage d’un
chapitre à l’autre puisque le lecteur
navigue entre la Renaissance et l’Ancien
Régime (R. Chartier), la France de
l’Académie royale des sciences (M. Terrall),
l’Allemagne du XVIIIe et du XIXe siècles
(M. W. Jackson), et l’Angleterre des
gentlemen-philosophers (R. Iliffe, A. Johns
et A. Warwick). Mais la variété historique et nationale n’est pas le seul atout
de cette partie. S’appuyant sur des études
de cas précises, chaque contribution saisit
la fonction-auteur à partir d’un point de
vue qui en révèle des traits distincts, mais
complémentaires. Les chapitres mettent
l’accent tantôt sur le système de valeurs
singulier des hommes de science et leurs
codes de civilité face aux activités
littéraires, industrielles et marchandes
(R. Chartier et M. W. Jackson), tantôt sur
la formation de disciples à travers un
travail collectif de lecture et de
transmission visant à la compréhension
d’un texte hautement mathématisé
comme les Principia mathematica de
Newton ou le Traité sur l’électricité et le
magnétisme de Maxwell (R. Iliffe et
A. Warwick), tantôt sur les relations
ténues qu’entretient l’auctorialité avec les
usages de l’anonymat (M. Terrall) et les
conduites qualifiées d’anti-auctoriales
(A. Johns). Cette mise en perspectives
historiques rend saillant un premier
ensemble d’attributs qui composent des
strates sémantiques et pragmatiques de la
notion d’auteur.
Consacrée aux limites de l’auctorialité
scientifique, la deuxième partie précise
ces qualités singulières. L’enjeu est ici
d’en spécifier le périmètre en la confrontant à d’autres formes de mise en relation
des personnes et de leurs productions.
Étant successivement comparée aux relations définies par la notion de paternité
dans le cadre contemporain de l’ingénierie génétique qui complique les liens
généalogiques (M. Strathern), au système
des droits de propriété intellectuelle à
partir du cas de l’héritage culturel des
communautés traditionnelles (P. Jaszi et
M. Woodmansee), et au régime d’échange
du marché à partir d’une controverse
entre un jeune chercheur et son mentor
(C. McSherry), la fonction-auteur se
donne à voir sous un autre jour : ni
complètement distincte d’autres économies de l’échange, ni totalement réductible à certaines de leurs caractéristiques,
l’auctorialité scientifique repose sur un
alliage complexe du droit moral propre à
la notion de paternité et du droit économique spécifique de la logique
marchande. Cette délimitation de la fonctionauteur en science, et de ses chevauchements avec d’autres systèmes de
valeurs, permet de spécifier davantage les
qualités propres de l’auctorialité scientifique et son domaine d’expression : un
espace régi par une économie du don où
les chercheurs peuvent simultanément
être reconnus comme propriétaires
privés.
Cette ligne de partage est au cœur des
pratiques contemporaines qu’analysent
les contributions de la troisième partie,
consacrée à la fragmentation de l’auctorialité. L’implosion de la fonction-auteur
est perceptible au niveau individuel avec
la diversification des supports et des
formats d’écriture qui conduit à un
morcellement des genres énonciatifs
(H.-J. Rheinberger) mais aussi au niveau
collectif avec la multiplication des
projets multicentriques où la liste des
noms sur les publications dépassent
souvent la cinquantaine, voire la centaine
(M. Biagioli et P. Galison), ou encore,
dans les laboratoires d’armes nucléaires
où les notions d’ouverture, de secret et de
publication n’ont pas la même valeur que
dans le monde académique (H.
Gusterson). À chaque niveau, l’attribution du crédit et de la responsabilité
s’appuie sur des protocoles régissant
l’auctorialité. L’analyse de ces protocoles
montre que d’une discipline à l’autre,
d’un laboratoire à l’autre, d’un genre
énonciatif à l’autre, la fonction-auteur
recouvre des activités distinctes et prend
des figures très différentes : tantôt fondée
sur une définition des tâches, tantôt articulée à la qualité de membre du groupe,
tantôt supplantée par l’anonymisation et
la transmission orale, tantôt garantie par
un dispositif de contrôle et d’authentification écrite. Cet éclatement des figures de
la fonction-auteur en science invite à une
synthèse sur laquelle le livre se clôt. Deux
commentaires proposent une mise en perspective des chapitres qui insiste, d’une
part, sur les attaches intimes qui relient
l’auctorialité scientifique au processus
d’anonymisation, ce « murmure » identifié
par Foucault à la fin de sa conférence
(T. Conley), et d’autre part, sur les
rapports étroits qui s’instaurent systématiquement entre les discours dits « scientifiques » et ceux que l’on désigne comme
« littéraires » (M. Rose).
La force de cet ouvrage est d’historiciser un concept trop souvent appréhendé
d’un point de vue ontologique et essentialiste. L’intérêt général de cette perspective est d’éclairer les écarts qui séparent
la fonction-auteur en science de la
conception littéraire et de la définition
légale qui accompagne cette dernière. La
gamme des attributs de l’auctorialité que
met en scène chacune des contributions
donne une vision panoramique qui révèle
la richesse de la thématique et propose
des pistes de réflexion originales et
stimulantes. Cet ouvrage comble donc un
vide sur la question de l’auteur en
science. D’autant plus que l’objectif
affiché d’emblée est d’ouvrir « un espace
où les discussions peuvent commencer,
en espérant qu’elles se poursuivront
dans d’autres forums et d’autres textes »
(p. 4).
Dans le cadre d’un livre qui regroupe
des spécialistes de l’auctorialité, on pourrait cependant regretter que cet appel ne
s’accompagne pas d’une discussion plus
systématique avec certains de ces traits
fondamentaux. Trois questions au moins
auraient gagné à être abordées plus directement. Tout d’abord, un acte qui accompagne la fonction-auteur en science reste
largement négligé tout au long de
l’ouvrage : la signature. Si la majorité des
contributions problématisent les modalités d’attachement du nom propre aux
textes, aucune n’envisage l’auctorialité
du point de vue de ce geste historiquement chargé de significations
[3]. Pourtant la dimension de validation et
l’ancrage juridique de la signature orientent vers une conception politique et
morale des personnes qui renseigne sur
un trait essentiel de la fonction-auteur en
science : l’authentification collective des
connaissances. On aurait donc pu
s’attendre à trouver, à côté des études de
cas qui documentent les aménagements
actuels dont l’auteur scientifique fait
l’objet dans des réglementations (voir la
troisième partie de l’ouvrage), une
analyse des pratiques
effectives des chercheurs en matière de signature des publications qui permette de distinguer
« signer » et « être auteur ». Ensuite,
l’ouvrage discute très peu la fonctionauteur du point de vue du « travail »
qu’elle sous-tend, ainsi que la manière
dont cette notion de « travail » est définie
par et articulée à la fonction-auteur.
Différents chapitres abordent certes la
question dans le cadre du droit de la
propriété intellectuelle (P. Jaszi et M.
Woodmansee), de la conception d’instruments scientifiques (M. W. Jackson), des
laboratoires militaires d’É tat ( H.
Gusterson), ou encore du réaménagement
de procédures en sciences biomédicales
(M. Biagioli). Mais à aucun moment la
notion est interrogée de front alors même
que la fonction-auteur est un dispositif
qui hiérarchise les tâches du processus
productif, qui opère une sélection entre
des actes « décisifs » et des opérations
« marginales ». On pouvait donc
s’attendre à davantage d’explicitations,
notamment dans un contexte où les activités scientifiques s’organisent de plus en
plus de manière industrielle. L’ouvrage
laisse enfin dans l’ombre les liens entre la
fonction-auteur et la théorie de l’action.
L’ensemble des contributions relate, avec
minutie et sérieux, les activités qui, dans
des circonstances historiquement et
sociologiquement situées, rendent
possible l’activation d’une fonctionauteur. En ce sens, chaque chapitre
montre comment la notion d’auteur est
sous-tendue par des actes. Mais à aucun
moment elle n’est questionnée en tant
que catégorie de l’action (au même
niveau que les termes d’acteur, d’agent,
de sujet, etc.). Pourtant il reste largement
à identifier si l’auctorialité désigne seulement une force sémiotique consistant à
augmenter la portée énonciative d’un
discours ou si, bien plus que cela, elle est
une catégorie conceptuelle qui appartient
à la sémantique de l’action.
David Pontille
CERTOP – Université de Toulouse 2
Gadea (Charles). – Les cadres en
France. Une énigme sociologique.
Paris, Belin (Perspectives sociologiques),
2003,285 p., 18,95 €.
Même si elle ne figure pas d’entrée
dans ce volume, l’histoire du mot
« cadres » n’est pas sans intérêt pour le
sociologue. « Cadres », au sens no 7 du
Littré, désigne « l’ensemble des officiers
et sous-officiers d’une compagnie »,
autrement dit ceux qui sont inscrits
comme tels sur les « registres » (signification première du terme : le sens, comme
c’est souvent le cas, s’est étendu du contenant au contenu). Le Trésor de la langue
française d’Imbs fait remonter à la
période révolutionnaire son usage militaire, aux années 1840 sa première utilisation pour désigner les détenteurs d’autorité dans l’administration, enfin à 1931 (et
non au terme de la décennie, voir p. 104)
son apparition dans l’industrie et le
commerce. Si le premier chapitre de ce
livre remonte beaucoup plus haut dans le
XIXe siècle, c’est qu’il identifie les cadres
aux ingénieurs, ce qui n’est que partiellement justifié : d’une part, tous les ingénieurs ne sont pas des cadres (voir
p. 188) ; d’autre part, tous les cadres ne
sont pas, loin de là, des ingénieurs.
Au lieu d’informer d’emblée son
lecteur sur les définitions possibles du
mot « cadres » et leurs variations selon
l’époque et le contexte (ce que fait fort
bien le « Que sais-je ? » de Jean-Paul
Juès), l’auteur préfère reporter ce qu’il
appelle la « généalogie des cadres » à la
fin du volume et ouvrir celui-ci par 80
pages de fresque historique, allant de
Saint-Simon et L e Play à Veblen,
Burnham et Galbraith. Il y est question de
la technocratie, thème chargé d’idéologie
et qui prête à de confuses discussions, et
des premières approches sociologiques,
celles d’Alain Touraine et de Michel
Crozier, vues sous l’angle de la technostructure. Encore n’est-il pas avare
d’approximations, puisqu’il nous parle de
« Jean » Le Play (p. 43) et, en grappe
(p. 51), du sociologue « Charles » Davy,
du « philosophe » Georges Lefebvre, de
l’« historien » J ean Hyppolite, allant
même jusqu’à confondre, injure à
l’histoire, Hervé le fils avec Gabriel le
père.
Cette première partie est suivie d’une
autre, à peu près de la même longueur,
qui traite de la position des cadres dans
« l’univers ambigu des classes
moyennes » et dans la lutte des classes.
Elle consacre une part importante à ce
que l’on a appelé, dans les années
soixante, la « nouvelle classe ouvrière ».
Ne vous fiez pas à l’index, dont l’abondance trompe, pour penser que l’auteur
ignore Mallet et Belleville : il en parle
bel et bien (p. 113 et p. 114). Il est vrai
qu’il oublie aussi bien Bidou, Daumard,
Desrosières, Parodi, Schweisguth et
Thévenot (j’en passe) pourtant bien
présents dans le texte (voir p. 116, p. 129,
p. 186) comme dans l’abondante bibliographie. Les cadres constituent-ils une
classe sociale ? Si oui, où la situer par
rapport à la bourgeoisie et à la classe
ouvrière ? Qu’entend-on par « salariés
bourgeois » ? Le livre de Boltanski se
trouve ici sur la sellette.
L’intitulé de la troisième partie,
« L’arbre des ingénieurs et la forêt des
professions », donne à penser qu’à trop se
focaliser sur les ingénieurs, la sociologie
des cadres oublierait leur vraie nature qui
relève des professions. Mais les cadres
sont-ils vraiment une profession ? C’est
la thèse soutenue par Dubar et Tripier.
On peut lui opposer que la qualité de
cadre équivaut plutôt à un statut ou à une
« situation dans le profession ». Être
comptable, c’est appartenir à une profession ; passer chef-comptable, c’est
accéder à un statut supérieur, à une
nouvelle « situation dans la profession ».
Ainsi le pensent de bons auteurs. Cela
n’empêche pas Charles Gadea de consacrer une place importante à ce qu’il
appelle la « professionnalisation » des
cadres. L’ambiguité de ce terme, qu’il ne
signale pas suffisamment, tient au fait
qu’il recouvre au moins trois sens différents : 1) Le passage d’une activité non
professionnelle, d’un amateurisme ou
d’un hobby à un véritable métier, à une
profession au sens français du terme
(dans les années récentes : toiletteur de
chiens et chats, conseiller conjugal,
cosmonaute, sophrologue, professeur de
plongée, etc.) ; 2) Le renforcement, dans
un métier de ce genre, des aspects
carrière, encadrement, formation professionnelle, garanties de toutes sortes
procurées le plus souvent par les conventions collectives : Pierre Naville analyse
très bien ce phénomène dans le
Friedmann-Naville (t. I, pp. 237-240) ;
3) Quant à la professionnalisation au sens
anglais du terme (il faudrait écrire professionalization pour éviter toute confusion), elle signifie le passage de l’occupation, du métier à un degré supérieur
d’organisation sociale et de prestige qui
le hisse au niveau des médecins, des clergymen et des lawyers : voir l’excellent
livre d’Andrew Abbott : The system of
professions (1988). L’existence d’un
code déontologique et d’un système institutionnel conçu pour l’inculquer et le
faire respecter est ici fondamentale. À
l’aune d’une conception aussi exigeante,
la recherche de la professionalization
n’aboutit le plus souvent qu’à ce qu’il
faudrait appeler des « semi-professions »,
dont Abbott nous dit qu’elles sont généralement des « would-be professions »
(voir Amitai Etzioni : The semi-profes-sions and their organization : teachers,
nurses, social workers, 1969). Faut-il
suivre Gadea quand il nous affirme que la
professionnalisation des cadres est un
phénomène important ? Oui, pleinement,
s’il s’agit du sens no 2 ; mais en partie
seulement, s’il s’agit du sens no 3 : seuls
certains experts, libérés de toute
contrainte hiérarchique et aptes dès lors à
recevoir des honoraires plutôt que des
salaires, réussissent à « s’installer en
libéral » et à se rapprocher du paradigme
médical. C’est le cas typique des
experts-comptables et de certains informaticiens ; mais cela joue au détriment
de la fonction d’autorité, consubstantielle
au statut de cadre tel qu’il s’est façonné
historiquement.
L’originalité de la langue française est
de posséder un mot qui désigne, en gros,
l’ensemble des salariés, supérieurs ou
moyens, détenteurs d’autorité, qui se
situent entre les fondés de pouvoir du
capital et la main-d’Å“uvre d’exécution :
c’est sans doute la raison qui justifie
C. Gadea à écrire que la France est « le
seul pays où il existe des cadres » (p. 79)
ou que la Grande-Bretagne est un pays
sans cadres. Entendons-nous : toutes les
économies développées supposent des
relais d’autorité entre le sommet et la
base des entreprises et des administrations, mais leur langue ne comporte pas
toujours, à la différence du français, un
terme qui camoufle leur hétérogénéité.
C’est à « déconstruire » ce globalisme
de la nomenclature que vise la Sociologie
des cadres, co-signée par Paul Bouffartigue
et Charles Gadea et publiée, en 2000, aux
Éditions La Découverte. On se demande
si le second de ces auteurs n’a pas utilisé,
dans le livre qui nous occupe, l’excédent
de sa documentation par rapport aux
limites exiguës de la collection
« Repères ». Cela expliquerait qu’au lieu
d’un exposé construit, traitant des questions essentielles aux cadres du XXIe
siècle, il nous mette en présence d’une
succession de chapitres assez disparates,
dont très peu frappent dans le mille.
Jean-René Tréanton
Vervaeke (Monique). – Le design et
les immatérialités de l’entreprise.
Paris, L’Harmattan (Dynamiques d’entreprises), 2003,196 p., 16,80 €.
L’ouvrage déborde largement
l’analyse du statut et du rôle du design en
incluant celui-ci dans une étude de
l’histoire de la lunetterie française et des
évolutions du travail et du marché international de la branche. Il représente une
combinaison heureuse des perspectives
technologiques, économiques, esthétiques et relationnelles des entreprises
observées.
L’innovation formelle et la protection
de la propriété intellectuelle sont les deux
grands thèmes de la recherche. Les deux
premiers chapitres s’appliquent à
l’analyse générale de ces notions, les
suivants montrent comment elles caractérisent les stratégies des industries de la
lunetterie.
Le design industriel s’est progressivement imposé dans la conception industrielle du produit. Le concept d’innovation formelle, emprunté à G. Bianchi,
désigne le rôle prépondérant des dimensions culturelle, esthétique et symbolique
des produits. Par une politique de marque
et de gammes on propose une diversité de
sens à l’objet, on lui donne une place
dans un imaginaire social qui freine son
obsolescence. Le concept d’innovation
formelle recouvre une nouvelle façon de
penser l’identité du produit, de
surprendre le consommateur. S’opère un
basculement des objets dans le « système
de la mode ».
Le design s’intègre à la stratégie de
l’entreprise. Les firmes réagissent à la
saturation des marchés en différenciant
leurs produits. Cette diversification de
l’offre crée une nouvelle situation
compétitive. Pour vaincre la concurrence
on crée la différence. Le design anticipe
la demande non encore formulée. Les
designers intégrés en entreprises interviennent dès le stade prospectif de la
conception du produit. Certains participent aux réunions de planification des
produits pour réfléchir à leur différenciation, à leur identité conçue en relation
avec la reconnaissance de la marque.
Le designer travaille en coopération
avec la plupart des services de l’entreprise : recherche-développement, conception, marketing et fabrication. Il participe
à trois types d’innovation formelle :
l’invention de l’innovation ou du produit,
le « design prescripteur » impulsant et
préparant l’innovation, le design
« concepteur-médiateur » qui la met en
forme. Il coopère avec le bureau d’étude
pour la mise au point des prototypes.
Monique Vervaeke décrit la structure
de la branche et son évolution. La typologie des entreprises distingue les fabricantsconcepteurs (leaders, diversifiés,
généralistes, spécialistes) et les entreprises spécialisées dans la conception :
artisans, sociétés de création, distributeurs concepteurs (lunettes solaires et
sportives). On enregistre un renforcement
des activités du design sous ses différentes formes, notamment dans les
groupes leaders.
La compétition internationale est
sévère. L’emploi enregistre une baisse
des effectifs du marché du travail local
sauf dans les activités de marketing, de
conception design, de développement, de
commerce et de logistique. Cependant
l’observation met en valeur de
nombreuses formes de coopération du fait
de la progression de la division du travail.
Le partenariat commercial révèle des
stratégies d’externalisation de la production en Asie et en Indonésie et l’ouverture du capital des entreprises à des
groupes industriels et financiers extérieurs à la branche parallèlement à un
recul des entreprises familiales.
Les mécanismes de coordination de
branche et de soutien administratif stimulent l’activité : contrats de plan, contrats
de progrès, prospection des marchés
étrangers par les chambres de commerce,
soutien des conseils généraux et régionaux, projets de recherchedéveloppement, études de transferts de technologies, activité de veille des brevets,
concours internationaux de design. La
démarche qualité s’insère également dans
une réflexion collective adaptant les
normes ISO 9000, organisant une formation interentreprises.
L’invention joue un rôle central dans
le design : le designer propose des solutions techniques nouvelles. Plus fréquemment il émet des orientations prospectives qui demandent des programmes de
recherche-développement ; enfin il donne
forme à des inventions issues de l’entreprise ou achetées par elle. Le rôle des
designers concerne la qualité, l’innovation, la diversification et la différenciation des produits. Ils doivent, pour
remplir ce rôle, coopérer avec les différentes fonctions internes et externes de
l’entreprise sous la forme de travail en
groupes de projet. Le design facilite cette
culture du projet et la coordination interentreprises.
Une large place est faite dans
l’ouvrage à la protection de la propriété
industrielle. Le droit de propriété intellectuelle des innovations est protégé par
des accords et des réglementations au
niveau international, européen et
national. Les contrefaçons de marques,
de dessins, de modèles font l’objet de
recours en justice. Le dépôt des marques,
de brevets ou de dessins et modèles, en
conférant un monopole d’exploitation à
son titulaire, lui permet de se défendre
des contrefaçons et de protéger ses créations.
Mais la protection des brevets est peu
utilisée par les entreprises françaises de
lunetterie, contrairement aux firmes japonaises ou américaines, attitude liée à une
certaine défiance à l’égard des dispositifs
juridiques. Les entreprises françaises
misent sur un renouvellement rapide de
leurs produits plutôt que sur la protection
de leurs innovations. L’innovation
permanente permet de déjouer la contre-façon en maintenant une avance suffisante sur la concurrence. La mise sur le
marché de nouveaux produits accroît la
renommée de la marque. Survivre grâce
aux innovations permanentes met en
évidence le rôle du design dans la stratégie industrielle des entreprises : elle
exige d’importants investissements en
recherche-développement, en technologie, mais aussi dans le design, les
réseaux commerciaux, la communication,
la distribution.
Dans cette lutte avec la concurrence,
l’innovation formelle joue un plus grand
rôle que l’innovation technologique, ce
qui valorise le design. Les PMI bénéficient de cet essor de l’innovation. Les
entreprises françaises utilisent, pour se
protéger, le dépôt de marque et le
marquage des pièces. Mais ces stratégies
de dissuasion sont insuffisantes contre les
contrefaçons. Elles restent en but à des
stratégies judiciaires (notamment américaines) de harcèlement de la concurrence.
L’ouvrage donne une présentation
vivante et très informée de la situation de
la lunetterie en France. Les deux thèmes
qui le structurent, l’innovation formelle
et le contrôle de la propriété industrielle,
sont bien choisis. On peut être surpris par
l’importance prise par le second thème
qui titre trois chapitres sur six. Le rôle
qui lui est attribué pour combattre la
concurrence n’est-il pas en contradiction
avec la valorisation de la coopération
interentreprises si bien décrite dans le
chapitre IV ?
La description et l’analyse de l’activité professionnelle des designers est
intéressante et révélatrice du rôle de ces
professions nouvelles. Elle aurait mérité
d’être mise en valeur dans un chapitre
spécifique. Le rôle du designer, tel qu’il
est décrit, montre que la pratique du
design n’est pas limitée à l’activité esthétique de mise en forme d’un produit : elle
s’exerce sur l’ensemble des stratégies de
marque et de conception des produits. Le
design catalyse l’innovation et révèle la
culture d’entreprise.
Monique Vervaeke a su articuler, dans
sa recherche, la sociologie des professions à l’analyse socio-économique, la
sociologie du droit et celle de l’innovation. Bel exemple de démarche interdisciplinaire.
Claude Durand
Centre Pierre Naville
Jauréguiberry (Francis). – Les
branchés du portable. Sociologie
des usages.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sociologie d’aujourd’hui), 2003,195 p.,
24 €.
La diffusion du téléphone mobile en
France étonne par son ampleur et sa
vitesse. Plus encore, la banalité de son
emploi dans les espaces collectifs et la
fréquente futilité des propos entendus
suscitent l’interrogation.
En s’appuyant sur plusieurs années de
recherche dans des grandes villes
françaises (de 1993 à 2001) et en appliquant la méthode de l’intervention socio-logique mise au point par A. Touraine,
F. J auréguiberry s’attache à dessiner
l’« expérience du branché »
[1]. Son livre
est également un regroupement et un
enrichissement de plusieurs articles déjà
tirés de cette enquête.
Dès l’origine, deux tendances sociétales ont, pour l’auteur, fait le lit du
succès du mobile. En premier lieu, le
mobile concrétise le vieux rêve humain
d’ubiquité et permet d’être présent
médiatiquement sans être là physiquement. En deuxième lieu, il participe
d’une société de plus en plus fragmentée
à l’intérieur de laquelle l’individu
cherche cohérence et continuité. Le
mobile semble être une aide dans cette
quête effrénée et parfois désespérée.
Avant d’aller plus avant dans sa
réflexion, Jauréguiberry dresse dans le
premier chapitre un panorama des points
saillants de l’usage du mobile. Il rappelle
le passage du « chic » au « à la mode » de
l’objet, sa dimension anthropologique car
collé au corps, la prédominance des
appels courts et la nouvelle scène d’interaction, prêtant à la dissimulation, que
l’inscription du mobile dans les rapports
sociaux façonne.
Les aspects retenus par la suite sont
d’ordre psychologique. Le mobile, constamment à portée de main, incite à ne pas
garder pour soi ce qui passe par la tête, à
partager ses émotions spontanément. Il
renvoie également au besoin d’être
rassuré en permanence. Ces éléments
conduisent à un « cocooning téléphonique » soit une succession de coups de
fils brefs, sans contenu informationnel
véritable dont le but est de manifester sa
présence, de rassurer et/ou de combattre
une solitude passagère. L’auteur va
jusqu’à emprunter au psychanalyste
D. W. Winicott le concept d’« objet transitionnel » : l’idée est que le mobile est
un « doudou » précieux liant symboliquement aux proches.
Néanmoins, le mobile génère aussi de
nouvelles formes de contrôle ainsi qu’un
stress quand l’autre est injoignable.
L’impulsion sympathique devient alors
« téléphonite », attitude compulsive, de la
même façon que le fumeur invétéré
enchaîne les cigarettes sans s’en rendre
compte.
L’auteur extrait ensuite de ce tableau
des thématiques qu’il développe en
détail. La première réside dans la dimension temporelle de l’emploi du mobile.
Derrière cet objet se dissimule le désir de
modeler le temps à sa guise. Le bilan
dressé par Jauréguiberry ne va pourtant
pas dans ce sens. Il insiste même sur les
effets pervers que cette prise sur le temps
engendre. En valorisant l’immédiat et le
culte de la dernière minute, les événements organisés à l’avance font figure de
ringardise. Cette « urgence généralisée »
contient le danger du « syndrome du
zappeur », soit un cercle vicieux où
l’individu ne sait plus où donner de la
tête. Au final, il tarde à prendre ses décisions plus qu’il ne les anticipe. Devant ce
précipice, l’individu ne reste pas sans
réactions, il met en place une logique
d’action appelée logique critique, qui
privilégie l’autonomie sur les choix
imposés. Elle se situe aux antipodes de la
logique utilitaire, qui clame l’importance
de l’efficacité, tant dans la sphère professionnelle que domestique, et inscrit
l’usage du portable dans ce registre.
Plutôt que de vouloir le rentabiliser sans
cesse, la logique critique revient à
prendre son temps, à s’octroyer des
périodes d’indisponibilité où il n’est plus
compté.
La dernière logique d’action identifiée
est la logique d’intégration. Le mobile
sert ici avant tout à se relier à ses réseaux
sociaux et à être identifié comme un
membre de ceux-ci. Cette logique a une
connotation symbolique, affective dans
les cercles amicaux et privés mais prend
une teneur plus stratégique en milieu
professionnel.
Ces logiques d’action s’imbriquent et
leurs croisements entraînent trois types
de comportements : zapper, filtrer et
préserver.
Zapper est au carrefour de la volonté
de rester en contact et de l’ambition
d’optimisation. Concrètement, cela
consiste à « aller rapidement d’une information à l’autre afin d’en évaluer les
potentialités », à changer de registre sans
transition. L’individu peut le vivre positivement ou négativement. Il pourra aussi
adopter une posture de tri, de sélection
des sollicitations, ruser pour ne pas subir
trop durement les exigences qui pèsent
sur lui. Ne pas perdre son souffle et
préserver son identité sont ici les enjeux.
Filtrer les appels entrants et éteindre son
mobile provisoirement sont des petits
arrangements qui caractérisent cette attitude. Préserver est la réplique du filtrage
dans un sens non utilitariste. Le mobile
est alors cantonné au strict minimum et la
communication qui a réellement un sens
réservée aux échanges en face-à-face. La
valorisation de l’authenticité, de l’ouverture aux autres et le refus d’une contagion du rythme professionnel sur les
rythmes privés sont les autres variables
de ce comportement.
La thématique territoriale est la
deuxième que l’auteur met en avant. Le
mobile constitue une « expérience
d’ubiquité médiatique » qui libère de la
contrainte du lieu. Il se différencie du
téléphone fixe sur un plan : appeler un
fixe revient à ne pas forcément savoir qui
va répondre tout en étant au fait du lieu
où se trouve le répondant, appeler un
mobile revient à l’exact inverse. L’incertitude sur le moment et le contexte ne
sont pas sans créer de tensions. De même,
appeler et discuter dans les lieux publics
n’est pas neutre socialement. La sonnerie
et/ou la conversation via un mobile
rompent ainsi la civilité au sens de R.
Sennett : ne pas peser sur les autres,
protéger « le moi des autres moi ».
L’autre versant de cette civilité est
l’« inattention civile » théorisée par E.
Goffman. Équilibre instable où les
postures sensorielles sont structurantes,
elle consiste à ne pas porter atteinte à la
tranquillité de l’autre, tout en ne lui signifiant nulle marque de dédain. L e
problème du « branché » est justement
d’être ailleurs et de le faire entendre,
comme pour prouver que « l’ailleurs
médiatique » revêt plus d’importance que
l’« ici physique ».
Cependant, les attentes envers les
lieux de la vie quotidienne ne sont pas
identiques. Ceux-ci n’ont pas la même
signification sociale et les réactions à
l’immixtion du mobile permettent de les
cliver. Le portable est ainsi un « révélateur d’urbanité », rappelant la distinction
entre les lieux fonctionnels (un hall
d’aéroport) et les lieux à forte urbanité
(café, restaurant). Dans le deuxième cas,
le choix de s’y rendre est souvent volontaire et le « branché » est alors perçu
comme un intrus.
Jauréguiberry craint la multiplication
des lieux fonctionnels au détriment des
lieux à forte urbanité du fait de l’omniprésence du mobile. En contrepartie, il
parie sur l’ajustement progressif des
comportements aux règles tacites de
savoir-vivre car, notamment, les utilisateurs s’observent mutuellement et
peuvent déceler chez les autres des
travers.
La dernière thématique traitée est celle
du
pouvoir autour du mobile, spécialement en milieu professionnel. Les salariés
ne sont pas égaux devant le mobile et
n’ont pas la même marge de man
œuvre
pour contourner la contrainte qu’il représente. Si l’appelé est structurellement en
position de faiblesse, la désynchronisation
de l’échange que le répondeur permet aide
à s’extraire provisoirement de l’emprise
des appelants. Cependant, certains utilisateurs, que l’auteur appelle « connectés »,
ont le devoir de rester disponibles. Par
exemple, pour les commerciaux nomades,
mobilité est loin de rimer avec liberté.
Jauréguiberry montre ainsi que le mobile,
en milieu professionnel, crée une
nouvelle inégalité
[2] et entraîne une
recrudescence du contrôle au détriment
de l’autonomie. Il parle même de « taylorisme à distance » pour désigner ces
contextes de travail. Autre élément, dans
les professions traditionnelles de
l’urgence comme dans les hôpitaux, les
temps d’astreinte ont tendance à
s’étendre. L’intérêt de l’institution –
disposer d’un personnel toujours plus
réactif – va à l’encontre de celui des salariés, qui veulent donner un sens à leur
activité. Doter en mobile les membres
d’une entreprise n’est pas, en fin de
compte, un bienfait, tant les problèmes à
régler au quotidien s’amoncellent, tant la
pression sur les « cadres fusibles »
augmente. Par conséquent, l’auteur plaide
pour un « droit à la déconnexion », qui
permettrait à certains salariés de ne pas
subir en permanence l’intrusion du
mobile.
Arrivé au terme de cette réflexion où
le cocasse se mêle à d’importants thèmes
de la sociologie contemporaine (urgence,
civilité, souffrance au travail, morcellement des espaces), on retient que
l’inscription du mobile dans les rapports
sociaux est fortement ambivalente. En
effet, le mobile ne crée pas du lien social
ex nihilo, il l’actualise tout en contenant
des risques de dépendances accrues. Il
met au jour un acteur recherchant l’efficacité et se référant simultanément à des
valeurs non performatives. Il cantonne
parfois l’acteur à son rôle, en particulier
professionnel, tout en témoignant de sa
distance.
L’ouvrage a le mérite d’octroyer au
mobile le statut d’objet de recherche à
part entière. L’auteur aide à l’aborder
grâce à un cadre théorique adéquat
empruntant à la sociologie interactioniste, à la sociologie du travail, des
usages et à la psychologie. On regrette
simplement le manque d’arguments
modérateurs à la thèse défendue à propos
du mobile au travail ainsi que le peu de
références à la littérature sociologique,
notamment étrangère, disponible sur le
sujet. Cela étant, l’auteur permet d’appréhender de manière captivante un bien
devenu pour beaucoup une évidence
matérielle et un compagnon non questionné du quotidien.
Gérald Gaglio
CERSO – Université de Paris IX
Durand (Claude), Pichon (Alain)
(dirs.). – La puissance des normes.
Paris, L’Harmattan (Logiques sociales),
2003,324 p., 27,50 €.
Sous la responsabilité de Claude
Durand et d’Alain Pichon, un groupe
d’enseignants et de chercheurs du Centre
Pierre Naville (Université d’Évry),
auquel se sont joints des collègues
juristes et sociologues du travail, s’interroge sur la signification des normes et
leur évolution.
La notion de norme est centrale dans
la sociologie classique, indissociable de
l’épistémé moderne. C’est au XIXe siècle
que se produit une modification des
structures intellectuelles de la connaissance ; l’homme devient objet de
connaissance ; le travail, une catégorie
fondamentale de la pensée de la modernité ; et le travailleur, l’objet d’investigation dans les sciences sociales. La socio-logie classique met au centre de ses
réflexions les notions de norme et de
valeur. La norme permet de penser la
question des sources du droit, des agents
qui le créent et le codifient, de ceux qui le
modifient dans l’action, du rapport entre
les usages, les pratiques, les coutumes et
la création des règles juridiques, celle de
la légitimité des valeurs et des sanctions,
de l’ordre social, de la cohésion et de la
déviance.
Si la norme sert à régir la conduite des
acteurs sociaux, en étant institutionnalisée par les contrôles sociaux et les sanctions, elle n’est pas toujours ressentie
comme une contrainte, étant intériorisée
par le sujet agissant. Elle apparaît comme
l’expression d’un groupe auquel on
s’identifie. Elle comporte aussi des
dimensions morales et juridiques qui
structurent les multiples aspects de la vie
de travail. Elle est donc une force de
motivation pour l’action.
Centré sur l’étude des normes dans le
travail, cet ouvrage montre le processus
de leur constitution dans l’acte de travail,
renvoyant leurs transformations aux
bouleversements majeurs qui affectent la
société contemporaine tout entière. Par
opposition à la règle, souvent définie
comme un cadre formel ou informel des
pratiques, les normes en sont les résultats
attendus, soulignant par là qu’elles sont
issues de constructions de groupes
sociaux qui adaptent le cadre de la règle à
des situations hétérogènes, plurielles et
en constante évolution. Elles sont la
résultante d’un équilibre de valeurs
négocié dans le cadre de rapports sociaux
conflictuels. Elles se révèlent comme au
fondement du droit et des institutions,
organisant les rapports sociaux dans la
société, notamment le rapport salarial.
Dans une période où la macro-régulation
sociale se délite et, avec elle, les normes
et les valeurs qui régissaient le fonctionnement du système socio-productif,
émerge un nouvel ensemble normatif
donnant naissance à de nouvelles formes
institutionnelles de gestion du travail. Le
rapport salarial qui s’en dégage, dans des
configurations en rupture avec le précédent, en est l’expression condensée.
Un axe solide oriente l’ensemble des
contributions, donnant, malgré l’importance du nombre des auteurs (dix-huit),
une grande unité à l’ouvrage. Il permet de
préciser et d’approfondir la notion de
système productif qui encadre les faits
micro-sociaux observés dans les différentes sphères de l’activité sociale
centrée sur le travail. Il rend compte des
influences réciproques de la construction
des règles sociales, du mode de leur intériorisation et de leur évolution, à travers
la diversité du champ d’application de la
norme dans l’activité de travail de la
société industrielle (production et
consommation, éducation, temporalités,
gestion de l’entreprise, problèmes de la
qualité, mondialisation et transfert des
normes nationales, etc.). Autour de cet
axe commun, des thèmes communs fédèrent l’ouvrage : l’érosion des anciennes
normes due à de multiples facteurs
(décentralisation des systèmes de gestion
et de production, hétérogénéité des
publics de certains services), la construction de nouvelles normes dans le jeu
d’acteurs, le rapport entre l’individuel et
le collectif, la circulation entre la
contrainte et l’autonomie.
L’ouvrage est divisé en trois parties,
dans l’ordre de généralité des champs
d’observation : 1) La problématique
générale de la norme sociale du travail,
insérée dans des processus normatifs
sociétaux dont elle est un élément majeur
de la société industrielle ; 2) La construction de nouvelles normes dans l’activité
de travail et les processus de leur ajustement aux exigences liées aux nouveaux
équipements et au nouveau mode de
régulation ; 3) La déstabilisation des
anciennes normes de gestion du
personnel reposant sur la régulation
étatique et statutaire au profit de l’individualisation de la condition juridique du
salarié, sous la domination des critères
financiers.
L’encadrement sociétal des normes
s’exprime dans leur dépendance de la
structure hiérarchisée de nos sociétés,
dans leur sensibilité aux changements
(renversement des rapports entre les
valeurs régissant le travail et la vie
privée, dimension culturelle de l’articulation des systèmes de travail et de formation, dépendance des systèmes juridiques
et réglementaires régissant le fonctionnement des entreprises, au niveau national
et international). Quatre chapitres,
respectivement de M. Bitard, M. Burnier,
F. Cardi, F. Talahite, lui sont consacrés.
Dans l’organisation du travail, les
changements sont étudiés sous divers
aspects. La planification, productrice de
normes et comportant de nombreuses
mises en forme du travail, nécessite des
ajustements permanents (I. Bazet, G. de
Terssac, G. Masino, B. Maggi). Dans
certaines activités, la production s’opère
à partir des collectifs de travail eux-mêmes, que ce soit dans une recherche
identitaire face à une précaire cohésion
sociale (J.-P. Durand), ou dans celle
d’une aide et d’un repère dans le traitement des aléas intervenant dans
l’industrie nucléaire (M. Bourrier). Dans
d’autres, les salariés appliquent ou
contournent les normes, pour en chercher
le sens ou s’obligent à le construire avec
un nouvel acteur, le client dans l’assurancequalité (F. Mispelblom), ou à
produire un nouveau cadre de régulation
des pratiques, dans les expériences dérogatoires et les zones d’infra-droit de la
grande distribution (M. Bitard). Que
l’organisation du travail résulte d’une
histoire des obligations légales de protection du milieu de travail ou s’inscrive
dans des plans et des schémas durables,
elle nécessite, pour passer dans la
pratique, des négociations et des reconstructions avec les salariés, visant à un
compromis entre l’intérêt de ces derniers
et la finalité productive de l’entreprise
(Th. Pillon).
Les normes évoluent de la productivité à la performance avec, aujourd’hui,
le souci de la rentabilité financière, aux
dépens des valeurs de solidarité et
d’équité (D. B achet). L es cadres,
jusqu’alors assurés de stabilité, de reconnaissance et d’une confiance accordée a
priori, sont confrontés aux mêmes nécessités de faire la preuve de leur apport par
la pratique de la rémunération variable et
de l’évaluation individuelle (A. Pichon).
Avec la dérégulation, la norme d’emploi
se décompose en une diversité de statuts
précaires et une hétérogénéité du temps
de travail, remettant en cause les normes
collectives. Cet exemple est examiné
dans le cadre d’une recherche européenne
(Ph. Barré). Que ce soit dans des sociétés
de vieille industrialisation ou dans des
pays ayant d’autres traditions, on assiste,
avec la recherche de C. Durand et S.
Koleva, aux mêmes pratiques de résistance des salariés : valorisation du travail
contre rendement, solidarité ouvrière
contre manipulations patronales (la sidérurgie en France), références à un
système de valeurs professionnelles
informel aussi efficace que celui exporté
par l’entreprise étrangère (EDF en
Bulgarie). Les normes sont ainsi contournées et réajustées sans cesse dans le
travail. Mais l’empiètement du travail sur
la vie privée incite les salariés à trouver
des formes de compensation et de résistance à son emprise. Dans le travail ou
dans le temps libre, les conflits autour de
la norme expriment les tensions permanentes entre les contraintes économiques
de la modernité et de la rationalité
productiviste et les aspirations à l’autonomie et à la reconnaissance du sujet,
acteur de la modernité (N. Amsellem).
Ce livre présente un autre intérêt :
l’analyse documentée des travaux socio-logiques, les références aux auteurs classiques et les choix théoriques donnent de
la solidité aux investigations de terrain
qui constituent la richesse de ces travaux.
Quynh Delaunay
CNRS – Griot-Cnam
Bec (Colette), Procacci (Giovanna)
(dirs.). – De la responsabilité
solidaire. Mutations dans les
politiques sociales d’aujourd’hui.
Paris, Syllepse, 2003,267 p., 22 €.
Plutôt que de proposer une vue
d’ensemble sur la crise de la protection
sociale, l’ouvrage convie le lecteur à un
voyage à travers des regards critiques,
pluridisciplinaires, sur différentes politiques en cours et leurs justifications discutables. On sait gré aux auteurs de leurs
partis pris qui, loin d’être réducteurs,
permettent de resituer la complexité d’un
système national. Contre les simplifications issues du comparatisme globalisant
d’Esping-Andersen, qui présente l’Étatprovidence français comme un régime
figé, « conservateur-corporatiste », les
contributions des auteurs, juristes, socio-logues, mettent l’accent sur les logiques
plurielles et les dynamiques qui ont
contribué à construire un édifice étonnant, sans cesse en mouvement : le
système de protection sociale, la République française et leur lien avec les
sciences sociales. L’opérateur de ce
voyage dans l’histoire et le présent d’une
aventure indissociablement intellectuelle,
politique et sociale, est le couple responsabilitésolidarité.
Comme le rappellent Colette Bec et
Giovanna Procacci, ce couple, à la fois
descriptif et normatif, a guidé la mise en
place des politiques sociales par l’État
républicain au XIXe siècle. Mais il sert
aussi à penser les rapports entre individu
et collectivité – c’est là que le projet politique et social rejoint le projet de
connaissance. Le sociologue Durkheim,
l’économiste Gide, le philosophe politique Fouillée, le juriste Duguit ou encore
le solidariste Bourgeois, en théorisant la
notion de solidarité ouvrent pour l’État
républicain une voie d’action (que le
concept de fraternité n’autorisait guère).
Aujourd’hui, la responsabilité intervient
pour justifier les réformes des politiques
sociales. « En ces temps de néolibéralisme… on suggère de façon insistante
que la responsabilité individuelle est
l’alternative à une solidarité collective
dont la générosité n’est pas inépuisable. »
Pourtant, plus qu’un simple « mouvement
de balancier » qui irait d’un concept à
l’autre, l’ouvrage met en évidence leur
articulation, constante et équivoque. Et la
conscience qu’ont les auteurs de leur
propre contribution à produire ces
concepts donne à chaque contribution une
dimension réflexive stimulante.
La construction du livre reflète
l’ambition de bien poser le( s)
problème(s). Dans la première partie,
l’ouvrage revient longuement sur les
usages du couple de concepts solidaritéresponsabilité, puisque, selon la formule
de Marcel Gauchet, « il existe un écran
de langage qui dissimule certains
problèmes sociaux derrière les mots qui
servent à les nommer ». La référence à
l’histoire aide à lever les ambiguïtés,
rappelant que la responsabilité n’est pas
forcément individuelle, ni la solidarité
forcément collective. À la Libération, la
Sécurité sociale pose la collectivité
comme responsable du bien-être et de la
sécurité de ses membres. Michel Borgetto
revient sur ce moment-clé de la reconnaissance politique d’une responsabilité
« sociale » fondée sur le risque, inhérent
au cours normal du fonctionnement de la
société. L’idée transcende alors la
responsabilité personnelle des pauvres.
Aujourd’hui, l’individu n’est pas désigné
comme « responsable » de sa situation,
mais on prétend le rendre « responsable »
de lui-même. Dans une perspective
anthropologique, Bruno Théret souligne
la dialectique entre les deux concepts.
Partant de l’hypothèse qu’il existe un
principe de portée universelle, la « dette
de vie », qui institue un rapport de dépendance vertical de l’individu au groupe, il
distingue cette dette sociale de l’endettement privé, contracté dans le cadre de
relations de marché ou dans une union
conjugale. Si la solidarité était l’expression juridique de la dette sociale, et la
responsabilité l’expression de la dette
privée, la première serait nécessairement
collective, et la seconde individuelle. Ce
n’est pas le cas, car le lien social dans nos
sociétés différenciées est un compromis
entre ces deux logiques. Bruno Jobert
revient sur l’idée de compromis, en insistant sur les enjeux politiques et électoraux de la ré-interprétation de ces
« mots-outils » : la solidarité a permis à
la République de se dégager des impasses
de l’égalité ; son retour dans le discours
politique n’est pas une reproduction du
solidarisme. L’évolution de chacun des
concepts éclaire leur imbrication, justifiant le titre de l’ouvrage : « De la
responsabilité solidaire ».
Si la première partie générale, théorique et conceptuelle est convaincante, le
passage aux trois autres parties est assez
brutal. Chacune revient sur un domaine
particulier des politiques sociales : la
famille, le travail et la « vulnérabilité
sociale ». Faute de transition, qui aurait
justifié le choix des thèmes et fait le lien
avec les premières contributions, le
lecteur est un peu surpris par la brusque
plongée dans un discours juridique, technique et précis, sur les obligations, les
dettes et les techniques de désignation
des débiteurs successifs, dans le droit
civil et dans le droit de la protection
sociale. Isabelle Sayn illustre bien cependant l’entrecroisement des logiques de
solidarité et de responsabilité, soulignant
la difficulté (dans le langage du droit
aussi) à démêler les différents sens qui
leur sont prêtés. Complétant le thème de
la famille, mais changeant de discipline
et de style, Claudine Attias-Donfut
propose le point de vue d’une sociologue
citoyenne, engagée, sur la récente
réforme des retraites. Contre l’argumentation qui veut que le bien-être des plus
âgés soit obtenu au détriment de celui des
jeunes, elle défend l’idée que l’opposition des générations n’existe pas dans la
société civile, mais « relève de débats
d’experts, sans ancrage ni écho réel dans
la population ». Selon cet auteur, il existe
une solidarité de fait entre les vieux et les
enfants – catégories fragiles également
sacrifiées en période d’économies. De
plus, les mécanismes d’entraide privée
des vieux vers les jeunes pourraient
s’épuiser sans le soutien de la solidarité
publique. Sur le thème du travail, Michel
Lallement repart de l’analyse durkheimienne, qui fait de la division du travail
un principe de cohésion, pour montrer
comment les principes de régulation
construits depuis la fin du XIXe siècle se
défont sous nos yeux. Le projet du
MEDEF de refondation sociale illustre la
tentation actuelle qui consiste à renvoyer
vers le local les mécanismes de solidarité
– l’entreprise étant présentée comme un
nouveau foyer de régulation et de protection sociale. Bernard Simonin revient sur
la politique de l’emploi, tiraillée entre
plusieurs modèles de responsabilité :
jusqu’au tournant des années soixante-dix, le problème social du chômage étant
« la faute à la société », les institutions
« responsables » (État et partenaires
sociaux) organisent l’indemnisation des
salariés licenciés. À partir du milieu des
années quatre-vingt, la thématique de
l’insertion prépare la transition vers un
nouveau modèle. Depuis la fin des années
quatre-vingt-dix, les politiques d’activation laissent penser qu’une partie au
moins des chômeurs ne cherche guère à
travailler. Dans cette évolution, une constante demeure : la faible place accordée à
la responsabilité des employeurs, qui
pourrait être le cÅ“ur d’un nouvel échange
salarial. De manière plus radicale,
Bernard Friot renouvelle l’approche
marxiste, en lui empruntant son discours
militant (le mouvement ouvrier est invité
à « poursuivre la révolution du salaire »)
et son présupposé sur le sens de l’histoire
(malgré les tentatives de la contre-révolu-tion des années quatre-vingt-dix, le
mouvement de fond reste la rupture avec
la logique capitaliste). Sur cette trame, la
thèse revisite les concepts de solidarité et
de responsabilité, rappelant comment la
définition d’une grille de salaires liée à la
qualification (la tarification) et le versement de 40 % du salaire total à des
caisses de sécurité sociale (la mutualisation) placent la solidarité au cÅ“ur du
salaire socialisé. B. Friot appelle
« responsabilité salariale » la participation aux institutions du salaire socialisé
(conventions collectives, caisses de sécurité sociale). Il propose, comme voie à
suivre, de salariser le financement de
l’investissement pour permettre la détermination par les travailleurs eux-mêmes
des fins et des moyens du travail. Le troisième et dernier thème, sur la vulnérabilité sociale, regroupe des contributions
sur les politiques de lutte contre la
pauvreté (Jean-Luc Outin), l’exemple de
la solidarité urbaine (Philippe Estèbe), la
politique des flux migratoires (Nathalie
Ferré) ou la justice pénale des mineurs
(Francis Bailleau). Au-delà de l’intérêt de
chacune de ces contributions, on se prend
alors à regretter qu’aucune définition
n’ait été proposée pour la vulnérabilité
sociale ni, plus largement, pour les politiques sociales, l’attention portée au couple
solidarité-responsabilité semblant avoir
occulté cet aspect. Pourquoi par exemple
ne pas avoir évoqué la santé ? Dans
quelle mesure les politiques de maîtrise
des flux migratoires ou la justice pénale
des mineurs relèvent-elles « évidemment » du champ ?
L’ouvrage collectif n’évite donc pas
complètement un défaut fréquent du
genre : des transitions insuffisantes, voire
inexistantes, entre des articles hétérogènes et des apports éclatés, partiels, qui
n’échappent pas toujours aux contradictions. On aurait aimé aussi une réflexion
sur le métier de « savant », sur la filiation
et les différences dans la démarche de
connaissance et l’ambition d’agir des
sociologues et des juristes, de Durkheim
ou Duguit aux présents auteurs. Il ne faut
pourtant pas minimiser les apports de
l’ouvrage, soulignés en postface par
Michel Messu : la mise en évidence de la
relation complexe entre responsabilité et
solidarité alimente le regard critique sur
les justifications politiques des réformes
en cours et enrichit la réflexion théorique
sur la problématique du vivre ensemble
(individu/société).
Maryse Bresson
GRACC-Université de Lille 3
Muñoz (J orge). – L’accident du
travail. De la prise en charge au
processus de reconnaissance. Rennes, Presses Universitaires de Rennes
(Des Sociétés), 2002,286 p., 18 €.
Discerner les logiques sociales qui
président à la reconnaissance de l’accident du travail résume, en peu de mots,
l’objectif que poursuit Jorge Muñoz dans
son ouvrage. Son point d’accroche empirique est principalement l’activité de
travail des techniciens des Caisses
primaires d’assurance maladie (CPAM).
Et son propos vise à saisir, au plus près
de la tâche réalisée, « les logiques
d’action qui participent à la construction
de la prise en charge » (p. 16). La posture
ainsi adoptée par l’auteur prend donc
délibérément le contre-pied des analyses
focalisées sur les « causes » de l’accident
du travail pour mieux approcher celui-ci
« du point de vue de son traitement
social, notamment en termes de réparation » (p. 24).
La première partie de l’ouvrage
s’attache à saisir, « en action », le
processus de reconnaissance qui conduit,
ou non, à la prise en charge de l’accident
du travail. Le travail d’analyse des techniciens CPAM, minutieusement décrit
par l’auteur, est rapporté aux « logiques
d’action » auxquelles ceux-ci se réfèrent
pour le traitement des dossiers. Attitudes
assurantielle, accusatoire et sociale fixent
ainsi les contours et les repères cognitifs
à partir desquels l’activité des techniciens
CPAM trouve à s’exprimer. De manière
schématique, la première s’inscrit dans la
continuité des principes généraux qui
président traditionnellement à la reconnaissance d’un accident du travail : quand
un lien de subordination est établi et si
l’accident a lieu à l’occasion du travail.
La seconde vise à établir une « imputabilité de responsabilité voire de culpabilité » (p. 123) par une recherche des
causes de l’accident du travail. La
dernière est explicitement rapportée à une
éthique du service public qui conduit les
techniciens CPAM à aider les plus faibles
(les salariés en l’occurrence), sous
certaines conditions et dans certaines
situations, à constituer un dossier solide
de reconnaissance d’accident du travail,
alors que ceux-ci ne possèdent a priori
pas les preuves nécessaires pour contester
les assertions de leur employeur. Jorge
Muñoz insiste bien sur le caractère socialement défini de ces registres d’action.
L’établissement de normes collectives,
circonscrites à ces trois attitudes
(fréquemment combinées autour du pivot
assurantiel) permet d’instaurer un traitement routinier et efficace des déclarations
d’accident du travail ou d’orienter, vers
le responsable du service, un certain
nombre de cas problématiques. Dans les
faits, un véritable travail de « traduction » de la parole de l’assuré s’opère et
Jorge Muñoz évite tout angélisme en
signifiant combien les principes de
justice et d’égalité auxquels se réfère la
victime atteinte dans sa chair lui apparaissent profondément bafoués dans les
cas, existants, de refus de la prise en
charge. « Ainsi quand l’expert apparaît,
la réalité telle que l’assuré l’a vécue est
totalement reconstruite. » (p. 173),
reconstruction qui peut souvent paraître
abstraite, froide, bureaucratique au
salarié débouté de ce qu’il considère être
son droit (à la reconnaissance et, subséquemment, à la réparation).
La deuxième partie de l’ouvrage prend
pour objet une procédure particulière
mais éclairante de l’activité des techniciens CPAM : la reconnaissance de la
faute inexcusable de l’employeur. Activité mineure en volume de dossiers
traités, la démarche adoptée par les techniciens CPAM vise ici à établir « un lien
entre le préjudice et l’auteur du préjudice » (p. 183) et non plus à qualifier
l’accident du travail. J orge Muñoz
montre notamment que, par-delà la règle
de droit, existe une grande variation
quant à la reconnaissance de la faute
inexcusable d’une CPAM à l’autre (dans
une région donnée). Une première hypothèse travaillée par l’auteur met au jour
« la perception différentielle du rôle et de
la définition de l’action que les acteurs
donnent à leur conduite » (p. 187) et, par
là même, la construction locale de la
faute inexcusable. Une deuxième hypothèse explicative de cette variabilité
suggère d’accorder toute son importance
au facteur temps dans la reconnaissance
de la faute inexcusable. En effet, toute
une série d’étapes scandent le déroulement de la procédure, longue de plusieurs
années dans la majorité des cas, mais
abrégée dans certaines CPAM, étendue
dans d’autres. Aussi l’enchaînement et la
durée des interactions entre les différentes parties prenantes peuvent-ils
encourager ou décourager les techniciens
CPAM d’entamer ou de prolonger une
action en reconnaissance de la faute inexcusable. Dernière hypothèse, non moins
pertinente, la reconnaissance (ou non) de
la faute inexcusable est le fruit de l’ordre
négocié, conclusion de la relation établie
entre technicien CPAM en charge du
dossier, salarié plaignant, employeur
incriminé et compagnie d’assurances (de
l’employeur essentiellement). Cet ordre
négocié, adossé aux attitudes assurantielle, accusatoire et sociale, s’esquisse
différemment selon les lieux et prend une
expression singulière, sinon d’un dossier
à l’autre, d’une CPAM à l’autre.
Dans tous les cas – qu’il s’agisse de la
reconnaissance d’un accident du travail
ou de la reconnaissance d’une faute inexcusable de l’employeur – l’action même
de reconnaissance « implique la mobilisation constante de “ressources” cognitives, organisationnelles, matérielles »
(p. 255) par les techniciens CPAM. La
conclusion majeure de l’ouvrage de Jorge
Muñoz est bien celle-là. Soucieux de
l’administration de la preuve et du
respect de principes de justice, ces
professionnels développent des logiques
d’action nourries de règles de droit et de
procédures administratives, de valeurs
morales et d’idéaux politiques, de normes
et de routines communes au collectif de
travail, d’éléments factuels et de témoignages.
En résumé, l’ouvrage de sociologie du
travail et des organisations proposé par
l’auteur donne à lire l’action concrète de
prise en charge et de reconnaissance de
l’accident du travail. Pénétrant la
chambre noire de la réparation de l’accident du travail, Jorge Muñoz pose, en
moins de 300 pages d’une argumentation
serrée, ses orientations fonctionnelles, ses
principes d’organisation, autant
d’éléments qui prennent sens au regard
des logiques d’action notamment mises
en œuvre par les professionnels des
CPAM.
L’angle d’attaque de la prise en
charge des accidents du travail pourra
paraître aride au lecteur non spécialiste
de ce terrain. Il faut également en
convenir, les abondantes références aux
textes de loi et à la jurisprudence en
vigueur donnent parfois même à penser
que la sociologie du travail mise en
Å“uvre par l’auteur est, dans une proportion non négligeable, inféodée au droit du
travail. Enfin, le scrupuleux souci de la
précision qui anime Jorge Muñoz, notamment en matière législative, conduit
parfois à perdre de vue les enjeux plus
généraux de la reconnaissance de l’accident du travail. En forçant le trait, on
pourrait presque reprocher à l’auteur de
pratiquer une sociologie trop modeste,
insuffisamment ambitieuse sur le plan
théorique, voire de courte vue.
Ces dernières remarques n’ont toute-fois aucunement le statut de réserves. Si
elles sont l’occasion de discuter les
impensés de la posture de recherche
adoptée par Jorge Muñoz, elles invitent
surtout à reconnaître sa vertu heuristique.
L’attachement de l’auteur à pratiquer une
sociologie du travail au plus près des
acteurs et de l’activité de travail inscrit
son ouvrage dans une solide tradition de
recherche qu’il contribue, en retour, à
conforter.
Cédric Frétigné
Parizot (Isabelle). – Soigner les
exclus. Identités et rapports
sociaux dans les centres de soins
gratuits.
Paris, Presses Universitaires de France (Le
lien social), 2003,296 p., 25 €.
L’accès aux soins des personnes
démunies donne lieu depuis une vingtaine
d’années à une accumulation de circulaires, d’études, de propositions, d’initiatives. Le livre de Isabelle Parizot, tiré de
sa thèse de sociologie et appuyé sur un
riche matériau empirique, propose une
analyse très fouillée du dossier, à partir
d’une entrée particulière. L’auteur s’intéresse d’abord aux relations et aux identités en étudiant les interactions de
patients défavorisés avec les personnes
qui les prennent en charge dans les deux
contextes de l’hôpital public et de centres
de soins associatifs. Elle s’intéresse
également à la « dialectique de l’humanitaire médical en France » qui voit
coexister des structures associatives
conçues à l’origine pour n’être que transitoires avec des structures publiques qui
ont été mises en place en réponse aux
initiatives et demandes associatives.
À partir de 1985, des associations
ouvrent en France des dispensaires pour
s’occuper des personnes qui ne sont plus
ou qui n’ont jamais été affiliées à la
Sécurité sociale et qui n’ont pas recours à
la médecine de ville ou à l’hôpital. Ces
centres avaient vocation à disparaître car,
selon leurs promoteurs, ils devaient
pallier temporairement des carences du
système sanitaire. À partir de 1992,
l’hôpital a créé quelques « dispositifs
précarité » proposant, eux aussi, une
prise en charge médicale gratuite,
prolongée par une intervention sociale.
Ces initiatives ont été consacrées législativement et généralisées en 1998, avec la
loi contre les exclusions, sous le nom de
Permanences d’accès aux soins de santé
(PASS). Plus de dix ans après leur création, et malgré la mise en place de ces
PASS ou encore l’instauration de la
Couverture maladie universelle (CMU),
certains des centres associatifs sont
toujours en place. Le péril d’une médecine « à deux vitesses », avec une
« médecine pour pauvres », est ainsi
souvent dénoncé ou redouté, en particulier au sein des associations qui gèrent
ces services particuliers. Le secteur associatif est parfois accusé de se livrer, sans
le souhaiter, à un simple aménagement de
la précarité et de l’exclusion sans perspective de réformes d’ensemble. Cette
problématique n’est pas nouvelle, et
Parizot de rappeler que, dès la création de
la Croix-Rouge, Henri Dunant fut accusé
d’« humaniser le carnage » plutôt que de
lutter contre la guerre.
Les risques d’enfermement dans une
filière de traitement dérogatoire, de
confinement des associations dans un
rôle de substitution ou de sous-traitance,
sont assez bien connus. Face à ces risques
soit les structures associatives doivent
fermer, soit leur singularité doit être valorisée. Aux associations pourraient être
confiées des fonctions particulières de
relais ou de médiation, autrefois assurées
par des dispensaires municipaux, mais il
n’est pas certain qu’elles puissent couvrir
tous les besoins. L’interrogation centrale
est : Qui doit prendre en charge les
« exclus » ? Tous les connaisseurs du
dossier sont bien conscients des
dilemmes soulevés par cette question qui
ne se tranche pas aisément.
L’ambition de l’ouvrage n’est pas de
répondre à la question, qui est seulement
posée en filigrane. Parizot s’intéresse
surtout aux expériences vécues, aux
dynamiques statutaires et identitaires, des
bénéficiaires et des acteurs de ce qu’elle
appelle l’« assistance sociomédicale ».
Celle-ci, par les structures associatives ou
publiques qui l’incarnent, permet
d’observer le croisement et les liaisons
entre la carrière morale des patients
démunis, et celle des personnes investies
dans leur prise en charge, qu’elles soient
professionnelles ou bénévoles. À partir
d’années d’observations et de dizaines
d’entretiens particulièrement approfondis, l’auteur réalise une fine description des jeux d’adaptation des uns aux
autres et des modalités de résistance à
l’humiliation ou à l’appréhension. Il en
ressort une étude ciselée de la négociation et de la recomposition des identités.
On suit d’abord les évolutions des
rapports que peuvent entretenir les
patients démunis avec les centres de soins
gratuits. Parizot distingue trois grands
modes de fréquentation des structures : la
fréquentation ponctuelle, la fréquentation
régulière et la fréquentation instable. Elle
s’appuie sur la typologie proposée par
Serge Paugam pour rendre compte des
expériences vécues de l’assistance
sociale
[1]. Les distinctions opérées
permettent de comprendre la dynamique
de l’assistance sociomédicale et les différentes modalités d’utilisation – de l’évitement à l’optimisation – des services.
La fréquentation ponctuelle correspond aux premiers contacts et aux
premiers recours aux services. Il s’agit
d’une expérience demandant, des uns et
des autres, un engagement restreint.
Certains peuvent ressentir de l’humiliation, débutant là une carrière dans l’assistance sociomédicale. D’autres peuvent ne
fréquenter ces centres que ponctuellement, par pragmatisme. Qu’elle soit
humiliante ou purement pragmatique,
dégagée de toute affectivité, cette expérience est centrée sur des besoins de soins
ponctuels.
Après une période de découverte et
d’apprentissage, des personnes prises en
charge depuis quelque temps engagent
une fréquentation régulière, avec un suivi
médical et social. La relation s’inscrit
dans la durée. Le centre devient objet
d’appropriation, les patients parlant
parfois de « mon centre », de « mon
médecin » ou de « mon assistante
sociale ». Avec l’apprentissage et
l’approfondissement de la relation, qui
devient aussi soutien moral et relationnel,
il y a installation progressive dans l’assistance sociomédicale. Certains patients,
souvent installés depuis longtemps dans
ce système, ont des exigences accrues et
revendiquent. Il peut s’ensuivre de l’énervement, de la violence, de l’incompréhension.
Certains usagers ne s’investissent
absolument pas dans la relation. Ils utilisent les centres sur le mode de la fréquentation instable. On ne peut alors parler de
réelle prise en charge, car il n’y a pas
d’investissement des usagers permettant
un suivi personnel. Ce mode de contact
caractérise des personnes, parfois désignées comme de « grands exclus », entretenant des rapports particuliers avec les
institutions. Il est souvent difficile
d’entrer en contact puis d’entretenir ce
contact, ce qui peut décourager les
personnels, bénévoles ou salariés.
Si les modalités de la fréquentation
des services peuvent être les mêmes,
Parizot distingue deux grands ensembles,
deux « univers symboliques », dans
lesquels peut s’inscrire l’assistance socio-médicale : l’univers médical et l’univers
humaniste. Plus qu’une différenciation
des organisations, le propos porte sur des
« univers », le terme désignant des
systèmes de représentations et de valeurs.
Dans l’univers médical les actions
sont avant tout conçues en référence à la
prise en charge thérapeutique et à
l’éthique médicale. La relation est médicale avant d’être sociale. Les personnels
interviennent en fonction d’une logique
professionnelle. Dans l’univers médical
de l’assistance sociomédicale, ce qui est
valorisé ce n’est pas la personne défavorisée, puisque l’hôpital soigne tout le
monde, dont les défavorisés. Les usagers
démunis s’y sentent valorisés avec une
identité de personne malade.
L’univers humaniste rassemble les
opérateurs associatifs dont les actions,
avant d’être interprétées et présentées en
termes de soins et de santé, sont référées à
des valeurs humanistes. La relation est
sociale avant d’être médicale. La référence
aux Droits de l’homme et à la dignité
humaine est une variable constitutive de
cet univers. Dans ce cadre, la relation
humanitaire ne vise pas un pauvre malade,
mais un être humain digne d’être aidé.
La fréquentation des équipements et
services de l’assistance sociomédicale a
un impact sur les liens sociaux des individus. S’appuyant sur des travaux récents
de Serge Paugam
[2], Parizot souligne
que l’univers médical peut renforcer les
liens de citoyenneté – l’appartenance à
une communauté d’individus disposant
de droits – tandis que l’univers humaniste
peut plus développer les liens d’intégration – c’est-à-dire la socialisation dans
des groupes. En fait, dans le premier
univers les patients sont traités comme
tout un chacun, finalement comme « tout
citoyen ». Dans le second, les patients
sont accueillis de manière chaleureuse,
parfois même comme des amis.
On pourrait avoir l’image de deux
univers bien différents. Il semble néanmoins, à la lecture des développements
consacrés aux expériences vécues mais
aussi des points de vue des personnels,
qu’il y ait convergence plutôt que coexistence. Partout, personnels et patients
parlent du soutien moral et affectif qu’ils
procurent ou trouvent.
L’ouvrage, servi par une grande
clarté, contient également une intéressante synthèse sur les transformations, la
laïcisation, la médicalisation, la technicisation de l’hôpital public. Quelques
erreurs factuelles sont néanmoins repérables comme lorsque l’auteur écrit que les
déficits de l’assurance maladie se réduisent, alors qu’ils se sont lourdement
creusés ces récentes années… Il y a là
certainement un problème dû à la date de
la rédaction. Mais ces coquilles sont
mineures par rapport au triple intérêt du
livre. Tout d’abord, pour la sociologie, il
montre une nouvelle fois tout l’intérêt et
toute la force des analyses compréhensives passant par des typologies dynamiques. Il apporte ensuite une perspective et
des informations qui permettent de saisir
les interdépendances du secteur associatif
et du secteur public. Enfin il rappelle
combien la médecine est aujourd’hui
confrontée de manière centrale aux questions de pauvreté et d’exclusion. Sur ce
point, si la dialectique entre droit
commun et droit spécifique n’était pas
son sujet premier, il apporte des analyses
incarnées et très concrètes qui montrent
toutes les limites de la spécificité humanitaire comme de la spécificité médicale.
Au final, il est incontestable que les
deux univers médical et humaniste puissent encore être différenciés. Il n’en reste
pas moins que, dans les deux cas, il y a
rapprochement d’objectifs et de méthodes
pour atteindre une visée commune, pour
laquelle plaide finalement Parizot : une
prise en charge médicale alliant efficacité
technique et attention humaine.
Julien Damon
Caisse nationale des allocations familiales
Kokoreff (Michel). – La force des
quartiers. De la délinquance à
l’engagement politique.
Paris, Payot, 2003,349 p., 19,50 €.
La vie sociale des quartiers populaires
fonde-t-elle un laboratoire pertinent des
transformations sociales, culturelles et
politiques de la société française ? Cette
question transversale structure l’ouvrage
de Michel Kokoreff. Pour y répondre, il
se donne comme objectif de porter un
regard sociologique sur les ressources
collectives des habitants trop souvent
négligées par les médias ou même par les
chercheurs. Guidé par cette intention de
privilégier un point de vue qui s’écarte du
catastrophisme ou de l’angélisme,
l’auteur présente d’abord un travail de
terrain qui l’amène à mieux comprendre
comment les modes de classements
sociaux se construisent à travers un
examen des archétypes sémantiques dont
« on » use communément à propos de la
vie des « banlieues », des « jeunes », de
« l’insécurité ». Les enquêtes, débutées
en 1993, ont pour objet premier l’analyse
des rapports à l’espace et aux territoires
urbains de différentes catégories de
jeunes. Il prône l’idée que le vécu des
quartiers et les carrières des jeunes
immigrés ne sont pas réductibles au
discours politique tenu face au développement d’idéologies communautaristes. Il
concentre son attention sur les dimensions normatives des activités sociales
(déviantes ou non) qui ont cours dans ces
quartiers pauvres. Par là, il cherche à
« restituer dans sa complexité la vie
sociale de ces cités, en soulignant les
paradoxes et les tensions, la misère et la
violence sociales, tout en insistant sur la
force des liens et des solidarités, la vitalité associative, les engagements politiques qui s’y font jour ». Enfin, il met
l’accent sur le fait que les solidarités
générées font émerger des cadres socialisateurs alternatifs à la société du travail.
La première partie de l’ouvrage dresse
les contours d’un travail monographique
sur Asnières en croisant les dimensions
économiques, sociales, spatiales et ethniques puis en les comparant à la situation
de communes limitrophes. L’analyse des
paroles d’habitants met en exergue une
ville « clivée » faisant apparaître des
« mondes » distincts et des modes
d’appropriation de l’espace urbain spécifiques. L’auteur s’attarde légitimement
sur diverses manières de « désigner » ces
quartiers ségrégés. Dans cette perspective, il ne cesse d’attirer l’attention des
lecteurs (parmi eux, les journalistes, les
décideurs politiques qu’il vise implicitement) sur la nécessité de ne pas réduire
l’expérience sociale des acteurs à leurs
« problèmes sociaux ». À l’instar des
anthropologues urbains de l’École de
Chicago, M. Kokoreff pose à nouveau le
problème du découpage des territoires
urbains en montrant l’intérêt de procéder
à des découpages toujours plus fins. Sous
l’effet des contrastes que l’enquête qualitative révèle, apparaît ainsi une
« mosaïque de sous-quartiers et de cités
possédant une histoire, une composition
sociologique et une réputation spécifiques ». Sans être foncièrement originale,
la démarche de l’auteur nous fait découvrir ainsi un nombre indéfini d’Asnières,
de nouvelles frontières. Ces « mondes »
distincts affirment, à la fois, des identités
propres, des pratiques sociales, des codes
normatifs et finalement des modes de
régulation sociale singuliers qui structurent hic et nunc les rapports entre jeunes
et policiers. Enfin, cette partie montre
avec précision les processus sociaux à
l’Å“uvre et, parmi lesquels, les processus
d’étiquetage que ces derniers mettent en
scène au cours de leur activité sociale. En
relatant quelques scènes conflictuelles,
l’auteur défend que « l’insécurité est
aussi une coproduction, qu’elle est en
vérité le produit d’interactions répétées
qui nourrissent le ressentiment réciproque et s’enchaînent sans fin ».
La deuxième partie de l’ouvrage porte
plus essentiellement sur les processus
sous-jacents qui ont participé à la construction sociale des quartiers pauvres. À
ces fins, M. Kokoreff commence par
s’interroger sur l’échec relatif des dispositifs successifs mis en Å“uvre ces
dernières décennies par les différentes
politiques de la ville et, de là, sur le sens
caché de tels écueils synonymes
« d’immobilisme ». Cette partie suscite
une réelle interrogation sur les vrais
problèmes qui paraissent échapper au
premier regard de l’observateur, à savoir
les rapports de domination sociale, les
modes de ségrégation spatiale et
ethnique, etc. Sans le nommer, l’auteur
revient sur les déficits du modèle d’intégration à la française dont les ressorts
encore prégnants réifient les frontières
entre la Ville-Centre (espace intégré) et
les Villes-Périphériques (espaces marginalisés) affublées de mythes persistants.
Il en découle une réflexion sur les incapacités structurelles ou culturelles de notre
société à penser la différence. Le traitement sociopolitique du « problème des
banlieues », de l’immigration et le
rapport complexe et ambigu que la
France entretient avec ses marges
(urbaines, sociales, culturelles, etc.)
expliquent en grande partie le sentiment
d’insécurité. Il justifie en outre les
rapports de défiance qui affectent les
relations entre les populations étiquetées
et attachées à un territoire périphérique et
les institutions venant de la Ville-Centre
pour maintenir l’ordre. Il examine aussi
en quoi l’histoire locale des systèmes et
réseaux sociaux (la vie associative, le
commerce de la drogue) participe à une
meilleure compréhension des phénomènes de différenciation.
L’auteur rend compte de la complexité
de ces questions en se penchant – à la
manière de H. S. Becker – sur les trajectoires sociales et la carrière des jeunes
dans leurs rapports sociaux. Cette partie
présente un cas d’effet de miroir intéressant révélant un processus de construction dialectique de l’image de soi par soi
et par autrui, qui pousse respectivement
les uns à « coller » aux attributs du
groupe auquel ils s’identifient et sont
identifiés, les autres à renverser le stigmate en emblème afin de résister et
exister socialement. L’auteur montre que
derrière cette tentation d’homogénéisation qu’ont les enfants d’immigrés vivant
dans les quartiers pauvres de « traduire
leur expérience individuelle dans la
figure d’un destin collectif » se cachent
des « parcours de vie » très singuliers.
Pour mieux en rendre compte, M.
Kokoreff établit trois types de trajectoires
(récurrentes, ascendantes, incertaines)
qui expriment ces itinéraires spécifiques.
La dernière partie affirme que la question des quartiers étudiés à Asnières puis
à Nanterre est inséparable des politiques
publiques qui l’ont coproduite en l’institutionnalisant. Il doit être dès lors
possible de mettre en lumière les enjeux
respectifs des acteurs et les principales
rigidités bureaucratiques qui freinent leur
développement tout en limitant l’effet des
dynamiques habitantes. Pour ce faire,
l’auteur dresse tout d’abord un bilan des
actions menées sur ces deux communes.
Il rebondit ensuite sur les « métiers de la
ville » qui émergent et la diversité des
médiations, tantôt soutenues tantôt amputées, par les municipalités et l’État. Issus
de ces quartiers, les jeunes qui endossent
ces rôles trouvent l’opportunité d’opérer
une socialisation qui motive un engagement dont ils tirent une reconnaissance
locale. L’hypothèse majeure soutient que
l’échec des politiques de la ville ne doit
pas systématiquement être imputé aux
populations des quartiers trop souvent
stigmatisés pour l’anomie qui y règne. Le
dernier chapitre marque avec force
combien ces dernières éprouvent un
déficit de représentation politique qui
s’accompagne d’un « déni de citoyenneté ». L’auteur témoigne que cet engagement au profit du quartier peut conduire à
l’émergence d’une conscience citoyenne
associée à une volonté d’entrée en politique pour porter, notamment, la parole
des jeunes « beurs » sur l’espace public
local. Mais il s’interroge sur les effets
néfastes d’une ethnicisation accrue des
rapports sociaux sur le champ politique.
L’ouvrage de M. Kokoreff a le mérite
de renouer avec les pratiques de l’École
de Chicago. Il présente en soi les qualités
d’un véritable guide méthodologique
pour qui voudrait procéder au dévoilement des processus sociaux à l’Å“uvre sur
ces territoires « en crise ». Comme F.
Dubet (1987) et D. Lapeyronnie (1992),
l’auteur tente certes de comprendre
comment a été appréhendée la question
sociale en examinant ses glissements, ses
mutations, ses acteurs mais affirme aussi
un point de vue qui dénonce les velléités
des décideurs et le manque de continuité
et de cohérence des administrations qui
supportent les politiques de la ville. En
revanche, nous regrettons vivement que
l’un des objets fondamentaux du livre –
l’engagement politique des jeunes issus
de l’immigration – n’ait pas été plus
approfondi tant la question est passionnante et aurait renouvelé la littérature
existante.
Thierry Nogues
Christie (Nils). – L’industrie de la
punition : prison et politique
pénale en Occident.
Paris, Autrement (Frontières), 2003,219 p.,
19 €.
Il aura fallu attendre 10 ans pour que
Crime control as industry, ouvrage de
référence en criminologie, soit traduit en
français ; mais que l’on se rassure : loin
d’avoir vieilli au fil des rééditions, les
données chiffrées sur les systèmes carcéraux en Occident ont non seulement été
régulièrement réactualisées, mais la mise
en perspective de ces réactualisations au
cÅ“ur même de l’ouvrage donne plus de
force encore aux thèses, originales et
pessimistes, de Nils Christie. Qu’on en
juge : en 1991, alors que le sociologue
norvégien débute la première rédaction
de son livre, les États-Unis comptent
1 219 014 détenus, soit un taux de 482
détenus pour 100 000 habitants. En 1993,
ils comptent 1 369 185 détenus, soit 537
pour 100 000 habitants. En février 2000,
lors de la publication de la troisième
édition anglaise du livre, la population
carcérale des États-Unis dépasse les deux
millions d’individus… L’essai de N.
Christie a consisté à interpréter cette
inflation carcérale vertigineuse et, plus
généralement, les évolutions globales des
politiques pénales occidentales, en les
replongeant au cœur de processus propres
à notre modernité ; ce faisant la lecture de
l’ouvrage est vite captivante.
N. Christie annonce rapidement la
couleur : dans le sillage d’Ivan Illich et
de l’important livre Modernité et holocauste de Zygmunt Bauman, lui aussi
récemment traduit en français, N.
Christie va mobiliser les analyses critiques de la modernité et, plus particulièrement, des processus d’industrialisation et
de rationalisation qui la caractérisent,
pour saisir les potentialités dévastatrices
de nos systèmes pénaux, en pointant
l’ombre des goulags et des camps qui
pèsent sur eux. Ce compte rendu de
lecture s’écartera des dimensions les plus
classiques du livre, telles, entres autres,
la présentation comparée des taux de
détention dans les prisons occidentales,
l’histoire de la war on drug comme
instrument de contrôle des classes laborieuses, l’analyse de la focalisation de la
répression sur les jeunes hommes pauvres
désormais inutiles au système productif,
la forte disparité pénale entre les différents États des États-Unis, ou même les
descriptions moins connues de la situation dans les prisons russes et des
facteurs qui ont permis de maintenir des
taux de détention faibles dans les pays
scandinaves, pour se focaliser sur l’originalité de cette thèse centrale.
Fidèle à une certaine tradition criminologique, N. Christie réfute l’association trop rapide, de sens commun et/ou
politicienne, entre le crime et son châtiment, entre un volume d’infraction et un
volume pénitentiaire. L’inflation carcérale d’une société n’est pas déterminée
par l’état de la criminalité, mais par le
durcissement de la politique de justice
pénale et l’extension du domaine des
incriminations. Or, « le processus d’incrimination de divers actes peut être illimité
[et] engendre à son tour une répression
pénale potentiellement illimitée dirigée
vers l’ensemble des actes jugés indésirables » (p. 29). C’est cette absence de
limite « naturelle » au processus répressif
que N. Christie, inquiet, questionne.
Ici, l’auteur explicite sa parenté avec
Z. Bauman. Ce dernier représente la troisième vague d’interprétation de l’holocauste, qui ne doit pas être interprété
comme le produit d’hommes déviants, ni
même comme le résultat d’un système
social déviant, mais plutôt comme une
extension « logique » de la modernité.
Phénomène à la fois « unique » et
« normal », l’holocauste est envisagé,
selon les termes de Z. Bauman, comme
un test rare, mais significatif et fiable,
des possibilités cachées de la société
moderne. Or, pour Z. Bauman et N.
Christie, aucune des conditions qui ont
permis l’holocauste ou les goulags n’ont
vraiment disparu : le progrès industriel,
le processus civilisateur et l’émancipation des desiderata de la rationalité de
l’interférence des normes éthiques
n’offrent pas de « garanties intégrées »
(p. 189) contre un retour de ce noir passé.
Les méthodes rationnelles et bureaucratiques, l’importance des théories scientifiques et de la pensée médicale et, plus
globalement, l’ensemble des conditions
qui se sont avérées nécessaires au développement des camps de concentration
sont encore bien présentes, et peuvent
trouver une dynamique redoublée par les
perspectives de profit que l’industrie
carcérale promet. La démonstration selon
laquelle la répression de la criminalité
devient en soi une partie importante et
vitale du système de production est en
effet convaincante et vient renforcer
l’analyse. Source d’emplois pour le site
retenu pour la construction d’une
nouvelle prison, de profit pour les entrepreneurs immobiliers, pour l’industrie
technologique innovatrice en termes
d’outils de contrôle ainsi que pour les
actionnaires à la recherche d’actions
sûres, les descriptions de N. Christie
justifient pleinement son concept
« d’industrie carcérale ».
Que l’on partage ou non le pessimisme de l’auteur et le caractère global
de son approche, l’ouvrage gagne à être
lu. Il ouvre des pistes originales, pose de
vraies questions, et offre une lecture
singulière à des processus dont les interprétations semblaient saturées, toujours
ressassées sous les mêmes angles. Par
exemple, les théories du just desert, dont
l’idéologie vise à ne pas prendre en
compte les valeurs autres que la gravité
de l’acte et à la déconnecter ainsi de sa
complexité sociale, ou encore la pénologie actuarielle, décrite par M. Feeley
comme une « nouvelle pénologie » non
plus orientée vers les individus, leur
transformation et leur réhabilitation, mais
vers la gestion efficace de populations
collectives, prennent ici une nouvelle
couleur et s’enracinent au cÅ“ur de la
production sociale de l’indifférence
morale dans les sociétés modernes si bien
décrite par Z. Bauman. L’accélération
des procédures pénales, les grilles de
prononcés des peines qui automatisent le
travail du juge, participent, entre autres, à
un processus de rationalisation et d’adaptation parfaite de nos systèmes pénaux à
notre modernité. Dès lors, « ce qui était
un système de justice est transformé en
système répressif » (p. 197), déconnecté
des valeurs morales.
D’où les questions inquiétantes de
l’auteur : Quand assez est-il assez ?
Qu’arrivera-t-il à la politique pénale si le
développement industriel continue ? Ici,
le pessimisme radical de N. Christie
émerge d’une double impasse : si une
récession de grande ampleur et un recul
du processus de l’industrialisation intervenaient, il y a de fortes chances que
l’industrie carcérale soit de celles qui,
précisément, résistent à la crise, et viendrait pallier, par la répression, le gonflement des poches d’exclusion. Si l’industrialisation, au contraire, se poursuit, il
n’y a aucune raison qu’un même cercle
vicieux continue d’entraîner, sur la base
d’une « noble cause » – protéger le
peuple contre le crime –, responsables
politiques, médias et entrepreneurs dans
une production de la peur et une répression systématique et automatisée, sources
de profits politiques et financiers considérables. D’où le noir pronostic de N.
Christie : une grande proportion des individus de sexe masculin des classes inférieures pourrait finir, transformés en
« consommateurs de contrôle », par
passer la partie la plus active de leur vie
en prison ou dans des camps ; N. Christie
insiste : aucun frein n’existe, dans le
système actuel, pour enrayer cette
tendance.
En affirmant que « le système est
passé du ritualisme expressif à la gestion
efficace » (p. 182), N. Christie perd de
vue l’idée selon laquelle une démonstration de force de l’État à l’encontre de
petits groupes perturbateurs vient pallier,
au moins dans l’ordre symbolique, son
incapacité à assurer différentes formes de
sécurités, matérielles et existentielles, à
une population globale. Ainsi, à ne voir
dans la modernité qu’un vaste processus
de rationalisation, N. Christie sous-estime sans doute la reconfiguration des
dimensions symboliques du système
pénal. Par exemple, le traitement médiatique du crime ne se limite pas, comme
l’auteur le sous-entend, à véhiculer un
ensemble de stéréotypes, mais fait
aujourd’hui partie prenante, en coproduisant une culture du risque, du fonctionnement symbolique du système et de sa
nouvelle surcharge émotive. Un développement sur ce point, prenant appui par
exemple sur les analyses récentes de D.
Garland, ou sur les avancées théoriques
et empiriques en sociologie des médias,
aurait sans doute renforcé l’analyse.
Une autre question subsiste : jusqu’à
quel point la tendance américaine est-elle
comparable aux tendances européennes ?
Si la massification de la répression
semble effectivement un processus
partagé par de nombreux pays occidentaux, on peut néanmoins se demander,
avec d’autres chercheurs, si les différences quantitatives entre la dynamique
américaine et les dynamiques européennes ne constituent pas également une
différence qualitative. En d’autres
termes, la situation aux États-Unis
est-elle paradigmatique des situations
occidentales, ou faut-il davantage souligner la singularité de la situation étasunienne – des situations étasuniennes –,
dont le passé esclavagiste déteint encore
largement sur les pratiques pénales ?
N. Christie enracine sa critique et ses
espoirs à la racine de l’expérience
humaine fondamentale décrite par Ch. H.
Cooley ; il se fait ainsi philosophe :
comment peut-on atteindre les normes
légales les plus élevées dans des
domaines spécialisés sans perdre de vue
les normes et les valeurs fondamentales
tirées du puits de l’expérience commune
de l’humanité ? Profondément humaniste
et mû par une volonté de justice sociale,
l’ouvrage de N. Christie se veut explicitement constituer un « signal d’alarme » et
un appel à la réflexion. En France, le
programme massif de construction de
nouvelles prisons, le record historique du
nombre de détenus et l’inflation carcérale
rapide font de cette nouvelle traduction
une livraison qui tombe à point nommé.
Gilles Chantraine
CNRS – CESDIP
Brodeur (Jean-Paul). – Les visages
de la police. Pratiques et perceptions.
Montréal, Presses de l’Université de
Montréal (Paramètres), 2003,392 p.,
$ 39.95.
Jean-Paul Brodeur livre ici une contribution notable sur le chantier et les avancées de la sociologie de la police.
L’ouvrage est un ensemble organisé de
balises reflétant en quelque sorte l’état de
l’art de la recherche en la matière. Dix
chapitres reprennent des contributions
déjà publiées, mais refondues et actualisées pour l’occasion. Ce panorama permet
une confrontation des thèses en présence,
notamment à partir d’une lecture critique
des travaux jalonnant l’expertise sur la
police (Egon Bittner, Herman Goldstein,
James Q. Wilson, Georges L. Kelling,
Wesley G. Skogan, etc.). La littérature
anglo-saxonne, comme dans nombre
d’autres domaines, occupe une place
prépondérante. Peu traduite et relativement peu connue, les initiatives et évolutions qu’elle a pu susciter ont tout de
même eu des traductions et des répercussions concrètes dans le cas français
[1].
Au titre des constats liminaires,
Brodeur souligne que la production de la
sécurité ne se réduit pas aux activités de
la police publique. Celle-ci, par ailleurs,
ne se réduit pas à la police en uniforme.
Or la sociologie de la police se concentre
trop fortement sur la police en tenue, au
risque de laisser de côté bien des évolutions fondamentales concernant les différents systèmes de contrôle.
Depuis Egon Bittner, le trait distinctif
qui lui est le plus souvent attribué est
celui du monopole de la force légitime,
ce que critique Brodeur. Dans son
examen critique du « bittnerisme » il
reconnaît au grand précurseur la qualité
de ses travaux de terrain, notamment ses
observations des policiers intervenant
auprès de sans-abri malades mentaux, qui
ont permis de mettre en évidence, notamment, la discrétionnarité du travail policier et la nécessaire pression coercitive
[2]. Il relève cependant que l’on ne
peut inférer des analyses sociologiques
particulières de Bittner une théorie générale dans la mesure où cet auteur ne s’est
intéressé qu’à une forme particulière de
police. Au-delà de l’effet de position de
Bittner, qui peut expliquer sa vision
réductrice, il faut aussi rappeler que la
police n’a pas véritablement le monopole
de la force légitime. Et Brodeur de citer
tout simplement le cas des parents à
l’égard de leurs enfants. On peut également signaler que dans certains pays,
dont la France, l’armée, à travers la
gendarmerie, dispute à la police l’exclusivité de la légitimité de la violence. Plus
largement, se centrer sur la coercition
c’est oublier qu’une grande partie de
l’activité policière consiste en recueil et
traitement de renseignements. À cet
égard, certains spécialistes, proposant
une alternative au bittnerisme, préfèrent
définir la police par sa capacité d’expertise de l’information.
Après cette discussion de portée théorique, Brodeur insiste sur le fait que la
police se centre souvent sur ce qui est
perceptible dans l’espace public. L’action
policière vise le visible et se concentre en
réalité sur les formes les moins prédatrices de la délinquance, les « incivilités ». Ces illégalités (mendicité,
errance, prostitution) correspondent plus
à des désordres qu’à des crimes. Leur
traitement dépend grandement de l’intensité de leur visibilité, sachant que les
infractions visibles sont les plus susceptibles d’être rapportées à la police. À ce
titre, le maintien de l’ordre tient de la
« police des apparences ». D’ailleurs
l’action policière semble s’exercer avant
tout dans les endroits publics. Elle est
habituellement déclenchée par des actes
visibles qui sont perceptibles par un ou
plusieurs membres du public. Or, sur ces
points, l’ambiguïté est de plus en plus
grande, en particulier en raison du statut
des espaces où le contrôle social est
nécessaire. Les grands centres commerciaux ou les réseaux ferroviaires métropolitains sont loin d’être des espaces totalement publics, sans être pour autant
privés. Ils ont un statut hybride.
Brodeur passe ensuite à l’étude en
profondeur des modèles de la police de
communauté (community policing) et de
la police de résolution de problèmes
(problem solving policing). Le premier
modèle est connu en France sous le label
de la police « de proximité », le second
est incarné par l’ambition donnée à la
police (comme à toutes les politiques
publiques) d’atteindre des résultats et de
ne plus seulement se donner une obligation de moyens. Le lancement ou la réinvention de ces modèles ont été rendus
possibles dans un contexte de surcharge
du système pénal, de montée de l’insécurité et d’impasse de modèles policiers trop
isolés des préoccupations quotidiennes.
Ces deux programmes, à l’origine
confondus, se sont progressivement
démarqués. Ils conservent des traits
communs : un mandat élargi, un recours
accru au partenariat, l’accent mis sur le
nécessaire ancrage territorial, la décentralisation des responsabilités. Cependant la
police de communauté reste d’abord une
police de moyens, de visibilité, et
d’écoute des citoyens tandis que la police
de résolution de problèmes s’oriente sur
les résultats, l’expertise et le renseignement. Connues sous des appellations
variées, que Brodeur discute sans entrer
dans des « chicanes terminologiques »,
ces deux modèles peuvent se pervertir, le
premier passant à une police extensive
s’impliquant de plus en plus dans la vie
des quartiers et ne faisant que communiquer, le second devenant une police
intensive d’attaque, pouvant dériver vers
le paramilitaire. La police de communauté est un service centré sur la prévention et sur les préoccupations des
citoyens. Parmi les difficultés qu’elle
rencontre, les résistances peuvent d’abord
venir d’agents de terrain qui se sentent
déportés vers le travail social. Son insuffisance la plus flagrante est qu’elle ne
peut intervenir là où les problèmes sont
les plus aigus. Poussée au bout de sa
logique, la police de communauté peut
devenir une simple politique de communication, cherchant, généralement en
courtisant les médias, seulement à affaiblir le sentiment d’insécurité, mais ne
touchant en rien aux graves difficultés
qui peuvent être rencontrées dans certains
quartiers. La police de résolution de
problèmes peut, elle, déborder vers des
pratiques liberticides et contre-produc-tives de tolérance zéro.
Aujourd’hui les deux modèles,
incarnés par des services aux structures et
activités très différentes, partagent
encore, au-delà de leurs divergences, une
nécessaire accountability. B rodeur
propose une traduction judicieuse de
cette expression cruciale : la « redevabilité ». Les services de police sont responsabilisés et placés devant la nécessité
d’atteindre des résultats correspondant
aux demandes des habitants et/ou de leurs
représentants.
Les polices de communauté et de résolution de problèmes occupent le devant
de la scène. Cette focalisation de l’intérêt
tant médiatique que politique et scientifique peut occulter des transformations
tout aussi importantes d’autres pans de la
police. Brodeur propose dans deux chapitres sur l’actualité de la « haute police »
et des services de renseignement une
analyse sur la gestion des données et du
secret. Préoccupés par toutes les formes
de terrorisme, mais aussi par la santé et la
sécurité économiques, ces services se
technicisent fortement et prennent une
importance considérable, même si peu
visible, dans la vie quotidienne. En fait
Brodeur considère que la recherche n’a
pas assez investi la question de la « haute
police » ceci probablement en raison
d’une conception trop restreinte de l’activité policière.
Brodeur aborde les questions évaluatives, qui posent toujours problème, mais
de manière encore plus prononcée dans le
cas policier (quel accès aux données ?
quelles imputations possibles pour expliquer une baisse de la criminalité ?). Il
n’en reste pas moins que des programmes,
ou des éléments de programme, peuvent
donner lieu efficacement à des démarches
évaluatives. Et sur ce registre certains
résultats concernant la police sont maintenant assurés. Brodeur rappelle en particulier que la rapidité d’intervention de la
police n’a aucun intérêt si son objectif est
de maximiser les probabilités d’appréhender les coupables. Les efforts de la
police pour intervenir rapidement sont en
effet invalidés par le retard des victimes
lorsqu’elles appellent à l’aide. Parmi les
autres résultats forts des évaluations, il
apparaît très nettement que les tactiques
policières doivent être attachées à des
objectifs spécifiques. Sans puissante
focalisation sur des problèmes précis
c’est l’impasse. Une police de communauté sans délimitation des facteurs de
criminalité à traiter prioritairement n’a
aucun effet.
Brodeur s’intéresse enfin au mouvement de privatisation qui affecte toutes
les composantes du système pénal. Que le
secteur privé soit partie prenante de la
lutte contre l’insécurité n’a rien de bien
nouveau. Les premiers appareils policiers
ont souvent été privés. Le développement
des entreprises privées de gardiennage est
déjà assez bien connu. Brodeur s’intéresse plus particulièrement au secteur de
la technologie sécuritaire qui constitue
véritablement le fer de lance de la pénétration de l’industrie privée dans le
domaine de la justice pénale. Les aspects
les plus originaux de la privatisation relèvent de la dépendance croissante à
l’égard de la technologie développée
dans le secteur privé (de la vidéosurveillance au bracelet électronique).
Au final ce qu’observe Brodeur c’est
bien moins une privatisation de la sécurité qu’une hybridation des domaines
public et privé. C’est toute l’ambiguïté
repérée dans le cas du statut juridique des
centres commerciaux. C’est, plus largement, un mouvement de métissage du
droit public et du droit privé qui
emprunte la technique privée du contrat
et se déroule sous le contrôle du droit
administratif. Plus fondamentalement
encore, avec la police d’expertise et de
renseignement, ce sont les frontières du
public et du privé qui s’effacent. Les
sujets des États de droit vivent de
manière permanente une objectivation de
leur vie quotidienne en laissant partout
des traces repérables qui vont de la
photographie de radar à l’empreinte électronique de cartes de crédit.
De tous ces constats et de toutes ces
analyses des évolutions en cours, Brodeur
dégage deux espaces typiques : Disney
World et le ghetto. Dans le premier cas,
la sécurité est maximisée avec l’emploi
de toutes les techniques douces de
contrôle et le recours à tous les apports
du secteur privé. Dans le second, il s’agit
d’un environnement à sécurité publique
minimale. Le contrôle s’opère de manière
sauvage, et parfois barbare. Il s’ensuit,
pour la recherche, trois domaines à
couvrir. Celui du contrôle public (concernant maintenant surtout les infractions
violentes) est plutôt bien connu ; celui du
contrôle privé (concernant surtout les
délits contre les biens) n’est pas encore
balisé ; celui du contrôle sauvage
(concernant tous les types d’agression
dans des quartiers particuliers) est globalement inconnu.
La rigueur de toutes les informations,
conclusions et propositions de Brodeur
est impressionnante. Sa cartographie des
directions de recherche sur la police est
d’une grande richesse. On pourra cependant regretter la force des attaques contre
les médias, en général, sans qu’une étude
poussée ne vienne confirmer toutes les
critiques qui peuvent être adressées. Dans
ces Visages de la police, les « médias de
masse » en prennent en effet pour leur
grade. Brodeur fait, à raison, état du
sensationnalisme des organes de presse.
Il va cependant très loin lorsqu’il décrit
une « entreprise médiatique systématique
de mythification du travail de la police ».
L’exemple de la série à succès Miami
Vice est bienvenu : elle coûtait en une
semaine à la chaîne qui la diffusait plus
que ce que la ville de Miami dépensait en
une année pour lutter contre la drogue.
Doit-on pour autant y voir une entreprise
sciemment élaborée de désinformation ?
Brodeur, dans un contexte de « public
ahuri par les médias », est très pessimiste
sur la possibilité d’informer véritablement et rigoureusement. Ce problème,
s’il est avéré, est-il pour autant spécifique
à la police ? Rien n’est moins certain.
Brodeur est plus convaincant lorsqu’il
propose de baptiser « complexe
média-police » le système qui lie intimement désormais les deux protagonistes,
que ce soit en matière de diffusion
d’informations ou de recherche de criminels. Dans son projet général de repérage
des pistes de recherche, il en ouvre une
importante ici.
Si l’on met de côté quelques répétitions dans l’exposé, dues d’ailleurs à la
nature de l’exercice, Les visages de la
police se présente comme un ouvrage
exceptionnel, alliant une érudition formidable avec une grande capacité de
synthèse. Les expressions et les traductions souvent savoureuses ponctuent une
organisation très rigoureuse de l’exposé.
Il est difficile de rendre compte de la
densité d’un tel livre, chaque chapitre
contenant une revue de la littérature
spécialisée, une discussion théorique et
des remarques plus ponctuelles qui
permettent de dépasser le seul sujet de la
police. En un mot, il s’agit incontestablement d’une référence.
Julien Damon
Caisse nationale des allocations familiales
Bizeul (Daniel). – Avec ceux du
FN : un sociologue au Front
national.
Paris, La Découverte (Textes à l’appui.
Enquêtes de terrain), 2003,298 p., 27 €.
Pendant trois ans, de 1996 à 1999,
Daniel Bizeul a fréquenté des militants
du FN de la région parisienne, participé à
leurs activités et à leurs fêtes, partagé
leur quotidien et rencontré leurs dirigeants. Il a plus particulièrement suivi
une trentaine de bénévoles de l’Entraide
nationale, mouvement caritatif créé par le
pasteur Blanchard en 1996, à la faveur du
tournant social opéré par le parti après
son succès dans l’électorat populaire à la
présidentielle de 1995. L’originalité du
livre vient de la démarche ethnographique adoptée. « Avec » ceux du FN,
comme l’indique le titre, l’auteur ne les
juge ni ne les condamne. Il tente de
comprendre les ressorts de leur engagement en enquêtant à visage découvert et
en se présentant d’emblée comme socio-logue. Il ne cache rien de la difficulté
d’aborder les membres d’un parti perçu
comme déviant et hors norme pour un
chercheur perçu a priori comme de
gauche et hostile au mouvement étudié,
de la manière dont il a gagné leur
confiance, des réactions d’incompréhension voire d’hostilité de son propre entourage, des résonances entre leur histoire et
la sienne et de son acculturation au
milieu.
Le travail de propagande et de conditionnement opéré par le FN sur les adhérents forme la trame de l’enquête.
L’auteur recense l’extrême diversité des
ressorts de l’engagement au FN : volonté
de revanche chez les rapatriés d’Algérie,
ressentiment anti-immigrés de « jeunes
Blancs », nostalgie d’une France disparue
chez les « cathos tradis », anticommunisme de milieux bourgeois, ou dérive
sociale. Il montre comment le parti fédère
ces mécontentements, offrant un prêt à
penser unificateur, un système global
d’interprétation du monde, avec ses catégories structurantes, largement raciales,
ses figures répulsives (immigrés, juifs,
homosexuels, francs-maçons) et ses
figures positives (harkis, SDF). Il analyse
à partir d’exemples précis (journaux,
bulletins, documents internes du parti)
comment chiffres et données sont à
l’occasion manipulés pour les besoins de
la propagande selon des mécanismes
classiques (distorsions, amalgames,
théorie du complot). Il souligne aussi
comment l’acharnement même des adversaires du FN (journalistes, mouvements
antiracistes) est retourné par le parti en sa
faveur et lui permet de resserrer les liens
entre ses membres, de les valoriser en
construisant en « communauté des
victimes » tous ceux que Martin Peltier
(National hebdo, 22 août 1996) appelle
« les vaincus de l’histoire récente », qui
n’acceptent ni la Révolution française, ni
la défaite de Vichy, ni la décolonisation,
ni Mai 68, ni la société multiculturelle, ni
les « socialo-communistes ». À tous ces
réprouvés, le parti offre un refuge, lieu
d’élaboration d’un contre-modèle paré de
toutes les vertus, avant-garde messianique de la révision et de la reconquête
politique et morale.
Mais l’observation prolongée, dans
des contextes différents, révèle aussi la
capacité de résistance des individus à ce
conditionnement, l’écart entre les paroles
et les actes, la très grande imprévisibilité
des conduites « en situation ». L e
chapitre 3 est particulièrement intéressant, faisant voir la complexité et l’ambivalence de la relation des militants
confrontés aux immigrés, aux juifs et aux
autres cibles habituelles de la propagande
frontiste, leur attitude parfois chaleureuse
et conviviale, qui interdit de présenter
uniformément cet univers comme
« raciste » et « antisémite ».
L’entreprise a aussi ses limites. Daniel
Bizeul est entré dans le parti par « la
porte de derrière », l’association du
pasteur Blanchard est marginale, voire
contestée au sein du FN, les militants
côtoyés ne sont pas nécessairement représentatifs, il le reconnaît lui-même (p. 38).
Il manque d’éléments de comparaison
permettant de saisir ce qui fait leur spécificité, comparés à d’autres types de militants. À cet égard il aurait pu utilement
s’appuyer sur la vaste littérature
consacrée aux mouvements sociaux,
notamment leurs fonctions symbolique et
identitaire, leurs activités de cadrage et
de production du sens. Il fait l’impasse
sur la dimension sexiste du projet politique du FN et les particularités d’un
militantisme féminin d’extrême droite. Et
son parti pris anti-sondages est parfois
agaçant, si l’on estime que les approches
qualitatives et quantitatives se complètent
plutôt qu’elles ne s’opposent. Ces remarques faites, reste le plaisir pris à lire cet
ouvrage, l’admiration face à l’immersion
complète de son auteur dans l’univers
frontiste, essentiellement tentée jusqu’ici
par des journalistes ou des militants de
l’autre bord, la richesse du matériel
recueilli, un regard neuf (sur les tensions
au sein du parti, sur la genèse de la stratégie mégrétiste du « social »). Un travail
exemplaire, à mettre entre les mains de
quiconque veut comprendre ce qu’est
vraiment le FN aujourd’hui.
Nonna Mayer
CEVIPOV
Cours-Salies (Pierre), Vakaloulis
(Michel) (dirs.). – Les mobilisations collectives. Une controverse
sociologique.
Paris, Presses Universitaires de France
(Actuel Marx Confrontation), 2003,117 p.,
15 €.
Des grèves de l’automne 95 aux manifestations altermondialistes, l’actualité
des mobilisations collectives témoigne-rait-elle du second souffle d’un mouvement ouvrier dont on aurait un peu vite
annoncé la fin ? Ne faudrait-il pas plutôt
y déceler le prolongement de ces
« nouveaux mouvements sociaux » dont
quelques sociologues prédisaient l’essor
dès la fin des années soixante-dix ? Ou ne
devrait-on pas plus amèrement, comme
certains le firent naguère au prolétariat,
se résigner à faire nos adieux aux mouvements sociaux pour ne voir aujourd’hui
dans ces luttes que des conduites de
crise ? Les cinq contributions qui composent l’ouvrage visent à éclairer les positions du courant tourainien, des marxistes
critiques et des proches de Pierre
Bourdieu et, au-delà de leurs divergences,
à construire « un cadre possible de débat
pour l’analyse des mobilisations collectives ».
Pour René Mouriaux, les mobilisations actuelles sont bel et bien l’expression d’une lutte de classes. Mais l’auteur
reconnaît que la classe ouvrière éprouve
encore de grandes difficultés à porter
massivement de telles actions et qu’une
partie non négligeable de ses membres
n’a pas su, ces dernières années, résister
aux appels de l’extrême droite. Alors que,
face à l’offensive néo-libérale, la classe
ouvrière devrait plus que jamais être
objectivement amenée à remplir sa
mission historique, paradoxalement son
rendez-vous avec l’Histoire se trouve
retardé ou temporairement détourné. La
cause en serait la certitude aveugle dans
laquelle se serait installée « la communauté scientifique » (p. 26) au cours des
40 dernières années. La sociologie française, notamment par la voix de ses trois
principaux maîtres à penser, Aron,
Touraine et Bourdieu, aurait contribué à
jeter un sérieux doute sur la capacité
d’action de la classe ouvrière. L e
premier, en faisant la critique de l’historicisme, aurait dénié à cette classe le rôle
que lui avait assigné Marx ; le second, en
promouvant les nouveaux mouvements
sociaux au rang de sujet historique au
sein des sociétés modernes, aurait remisé
le mouvement ouvrier au rebut de l’ère
industrielle ; le troisième, en se centrant
sur les logiques de domination et les
habitus de classes, aurait tout bonnement
consigné les dominés dans leur servitude
volontaire. On a compris que Mouriaux
s’en prend ici à la trahison des clercs : en
tournant le dos à la question sociale, les
sociologues auraient privé le mouvement
ouvrier de son avant-garde intellectuelle,
amenant ainsi une grande partie de la
classe ouvrière à douter d’elle-même et
de sa mission historique.
Le virage sociologique amorcé par
B ourdieu à partir des années
quatre-vingt-dix, avec notamment la
parution de La misère du monde, permet
à Gérard Mauger d’esquiver une partie de
la critique avancée par Mouriaux et, par
un curieux retournement, de le rejoindre
sur le diagnostic de la trahison des clercs.
Comme lui, il voit dans les différentes
mobilisations collectives de ces dernières
années l’expression d’une résistance à
l’offensive néo-libérale. Bien qu’éclatées, ces luttes seraient appelées à se
globaliser sous la forme d’un vaste
mouvement en faveur d’un « É tat
social ». Ces résistances protéiformes ne
seraient donc en rien réductibles à un
ensemble de conduites de crise, contrairement à ce qu’avancent les tourainiens
qui, de leur côté, n’ont pas compris que
tout mouvement social n’est en réalité
qu’un « sous-champ dans le champ politique ». Dans ces conditions, l’essor et la
réussite de ces luttes dépendront de la
capacité dont feront preuve les quatre
composantes majeures du mouvement
(syndicale, associative, intellectuelle et
politique) pour surmonter les obstacles
qui en freinent actuellement le développement. Seraient par conséquent directement en jeu ici les « postures de l’engagement intellectuel ». Mais ni
l’intellectuel universel (Sartre), ni l’intellectuel organique (Gramsci), ni celui de
parti (Althusser) ne sembleraient en
mesure de remplir le rôle escompté, eu
égard à la nature même du champ politique. Plus proche peut-être de la figure
de l’intellectuel spécifique (Foucault), la
nouvelle avant-garde devrait se définir
comme un acteur collectif et autonome.
L’avenir du mouvement social serait
ainsi placé entre les mains d’intellectuelsmilitants, capables tout à la fois de
s’autonomiser par rapport aux autres
champs – qu’ils soient académiques ou
médiatiques – et de se prémunir contre
« les effets de leur position sur leurs
prises de position » (p. 42) afin de donner
à toutes les victimes de l’offensive
néo-libérale des raisons d’agir.
Défendant le point de vue tourainien,
Michel Wieviorka rappelle que le mouvement ouvrier a bien constitué le paradigme fondateur de la sociologie des
mouvements sociaux. Mais l’entrée dans
l’ère post-industrielle a fait perdre à ce
mouvement sa centralité. Devenu plus
défensif vers la fin des années soixante,
ce dernier s’est trouvé débordé par de
nouvelles formes d’action : luttes
étudiante, antinucléaire, régionaliste, de
femmes, etc. Ces « nouveaux mouvements sociaux » (NMS) étaient-ils
appelés à jouer, dans la société
post-industrielle, le rôle que le mouvement ouvrier avait joué dans la société
industrielle ? S’ils conservaient quelques~unes des caractéristiques du mouvement ouvrier, ces mouvements s’en
distinguaient sur d’autres plans. Ils continuaient en effet d’agir dans le cadre de
l’État-nation, mais, contrairement à leur
aîné, ne parvenaient plus à désigner clairement leur adversaire social et surtout se
définissaient désormais par leur forte
charge culturelle. L’ère des NMS n’aurait
cependant correspondu qu’à une « phase
de transition, entre le mouvement ouvrier
et les mouvements sociaux de demain »
(p. 48). Wieviorka admet donc que les
NMS « sont derrière nous » ; mais il ne
donne pas pour autant raison à la socio-logie bourdieusienne, lorsque celle-ci
persiste à voir dans les luttes actuelles
une « opposition directe contre des
formes de dominations classiques ». Car,
nous dit-il, on ne peut plus raisonner en
termes de domination classique dès lors
que le cadre de l’État-nation s’est
effondré, que les demandes de reconnaissance culturelle sont devenues plus fortes
et que la subjectivité des individus a pris
une place de plus en plus grande. Si la
perspective d’un mouvement social ne
s’est pas totalement évanouie, elle n’en
reste pas moins menacée par l’éclatement
et les dérives qui, loin du projet démocratique, risquent de transformer certaines
de ces luttes en « anti-mouvements ».
Par quel cheminement intellectuel
certains sociologues en sont-ils ainsi
venus à conclure au « caractère obsolète
du mouvement ouvrier » ? Parcourant
l’Å“uvre d’Alain Touraine, Pierre
Cours-Salies tente de débusquer
« l’erreur de méthode » (p. 61) qui aurait
rendu l’auteur de Production de la
société aveugle à cette criante réalité : le
mouvement ouvrier n’est pas mort. À une
vision abstraite de la classe ouvrière,
Cours-Salies préfère l’action concrète
d’une classe qui était encore au premier
rang des luttes en 1968. Certes, nous
dit-il, les formes et les réponses du
mouvement ont aujourd’hui évolué. Mais
face à un adversaire qui se transforme,
n’est-il pas logique qu’un mouvement
cherche à s’adapter aux nouvelles conditions de lutte ? Ce n’est pas l’enjeu qui a
changé, ce sont bien les modalités
d’action. On aurait donc toujours affaire
à une offensive de classe, non à un repli
reflétant une « série de peurs et de refus
sans perspective ». La faiblesse de
l’analyse tourainienne résiderait en fin de
compte dans un mode de catégorisation
qui en viendrait à définir tout passé en
termes négatifs par opposition à une
nouveauté qui serait nécessairement
porteuse de projet et d’avenir. À vouloir à
tout prix rechercher du nouveau, on
oublierait les continuités et on disqualifierait les phénomènes qui n’entrent pas
dans la catégorie souhaitée. D’où des
analyses en termes de « débâcle », de
« déclin », de « résistances corporatistes » ou de « défense d’intérêts catégoriels », là où il faudrait voir en réalité le
second souffle d’un mouvement ouvrier
resté fidèle à son combat. L’exhortation
de Marx, appelant les prolétaires de tous
les pays à s’unir, reste, dans ces conditions, d’actualité. Encore faut-il trouver
les moyens d’organiser dans un vaste
mouvement ces luttes actuellement trop
éclatées. Voilà la tâche urgente à laquelle
doivent s’atteler tous les salariés, les
chômeurs et les « sans », les forces
d’opposition à l’offensive néo-libérale et
tous participants aux forums mondiaux et
européens.
C’est dans les mutations actuelles du
capitalisme que Michel Vakaloulis
préfère rechercher la clef du malentendu
qui oppose les tourainiens aux marxistes
critiques. Selon lui, la thèse tourainienne
ne pourrait être recevable qu’à une condition : que les sociétés post-industrielles
soient effectivement moins capitalistes
que le « fordisme historique ». Or, il n’en
est rien : ces sociétés incarneraient au
contraire « la forme la plus pure » de
« l’expansion historico-géographique du
capital ». Et si une telle réalité continue
d’échapper au regard des observateurs,
c’est tout simplement parce que le capitalisme a su masquer sa vraie nature ainsi
que les ressorts qui rendent possible son
expansion mondiale. Nous croyons avoir
affaire à un monde désordonné, éclaté,
mutilé par les effets de la dérégulation de
l’ordre économique ? Nous nous trompons : le désordre n’est qu’apparent. Il
est là pour brouiller non seulement les
capacités d’analyse des sociologues mais
également la ligne d’action que devraient
suivre tous les acteurs en lutte. Face à ce
« capitalisme postmoderne » (!), le vrai
sens de l’histoire échappe aux mobilisations collectives parce que l’adversaire
n’est pas clairement identifiable. Seul un
renouveau syndical sera en mesure de
dévoiler le vrai visage de cet adversaire
en dotant les militants d’une capacité
réflexive qui leur permettra de s’opposer
aux stratégies libérales et d’orienter efficacement l’avenir de la société.
Et la sociologie de l’action collective
dans tout cela ? Pour judicieuse que soit
l’intention de Cours-Salies et Vakaloulis
de créer un espace de dialogue, force est
de reconnaître que leur ouvrage ne tient
pas toutes ses promesses. Parce que les
auteurs des cinq contributions semblent
moins soucieux de débattre que de
combattre, de soumettre leurs hypothèses
à une discussion critique rationnelle que
de défendre leur propre forteresse théorique, le débat tant attendu prend la forme
d’un dialogue de sourds. L’argumentation et les procédés rhétoriques auxquels
ont recours les marxistes critiques – associés pour la circonstance au courant bourdieusien – sont, à cet égard, exemplaires :
1) face à l’offensive néo-libérale, seule la
classe ouvrière
[1] peut engager la lutte ;
2) si ce projet est contrarié, la faute en
incombe aux clercs qui ont failli à leur
mission ; 3) pour redynamiser la mobilisation et organiser les luttes au sein d’un
vaste mouvement social, il faut
œuvrer au
renouveau du syndicalisme appuyé par
des intellectuels qui tourneront le dos à la
sociologie « dominante » afin de promouvoir un projet d’action porteur d’espérances ; 4)
last but not least, toute autre
interprétation qui mettrait en doute ce
schéma fait nécessairement le jeu d’une
prophétie créatrice (la dénégation étant
inéluctablement source de démobilisation).
Face à ce feu nourri, Wieviorka apparaît bien isolé. Mais il ne convainc pas
davantage le lecteur, en donnant
l’impression de vouloir à tout prix sauver
l’édifice sur lequel la sociologie tourainienne s’est construite. Les NMS ont été
introuvables ? Peu importe, il ne s’agissait après tout que d’une phase de transition. Tournons-nous plutôt vers l’avenir
et voyons si les acteurs sont toujours
capables d’animer « un conflit de haut
niveau de projet » (p. 53).
On aimerait rappeler ici qu’il existe
une autre sociologie des mouvements
sociaux, dont le seul tort serait peut-être
de ne pas chercher à anticiper le sens de
l’histoire ni à se mettre en quête du
niveau le plus élevé de l’action. Sans
doute cette sociologie « académique » de
l’action collective s’est-elle parfois tenue
éloignée des « terrains d’action » en ne
sachant pas toujours résister, pour
employer l’heureuse formule de C. W.
Mills, aux sirènes de la « suprême
théorie ». Mais les réserves affichées par
certains des contributeurs de l’ouvrage
sont-elles pour autant justifiées ? La
question à laquelle chacun doit répondre
est bien celle-ci : comment parvenir à
mobiliser de façon durable des groupes
sociaux ? Au lieu de choisir l’acteur
comme point d’entrée, ladite sociologie
« académique » s’intéresse aux formes et
processus de la mobilisation, aux conditions d’emprise des discours et à la façon
dont s’opère la coordination des unités
organisationnelles. Délaissant les
formules incantatoires sur l’avenir du
mouvement, elle préfère par exemple
s’interroger sur la façon dont les cadres
de l’expérience peuvent entrer en résonance avec certains projets d’action.
Laisser accroire que cette sociologie-là aurait pour sombre dessein, après
Billancourt, de démoraliser Porto Alegre,
serait lui faire un bien mauvais procès.
Patrice MANN
[(1)]
Foucault (M.), « Qu’est-ce qu’un auteur ? »,
Bulletin de la Société française de philosophie, 1969,
63, 3, pp. 73-104 (Réimprimé dans
Dits et Écrits, tome I, 1954-1969, pp. 789-821).
[(2)]
Utilisé en linguistique, le terme est une adaptation de la racine latine « auctor » pour traduire ce que l’anglais désigne par
authorshipen évitant de le réduire à la seule dimension de la paternité.
[(3)]
Fraenkel (B.),
La signature. Genèse d’un signe, Paris, Gallimard (Bibliothèque des Histoires), 1992.
[(1)]
Les expressions entre guillemets sont tirées de l’ouvrage.
[(2)]
« Il y a d’un côté ceux qui ont le pouvoir de se déconnecter et donc d’imposer aux autres leur (relative si répondeur) inaccessibilité, et de l’autre ceux qui ne l’ont pas ; d’un côté ceux qui ont le pouvoir d’imposer aux autres une disponibilité d’écoute permanente et de l’autre ceux qui doivent s’y plier. » (p. 103).
[(1)]
Serge Paugam,
La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF, 1991.
[(2)]
Serge Paugam, Mireille Clémençon,
Détresse et ruptures sociales, Paris, FNARS (Recueils et documents, 17), 2002.
CERTAC – Université de Rennes 2
[(1)]
Brodeur fait état de cette prépondérance anglo-saxonne. Il sait aussi, pour y avoir
grandement contribué lui-même, que quelques articles particulièrement marquants ont été
traduits, en particulier dans les
Cahiers de la sécurité intérieure. Voir l’ouvrage récent qu’il a dirigé avec Dominique Monjardet,
Connaître la police. Grands textes de la recherche anglosaxonne, Paris, La Documentation Française,
(Hors-série des
Cahiers de la sécurité intérieure), 2003. Il s’agit de la compilation des textes publiés et introduits dans la rubrique « Les fondamentaux de la sécurité » de ces
Cahiers.
[(2)]
Brodeur dans ces développements reprend notamment sa contribution « Police et coercition » au numéro spécial de la
Revue française de sociologie consacré au thème « Police, ordre et sécurité » (1994,
35, 3).
Université de Nice Sophia-Antipolis
[(1)]
Les contours objectifs de cette classe s’élargissant à l’ensemble des victimes de l’expansion mondiale du capitalisme.