2004
Revue française de sociologie
La sociologie de la morale est-elle soluble dans la philosophie ?
La réception de La morale et la science des mœurs
Dominique Merllié
Université de Paris 8 CSE – EHESS-CNRS Maison des Sciences de l’Homme 54, boulevard Raspail 75270 Paris cedex 06
Paru en 1903, La morale et la science des mœurs peut sembler marquer un tournant
sociologique de Lucien Lévy-Bruhl, qui annonce en partie ses travaux ultérieurs. C’est
cependant un ouvrage de philosophie, ou d’épistémologie, s’adressant aux philosophes pour
les convaincre d’abandonner la construction de « morales théoriques », qui ne peuvent être
scientifiques et céderont nécessairement la place à une « science des mœurs », de nature
sociologique. Bien accueilli chez les sociologues durkheimiens, mais au moment même où
Durkheim renonce à l’attitude d’opposition que Lévy-Bruhl systématise, cet ouvrage a soulevé de nombreuses protestations chez les philosophes. Lévy-Bruhl présente lui-même, en
1906, une synthèse de ces critiques dans une réponse sans concession. Une trentaine
d’années plus tard, Georges Gurvitch rédige un livre pour affirmer au contraire la double
nécessité et la complémentarité des deux approches, philosophique et sociologique, des phénomènes moraux.
La morale et la science des moeurs, published in 1903, may appear to mark a sociological shift
in the thinking of Lucien Lévy-Bruhl, and it partially prefigures his later works. This is nonetheless
a philosophical or epistemological work addressed to philosophers and aimed at convincing
them to give up constructing « theoretical moral systems » that cannot claim to be scientific and
will necessarily be superceded by a sociological « moral science ». Well received by Durkheimian
sociologists – though Durkheim himself was then giving up the kind of categorical opposition
here systematized by Lévy-Bruhl – the work provoked numerous critical protests from
philosophers. In 1906 Lévy-Bruhl himself synthesized these critiques and uncompromisingly
refuted them. Thirty years later, Georges Gurvitch wrote a work affirming that, on the contrary,
philosophical and sociological approaches to moral phenomena were complementary and both
were necessary.
Dieses im Jahre 1903 erschienene Buch stellt gegebenenfalls einen soziologischen Wendepunkt
in den Arbeiten von Lucien Lévy-Bruhl dar und kündigt teilweise spätere Arbeiten an. Es
handelt sich dabei jedoch um ein philosophisches oder epistemologisches Werk, für Philosophen
geschrieben, um diese davon zu überzeugen, die Konstruktion von « Moraltheorien » aufzugeben,
da diese nicht wissenschaftlich sein können und notwendigerweise Platz machen für eine
« Sittenwissenschaft » soziologischer Natur. Dieses Werk wurde von den Durkheimischen Soziologen
günstig aufgenommen, jedoch zu einem Zeitpunkt wo Durkheim seine Oppositionshaltung
aufgab, die Lévy-Bruhl systematisiert, so daß dieses Werk zahlreiche Protestkundgebungen bei
den Philosophen hervorrief. Lévy-Bruhl bringt selbst im Jahre 1906 eine Synthese dieser Kritiken
mit einer Konzessionslosen Antwort. Etwa dreißig Jahre später verfaßt Georges Gurvitch ein
Buch, um in Gegenteil die zweifache Notwendigkeit und die Ergänzung der beiden Näherungsmethoden,
der philosophischen und der soziologischen, der moralischen Phänomenen zu
bekräftigen.
La morale et la science des moeurs publicado en 1903 parece marcar el crucial hito sociológico
de Lucien Lévy-Bruhl, anunciando en parte sus trabajos posteriores. Sin embargo es un
trabajo de filosofía, o de epistemología, dirigido a los filósofos para convencerles de abandonar la
construcción de « morales teóricas », que no pueden ser científicas y cederán necesariamente su
lugar a una « ciencia de costumbres », de naturaleza sociológica. Bien acogida por los sociólogos
durkheimienos, aunque en el mismo momento que Durkheim renuncia a la actitud de oposición
que Lévy-Bruhl sistematiza, este trabajo produjo numerosas protestas entre los filósofos. En
1906, el mismo Lévy-Bruhl presenta una síntesis de esas críticas en una respuesta sin concesión.
Treinta años después Georges Gurvitch, redacta un libro para al contrario afirmar la doble necesidad
y la complementariedad de los dos enfoques, filosófico y sociológico, de los fenómenos
morales.
« L’importance des discussions soulevées par le livre de M. Lévy-Bruhl
nous a obligé à nous expliquer une fois de plus sur ces questions de méthode. Mais, en vérité, nous ne pouvons nous défendre de cette impression qu’un jour, et qui n’est pas éloigné, viendra où l’on s’étonnera qu’il
ait fallu tant de controverses et dépenser tant de dialectique pour faire admettre cette proposition très simple : que pour ratiociner sur la morale, il
faut d’abord savoir ce qu’elle est, et que, pour savoir ce qu’elle est, il faut
l’observer. C’est pourtant sur ce truisme que repose la méthode que nous
pratiquons. » (Émile Durkheim)
[1].
À la philosophie la spéculation et la recherche des fondements, à la socio-logie l’étude des pratiques et de leurs déterminants sociaux : tel pourrait être
un partage simple des compétences de ces disciplines face à la « question
morale ». Dans la France d’aujourd’hui, le renouveau récent de la philosophie
morale d’une part (qui se marque par exemple dans la création d’une collection de ce nom aux Presses Universitaires de France en 1993 ou dans la publication d’un volumineux dictionnaire chez le même éditeur
[2]) et le tour que
prend la sociologie de la morale d’autre part ne permettent pourtant guère de
différencier clairement les objets respectifs de ces disciplines, dont il est
parfois difficile de distinguer les représentants, dans les publications comme
dans les comités d’éthique. Cette ambiguïté, que l’on pourrait illustrer par le
nombre des chercheurs ou universitaires « sociologues » selon la section dont
ils relèvent pour le CNRS ou les Universités, mais « philosophes » dans les
pétitions, articles de presse ou quatrièmes de couverture, est particulièrement
sensible dans des ouvrages récents de sociologues sur la morale
[3]. Il ne
semble pas que les sociologues qui traitent des normes et des valeurs aient
renoncé à une posture axiologique ou normative. Dans le même temps, des
philosophes peuvent écrire des livres pour justifier par des principes apparemment universels et intemporels des événements historiques aussi conjoncturels
que la loi récente sur le port de signes religieux dans les établissements
scolaires publics (Zarka, 2004).
Arrêtons là ce qui pourrait tourner à la chronique d’humeur : les sciences
sociales ont trop peu de mémoire de leur histoire pour ne pas remonter régulièrement (sous forme de farce, dirait Marx) les scénarios qu’elles ont déjà
produits. Un détour par l’histoire de la sociologie de la morale sera plus éclairant que toute polémique avec des auteurs d’aujourd’hui. Ce détour va nous
ramener au tout début du siècle dernier, mais fixons d’abord l’image un
instant en 1926.
Une photographie et un congrès
Ils sont quatre, qui fixent l’objectif, sanglés dans leurs vestons aux trois
boutons fermés, cravatés, les mains croisées, dans le dos ou devant eux, sauf
celui qui tient son chapeau ; tous portent au moins la moustache (et trois la
barbe), au revers du veston de l’un on devine une rosette de la légion
d’honneur. Une photo bien officielle de notables Troisième République.
Elle est publiée dans un recueil consacré aux durkheimiens (Besnard, 1979,
entre les pages 112 et 113) et provient des archives de la famille Bouglé. Elle
présente donc des durkheimiens. La légende désigne, de gauche à droite,
Bouglé, Robin, Lapie, Lévy-Bruhl et précise qu’il s’agit de la « délégation
française au Congrès international de philosophie de Cambridge, Mass.,
septembre 1926 »
[4]. Sans doute Léon Robin est connu comme philosophe
(historien de la philosophie grecque ancienne), mais les trois autres paraissent
bien à leur place dans ce recueil, qui comporte notamment des lettres adressées à Célestin Bouglé, un article sur cet auteur et un autre sur Paul Lapie.
Pourtant il s’agit là de représentants de la philosophie française dans une
circonstance officielle.
En fait, la délégation française n’est pas ici au complet. À ce sixième
congrès international de philosophie, le premier à se tenir hors d’Europe, dans
le Massachusetts, du 13 au 17 septembre 1926 (Brightman, 1927), la délégation française comportait un cinquième membre, Étienne Gilson (sans doute
présent dans la scène, mais non visible, dans l’œil et la main du photographe ?). Celui-ci a présenté deux communications, de même que Bouglé et
Robin. Et si Lapie et Lévy-Bruhl n’en présentent qu’une chacun, il sont par
ailleurs mis à l’honneur, le premier par l’allocution inaugurale (ibid.,
pp. LXXXII - LXXXVI ), le deuxième par l’une des allocutions de clôture (ibid.,
pp. 701-702). Quoi qu’il en soit, ces philosophes français en représentation
comportent une proportion élevée d’auteurs que l’on classerait plutôt,
aujourd’hui, comme sociologues.
Dans quelles « divisions » du congrès interviennent-ils ? Aucun dans la
division « Métaphysique », ni dans celle de « Logique, épistémologie et
philosophie des sciences », mais trois d’entre eux participent à la division
« Théorie des valeurs » (Bouglé, « L’orientation de la philosophie et la préparation de la paix » ; Lévy-Bruhl, « Le fondement objectif des jugements
moraux » ; Lapie, « L’éducation morale dans les écoles françaises »), cinq
autres de leurs communications relevant de la division « Histoire de la philosophie » (communications de Robin sur le Phédon et sur Octave Hamelin, de
Gilson sur « Le rôle de la philosophie dans l’histoire de la civilisation » et sur
les philosophies arabes médiévales, de Bouglé sur « La philosophie en France
et le mouvement sociologique »). La vitrine internationale de la philosophie
française n’est pas seulement constituée de « sociologues », elle est aussi très
orientée sur la morale.
« Le fondement objectif des jugements moraux » (1926)
À ce congrès, où il semble s’être rendu sur les instances de Xavier Léon et
dans une forme de devoir patriotique
[5], Lévy-Bruhl, sénior de la délégation
française (il a soixante-neuf ans), présente donc une communication qui, au
décalage d’un adjectif près, porte le titre même de la « section » dans laquelle
elle s’inscrit (« Le fondement objectif des jugements moraux », dans la
section « The basis of objective judgments in ethics »). De quoi s’agit-il dans
ce petit texte peu connu
[6] ? On y trouve une analyse ramassée, fidèle à
l’ouvrage que Lévy-Bruhl avait publié vingt-trois ans plus tôt, dont elle peut
fournir une sorte d’argument résumé.
Dans un premier point, laissant de côté la question de savoir ce qu’elle est, Lévy-Bruhl
demande seulement : « Y a-t-il une base objective des jugements moraux ? » (1927,
p. 397) et répond que « l’objectivité des jugements moraux » s’impose à nous, y compris
dans « l’attitude critique » kantienne : « le devoir s’impose à nous, Kantiens et non-Kan-tiens » et « nos jugements moraux [...] impliquent l’existence de règles valables pour tous,
c’est-à-dire de lois – donc d’une base objective de ces jugements » (p. 398).
Dans un deuxième point, s’interrogeant sur la nature de cette « base objective », il
montre que la philosophie n’a pas progressé. Il part de Kant, qui la fait reposer sur « l’autonomie de la raison pratique », reposant elle-même sur tout un système que personne ne
défend plus dans son intégralité. Pour d’autres doctrines philosophiques, il n’y a que
« l’embarras du choix », parmi celles qui la trouvent « dans la raison, ou dans le sentiment
moral, ou dans l’intérêt général, ou dans la volonté divine, etc. » (pp. 398-399). Malgré
l’autorité de leurs auteurs et leur force de conviction, aucun de ces systèmes « n’a pu se
maintenir à l’exclusion des autres » : « La discussion continue, aussi vive que jamais,
entre les écoles rivales » et chacune est plus convaincante dans sa critique des autres que
dans sa partie positive, elle-même critiquée. Les « sommaires des revues philosophiques »
et les « catalogues des éditeurs qui publient des livres de philosophie morale » suffisent à
le montrer : « les questions fondamentales de l’éthique, et, en particulier, la question de la
base objective des jugements moraux, reprises indéfiniment » paraissent « encore entières » (p. 398).
Dans un troisième point, un peu plus développé, il rappelle que « cet état de fait »
l’avait « conduit, il y a plus de vingt ans, à des réflexions sur les rapports de la théorie et
de la pratique en morale ». Dans La morale et la science des mœurs (1903), il s’était interrogé sur le fait que les oppositions les plus vives entre des théories morales contradictoires
coïncidaient pourtant avec un accord assez général dans les « jugements moraux personnels ». La concordance régulière des jugements moraux des membres des mêmes sociétés
ou groupes sociaux, philosophes y compris (p. 399), confirme qu’il y a bien « une base objective » de ces jugements, que n’établissent pas « les systèmes de morale ». L’accord social sur les jugements moraux suggère « que les représentations collectives qui dominent
dans cette société imposent cette manière d’agir, et, par suite, inspirent ces jugements ».
Cette solution sociologique au problème posé est due à Durkheim, et « est bien connue » :
« Il admet l’exactitude de la description que Kant a faite de la conscience morale, et l’on
peut dire, sans exagération, que sa doctrine a souvent un accent kantien. Mais c’est à des
causes sociales qu’il ramène les faits décrits. » Ces « faits sociaux » nous sont, « si paradoxal que cela semble d’abord aussi peu connus [...] au sens scientifique du mot » que
d’autres, « bien qu’ils paraissent être des produits de notre activité volontaire », tout
comme « les “primitifs” qui parlent parfois des langues d’une richesse et d’une complexité
merveilleuses, n’ont pas l’idée de ce qu’est un mot » (p. 400).
Il s’agit donc de construire une « science des mœurs », dont la conclusion de la communication ne précise que « les limites » : « Cette science positive des mœurs n’a pas la
prétention de nier ou d’exclure ce qui n’appartient pas à son domaine. De même que la
physique n’est nullement un obstacle à la spéculation métaphysique, dont l’objet et la méthode sont tout autres que les siens, de même la science des mœurs ne tend aucunement à
faire disparaître la spéculation sur l’idéal moral, ni l’analyse psychologique de la vie intérieure, telle que les moralistes l’ont pratiquée de tout temps. Quelle place elle occupera
elle-même, l’avenir seul le montrera. » (p. 400).
Ce texte et sa conclusion prudente serviront ici de présentation, faite assez
longtemps après par l’auteur lui-même, de l’argument d’un ouvrage dont la
réception a été mouvementée. Mais il est nécessaire, avant de présenter celle-ci, de donner des éléments de contextualisation.
La morale et la science des mœurs (1903). Le contexte
« Lucien Lévy-Bruhl est aujourd’hui bien oublié », lit-on au début de la
notice que lui consacre le Dictionnaire des intellectuels français (Fabiani,
2002, p. 857). On ne peut, de ce fait, évoquer cet auteur sans fournir quelques
précisions. Au début de l’année 1903, lorsque paraît La morale et la science
des mœurs, Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) a quarante-cinq ans. Normalien
(1876)
[7], agrégé de philosophie (1879), il a enseigné aux lycées de Poitiers
puis d’Amiens avant de devenir docteur en 1884
[8] et d’être nommé dans la
khâgne de Louis-le-Grand en 1885. Après une suppléance à l’ENS en 1895-1896, il a été nommé à la Sorbonne, où il va remplacer Boutroux à la chaire
d’histoire de la philosophie moderne. En 1903, il est l’auteur de quatre
ouvrages dans ce domaine
[9], outre l’édition des lettres de John Stuart Mill à
Auguste Comte (1899). Ce n’est que plusieurs années plus tard, à partir de
1910, que commencera la publication d’un ensemble de six ouvrages, sans
compter les Carnets posthumes, qui ont associé son nom au thème de la
« mentalité primitive » (titre du second, et du plus connu, de ces
ouvrages)
[10].
C’est donc un spécialiste de philosophie moderne, qui a publié notamment
sur Leibniz, Jacobi, Auguste Comte (on a aussi des traces de ses cours sur
Descartes
[11] ; Mauss évoque ceux qu’il faisait sur des philosophes
anglais
[12]), à l’origine de la vocation d’autres historiens de la philosophie
[13], qui intervient alors dans le champ de la morale, revenant à un
domaine qui avait été celui de sa thèse de doctorat, avant de publier des
ouvrages de synthèse de travaux anthropologiques centrés sur les modes de
pensée.
On peut voir dans ce livre un ouvrage charnière
[14] dans la mesure où il
s’inscrit nettement dans le prolongement de celui sur Comte et qu’il anticipe
aussi en partie sur le programme de recherche des ouvrages suivants. C’est
aussi, de tous les ouvrages de Lévy-Bruhl, celui qui apparaît comme le plus
nettement durkheimien. Dans ce livre qui compte peu de références, celles qui
renvoient à Durkheim peuvent paraître nombreuses : elles sont majoritaires
parmi les rares notes
[15] qui n’épuisent pas les renvois à Durkheim et aux
durkheimiens
[16]. La première note de l’ouvrage place clairement l’entreprise sous ce patronage, en précisant, après un premier renvoi aux Règles de
la méthode sociologique : « Pleinement d’accord avec l’esprit de cet ouvrage,
nous sommes heureux de reconnaître ici ce que nous devons à son auteur. »
(Lévy-Bruhl, 1903, p. 14).
Si l’auteur des ouvrages sur la mentalité primitive est à la fois oublié et
discrédité, celui de La morale et la sciences des mœurs paraît encore plus
oublié
[17]. Mais en 1903, ce livre ne passe pas inaperçu.
La morale constitue alors un domaine important de la production philosophique, comme de l’enseignement de cette discipline dans les lycées. Ainsi,
lorsque, dix ans plus tôt, de jeunes philosophes veulent renouveler la vitalité
du débat proprement philosophique et revenir à ce qui leur paraît le cœur de la
discipline en se démarquant de la Revue philosophique dont ils contestent
l’orientation marquée vers les recherches de psychologie scientifique
[18], ils
nomment Revue de métaphysique et de morale l’organe concurrent qu’ils
créent
[19] et inscrivent notamment des « questions pratiques » à leur
programme. Mais l’importance de la morale dans le champ philosophique
ressort tout aussi bien de la place qu’elle occupe dans la revue antérieure ainsi
contestée
[20]. Or il s’agit simplement pour Lévy-Bruhl de convaincre ses
collègues qu’ils doivent abandonner ce domaine : la « morale théorique » est
une chimère. « Il n’y a pas et il ne peut pas y avoir de morale théorique » est
la première phrase de ce livre (titre du chapitre premier).
La morale et la science des mœurs. Analyse
Pour présenter cet ouvrage de manière synthétique
[21], on peut regrouper
sous forme de tableau des remarques terminologiques du chapitre 4, qui visent
à débrouiller les confusions entourant l’emploi du terme « morale » et
montrent comment l’analyse de Lévy-Bruhl s’inscrit dans le mouvement
général par lequel les sciences, en se constituant comme telles, sont conduites
à arracher leur objet au domaine de compétence traditionnel de la philosophie.
serait une science normative, ce qui est contradictoire. On peut ainsi observer
que les morales pratiques sont beaucoup moins diverses, plus consensuelles,
que les morales théoriques qui prétendent les fonder et qui n’en sont en fait
que des rationalisations a posteriori. Ces diverses tentatives pour fonder la
morale reposent toutes sur deux postulats qu’elles n’interrogent pas : elles
supposent l’identité d’une nature humaine intemporelle, qui « ne tient nul
compte de la diversité des civilisations, ni de l’histoire » (p. 78)
[22] ; elles
supposent aussi abusivement que « la conscience morale de l’homme posséderait une unité organique » (p. 83), négligeant le caractère hétérogène, dans son
contenu et ses origines, de « l’ensemble de ce qui apparaît comme obligatoire
et comme défendu à l’homme d’une civilisation donnée » (p. 85)
[23].
Faits Sciences Applications
Physique Mécanique
Nature Biologie Médecine
Faits moraux ou « morales » « Science des mœurs » « Art moral rationnel »
L’essentiel est alors dit, et les chapitres suivants examinent des aspects
particuliers, brossant un parallèle avec l’histoire des sciences physiques
(chap. 4), répondant à des objections (chap. 5), s’interrogeant sur les antécédents de la science des mœurs (chap. 6), développant certaines critiques des
morales théoriques (chap. 7, sur l’idée de « morale naturelle », chap. 8 sur
« le sentiment moral », comme une des explications de l’hétérogénéité des
strates de la conscience morale
[24]).
Le dernier chapitre présente des « conséquences pratiques » en revenant
sur l’idée d’un « art moral rationnel fondé sur la science des mœurs »
(p. 255). Il s’agit donc de montrer comment une technique pourra un jour
utiliser les connaissances de la « science des mœurs » pour en dériver des
applications. Cette présentation est fort modeste, loin de tout triomphalisme
scientiste : l’art moral rationnel est renvoyé à un avenir indéterminé, puisqu’il
dépend d’une science encore à faire, il ne s’élaborera que « très lentement
peut-être » (p. 257)
[25], et ne remplacera jamais les « morales pratiques »,
qu’il pourra tout au plus modifier sur des points spécifiques : « il n’aura pas le
caractère d’un ensemble achevé et cohérent, que présentent, à chaque époque,
les morales pratiques » (p. 260).
Dans cette attitude prudente et en retrait face aux demandes sociales que
pourrait soulever le programme visant à substituer la science sociologique des
mœurs aux morales théoriques, Lévy-Bruhl est conduit à récuser l’idée que la
science aurait à fonder une morale : « Il n’y a pas, selon nous, à répondre à
cette demande “Donnez-nous une morale !” parce que la demande est sans
objet. On ne pourrait donner aux demandeurs que la morale qu’ils ont déjà ; et
si, par aventure, on leur en proposait une autre, ils ne l’accepteraient pas. »
(p. 271). S’inscrivant dans une société donnée, visant à en harmoniser les
discordances dues à des évolutions différenciées, les applications sociales de
la science des mœurs n’auront pas de portée universelle. Lévy-Bruhl souligne
les dangers d’un réformisme fondé sur de bonnes intentions mais qui, négligeant la solidarité des parties d’un système social, ne percevrait pas
l’ensemble des effets de la modification de l’une d’elle : « L’histoire est
pleine des surprises fâcheuses que cette solidarité ignorée a causées aux empiriques de l’art politique. Une fois connue, au contraire, elle donne un sentiment très vif de la difficulté, des dangers, et souvent de l’inutilité d’une
intervention. » (p. 276).
L’approbation des durkheimiens
Un philosophe qui s’appuie sur un sociologue pour dire que les philosophes doivent renoncer à chercher à fonder la morale et laisser les sociologues
construire une science des mœurs : on peut s’attendre aux protestations des
premiers et aux applaudissements des seconds. Et c’est bien ce que les
premières réactions font apparaître.
Dès juin 1903, François Simiand réagit très chaleureusement dans les
Notes critiques qu’il dirige. Dans ce « livre qui nous manquait », il voit « une
œuvre d’initiation et de critique essentielle », un « livre d’action directe, qui
travaillera fortement, je le crois, à l’éducation positive des esprits, à la désagrégation des disciplines traditionnelles, et à l’avancement d’une science
morale réelle » (Simiand, 1903).
Dans le volume de L’Année sociologique qui paraît en 1904, Durkheim
publie un compte rendu substantiel, très favorable, dans la section « Socio-logie morale et juridique », affirmant d’entrée :
« On trouvera dans cet ouvrage, analysée et démontrée avec une rare vigueur dialectique, l’idée même qui est à la base de tout ce que nous faisons ici, à savoir qu’il y a une
science positive des faits moraux, et que c’est sur cette science que doivent s’appuyer les
spéculations pratiques des moralistes. » (Durkheim, 1904).
On sait, depuis peu, qu’il a rédigé une autre note de lecture sur cet ouvrage,
pour le Comité des travaux historiques et scientifiques qui, dans le cadre du
ministère de l’Instruction publique, instruisait les demandes de « souscription » d’ouvrages en vue de leur diffusion dans les lycées.
Durkheim est nommé en juin 1903, peu après son arrivée à Paris, dans ce comité où il
siégera régulièrement jusqu’à sa mort, et La morale et la science des mœurs se trouve être
le premier ouvrage sur lequel il a été conduit à rédiger un rapport [26]. Plus bref et moins
analytique, ce rapport, présenté en novembre 1903 (et qui entraînera une souscription pour
quarante exemplaires) est intéressant à comparer au compte rendu de L’Année sociologique, et même à lire dans les hésitations de sa rédaction. Après en avoir résumé l’argument, et avant de conclure « Nous croyons très souhaitable qu’il se répande parmi les
professeurs de lycée, car il ne peut que les induire à donner à leur enseignement de la morale un caractère plus concret et plus vivant », Durkheim avait écrit « Telles sont les principales idées qui sont développées dans cet ouvrage qui se fait remarquer par une grande
souplesse », avant de remplacer cette proposition relative par « avec une véritable vigueur » puis de remplacer ce dernier mot par « pénétration dialectique et une rare lucidité » (Durkeim, 2003, p. 109) [27].
Un autre durkheimien réagit de manière très détaillée : Paul Fauconnet
consacre à cet ouvrage une longue revue critique dans la Revue philosophique
de janvier 1904.
Il y fait explicitement état de la satisfaction des durkheimiens à ce soutien explicite
apporté à leur entreprise : « Ceux qui, comme nous, acceptent complètement les idées
méthodologiques de M. Durkheim, sont nécessairement d’accord avec M. Lévy-Bruhl sur
tous les points essentiels. » (Fauconnet, 1904, p. 83) [28].
Il commence par suggérer les motivations de l’auteur qu’aurait pu éclairer une préface [29], en partant du constat que « le cours classique de morale consiste [...] la plupart
du temps dans une critique et dans une synthèse dialectiques des systèmes, auxquelles se
rattache une énumération sommaire des principaux devoirs. Un pareil enseignement
manque de vigueur et d’autorité : sous des apparences dogmatiques, il n’est, en somme,
qu’un examen historique des grands systèmes de morale. Et il est plus sincère alors de le
donner pour ce qu’il est et d’avouer que nous ignorons ce qui fait réellement la solidité de
nos convictions morales. » Or, « le besoin d’un savoir moral se fait sentir à notre époque
avec une intensité exceptionnelle, comme à toutes les époques de rapide transformation
sociale ». Mais, faute de pouvoir continuer à être religieuse ou métaphysique, et n’étant
« pas encore scientifique, [la spéculation morale] ne peut guère être autre chose qu’une
forme de la littérature, qui traduit seulement les aspirations propres de chacun ». C’est
sans doute « dans l’étude d’Auguste Comte que M. Lévy-Bruhl a trouvé les éléments
d’une solution au problème qu’il se posait. La sociologie lui apparaît désormais comme la
seule spéculation vraiment rationnelle sur les choses morales. C’est pour illustrer et défendre cette opinion qu’il a écrit son nouveau livre. » Celui-ci ne comporte « rien qui ressemble à un exposé critique des systèmes de morale contemporains », ni d’exposé d’une
« morale qui [...] soit propre » à son auteur [30] (Fauconnet, 1904, pp. 72-73).
Est-ce pour mieux laisser entendre le point de vue qu’il exprime ? Fauconnet ne se
contente pas de suggérer l’ajout possible d’une préface explicitant les intentions : il propose un ordre d’exposition différent en choisissant, pour résumer l’ouvrage, de commencer par la partie positive, en partant non de la critique des productions des philosophes,
mais du constat que « les faits moraux sont des faits sociaux » (p. 73 ; exposé des pp. 73-75), avant une deuxième partie de son exposé qui s’ouvre par : « Les nouvelles sciences
sociologiques sont incompatibles avec les anciennes sciences morales, la science des
mœurs avec la morale telle qu’on la conçoit ordinairement. » (p. 75) et présente le contenu des trois premiers chapitres (pp. 75-79). La troisième partie de son exposé porte sur le
dernier chapitre et les perspectives d’un « art moral ». Fauconnet évoque ensuite les aspects du livre que ce résumé laisse de côté (en particulier le chapitre sur les objections,
l’accord avec les idées durkheimiennes, les réserves soulevées par le chapitre sur le sentiment moral) pour conclure au « plein assentiment aux idées qui sont la raison d’être du
livre » et au souhait « qu’après avoir écrit cette introduction à la science des mœurs, M.
Lévy-Bruhl nous donne maintenant des contributions positives à cette science » (p. 87).
Les protestations des philosophes
L’idée que leurs productions en la matière sont dénuées de toute valeur
scientifique, qu’elles sont inefficaces dans leur prétention à fonder comme à
diriger les pratiques, qu’elles constituent au mieux l’un des objets que doit
analyser, en tant que faits, une science des mœurs objective et non normative
ne peut qu’être insupportable à de nombreux philosophes, qui vont réagir
vivement à cet ouvrage comme au point de vue durkheimien qu’il adopte. Les
débats prendront des formes multiples. Dans un article de synthèse, intitulé
« Morale et sociologie », qui paraît en 1907 dans la Revue d’économie politique, Dominique Parodi décrit ainsi cette effervescence :
« Si jamais peut-être le problème moral n’a suscité plus de recherches et de travaux
que depuis quatre ou cinq ans, si nulle part ailleurs, dans le domaine de la spéculation, ne
se dessinent des tendances aussi nouvelles, aussi nettement opposées, au moins en apparence, aux conceptions traditionnelles, c’est la sociologie surtout, avec ses ambitions de
science jeune et conquérante, qui, sans nul doute, se trouve à l’origine de tout ce mouvement d’idées, et le provoque ou l’excite même lorsqu’elle ne l’inspire pas. Autour d’un
penseur éminent, M. Émile Durkheim, qui se pique avant tout de rigueur et de méthode, et
les pratique avec une ardeur d’apôtre, toute une école se groupe, entreprenante et hardie ;
la doctrine du maître, que ses livres, consacrés à des questions spéciales, ne laissent apercevoir que par échappées, se répand dans son enseignement [...] ; et elle nous revient, plus
ou moins transformée, exagérée, ou déformée peut-être, dans les écrits de ses disciples.
D’autres résistent, protestent, parfois s’indignent, ou bien s’efforcent d’amener les socio-logues à préciser leurs idées morales, et tâchent de faire leur part aux doctrines nouvelles
sans tout abandonner des conceptions anciennes. À la Société française de philosophie, à
l’École des hautes études sociales, dans les colonnes de la Revue de métaphysique et de
morale comme de la Revue philosophique, on ne se lasse pas de discuter les rapports de la
morale et de la sociologie ; et c’est le même problème qui remplit la plupart des publications contemporaines. Il y a là un mouvement d’idées vraiment considérable. » (Parodi,
1907 ; 1909, pp. 34-35).
De fait, c’est par exemple en 1906 que s’est tenue la double séance souvent
citée de la Société française de philosophie consacrée à l’exposé de Durkheim
« Détermination du fait moral » (reproduite, avec une partie de la discussion,
dans le recueil Sociologie et philosophie). Agrégé de philosophie intégré à
l’équipe de L’Année sociologique (il participe aux onze premiers volumes),
Dominique Parodi se trouve dans une position conciliatrice, qui le porte à une
présentation assez pacifiante (voir ci-dessous) du débat qu’il évoque. Avec
plus de recul, Célestin Bouglé résume plus simplement ce débat, dans la
conclusion de son Bilan de la sociologie française contemporaine :
« Quelle levée de boucliers devaient susciter ces thèses dans le camp des purs philosophes, on le devine. La “science des mœurs” a été criblée de flèches. On a vivement protesté contre ses prétentions, non seulement au nom de la morale personnelle, mais au nom de
la logique elle-même. » (Bouglé, 1935, p. 161).
Les premières « flèches » sont parties de la Revue de métaphysique et de
morale. Dès son numéro de juillet 1903, elle présente, dans son supplément
bibliographique, un compte rendu substantiel (plus de six colonnes serrées)
très critique. Son caractère anonyme, conforme à l’usage de cette revue dans
ce supplément, ne fait que souligner le fait qu’il engage le point de vue de la
rédaction (beaucoup de ces comptes rendus sont d’Élie Halévy).
L’auteur se voit reprocher d’avoir abandonné « la morale kantienne », qu’il enseignait
auparavant, sous l’influence de « la philosophie hégélienne de l’histoire », de la « philosophie marxiste de l’histoire » et de « la philosophie comtiste des sciences, qui l’a converti au point de vue “sociologique”. Dans le même temps, M. Durkheim fondait en France
une vigoureuse et laborieuse école de sociologues, et proposait l’établissement d’une “morale objective”, sur la base de la nouvelle sociologie : M. Lévy-Bruhl [31] nous apporte
aujourd’hui un traité de morale conforme à l’esprit de l’enseignement de M. Durkheim. »
(Revue de métaphysique, 1903, p. 1). Le résumé qui suit cette présentation caractérise
comme « extrêmement conservatrices » les « conséquences pratiques » du dernier chapitre. Les qualités reconnues à l’ouvrage (« des analyses pénétrantes – fruit d’une réflexion prolongée et d’une parfaite probité de pensée –, une simplicité de la forme, qui
exprime adéquatement la simplicité de la pensée ») vont en faire « un incident notable
dans l’histoire de l’école sociologique contemporaine ». Sera-t-il aussi « un événement
dans l’histoire de la spéculation morale ? Nous ne le pensons pas, et nous devons en dire
les raisons. » (p. 2).
« Attachons-nous au point principal. Dépassant Guyau qui nous proposait une morale
sans obligation ni sanction, reprenant certaines formules par lesquelles Taine, vers 1860,
scandalisait l’opinion, M. Lévy-Bruhl veut constituer une morale sans finalité. Et c’est ce
qui nous paraît sophistique. M. Lévy-Bruhl retourne, contre ses adversaires eux-mêmes,
avec une sincérité si absolue, l’accusation de sophisme que nous en sommes parfois déconcertés. Déconcertés, mais non pas convaincus. » (p. 2). Si aucune finalité ne doit être
reconnue par la science morale, expose en substance l’auteur du compte rendu, en vertu de
quoi l’art moral pourra-t-il décider de ce qui est meilleur ? « La connaissance des lois est
la condition nécessaire mais non suffisante de notre intervention raisonnée dans les phénomènes moraux : elle nous fournit la connaissance des moyens ; il faut en outre la connaissance des fins, et la volonté de les atteindre. ». Et de relever des passages de l’ouvrage où
peuvent transparaître « des jugements de valeur » ou « des préférences sentimentales ».
Mettant finalement l’accent sur deux passages (les conclusions des chapitres 5 et 9) « dont
l’éloquence contraste avec le ton volontairement sec de tout l’ouvrage » (p. 3), le compte
rendu en vient à renvoyer dos à dos « cléricaux » et « sociologues » : « Par la bouche de
M. Lévy-Bruhl, les sociologues disent aux cléricaux : “Vous êtes de faux idéalistes ; car
vous sacrifiez à l’intérêt social le respect de la vérité.” Les cléricaux peuvent leur répondre, et leur répondent en effet : “Vous êtes de faux positivistes ; car vous sacrifiez l’intérêt social immédiat et tangible à l’intérêt tout idéal de la vérité scientifique.” Entre les
uns et les autres, qui jugera ? Ni les uns ni les autres, visiblement. » (p. 4).
Ce compte rendu ne sera pas le seul écho de la Revue de métaphysique et
de morale à cet ouvrage. Le long article de Gustave Belot, qui s’étend sur
quatre livraisons de 1905 et 1906, sous le titre « En quête d’une morale positive », apparaît essentiellement comme une réponse au « livre aujourd’hui
bien connu de M. Lévy-Bruhl » (Belot, 1905-1906 cité 1905, p. 43. Ces textes
sont repris dans un ouvrage l’année suivante : Belot, 1907).
La Revue philosophique ne peut s’en tenir non plus à la revue critique de
Fauconnet : elle comporte en mars et en avril 1904 deux articles qui répondent au même ouvrage (Cantecor, 1904 ; Rauh, 1904)
[32]. Il s’agit pour
Georges Cantecor, selon un schème fréquent dans ce débat, d’opter pour le
« rationalisme », dont dépend « la liberté de la pensée et de la conscience »,
contre le double danger du « positivisme » et du « mysticisme » (1904,
p. 226) et il ne voit pas de difficulté à tenir « la morale [...] comme une
science normative » (ibid., p. 227).
Il est également de ceux qui soulignent un vide jusqu’au moment, peu rapproché selon
Lévy-Bruhl, où un « art moral », qui ne dirait d’ailleurs rien des fins de l’action, pourrait
être tiré de la « science des mœurs » : « Nous voilà donc démunis de toute règle. »
(Cantecor, 1904, p. 236). « La métamorale, comme l’appelle assez dédaigneusement M.
Lévy-Bruhl, n’est pas moins nécessaire à l’esprit humain que la métaphysique. » (p. 240).
L’origine de ces erreurs se trouve dans « l’historicisme en Allemagne, le positivisme en
France ». « L’esprit positif », heureux en tant que tel, devient « un principe d’erreur » s’il
prétend « soit exclure toute autre recherche, métaphysique ou critique, soit s’imposer
comme méthode d’investigation et de définition à ce qui n’est pas un fait et ne pourrait
être objectivé sans perdre du même coup son caractère propre et sa fonction utile »
(pp. 368-369). Bref, « l’application de l’esprit positif à la spéculation morale [tend] à la
transformer profondément » (p. 369) : « pour devenir une science positive, la morale se
transforme radicalement puisqu’elle exclut de son objet toute question pratique et de ses
principes d’explication tout apriorisme » (p. 370). Contre ces dérives, ou ce « mirage », il
n’est que de voir « s’affirmer comme irréductible l’autonomie de la raison, en son double
usage, théorique et pratique » : « Le procès est donc tout entier entre la Sociologie et la
Critique, dont la morale n’est qu’une fonction, – ou encore entre la science automatique et
la réflexion. » (p. 380). Georges Cantecor conclut que l’existence légitime d’une « physique des mœurs, ayant pour fonction de retracer l’histoire morale de l’homme » ne doit
pas empêcher que « la Morale fondée sur des principes a priori a tout droit de jugement
sur l’histoire » (pp. 391-392).
D’autres philosophes s’expriment dans d’autres supports. Ainsi, Alfred
Fouillée demande, en 1905, « La science des mœurs remplace-t-elle la
morale ? » dans la Revue des deux mondes, et reprend ce texte dans un
ouvrage qui paraît la même année (Les éléments sociologiques de la morale,
dans le chapitre « Positivisme logique ou physique sociale »). Répondant à
différentes objections de Lévy-Bruhl aux morales théoriques, il affirme lui
aussi que « la synthèse d’une science à la fois théorique et normative n’est
nullement contradictoire » (Fouillée, 1905b, p. 237) :
« Nous ne voyons nulle impossibilité à ce que la morale soit science normative précisément par sa partie théorique, puisqu’elle est la théorie de l’action et de ses normes, la
théorie de la pratique. » (ibid., p. 238).
« Quoi ! finit-il par s’indigner, tous nos “devoirs” resteront inexplicables jusqu’au moment où les folkloristes, philologues, archéologues, mythologues, sociologues et toutes les
variétés de logues, – sauf les psychologues – nous auront, à grand renfort d’érudition
historique, expliqué ces étonnantes pressions sociales dont la conscience individuelle
cherche en vain les motifs ! Il est vrai qu’un enfant croirait trouver ces motifs sans trop de
peine, à plus forte raison ces idéologues qu’on nomme les philosophes ; mais il faut se défier des raisons simples. » (p. 248). Lui aussi s’insurge contre l’idée d’une « morale sans
motifs et mobiles » : « la morale privée est une psychologie en action. » (pp. 256-257).
Il objecte aussi que l’on ne peut traiter une science qui porte sur les hommes comme
une science de la nature : « La nature physique est fondée indépendamment des individus
humains, tandis que c’est nous qui, individuellement ou collectivement, établissons un
ordre moral quelconque, lequel n’existerait pas sans nos consciences et nos volontés. »
(p. 257). Les « faits moraux » que posent les sociologues ne sont pas « produits objectivement, indépendamment de nous » car « il n’y a de faits vraiment moraux que les actions
d’une volonté qui agit sous un idéal moral », lequel ne peut « être donné que par notre
“bonne volonté” » (p. 258). Refuser d’admettre que « l’homme est naturellement moral et
qu’il existe une “morale naturelle” » (p. 264), c’est « méconnaître tout ce qu’il y a dans
l’homme de proprement humain. Ce dépouillent systématique de la personne [...] pourrait
être appelé le grand sophisme des sociologistes » (p. 265).
Finalement, pour Fouillée, les « sociologues amoralistes » (p. 266) ne peuvent nourrir
que le scepticisme : « La science des mœurs substituée à la morale implique théoriquement et produit pratiquement le scepticisme » car « la négation de toute moralité rationnelle au profit des mœurs réelles constitue un scepticisme moral, en même temps qu’un
dogmatisme sociologique » (p. 268).
Avec des variantes dans l’expression ou les considérants, Cantecor et
Fouillée partagent ainsi avec Belot la revendication d’un idéal fondé en raison
et sur une nature humaine, que bafouerait l’idée de substituer à la morale
théorique des philosophes une science positive, qui risque en outre de saper la
moralité par le scepticisme qu’implique son relativisme sociologique.
Dans ce mouvement, ils partagent aussi une certaine répulsion à l’idée
d’introduire dans cette science l’étude de cultures extra-européennes.
Cantecor l’exprime brutalement :
« Comme les savants ne se croient pas obligés de tenir compte, pour décider du vrai,
des opinions des Patagons ou des Esquimaux, il serait peut-être temps d’en finir aussi, en
morale, avec “les histoires de sauvages”. N’oublions pas que la science est l’œuvre d’une
race et d’une époque. [...] C’est à bon droit qu’un Lavoisier, par exemple, répudie avec dédain les conceptions et les procédés des alchimistes. Pourquoi donc la morale ferait-elle
exception ? » (Cantecor, 1904, pp. 390-391).
Fouillée le fait d’une manière plus développée, qui peut paraître plus
subtile mais n’en traduit que mieux les divergences de conception qui accompagnent cet aspect. À la critique sociologique de l’idée de nature humaine
fixe, il présente une réponse qui anticipe, en le disqualifiant d’avance, le
programme de recherche qui sera effectivement celui de Lévy-Bruhl par la
suite. Il fait valoir en effet que l’absurdité de la critique sociologique d’une
morale naturelle ressort mieux encore si on la transpose à la logique :
« Avec de pareilles suppositions, que deviendra la logique même et non plus seulement la morale ? S’il n’y a absolument rien d’identique ou d’analogue dans les intelligences, on n’aura plus le droit de penser que la logique des Français du XXe siècle convient,
au moins en partie, aux Chinois du XXe siècle, ou même aux Fuégiens du premier siècle
après Jésus-Christ. Il faudra dire il y a “des logiques” comme il y a “des morales”, sans
rien de commun entre ces logiques, pas plus qu’entre ces morales. » (p. 242) [33].
La préface de 1907
Mais il est presque inutile de citer longuement les critiques philosophiques
soulevées par l’ouvrage de Lévy-Bruhl car celui-ci les a lui-même résumées
pour y répondre. Il réintervient en effet dans le débat qu’il a ouvert, par un
article de 1906 de la Revue philosophique intitulé « La morale et la science
des mœurs. Réponse à quelques critiques » (Lévy-Bruhl, 1906) qui est repris
en préface de son livre à partir de la troisième édition (1907)
[34]. Il estime
que les « malentendus et [...] conflits » étaient prévisibles parce que « la
spéculation philosophique sur la morale [...] n’entre pas volontiers dans de
nouvelles voies », mais on le sent surpris ou peiné de la forme prise par ces
malentendus. Il est choqué de voir qualifié de « traité de morale », dans le
compte rendu de la Revue de métaphysique et de morale, un livre qui ne visait
qu’à dire que les philosophes devraient, précisément, renoncer à écrire de tels
traités. Il n’a pas dû aimer non plus la phrase de Cantecor sur les Patagons et
les Esquimaux, qu’il cite comme exemple de ceux qui ne demandent à la
science morale que de « systématiser ce que la conscience commune
ordonne » (Lévy-Bruhl, 1907, p. IV ). Outre celles-ci, il cite pour y répondre
les critiques de Belot et d’Alfred Fouillée (Fouillée, 1905a). Lévy-Bruhl
distingue des objections d’ordre théorique contre le projet d’une science des
mœurs et des objections d’ordre pratique.
Parmi les premières, une objection est que « la science des mœurs détruit la morale et
ne la remplace pas » (p. III). Non, répond Lévy-Bruhl, elle la remplace (en tant que « recherche de caractère théorique », p. II), mais ne la détruit pas. Ces critiques reposent sur le
maintien d’un objectif à la fois théorique et normatif à la morale théorique : « c’est d’une
divergence totale de principes », plutôt que d’une « objection », qu’il s’agit ici (p. V).
Une deuxième objection porte sur la possibilité même d’une science des mœurs comparable aux sciences de la nature : il n’y aurait pas de « nature morale » comparable à la
« nature physique » parce que les faits moraux nous sont intérieurs tandis que la connaissance physique n’est possible que parce que la nature nous est étrangère. C’est l’objection
classique contre le statut scientifique des sciences de l’homme où l’objet et le sujet se
confondent, de sorte que la connaissance modifie l’objet lui-même. Pour Lévy-Bruhl, cette
situation constitue une « complication [...] dans une recherche déjà très malaisée » mais
non « une raison [d’y] renoncer » (p. X).
Une troisième objection est que, même si cette science était possible, elle ne peut constituer une morale, ce qui suppose de fixer des fins. Lévy-Bruhl convient ici que la « métamorale » peut continuer à poser des questions que la science des mœurs n’endosse pas,
tout comme la métaphysique n’a pas disparu lorsque la physique a cessé de se reposer sur
elle : « Libre à la métaphysique, ou, si l’on nous permet le mot, à la métamorale, de s’attacher aux problèmes de la destinée de l’homme, du souverain bien, etc., et de continuer à y
appliquer sa méthode traditionnelle. » (p. XIV). Quant à l’objection secondaire de se contredire en formulant des « jugements de valeur », la « science positive » doit en effet
s’abstenir de jugements de valeur « absolus » ou « d’ordre transcendant », mais non de jugements relatifs (à un état social donné) : « Il n’est que trop vrai que toutes les sociétés
existantes ont besoin d’être “améliorées”. » (p. XVII).
Une deuxième partie de la préface de 1907 porte alors sur les objections
concernant les conséquences pratiques, proprement morales, qui pourraient
découler de la constitution d’une science des mœurs qui mettrait « en péril la
moralité elle-même » en justifiant le « scepticisme moral » (ibid.).
Pour Lévy-Bruhl, cette objection repose sur l’illusion que se font les philosophes de
fonder la morale, qui n’a pas à l’être. Elle suppose que moralité et société « seraient suspendues à l’ignorance » de chacun « des conditions d’existence objectives de cette moralité » (p. XX) ou encore que « la moralité dissimulerait une ruse providentiellement
aménagée pour maintenir l’ordre social » (p. XXIV). Mais, si la moralité a des bases sociales, celles-ci ne sauraient venir à lui manquer. Infondées, ces craintes sont cependant à
expliquer. Elles tiennent notamment à la force des sentiments qu’éveille toute question
concernant la morale, comme aux liens anciens de la morale avec la religion dans notre
société.
Quant à l’objection pratique inverse, selon laquelle la science des mœurs aurait des
« conséquences extrêmement conservatrices » (p. XXXI, citant le compte rendu de la
Revue de métaphysique et de morale), elle ne veut pas voir que, quelle que soit sa prudence en l’absence d’une connaissance bien établie, « l’attitude scientifique [est] en même
temps une attitude critique » : « de ce que la science constate tout, étudie tout avec une
impartiale sérénité, il ne faut pas conclure qu’elle conseille de tout conserver avec une
égale indifférence » (ibid.).
On peut remarquer, à travers l’effort fait par Lévy-Bruhl pour organiser la
diversité des objections qui lui sont faites, que celles-ci relèvent de formes
très générales et durables dans les débats soulevés par le projet d’une connaissance objective, échappant aux philosophes, des réalités sociales. Mais il faut
remarquer aussi que Lévy-Bruhl connaissait assez bien ses collègues pour
avoir anticipé ces objections dans son ouvrage, en particulier dans le
chapitre 5, consacré à quatre types d’objections prévisibles :
- Il y a urgence à avoir des règles pour l’action sans attendre la laborieuse construction d’une science à créer. Réponse : toute société a en fait ses règles et si « les philosophes se sont imaginé parfois que c’étaient eux qui fondaient la morale », c’est là une
« pure illusion, inoffensive d’ailleurs » (p. 131).
- « Dire que la morale est relative équivaut, en un certain sens, à dire qu’il n’y a pas
de morale. Ou l’impératif de la conscience est absolu, ou il n’est pas impératif du tout. » (p. 136). C’est une objection qui a été présentée contre toutes les sciences nouvelles, facilement perçues comme contraires à l’ordre établi. Et si le devoir nous apparaît comme absolu, ce peut être parce qu’il est impératif, et non le contraire. « Bref, si les philosophes ne
font pas la morale, les savants ne la défont pas non plus, et pour les mêmes raisons. » (p. 140). L’étude scientifique ne changera rien au fait que « à un état social entièrement
défini correspond un système (plus ou moins harmonique) de règles morales entièrement
définies, et un seul » (p. 144).
- Comment résoudre alors les « problèmes de conscience » ? Ceux-ci sont inévitables
dans une situation sociale en transformation et il faudra toujours, tout comme souvent en
médecine, « se décider pour le parti qui, dans l’état actuel de nos connaissances, paraît le
plus raisonnable » (p. 150).
- Que devient alors « l’idéal moral », si la science nous montre que nous y sommes
soumis comme à la pesanteur ? C’est oublier que cet « idéal » est social de part en part,
élément de « cette réalité sociale à laquelle on l’oppose » (p. 153). En définitive « la voie
de la science [est] longue et ardue, mais seule libératrice » (p. 156).
Il n’est donc guère amené qu’à reformuler, en citant ses adversaires, des
analyses déjà présentées, et on peut donc douter que cette nouvelle réponse
les convainque davantage. De fait, ce refus des philosophes à se voir déposséder par les sciences sociales d’une partie importante de leur domaine traditionnel de compétence va être durable (voir Pinto, 1987, notamment pp. 157-161). Pour ne donner qu’un exemple, on peut constater qu’un des principaux
manuels de philosophie des classes terminales des années trente-quarante
introduit sa partie concernant la morale par deux pages consacrées à la réfutation des analyses de Lévy-Bruhl :
Dans les 124 pages du Précis de philosophie à l’usage des candidats au baccalauréat
de Paul Foulquié consacrées à la morale (une des quatre parties du programme traditionnel), une introduction de deux pages débouche sur une division de la matière en deux parties, « morale théorique » et « morale pratique » : la première porte sur « la fin vers
laquelle l’homme doit tendre : c’est la science du devoir », la deuxième sur « les moyens
[...] : c’est la science des devoirs » (Foulquié, 1942, vol. 2, p. 110). La première partie
s’intitule donc « Morale générale ou théorique » et les deux pages de son introduction partent de la critique de Lévy-Bruhl pour affirmer que, si la « morale théorique » n’est pas
« une science au sens ordinaire de ce mot » (p. 111), elle n’en est « pas moins légitime et
même nécessaire pour le philosophe, qui doit chercher la raison de toutes choses » et pour
éviter de « mettre le scepticisme à la base de la vie » (p. 112).
Science des mœurs et morale scientifique
Mais il est sans doute trop simple d’opposer, dans les réactions à la thèse
de Lévy-Bruhl, un accord sans réserve des sociologues durkheimiens à une
incompréhension et un rejet plus ou moins scandalisé des philosophes. Car les
premiers, comme les sociologues d’aujourd’hui qui identifient sociologie de
la morale et sociologie morale, ne sont pas tous prêts à rompre tout uniment
les amarres de la nouvelle discipline qu’ils cherchent à institutionnaliser avec
la philosophie. Ils ne sont pas prêts, non plus, à remettre à un avenir indéterminé les conditions de possibilité d’une application de la science sociale,
notamment pour l’enseignement de la morale, comme en témoignent aussi
bien l’introduction, si controversée, d’un programme de sociologie dans les
écoles normales par Paul Lapie que les textes de Durkheim, comme sa conférence aux élèves de l’École normale d’instituteurs de Paris pour leur expliquer
comment fonder une morale « en termes purement laïques » pour les écoles
primaires (Durkheim, 1992).
Cette hâte de Durkheim a intervenir directement dans les questions pratiques de la morale, à fonder une morale en même temps que la science des
mœurs, a été soulignée, de manière plus ou moins anecdotique, par ses adversaires. Sommé de produire sa morale, le jeune Durkheim aurait, selon un récit
de son condisciple Bergson rapporté par un disciple zélé de celui-ci, demandé
un délai d’une quinzaine de jours (Chevalier, 1959, pp. 98-99) ; Henri Massis,
critique acerbe de l’esprit positiviste et étriqué de « la Sorbonne des Aulard,
des Seignobos, des Lanson, des Durkheim », dont l’« érudition stérile [...]
déshumanisait les âmes, asservissait l’intelligence » (Massis, 1931, pp. 48-49), le voit, plus tard, moins pressé, s’accordant trois ans :
« Je lui [35] parlais aussi de Durkheim, du vieil adversaire de Gabriel Tarde, du régent
impérieux de la Nouvelle Sorbonne. Ce prophète d’Israël, serré dans une redingote noire
comme un lévite, je le voyais encore, le visage jaune, émacié, l’œil sévère, implacable, la
voix inspirée, péremptoire : c’était un an après la réforme de la licence. Sur le ton mécontent, il déclare à ses auditeurs effrayés que l’enseignement de la morale est dans le marasme, qu’il n’y a plus de morale, que ce qui passe pour tel n’est qu’un mélange insipide
des anciennes doctrines kantiennes ou spiritualistes, qu’il ne veut plus trouver de pareilles
vieilleries dans les copies d’examen. “Il faut, messieurs, combler cette lacune... Dans trois
ans, nous aurons une morale.” Et il y eut, en effet, dès la session suivante, un type nouveau de dissertation sur la morale, un type officiel, conçu suivant la méthode sociologique
de Durkheim, et que tous les étudiants reproduisirent avec docilité. » (Massis, 1931,
p. 60).
En mettant l’accent sur le caractère « sacré » du devoir et de l’obligation
morale, en proposant un fondement social à ce caractère sacré, Durkheim
n’abandonne pas totalement, pour lui-même, l’ambition qui est celle des
« morales théoriques » : élever un socle sur lequel appuyer la majesté du
devoir et, peut-être, déduire les devoirs particuliers. Il ne renonce pas à
répondre à la demande « Donnez-nous une morale », que récuse Lévy-Bruhl.
Comme le remarque W. Watts Miller dans son livre sur Durkheim et la
morale, Durkheim est conduit à envisager « une morale théorique embrassant
tout un ensemble de questions » : « Qu’est-ce qu’un tempérament moral ?
Quelles sont les motivations morales ? Quelle est la nature du bien et du mal ?
Quelle est la relation entre raison, sentiment et croyance ? Qui est le juge
moral ? » (Watts Miller, 1996, p. 144)
[36]. Par ces questions et cette ambition, Durkheim ne renonce nullement à la visée d’éléments universels, s’éloignant ainsi du point de vue plus résolument relativiste de Lévy-Bruhl
[37].
Que Lévy-Bruhl n’entende nullement fonder sur la sociologie une « morale
scientifique » ressort, négativement, de sa préface de 1907 : une note terminale relève que cette réponse laisse de côté deux productions récentes parce
qu’elle ne considère « que les objections des critiques qui contestent le fond
même de notre thèse, et qui défendent contre nous la forme traditionnelle de
la spéculation morale ». N’ont donc pas été discutées « les théories propres à
d’autres critiques, qui, comme M. Rauh, par exemple, se déclarent d’accord
avec nous sur un certain nombre de points essentiels [...] tout en croyant indispensable de la compléter par des recherches d’un caractère différent (l’expérience morale) ». Suit une appréciation vague mais positive : « C’est là une
conception fort intéressante en soi, mais dont nous ne pouvions entreprendre
ici l’examen. » (Lévy-Bruhl, 1907, p. XXXIV ).
En revanche, il paraît beaucoup plus distant, d’une manière qui pourrait
surprendre, à l’égard de l’ouvrage d’Albert Bayet, paru en 1905 sous le titre
La morale scientifique avec le sous-titre Essai sur les applications morales
des sciences sociologiques : « L’auteur y accepte, en principe, la distinction
de la science des mœurs et de l’art moral rationnel, mais les “applications”
qu’il en tire ne sauraient d’aucune manière être considérées comme une interprétation de notre doctrine. En fait, la méthode qu’il emploie est, sans confusion possible, très différente de la nôtre, et, par suite, entre les idées
développées dans notre ouvrage et les conclusions auxquelles aboutit
M. Albert Bayet, les divergences sont évidentes. » (ibid.).
Dans cet ouvrage, avec lequel Lévy-Bruhl prend donc une distance marquée qu’il ne
lui semble pas nécessaire d’expliciter davantage, Albert Bayet [38] part pourtant de longues citations de celui de Lévy-Bruhl pour justifier que « la morale [...] doit reposer désormais sur la science » (Bayet, 1905, p. 1). Son objet propre est « de caractériser la “morale
pratique scientifique” », qui correspond à « l’art moral rationnel, les applications morales
de la sciences des mœurs et des sciences sociologiques » (p. 7). Ce faisant, Bayet apparaît
plus « radical » que Lévy-Bruhl sur deux points au moins : d’abord il n’admet pas « l’idée
de M. Lévy-Bruhl, selon laquelle l’art rationnel ne doit pas se substituer à l’ancienne morale pratique – et, par suite, n’a rien à craindre de sa survivance » ; corrélativement, il
n’accepte pas davantage l’idée qu’il faudrait attendre, et longtemps, pour constituer cet art
moral : c’est que « la conception nouvelle serait moins intéressante si, excellente en elle-même, elle ne pouvait prévaloir que dans un avenir très lointain » (p. 8). Un chapitre est
donc consacré à montrer que « l’art moral n’est pas à créer » (titre du chapitre 5), même
s’il « est resté empirique jusqu’à nos jours » (p. 116). Ainsi, « il est permis de trouver que
M. Lévy-Bruhl va un peu loin lorsqu’il écrit : “... Il n’y a pas à répondre, selon nous, à
cette demande : Donnez-nous une morale ! [...]”. » Critiquer les anciens systèmes, c’est
déjà « “donner une morale” aux groupes » (p. 123). Ainsi, Bayet se distingue de Lévy-Bruhl par sa hâte d’agir, de réformer les pratiques, et sa conviction que les applications
d’une science des mœurs peuvent être immédiates et doivent détruire (et non seulement
remplacer) les morales théoriques. Bref, il s’agit bien de « faire la morale », sans distinguer « sciences des mœurs » et « morale scientifique », alors que Lévy-Bruhl, qui
n’emploie pas ce second terme, évite soigneusement toute confusion entre ces registres.
Sur ce point, Durkheim est sans doute plus proche de Bayet que de Lévy-Bruhl
[39]. La volonté d’endosser, et non de simplement récuser comme
vaine, l’ambition philosophique de fonder la ou une morale rend son propos
plus complexe et, finalement, plus admissible pour les philosophes (en même
temps que plus exposé aux critiques de ceux qui, comme Gaston Richard, qui
rompra avec Durkheim dans les dernières années, estiment que la sociologie
outrepasse sa fonction de science en se portant sur des objets comme la
morale et la religion). On peut le voir dans le mouvement même de l’article de
Dominique Parodi dont on a déjà évoqué la position conciliatrice dans le
débat philosophique sur « morale et sociologie ». Partant d’un exposé, puis
d’une critique, de la position de Lévy-Bruhl, il s’appuie sur les « hésitations »
des textes de Durkheim pour conclure à la permanence de la nécessité de la
« morale théorique ».
Son article part de l’ouvrage de Lévy-Bruhl, dont l’exposé s’achève sur « l’art moral
rationnel », à propos duquel les réserves de Parodi apparaissent. Ce thème s’oppose en effet pour lui à l’idée « que la morale est une réalité impossible à modifier au gré du savant.
Or, c’est là aussi que les difficultés commencent. Elles ont été opposées maintes fois déjà
à M. Lévy-Bruhl, en particulier par M. Fouillée et par M. Landry, par M. Belot aussi, dans
ses remarquables études ». Ce faisant, Lévy-Bruhl à la fois « restitue à la morale son caractère impérieux, obligatoire, sacré », mais s’interdit de « justifier » ce « devoir impérieux », qu’il ne s’agit plus que d’« expliquer par ses causes » (Parodi, 1907 ; 1909, p. 40).
Montrer la relativité des règles morales n’est-ce pas en ébranler l’autorité ? Parodi reprend
ici la critique de « scepticisme » soulevée par Fouillée. Les réponses de Lévy-Bruhl sur ce
point lui font craindre qu’il ne soit ramené « à une manière de fidéisme pour tout ce qui
touche à l’action » (p. 41). Parodi s’indigne que les idées de Lévy-Bruhl aient pour effet
de rendre contestable l’idée d’un « progrès des idées morales » (p. 43). C’est que « la difficulté en matière morale n’est pas seulement, n’est pas tant, de savoir par quels moyens
nous atteindrons nos fins, que de savoir quelles sont ces fins, et si nous devons les poursuivre » (p. 44). Après avoir repris ainsi un bon nombre des critiques déjà décrites ci-des-sus, Parodi en vient à penser que, « fidèle au point de vue purement théorique et à l’esprit
positif », Lévy-Bruhl estime que la science des mœurs doit « renoncer définitivement [...]
à éclairer et à orienter la conduite » (p. 47).
C’est alors sur ce point, non de la « légitimité [...] d’une science sociologique des
mœurs », mais de « son aptitude à remplacer toute science constructive et critique de la
conduite droite », que son article se tourne vers « la pensée du chef de l’école sociologique », qui lui « paraît différer parfois sensiblement de celle de M. Lévy-Bruhl » (pp. 47-48). Il commence (comme le fait Lévy-Bruhl dans la communication de 1926 citée ci-des-sus) par souligner la volonté de Durkheim « de restaurer à sa manière la conception kantienne de la moralité » (p. 48) pour trouver dans les textes de Durkheim l’idée qu’il
« semble admettre que la science peut être normative par elle-même » (p. 51). « C’est une
des originalités de sa doctrine que de prétendre réconcilier le caractère catégorique du devoir avec sa relativité radicale. » (p. 52). Un exposé sur la question du normal et du pathologique chez Durkheim le conduit à estimer que, « malgré des hésitations [...] entre le
point de vue de la science et le point de vue de l’action », « la détermination de l’utile va
prendre le pas sur celle du normal lui-même dès qu’il s’agit de pratique », justifiant,
« à côté et au-dessus des recherches de pure science positive et explicative, la définition
théorique d’un idéal » (p. 56). Finalement, Parodi pense pouvoir affirmer que « l’attitude
de M. Durkheim » diffère de l’affirmation de Lévy-Bruhl selon laquelle « en tant que
science, la science des mœurs n’était à aucun degré normative » (p. 66) et il conclut (sans
qu’il soit très clair s’il pense bien interpréter Durkheim ainsi) « que la réduction de la morale à la simple science des mœurs est impossible ; que la distinction du fait et du droit
s’impose malgré tout, et que la sociologie reste incapable, à elle seule, de guider et de justifier l’action » (p. 69). « Cet effort pour critiquer, fonder en raison, légitimer par leur utilité, présente ou à venir, les règles morales rencontrées dans la conscience du temps où
l’on vit, c’est la morale même, l’ancienne morale théorique, inévitable. » (p. 70).
Parodi tend ainsi à enrôler Durkheim dans ce qui apparaît comme une
variante des critiques philosophiques précédentes de Lévy-Bruhl. De fait, la
différence d’attitude entre Durkheim et Lévy-Bruhl semble assez réelle. On
peut la formuler en disant que, pour Durkheim, la science des mœurs doit être
porteuse assez directement d’une morale scientifique (scientifiquement
fondée), tandis que Lévy-Bruhl renvoie à un lointain « art moral » des applications limitées, dans la pratique, de la science des mœurs. Ce faisant,
Durkheim maintient la sociologie sur le terrain traditionnel de la philosophie,
quand Lévy-Bruhl souligne surtout l’opposition des méthodes et objectifs. On
peut donc penser que Durkheim et les durkheimiens ont pu apprécier le travail
de Lévy-Bruhl pour fonder l’assise scientifique d’une science des faits
moraux objective, sans souscrire pour autant à l’idée qu’ils devaient, ce
faisant, renoncer eux aussi à l’ambition traditionnellement philosophique
d’ériger un fondement rationnel et universel à la morale. Là où le philosophe
Lévy-Bruhl pense que la sociologie doit conduire les philosophes à renoncer à
des questions insolubles pour les remplacer par des questions sociologiques
mieux posées, le sociologue Durkheim paraît plus prêt à penser que la socio-logie peut répondre aussi, dans le même mouvement, à ces questions philosophiques.
La conciliation gurvitchienne (1937)
Les sociologues ont ainsi pu vouloir éviter deux des conclusions de
l’ouvrage de Lévy-Bruhl : la nécessité pour la philosophie de renoncer à une
morale théorique, la nécessité, a fortiori, pour la sociologie de se détacher de
toute confusion avec l’objectif d’une morale théorique. Ce double mouvement, présent dans l’article de Parodi – reconnaissance de la légitimité d’une
philosophie morale et affirmation d’une relation de la sociologie de la morale
avec la philosophie morale – sera conduit très explicitement à son terme par
Georges Gurvitch, dans un ouvrage de 1937 qui renvoie directement, pour en
modifier la conclusion, à celui de Lévy-Bruhl : Morale théorique et sciences
des mœurs. Leurs possibilités, leurs conditions.
Le titre démarque celui de Lévy-Bruhl, auquel l’ouvrage est dédié, l’introduction part
de lui et le premier chapitre lui est consacré. L’introduction part en effet de l’« ouvrage
devenu classique » (Gurvitch, 1937, p. 1), pour revenir sur « la discussion relative à la
possibilité de la morale théorique » (p. 4) et suggérer la possibilité d’une morale théorique
qui, « loin de s’opposer à la sociologie ou de s’isoler d’elle, [...] collaborerait avec celle-ci
de la façon la plus intime » (p. 6). Il s’agit donc de procéder « à une réconciliation complète entre la morale théorique et la science des mœurs » au nom de « l’entente indispensable, pour l’existence même des deux disciplines en question, entre philosophes et
sociologues » (p. 7).
Le chapitre premier porte sur « l’œuvre critique de M. Lévy-Bruhl », avec une partie
d’« exposé » (pp. 8-20) puis une partie d’« appréciation » (pp. 20-36) qui souligne la nécessité, pour la science des mœurs, d’être « compréhensive » : il y faut une « compréhension interprétative des valeurs morales » (p. 27), selon le procédé « éminemment
philosophique » (p. 29) que Lévy-Bruhl a lui-même mis en œuvre pour étudier la « mentalité primitive » (p. 28). La science des mœurs a encore besoin de la philosophie pour
« fournir au sociologue le critère de distinction entre valeur morale, valeur juridique,
valeur religieuse, valeur économique » et savoir « comment on distingue l’expérience morale immédiate de toute autre expérience » (p. 30). Si « la science des mœurs est impossible sans philosophie morale » (ibid.), il faut bien alors réexaminer « les conditions de
l’existence d’une morale théorique ». Il s’agira, pour sortir de la contradiction dénoncée
par Lévy-Bruhl, d’arriver à une théorie qui ne soit pas normative (p. 31) : la tâche de Gurvitch est alors de « démontrer qu’une morale théorique ainsi conçue, indispensable à la
science des mœurs et réciproquement, [...] est logiquement possible » (p. 36). La prose de
Gurvitch, sous ce rapport aux antipodes de celle de Lévy-Bruhl, est bétonnée dans une
rhétorique scolastique telle que l’on se dispensera de suivre les étapes de sa démonstration : il suffit ici de dire qu’il en vient effectivement à décrire la « morale théorique »
comme une « discipline philosophique » non prescriptive et qui « collabore » avec « la
science des mœurs », dans une véritable interdépendance (p. 192) ; il s’agit de « deux manières différentes d’utiliser l’expérience morale et ses données » (p. 197).
On peut donc estimer que la solution œcuménique que propose Gurvitch à
l’antinomie soulevée par Lévy-Bruhl entre une science philosophique de la
morale et une sociologie empirique des faits moraux ne fait que systématiser
un mouvement déjà inscrit dans l’attitude de Durkheim à l’égard de la morale
et de la philosophie.
Durkheim et les philosophes
La petite énigme que constitue l’abandon par Durkheim, dans la deuxième
édition de La division du travail social, de la trentaine de pages de l’introduction de la première édition qui portaient sur les critiques à la morale philosophique peut recevoir quelque éclairage de cette histoire.
Durkheim dit que ces pages « aujourd’hui » lui « ont paru inutiles » (Durkheim, 1902,
p. I, note 1) : « Dans la première édition de ce livre, nous avons longuement développé les
raisons qui prouvent, selon nous, la stérilité de cette méthode [la méthode ordinaire des
moralistes, qui [...] commencent par poser une formule générale de la moralité]. Nous
croyons aujourd’hui pouvoir être plus bref. Il y a des discussions qu’il ne faut pas prolonger indéfiniment. » (ibid., p. 7, n. 1). Un abandon équivalent pouvait être l’exigence de
l’éditeur pour accepter l’ajout des 36 pages de la nouvelle préface. On peut estimer que
Durkheim avait été déçu de voir que ce seul passage avait polarisé très largement la discussion de sa thèse par le jury, au détriment de ce qu’il avait à dire positivement. Ou encore qu’il devenait inutile en 1902 parce que le livre de Lévy-Bruhl allait développer bien
plus largement ce thème. On peut penser aussi que les positions de Durkheim sur la morale avaient trop évolué (passant, selon François Isambert, d’une « morale dure » fondée
sur la sanction à une « morale douce » fondée sur la désirabilité du bien) depuis 1893 pour
que ce passage puisse être maintenu (Merllié, 1989b, p. 500, n. 24 ; Besnard et al., 1993,
p. 6 ; Isambert, 1993, p. 127).
Toutes ces explications peuvent finalement renvoyer plus ou moins directement au sentiment que Durkheim a d’appartenir à la communauté de référence
qu’ont toujours constitué pour lui les philosophes. Il y aurait une part d’illusion rétrospective (bien que fondée sur une autonomisation de la sociologie
par rapport à la philosophie sociale que Durkheim a particulièrement
contribué à rendre possible) à s’étonner de la difficulté de Durkheim à dissocier aussi franchement que l’y invite Lévy-Bruhl son entreprise scientifique
des objectifs traditionnels de la philosophie. Comme le montrent Giovanni
Paoletti (plus particulièrement à propos de thèmes de philosophie de la
connaissance) (Paoletti, 2003) ou W. Watts Miller (sur le thème même de la
moralité) (Watts Miller, 1996), comme le dit Jean-Louis Fabiani, Durkheim
« se meut » dans un « espace philosophique » : « Pour comprendre le moment
Durkheim, il faut d’abord prendre en compte le fait que l’auteur de travaux
comme Le Suicide est resté un membre à part entière de la communauté des
philosophes républicains, en dépit du fait qu’il n’ait cessé de revendiquer
l’autonomie complète pour la discipline qu’il souhaitait institutionnaliser. »
(Fabiani, 2003, p. 177).
La photographie dont nous sommes partis, comme, à sa manière, la clôture
officielle, par Gurvitch, sur laquelle nous avons achevé ce récit d’un conflit
de compétence, illustrent le caractère durable, dans l’entre-deux-guerres, tant
de cet enracinement de la sociologie française dans la philosophie, que de la
marque de la sociologie sur le traitement philosophique des questions
morales.
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