Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010816
208 pages

p. 367 à 406
doi: en cours

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Volume 45 2004/2

2004 Revue française de sociologie

Les livres

 
Weber (Max). – L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, suivi d’autres essais. Éd., trad. et prés. par Jean-Pierre Grossein, avec la collab. de Fernand Cambon. Paris, Gallimard (Bibliothèque des sciences humaines), 2003, XLVI-533 p., 30 €.
 
 
La nouvelle traduction faite par Jean-Pierre Grossein d’un texte aussi classique que disputé de Max Weber fera date pour ce qui concerne la réception en France de l’Å“uvre du grand économiste, juriste et sociologue allemand. On bénéficie enfin d’une traduction méticuleuse et informée du texte ; sur ce point, on se contentera de renvoyer à l’article de J.-P. Grossein (Revue française de sociologie, 2002, 43, 4) sur la traduction concurrente, laquelle contient de graves erreurs et imprécisions. On bénéficie ainsi enfin de l’ensemble des composants qui forment, de facto, les textes auxquels il faut se référer pour une étude sérieuse de L’éthique protestante. En effet, l’ouvrage contient : 1) le texte de L’éthique protestante, édité sur la base de la version revue par Weber en 1920, texte dans lequel les variantes par rapport à l’édition initiale de 1904-1905 sont indiquées ; 2) la série d’articles rédigés en 1906 sur la distinction entre « Secte » et « Église », plus l’article écrit sur cette base en 1920 sur les sectes protestantes ; 3) les « Anticritiques », c’est-à-dire les articles parus entre 1907 et 1910 dans lesquels Weber répond aux commentaires faits sur le texte initial paru dans les Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik en 1904-1905. À cet ensemble de textes, et outre l’introduction du traducteur, se rajoutent de précieux outils de travail : 4) trois glossaires dans lesquels le lecteur trouvera des explications détaillées sur des concepts centraux de L’éthique protestante (par exemple : Beruf, Bewährung, Lebensführung, Menschentum, etc.), sur les personnes citées par Weber et sur les mouvements religieux étudiés ou évoqués dans le texte – ce dernier glossaire sera particulièrement utile à tous ceux qui hésitent sur les caractéristiques religieuses de l’anabaptisme, du mennonisme ou des Frères moraves ; 5) trois index concernant respectivement les noms, les lieux, et les concepts.
L’introduction de J.-P. Grossein présente les textes traduits ou retraduits dans l’ouvrage et elle est l’occasion d’en éclaircir de nombreuses facettes, comme l’intérêt de Weber pour la religion et pour la théologie. Quant au fond, l’introduction rappelle que Weber réfléchit alors à une typologie des différentes formes de capitalisme, y compris le capitalisme moderne que Weber accepte comme un fait incontournable, mais non sans quelque pessimisme. De ce point de vue, L’éthique protestante doit être mise en relation avec d’autres travaux effectués dans les mêmes années, notamment celui sur l’économie antique de 1909 (Économie et société dans l’Antiquité, La Découverte, 1998, et la riche présentation de Hinnerk Bruhns), dans lequel le problème est de savoir si l’Antiquité a connu le capitalisme et si oui, sous quelle forme. Cette ligne de recherche est aussi à rattacher à la discussion méthodologique de Weber sur le rôle de la théorie économique abstraite ou de la théorie marxiste pour définir les idéal-types permettant d’effectuer l’imputation causale en histoire, alors même que Weber maintient la dimension culturelle présente dans l’école historique allemande. Cette dimension culturelle est en relation avec la « question centrale », selon Wilhelm Hennis, du Menschentum, c’est-à-dire du type d’hommes que favorisent les mécanismes sociaux de sélection à un moment de l’histoire. La question de la causalité à l’Å“uvre dans l’ouvrage est aussi évoquée, notamment celle concernant le rapport entre la causalité et la notion, au statut controversé, « d’affinité élective ». Finalement, la mauvaise réception de l’ouvrage est brièvement évoquée car, malgré les précautions prises par Weber et les efforts faits par lui en termes de rectification des erreurs d’appréciation dans les « Anticritiques », force est de constater que le débat n’a pas, sauf exception, su se saisir des idées maîtresses de Weber. On pourra regretter ici que la présentation ne soit pas plus approfondie : pour quelles raisons l’ouvrage a-t-il reçu cette médiocre réception ? Pourquoi la discussion s’est-elle orientée, contre l’avis de l’auteur, vers le débat protestantisme et capitalisme ? Comment se fait-il que la discussion se renouvelle maintenant autour du mécanisme social de la confirmation ?
Au-delà de sa dimension d’outil de travail indispensable pour qui veut s’informer précisément sur un texte canonique de la sociologie classique, l’ouvrage fait plus : il offre une lecture nouvelle sur des points théoriques essentiels, notamment sur la place de la doctrine de la prédestination dans l’argumentation mise en relation avec le mécanisme de la confirmation. Les « Anticritiques » sont, à cet égard, fondamentales.
Au premier abord cette série de quatre textes, s’étendant sur 125 pages, peut paraître sans grand intérêt. En effet, Weber se voit obligé de répondre à des critiques qu’il juge peu informées, super-ficielles, sans valeur, voire purement et simplement « professorales » au sens de « mesquinerie ergotante et toujours sûre de soi, de suffisance donneuse de leçon » (p. 383). Tel n’est pourtant pas le cas, car ces textes se révèlent d’une richesse extraordinaire, ne serait-ce que par le résumé de la thèse fournie par l’auteur en quelques pages très denses (pp. 416-425). Pourquoi cela ? Parce que Weber est amené à clarifier sa position ; non pas qu’il amende ce qu’il a déjà dit et qu’il s’agisse d’une palinodie. Weber maintient les thèses initiales, mais il le fait en indiquant à ceux de ses lecteurs qui veulent le prendre au sérieux ce qu’il a voulu faire et qu’il juge comme son apport principal. On trouve donc dans ces pages de nombreux passages qui disent « j’ai mené la démonstration sur le point qui, seul, m’importait » (p. 335), « mon intérêt central » (p. 417), ou encore « la tâche que je me suis assignée » (p. 365), « j’ai volontairement abordé le problème par le versant le plus difficile à saisir et à “démontrer”, celui qui concerne l’habitus interne » (p. 376) ou encore cette déclaration qui prend place dans le résumé du travail effectué, « J’ai donc procédé de la manière suivante » (p. 418). Quelles précisions ressortent de ce travail de clarification ? On retiendra ici deux choses. Weber n’a jamais entendu faire un lien entre protestantisme et capitalisme, au sens de système économique, mais qu’en lieu et place il s’est efforcé de donner à cette thèse triviale, connue dès le XVIIe siècle, une tournure autre en explicitant, dans une orientation liée à ce que sera plus tard sa théorie de l’action, la dimension significative du comportement ascétique puritain et ses conséquences pour l’activité économique. En conséquence, les « Anticritiques » font ressortir l’importance du dispositif social dans lequel prend place le mécanisme de la confirmation (Bewährung), par lequel le puritain, à la recherche des signes de son élection, s’impose une conduite de vie systématiquement rationalisée et tournée vers le monde. Le mécanisme de la confirmation est plus général que ne l’est le dogme de la prédestination, puisque Weber le trouve à l’Å“uvre sous des formes diverses aussi bien chez les calvinistes que chez les piétistes, les méthodistes et les anabaptistes – plus les sectes qui ont découlé de ces derniers : baptistes, mennonites et quakers – qui rejettent ou atténuent la prédestination calviniste tout en maintenant l’idée de confirmation et donc l’ascèse intramondaine.
À ce point, il est extrêmement utile de disposer de l’ensemble des textes conduisant à l’essai sur les sectes américaines de 1920. En effet, on comprend mieux ce à quoi Weber pense lorsqu’il évoque la transformation du puritanisme en utilitarisme. À la confirmation religieuse pour une fin religieuse au XVIIe siècle fait suite la confirmation pour une fin de reconnaissance sociale. De là l’importance, soulignée par J.-P. Grossein, de la communauté qui est centrale dans la distinction entre « secte » et « Église » et qui donne un arrière-plan extrêmement riche d’un point de vue sociologique à l’enquête wébérienne ainsi qu’au mécanisme de la confirmation sous les deux formes examinées.
Mettant pour la première fois à la disposition du lecteur francophone l’ensemble des textes composant L’éthique protestante, cette nouvelle traduction offre les moyens d’une lecture renouvelée de ce texte fondateur de la sociologie classique. Après s’être perdue dans le débat portant sur les liens entre capitalisme et protestantisme, la discussion va pouvoir s’orienter vers l’importance du mécanisme de la confirmation qui est au cÅ“ur de la méthodique spécifique au puritanisme, étant entendu qu’il existe d’autres méthodiques – Weber en dresse une liste dans une note des « Anticritiques » (pp. 335-336) – qui, dans d’autres contextes sociaux et historiques, ont produit d’autres formes de conduites de vie rationnelles, lesquelles ont aussi contribué à orienter le capitalisme moderne vers les formes que nous lui connaissons.
Philippe Steiner
IRIS – Université de Paris IX-Dauphine
 
Tarot (Camille). – Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss. Paris, La Découverte (Repères, 360), 2003, 123 p., 7,95 €.
 
 
Camille Tarot ambitionne dans ce travail de régler une fois pour toutes les querelles qui divisent l’opinion scientifique à propos de Mauss, en livrant une étude spéciale et exhaustive de son Å“uvre (p. 3), exhaustivité dont, à vrai dire, il se fait une idée toute particulière. L a quatrième de couverture nous annonce un « livre sans équivalent ». De fait, le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) avait déjà une revue, pouvait faire état de plusieurs ouvrages parus (dont ceux de l’auteur) sous ses « couleurs », il lui manquait un « manuel » susceptible de livrer sa vision de la figure choisie pour emblème du mouvement : c’est maintenant chose faite.
L’introduction donne d’ailleurs le ton, il y fait un parallèle entre l’unité de la vie de Mauss et celle de sa pensée (tout entière axée vers la production de la théorie de l’homme total, à partir du réexamen du « problème psycho-logie-sociologie », en passant par le symbolisme des religions et des langues et les faits sociaux totaux, p. 6).
Tarot offre ensuite une première partie au titre sibyllin (« Une affaire de famille et après, ou la vie ») dans laquelle il fournit des éléments biographiques qui brossent le portrait d’un Mauss « homme des frontières » (p. 8), que ses origines tout autant géographiques et culturelles que socioprofessionnelles prédisposent à une réflexion épistémologique ouverte et à une conception pluridisciplinaire de la sociologie. On y trouve nombre de renseignements sur la vie de Mauss, puisés chez divers auteurs et habilement résumés.
Une seconde partie, intitulée « Socio-logie et anthropologie ou la méthode », s’efforce de circonscrire le projet maussien, qui est à comprendre comme la conviction partagée avec Durkheim de principes méthodologiques communs axés sur la volonté de construire les faits, d’expliquer un fait social par un autre, et les institutions à partir d’un cas bien étudié dans une petite société… Mauss évitant cependant de trancher de manière abrupte la question de savoir si ce sont les réalités matérielles de la société (sa base morphologique) qui expliquent la présence des représentations et des états mentaux collectivement constitués. De la sorte, Mauss, pourtant préoccupé de revoir le programme durkheimien, n’aurait jamais rien fait de la théorie de la conscience collective. En revanche, écartelé entre les exigences pointillistes de la philologie et celles constructivistes et généralisantes de la sociologie, qu’il tente pourtant de concilier, il aurait, au détriment de sa thèse sur la prière, définitivement fondé une posture ethnographique féconde, qui prolonge la critique de l’évolutionnisme engagée par Durkheim, et aboutit au passage à une sévère remise en cause de l’anthropologie anglaise.
La troisième partie (« Les religions et le sacré, ou la spécialité ») est sans doute la plus aboutie, car c’est là que Tarot (spécialiste de sociologie des religions) s’y montre le plus à son aise, et le plus novateur, sauf quand c’est pour lui l’occasion de montrer la supériorité de la pensée du neveu sur celle de l’oncle (voir le paragraphe fort discutable sur le mana chez Mauss et Durkheim, p. 46, ou encore l’affirmation gratuite selon laquelle l’insistance sur le sacré dans Les formes élémentaires est imputable à l’influence de Mauss, p. 41). Suivent néanmoins des paragraphes plus intéressants qui mettent en perspective les travaux sur le sacrifice et la magie, et les réflexions de Frazer et Robertson Smith, contre lesquels Mauss (et Hubert) construisirent leurs propres définitions de ces pratiques, ou qui restituent les débats et les prolongements que suscita l’apport de Mauss et Durkheim sur le sacrifice et le totémisme.
Avec la quatrième partie (« Don et fait social total ou les découvertes ») commencent les choses sérieuses pour une réinterprétation anti-utilitariste de l’Å“uvre de Mauss. Le premier paragraphe, qui restitue la genèse du texte, met en perspective la pensée de Mauss et celle de Malinowski, au désavantage de ce dernier. La théorie de la kula n’aurait pas su s’affranchir de l’individualisme de la théorie des besoins supposés à l’origine de la culture, au contraire de Mauss qui a montré comment les échanges doivent s’instaurer dans la rivalité pour nouer tout un tissu de dettes et d’obligations constitutives du lien social. De même, l’obligation de donner, et surtout de rendre, achève de mettre à mal l’interprétation utilitariste dominante qui postule que l’on donne essentiellement par intérêt. Le fait social total est alors salué comme l’apport méthodologique le plus considérable de Mauss, qui annonce la question cruciale « du symbolique au cÅ“ur des ensembles sociaux » (p. 65), à vrai dire la pierre angulaire de la thèse de Tarot (voir le dernier chapitre).
La cinquième partie (« L’économique et le social, ou l’utopie ») s’efforce d’abord utilement de reconstruire la pensée économique de Mauss. De même les Écrits politiques sont recadrés par le traitement de divers thèmes : les classes sociales, la coopération, la solidarité. Une comparaison avec quelques travaux d’Halbwachs dans le premier cas, de Bouglé dans le troisième, aurait sans doute pu aider à préciser et recontextualiser les idées de Mauss qui, présentées comme telles avec moultes citations, paraissent un peu désincarnées. Le paragraphe suivant sur « Les Durkheimiens, l’économie et la monnaie » souligne à juste titre l’apport de Mauss à la socio-logie économique, qui insiste sur le caractère religieux et magique de la monnaie. On regrettera d’y trouver quelques scories, comme l’affirmation peu compréhensible selon laquelle Halbwachs est « plus sociologue de l’économie », que Simiand « économiste sociologue » (p. 71) ; quelques références très timides et elliptiques à Simiand ; et surtout, on s’étonne de n’y voir aucune exploitation du travail de Philippe Steiner, qui s’est penché de près sur cette question. Le troisième paragraphe s’efforce de démontrer avec brio en quoi l’échange-don, constituant une chaîne de relations sociales cimentées par la dette prolongée, constitue une féroce critique de l’individualisme d’un homo Å“cuménicus soi-disant naturellement calculateur et échangiste, et en quoi ce schème d’analyse reste d’actualité.
La sixième partie (« La politique et l’action, ou la raison ») s’avère utile, car Tarot réunit des éléments épars dans les écrits de ses prédécesseurs pour tenter de serrer au plus près les relations entre la pensée et le militantisme de Mauss, ce qui en effet est, à notre connaissance, inédit. Reste que dans cet ensemble, où l’on voit émerger la cohérence du socialisme de Mauss (par exemple face au nationalisme, ou au bolchévisme), on se demande ce que vient faire la comparaison entre sa vision du politique et celle de M. Weber.
La septième partie (« Le symbolique et l’homme total, ou le legs ») est le point d’aboutissement de la démonstration de l’auteur qui, après avoir souligné les incertitudes liées à la notion de « symbolique », énonce que l’échange-don de Mauss fonctionne comme un jeu de symboles qui, parce qu’ils sont inséparables des signes, ont une parenté avec le langage. En effet, dans la mesure où, pour Mauss, un symbole est un signe qui véhicule des valeurs, la circulation de ce signe, entre ceux qui l’emploient, exprime, par la simple vertu de l’échange, du lien social. Un symbolisme peut alors être défini comme un système de signes organisés comme un langage (par exemple l’expression obligatoire des sentiments). Alors que chez Durkheim le symbole matérialise la force du social, et que par lui la société prend conscience d’elle-même, chez Mauss c’est un symbole « parce qu’il renvoie à d’autres signes » (p. 101) qui s’organisent en réseau, ce qui persuade Mauss qu’il existe une activité symbolique de l’esprit, et le conduit à la théorie de l’homme total, source et médiateur de montages physio-psycho-sociologiques de séries d’actes entre lesquels il y a des rapports de causalité, mais surtout de traduction entre le biologique, le psychologique, et le sociologique. Point n’est besoin, dès lors, d’hypostasier le social sous forme de représentations et de conscience collectives, comme le fait Durkheim. Dans chacun des quatre thèmes : méthode et faits sociaux ; religieux et politique ; échange-don ; homme total, se retrouve le symbolique qui les relie tous.
Nous avons là une réinterprétation de l’Å“uvre de Mauss, qui prétend en offrir la clé et en révéler l’unité par « l’entrée » de la théorie du symbolisme. Si l’effort est louable, il n’est pas toujours convaincant.
Sur le plan de la forme, des encadrés viennent fort à propos rappeler quelques points essentiels fort utiles à la compréhension de l’Å“uvre de Mauss (tel celui consacré à Frazer et Smith, p. 43 ; ou encore à S. Lévi, p. 25). Mais pourquoi le livre de Lukes n’est-il pas référencé dans la bibliographie en fin de livre ? Outre les coquilles, comme dans la référence à l’« Essai sur les variations saisonnières des Eskimos » (p. 21 et p. 105), ou encore Svend Ranulf, qui devient « Raulf » (p. 95), on note que si les sources primaires sont amplement exploitées avec une abondance de citations de Mauss, il y a tout de même un inconvénient certain, dans un ouvrage édité dans une perspective didactique, à ne pas citer explicitement les textes de Mauss, et à renvoyer en vrac sans plus de souci de la chronologie à des ouvrages qui sont des recueils de textes recomposés.
La littérature secondaire subit un traitement singulier. Il était difficile de ne pas mentionner la biographie de M. Fournier ou celle de S. Lukes. Mais manque tout un pan de la littérature sur et autour de Mauss. Ainsi, outre ceux de Steiner (voir supra) les travaux de Karady, de Besnard pour certains d’entre eux, ou de Mucchielli, sur les Durkheimiens ne sont pas cités, pas plus que les ouvrages collectifs sur Mauss parus en Grande-Bretagne ou en Italie. L’auteur résume en quelques paragraphes les débats qu’a suscité et que continue de susciter l’Å“uvre de Mauss chez les anthropologues. Godelier est à peine commenté.
Si bien que sur le fond, on peut aussi discuter les choix qui sont faits, car interpréter l’apport de Mauss par une découverte qui trouverait son apothéose dans le texte sur le don et dans une conception de l’homme total où le signe « transit la chair » est une démonstration sans doute stimulante, mais très orientée, dans laquelle le langage-signe est une sorte de baguette magique qui permet comme par enchantement de faire la transition (la « traduction ») entre le biologique, le psychologique et le social. Même chose pour la notion de symbolisme, dont on n’arrive plus trop à savoir, au bout du compte, ce qu’elle désigne précisément.
Jean-Christophe Marcel
Université de Paris IV-Sorbonne
 
Guillo (Dominique). – Les figures de l’organisation. Sciences de la vie et sciences sociales au XIXe siècle. Paris, Presses Universitaires de France (Sociologies), 2003, XIV-428 p., 30 €.
 
 
L’objet de ce livre est de montrer que les modèles biologiques sur lesquels s’appuient les théories sociologiques du XIXe siècle (Saint-Simon, Comte, Spencer, Durkheim, etc.) appartiennent à un ensemble de notions cohérent, structuré autour de trois pôles : l’organisation, le développement et la classification. Plus précisément, D. Guillo cherche à étayer l’hypothèse selon laquelle cet espace conceptuel serait constitué par l’anatomie comparée, telle qu’elle s’est élaborée dans la première moitié du XIXe siècle. S’il est vrai que de nombreux travaux ont déjà été consacrés à l’étude des modèles biologiques dans la formation d’idéologies telles que l’eugénisme et le racisme, s’il est vrai également que les différents courants sociologiques de la fin du siècle tels que l’organicisme et le darwinisme social sont aujourd’hui bien identifiés, il restait à explorer la dette des fondateurs de la sociologie à l’égard des « sciences de l’organisation » revisitées à partir de leurs articulations conceptuelles. Le livre de D. Guillo comble cette lacune et, sans prétendre à l’exhaustivité, couvre un large spectre allant de Georges Cuvier à Edmond Perrier en passant par Geoffroy Saint-Hilaire, Baer, Blainville, Milne-Edwards.
D’abondants développements sont consacrés à Cuvier et à la place pour ainsi dire paradoxale qu’il occupe dans l’histoire de l’anatomie comparée. Si Cuvier peut être considéré à bon droit comme le fondateur de cette discipline, il n’en demeure pas moins que l’idée de singularité des économies animales et l’idée de hiatus introduit par les conditions d’existence entre les êtres vivants ne consonnent pas avec ses développements ultérieurs. Dans le contexte des « sciences de l’organisation », deux paradigmes vont jouer un rôle prépondérant au cours de la première moitié du XIXe siècle : l’« anatomie transcendante », centrée sur le principe de la classification en une série linéaire et ascendante des formes organisées, adossée principalement à la zoologie, et les « théories du développement » déployées dans le prolongement de l’embryologie et notamment dans le sillage de l’école de Würzburg. Dans le cadre théorique de l’anatomie transcendante, « l’ordre chronologique de la production des animaux n’est […] que la projection dans la durée de l’ordre logique qui relie la plus simple des formes animales à la plus complexe » (p. 174). Il n’y a pas de place, ici, pour l’histoire, au sens contingentiste et darwiniste du terme. « En définitive, tout est soumis à une même loi souveraine de formation des êtres à partir d’un plan unique que la Nature exécute inlassablement à travers le développement par composition. L’inflexibilité et l’universalité de cette loi sont bien marquées en ceci qu’il existe à l’origine, dans les embryons des différentes espèces, une même tendance originelle […] ; tous les développements s’effectuent le long d’une trame logique identique et souveraine » (p. 175). La rupture des théories du développement à l’égard de la morphologie statique est soulignée : « Le développement effectif d’un embryon individuel est régulé, pour Baer, par une procédure idéelle de particularisation du “type” propre à chaque espèce. » (p. 183). La série zoologique éclate donc au profit d’un mouvement de différenciation, qui va de pair avec l’individualisation de chaque vivant.
Ces paradigmes, incarnés respectivement par Blainville et Milne-Edwards, sont réinvestis en sociologie : Comte se recommande de son « ami » Blainville, et Spencer s’inspire de Baer et Milne-Edwards. La théorie de la société de Comte illustre l’agencement des notions d’organisation (réorganisation de la société sur une base scientifique), de développement (l’histoire de l’humanité se développe à partir d’un germe préformé) et de classification (la classification des sciences fournit l’échelle encyclopédique sur laquelle se positionne la théorie sociale). Mais tandis que la classification en « série » linéaire et ascendante – clé de voûte logique du système positiviste – emprunte son principe et ses attributs à la « série » zoologique, Spencer conçoit, de son côté, la « loi d’évolution » – qui est au principe de toute chose – comme un développement épigénétique par différenciation et un passage de l’homogène à l’hétérogène, dans l’esprit des théories du développement.
La démonstration est convaincante, mais aurait pu être renforcée par l’analyse des thèmes comtiens de « classe » et « série » sociales exposés dans le cadre de la statique et de la dynamique sociales. Comte utilise, en effet, l’analogie organique – consciente et maîtrisée – pour la partie anatomique (les familles sont les éléments, les classes sociales les tissus, et les cités les organes) et physiologique (articulation des fonctions internes en un système) ; et recourt à la métaphore médicale des pathologies sociales.
Cette lacune, certes mineure, est révélatrice d’un point faible qui tient au projet initial : la focalisation de la problématique sur le principe de l’« organisation » conduit tendanciellement à marginaliser le modèle de l’« organisme », et déséquilibre dans une certaine mesure l’importance respective des transferts biosociologiques. Cette restriction méthodologique nuit à la parfaite intégration du thème de l’« organicisme », fondé sur le schéma d’un organisme animal ou végétal, et laisse également dans l’ombre d’autres modèles d’inspiration biologique, comme par exemple celui de la « constitution », présent chez Maistre et peu à peu évincé (dans les années 1820) au bénéfice, précisément, de l’« organisation ». Il faut cependant ajouter que le statut de l’analogie organique dans les doctrines organicistes est abordé dans différents chapitres – notamment pour dénoncer le faux problème de l’antithèse de la machine et de l’organisme – et que les notes bibliographiques renvoient à tous les compléments nécessaires.
Comment expliquer finalement le succès des sciences de l’organisation dans le discours sur l’homme et les sociétés, et leur répercussion jusque chez Balzac ? D. Guillo affronte le problème armé d’une solide conception épistémologique, qu’il emprunte à Raymond Boudon : « Ces théories recèlent des éléments théoriques attractifs, qui constituent autant de raisons de leur succès auprès du public éclairé. » (p. 243). Les notions comme celle d’organisation « tiennent leur valeur et leur succès moins de leur contenu conceptuel ou de l’importance de leur référent empirique que de leur capacité à organiser un espace de significations, de questionnements et de partis pris variés, sinon opposés, dont elles apparaissent, chaque fois, comme le noyau central » (p. 245). On ne saurait mieux dire, et D. Guillo montre sur des exemples précis d’articulations conceptuelles (morphologie et physiologie, individualité et composition, processus et états) les ouvertures que la notion d’organisation offre à la pensée sociologique qui voudrait suivre ses lignes de force.
La méthode de D. Guillo renferme aussi une dimension critique. La contextualisation – surtout quand elle est menée avec autant de rigueur et de précision – rend caduques et dérisoires les visions rétrospectives qui ont trop souvent prévalu dans les présentations sommaires de la sociologie. Ainsi, « l’hypothèse selon laquelle les théories d’inspiration biologique du XIXe siècle s’appuieraient sur une même idée, un même thème, une même théorie générale définie – désignée le plus souvent par les historiens de la pensée qui défendent un tel parti pris, par les vocables “déterminisme biologique”, “biologisme” ou “naturalisme” – paraît, au terme de l’analyse, beaucoup trop sommaire pour être pertinente ». D. Guillo poursuit : « Succombant au présentisme, les analyses qui s’appuient sur de telles notions se perdent souvent dans une lecture rétrospective d’un passé peint aux couleurs des catégories utilisées pour décrire et analyser les théories socio-anthropologiques d’inspiration biologique contemporaines. » (p. 410).
Cet ouvrage magistral, appelé à devenir très vite un ouvrage de référence, suscitera peut-être des efforts équivalents en direction cette fois de la sociologie du XXe siècle. Les années 1890-1900 correspondent en effet à un tournant, comme l’explique l’auteur. Les sciences de l’organisation ont perdu leur prestige au profit des théories darwiniennes et de la physiologie expérimentale. Les sociologies naturalistes et le darwinisme social s’essoufflent et régressent. Le modèle organique est battu en brèche par certains philosophes comme Renouvier et Tarde, sensibles aux relations interindividuelles (rappelons toutefois que Tarde utilise encore les thèses d’Edmond Perrier dans ce nouveau contexte). Durkheim lui-même remanie ses outils conceptuels et abandonne la référence de ses premiers travaux à l’anatomie comparée. Peu à peu, la sociologie s’est affranchie de ce que l’on pourrait appeler son « épistémè » d’origine, mais sans pour autant rompre le lien aux sciences de la nature. Où en est-elle à présent ? Sans doute est-il trop tôt pour le dire. D. Guillo ne manque pas de faire allusion à l’orientation actuelle, et sa remarque est d’un grand intérêt : « Il est possible qu’un nouveau champ général de pensée articulant sciences sociales et sciences de la vie soit également aujourd’hui en voie de constitution. Mais il ne s’appuie plus sur les notions d’“organisation”, de “classification” et de “développement” : il est centré sur l’idée de “gène”, plus exactement de “réplicateur”. » (p. 374, note). À suivre donc.
Laurent Fedi
 
Biagioli (Mario), Galison (Peter) (eds.). – Scientific authorship. Credit and intellectual property in science.London, Routledge, 2003,384 p., £ 19.99.
 
 
Depuis la conférence séminale de Michel Foucault [1], très peu de travaux ont questionné la notion d’auteur en science. Ce n’est que récemment, avec le développement d’Internet et l’augmentation du dépôt de brevets par les chercheurs, que la thématique de l’auteur a fait l’objet d’un intérêt grandissant, notamment dans ses relations à la propriété intellectuelle. Qu’est-ce qu’un auteur scientifique ? Qu’est-ce que n’est pas un auteur scientifique ? Telles sont les questions auxquelles les contributions présentées aux journées d’étude organisées par Mario Biagioli et Peter Galison du 7 au 9 mars 1997 à l’université de Harvard et réunies dans ce livre apportent des éléments de réponse. L’originalité première de l’ouvrage est de faire résonner la fonction-auteur et d’en saisir des expressions variées. L’ambition générale consiste en effet à dépasser la vision restrictive des science studies qui ne l’appréhendent qu’en tant qu’élément de la construction de l’autorité. L’élargissement des analyses aux outils développés par les études littéraires et les études juridiques sur les apories et l’économie de l’« auctorialité » [2] est riche d’enseignement : sous l’apparente unité d’un même concept se trouvent articulés des pratiques et des enjeux qui n’ont ni la même signification ni la même profondeur selon les contextes.
Pour rendre compte de cette diversité, la première partie se concentre sur l’émergence de l’auctorialité en science. Une vision panoramique se dégage d’un chapitre à l’autre puisque le lecteur navigue entre la Renaissance et l’Ancien Régime (R. Chartier), la France de l’Académie royale des sciences (M. Terrall), l’Allemagne du XVIIIe et du XIXe siècles (M. W. Jackson), et l’Angleterre des gentlemen-philosophers (R. Iliffe, A. Johns et A. Warwick). Mais la variété historique et nationale n’est pas le seul atout de cette partie. S’appuyant sur des études de cas précises, chaque contribution saisit la fonction-auteur à partir d’un point de vue qui en révèle des traits distincts, mais complémentaires. Les chapitres mettent l’accent tantôt sur le système de valeurs singulier des hommes de science et leurs codes de civilité face aux activités littéraires, industrielles et marchandes (R. Chartier et M. W. Jackson), tantôt sur la formation de disciples à travers un travail collectif de lecture et de transmission visant à la compréhension d’un texte hautement mathématisé comme les Principia mathematica de Newton ou le Traité sur l’électricité et le magnétisme de Maxwell (R. Iliffe et A. Warwick), tantôt sur les relations ténues qu’entretient l’auctorialité avec les usages de l’anonymat (M. Terrall) et les conduites qualifiées d’anti-auctoriales (A. Johns). Cette mise en perspectives historiques rend saillant un premier ensemble d’attributs qui composent des strates sémantiques et pragmatiques de la notion d’auteur.
Consacrée aux limites de l’auctorialité scientifique, la deuxième partie précise ces qualités singulières. L’enjeu est ici d’en spécifier le périmètre en la confrontant à d’autres formes de mise en relation des personnes et de leurs productions. Étant successivement comparée aux relations définies par la notion de paternité dans le cadre contemporain de l’ingénierie génétique qui complique les liens généalogiques (M. Strathern), au système des droits de propriété intellectuelle à partir du cas de l’héritage culturel des communautés traditionnelles (P. Jaszi et M. Woodmansee), et au régime d’échange du marché à partir d’une controverse entre un jeune chercheur et son mentor (C. McSherry), la fonction-auteur se donne à voir sous un autre jour : ni complètement distincte d’autres économies de l’échange, ni totalement réductible à certaines de leurs caractéristiques, l’auctorialité scientifique repose sur un alliage complexe du droit moral propre à la notion de paternité et du droit économique spécifique de la logique marchande. Cette délimitation de la fonctionauteur en science, et de ses chevauchements avec d’autres systèmes de valeurs, permet de spécifier davantage les qualités propres de l’auctorialité scientifique et son domaine d’expression : un espace régi par une économie du don où les chercheurs peuvent simultanément être reconnus comme propriétaires privés.
Cette ligne de partage est au cÅ“ur des pratiques contemporaines qu’analysent les contributions de la troisième partie, consacrée à la fragmentation de l’auctorialité. L’implosion de la fonction-auteur est perceptible au niveau individuel avec la diversification des supports et des formats d’écriture qui conduit à un morcellement des genres énonciatifs (H.-J. Rheinberger) mais aussi au niveau collectif avec la multiplication des projets multicentriques où la liste des noms sur les publications dépassent souvent la cinquantaine, voire la centaine (M. Biagioli et P. Galison), ou encore, dans les laboratoires d’armes nucléaires où les notions d’ouverture, de secret et de publication n’ont pas la même valeur que dans le monde académique (H. Gusterson). À chaque niveau, l’attribution du crédit et de la responsabilité s’appuie sur des protocoles régissant l’auctorialité. L’analyse de ces protocoles montre que d’une discipline à l’autre, d’un laboratoire à l’autre, d’un genre énonciatif à l’autre, la fonction-auteur recouvre des activités distinctes et prend des figures très différentes : tantôt fondée sur une définition des tâches, tantôt articulée à la qualité de membre du groupe, tantôt supplantée par l’anonymisation et la transmission orale, tantôt garantie par un dispositif de contrôle et d’authentification écrite. Cet éclatement des figures de la fonction-auteur en science invite à une synthèse sur laquelle le livre se clôt. Deux commentaires proposent une mise en perspective des chapitres qui insiste, d’une part, sur les attaches intimes qui relient l’auctorialité scientifique au processus d’anonymisation, ce « murmure » identifié par Foucault à la fin de sa conférence (T. Conley), et d’autre part, sur les rapports étroits qui s’instaurent systématiquement entre les discours dits « scientifiques » et ceux que l’on désigne comme « littéraires » (M. Rose).
La force de cet ouvrage est d’historiciser un concept trop souvent appréhendé d’un point de vue ontologique et essentialiste. L’intérêt général de cette perspective est d’éclairer les écarts qui séparent la fonction-auteur en science de la conception littéraire et de la définition légale qui accompagne cette dernière. La gamme des attributs de l’auctorialité que met en scène chacune des contributions donne une vision panoramique qui révèle la richesse de la thématique et propose des pistes de réflexion originales et stimulantes. Cet ouvrage comble donc un vide sur la question de l’auteur en science. D’autant plus que l’objectif affiché d’emblée est d’ouvrir « un espace où les discussions peuvent commencer, en espérant qu’elles se poursuivront dans d’autres forums et d’autres textes » (p. 4).
Dans le cadre d’un livre qui regroupe des spécialistes de l’auctorialité, on pourrait cependant regretter que cet appel ne s’accompagne pas d’une discussion plus systématique avec certains de ces traits fondamentaux. Trois questions au moins auraient gagné à être abordées plus directement. Tout d’abord, un acte qui accompagne la fonction-auteur en science reste largement négligé tout au long de l’ouvrage : la signature. Si la majorité des contributions problématisent les modalités d’attachement du nom propre aux textes, aucune n’envisage l’auctorialité du point de vue de ce geste historiquement chargé de significations [3]. Pourtant la dimension de validation et l’ancrage juridique de la signature orientent vers une conception politique et morale des personnes qui renseigne sur un trait essentiel de la fonction-auteur en science : l’authentification collective des connaissances. On aurait donc pu s’attendre à trouver, à côté des études de cas qui documentent les aménagements actuels dont l’auteur scientifique fait l’objet dans des réglementations (voir la troisième partie de l’ouvrage), une analyse des pratiques effectives des chercheurs en matière de signature des publications qui permette de distinguer « signer » et « être auteur ». Ensuite, l’ouvrage discute très peu la fonctionauteur du point de vue du « travail » qu’elle sous-tend, ainsi que la manière dont cette notion de « travail » est définie par et articulée à la fonction-auteur. Différents chapitres abordent certes la question dans le cadre du droit de la propriété intellectuelle (P. Jaszi et M. Woodmansee), de la conception d’instruments scientifiques (M. W. Jackson), des laboratoires militaires d’É tat ( H. Gusterson), ou encore du réaménagement de procédures en sciences biomédicales (M. Biagioli). Mais à aucun moment la notion est interrogée de front alors même que la fonction-auteur est un dispositif qui hiérarchise les tâches du processus productif, qui opère une sélection entre des actes « décisifs » et des opérations « marginales ». On pouvait donc s’attendre à davantage d’explicitations, notamment dans un contexte où les activités scientifiques s’organisent de plus en plus de manière industrielle. L’ouvrage laisse enfin dans l’ombre les liens entre la fonction-auteur et la théorie de l’action. L’ensemble des contributions relate, avec minutie et sérieux, les activités qui, dans des circonstances historiquement et sociologiquement situées, rendent possible l’activation d’une fonctionauteur. En ce sens, chaque chapitre montre comment la notion d’auteur est sous-tendue par des actes. Mais à aucun moment elle n’est questionnée en tant que catégorie de l’action (au même niveau que les termes d’acteur, d’agent, de sujet, etc.). Pourtant il reste largement à identifier si l’auctorialité désigne seulement une force sémiotique consistant à augmenter la portée énonciative d’un discours ou si, bien plus que cela, elle est une catégorie conceptuelle qui appartient à la sémantique de l’action.
David Pontille
CERTOP – Université de Toulouse 2
 
Gadea (Charles). – Les cadres en France. Une énigme sociologique. Paris, Belin (Perspectives sociologiques), 2003,285 p., 18,95 €.
 
 
Même si elle ne figure pas d’entrée dans ce volume, l’histoire du mot « cadres » n’est pas sans intérêt pour le sociologue. « Cadres », au sens no 7 du Littré, désigne « l’ensemble des officiers et sous-officiers d’une compagnie », autrement dit ceux qui sont inscrits comme tels sur les « registres » (signification première du terme : le sens, comme c’est souvent le cas, s’est étendu du contenant au contenu). Le Trésor de la langue française d’Imbs fait remonter à la période révolutionnaire son usage militaire, aux années 1840 sa première utilisation pour désigner les détenteurs d’autorité dans l’administration, enfin à 1931 (et non au terme de la décennie, voir p. 104) son apparition dans l’industrie et le commerce. Si le premier chapitre de ce livre remonte beaucoup plus haut dans le XIXe siècle, c’est qu’il identifie les cadres aux ingénieurs, ce qui n’est que partiellement justifié : d’une part, tous les ingénieurs ne sont pas des cadres (voir p. 188) ; d’autre part, tous les cadres ne sont pas, loin de là, des ingénieurs.
Au lieu d’informer d’emblée son lecteur sur les définitions possibles du mot « cadres » et leurs variations selon l’époque et le contexte (ce que fait fort bien le « Que sais-je ? » de Jean-Paul Juès), l’auteur préfère reporter ce qu’il appelle la « généalogie des cadres » à la fin du volume et ouvrir celui-ci par 80 pages de fresque historique, allant de Saint-Simon et L e Play à Veblen, Burnham et Galbraith. Il y est question de la technocratie, thème chargé d’idéologie et qui prête à de confuses discussions, et des premières approches sociologiques, celles d’Alain Touraine et de Michel Crozier, vues sous l’angle de la technostructure. Encore n’est-il pas avare d’approximations, puisqu’il nous parle de « Jean » Le Play (p. 43) et, en grappe (p. 51), du sociologue « Charles » Davy, du « philosophe » Georges Lefebvre, de l’« historien » J ean Hyppolite, allant même jusqu’à confondre, injure à l’histoire, Hervé le fils avec Gabriel le père.
Cette première partie est suivie d’une autre, à peu près de la même longueur, qui traite de la position des cadres dans « l’univers ambigu des classes moyennes » et dans la lutte des classes. Elle consacre une part importante à ce que l’on a appelé, dans les années soixante, la « nouvelle classe ouvrière ». Ne vous fiez pas à l’index, dont l’abondance trompe, pour penser que l’auteur ignore Mallet et Belleville : il en parle bel et bien (p. 113 et p. 114). Il est vrai qu’il oublie aussi bien Bidou, Daumard, Desrosières, Parodi, Schweisguth et Thévenot (j’en passe) pourtant bien présents dans le texte (voir p. 116, p. 129, p. 186) comme dans l’abondante bibliographie. Les cadres constituent-ils une classe sociale ? Si oui, où la situer par rapport à la bourgeoisie et à la classe ouvrière ? Qu’entend-on par « salariés bourgeois » ? Le livre de Boltanski se trouve ici sur la sellette.
L’intitulé de la troisième partie, « L’arbre des ingénieurs et la forêt des professions », donne à penser qu’à trop se focaliser sur les ingénieurs, la sociologie des cadres oublierait leur vraie nature qui relève des professions. Mais les cadres sont-ils vraiment une profession ? C’est la thèse soutenue par Dubar et Tripier. On peut lui opposer que la qualité de cadre équivaut plutôt à un statut ou à une « situation dans le profession ». Être comptable, c’est appartenir à une profession ; passer chef-comptable, c’est accéder à un statut supérieur, à une nouvelle « situation dans la profession ». Ainsi le pensent de bons auteurs. Cela n’empêche pas Charles Gadea de consacrer une place importante à ce qu’il appelle la « professionnalisation » des cadres. L’ambiguité de ce terme, qu’il ne signale pas suffisamment, tient au fait qu’il recouvre au moins trois sens différents : 1) Le passage d’une activité non professionnelle, d’un amateurisme ou d’un hobby à un véritable métier, à une profession au sens français du terme (dans les années récentes : toiletteur de chiens et chats, conseiller conjugal, cosmonaute, sophrologue, professeur de plongée, etc.) ; 2) Le renforcement, dans un métier de ce genre, des aspects carrière, encadrement, formation professionnelle, garanties de toutes sortes procurées le plus souvent par les conventions collectives : Pierre Naville analyse très bien ce phénomène dans le Friedmann-Naville (t. I, pp. 237-240) ; 3) Quant à la professionnalisation au sens anglais du terme (il faudrait écrire professionalization pour éviter toute confusion), elle signifie le passage de l’occupation, du métier à un degré supérieur d’organisation sociale et de prestige qui le hisse au niveau des médecins, des clergymen et des lawyers : voir l’excellent livre d’Andrew Abbott : The system of professions (1988). L’existence d’un code déontologique et d’un système institutionnel conçu pour l’inculquer et le faire respecter est ici fondamentale. À l’aune d’une conception aussi exigeante, la recherche de la professionalization n’aboutit le plus souvent qu’à ce qu’il faudrait appeler des « semi-professions », dont Abbott nous dit qu’elles sont généralement des « would-be professions » (voir Amitai Etzioni : The semi-profes-sions and their organization : teachers, nurses, social workers, 1969). Faut-il suivre Gadea quand il nous affirme que la professionnalisation des cadres est un phénomène important ? Oui, pleinement, s’il s’agit du sens no 2 ; mais en partie seulement, s’il s’agit du sens no 3 : seuls certains experts, libérés de toute contrainte hiérarchique et aptes dès lors à recevoir des honoraires plutôt que des salaires, réussissent à « s’installer en libéral » et à se rapprocher du paradigme médical. C’est le cas typique des experts-comptables et de certains informaticiens ; mais cela joue au détriment de la fonction d’autorité, consubstantielle au statut de cadre tel qu’il s’est façonné historiquement.
L’originalité de la langue française est de posséder un mot qui désigne, en gros, l’ensemble des salariés, supérieurs ou moyens, détenteurs d’autorité, qui se situent entre les fondés de pouvoir du capital et la main-d’Å“uvre d’exécution : c’est sans doute la raison qui justifie C. Gadea à écrire que la France est « le seul pays où il existe des cadres » (p. 79) ou que la Grande-Bretagne est un pays sans cadres. Entendons-nous : toutes les économies développées supposent des relais d’autorité entre le sommet et la base des entreprises et des administrations, mais leur langue ne comporte pas toujours, à la différence du français, un terme qui camoufle leur hétérogénéité.
C’est à « déconstruire » ce globalisme de la nomenclature que vise la Sociologie des cadres, co-signée par Paul Bouffartigue et Charles Gadea et publiée, en 2000, aux Éditions La Découverte. On se demande si le second de ces auteurs n’a pas utilisé, dans le livre qui nous occupe, l’excédent de sa documentation par rapport aux limites exiguës de la collection « Repères ». Cela expliquerait qu’au lieu d’un exposé construit, traitant des questions essentielles aux cadres du XXIe siècle, il nous mette en présence d’une succession de chapitres assez disparates, dont très peu frappent dans le mille.
Jean-René Tréanton
 
Vervaeke (Monique). – Le design et les immatérialités de l’entreprise. Paris, L’Harmattan (Dynamiques d’entreprises), 2003,196 p., 16,80 €.
 
 
L’ouvrage déborde largement l’analyse du statut et du rôle du design en incluant celui-ci dans une étude de l’histoire de la lunetterie française et des évolutions du travail et du marché international de la branche. Il représente une combinaison heureuse des perspectives technologiques, économiques, esthétiques et relationnelles des entreprises observées.
L’innovation formelle et la protection de la propriété intellectuelle sont les deux grands thèmes de la recherche. Les deux premiers chapitres s’appliquent à l’analyse générale de ces notions, les suivants montrent comment elles caractérisent les stratégies des industries de la lunetterie.
Le design industriel s’est progressivement imposé dans la conception industrielle du produit. Le concept d’innovation formelle, emprunté à G. Bianchi, désigne le rôle prépondérant des dimensions culturelle, esthétique et symbolique des produits. Par une politique de marque et de gammes on propose une diversité de sens à l’objet, on lui donne une place dans un imaginaire social qui freine son obsolescence. Le concept d’innovation formelle recouvre une nouvelle façon de penser l’identité du produit, de surprendre le consommateur. S’opère un basculement des objets dans le « système de la mode ».
Le design s’intègre à la stratégie de l’entreprise. Les firmes réagissent à la saturation des marchés en différenciant leurs produits. Cette diversification de l’offre crée une nouvelle situation compétitive. Pour vaincre la concurrence on crée la différence. Le design anticipe la demande non encore formulée. Les designers intégrés en entreprises interviennent dès le stade prospectif de la conception du produit. Certains participent aux réunions de planification des produits pour réfléchir à leur différenciation, à leur identité conçue en relation avec la reconnaissance de la marque.
Le designer travaille en coopération avec la plupart des services de l’entreprise : recherche-développement, conception, marketing et fabrication. Il participe à trois types d’innovation formelle : l’invention de l’innovation ou du produit, le « design prescripteur » impulsant et préparant l’innovation, le design « concepteur-médiateur » qui la met en forme. Il coopère avec le bureau d’étude pour la mise au point des prototypes.
Monique Vervaeke décrit la structure de la branche et son évolution. La typologie des entreprises distingue les fabricantsconcepteurs (leaders, diversifiés, généralistes, spécialistes) et les entreprises spécialisées dans la conception : artisans, sociétés de création, distributeurs concepteurs (lunettes solaires et sportives). On enregistre un renforcement des activités du design sous ses différentes formes, notamment dans les groupes leaders.
La compétition internationale est sévère. L’emploi enregistre une baisse des effectifs du marché du travail local sauf dans les activités de marketing, de conception design, de développement, de commerce et de logistique. Cependant l’observation met en valeur de nombreuses formes de coopération du fait de la progression de la division du travail. Le partenariat commercial révèle des stratégies d’externalisation de la production en Asie et en Indonésie et l’ouverture du capital des entreprises à des groupes industriels et financiers extérieurs à la branche parallèlement à un recul des entreprises familiales.
Les mécanismes de coordination de branche et de soutien administratif stimulent l’activité : contrats de plan, contrats de progrès, prospection des marchés étrangers par les chambres de commerce, soutien des conseils généraux et régionaux, projets de recherchedéveloppement, études de transferts de technologies, activité de veille des brevets, concours internationaux de design. La démarche qualité s’insère également dans une réflexion collective adaptant les normes ISO 9000, organisant une formation interentreprises.
L’invention joue un rôle central dans le design : le designer propose des solutions techniques nouvelles. Plus fréquemment il émet des orientations prospectives qui demandent des programmes de recherche-développement ; enfin il donne forme à des inventions issues de l’entreprise ou achetées par elle. Le rôle des designers concerne la qualité, l’innovation, la diversification et la différenciation des produits. Ils doivent, pour remplir ce rôle, coopérer avec les différentes fonctions internes et externes de l’entreprise sous la forme de travail en groupes de projet. Le design facilite cette culture du projet et la coordination interentreprises.
Une large place est faite dans l’ouvrage à la protection de la propriété industrielle. Le droit de propriété intellectuelle des innovations est protégé par des accords et des réglementations au niveau international, européen et national. Les contrefaçons de marques, de dessins, de modèles font l’objet de recours en justice. Le dépôt des marques, de brevets ou de dessins et modèles, en conférant un monopole d’exploitation à son titulaire, lui permet de se défendre des contrefaçons et de protéger ses créations.
Mais la protection des brevets est peu utilisée par les entreprises françaises de lunetterie, contrairement aux firmes japonaises ou américaines, attitude liée à une certaine défiance à l’égard des dispositifs juridiques. Les entreprises françaises misent sur un renouvellement rapide de leurs produits plutôt que sur la protection de leurs innovations. L’innovation permanente permet de déjouer la contre-façon en maintenant une avance suffisante sur la concurrence. La mise sur le marché de nouveaux produits accroît la renommée de la marque. Survivre grâce aux innovations permanentes met en évidence le rôle du design dans la stratégie industrielle des entreprises : elle exige d’importants investissements en recherche-développement, en technologie, mais aussi dans le design, les réseaux commerciaux, la communication, la distribution.
Dans cette lutte avec la concurrence, l’innovation formelle joue un plus grand rôle que l’innovation technologique, ce qui valorise le design. Les PMI bénéficient de cet essor de l’innovation. Les entreprises françaises utilisent, pour se protéger, le dépôt de marque et le marquage des pièces. Mais ces stratégies de dissuasion sont insuffisantes contre les contrefaçons. Elles restent en but à des stratégies judiciaires (notamment américaines) de harcèlement de la concurrence.
L’ouvrage donne une présentation vivante et très informée de la situation de la lunetterie en France. Les deux thèmes qui le structurent, l’innovation formelle et le contrôle de la propriété industrielle, sont bien choisis. On peut être surpris par l’importance prise par le second thème qui titre trois chapitres sur six. Le rôle qui lui est attribué pour combattre la concurrence n’est-il pas en contradiction avec la valorisation de la coopération interentreprises si bien décrite dans le chapitre IV ?
La description et l’analyse de l’activité professionnelle des designers est intéressante et révélatrice du rôle de ces professions nouvelles. Elle aurait mérité d’être mise en valeur dans un chapitre spécifique. Le rôle du designer, tel qu’il est décrit, montre que la pratique du design n’est pas limitée à l’activité esthétique de mise en forme d’un produit : elle s’exerce sur l’ensemble des stratégies de marque et de conception des produits. Le design catalyse l’innovation et révèle la culture d’entreprise.
Monique Vervaeke a su articuler, dans sa recherche, la sociologie des professions à l’analyse socio-économique, la sociologie du droit et celle de l’innovation. Bel exemple de démarche interdisciplinaire.
Claude Durand
Centre Pierre Naville
 
Jauréguiberry (Francis). – Les branchés du portable. Sociologie des usages. Paris, Presses Universitaires de France (Sociologie d’aujourd’hui), 2003,195 p., 24 €.
 
 
La diffusion du téléphone mobile en France étonne par son ampleur et sa vitesse. Plus encore, la banalité de son emploi dans les espaces collectifs et la fréquente futilité des propos entendus suscitent l’interrogation.
En s’appuyant sur plusieurs années de recherche dans des grandes villes françaises (de 1993 à 2001) et en appliquant la méthode de l’intervention socio-logique mise au point par A. Touraine, F. J auréguiberry s’attache à dessiner l’« expérience du branché » [1]. Son livre est également un regroupement et un enrichissement de plusieurs articles déjà tirés de cette enquête.
Dès l’origine, deux tendances sociétales ont, pour l’auteur, fait le lit du succès du mobile. En premier lieu, le mobile concrétise le vieux rêve humain d’ubiquité et permet d’être présent médiatiquement sans être là physiquement. En deuxième lieu, il participe d’une société de plus en plus fragmentée à l’intérieur de laquelle l’individu cherche cohérence et continuité. Le mobile semble être une aide dans cette quête effrénée et parfois désespérée. Avant d’aller plus avant dans sa réflexion, Jauréguiberry dresse dans le premier chapitre un panorama des points saillants de l’usage du mobile. Il rappelle le passage du « chic » au « à la mode » de l’objet, sa dimension anthropologique car collé au corps, la prédominance des appels courts et la nouvelle scène d’interaction, prêtant à la dissimulation, que l’inscription du mobile dans les rapports sociaux façonne.
Les aspects retenus par la suite sont d’ordre psychologique. Le mobile, constamment à portée de main, incite à ne pas garder pour soi ce qui passe par la tête, à partager ses émotions spontanément. Il renvoie également au besoin d’être rassuré en permanence. Ces éléments conduisent à un « cocooning téléphonique » soit une succession de coups de fils brefs, sans contenu informationnel véritable dont le but est de manifester sa présence, de rassurer et/ou de combattre une solitude passagère. L’auteur va jusqu’à emprunter au psychanalyste D. W. Winicott le concept d’« objet transitionnel » : l’idée est que le mobile est un « doudou » précieux liant symboliquement aux proches.
Néanmoins, le mobile génère aussi de nouvelles formes de contrôle ainsi qu’un stress quand l’autre est injoignable. L’impulsion sympathique devient alors « téléphonite », attitude compulsive, de la même façon que le fumeur invétéré enchaîne les cigarettes sans s’en rendre compte.
L’auteur extrait ensuite de ce tableau des thématiques qu’il développe en détail. La première réside dans la dimension temporelle de l’emploi du mobile. Derrière cet objet se dissimule le désir de modeler le temps à sa guise. Le bilan dressé par Jauréguiberry ne va pourtant pas dans ce sens. Il insiste même sur les effets pervers que cette prise sur le temps engendre. En valorisant l’immédiat et le culte de la dernière minute, les événements organisés à l’avance font figure de ringardise. Cette « urgence généralisée » contient le danger du « syndrome du zappeur », soit un cercle vicieux où l’individu ne sait plus où donner de la tête. Au final, il tarde à prendre ses décisions plus qu’il ne les anticipe. Devant ce précipice, l’individu ne reste pas sans réactions, il met en place une logique d’action appelée logique critique, qui privilégie l’autonomie sur les choix imposés. Elle se situe aux antipodes de la logique utilitaire, qui clame l’importance de l’efficacité, tant dans la sphère professionnelle que domestique, et inscrit l’usage du portable dans ce registre. Plutôt que de vouloir le rentabiliser sans cesse, la logique critique revient à prendre son temps, à s’octroyer des périodes d’indisponibilité où il n’est plus compté.
La dernière logique d’action identifiée est la logique d’intégration. Le mobile sert ici avant tout à se relier à ses réseaux sociaux et à être identifié comme un membre de ceux-ci. Cette logique a une connotation symbolique, affective dans les cercles amicaux et privés mais prend une teneur plus stratégique en milieu professionnel.
Ces logiques d’action s’imbriquent et leurs croisements entraînent trois types de comportements : zapper, filtrer et préserver.
Zapper est au carrefour de la volonté de rester en contact et de l’ambition d’optimisation. Concrètement, cela consiste à « aller rapidement d’une information à l’autre afin d’en évaluer les potentialités », à changer de registre sans transition. L’individu peut le vivre positivement ou négativement. Il pourra aussi adopter une posture de tri, de sélection des sollicitations, ruser pour ne pas subir trop durement les exigences qui pèsent sur lui. Ne pas perdre son souffle et préserver son identité sont ici les enjeux. Filtrer les appels entrants et éteindre son mobile provisoirement sont des petits arrangements qui caractérisent cette attitude. Préserver est la réplique du filtrage dans un sens non utilitariste. Le mobile est alors cantonné au strict minimum et la communication qui a réellement un sens réservée aux échanges en face-à-face. La valorisation de l’authenticité, de l’ouverture aux autres et le refus d’une contagion du rythme professionnel sur les rythmes privés sont les autres variables de ce comportement.
La thématique territoriale est la deuxième que l’auteur met en avant. Le mobile constitue une « expérience d’ubiquité médiatique » qui libère de la contrainte du lieu. Il se différencie du téléphone fixe sur un plan : appeler un fixe revient à ne pas forcément savoir qui va répondre tout en étant au fait du lieu où se trouve le répondant, appeler un mobile revient à l’exact inverse. L’incertitude sur le moment et le contexte ne sont pas sans créer de tensions. De même, appeler et discuter dans les lieux publics n’est pas neutre socialement. La sonnerie et/ou la conversation via un mobile rompent ainsi la civilité au sens de R. Sennett : ne pas peser sur les autres, protéger « le moi des autres moi ». L’autre versant de cette civilité est l’« inattention civile » théorisée par E. Goffman. Équilibre instable où les postures sensorielles sont structurantes, elle consiste à ne pas porter atteinte à la tranquillité de l’autre, tout en ne lui signifiant nulle marque de dédain. L e problème du « branché » est justement d’être ailleurs et de le faire entendre, comme pour prouver que « l’ailleurs médiatique » revêt plus d’importance que l’« ici physique ».
Cependant, les attentes envers les lieux de la vie quotidienne ne sont pas identiques. Ceux-ci n’ont pas la même signification sociale et les réactions à l’immixtion du mobile permettent de les cliver. Le portable est ainsi un « révélateur d’urbanité », rappelant la distinction entre les lieux fonctionnels (un hall d’aéroport) et les lieux à forte urbanité (café, restaurant). Dans le deuxième cas, le choix de s’y rendre est souvent volontaire et le « branché » est alors perçu comme un intrus.
Jauréguiberry craint la multiplication des lieux fonctionnels au détriment des lieux à forte urbanité du fait de l’omniprésence du mobile. En contrepartie, il parie sur l’ajustement progressif des comportements aux règles tacites de savoir-vivre car, notamment, les utilisateurs s’observent mutuellement et peuvent déceler chez les autres des travers.
La dernière thématique traitée est celle du pouvoir autour du mobile, spécialement en milieu professionnel. Les salariés ne sont pas égaux devant le mobile et n’ont pas la même marge de manÅ“uvre pour contourner la contrainte qu’il représente. Si l’appelé est structurellement en position de faiblesse, la désynchronisation de l’échange que le répondeur permet aide à s’extraire provisoirement de l’emprise des appelants. Cependant, certains utilisateurs, que l’auteur appelle « connectés », ont le devoir de rester disponibles. Par exemple, pour les commerciaux nomades, mobilité est loin de rimer avec liberté. Jauréguiberry montre ainsi que le mobile, en milieu professionnel, crée une nouvelle inégalité [2] et entraîne une recrudescence du contrôle au détriment de l’autonomie. Il parle même de « taylorisme à distance » pour désigner ces contextes de travail. Autre élément, dans les professions traditionnelles de l’urgence comme dans les hôpitaux, les temps d’astreinte ont tendance à s’étendre. L’intérêt de l’institution – disposer d’un personnel toujours plus réactif – va à l’encontre de celui des salariés, qui veulent donner un sens à leur activité. Doter en mobile les membres d’une entreprise n’est pas, en fin de compte, un bienfait, tant les problèmes à régler au quotidien s’amoncellent, tant la pression sur les « cadres fusibles » augmente. Par conséquent, l’auteur plaide pour un « droit à la déconnexion », qui permettrait à certains salariés de ne pas subir en permanence l’intrusion du mobile.
Arrivé au terme de cette réflexion où le cocasse se mêle à d’importants thèmes de la sociologie contemporaine (urgence, civilité, souffrance au travail, morcellement des espaces), on retient que l’inscription du mobile dans les rapports sociaux est fortement ambivalente. En effet, le mobile ne crée pas du lien social ex nihilo, il l’actualise tout en contenant des risques de dépendances accrues. Il met au jour un acteur recherchant l’efficacité et se référant simultanément à des valeurs non performatives. Il cantonne parfois l’acteur à son rôle, en particulier professionnel, tout en témoignant de sa distance.
L’ouvrage a le mérite d’octroyer au mobile le statut d’objet de recherche à part entière. L’auteur aide à l’aborder grâce à un cadre théorique adéquat empruntant à la sociologie interactioniste, à la sociologie du travail, des usages et à la psychologie. On regrette simplement le manque d’arguments modérateurs à la thèse défendue à propos du mobile au travail ainsi que le peu de références à la littérature sociologique, notamment étrangère, disponible sur le sujet. Cela étant, l’auteur permet d’appréhender de manière captivante un bien devenu pour beaucoup une évidence matérielle et un compagnon non questionné du quotidien.
Gérald Gaglio
CERSO – Université de Paris IX
 
Durand (Claude), Pichon (Alain) (dirs.). La puissance des normes. Paris, L’Harmattan (Logiques sociales), 2003,324 p., 27,50 €.
 
 
Sous la responsabilité de Claude Durand et d’Alain Pichon, un groupe d’enseignants et de chercheurs du Centre Pierre Naville (Université d’Évry), auquel se sont joints des collègues juristes et sociologues du travail, s’interroge sur la signification des normes et leur évolution.
La notion de norme est centrale dans la sociologie classique, indissociable de l’épistémé moderne. C’est au XIXe siècle que se produit une modification des structures intellectuelles de la connaissance ; l’homme devient objet de connaissance ; le travail, une catégorie fondamentale de la pensée de la modernité ; et le travailleur, l’objet d’investigation dans les sciences sociales. La socio-logie classique met au centre de ses réflexions les notions de norme et de valeur. La norme permet de penser la question des sources du droit, des agents qui le créent et le codifient, de ceux qui le modifient dans l’action, du rapport entre les usages, les pratiques, les coutumes et la création des règles juridiques, celle de la légitimité des valeurs et des sanctions, de l’ordre social, de la cohésion et de la déviance.
Si la norme sert à régir la conduite des acteurs sociaux, en étant institutionnalisée par les contrôles sociaux et les sanctions, elle n’est pas toujours ressentie comme une contrainte, étant intériorisée par le sujet agissant. Elle apparaît comme l’expression d’un groupe auquel on s’identifie. Elle comporte aussi des dimensions morales et juridiques qui structurent les multiples aspects de la vie de travail. Elle est donc une force de motivation pour l’action.
Centré sur l’étude des normes dans le travail, cet ouvrage montre le processus de leur constitution dans l’acte de travail, renvoyant leurs transformations aux bouleversements majeurs qui affectent la société contemporaine tout entière. Par opposition à la règle, souvent définie comme un cadre formel ou informel des pratiques, les normes en sont les résultats attendus, soulignant par là qu’elles sont issues de constructions de groupes sociaux qui adaptent le cadre de la règle à des situations hétérogènes, plurielles et en constante évolution. Elles sont la résultante d’un équilibre de valeurs négocié dans le cadre de rapports sociaux conflictuels. Elles se révèlent comme au fondement du droit et des institutions, organisant les rapports sociaux dans la société, notamment le rapport salarial. Dans une période où la macro-régulation sociale se délite et, avec elle, les normes et les valeurs qui régissaient le fonctionnement du système socio-productif, émerge un nouvel ensemble normatif donnant naissance à de nouvelles formes institutionnelles de gestion du travail. Le rapport salarial qui s’en dégage, dans des configurations en rupture avec le précédent, en est l’expression condensée.
Un axe solide oriente l’ensemble des contributions, donnant, malgré l’importance du nombre des auteurs (dix-huit), une grande unité à l’ouvrage. Il permet de préciser et d’approfondir la notion de système productif qui encadre les faits micro-sociaux observés dans les différentes sphères de l’activité sociale centrée sur le travail. Il rend compte des influences réciproques de la construction des règles sociales, du mode de leur intériorisation et de leur évolution, à travers la diversité du champ d’application de la norme dans l’activité de travail de la société industrielle (production et consommation, éducation, temporalités, gestion de l’entreprise, problèmes de la qualité, mondialisation et transfert des normes nationales, etc.). Autour de cet axe commun, des thèmes communs fédèrent l’ouvrage : l’érosion des anciennes normes due à de multiples facteurs (décentralisation des systèmes de gestion et de production, hétérogénéité des publics de certains services), la construction de nouvelles normes dans le jeu d’acteurs, le rapport entre l’individuel et le collectif, la circulation entre la contrainte et l’autonomie.
L’ouvrage est divisé en trois parties, dans l’ordre de généralité des champs d’observation : 1) La problématique générale de la norme sociale du travail, insérée dans des processus normatifs sociétaux dont elle est un élément majeur de la société industrielle ; 2) La construction de nouvelles normes dans l’activité de travail et les processus de leur ajustement aux exigences liées aux nouveaux équipements et au nouveau mode de régulation ; 3) La déstabilisation des anciennes normes de gestion du personnel reposant sur la régulation étatique et statutaire au profit de l’individualisation de la condition juridique du salarié, sous la domination des critères financiers.
L’encadrement sociétal des normes s’exprime dans leur dépendance de la structure hiérarchisée de nos sociétés, dans leur sensibilité aux changements (renversement des rapports entre les valeurs régissant le travail et la vie privée, dimension culturelle de l’articulation des systèmes de travail et de formation, dépendance des systèmes juridiques et réglementaires régissant le fonctionnement des entreprises, au niveau national et international). Quatre chapitres, respectivement de M. Bitard, M. Burnier, F. Cardi, F. Talahite, lui sont consacrés.
Dans l’organisation du travail, les changements sont étudiés sous divers aspects. La planification, productrice de normes et comportant de nombreuses mises en forme du travail, nécessite des ajustements permanents (I. Bazet, G. de Terssac, G. Masino, B. Maggi). Dans certaines activités, la production s’opère à partir des collectifs de travail eux-mêmes, que ce soit dans une recherche identitaire face à une précaire cohésion sociale (J.-P. Durand), ou dans celle d’une aide et d’un repère dans le traitement des aléas intervenant dans l’industrie nucléaire (M. Bourrier). Dans d’autres, les salariés appliquent ou contournent les normes, pour en chercher le sens ou s’obligent à le construire avec un nouvel acteur, le client dans l’assurancequalité (F. Mispelblom), ou à produire un nouveau cadre de régulation des pratiques, dans les expériences dérogatoires et les zones d’infra-droit de la grande distribution (M. Bitard). Que l’organisation du travail résulte d’une histoire des obligations légales de protection du milieu de travail ou s’inscrive dans des plans et des schémas durables, elle nécessite, pour passer dans la pratique, des négociations et des reconstructions avec les salariés, visant à un compromis entre l’intérêt de ces derniers et la finalité productive de l’entreprise (Th. Pillon).
Les normes évoluent de la productivité à la performance avec, aujourd’hui, le souci de la rentabilité financière, aux dépens des valeurs de solidarité et d’équité (D. B achet). L es cadres, jusqu’alors assurés de stabilité, de reconnaissance et d’une confiance accordée a priori, sont confrontés aux mêmes nécessités de faire la preuve de leur apport par la pratique de la rémunération variable et de l’évaluation individuelle (A. Pichon). Avec la dérégulation, la norme d’emploi se décompose en une diversité de statuts précaires et une hétérogénéité du temps de travail, remettant en cause les normes collectives. Cet exemple est examiné dans le cadre d’une recherche européenne (Ph. Barré). Que ce soit dans des sociétés de vieille industrialisation ou dans des pays ayant d’autres traditions, on assiste, avec la recherche de C. Durand et S. Koleva, aux mêmes pratiques de résistance des salariés : valorisation du travail contre rendement, solidarité ouvrière contre manipulations patronales (la sidérurgie en France), références à un système de valeurs professionnelles informel aussi efficace que celui exporté par l’entreprise étrangère (EDF en Bulgarie). Les normes sont ainsi contournées et réajustées sans cesse dans le travail. Mais l’empiètement du travail sur la vie privée incite les salariés à trouver des formes de compensation et de résistance à son emprise. Dans le travail ou dans le temps libre, les conflits autour de la norme expriment les tensions permanentes entre les contraintes économiques de la modernité et de la rationalité productiviste et les aspirations à l’autonomie et à la reconnaissance du sujet, acteur de la modernité (N. Amsellem).
Ce livre présente un autre intérêt : l’analyse documentée des travaux socio-logiques, les références aux auteurs classiques et les choix théoriques donnent de la solidité aux investigations de terrain qui constituent la richesse de ces travaux.
Quynh Delaunay
CNRS – Griot-Cnam
 
Bec (Colette), Procacci (Giovanna) (dirs.). – De la responsabilité solidaire. Mutations dans les politiques sociales d’aujourd’hui. Paris, Syllepse, 2003,267 p., 22 €.
 
 
Plutôt que de proposer une vue d’ensemble sur la crise de la protection sociale, l’ouvrage convie le lecteur à un voyage à travers des regards critiques, pluridisciplinaires, sur différentes politiques en cours et leurs justifications discutables. On sait gré aux auteurs de leurs partis pris qui, loin d’être réducteurs, permettent de resituer la complexité d’un système national. Contre les simplifications issues du comparatisme globalisant d’Esping-Andersen, qui présente l’Étatprovidence français comme un régime figé, « conservateur-corporatiste », les contributions des auteurs, juristes, socio-logues, mettent l’accent sur les logiques plurielles et les dynamiques qui ont contribué à construire un édifice étonnant, sans cesse en mouvement : le système de protection sociale, la République française et leur lien avec les sciences sociales. L’opérateur de ce voyage dans l’histoire et le présent d’une aventure indissociablement intellectuelle, politique et sociale, est le couple responsabilitésolidarité.
Comme le rappellent Colette Bec et Giovanna Procacci, ce couple, à la fois descriptif et normatif, a guidé la mise en place des politiques sociales par l’État républicain au XIXe siècle. Mais il sert aussi à penser les rapports entre individu et collectivité – c’est là que le projet politique et social rejoint le projet de connaissance. Le sociologue Durkheim, l’économiste Gide, le philosophe politique Fouillée, le juriste Duguit ou encore le solidariste Bourgeois, en théorisant la notion de solidarité ouvrent pour l’État républicain une voie d’action (que le concept de fraternité n’autorisait guère). Aujourd’hui, la responsabilité intervient pour justifier les réformes des politiques sociales. « En ces temps de néolibéralisme… on suggère de façon insistante que la responsabilité individuelle est l’alternative à une solidarité collective dont la générosité n’est pas inépuisable. » Pourtant, plus qu’un simple « mouvement de balancier » qui irait d’un concept à l’autre, l’ouvrage met en évidence leur articulation, constante et équivoque. Et la conscience qu’ont les auteurs de leur propre contribution à produire ces concepts donne à chaque contribution une dimension réflexive stimulante.
La construction du livre reflète l’ambition de bien poser le( s) problème(s). Dans la première partie, l’ouvrage revient longuement sur les usages du couple de concepts solidaritéresponsabilité, puisque, selon la formule de Marcel Gauchet, « il existe un écran de langage qui dissimule certains problèmes sociaux derrière les mots qui servent à les nommer ». La référence à l’histoire aide à lever les ambiguïtés, rappelant que la responsabilité n’est pas forcément individuelle, ni la solidarité forcément collective. À la Libération, la Sécurité sociale pose la collectivité comme responsable du bien-être et de la sécurité de ses membres. Michel Borgetto revient sur ce moment-clé de la reconnaissance politique d’une responsabilité « sociale » fondée sur le risque, inhérent au cours normal du fonctionnement de la société. L’idée transcende alors la responsabilité personnelle des pauvres. Aujourd’hui, l’individu n’est pas désigné comme « responsable » de sa situation, mais on prétend le rendre « responsable » de lui-même. Dans une perspective anthropologique, Bruno Théret souligne la dialectique entre les deux concepts. Partant de l’hypothèse qu’il existe un principe de portée universelle, la « dette de vie », qui institue un rapport de dépendance vertical de l’individu au groupe, il distingue cette dette sociale de l’endettement privé, contracté dans le cadre de relations de marché ou dans une union conjugale. Si la solidarité était l’expression juridique de la dette sociale, et la responsabilité l’expression de la dette privée, la première serait nécessairement collective, et la seconde individuelle. Ce n’est pas le cas, car le lien social dans nos sociétés différenciées est un compromis entre ces deux logiques. Bruno Jobert revient sur l’idée de compromis, en insistant sur les enjeux politiques et électoraux de la ré-interprétation de ces « mots-outils » : la solidarité a permis à la République de se dégager des impasses de l’égalité ; son retour dans le discours politique n’est pas une reproduction du solidarisme. L’évolution de chacun des concepts éclaire leur imbrication, justifiant le titre de l’ouvrage : « De la responsabilité solidaire ».
Si la première partie générale, théorique et conceptuelle est convaincante, le passage aux trois autres parties est assez brutal. Chacune revient sur un domaine particulier des politiques sociales : la famille, le travail et la « vulnérabilité sociale ». Faute de transition, qui aurait justifié le choix des thèmes et fait le lien avec les premières contributions, le lecteur est un peu surpris par la brusque plongée dans un discours juridique, technique et précis, sur les obligations, les dettes et les techniques de désignation des débiteurs successifs, dans le droit civil et dans le droit de la protection sociale. Isabelle Sayn illustre bien cependant l’entrecroisement des logiques de solidarité et de responsabilité, soulignant la difficulté (dans le langage du droit aussi) à démêler les différents sens qui leur sont prêtés. Complétant le thème de la famille, mais changeant de discipline et de style, Claudine Attias-Donfut propose le point de vue d’une sociologue citoyenne, engagée, sur la récente réforme des retraites. Contre l’argumentation qui veut que le bien-être des plus âgés soit obtenu au détriment de celui des jeunes, elle défend l’idée que l’opposition des générations n’existe pas dans la société civile, mais « relève de débats d’experts, sans ancrage ni écho réel dans la population ». Selon cet auteur, il existe une solidarité de fait entre les vieux et les enfants – catégories fragiles également sacrifiées en période d’économies. De plus, les mécanismes d’entraide privée des vieux vers les jeunes pourraient s’épuiser sans le soutien de la solidarité publique. Sur le thème du travail, Michel Lallement repart de l’analyse durkheimienne, qui fait de la division du travail un principe de cohésion, pour montrer comment les principes de régulation construits depuis la fin du XIXe siècle se défont sous nos yeux. Le projet du MEDEF de refondation sociale illustre la tentation actuelle qui consiste à renvoyer vers le local les mécanismes de solidarité – l’entreprise étant présentée comme un nouveau foyer de régulation et de protection sociale. Bernard Simonin revient sur la politique de l’emploi, tiraillée entre plusieurs modèles de responsabilité : jusqu’au tournant des années soixante-dix, le problème social du chômage étant « la faute à la société », les institutions « responsables » (État et partenaires sociaux) organisent l’indemnisation des salariés licenciés. À partir du milieu des années quatre-vingt, la thématique de l’insertion prépare la transition vers un nouveau modèle. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, les politiques d’activation laissent penser qu’une partie au moins des chômeurs ne cherche guère à travailler. Dans cette évolution, une constante demeure : la faible place accordée à la responsabilité des employeurs, qui pourrait être le cÅ“ur d’un nouvel échange salarial. De manière plus radicale, Bernard Friot renouvelle l’approche marxiste, en lui empruntant son discours militant (le mouvement ouvrier est invité à « poursuivre la révolution du salaire ») et son présupposé sur le sens de l’histoire (malgré les tentatives de la contre-révolu-tion des années quatre-vingt-dix, le mouvement de fond reste la rupture avec la logique capitaliste). Sur cette trame, la thèse revisite les concepts de solidarité et de responsabilité, rappelant comment la définition d’une grille de salaires liée à la qualification (la tarification) et le versement de 40 % du salaire total à des caisses de sécurité sociale (la mutualisation) placent la solidarité au cÅ“ur du salaire socialisé. B. Friot appelle « responsabilité salariale » la participation aux institutions du salaire socialisé (conventions collectives, caisses de sécurité sociale). Il propose, comme voie à suivre, de salariser le financement de l’investissement pour permettre la détermination par les travailleurs eux-mêmes des fins et des moyens du travail. Le troisième et dernier thème, sur la vulnérabilité sociale, regroupe des contributions sur les politiques de lutte contre la pauvreté (Jean-Luc Outin), l’exemple de la solidarité urbaine (Philippe Estèbe), la politique des flux migratoires (Nathalie Ferré) ou la justice pénale des mineurs (Francis Bailleau). Au-delà de l’intérêt de chacune de ces contributions, on se prend alors à regretter qu’aucune définition n’ait été proposée pour la vulnérabilité sociale ni, plus largement, pour les politiques sociales, l’attention portée au couple solidarité-responsabilité semblant avoir occulté cet aspect. Pourquoi par exemple ne pas avoir évoqué la santé ? Dans quelle mesure les politiques de maîtrise des flux migratoires ou la justice pénale des mineurs relèvent-elles « évidemment » du champ ?
L’ouvrage collectif n’évite donc pas complètement un défaut fréquent du genre : des transitions insuffisantes, voire inexistantes, entre des articles hétérogènes et des apports éclatés, partiels, qui n’échappent pas toujours aux contradictions. On aurait aimé aussi une réflexion sur le métier de « savant », sur la filiation et les différences dans la démarche de connaissance et l’ambition d’agir des sociologues et des juristes, de Durkheim ou Duguit aux présents auteurs. Il ne faut pourtant pas minimiser les apports de l’ouvrage, soulignés en postface par Michel Messu : la mise en évidence de la relation complexe entre responsabilité et solidarité alimente le regard critique sur les justifications politiques des réformes en cours et enrichit la réflexion théorique sur la problématique du vivre ensemble (individu/société).
Maryse Bresson
GRACC-Université de Lille 3
 
Muñoz (J orge). – L’accident du travail. De la prise en charge au processus de reconnaissance. Rennes, Presses Universitaires de Rennes (Des Sociétés), 2002,286 p., 18 €.
 
 
Discerner les logiques sociales qui président à la reconnaissance de l’accident du travail résume, en peu de mots, l’objectif que poursuit Jorge Muñoz dans son ouvrage. Son point d’accroche empirique est principalement l’activité de travail des techniciens des Caisses primaires d’assurance maladie (CPAM). Et son propos vise à saisir, au plus près de la tâche réalisée, « les logiques d’action qui participent à la construction de la prise en charge » (p. 16). La posture ainsi adoptée par l’auteur prend donc délibérément le contre-pied des analyses focalisées sur les « causes » de l’accident du travail pour mieux approcher celui-ci « du point de vue de son traitement social, notamment en termes de réparation » (p. 24).
La première partie de l’ouvrage s’attache à saisir, « en action », le processus de reconnaissance qui conduit, ou non, à la prise en charge de l’accident du travail. Le travail d’analyse des techniciens CPAM, minutieusement décrit par l’auteur, est rapporté aux « logiques d’action » auxquelles ceux-ci se réfèrent pour le traitement des dossiers. Attitudes assurantielle, accusatoire et sociale fixent ainsi les contours et les repères cognitifs à partir desquels l’activité des techniciens CPAM trouve à s’exprimer. De manière schématique, la première s’inscrit dans la continuité des principes généraux qui président traditionnellement à la reconnaissance d’un accident du travail : quand un lien de subordination est établi et si l’accident a lieu à l’occasion du travail. La seconde vise à établir une « imputabilité de responsabilité voire de culpabilité » (p. 123) par une recherche des causes de l’accident du travail. La dernière est explicitement rapportée à une éthique du service public qui conduit les techniciens CPAM à aider les plus faibles (les salariés en l’occurrence), sous certaines conditions et dans certaines situations, à constituer un dossier solide de reconnaissance d’accident du travail, alors que ceux-ci ne possèdent a priori pas les preuves nécessaires pour contester les assertions de leur employeur. Jorge Muñoz insiste bien sur le caractère socialement défini de ces registres d’action. L’établissement de normes collectives, circonscrites à ces trois attitudes (fréquemment combinées autour du pivot assurantiel) permet d’instaurer un traitement routinier et efficace des déclarations d’accident du travail ou d’orienter, vers le responsable du service, un certain nombre de cas problématiques. Dans les faits, un véritable travail de « traduction » de la parole de l’assuré s’opère et Jorge Muñoz évite tout angélisme en signifiant combien les principes de justice et d’égalité auxquels se réfère la victime atteinte dans sa chair lui apparaissent profondément bafoués dans les cas, existants, de refus de la prise en charge. « Ainsi quand l’expert apparaît, la réalité telle que l’assuré l’a vécue est totalement reconstruite. » (p. 173), reconstruction qui peut souvent paraître abstraite, froide, bureaucratique au salarié débouté de ce qu’il considère être son droit (à la reconnaissance et, subséquemment, à la réparation).
La deuxième partie de l’ouvrage prend pour objet une procédure particulière mais éclairante de l’activité des techniciens CPAM : la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur. Activité mineure en volume de dossiers traités, la démarche adoptée par les techniciens CPAM vise ici à établir « un lien entre le préjudice et l’auteur du préjudice » (p. 183) et non plus à qualifier l’accident du travail. J orge Muñoz montre notamment que, par-delà la règle de droit, existe une grande variation quant à la reconnaissance de la faute inexcusable d’une CPAM à l’autre (dans une région donnée). Une première hypothèse travaillée par l’auteur met au jour « la perception différentielle du rôle et de la définition de l’action que les acteurs donnent à leur conduite » (p. 187) et, par là même, la construction locale de la faute inexcusable. Une deuxième hypothèse explicative de cette variabilité suggère d’accorder toute son importance au facteur temps dans la reconnaissance de la faute inexcusable. En effet, toute une série d’étapes scandent le déroulement de la procédure, longue de plusieurs années dans la majorité des cas, mais abrégée dans certaines CPAM, étendue dans d’autres. Aussi l’enchaînement et la durée des interactions entre les différentes parties prenantes peuvent-ils encourager ou décourager les techniciens CPAM d’entamer ou de prolonger une action en reconnaissance de la faute inexcusable. Dernière hypothèse, non moins pertinente, la reconnaissance (ou non) de la faute inexcusable est le fruit de l’ordre négocié, conclusion de la relation établie entre technicien CPAM en charge du dossier, salarié plaignant, employeur incriminé et compagnie d’assurances (de l’employeur essentiellement). Cet ordre négocié, adossé aux attitudes assurantielle, accusatoire et sociale, s’esquisse différemment selon les lieux et prend une expression singulière, sinon d’un dossier à l’autre, d’une CPAM à l’autre.
Dans tous les cas – qu’il s’agisse de la reconnaissance d’un accident du travail ou de la reconnaissance d’une faute inexcusable de l’employeur – l’action même de reconnaissance « implique la mobilisation constante de “ressources” cognitives, organisationnelles, matérielles » (p. 255) par les techniciens CPAM. La conclusion majeure de l’ouvrage de Jorge Muñoz est bien celle-là. Soucieux de l’administration de la preuve et du respect de principes de justice, ces professionnels développent des logiques d’action nourries de règles de droit et de procédures administratives, de valeurs morales et d’idéaux politiques, de normes et de routines communes au collectif de travail, d’éléments factuels et de témoignages.
En résumé, l’ouvrage de sociologie du travail et des organisations proposé par l’auteur donne à lire l’action concrète de prise en charge et de reconnaissance de l’accident du travail. Pénétrant la chambre noire de la réparation de l’accident du travail, Jorge Muñoz pose, en moins de 300 pages d’une argumentation serrée, ses orientations fonctionnelles, ses principes d’organisation, autant d’éléments qui prennent sens au regard des logiques d’action notamment mises en Å“uvre par les professionnels des CPAM.
L’angle d’attaque de la prise en charge des accidents du travail pourra paraître aride au lecteur non spécialiste de ce terrain. Il faut également en convenir, les abondantes références aux textes de loi et à la jurisprudence en vigueur donnent parfois même à penser que la sociologie du travail mise en Å“uvre par l’auteur est, dans une proportion non négligeable, inféodée au droit du travail. Enfin, le scrupuleux souci de la précision qui anime Jorge Muñoz, notamment en matière législative, conduit parfois à perdre de vue les enjeux plus généraux de la reconnaissance de l’accident du travail. En forçant le trait, on pourrait presque reprocher à l’auteur de pratiquer une sociologie trop modeste, insuffisamment ambitieuse sur le plan théorique, voire de courte vue.
Ces dernières remarques n’ont toute-fois aucunement le statut de réserves. Si elles sont l’occasion de discuter les impensés de la posture de recherche adoptée par Jorge Muñoz, elles invitent surtout à reconnaître sa vertu heuristique. L’attachement de l’auteur à pratiquer une sociologie du travail au plus près des acteurs et de l’activité de travail inscrit son ouvrage dans une solide tradition de recherche qu’il contribue, en retour, à conforter.
Cédric Frétigné
 
Parizot (Isabelle). – Soigner les exclus. Identités et rapports sociaux dans les centres de soins gratuits. Paris, Presses Universitaires de France (Le lien social), 2003,296 p., 25 €.
 
 
L’accès aux soins des personnes démunies donne lieu depuis une vingtaine d’années à une accumulation de circulaires, d’études, de propositions, d’initiatives. Le livre de Isabelle Parizot, tiré de sa thèse de sociologie et appuyé sur un riche matériau empirique, propose une analyse très fouillée du dossier, à partir d’une entrée particulière. L’auteur s’intéresse d’abord aux relations et aux identités en étudiant les interactions de patients défavorisés avec les personnes qui les prennent en charge dans les deux contextes de l’hôpital public et de centres de soins associatifs. Elle s’intéresse également à la « dialectique de l’humanitaire médical en France » qui voit coexister des structures associatives conçues à l’origine pour n’être que transitoires avec des structures publiques qui ont été mises en place en réponse aux initiatives et demandes associatives.
À partir de 1985, des associations ouvrent en France des dispensaires pour s’occuper des personnes qui ne sont plus ou qui n’ont jamais été affiliées à la Sécurité sociale et qui n’ont pas recours à la médecine de ville ou à l’hôpital. Ces centres avaient vocation à disparaître car, selon leurs promoteurs, ils devaient pallier temporairement des carences du système sanitaire. À partir de 1992, l’hôpital a créé quelques « dispositifs précarité » proposant, eux aussi, une prise en charge médicale gratuite, prolongée par une intervention sociale. Ces initiatives ont été consacrées législativement et généralisées en 1998, avec la loi contre les exclusions, sous le nom de Permanences d’accès aux soins de santé (PASS). Plus de dix ans après leur création, et malgré la mise en place de ces PASS ou encore l’instauration de la Couverture maladie universelle (CMU), certains des centres associatifs sont toujours en place. Le péril d’une médecine « à deux vitesses », avec une « médecine pour pauvres », est ainsi souvent dénoncé ou redouté, en particulier au sein des associations qui gèrent ces services particuliers. Le secteur associatif est parfois accusé de se livrer, sans le souhaiter, à un simple aménagement de la précarité et de l’exclusion sans perspective de réformes d’ensemble. Cette problématique n’est pas nouvelle, et Parizot de rappeler que, dès la création de la Croix-Rouge, Henri Dunant fut accusé d’« humaniser le carnage » plutôt que de lutter contre la guerre.
Les risques d’enfermement dans une filière de traitement dérogatoire, de confinement des associations dans un rôle de substitution ou de sous-traitance, sont assez bien connus. Face à ces risques soit les structures associatives doivent fermer, soit leur singularité doit être valorisée. Aux associations pourraient être confiées des fonctions particulières de relais ou de médiation, autrefois assurées par des dispensaires municipaux, mais il n’est pas certain qu’elles puissent couvrir tous les besoins. L’interrogation centrale est : Qui doit prendre en charge les « exclus » ? Tous les connaisseurs du dossier sont bien conscients des dilemmes soulevés par cette question qui ne se tranche pas aisément.
L’ambition de l’ouvrage n’est pas de répondre à la question, qui est seulement posée en filigrane. Parizot s’intéresse surtout aux expériences vécues, aux dynamiques statutaires et identitaires, des bénéficiaires et des acteurs de ce qu’elle appelle l’« assistance sociomédicale ». Celle-ci, par les structures associatives ou publiques qui l’incarnent, permet d’observer le croisement et les liaisons entre la carrière morale des patients démunis, et celle des personnes investies dans leur prise en charge, qu’elles soient professionnelles ou bénévoles. À partir d’années d’observations et de dizaines d’entretiens particulièrement approfondis, l’auteur réalise une fine description des jeux d’adaptation des uns aux autres et des modalités de résistance à l’humiliation ou à l’appréhension. Il en ressort une étude ciselée de la négociation et de la recomposition des identités.
On suit d’abord les évolutions des rapports que peuvent entretenir les patients démunis avec les centres de soins gratuits. Parizot distingue trois grands modes de fréquentation des structures : la fréquentation ponctuelle, la fréquentation régulière et la fréquentation instable. Elle s’appuie sur la typologie proposée par Serge Paugam pour rendre compte des expériences vécues de l’assistance sociale [1]. Les distinctions opérées permettent de comprendre la dynamique de l’assistance sociomédicale et les différentes modalités d’utilisation – de l’évitement à l’optimisation – des services.
La fréquentation ponctuelle correspond aux premiers contacts et aux premiers recours aux services. Il s’agit d’une expérience demandant, des uns et des autres, un engagement restreint. Certains peuvent ressentir de l’humiliation, débutant là une carrière dans l’assistance sociomédicale. D’autres peuvent ne fréquenter ces centres que ponctuellement, par pragmatisme. Qu’elle soit humiliante ou purement pragmatique, dégagée de toute affectivité, cette expérience est centrée sur des besoins de soins ponctuels.
Après une période de découverte et d’apprentissage, des personnes prises en charge depuis quelque temps engagent une fréquentation régulière, avec un suivi médical et social. La relation s’inscrit dans la durée. Le centre devient objet d’appropriation, les patients parlant parfois de « mon centre », de « mon médecin » ou de « mon assistante sociale ». Avec l’apprentissage et l’approfondissement de la relation, qui devient aussi soutien moral et relationnel, il y a installation progressive dans l’assistance sociomédicale. Certains patients, souvent installés depuis longtemps dans ce système, ont des exigences accrues et revendiquent. Il peut s’ensuivre de l’énervement, de la violence, de l’incompréhension.
Certains usagers ne s’investissent absolument pas dans la relation. Ils utilisent les centres sur le mode de la fréquentation instable. On ne peut alors parler de réelle prise en charge, car il n’y a pas d’investissement des usagers permettant un suivi personnel. Ce mode de contact caractérise des personnes, parfois désignées comme de « grands exclus », entretenant des rapports particuliers avec les institutions. Il est souvent difficile d’entrer en contact puis d’entretenir ce contact, ce qui peut décourager les personnels, bénévoles ou salariés.
Si les modalités de la fréquentation des services peuvent être les mêmes, Parizot distingue deux grands ensembles, deux « univers symboliques », dans lesquels peut s’inscrire l’assistance socio-médicale : l’univers médical et l’univers humaniste. Plus qu’une différenciation des organisations, le propos porte sur des « univers », le terme désignant des systèmes de représentations et de valeurs.
Dans l’univers médical les actions sont avant tout conçues en référence à la prise en charge thérapeutique et à l’éthique médicale. La relation est médicale avant d’être sociale. Les personnels interviennent en fonction d’une logique professionnelle. Dans l’univers médical de l’assistance sociomédicale, ce qui est valorisé ce n’est pas la personne défavorisée, puisque l’hôpital soigne tout le monde, dont les défavorisés. Les usagers démunis s’y sentent valorisés avec une identité de personne malade.
L’univers humaniste rassemble les opérateurs associatifs dont les actions, avant d’être interprétées et présentées en termes de soins et de santé, sont référées à des valeurs humanistes. La relation est sociale avant d’être médicale. La référence aux Droits de l’homme et à la dignité humaine est une variable constitutive de cet univers. Dans ce cadre, la relation humanitaire ne vise pas un pauvre malade, mais un être humain digne d’être aidé.
La fréquentation des équipements et services de l’assistance sociomédicale a un impact sur les liens sociaux des individus. S’appuyant sur des travaux récents de Serge Paugam [2], Parizot souligne que l’univers médical peut renforcer les liens de citoyenneté – l’appartenance à une communauté d’individus disposant de droits – tandis que l’univers humaniste peut plus développer les liens d’intégration – c’est-à-dire la socialisation dans des groupes. En fait, dans le premier univers les patients sont traités comme tout un chacun, finalement comme « tout citoyen ». Dans le second, les patients sont accueillis de manière chaleureuse, parfois même comme des amis.
On pourrait avoir l’image de deux univers bien différents. Il semble néanmoins, à la lecture des développements consacrés aux expériences vécues mais aussi des points de vue des personnels, qu’il y ait convergence plutôt que coexistence. Partout, personnels et patients parlent du soutien moral et affectif qu’ils procurent ou trouvent.
L’ouvrage, servi par une grande clarté, contient également une intéressante synthèse sur les transformations, la laïcisation, la médicalisation, la technicisation de l’hôpital public. Quelques erreurs factuelles sont néanmoins repérables comme lorsque l’auteur écrit que les déficits de l’assurance maladie se réduisent, alors qu’ils se sont lourdement creusés ces récentes années… Il y a là certainement un problème dû à la date de la rédaction. Mais ces coquilles sont mineures par rapport au triple intérêt du livre. Tout d’abord, pour la sociologie, il montre une nouvelle fois tout l’intérêt et toute la force des analyses compréhensives passant par des typologies dynamiques. Il apporte ensuite une perspective et des informations qui permettent de saisir les interdépendances du secteur associatif et du secteur public. Enfin il rappelle combien la médecine est aujourd’hui confrontée de manière centrale aux questions de pauvreté et d’exclusion. Sur ce point, si la dialectique entre droit commun et droit spécifique n’était pas son sujet premier, il apporte des analyses incarnées et très concrètes qui montrent toutes les limites de la spécificité humanitaire comme de la spécificité médicale.
Au final, il est incontestable que les deux univers médical et humaniste puissent encore être différenciés. Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas, il y a rapprochement d’objectifs et de méthodes pour atteindre une visée commune, pour laquelle plaide finalement Parizot : une prise en charge médicale alliant efficacité technique et attention humaine.
Julien Damon
Caisse nationale des allocations familiales
 
Kokoreff (Michel). – La force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique. Paris, Payot, 2003,349 p., 19,50 €.
 
 
La vie sociale des quartiers populaires fonde-t-elle un laboratoire pertinent des transformations sociales, culturelles et politiques de la société française ? Cette question transversale structure l’ouvrage de Michel Kokoreff. Pour y répondre, il se donne comme objectif de porter un regard sociologique sur les ressources collectives des habitants trop souvent négligées par les médias ou même par les chercheurs. Guidé par cette intention de privilégier un point de vue qui s’écarte du catastrophisme ou de l’angélisme, l’auteur présente d’abord un travail de terrain qui l’amène à mieux comprendre comment les modes de classements sociaux se construisent à travers un examen des archétypes sémantiques dont « on » use communément à propos de la vie des « banlieues », des « jeunes », de « l’insécurité ». Les enquêtes, débutées en 1993, ont pour objet premier l’analyse des rapports à l’espace et aux territoires urbains de différentes catégories de jeunes. Il prône l’idée que le vécu des quartiers et les carrières des jeunes immigrés ne sont pas réductibles au discours politique tenu face au développement d’idéologies communautaristes. Il concentre son attention sur les dimensions normatives des activités sociales (déviantes ou non) qui ont cours dans ces quartiers pauvres. Par là, il cherche à « restituer dans sa complexité la vie sociale de ces cités, en soulignant les paradoxes et les tensions, la misère et la violence sociales, tout en insistant sur la force des liens et des solidarités, la vitalité associative, les engagements politiques qui s’y font jour ». Enfin, il met l’accent sur le fait que les solidarités générées font émerger des cadres socialisateurs alternatifs à la société du travail.
La première partie de l’ouvrage dresse les contours d’un travail monographique sur Asnières en croisant les dimensions économiques, sociales, spatiales et ethniques puis en les comparant à la situation de communes limitrophes. L’analyse des paroles d’habitants met en exergue une ville « clivée » faisant apparaître des « mondes » distincts et des modes d’appropriation de l’espace urbain spécifiques. L’auteur s’attarde légitimement sur diverses manières de « désigner » ces quartiers ségrégés. Dans cette perspective, il ne cesse d’attirer l’attention des lecteurs (parmi eux, les journalistes, les décideurs politiques qu’il vise implicitement) sur la nécessité de ne pas réduire l’expérience sociale des acteurs à leurs « problèmes sociaux ». À l’instar des anthropologues urbains de l’École de Chicago, M. Kokoreff pose à nouveau le problème du découpage des territoires urbains en montrant l’intérêt de procéder à des découpages toujours plus fins. Sous l’effet des contrastes que l’enquête qualitative révèle, apparaît ainsi une « mosaïque de sous-quartiers et de cités possédant une histoire, une composition sociologique et une réputation spécifiques ». Sans être foncièrement originale, la démarche de l’auteur nous fait découvrir ainsi un nombre indéfini d’Asnières, de nouvelles frontières. Ces « mondes » distincts affirment, à la fois, des identités propres, des pratiques sociales, des codes normatifs et finalement des modes de régulation sociale singuliers qui structurent hic et nunc les rapports entre jeunes et policiers. Enfin, cette partie montre avec précision les processus sociaux à l’Å“uvre et, parmi lesquels, les processus d’étiquetage que ces derniers mettent en scène au cours de leur activité sociale. En relatant quelques scènes conflictuelles, l’auteur défend que « l’insécurité est aussi une coproduction, qu’elle est en vérité le produit d’interactions répétées qui nourrissent le ressentiment réciproque et s’enchaînent sans fin ».
La deuxième partie de l’ouvrage porte plus essentiellement sur les processus sous-jacents qui ont participé à la construction sociale des quartiers pauvres. À ces fins, M. Kokoreff commence par s’interroger sur l’échec relatif des dispositifs successifs mis en Å“uvre ces dernières décennies par les différentes politiques de la ville et, de là, sur le sens caché de tels écueils synonymes « d’immobilisme ». Cette partie suscite une réelle interrogation sur les vrais problèmes qui paraissent échapper au premier regard de l’observateur, à savoir les rapports de domination sociale, les modes de ségrégation spatiale et ethnique, etc. Sans le nommer, l’auteur revient sur les déficits du modèle d’intégration à la française dont les ressorts encore prégnants réifient les frontières entre la Ville-Centre (espace intégré) et les Villes-Périphériques (espaces marginalisés) affublées de mythes persistants. Il en découle une réflexion sur les incapacités structurelles ou culturelles de notre société à penser la différence. Le traitement sociopolitique du « problème des banlieues », de l’immigration et le rapport complexe et ambigu que la France entretient avec ses marges (urbaines, sociales, culturelles, etc.) expliquent en grande partie le sentiment d’insécurité. Il justifie en outre les rapports de défiance qui affectent les relations entre les populations étiquetées et attachées à un territoire périphérique et les institutions venant de la Ville-Centre pour maintenir l’ordre. Il examine aussi en quoi l’histoire locale des systèmes et réseaux sociaux (la vie associative, le commerce de la drogue) participe à une meilleure compréhension des phénomènes de différenciation.
L’auteur rend compte de la complexité de ces questions en se penchant – à la manière de H. S. Becker – sur les trajectoires sociales et la carrière des jeunes dans leurs rapports sociaux. Cette partie présente un cas d’effet de miroir intéressant révélant un processus de construction dialectique de l’image de soi par soi et par autrui, qui pousse respectivement les uns à « coller » aux attributs du groupe auquel ils s’identifient et sont identifiés, les autres à renverser le stigmate en emblème afin de résister et exister socialement. L’auteur montre que derrière cette tentation d’homogénéisation qu’ont les enfants d’immigrés vivant dans les quartiers pauvres de « traduire leur expérience individuelle dans la figure d’un destin collectif » se cachent des « parcours de vie » très singuliers. Pour mieux en rendre compte, M. Kokoreff établit trois types de trajectoires (récurrentes, ascendantes, incertaines) qui expriment ces itinéraires spécifiques.
La dernière partie affirme que la question des quartiers étudiés à Asnières puis à Nanterre est inséparable des politiques publiques qui l’ont coproduite en l’institutionnalisant. Il doit être dès lors possible de mettre en lumière les enjeux respectifs des acteurs et les principales rigidités bureaucratiques qui freinent leur développement tout en limitant l’effet des dynamiques habitantes. Pour ce faire, l’auteur dresse tout d’abord un bilan des actions menées sur ces deux communes. Il rebondit ensuite sur les « métiers de la ville » qui émergent et la diversité des médiations, tantôt soutenues tantôt amputées, par les municipalités et l’État. Issus de ces quartiers, les jeunes qui endossent ces rôles trouvent l’opportunité d’opérer une socialisation qui motive un engagement dont ils tirent une reconnaissance locale. L’hypothèse majeure soutient que l’échec des politiques de la ville ne doit pas systématiquement être imputé aux populations des quartiers trop souvent stigmatisés pour l’anomie qui y règne. Le dernier chapitre marque avec force combien ces dernières éprouvent un déficit de représentation politique qui s’accompagne d’un « déni de citoyenneté ». L’auteur témoigne que cet engagement au profit du quartier peut conduire à l’émergence d’une conscience citoyenne associée à une volonté d’entrée en politique pour porter, notamment, la parole des jeunes « beurs » sur l’espace public local. Mais il s’interroge sur les effets néfastes d’une ethnicisation accrue des rapports sociaux sur le champ politique.
L’ouvrage de M. Kokoreff a le mérite de renouer avec les pratiques de l’École de Chicago. Il présente en soi les qualités d’un véritable guide méthodologique pour qui voudrait procéder au dévoilement des processus sociaux à l’Å“uvre sur ces territoires « en crise ». Comme F. Dubet (1987) et D. Lapeyronnie (1992), l’auteur tente certes de comprendre comment a été appréhendée la question sociale en examinant ses glissements, ses mutations, ses acteurs mais affirme aussi un point de vue qui dénonce les velléités des décideurs et le manque de continuité et de cohérence des administrations qui supportent les politiques de la ville. En revanche, nous regrettons vivement que l’un des objets fondamentaux du livre – l’engagement politique des jeunes issus de l’immigration – n’ait pas été plus approfondi tant la question est passionnante et aurait renouvelé la littérature existante.
Thierry Nogues
 
Christie (Nils). – L’industrie de la punition : prison et politique pénale en Occident. Paris, Autrement (Frontières), 2003,219 p., 19 €.
 
 
Il aura fallu attendre 10 ans pour que Crime control as industry, ouvrage de référence en criminologie, soit traduit en français ; mais que l’on se rassure : loin d’avoir vieilli au fil des rééditions, les données chiffrées sur les systèmes carcéraux en Occident ont non seulement été régulièrement réactualisées, mais la mise en perspective de ces réactualisations au cÅ“ur même de l’ouvrage donne plus de force encore aux thèses, originales et pessimistes, de Nils Christie. Qu’on en juge : en 1991, alors que le sociologue norvégien débute la première rédaction de son livre, les États-Unis comptent 1 219 014 détenus, soit un taux de 482 détenus pour 100 000 habitants. En 1993, ils comptent 1 369 185 détenus, soit 537 pour 100 000 habitants. En février 2000, lors de la publication de la troisième édition anglaise du livre, la population carcérale des États-Unis dépasse les deux millions d’individus… L’essai de N. Christie a consisté à interpréter cette inflation carcérale vertigineuse et, plus généralement, les évolutions globales des politiques pénales occidentales, en les replongeant au cÅ“ur de processus propres à notre modernité ; ce faisant la lecture de l’ouvrage est vite captivante.
N. Christie annonce rapidement la couleur : dans le sillage d’Ivan Illich et de l’important livre Modernité et holocauste de Zygmunt Bauman, lui aussi récemment traduit en français, N. Christie va mobiliser les analyses critiques de la modernité et, plus particulièrement, des processus d’industrialisation et de rationalisation qui la caractérisent, pour saisir les potentialités dévastatrices de nos systèmes pénaux, en pointant l’ombre des goulags et des camps qui pèsent sur eux. Ce compte rendu de lecture s’écartera des dimensions les plus classiques du livre, telles, entres autres, la présentation comparée des taux de détention dans les prisons occidentales, l’histoire de la war on drug comme instrument de contrôle des classes laborieuses, l’analyse de la focalisation de la répression sur les jeunes hommes pauvres désormais inutiles au système productif, la forte disparité pénale entre les différents États des États-Unis, ou même les descriptions moins connues de la situation dans les prisons russes et des facteurs qui ont permis de maintenir des taux de détention faibles dans les pays scandinaves, pour se focaliser sur l’originalité de cette thèse centrale.
Fidèle à une certaine tradition criminologique, N. Christie réfute l’association trop rapide, de sens commun et/ou politicienne, entre le crime et son châtiment, entre un volume d’infraction et un volume pénitentiaire. L’inflation carcérale d’une société n’est pas déterminée par l’état de la criminalité, mais par le durcissement de la politique de justice pénale et l’extension du domaine des incriminations. Or, « le processus d’incrimination de divers actes peut être illimité [et] engendre à son tour une répression pénale potentiellement illimitée dirigée vers l’ensemble des actes jugés indésirables » (p. 29). C’est cette absence de limite « naturelle » au processus répressif que N. Christie, inquiet, questionne.
Ici, l’auteur explicite sa parenté avec Z. Bauman. Ce dernier représente la troisième vague d’interprétation de l’holocauste, qui ne doit pas être interprété comme le produit d’hommes déviants, ni même comme le résultat d’un système social déviant, mais plutôt comme une extension « logique » de la modernité. Phénomène à la fois « unique » et « normal », l’holocauste est envisagé, selon les termes de Z. Bauman, comme un test rare, mais significatif et fiable, des possibilités cachées de la société moderne. Or, pour Z. Bauman et N. Christie, aucune des conditions qui ont permis l’holocauste ou les goulags n’ont vraiment disparu : le progrès industriel, le processus civilisateur et l’émancipation des desiderata de la rationalité de l’interférence des normes éthiques n’offrent pas de « garanties intégrées » (p. 189) contre un retour de ce noir passé. Les méthodes rationnelles et bureaucratiques, l’importance des théories scientifiques et de la pensée médicale et, plus globalement, l’ensemble des conditions qui se sont avérées nécessaires au développement des camps de concentration sont encore bien présentes, et peuvent trouver une dynamique redoublée par les perspectives de profit que l’industrie carcérale promet. La démonstration selon laquelle la répression de la criminalité devient en soi une partie importante et vitale du système de production est en effet convaincante et vient renforcer l’analyse. Source d’emplois pour le site retenu pour la construction d’une nouvelle prison, de profit pour les entrepreneurs immobiliers, pour l’industrie technologique innovatrice en termes d’outils de contrôle ainsi que pour les actionnaires à la recherche d’actions sûres, les descriptions de N. Christie justifient pleinement son concept « d’industrie carcérale ».
Que l’on partage ou non le pessimisme de l’auteur et le caractère global de son approche, l’ouvrage gagne à être lu. Il ouvre des pistes originales, pose de vraies questions, et offre une lecture singulière à des processus dont les interprétations semblaient saturées, toujours ressassées sous les mêmes angles. Par exemple, les théories du just desert, dont l’idéologie vise à ne pas prendre en compte les valeurs autres que la gravité de l’acte et à la déconnecter ainsi de sa complexité sociale, ou encore la pénologie actuarielle, décrite par M. Feeley comme une « nouvelle pénologie » non plus orientée vers les individus, leur transformation et leur réhabilitation, mais vers la gestion efficace de populations collectives, prennent ici une nouvelle couleur et s’enracinent au cÅ“ur de la production sociale de l’indifférence morale dans les sociétés modernes si bien décrite par Z. Bauman. L’accélération des procédures pénales, les grilles de prononcés des peines qui automatisent le travail du juge, participent, entre autres, à un processus de rationalisation et d’adaptation parfaite de nos systèmes pénaux à notre modernité. Dès lors, « ce qui était un système de justice est transformé en système répressif » (p. 197), déconnecté des valeurs morales.
D’où les questions inquiétantes de l’auteur : Quand assez est-il assez ? Qu’arrivera-t-il à la politique pénale si le développement industriel continue ? Ici, le pessimisme radical de N. Christie émerge d’une double impasse : si une récession de grande ampleur et un recul du processus de l’industrialisation intervenaient, il y a de fortes chances que l’industrie carcérale soit de celles qui, précisément, résistent à la crise, et viendrait pallier, par la répression, le gonflement des poches d’exclusion. Si l’industrialisation, au contraire, se poursuit, il n’y a aucune raison qu’un même cercle vicieux continue d’entraîner, sur la base d’une « noble cause » – protéger le peuple contre le crime –, responsables politiques, médias et entrepreneurs dans une production de la peur et une répression systématique et automatisée, sources de profits politiques et financiers considérables. D’où le noir pronostic de N. Christie : une grande proportion des individus de sexe masculin des classes inférieures pourrait finir, transformés en « consommateurs de contrôle », par passer la partie la plus active de leur vie en prison ou dans des camps ; N. Christie insiste : aucun frein n’existe, dans le système actuel, pour enrayer cette tendance.
En affirmant que « le système est passé du ritualisme expressif à la gestion efficace » (p. 182), N. Christie perd de vue l’idée selon laquelle une démonstration de force de l’État à l’encontre de petits groupes perturbateurs vient pallier, au moins dans l’ordre symbolique, son incapacité à assurer différentes formes de sécurités, matérielles et existentielles, à une population globale. Ainsi, à ne voir dans la modernité qu’un vaste processus de rationalisation, N. Christie sous-estime sans doute la reconfiguration des dimensions symboliques du système pénal. Par exemple, le traitement médiatique du crime ne se limite pas, comme l’auteur le sous-entend, à véhiculer un ensemble de stéréotypes, mais fait aujourd’hui partie prenante, en coproduisant une culture du risque, du fonctionnement symbolique du système et de sa nouvelle surcharge émotive. Un développement sur ce point, prenant appui par exemple sur les analyses récentes de D. Garland, ou sur les avancées théoriques et empiriques en sociologie des médias, aurait sans doute renforcé l’analyse.
Une autre question subsiste : jusqu’à quel point la tendance américaine est-elle comparable aux tendances européennes ? Si la massification de la répression semble effectivement un processus partagé par de nombreux pays occidentaux, on peut néanmoins se demander, avec d’autres chercheurs, si les différences quantitatives entre la dynamique américaine et les dynamiques européennes ne constituent pas également une différence qualitative. En d’autres termes, la situation aux États-Unis est-elle paradigmatique des situations occidentales, ou faut-il davantage souligner la singularité de la situation étasunienne – des situations étasuniennes –, dont le passé esclavagiste déteint encore largement sur les pratiques pénales ?
N. Christie enracine sa critique et ses espoirs à la racine de l’expérience humaine fondamentale décrite par Ch. H. Cooley ; il se fait ainsi philosophe : comment peut-on atteindre les normes légales les plus élevées dans des domaines spécialisés sans perdre de vue les normes et les valeurs fondamentales tirées du puits de l’expérience commune de l’humanité ? Profondément humaniste et mû par une volonté de justice sociale, l’ouvrage de N. Christie se veut explicitement constituer un « signal d’alarme » et un appel à la réflexion. En France, le programme massif de construction de nouvelles prisons, le record historique du nombre de détenus et l’inflation carcérale rapide font de cette nouvelle traduction une livraison qui tombe à point nommé.
Gilles Chantraine
CNRS – CESDIP
 
Brodeur (Jean-Paul). – Les visages de la police. Pratiques et perceptions. Montréal, Presses de l’Université de Montréal (Paramètres), 2003,392 p., $ 39.95.
 
 
Jean-Paul Brodeur livre ici une contribution notable sur le chantier et les avancées de la sociologie de la police. L’ouvrage est un ensemble organisé de balises reflétant en quelque sorte l’état de l’art de la recherche en la matière. Dix chapitres reprennent des contributions déjà publiées, mais refondues et actualisées pour l’occasion. Ce panorama permet une confrontation des thèses en présence, notamment à partir d’une lecture critique des travaux jalonnant l’expertise sur la police (Egon Bittner, Herman Goldstein, James Q. Wilson, Georges L. Kelling, Wesley G. Skogan, etc.). La littérature anglo-saxonne, comme dans nombre d’autres domaines, occupe une place prépondérante. Peu traduite et relativement peu connue, les initiatives et évolutions qu’elle a pu susciter ont tout de même eu des traductions et des répercussions concrètes dans le cas français [1].
Au titre des constats liminaires, Brodeur souligne que la production de la sécurité ne se réduit pas aux activités de la police publique. Celle-ci, par ailleurs, ne se réduit pas à la police en uniforme. Or la sociologie de la police se concentre trop fortement sur la police en tenue, au risque de laisser de côté bien des évolutions fondamentales concernant les différents systèmes de contrôle.
Depuis Egon Bittner, le trait distinctif qui lui est le plus souvent attribué est celui du monopole de la force légitime, ce que critique Brodeur. Dans son examen critique du « bittnerisme » il reconnaît au grand précurseur la qualité de ses travaux de terrain, notamment ses observations des policiers intervenant auprès de sans-abri malades mentaux, qui ont permis de mettre en évidence, notamment, la discrétionnarité du travail policier et la nécessaire pression coercitive [2]. Il relève cependant que l’on ne peut inférer des analyses sociologiques particulières de Bittner une théorie générale dans la mesure où cet auteur ne s’est intéressé qu’à une forme particulière de police. Au-delà de l’effet de position de Bittner, qui peut expliquer sa vision réductrice, il faut aussi rappeler que la police n’a pas véritablement le monopole de la force légitime. Et Brodeur de citer tout simplement le cas des parents à l’égard de leurs enfants. On peut également signaler que dans certains pays, dont la France, l’armée, à travers la gendarmerie, dispute à la police l’exclusivité de la légitimité de la violence. Plus largement, se centrer sur la coercition c’est oublier qu’une grande partie de l’activité policière consiste en recueil et traitement de renseignements. À cet égard, certains spécialistes, proposant une alternative au bittnerisme, préfèrent définir la police par sa capacité d’expertise de l’information.
Après cette discussion de portée théorique, Brodeur insiste sur le fait que la police se centre souvent sur ce qui est perceptible dans l’espace public. L’action policière vise le visible et se concentre en réalité sur les formes les moins prédatrices de la délinquance, les « incivilités ». Ces illégalités (mendicité, errance, prostitution) correspondent plus à des désordres qu’à des crimes. Leur traitement dépend grandement de l’intensité de leur visibilité, sachant que les infractions visibles sont les plus susceptibles d’être rapportées à la police. À ce titre, le maintien de l’ordre tient de la « police des apparences ». D’ailleurs l’action policière semble s’exercer avant tout dans les endroits publics. Elle est habituellement déclenchée par des actes visibles qui sont perceptibles par un ou plusieurs membres du public. Or, sur ces points, l’ambiguïté est de plus en plus grande, en particulier en raison du statut des espaces où le contrôle social est nécessaire. Les grands centres commerciaux ou les réseaux ferroviaires métropolitains sont loin d’être des espaces totalement publics, sans être pour autant privés. Ils ont un statut hybride.
Brodeur passe ensuite à l’étude en profondeur des modèles de la police de communauté (community policing) et de la police de résolution de problèmes (problem solving policing). Le premier modèle est connu en France sous le label de la police « de proximité », le second est incarné par l’ambition donnée à la police (comme à toutes les politiques publiques) d’atteindre des résultats et de ne plus seulement se donner une obligation de moyens. Le lancement ou la réinvention de ces modèles ont été rendus possibles dans un contexte de surcharge du système pénal, de montée de l’insécurité et d’impasse de modèles policiers trop isolés des préoccupations quotidiennes.
Ces deux programmes, à l’origine confondus, se sont progressivement démarqués. Ils conservent des traits communs : un mandat élargi, un recours accru au partenariat, l’accent mis sur le nécessaire ancrage territorial, la décentralisation des responsabilités. Cependant la police de communauté reste d’abord une police de moyens, de visibilité, et d’écoute des citoyens tandis que la police de résolution de problèmes s’oriente sur les résultats, l’expertise et le renseignement. Connues sous des appellations variées, que Brodeur discute sans entrer dans des « chicanes terminologiques », ces deux modèles peuvent se pervertir, le premier passant à une police extensive s’impliquant de plus en plus dans la vie des quartiers et ne faisant que communiquer, le second devenant une police intensive d’attaque, pouvant dériver vers le paramilitaire. La police de communauté est un service centré sur la prévention et sur les préoccupations des citoyens. Parmi les difficultés qu’elle rencontre, les résistances peuvent d’abord venir d’agents de terrain qui se sentent déportés vers le travail social. Son insuffisance la plus flagrante est qu’elle ne peut intervenir là où les problèmes sont les plus aigus. Poussée au bout de sa logique, la police de communauté peut devenir une simple politique de communication, cherchant, généralement en courtisant les médias, seulement à affaiblir le sentiment d’insécurité, mais ne touchant en rien aux graves difficultés qui peuvent être rencontrées dans certains quartiers. La police de résolution de problèmes peut, elle, déborder vers des pratiques liberticides et contre-produc-tives de tolérance zéro.
Aujourd’hui les deux modèles, incarnés par des services aux structures et activités très différentes, partagent encore, au-delà de leurs divergences, une nécessaire accountability. B rodeur propose une traduction judicieuse de cette expression cruciale : la « redevabilité ». Les services de police sont responsabilisés et placés devant la nécessité d’atteindre des résultats correspondant aux demandes des habitants et/ou de leurs représentants.
Les polices de communauté et de résolution de problèmes occupent le devant de la scène. Cette focalisation de l’intérêt tant médiatique que politique et scientifique peut occulter des transformations tout aussi importantes d’autres pans de la police. Brodeur propose dans deux chapitres sur l’actualité de la « haute police » et des services de renseignement une analyse sur la gestion des données et du secret. Préoccupés par toutes les formes de terrorisme, mais aussi par la santé et la sécurité économiques, ces services se technicisent fortement et prennent une importance considérable, même si peu visible, dans la vie quotidienne. En fait Brodeur considère que la recherche n’a pas assez investi la question de la « haute police » ceci probablement en raison d’une conception trop restreinte de l’activité policière.
Brodeur aborde les questions évaluatives, qui posent toujours problème, mais de manière encore plus prononcée dans le cas policier (quel accès aux données ? quelles imputations possibles pour expliquer une baisse de la criminalité ?). Il n’en reste pas moins que des programmes, ou des éléments de programme, peuvent donner lieu efficacement à des démarches évaluatives. Et sur ce registre certains résultats concernant la police sont maintenant assurés. Brodeur rappelle en particulier que la rapidité d’intervention de la police n’a aucun intérêt si son objectif est de maximiser les probabilités d’appréhender les coupables. Les efforts de la police pour intervenir rapidement sont en effet invalidés par le retard des victimes lorsqu’elles appellent à l’aide. Parmi les autres résultats forts des évaluations, il apparaît très nettement que les tactiques policières doivent être attachées à des objectifs spécifiques. Sans puissante focalisation sur des problèmes précis c’est l’impasse. Une police de communauté sans délimitation des facteurs de criminalité à traiter prioritairement n’a aucun effet.
Brodeur s’intéresse enfin au mouvement de privatisation qui affecte toutes les composantes du système pénal. Que le secteur privé soit partie prenante de la lutte contre l’insécurité n’a rien de bien nouveau. Les premiers appareils policiers ont souvent été privés. Le développement des entreprises privées de gardiennage est déjà assez bien connu. Brodeur s’intéresse plus particulièrement au secteur de la technologie sécuritaire qui constitue véritablement le fer de lance de la pénétration de l’industrie privée dans le domaine de la justice pénale. Les aspects les plus originaux de la privatisation relèvent de la dépendance croissante à l’égard de la technologie développée dans le secteur privé (de la vidéosurveillance au bracelet électronique).
Au final ce qu’observe Brodeur c’est bien moins une privatisation de la sécurité qu’une hybridation des domaines public et privé. C’est toute l’ambiguïté repérée dans le cas du statut juridique des centres commerciaux. C’est, plus largement, un mouvement de métissage du droit public et du droit privé qui emprunte la technique privée du contrat et se déroule sous le contrôle du droit administratif. Plus fondamentalement encore, avec la police d’expertise et de renseignement, ce sont les frontières du public et du privé qui s’effacent. Les sujets des États de droit vivent de manière permanente une objectivation de leur vie quotidienne en laissant partout des traces repérables qui vont de la photographie de radar à l’empreinte électronique de cartes de crédit.
De tous ces constats et de toutes ces analyses des évolutions en cours, Brodeur dégage deux espaces typiques : Disney World et le ghetto. Dans le premier cas, la sécurité est maximisée avec l’emploi de toutes les techniques douces de contrôle et le recours à tous les apports du secteur privé. Dans le second, il s’agit d’un environnement à sécurité publique minimale. Le contrôle s’opère de manière sauvage, et parfois barbare. Il s’ensuit, pour la recherche, trois domaines à couvrir. Celui du contrôle public (concernant maintenant surtout les infractions violentes) est plutôt bien connu ; celui du contrôle privé (concernant surtout les délits contre les biens) n’est pas encore balisé ; celui du contrôle sauvage (concernant tous les types d’agression dans des quartiers particuliers) est globalement inconnu.
La rigueur de toutes les informations, conclusions et propositions de Brodeur est impressionnante. Sa cartographie des directions de recherche sur la police est d’une grande richesse. On pourra cependant regretter la force des attaques contre les médias, en général, sans qu’une étude poussée ne vienne confirmer toutes les critiques qui peuvent être adressées. Dans ces Visages de la police, les « médias de masse » en prennent en effet pour leur grade. Brodeur fait, à raison, état du sensationnalisme des organes de presse. Il va cependant très loin lorsqu’il décrit une « entreprise médiatique systématique de mythification du travail de la police ». L’exemple de la série à succès Miami Vice est bienvenu : elle coûtait en une semaine à la chaîne qui la diffusait plus que ce que la ville de Miami dépensait en une année pour lutter contre la drogue. Doit-on pour autant y voir une entreprise sciemment élaborée de désinformation ? Brodeur, dans un contexte de « public ahuri par les médias », est très pessimiste sur la possibilité d’informer véritablement et rigoureusement. Ce problème, s’il est avéré, est-il pour autant spécifique à la police ? Rien n’est moins certain. Brodeur est plus convaincant lorsqu’il propose de baptiser « complexe média-police » le système qui lie intimement désormais les deux protagonistes, que ce soit en matière de diffusion d’informations ou de recherche de criminels. Dans son projet général de repérage des pistes de recherche, il en ouvre une importante ici.
Si l’on met de côté quelques répétitions dans l’exposé, dues d’ailleurs à la nature de l’exercice, Les visages de la police se présente comme un ouvrage exceptionnel, alliant une érudition formidable avec une grande capacité de synthèse. Les expressions et les traductions souvent savoureuses ponctuent une organisation très rigoureuse de l’exposé. Il est difficile de rendre compte de la densité d’un tel livre, chaque chapitre contenant une revue de la littérature spécialisée, une discussion théorique et des remarques plus ponctuelles qui permettent de dépasser le seul sujet de la police. En un mot, il s’agit incontestablement d’une référence.
Julien Damon
Caisse nationale des allocations familiales
 
Bizeul (Daniel). – Avec ceux du FN : un sociologue au Front national. Paris, La Découverte (Textes à l’appui. Enquêtes de terrain), 2003,298 p., 27 €.
 
 
Pendant trois ans, de 1996 à 1999, Daniel Bizeul a fréquenté des militants du FN de la région parisienne, participé à leurs activités et à leurs fêtes, partagé leur quotidien et rencontré leurs dirigeants. Il a plus particulièrement suivi une trentaine de bénévoles de l’Entraide nationale, mouvement caritatif créé par le pasteur Blanchard en 1996, à la faveur du tournant social opéré par le parti après son succès dans l’électorat populaire à la présidentielle de 1995. L’originalité du livre vient de la démarche ethnographique adoptée. « Avec » ceux du FN, comme l’indique le titre, l’auteur ne les juge ni ne les condamne. Il tente de comprendre les ressorts de leur engagement en enquêtant à visage découvert et en se présentant d’emblée comme socio-logue. Il ne cache rien de la difficulté d’aborder les membres d’un parti perçu comme déviant et hors norme pour un chercheur perçu a priori comme de gauche et hostile au mouvement étudié, de la manière dont il a gagné leur confiance, des réactions d’incompréhension voire d’hostilité de son propre entourage, des résonances entre leur histoire et la sienne et de son acculturation au milieu.
Le travail de propagande et de conditionnement opéré par le FN sur les adhérents forme la trame de l’enquête. L’auteur recense l’extrême diversité des ressorts de l’engagement au FN : volonté de revanche chez les rapatriés d’Algérie, ressentiment anti-immigrés de « jeunes Blancs », nostalgie d’une France disparue chez les « cathos tradis », anticommunisme de milieux bourgeois, ou dérive sociale. Il montre comment le parti fédère ces mécontentements, offrant un prêt à penser unificateur, un système global d’interprétation du monde, avec ses catégories structurantes, largement raciales, ses figures répulsives (immigrés, juifs, homosexuels, francs-maçons) et ses figures positives (harkis, SDF). Il analyse à partir d’exemples précis (journaux, bulletins, documents internes du parti) comment chiffres et données sont à l’occasion manipulés pour les besoins de la propagande selon des mécanismes classiques (distorsions, amalgames, théorie du complot). Il souligne aussi comment l’acharnement même des adversaires du FN (journalistes, mouvements antiracistes) est retourné par le parti en sa faveur et lui permet de resserrer les liens entre ses membres, de les valoriser en construisant en « communauté des victimes » tous ceux que Martin Peltier (National hebdo, 22 août 1996) appelle « les vaincus de l’histoire récente », qui n’acceptent ni la Révolution française, ni la défaite de Vichy, ni la décolonisation, ni Mai 68, ni la société multiculturelle, ni les « socialo-communistes ». À tous ces réprouvés, le parti offre un refuge, lieu d’élaboration d’un contre-modèle paré de toutes les vertus, avant-garde messianique de la révision et de la reconquête politique et morale.
Mais l’observation prolongée, dans des contextes différents, révèle aussi la capacité de résistance des individus à ce conditionnement, l’écart entre les paroles et les actes, la très grande imprévisibilité des conduites « en situation ». L e chapitre 3 est particulièrement intéressant, faisant voir la complexité et l’ambivalence de la relation des militants confrontés aux immigrés, aux juifs et aux autres cibles habituelles de la propagande frontiste, leur attitude parfois chaleureuse et conviviale, qui interdit de présenter uniformément cet univers comme « raciste » et « antisémite ».
L’entreprise a aussi ses limites. Daniel Bizeul est entré dans le parti par « la porte de derrière », l’association du pasteur Blanchard est marginale, voire contestée au sein du FN, les militants côtoyés ne sont pas nécessairement représentatifs, il le reconnaît lui-même (p. 38). Il manque d’éléments de comparaison permettant de saisir ce qui fait leur spécificité, comparés à d’autres types de militants. À cet égard il aurait pu utilement s’appuyer sur la vaste littérature consacrée aux mouvements sociaux, notamment leurs fonctions symbolique et identitaire, leurs activités de cadrage et de production du sens. Il fait l’impasse sur la dimension sexiste du projet politique du FN et les particularités d’un militantisme féminin d’extrême droite. Et son parti pris anti-sondages est parfois agaçant, si l’on estime que les approches qualitatives et quantitatives se complètent plutôt qu’elles ne s’opposent. Ces remarques faites, reste le plaisir pris à lire cet ouvrage, l’admiration face à l’immersion complète de son auteur dans l’univers frontiste, essentiellement tentée jusqu’ici par des journalistes ou des militants de l’autre bord, la richesse du matériel recueilli, un regard neuf (sur les tensions au sein du parti, sur la genèse de la stratégie mégrétiste du « social »). Un travail exemplaire, à mettre entre les mains de quiconque veut comprendre ce qu’est vraiment le FN aujourd’hui.
Nonna Mayer
CEVIPOV
 
Cours-Salies (Pierre), Vakaloulis (Michel) (dirs.). – Les mobilisations collectives. Une controverse sociologique. Paris, Presses Universitaires de France (Actuel Marx Confrontation), 2003,117 p., 15 €.
 
 
Des grèves de l’automne 95 aux manifestations altermondialistes, l’actualité des mobilisations collectives témoigne-rait-elle du second souffle d’un mouvement ouvrier dont on aurait un peu vite annoncé la fin ? Ne faudrait-il pas plutôt y déceler le prolongement de ces « nouveaux mouvements sociaux » dont quelques sociologues prédisaient l’essor dès la fin des années soixante-dix ? Ou ne devrait-on pas plus amèrement, comme certains le firent naguère au prolétariat, se résigner à faire nos adieux aux mouvements sociaux pour ne voir aujourd’hui dans ces luttes que des conduites de crise ? Les cinq contributions qui composent l’ouvrage visent à éclairer les positions du courant tourainien, des marxistes critiques et des proches de Pierre Bourdieu et, au-delà de leurs divergences, à construire « un cadre possible de débat pour l’analyse des mobilisations collectives ».
Pour René Mouriaux, les mobilisations actuelles sont bel et bien l’expression d’une lutte de classes. Mais l’auteur reconnaît que la classe ouvrière éprouve encore de grandes difficultés à porter massivement de telles actions et qu’une partie non négligeable de ses membres n’a pas su, ces dernières années, résister aux appels de l’extrême droite. Alors que, face à l’offensive néo-libérale, la classe ouvrière devrait plus que jamais être objectivement amenée à remplir sa mission historique, paradoxalement son rendez-vous avec l’Histoire se trouve retardé ou temporairement détourné. La cause en serait la certitude aveugle dans laquelle se serait installée « la communauté scientifique » (p. 26) au cours des 40 dernières années. La sociologie française, notamment par la voix de ses trois principaux maîtres à penser, Aron, Touraine et Bourdieu, aurait contribué à jeter un sérieux doute sur la capacité d’action de la classe ouvrière. L e premier, en faisant la critique de l’historicisme, aurait dénié à cette classe le rôle que lui avait assigné Marx ; le second, en promouvant les nouveaux mouvements sociaux au rang de sujet historique au sein des sociétés modernes, aurait remisé le mouvement ouvrier au rebut de l’ère industrielle ; le troisième, en se centrant sur les logiques de domination et les habitus de classes, aurait tout bonnement consigné les dominés dans leur servitude volontaire. On a compris que Mouriaux s’en prend ici à la trahison des clercs : en tournant le dos à la question sociale, les sociologues auraient privé le mouvement ouvrier de son avant-garde intellectuelle, amenant ainsi une grande partie de la classe ouvrière à douter d’elle-même et de sa mission historique.
Le virage sociologique amorcé par B ourdieu à partir des années quatre-vingt-dix, avec notamment la parution de La misère du monde, permet à Gérard Mauger d’esquiver une partie de la critique avancée par Mouriaux et, par un curieux retournement, de le rejoindre sur le diagnostic de la trahison des clercs. Comme lui, il voit dans les différentes mobilisations collectives de ces dernières années l’expression d’une résistance à l’offensive néo-libérale. Bien qu’éclatées, ces luttes seraient appelées à se globaliser sous la forme d’un vaste mouvement en faveur d’un « É tat social ». Ces résistances protéiformes ne seraient donc en rien réductibles à un ensemble de conduites de crise, contrairement à ce qu’avancent les tourainiens qui, de leur côté, n’ont pas compris que tout mouvement social n’est en réalité qu’un « sous-champ dans le champ politique ». Dans ces conditions, l’essor et la réussite de ces luttes dépendront de la capacité dont feront preuve les quatre composantes majeures du mouvement (syndicale, associative, intellectuelle et politique) pour surmonter les obstacles qui en freinent actuellement le développement. Seraient par conséquent directement en jeu ici les « postures de l’engagement intellectuel ». Mais ni l’intellectuel universel (Sartre), ni l’intellectuel organique (Gramsci), ni celui de parti (Althusser) ne sembleraient en mesure de remplir le rôle escompté, eu égard à la nature même du champ politique. Plus proche peut-être de la figure de l’intellectuel spécifique (Foucault), la nouvelle avant-garde devrait se définir comme un acteur collectif et autonome. L’avenir du mouvement social serait ainsi placé entre les mains d’intellectuelsmilitants, capables tout à la fois de s’autonomiser par rapport aux autres champs – qu’ils soient académiques ou médiatiques – et de se prémunir contre « les effets de leur position sur leurs prises de position » (p. 42) afin de donner à toutes les victimes de l’offensive néo-libérale des raisons d’agir.
Défendant le point de vue tourainien, Michel Wieviorka rappelle que le mouvement ouvrier a bien constitué le paradigme fondateur de la sociologie des mouvements sociaux. Mais l’entrée dans l’ère post-industrielle a fait perdre à ce mouvement sa centralité. Devenu plus défensif vers la fin des années soixante, ce dernier s’est trouvé débordé par de nouvelles formes d’action : luttes étudiante, antinucléaire, régionaliste, de femmes, etc. Ces « nouveaux mouvements sociaux » (NMS) étaient-ils appelés à jouer, dans la société post-industrielle, le rôle que le mouvement ouvrier avait joué dans la société industrielle ? S’ils conservaient quelques~unes des caractéristiques du mouvement ouvrier, ces mouvements s’en distinguaient sur d’autres plans. Ils continuaient en effet d’agir dans le cadre de l’État-nation, mais, contrairement à leur aîné, ne parvenaient plus à désigner clairement leur adversaire social et surtout se définissaient désormais par leur forte charge culturelle. L’ère des NMS n’aurait cependant correspondu qu’à une « phase de transition, entre le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux de demain » (p. 48). Wieviorka admet donc que les NMS « sont derrière nous » ; mais il ne donne pas pour autant raison à la socio-logie bourdieusienne, lorsque celle-ci persiste à voir dans les luttes actuelles une « opposition directe contre des formes de dominations classiques ». Car, nous dit-il, on ne peut plus raisonner en termes de domination classique dès lors que le cadre de l’État-nation s’est effondré, que les demandes de reconnaissance culturelle sont devenues plus fortes et que la subjectivité des individus a pris une place de plus en plus grande. Si la perspective d’un mouvement social ne s’est pas totalement évanouie, elle n’en reste pas moins menacée par l’éclatement et les dérives qui, loin du projet démocratique, risquent de transformer certaines de ces luttes en « anti-mouvements ».
Par quel cheminement intellectuel certains sociologues en sont-ils ainsi venus à conclure au « caractère obsolète du mouvement ouvrier » ? Parcourant l’Å“uvre d’Alain Touraine, Pierre Cours-Salies tente de débusquer « l’erreur de méthode » (p. 61) qui aurait rendu l’auteur de Production de la société aveugle à cette criante réalité : le mouvement ouvrier n’est pas mort. À une vision abstraite de la classe ouvrière, Cours-Salies préfère l’action concrète d’une classe qui était encore au premier rang des luttes en 1968. Certes, nous dit-il, les formes et les réponses du mouvement ont aujourd’hui évolué. Mais face à un adversaire qui se transforme, n’est-il pas logique qu’un mouvement cherche à s’adapter aux nouvelles conditions de lutte ? Ce n’est pas l’enjeu qui a changé, ce sont bien les modalités d’action. On aurait donc toujours affaire à une offensive de classe, non à un repli reflétant une « série de peurs et de refus sans perspective ». La faiblesse de l’analyse tourainienne résiderait en fin de compte dans un mode de catégorisation qui en viendrait à définir tout passé en termes négatifs par opposition à une nouveauté qui serait nécessairement porteuse de projet et d’avenir. À vouloir à tout prix rechercher du nouveau, on oublierait les continuités et on disqualifierait les phénomènes qui n’entrent pas dans la catégorie souhaitée. D’où des analyses en termes de « débâcle », de « déclin », de « résistances corporatistes » ou de « défense d’intérêts catégoriels », là où il faudrait voir en réalité le second souffle d’un mouvement ouvrier resté fidèle à son combat. L’exhortation de Marx, appelant les prolétaires de tous les pays à s’unir, reste, dans ces conditions, d’actualité. Encore faut-il trouver les moyens d’organiser dans un vaste mouvement ces luttes actuellement trop éclatées. Voilà la tâche urgente à laquelle doivent s’atteler tous les salariés, les chômeurs et les « sans », les forces d’opposition à l’offensive néo-libérale et tous participants aux forums mondiaux et européens.
C’est dans les mutations actuelles du capitalisme que Michel Vakaloulis préfère rechercher la clef du malentendu qui oppose les tourainiens aux marxistes critiques. Selon lui, la thèse tourainienne ne pourrait être recevable qu’à une condition : que les sociétés post-industrielles soient effectivement moins capitalistes que le « fordisme historique ». Or, il n’en est rien : ces sociétés incarneraient au contraire « la forme la plus pure » de « l’expansion historico-géographique du capital ». Et si une telle réalité continue d’échapper au regard des observateurs, c’est tout simplement parce que le capitalisme a su masquer sa vraie nature ainsi que les ressorts qui rendent possible son expansion mondiale. Nous croyons avoir affaire à un monde désordonné, éclaté, mutilé par les effets de la dérégulation de l’ordre économique ? Nous nous trompons : le désordre n’est qu’apparent. Il est là pour brouiller non seulement les capacités d’analyse des sociologues mais également la ligne d’action que devraient suivre tous les acteurs en lutte. Face à ce « capitalisme postmoderne » (!), le vrai sens de l’histoire échappe aux mobilisations collectives parce que l’adversaire n’est pas clairement identifiable. Seul un renouveau syndical sera en mesure de dévoiler le vrai visage de cet adversaire en dotant les militants d’une capacité réflexive qui leur permettra de s’opposer aux stratégies libérales et d’orienter efficacement l’avenir de la société.
Et la sociologie de l’action collective dans tout cela ? Pour judicieuse que soit l’intention de Cours-Salies et Vakaloulis de créer un espace de dialogue, force est de reconnaître que leur ouvrage ne tient pas toutes ses promesses. Parce que les auteurs des cinq contributions semblent moins soucieux de débattre que de combattre, de soumettre leurs hypothèses à une discussion critique rationnelle que de défendre leur propre forteresse théorique, le débat tant attendu prend la forme d’un dialogue de sourds. L’argumentation et les procédés rhétoriques auxquels ont recours les marxistes critiques – associés pour la circonstance au courant bourdieusien – sont, à cet égard, exemplaires : 1) face à l’offensive néo-libérale, seule la classe ouvrière [1] peut engager la lutte ; 2) si ce projet est contrarié, la faute en incombe aux clercs qui ont failli à leur mission ; 3) pour redynamiser la mobilisation et organiser les luttes au sein d’un vaste mouvement social, il faut Å“uvrer au renouveau du syndicalisme appuyé par des intellectuels qui tourneront le dos à la sociologie « dominante » afin de promouvoir un projet d’action porteur d’espérances ; 4) last but not least, toute autre interprétation qui mettrait en doute ce schéma fait nécessairement le jeu d’une prophétie créatrice (la dénégation étant inéluctablement source de démobilisation).
Face à ce feu nourri, Wieviorka apparaît bien isolé. Mais il ne convainc pas davantage le lecteur, en donnant l’impression de vouloir à tout prix sauver l’édifice sur lequel la sociologie tourainienne s’est construite. Les NMS ont été introuvables ? Peu importe, il ne s’agissait après tout que d’une phase de transition. Tournons-nous plutôt vers l’avenir et voyons si les acteurs sont toujours capables d’animer « un conflit de haut niveau de projet » (p. 53).
On aimerait rappeler ici qu’il existe une autre sociologie des mouvements sociaux, dont le seul tort serait peut-être de ne pas chercher à anticiper le sens de l’histoire ni à se mettre en quête du niveau le plus élevé de l’action. Sans doute cette sociologie « académique » de l’action collective s’est-elle parfois tenue éloignée des « terrains d’action » en ne sachant pas toujours résister, pour employer l’heureuse formule de C. W. Mills, aux sirènes de la « suprême théorie ». Mais les réserves affichées par certains des contributeurs de l’ouvrage sont-elles pour autant justifiées ? La question à laquelle chacun doit répondre est bien celle-ci : comment parvenir à mobiliser de façon durable des groupes sociaux ? Au lieu de choisir l’acteur comme point d’entrée, ladite sociologie « académique » s’intéresse aux formes et processus de la mobilisation, aux conditions d’emprise des discours et à la façon dont s’opère la coordination des unités organisationnelles. Délaissant les formules incantatoires sur l’avenir du mouvement, elle préfère par exemple s’interroger sur la façon dont les cadres de l’expérience peuvent entrer en résonance avec certains projets d’action.
Laisser accroire que cette sociologie-là aurait pour sombre dessein, après Billancourt, de démoraliser Porto Alegre, serait lui faire un bien mauvais procès.
Patrice MANN
 
NOTES
 
[(1)]Foucault (M.), « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la Société française de philosophie, 1969, 63, 3, pp. 73-104 (Réimprimé dans Dits et Écrits, tome I, 1954-1969, pp. 789-821).
[(2)]Utilisé en linguistique, le terme est une adaptation de la racine latine « auctor » pour traduire ce que l’anglais désigne par authorshipen évitant de le réduire à la seule dimension de la paternité.
[(3)]Fraenkel (B.), La signature. Genèse d’un signe, Paris, Gallimard (Bibliothèque des Histoires), 1992.
[(1)]Les expressions entre guillemets sont tirées de l’ouvrage.
[(2)]« Il y a d’un côté ceux qui ont le pouvoir de se déconnecter et donc d’imposer aux autres leur (relative si répondeur) inaccessibilité, et de l’autre ceux qui ne l’ont pas ; d’un côté ceux qui ont le pouvoir d’imposer aux autres une disponibilité d’écoute permanente et de l’autre ceux qui doivent s’y plier. » (p. 103).
[(1)]Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, PUF, 1991.
[(2)]Serge Paugam, Mireille Clémençon, Détresse et ruptures sociales, Paris, FNARS (Recueils et documents, 17), 2002. CERTAC – Université de Rennes 2
[(1)]Brodeur fait état de cette prépondérance anglo-saxonne. Il sait aussi, pour y avoir grandement contribué lui-même, que quelques articles particulièrement marquants ont été traduits, en particulier dans les Cahiers de la sécurité intérieure. Voir l’ouvrage récent qu’il a dirigé avec Dominique Monjardet, Connaître la police. Grands textes de la recherche anglosaxonne, Paris, La Documentation Française, (Hors-série des Cahiers de la sécurité intérieure), 2003. Il s’agit de la compilation des textes publiés et introduits dans la rubrique « Les fondamentaux de la sécurité » de ces Cahiers.
[(2)]Brodeur dans ces développements reprend notamment sa contribution « Police et coercition » au numéro spécial de la Revue française de sociologie consacré au thème « Police, ordre et sécurité » (1994, 35, 3). Université de Nice Sophia-Antipolis
[(1)]Les contours objectifs de cette classe s’élargissant à l’ensemble des victimes de l’expansion mondiale du capitalisme.
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