2004
Revue française de sociologie
Tonalité sociale du contexte et expérience scolaire des élèves au lycée et à l’école primaire
[*]
Marie Duru-Bellat
IREDU – Université de Bourgogne Esplanade Erasme – BP 26513 – 21065 Dijon cedex
Séverine Le Bastard-Landrier
Céline Piquée
Bruno Suchaut
Cet article présente les principaux résultats d’une recherche visant à évaluer et analyser
l’influence de la composition sociale du contexte scolaire – school mix dans la littérature
anglo-saxonne – sur les progressions et certaines attitudes des élèves, ainsi que sur certains
jugements des enseignants, et ce à la fois au niveau de l’école primaire et de la classe de 2nde
des lycées. L’influence de la tonalité sociale du contexte apparaît modeste, pour ce qui est
des progressions des élèves une année donnée. Les résultats révèlent par ailleurs des effets
contextuels significatifs sur les aspirations professionnelles des élèves, certaines de leurs
attitudes, ou encore les attentes et exigences des enseignants. Mais la question reste ouverte
de la façon la plus pertinente d’appréhender la manière dont les effets de contexte s’accumulent au cours du temps ainsi que les dimensions du contexte susceptibles de « faire des
différences », qu’il s’agisse du climat normatif des classes, du fonctionnement pédagogique
ou de la tonalité sociale elle-même.
This article presents the main results of a study that evaluates and analyzes the influence of
social composition of schooling context – termed « school mix » in English-language literature –
on pupils’ progress and some of their attitudes, as well as on certain teacher judgments, at the
primary school and seconde [second form (GB)/tenth grade (US)] lycée (high school) levels. The
influence of school mix on pupil progress in a given year seems slight. Moreover, the results
show significant contextual effects on pupils’ occupational aspirations, some of their attitudes,
and teacher expections and demands. It remains to be seen, however, how best to apprehend the
way effects of context accumulate over time, as well as what components of context – normative
climate in class, teaching and pedagogical functioning, social mix itself – are likely to produce
differences.
Dieser Aufsatz bringt die wichtigsten Ergebnisse einer Untersuchung, die den Einfluß der
sozialen Zusammensetzung des schulischen Umfelds – school mix in der angelsächsischen Literatur – auf die Fortschritte und bestimmte Haltungen der Schüler bewerten und analysieren
möchte, sowie den Einfluß auf bestimmte Bewertungen des Lehrkörpers, sowohl in Grundschulen
als auch in einer höheren Klasse des Gymnasiums (classe de seconde). Der Einfluß der sozialen
Tonalität des Umfelds erscheint wenig wirksam, was den Fortschritt der Schüler in einem
bestimmten Schuljahr angeht. Die Untersuchungsergebnisse zeigen andererseits deutliche kontextuelle Auswirkungen auf die Berufswünsche der Schüler, sowie auf bestimmte Haltungen oder
auf die Erwartungen und Forderungen des Lehrkörpers. Die Frage bleibt offen, bezüglich der
besten Erfassungsweise der kumulierten Auswirkungen des Umfelds im Laufe der Zeit, sowie der
Dimensionen des Umfelds, die « einen Unterschied » hervorrufen könnten, sowohl bezüglich des
normativen Klimas der Klassen, der pädagogischen Funktionsweise oder der sozialen Tonalität
selbst.
Este artículo presenta los principales resultados de una investigación que trata de evaluar y
analizar la influencia de la composición social en el contexto escolar – school mix en la literatura
anglosajona – sobre los avances y ciertas actitudes de los alumnos así como ciertos juzgamientos
de los docentes efectuados a la vez a nivel de la escuela primaria y de la clase de segundo en los
colegios. La influencia de la tonalidad social del contexto aparece modesto, en lo que se refiere al
avance de los alumnos en un año determinado. Por otra parte los resultados revelan efectos
contextuales significativos sobre las aspiraciones profesionales de los alumnos, algunas de sus
actitudes e incluso las esperanzas y exigencias de los docentes. Aunque de la manera la mas pertinente la pregunta queda abierta en conocer el modo como los efectos del contexto se acumulan en
el transcurso del tiempo así como las dimensiones del contexto susceptibles de « hacer las diferencias », ya se trate del clima normativo de las clases, del funcionamiento pedagógico o de la
tonalidad social en sí misma.
La question de l’influence des caractéristiques du contexte scolaire sur les
élèves, leurs attitudes, leurs progressions, leurs orientations, est une déclinaison de la question sociologique très générale de l’influence de la structure
sociale sur les conduites des acteurs, autrement dit de la manière dont sont
liées les caractéristiques de cette structure sociale et les comportements
concrets des individus. Ce type d’interrogation, juxtaposant considérations
individuelles et collectives, remonte à des fondateurs de la discipline comme
Durkheim, qui, pour prendre l’exemple du suicide (1897), faisait des hypothèses sur les mécanismes liant certaines propriétés de la structure familiale et
les conduites des individus. Dans les années quarante-cinquante, plusieurs
sociologues de l’université de Columbia, notamment Merton (1938), reprennent cette problématique, en étudiant les éléments de la structure sociale
susceptibles de favoriser l’émergence de la déviance, en donnant un rôle
important aux valeurs et aux normes quant aux moyens légitimes d’atteindre
les buts intériorisés comme tels. Merton soulignait que les individus
évoluaient dans des ensembles organisés de relations sociales leur offrant des
structures d’opportunité, affectant les probabilités de développer telle ou telle
conduite et imposant telle définition prégnante de la situation. À la même
époque, Lazarsfeld, dans ses vastes enquêtes empiriques, pointait la nécessité
d’articuler données individuelles et données collectives, sans rabattre les
secondes sur les premières ; car en interprétant des données collectives en
termes individuels (le fait que tel comportement soit plus répandu dans les
quartiers ouvriers étant renvoyé à une tendance individuelle des ouvriers), on
tombait dans le piège de l’ecological fallacy, revenant à nier toute existence à
des phénomènes proprement contextuels, puisque toutes les données collectives ne sont plus dans ce cas que des effets de composition, résultant de
l’agrégation simple de phénomènes individuels.
Évidemment, démêler ainsi des niveaux d’analyse (individuel, contextuel)
n’est pas immédiat, et exige des méthodologies quantitatives multivariées,
qu’illustrent les travaux de Lazarsfeld (voir notamment Lazarsfeld et Menzel,
1961). La question est de savoir comment telle ou telle propriété du groupe
(parfois constituée par l’agrégation de variables individuelles telles que
l’origine sociale) affecte un comportement au-delà de l’influence propre des
variables individuelles elles-mêmes, ce qui est la définition d’un effet proprement contextuel. Concrètement, sur des élèves ayant, individuellement, telle
origine sociale (ce qui affecte leur réussite, leurs attitudes, etc.), est-ce que le
seul fait qu’ils évoluent dans un groupe où telle ou telle origine sociale est
dominante (enfants d’ouvriers scolarisés dans un établissement ouvrier par
exemple) exerce, au-delà des effets de l’origine sociale individuelle, une
influence spécifique, la variable contextuelle venant redoubler ou contrarier la
variable individuelle ? Une des premières réponses rigoureuses à cette question est apportée par Coleman, dans les années soixante, avec ce résultat
majeur, aujourd’hui classique et constituant un bon exemple d’effet contextuel, selon lequel la réussite des jeunes de tous les groupes ethniques croît
proportionnellement au poids des élèves blancs dans l’établissement
fréquenté.
Les travaux contemporains sur l’influence de la composition de l’environnement scolaire
Le domaine sans doute le plus nourri, dans l’exploration des effets du
contexte scolaire, concerne la question de savoir si, en tant que tel, l’établissement fréquenté affecte les progrès ou les attitudes des élèves. Le courant de
recherche de la school effectiveness, très développé à partir des années quatrevingt, et très majoritairement anglo-saxon, a produit, sur la base de grandes
enquêtes, une masse de travaux (pour une synthèse récente, voir Duru-Bellat,
2003). Est aujourd’hui acquise la notion d’« effets établissement » significatifs en matière de progression académique (les effets sur les attitudes étant
moins explorés). Ces « effets établissement » sont d’importance modérée :
selon les recherches, entre 8 et 15 % de la variance des scores des élèves
s’explique par les différences entre écoles, la plupart des estimations se
situant néanmoins dans le bas de cette fourchette. Les « effets établissement »
sont plus ténus en France que dans les pays voisins (inférieurs à 5 %) bien que
les données françaises sur ce point soient relativement peu nombreuses (voir
Grisay, 1997 pour le secondaire et Bressoux, 1995 pour le primaire), ce qui
s’explique en partie par leur plus grande homogénéité sur tout le territoire,
comparativement à de nombreux pays industrialisés. Cinq facteurs s’avèrent
liés à de meilleurs résultats chez les élèves ; ce sont des attentes élevées à leur
égard, une polarisation sur les acquis de base, un climat de sécurité et d’ordre,
des évaluations fréquentes de leurs progrès, et enfin (facteur moins influent en
France) une forte emprise du chef d’établissement.
Ces résultats ont fait l’objet de nombreuses interrogations : la notion même
d’« effet établissement », malgré sa vraisemblance sociologique, reste fragile.
Elle suppose en effet l’existence d’un certain nombre de normes, de valeurs et
d’attitudes partagées par tous les acteurs. Or la variance des attitudes et
conceptions pédagogiques des enseignants d’un même établissement s’avère
aussi grande que celle des enseignants au niveau national (voir Grisay, 1997 ;
Bressoux, 1995). Parmi les autres points de discussion figure la distinction
entre « effet établissement » et « effet classe », soit le « niveau de contexte »
le plus pertinent, pour tel ou tel phénomène et à tel ou tel niveau. S’il semble
possible d’affirmer que, au niveau primaire du moins, les effets du contexte
sont vraisemblablement plus forts au niveau de la classe, globalement, la
question de la supériorité des « effets classe » sur les « effets école » doit être
considérée comme ouverte.
On admet aujourd’hui qu’il faut penser ensemble ce qui se joue au sein de
ces niveaux hiérarchisés de contexte (les anglophones parlent de nested
hierarchical layers) que sont l’établissement et la classe (Dreeben et Barr,
1988 ; Gamoran et Mare, 1989). Le premier, le sociologue britannique Rutter
(1979) a donné une contrepartie empirique précise à ce souci d’articulation
entre niveaux, en subordonnant l’influence spécifique de la classe sur les
élèves (via son organisation, les pratiques des maîtres, etc.) à des paramètres
définis au niveau de l’établissement, notamment à son climat général, qui
cadre et contraint ce qui va se passer au niveau hiérarchiquement « inférieur ». L’idée centrale est que le niveau « organisationnel » supérieur joue
sur l’efficacité du niveau inférieur en facilitant les formes d’organisation et de
fonctionnement qui s’avèrent les plus porteuses d’efficacité. Par exemple,
l’école prend des décisions quant au temps alloué aux maîtres qui eux-mêmes
le gèrent non sans effet, puisqu’ils pourront ainsi, plus ou moins facilement,
couvrir les programmes et instruire les élèves. On pense évidemment aux
analyses théoriques de Parsons (1963) distinguant les niveaux technique et
managérial des organisations ; dans le schéma parsonnien, l’organisation gère
l’allocation des ressources (du temps par exemple), aux niveaux institutionnel
et managérial ; ces ressources vont ensuite affecter les processus qui prennent
place au niveau technique (c’est-à-dire, à l’école, l’enseignement et l’apprentissage).
Aujourd’hui, les modèles multi-niveaux sont l’instrument de ce type de
démarche, puisqu’ils permettent de combiner dans un même modèle des
observations faites au niveau de l’individu, de son groupe social, de son institution, etc. Ce type d’approche a évidemment des incidences théoriques et il
implique en particulier de faire des hypothèses sur les « niveaux de contexte »
les plus pertinents eu égard au phénomène étudié, ainsi que sur les relations
entre les différents niveaux d’observation. Les techniques d’analyse multiniveaux sont donc susceptibles de verser des éléments empiriques neufs dans
certains débats classiques des sciences sociales tels que « choix individuels »
versus poids des structures, ou plus largement macro versus micro.
Effets établissement et inégalités sociales
Dans l’analyse des effets de contexte dans le champ éducatif, la question
de l’efficacité est très liée à celle de l’ampleur des inégalités. C’est vrai en
particulier pour ce qui concerne les « effets établissement », dans la mesure
où les établissements performants sont plus souvent, en moyenne, ceux qui
accueillent un public de milieu aisé. On sait depuis le rapport Coleman (1966)
que tous les élèves, notamment les plus faibles, « gagnent » à fréquenter une
école au public plutôt favorisé, en termes de progression du moins. Coleman
allait même jusqu’à dire que, de fait, les « ressources » apportées par le public
d’élèves s’avéraient plus influentes sur les progressions que les ressources de
l’école elle-même. Aujourd’hui, le constat de progressions d’autant plus
fortes, pour tous les élèves, que l’école compte une proportion importante de
condisciples de bon niveau académique (academic mix) et de milieu favorisé
(social mix) est régulièrement avéré. Réciproquement, la concentration dans
une école d’élèves faibles ou de milieu défavorisé tend à affaiblir la performance de tous les élèves. De plus, il s’avère que des contextes contrastés sur
le plan scolaire tendent à accroître les inégalités scolaires entre élèves par
rapport à des groupements hétérogènes. Ceci s’explique par le fait que les
élèves forts regroupés dans des groupes forts progressent plus que s’ils étaient
scolarisés dans un contexte hétérogène, alors qu’à l’inverse les plus faibles
progressent moins quand ils sont regroupés entre eux que lorsqu’ils fréquentent un groupe hétérogène. Mais cet effet n’est pas symétrique et ce que
« perdent » les forts dans une situation d’hétérogénéité est moins important
que ce que « gagnent » les plus faibles, de l’ordre du simple au double en
France, au niveau collège (Duru-Bellat et Mingat, 1997).
Est d’ores et déjà avérée l’importance de la « variance jointe » des caractéristiques de l’école et du milieu social des élèves, en l’occurrence le fait que
les élèves de milieu favorisé (et/ou de bon niveau scolaire) accèdent aux meilleures conditions d’enseignement (comme le souligne Grisay, 1997), puisque
les contextes au social mix favorisé ou les classes de niveau moyen élevé sont
les plus propices aux progressions. Cela n’est évidemment pas dépourvu
d’incidences théoriques sur les sources de l’inégalité sociale à l’école : en
effet, une part de l’avantage dont jouissent les enfants de milieu favorisé
passe spécifiquement par l’accès à des contextes plus formateurs, à un
contexte où l’on est entre soi. La réciproque est vraie pour les élèves de
milieu défavorisé, dont une part du « handicap » scolaire s’explique par le fait
que leurs condisciples leur ressemblent, en ce qu’ils sont le plus souvent
majoritairement de milieu défavorisé (voir par exemple Caldas et Bankston,
1997). Chercher la proximité culturelle et sociale avec ses camarades de
classe avantage donc les uns et défavorise les autres.
Les voies de l’action du school mix
Comment interpréter cet effet du « school mix » : joue-t-il en tant que tel
ou ne fait-il que refléter son association avec d’autres variables ? Il pourrait
par exemple s’agir des ressources (inégales) de l’établissement : importance
du personnel, stabilité des personnes, niveau de qualification et expérience
des maîtres, tous ces paramètres varient, on le sait, selon la composition
scolaire et sociale du public
[1]. Et c’est cet ensemble plus ou moins fourni de
ressources qui ferait que, selon le school mix, il est plus ou moins aisé d’organiser dans l’établissement les routines qui rendent le travail possible et
permettent de ne pas perdre trop de temps à la gestion de la discipline, avec à
la clé un climat plus ou moins propice au travail et une polarisation plus ou
moins forte sur les acquis scolaires, paramètres eux-mêmes vecteurs d’efficacité. Au niveau des enseignants, il s’avérerait de même plus ou moins facile
selon la composition de leur classe de manifester tel ou tel niveau d’exigence,
de « couvrir » plus ou moins les programmes, de gérer la discipline, etc.
Un certain nombre de travaux ethnographiques montrent effectivement que
les normes professionnelles des enseignants autant que leurs manières de faire
et au total la spécification du curriculum réel s’élaborent dans leur contexte
d’exercice quotidien. Par exemple, c’est le cas du type de questions qu’ils
posent aux élèves, plus ou moins exigeantes, ouvertes, complexes, selon leurs
attentes (Thrupp, 1999). Les contenus de formation eux-mêmes font l’objet de
modifications selon le public scolaire. En France, Isambert-Jamati (1984) a
montré combien les instituteurs adaptaient les contenus des matières dites
d’« éveil » à la tonalité de leur public, en fonction de leurs propres visions du
monde et du devenir social des enfants. Aujourd’hui, on a observé que le
contenu des « parcours diversifiés » proposés en collège différait sensiblement selon la composition sociale du public, avec davantage d’approches
ancrées dans le « réel » pour les publics défavorisés et plus d’approches culturelles « gratuites » pour les plus favorisés (Combaz, 1999). Une première voie
de l’action du school mix passerait donc par la quantité et la qualité de
l’instruction délivrée en classe, largement structurées par le profil du groupe
d’élèves.
Une seconde voie de l’action du school mix concerne les attitudes, aspirations et comportements partagés par les élèves d’un même contexte. Les
recherches montrent qu’une part de l’effet du school mix découle des interactions entre élèves (on parle alors de « peer effect »). En particulier, le groupe
majoritaire fonctionne comme le groupe de référence pour tous les élèves et
sa composition joue sur l’image de soi et les motivations des élèves à réussir,
leurs représentations de l’avenir ou leurs projets. Ainsi, les visées scolaires
pourraient être stimulées par la fréquentation quotidienne d’élèves aux projets
ambitieux (comme le soulignait déjà Coleman dans ses premiers travaux).
Le groupe majoritaire jouerait également sur l’adhésion (inégale) des différents groupes aux normes scolaires, ces dernières étant plus ou moins convergentes ou plus ou moins opposées aux normes du groupe d’appartenance :
réussir en classe est-il perçu comme désirable ou au contraire ridicule, par
exemple ? Enfin, les interactions entre élèves seraient inégalement stimulantes selon la composition du groupe des camarades, les élèves de milieu
populaire pouvant notamment « apprendre » de leur contact avec des pairs
dotés de ressources culturelles plus importantes, d’expériences de vie plus
variées, ou d’expériences scolaires plus positives. Sous tous ces aspects, le
contexte crée un climat normatif et psychologique qui colore de façon particulière l’expérience scolaire des élèves. Tous ces processus sont probablement,
pris un à un, d’importance mineure, mais ils vont jouer de concert. L’effet du
school mix est alors la résultante de nombreuses influences convergentes, de
nature organisationnelle, « instructionnelle » ou psychosociale.
Il faut souligner, pour clore cette synthèse rapide, la rareté des travaux
français, qui renvoie sans doute à plusieurs causes (Cousin, 1993). L’une est
la prégnance des explications structurelles jusqu’au début des années quatrevingt : puisque les structures sont perçues comme déterminantes, les
processus qui lient ces facteurs structurels aux comportements individuels ne
sont guère l’objet d’une attention spécifique. Une autre explication est peut-être la relative faiblesse méthodologique des sociologues français, alors même
que la simple appréhension de phénomènes contextuels exige la mise en
œuvre de méthodologies multivariées, pour démêler effets de composition et
effets proprement contextuels. Enfin, l’absence de grosses équipes dotées de
moyens importants pour engager des enquêtes nécessairement lourdes est sans
doute une des raisons de la faiblesse française. Aujourd’hui, malgré les éclairages apportés par les travaux de Grisay (1997), de Duru-Bellat et Mingat
(1997) et de Felouzis (2003), on manque d’analyses précises des effets d’une
scolarisation dans un environnement scolaire de telle ou telle tonalité sociale.
Pourtant, dans le même temps, le thème de la ségrégation sociale connaît une
vogue croissante depuis les années quatre-vingt-dix (van Zanten, 1996,
2001) : les descriptions ethnographiques d’environnements scolaires contrastés
s’accumulent et suggèrent, par le terme même de ségrégation, que la concentration d’élèves ayant tel ou tel profil a des effets spécifiques, mais rien ne
permet de dire que ces effets sont forts ou faibles, concernent plus les apprentissages ou les attitudes, etc.
Les effets du school mix sur les progressions des élèves, en primaire et en lycée
La recherche présentée ici
[2] avait pour objectif d’apporter des éléments
de réponse aux questions suivantes :
- Observe-t-on un effet spécifique du school mix ? Cet effet est-il significatif et quelle est son ampleur ? Si cet effet existe, concerne-t-il également
tous les élèves, ou davantage certains d’entre eux, avec dans ce cas des effets
globaux sur l’équité du système ?
- Si des effets du school mix sont détectés, par quelles voies se génèrent-ils ? Les recherches existantes invitent à faire l’hypothèse que le school mix
joue en ce qu’il entraîne des processus pédagogiques ou psychologiques
spécifiques concernant d’une part la quantité et la qualité de l’instruction
délivrée en classe, d’autre part les attitudes, aspirations et comportements des
élèves. Ces processus donneraient une tonalité particulière à l’expérience
scolaire des élèves, constituant à ce titre des effets du school mix, tout en étant
potentiellement explicatifs des différentiels de progression constatés.
Dispositif empirique et interrogations méthodologiques préalables
Dans l’idéal, le dispositif requis pour éclairer ces questions est nécessairement très lourd, puisque l’initialisation de la recherche consiste en une mesure
de l’efficacité du contexte établissement. Il faut donc disposer d’une mesure
des progressions et (toujours idéalement) de l’évolution des attitudes des
élèves (avec des mesures en début et en fin d’année), pour ensuite estimer, audelà de l’influence des variables individuelles, d’éventuels effets établissement et effets classe. Ceci exige un échantillon minimal important, puisque
les contextes observés doivent être assez variés pour que leur influence éventuelle puisse être évaluée au mieux. Ce n’est qu’ensuite que l’on pourra
estimer le poids des caractéristiques du contexte dont le school mix, enfin, si
des effets spécifiques du school mix sont décelés, il conviendra d’en rechercher les processus générateurs, ce qui suppose des observations qualitatives
sur le déroulement de l’enseignement en classe, les interactions entre élèves,
etc.
Les contraintes de temps et de ressources, et plus encore la difficulté à
recueillir sur le terrain des informations sur un sujet aussi sensible que les
acquisitions « objectives » des élèves, ont conduit à monter un dispositif
imparfait
[3]. En l’occurrence, et pour articuler une approche quantitative et
une exploration qualitative ciblée, on a retenu une solution consistant, au
niveau du lycée et au niveau de l’école primaire, à coupler une évaluation
(quantifiée) de l’effet établissement et de l’effet du school mix sur des
données existantes (recueillies auparavant dans le cadre d’autres recherches)
et à collecter spécifiquement des données sur les processus sur un nombre
plus réduit d’établissements. Il eut bien sûr été préférable de monter un dispositif spécifique unique, et les données secondaires ne sont jamais parfaitement
adaptées à la question précise que l’on se pose. L’originalité de ces données
est néanmoins de permettre d’évaluer d’éventuels effets du school mix sur les
progressions et certaines attitudes des élèves sur des échantillons raisonnables, notamment au niveau de l’école primaire
[4] ; elles permettent également de croiser la composition sociale des publics des établissements avec
une variété de processus, organisationnels, pédagogiques ou psychosociaux,
susceptibles d’en comprendre le mode d’action sur les résultats et les attitudes
des élèves.
Au niveau du primaire, nous nous sommes appuyés sur une exploitation
spécifique de données recueillies en 1999-2000 sur 91 classes de CE1 et
86 classes de CM1 de l’académie de Dijon (avec environ 1 700 élèves à
chacun de ces niveaux), permettant d’engager une analyse quantitative fiable
des effets du school mix sur les progressions. Au niveau du lycée, nous avons
également mobilisé des données issues d’une autre recherche, conduite au
cours de l’année scolaire 1999-2000, à partir d’un échantillon de 32 établissements répartis dans les académies de Dijon et de Versailles (soit environ
2 750 élèves, une centaine d’enseignants ainsi qu’une trentaine de proviseurs).
Pour comprendre les processus sous-jacents, une série d’observations a été
rassemblée sur 12 écoles primaires de la Côte d’Or, ainsi que sur 9 lycées de
l’académie de Dijon, ces établissements ayant été choisis en fonction de la
composition sociale de leur population d’élèves (depuis des établissements au
public favorisé jusqu’à des établissements populaires). Sur ces établissements, on dispose : a) des réponses des enseignants de l’établissement à un
questionnaire portant sur leurs pratiques d’enseignement, leurs représentations et attentes vis-à-vis des élèves, leur vécu professionnel, les relations
avec leurs collègues ; de plus, quelques observations in situ ont été réalisées,
dans des établissements contrastés sur le plan social. Ces informations
permettront d’éclairer les voies « instructionnelles » ou pédagogiques du
school mix ; b) des réponses des élèves à un questionnaire essayant d’appréhender leur motivation scolaire, leur conformité au « métier d’élève », leurs
difficultés, les comportements qu’ils trouvent normaux ou au contraire
« déviants » en classe et en cour de récréation. Ces informations permettront
d’éclairer les voies davantage psychosociales de l’action du school mix,
passant par les relations entre pairs et les représentations des élèves.
Une question préalable à toute analyse des effets de telle ou telle caractéristique du contexte porte sur le « niveau de contexte » le plus pertinent, la
classe ou l’établissement. Les travaux antérieurs (notamment Bressoux, 1995)
montrent qu’en primaire, et pour ce qui concerne les progressions des élèves,
le niveau de la classe est plus pertinent que le niveau de l’école : le fait
d’appartenir à telle ou telle école n’explique que 3 à 4 % de la variance des
acquis des élèves, contre 15 % environ pour l’appartenance à telle classe (sur
la base des travaux existants, estimant pour leur immense majorité des
modèles mono-niveau). Cette question est plus controversée au niveau du
secondaire ; en fait, selon la cible de l’analyse, le « niveau de contexte » le
plus pertinent peut varier (Duru-Bellat et Mingat, 1988) : si les progressions
restent liées avant tout au niveau de la classe, l’établissement fréquenté aurait
plus d’influence sur les processus d’évaluation et d’orientation. On peut faire
l’hypothèse que c’est également le cas pour ce qui est des attitudes des élèves,
même si la recherche française apporte peu d’éléments empiriques pour
conforter cette hypothèse. Toujours est-il qu’au niveau lycée, dans la mesure
où les attitudes des élèves et les pratiques des enseignants étaient mieux
appréhendées que les progressions scolaires stricto sensu et pouvaient donc
faire l’objet d’analyses plus fiables, c’est le niveau établissement qui a été
retenu.
Une seconde question d’importance est celle de la manière la plus pertinente d’appréhender la composition sociale des contextes ; elle est très documentée dans la littérature sur la ségrégation sociale (voir Gorard et Taylor,
2002). Cette question n’est évidemment pas seulement « technique » mais elle
implique une spécification de ce que l’on entend par ségrégation ; on
s’accorde pour considérer comme centrale dans cette notion ce que l’on
appeler l’équi-répartition, à savoir l’homogénéité de la représentation d’un
groupe dans les différentes unités étudiées. On peut alors estimer la distance
entre la situation observée et une situation d’équi-répartition, avec des indicateurs comme le « pourcentage d’élèves à déplacer » pour atteindre cette situation. Mais si cet indicateur très classique chiffre le degré global de
ségrégation, il ne dit rien du ou des groupes qui sont sur- ou sous-représentés,
et deux établissements dont l’indicateur revêt la même valeur peuvent avoir
des profils sociologiques très différents. Dans la présente recherche, après
avoir testé plusieurs de ces indicateurs classiques de ségrégation, nous nous
sommes ralliés à des mesures plus élémentaires telles que le pourcentage
d’élèves (dans la classe ou l’établissement) appartenant à telle ou telle catégorie sociale, ce mode de catégorisation étant privilégié dans les modèles.
Néanmoins, dans la mesure où les travaux existants invitaient à nous méfier
d’indicateurs continus
[5], nous avons construit, notamment pour les tableaux,
plusieurs typologies alternatives pour caractériser la tonalité sociale de la
classe, à partir de l’examen des distributions. C’est ainsi par exemple qu’au
niveau du primaire, nous avons retenu une nomenclature opposant des classes
dites favorisées (où le pourcentage d’enfants dont le père est cadre ou profession intermédiaire est supérieur à 38 %
[6]), des classes dites défavorisées
(soit homogènes, avec plus de 66 % d’enfants d’ouvriers ou d’inactifs, soit
plus hétérogènes mais où le pourcentage d’enfants d’origine favorisée est
inférieur à 15 %), et enfin des classes socialement hétérogènes (où le pourcentage d’enfants de milieu favorisé se situe entre 16 et 38 %).
Des effets quantitativement modérés du school mix sur les progressions des
élèves
Une première observation méritant d’être soulignée est l’existence, dès
l’école primaire, de différences importantes de niveau scolaire entre les
classes, selon leur tonalité sociale. Autour d’une moyenne de 100 (et d’un
écart-type de 15), les scores de fin d’année des élèves, mesurés sur la base
d’épreuves normalisées, varient, en CE1, de 104,7 dans les classes au public
favorisé à 96,2 dans les classes au public homogène-défavorisé, qui représentent 28 % de l’échantillon (et 22 % en CM1, où les chiffres sont respectivement de 106,9 et 96,6). Évidemment, ces écarts ne signifient pas que l’on est
en présence d’effets contextuels spécifiques à ce niveau d’enseignement,
puisque les élèves sont sans doute déjà inégaux en début d’année. Pour tester
l’existence d’effets contextuels, la démarche habituelle consiste à se centrer
sur les progressions réalisées une année donnée et à évaluer ce qui les
explique statistiquement, en prenant en compte à la fois les caractéristiques
individuelles de l’élève et les caractéristiques du contexte de l’année considérée (par exemple, le maître de l’élève, la taille de sa classe, etc.), sachant
qu’ici la variable cible de l’analyse est la composition sociale de la classe.
Des modèles de progression ont été construits, pour expliquer les performances observées en fin d’année (sur la base de la moyenne en françaismathématiques), en CE1 et CM1 ; il s’agit de modèles multi-niveaux intégrant
des observations au niveau des élèves et au niveau de la classe fréquentée
(voir Tableau I)
[7]. Dans un premier temps, un modèle dit vide (ou inconditionnel), n’incluant aucune variable explicative, produit une décomposition de
la variance totale des acquis scolaires en fin d’année en une part de variance
inter-classes et une part de variance intra-classe. La part de la variance totale
expliquée par la variance entre les classes, qui est ici de 22,8 %, pour le CE1,
donne une évaluation de la ressemblance entre les élèves d’une même classe ;
le chiffre correspondant pour le CM1 est de 17 %. Dans les deux cas, la prise
en compte de ce « niveau de contexte » s’avère justifiée et les modèles suggèrent l’existence d’un effet contextuel.
Sont ensuite introduites dans les modèles (M2 et M5) les principales caractéristiques individuelles des élèves dont on sait qu’elles influent sur leurs
progressions : niveau initial, sexe et origine sociale. On observe très classiquement des acquisitions finales d’autant meilleures que le niveau initial est
élevé, et de meilleures progressions, à niveau initial identique, chez les filles
et chez les enfants dont le père et/ou la mère appartiennent aux catégories
favorisées ou moyennes (soit 54 % de la population, opposée ici aux ouvriers
et inactifs). Les caractéristiques des élèves expliquent davantage les différences de progressions au sein des classes en CM1 (65 %) qu’elles ne le font
au CE1 (50,4 %), les coefficients attachés aux variables explicatives étant
tous plus élevés (sauf pour le sexe).
On remarque aussi que la seule prise en compte des caractéristiques individuelles des élèves explique plus de la moitié de la variance entre classes (au
CE1, le chiffre correspondant pour le CM1 étant de 36 %), ce qui rappelle
combien les classes sont composées d’élèves différents. Dans un troisième
temps, les modèles M3 et M6 intègrent la tonalité sociale de la classe (appréhendée par le pourcentage de pères ouvriers ou inactifs et désignée par la
variable « MPERDEF ») dans les modèles de progression individuels. La
tonalité sociale de la classe ainsi mesurée exerce un impact significatif sur les
progressions, d’autant meilleures, toutes choses égales par ailleurs, que le
pourcentage de pères de milieu populaire est faible, ce qui va dans le sens
attendu par la littérature. Mais ceci ne vaut que pour le niveau du CE1 et la
variable exprimant la tonalité sociale n’est significative qu’à la hauteur de
8 %. La prise en compte de la composition sociale de la classe apporte à ces
modèles un gain de variance expliquée de 2,3 % au CE1 alors que le gain est
nul au CM1
[8].
TABLEAU I.
Modèles explicatifs des progressions des élèves (modèles multi-niveaux)
[9]
TABLEAU I. – Modèles explicatifs des progressions des élèves (modèles multi-niveaux) (9)
* CE1
Paramètres Modèle 1 (vide) Modèle 2 Modèle 3
Effets fixes
Constante 99,59 (0,82) *** 31,16 (1,86) *** 31,33 (1,86) ***
Score individuel initial 0,69 (0,02) *** 0,69 (0,02) ***
Sexe : fille (référence garçon) 0,99 (0,45) ** 1,00 (0,45) **
Profession du père :
défavorisée (référence autres professions) –1,10 (0,49) ** –0,98 (0,51) **
Profession de la mère :
défavorisée (référence autres professions) –1,20 (0,49) *** –1,15 (0,49) ***
Pourcentage de pères défavorisés dans la classe–0,93 (0,53) *
Effets aléatoires
Niveau 2 : variance inter-classes 51,76 (9,13) 22,25 (4,03) 21,72 (3,96)
Niveau 1 : variance intra-classe 174,95 (5,98) 86,70 (2,97) 86,69 (2,97)
Pourcentage de variance inter-classes expliquée 22,83 % 57,0 % 58,0 %
Pourcentage de variance intra-classe expliquée 77,17 % 50,4 % 50,4 %
– 2 log L 14 591,53 13 317,68 13 314,09
N = 1 802
Seuil de significativité des effets fixes : n. s. : non significatif, * : significatif au seuil de 10 %, ** : significatif au seuil
de 5 %, *** : significatif au seuil de 1 %. Les erreurs type des coefficients figurent entre parenthèses.
* CM1
Paramètres Modèle 4 (vide) Modèle 5 Modèle 6
Effets fixes
Constante 99,91 (0,75) *** 24,32 (1,66) *** 24,28 (1,67) ***
Score individuel initial 0,77 (0,01) *** 0,77 (0,01) ***
Sexe : fille (référence garçon) 0,77 (0,40) ** 0,77 (0,40) **
Profession du père :
défavorisée (référence autres professions) –1,65 (0,44) *** –1,66 (0,44) ***
Profession de la mère :
défavorisée (référence autres professions) –1,39 (0,44) *** –1,40 (0,44) ***
Pourcentage de pères défavorisés dans la classe 0,20 (0,58) n.s.
Effets aléatoires
Niveau 2 : variance inter-classes 38,33 (7,34) 24,21 (4,23) 24,49 (4,30)
Niveau 1 : variance intra-classe 186,83 (6,55) 65,08 (2,28) 65,08 (2,28)
Pourcentage de variance inter-classes expliquée 17,02 % 36,84 % 36,11 %
Pourcentage de variance intra-classe expliquée 82,98 % 65,17 % 65,17 %
– 2 log L 13 965,27 12 203,68 12 202,8
N = 1 714
Seuil de significativité des effets fixes : n.s. : non significatif, * : significatif au seuil de 10 %, ** : significatif au seuil de
5 %, *** : significatif au seuil de 1 %. Les erreurs type des coefficients figurent entre parenthèses.
Les modèles permettent d’estimer que pour deux élèves comparables
(même sexe, même niveau initial, même origine sociale), scolarisés en CE1,
le seul fait de fréquenter une classe dont le pourcentage d’enfants de père
défavorisé diffère d’un écart-type (de la distribution de cette variable centrée
réduite, ce qui correspond à un écart de 20 % dans la variable d’origine)
entraîne un différentiel de progression de 0,93 point (sur une échelle, rappelonsle, de moyenne 100 et d’écart-type 15). En d’autres termes, être scolarisé
dans une classe qui compte soit 20 soit 40 % d’enfants d’ouvriers ou d’inactifs produit un différentiel de progression très proche de celui associé à une
origine sociale favorisée ou moyenne comparativement à une origine défavorisée (puisque le coefficient attaché à cette variable individuelle est de
0,98 point).
Pour tester le caractère linéaire de cet impact du pourcentage d’enfants de
milieu défavorisé dans la classe, nous avons introduit cette variable portée au
carré dans le modèle ; ce terme carré joue dans un sens positif mais ne s’avère
pas significatif. Notons également que si l’on appréhende la composition
sociale de la classe en opposant les classes populaires homogènes à toutes les
autres, cette variable n’exerce pas d’influence significative.
Ajoutons qu’il existe des effets d’interaction : en CE1, l’influence, négative sur les progressions, d’une scolarisation dans une classe à tonalité populaire, ne vaut en fait que pour les élèves eux-mêmes de milieu populaire : le
coefficient attaché dans les modèles à la variable « MPERDEF » est de–1,26
pour les seuls élèves de milieu populaire et de–0,42 pour les élèves de milieu
moyen ou favorisé, ce dernier coefficient n’étant pas significatif. Ce résultat
est cohérent avec la littérature, attestant que les enfants de milieu favorisé
et/ou de bon niveau scolaire sont moins sensibles que les autres aux caractéristiques du contexte.
Concernant l’effet de la composition scolaire de la classe, soit l’academic
mix, il s’avère non significatif, aux deux niveaux, et ce que l’on prenne en
compte le niveau moyen de la classe ou son hétérogénéité. Ce résultat peut
apparaître surprenant par rapport à la littérature faisant état d’une influence,
positive, du niveau moyen de la classe (les résultats concernant l’influence de
l’hétérogénéité étant plus contrastés), mais il faut souligner que cette littérature porte avant tout sur le second degré. On peut faire l’hypothèse qu’en
primaire les différences de niveau moyen entre classes ne sont pas assez
« sédimentées », ou que les programmes sont encore trop élémentaires, pour
que les enseignants, par leurs pratiques, creusent les écarts entre contextes.
Au total l’effet du school mix apparaît donc modeste, pour ce qui est des
progressions aux niveaux du CE1 et (surtout) du CM1. Les effets du school
mix sont évidemment bornés par l’ampleur des effets classe sur les progressions ; ceux-ci, estimés par ailleurs, sont de 9,9 % au CE1 et de 10,9 % au
CM1, soit des chiffres comparables aux estimations faites avec des modélisations comparables par Bressoux (2000), ce qui correspond aux effets classe
d’environ 15 % de la variance évalués classiquement par les modèles de
régression mono-niveau.
Les résultats obtenus au niveau du lycée, imparfaitement comparables et
moins fiables, n’en sont pas moins relativement convergents. Sur un « fond de
carte » d’« effets lycée » relativement faibles
[10], on observe néanmoins un
effet du social mix : à niveau initial et origine sociale des élèves comparables,
le pourcentage d’élèves d’origine sociale favorisée influence positivement les
résultats de fin d’année et l’inverse est vrai pour le pourcentage d’élèves de
milieu populaire. Quelques tendances peuvent également être dégagées
concernant l’impact de l’academic mix, avec en particulier des progressions
meilleures dans les établissements initialement forts, ce qui est convergent
avec les travaux antérieurs (mais cette relation n’est significative qu’en
mathématiques).
Au total les effets de la composition sociale et scolaire du contexte sur les
progressions des élèves apparaissent relativement faibles, en moyenne, même
s’ils sont plus marqués pour les élèves de milieu populaire. Certes, une
recherche récente (Felouzis, 2003) montre qu’en fin de collège, l’effet de ce
qu’on peut appeler l’« ethnic mix » est également très faible (le gain de
variance expliquée apporté spécifiquement par cette variable est de 0,2 %,
dans un modèle de régression linéaire n’incluant pas de niveau initial), alors
même que cette variable n’est pas indépendante de la composition scolaire et
sociale de l’établissement, non étudiée en tant que telle. S’agirait-il là d’une
spécificité française, liée à la relative faiblesse, dans notre pays, des effets
établissement ? Peut-être, mais en partie seulement, car dans la littérature
internationale et les enquêtes les plus solides (voir par exemple Opdenakker
et al., 2002), la prise en compte du school mix dans l’analyse des progressions
apporte un gain de variance expliquée qui est seulement de l’ordre de 6 %. Ce
qu’il faut sans doute considérer comme une tendance relativement établie – la
relative faiblesse des effets spécifiques de la composition sociale et scolaire
du public sur les progressions des élèves – ne nous a pas semblé disqualifier
pour autant la recherche de pistes explicatives, tant en direction des pratiques
des enseignants que des attitudes et des comportements des élèves ; par ces
explorations plus qualitatives, l’objectif est aussi de débusquer d’autres effets
possibles du school mix, non plus sur les progressions stricto sensu mais sur
un ensemble de paramètres de l’expérience scolaire, avec peut-être à la clé
des effets différés sur les trajectoires des élèves.
Attentes et pratiques des enseignants dans des contextes contrastés
La littérature laisse entendre que les enseignants s’adaptent aux élèves
auxquels ils font face, et que ceci est une des voies par lesquelles l’existence
de contextes scolaires contrastés tend à accroître les écarts entre les élèves,
entre les plus faibles, moins stimulés, et les plus forts, qui le sont davantage.
Tant en primaire qu’en lycée, et selon les types de contextes, ont donc été
observés les attentes des enseignants, les objectifs poursuivis ou les contenus
effectivement mis en œuvre. Ceci repose néanmoins sur les déclarations des
enseignants et vu la prégnance des normes nationales, il serait politiquement
et pédagogiquement incorrect de reconnaître certaines variations. Effectivement, en primaire, on n’observe pas de différences sensibles dans les objectifs
déclarés par les enseignants ; tout au plus note-t-on que les maîtres des écoles
favorisées donnent une place un peu plus importante au développement de la
motivation et des méthodes de travail que leurs collègues des classes défavorisées. On décèle une tendance analogue en lycée, au demeurant peu marquée,
avec un souci un peu plus affirmé du développement de la motivation dans les
établissements favorisés, et de l’acquisition de connaissances dans les établissements défavorisés.
Pour tendre vers ces objectifs dans le quotidien des classes, les enseignants
rencontrent des difficultés concrètes, qui s’avèrent différentes selon les
contextes et le niveau d’enseignement. En primaire, le souci de la discipline
(limiter les déplacements dans la classe, par exemple) apparaît plus marqué
dans les classes populaires ; réciproquement, 80 % des enseignants des écoles
favorisées contre 60 % de leurs collègues des écoles défavorisées déclarent
que les problèmes de discipline ne perturbent pas le rythme d’apprentissage
de la classe. Dans les classes populaires, les maîtres sont bien plus nombreux
que dans les classes favorisées à estimer qu’ils consacrent trop de temps à
inculquer les règles de la vie en société (41 %, contre 20 %). Cela dit, les
observations in situ montrent que si, en moyenne, le climat est plus calme
dans les classes au public socialement favorisé, il existe en la matière de
fortes différences d’une classe à l’autre et donc un « effet maître » important.
On ne retrouve pas du tout ce type d’opposition au niveau du lycée, où, une
certaine sélection ayant opéré, les problèmes de discipline ne sont plus davantage évoqués dans les établissements populaires ; la tendance serait même
plutôt inverse, les enseignants déclarent par exemple légèrement plus souvent
se heurter à des classes réfractaires dans les établissements au public favorisé ; de même dans ces contextes favorisés, ils semblent avoir plus de mal à
faire travailler les élèves... comme ils l’entendent, mais peut-être parce qu’ils
en attendent plus.
Sous-jacents à ces pratiques, il faut compter avec les attentes concernant la
réussite des élèves. Elles s’avèrent très contrastées selon les contextes, aussi
bien en primaire qu’au lycée. Ainsi, en primaire, les maîtres des écoles favorisées estiment que 75 % de leurs élèves obtiendront le bac, contre 43 % dans
les écoles défavorisées. Au niveau lycée, les pronostics des enseignants quant
au pourcentage d’élèves qui obtiendront le bac varient de 72 % dans les lycées
favorisés à 59 % dans les lycées défavorisés. Une variation de même sens est
observée quand il s’agit d’évaluer combien de jeunes suivront avec succès des
études supérieures.
Les enseignants semblent donc convaincus qu’ils font face à des élèves de
niveau inégal, selon les contextes d’enseignement, et ce dès l’école primaire.
Ainsi, les programmes sont jugés très inégalement irréalistes selon les
classes : d’un tiers dans les classes favorisées à plus des trois quarts dans les
classes populaires, soit un écart très important dès le début de la scolarité.
Réciproquement, 40 % des maîtres des écoles favorisées disent ne pas
renoncer à l’étude de certains points du programme, parce qu’ils leur apparaissent trop difficiles pour leurs élèves, contre 5 % dans les écoles défavorisées. Et très massivement, les professeurs des écoles disent modifier le
contenu des évaluations en fonction du niveau de la classe, et ce encore plus
dans les écoles au public socialement défavorisé (95 %) que dans les écoles au
public socialement favorisé (71 %). Au niveau du lycée, les écarts sont de
même sens et de même ampleur. Si globalement 51 % des enseignants estiment qu’« il est réaliste d’étudier l’ensemble du programme », ce chiffre varie
de 78 % parmi les enseignants des établissements favorisés à 37,5 % parmi les
enseignants des établissements défavorisés.
Une première conclusion est donc que les enseignants adaptent leur niveau
d’exigence selon les contextes d’enseignement, sans que l’on sache si les
variations dans les pratiques pédagogiques effectives sont encore plus
marquées que pour ce qui est des pratiques déclarées. On note aussi qu’ils
semblent se heurter à un climat plus ou moins difficile, laissant plus ou moins
de temps à l’instruction, mais uniquement au niveau primaire. Ces deux constats peuvent contribuer à expliquer la tendance à une moindre progression
dans les établissements et les classes au public populaire, dans la mesure où il
s’agit là de facteurs dont toute la littérature montre l’influence sur les acquisitions des élèves.
Normes et comportements des élèves : effets individuels et effets du school mix
Explorons à présent les normes et les comportements des élèves selon le
contexte de la classe (ou du lycée), en pointant celles et ceux susceptibles
d’expliquer les effets, si modérés soient-ils, du contexte scolaire sur la réussite, sans que l’insertion dans une chaîne causale soit bien sûr immédiate ; ce
faisant, il s’agit aussi d’examiner si le contexte contribue à spécifier, de
manière plus ou moins positive, l’expérience scolaire des élèves. Nous
mettrons ici l’accent à la fois sur les comportements en classe et les normes de
groupes, dont on connaît l’importance sur la réussite, et sur la face plus
subjective de la scolarité, moins explorée quant à sa sensibilité au school mix.
Normes de groupes, comportements scolaires et bien-être
Tant en primaire qu’au lycée, une famille d’interrogations concernait les
normes du groupe classe. Invités à décrire le climat de leur classe, et ce qui y
pose problème, les élèves de primaire pointent l’item « les autres dérangent »
particulièrement rarement dans les classes socialement favorisées. On observe
donc bien, conformément à la littérature, un climat d’apprentissage moins
favorable, du moins au dire des élèves, dans les classes à tonalité sociale défavorisée. On peut alors faire l’hypothèse que selon la composition de la classe
ou de l’établissement, les normes de groupes, soit ce qu’il est considéré
comme normal de faire en classe (ou ce qui est conforme au « métier
d’élève »), varient, non sans conséquence, à nouveau, en termes de réussite.
En primaire, un indicateur de normalité/déviance scolaire a été construit à
partir de réponses à des questions telles que « Il est normal de... se bagarrer
pendant la récréation, mentir pour éviter une punition, etc. ». Globalement, les
élèves répondent de manière très conformiste (avec sans doute un biais de
désirabilité sociale), et on n’observe pas de différences selon le public de la
classe : il existe bien un ensemble de normes partagées par tous, quelle que
soit la tonalité sociale de la classe. Quelques items font cependant des différences significatives : se bagarrer en classe ou taper un élève qui a pris vos
affaires est plus souvent considéré comme normal dans les classes défavorisées, alors que dénoncer un copain qui a volé ou critiquer la maîtresse est
moins mal jugé dans les classes socialement favorisées.
En lycée, et sur la population relativement triée qui accède à ce niveau, on
n’observe pas de variations dans les comportements jugés normaux ou
condamnables selon l’origine sociale ou la composition scolaire et sociale de
l’établissement. Mais si, à ce niveau, tous les élèves partagent donc une
certaine conformité scolaire, il n’en demeure pas moins que, invités à juger
leur établissement selon diverses facettes (climat général, relations avec les
adultes, plaisir à venir y travailler ou retrouver des camarades, etc.), les
jeunes d’origine sociale favorisée émettent un jugement plus positif. De plus,
à origine sociale donnée, le fait de fréquenter un lycée au public favorisé (et
aussi un lycée de bon niveau scolaire) est associé à un jugement significativement plus positif.
Les diverses appréciations positives ont été agrégées pour construire un
score de bien-être, qui varie à la fois en fonction des caractéristiques de
l’élève et de la tonalité sociale et scolaire du lycée fréquenté. Les modèles
estimés pour expliquer ce score confirment que les filles et les élèves
d’origine favorisée portent un jugement plus positif sur leur établissement, et
montrent par ailleurs qu’à caractéristiques données, le bien-être scolaire
s’avère plus positif dans les établissements dont le public est majoritairement
de milieu favorisé et de bon niveau. Mais ces modèles sont statistiquement
très peu explicatifs (moins de 5 % de la variance), ce qui suggère que le bien-être déclaré varie en fonction de caractéristiques autres que celles prises en
compte ici, qu’il s’agisse de variables psychologiques personnelles ou de
caractéristiques plus diffuses du lycée, comme son « climat » dont nombre
d’observations ethnographiques et nos propres observations in situ montrent
qu’il varie effectivement de manière importante, à public comparable. Ceci
rappelle qu’à l’évidence la tonalité sociale et le profil scolaire d’un établissement ne sont qu’une partie de tous les éléments, au demeurant peu explorés,
qui font un climat d’établissement et les effets contextuels qui en découlent.
Au total, les différences de climat des classes et de normes comportementales semblent bien ténues ; de plus, elles ne sont significatives qu’en
primaire. On ne saurait donc en faire une piste explicative fiable pour rendre
compte des différentiels de progression. En revanche, il apparaît des inégalités « qualitatives » dans l’expérience quotidienne d’écoliers ou de lycéens,
qui méritent considération en tant que telles même si leurs « effets » scolaires
stricto sensu sont incertains.
Auto-évaluations et images de soi des élèves
Parmi les dimensions subjectives des scolarités, il est apparu intéressant de
prendre en compte un certain nombre d’attitudes dont on sait (voir notamment
Monteil et Huguet, 2002) qu’à la fois elles affectent la performance scolaire et
sont sensibles au contexte. On sait par exemple que dans l’espace de la classe,
où les élèves font l’objet d’évaluations constantes de la part des maîtres, des
processus de comparaison sociale sont sans cesse à l’œuvre et influent sur les
performances, sachant qu’à cet égard le niveau des autres élèves (et donc la
composition du groupe, en termes scolaire ou social) est essentiel.
Une première interrogation concerne la façon dont les élèves évaluent et
expliquent leur performance. Des modèles logistiques explicatifs de la probabilité de s’estimer faible ou bon ont été estimés. En primaire, l’évaluation de
son propre niveau de réussite n’est pas liée à la composition scolaire de sa
classe. En revanche, il existe un effet du social mix : à caractéristiques individuelles identiques (notamment à valeur scolaire équivalente, mesurée par des
épreuves standardisées), les élèves des classes les plus défavorisées socialement s’attribuent des niveaux plus élevés que leurs homologues des classes
moins défavorisées.
Ce résultat est conforme à la littérature psychosociale, qui de manière générale conclut à une meilleure estime de soi des enfants de milieu populaire quand
ils sont entre eux (alors qu’individuellement et de manière générale ils ont une
moins bonne estime de soi que les enfants de milieu favorisé). Ceci s’explique
par des comparaisons sociales moins défavorables (moins « menaçantes » pour
l’estime de soi), mais aussi peut-être par la notation, dont nombre de travaux
montrent qu’elle est en moyenne plus indulgente, dans les milieux scolaires
défavorisés. Il faut souligner que cette évaluation plus positive est en décalage
avec le niveau objectif, plus faible, de ces classes défavorisées. Au total, les
auto-évaluations des élèves sont de niveau comparable dans toutes les classes,
quelle que soit leur composition scolaire ou sociale ; de même, les élèves
« notent » leur classe de façon parfaitement uniforme. Ces constats indiquent
que l’auto-évaluation est contextualisée, ordinale au sein d’un contexte et
bornée par lui, tout comme les évaluations en général
[11]. En d’autres termes,
et comme le dit Felouzis (2003), au vu de résultats convergents au niveau du
collège, « les normes d’évaluation mais aussi les normes d’exigences sont étroitement dépendantes du contexte pédagogique et social ».
Une facette distincte de l’auto-évaluation des élèves est la manière dont ils
expliquent ce qui leur arrive, c’est-à-dire ce que les psychologues appellent
les processus d’attribution ; ceux-ci ne seraient pas sans rapport avec la réussite, dans la mesure où prévaut, à l’école comme dans la société, une « norme
d’internalité » (chacun est censé être responsable de ce qui lui arrive), avec
pour conséquence que les élèves qui sont perçus comme « internes » font
l’objet d’évaluations plus favorables (Bressoux et Pansu, 2003). Au niveau
individuel et en primaire, les élèves de milieu défavorisé invoquent plus
souvent des causes externes (ne dépendant pas d’eux-mêmes telles que « c’est
mal expliqué », « les autres élèves me dérangent »), ce qui concorde avec les
acquis de la psychologie sociale, montrant que globalement les « dominés »
sont plus externes que les « dominants » ; mais cet écart, entre des élèves de
milieu favorisé et tendanciellement « internes » et des élèves de milieu défavorisé tendanciellement « externes », disparaît dans les classes favorisées,
sans doute parce que la « norme d’internalité » s’impose davantage au groupe.
Les constats sont moins nets au niveau du lycée. Tout d’abord, à ce niveau
de la scolarité, les élèves semblent tous partager la « norme d’internalité »
dominante, dont on sait qu’elle s’acquiert avec l’âge : aucune relation ne se
dégage, ni avec l’appartenance sociale, ni avec la composition du public de
l’établissement. Par ailleurs, on ne retrouve pas cette tendance à s’évaluer
plus positivement dans les environnements populaires. Au contraire, peut-être
parce qu’à ce niveau les élèves ont bien intégré le fonctionnement hiérarchisé
du système, les élèves des établissements favorisés, à notes comparables, ont
une plus grande tendance à se juger d’un bon niveau scolaire. De fait, les
résultats aux épreuves communes montrent que ces élèves des lycées favorisés ont effectivement un meilleur niveau que ceux des lycées défavorisés
même si les notes minorent cette inégalité : entre établissements favorisés et
défavorisés, il y a plus d’écart dans le niveau « réel » des élèves (appréhendé
par les épreuves standardisées) que dans les notes données dans le contexte de
l’établissement. Mais malgré cette sévérité plus grande de la notation, les
élèves des lycées favorisés semblent bien conscients de leur niveau meilleur,
et cette plus grande propension à se juger fort (toutes choses égales par
ailleurs) n’est pas sans importance puisque l’on a pu tester l’existence d’une
relation significative entre le fait de se juger fort et les progressions pendant
l’année, avec sans doute des relations à double sens.
Un autre constat appuie la thèse d’un environnement plus tonique, perçu
comme plus propice à la réussite, dans les établissements au public favorisé
ou de bon niveau scolaire : on observe qu’invités à estimer leur probabilité de
réussir leur bac dès la première tentative, les élèves se montrent significativement plus confiants, à origine sociale comparable, dans un contexte de tonalité sociale favorisée ou de bon niveau académique
[12].
TABLEAU II.
Pourcentage d’élèves pensant réussir leur baccalauréat dès la première fois
TABLEAU II. – Pourcentage d’élèves pensant réussir leur baccalauréat dès la première fois
en fonction du social mix de leur établissement et de leur origine sociale
Lycées Lycées Lycées % moyen
favorisés hétérogènes défavorisés
Origine favorisée 83,4 78,3 77,2 80,5
Origine moyenne 73,0 75,5 67,3 72,4
Origine défavorisée 81,0 70,3 65,2 71,8
% moyen 80,4 74,2 68,4 75,0
Note : Les lycées favorisés comptent au moins 55 % d’élèves d’origine favorisée (et au plus 23 % d’élèves d’origine
défavorisée) ; les lycées défavorisés comptent au moins 50 % d’élèves d’origine populaire (et au plus 20 % d’élèves
d’origine favorisée) ; les lycées hétérogènes sont dans une situation intermédiaire, proches des moyennes nationales.
Si, dans la réalité, les élèves d’origine sociale défavorisée ont effectivement moins de chances d’obtenir leur baccalauréat (dans les données officielles sur la réussite au bac, un écart d’environ 8 points les sépare des élèves
les plus favorisés), ce qu’il faut souligner ici est qu’ils s’avèrent les plus
sensibles à la tonalité sociale de leur lycée : ils sont 65 % à penser réussir leur
examen dès la première fois quand ils sont scolarisés dans un lycée au public
majoritairement défavorisé, alors qu’ils sont 81 % dans ce cas dans les lycées
les plus favorisés. L’importance du contexte est telle que ce pourcentage
déclaré par les élèves d’origine défavorisée scolarisés dans les lycées favorisés (81 %) est même supérieur à celui des élèves d’origine favorisée scolarisés dans les lycées défavorisés. Comme toujours, ce résultat est relatif au
niveau d’analyse retenu ici et on peut évidemment se demander si les élèves
de milieu défavorisé scolarisés dans des établissements favorisés ne partagent
pas d’autres caractéristiques qui seraient associées à une plus grande
confiance dans leur avenir scolaire (mobilisation des parents par exemple),
l’effet du school mix n’étant alors qu’apparent.
De manière générale, les élèves s’avèrent sensibles à la « qualité » de
l’établissement fréquenté. Invités à se prononcer sur ce point, les élèves des
lycées au public socialement défavorisé pensent nettement plus souvent que
leurs homologues des établissements plus favorisés (35,8 % contre 16,1 %)
que leurs résultats seraient meilleurs s’ils étaient scolarisés dans un autre
établissement, ce qui révèle une certaine conscience des handicaps objectifs
liés au type d’établissement fréquenté. Cette prise de conscience qui résulte
de l’expérience scolaire accumulée à ce stade tranche évidemment avec le
relatif optimisme des élèves des écoles primaires populaires que nous
évoquions plus haut.
Pour autant, la situation des élèves de milieu défavorisé scolarisés dans des
lycées au public favorisé n’est pas forcément facile à vivre. Il était demandé
aux élèves s’ils considéraient que les amis avaient, sous diverses facettes
(résultats scolaires, projets, activités culturelles, problèmes financiers, etc.),
une situation plus favorable que la leur ; un score de comparaison a été
ensuite construit, variant de 0 à 6 et d’autant plus élevé que la comparaison
avec les pairs est désavantageuse. On observe alors (voir Tableau III) d’une
part que les élèves ont plus souvent tendance à juger que leurs camarades ont
une situation scolaire ou sociale meilleure que la leur quand ils sont eux-mêmes de milieu populaire, d’autre part une tendance analogue quand ils
fréquentent un établissement à tonalité sociale favorisée. Ces deux tendances
se combinent et les plus portés à cette comparaison négative sont les élèves
défavorisés des lycées favorisés, l’inverse valant pour les élèves favorisés des
lycées défavorisés.
TABLEAU III.
Score de comparaison sociale et tonalité sociale des lycées
TABLEAU III. – Score de comparaison sociale et tonalité sociale des lycées
Lycées Lycées Lycées Moyenne
favorisés hétérogènes défavorisés
Origine favorisée 1,8 1,6 1,2 1,6
Origine moyenne 1,9 2,0 1,8 1,9
Origine défavorisée 2,2 2,1 1,9 2,1
Moyenne 2,0 1,9 1,7 1,9
Les descriptions ethnographiques de Beaud (2002) montrent que ces élèves
de milieu défavorisé qui se retrouvent dans des établissements favorisés sont
effectivement dans une situation psychologique inconfortable : ils souffrent
d’une compétition scolaire accrue et de certaines formes d’« intimidation
symbolique » de la part de leurs condisciples de milieu plus favorisé. Mais
s’ils se montrent capables de réussir ce qui constitue une « acculturation accélérée » à l’ordre scolaire classique et aux codes culturels rentables pour les
études, alors les bénéfices peuvent être importants en termes de progrès
scolaire et aussi de confiance en soi. Ceci reste évidemment à valider sur une
base plus solide, mais, comme on le sait depuis Coleman, il est probable que
si la mixité sociale est associée à des effets scolaires plutôt positifs (incertains
en France, nous l’avons vu), ses effets subjectifs restent (encore) plus incertains
[13].
Projets scolaires et professionnels...
Enfin, les projets scolaires et professionnels des élèves ont été examinés,
en ce qu’ils sont à la fois un « produit » de la socialisation scolaire et un
« ingrédient » de l’investissement dans les études. L’ambition des enfants en
fin de primaire apparaît (déjà) variable selon leur milieu social d’origine (les
enfants de cadres projettent plus souvent de devenir cadres eux-mêmes).
Mais, comme la littérature existante le laissait prévoir, la classe fréquentée
exerce une influence sur les aspirations des élèves, notamment sur les plus
défavorisés : ils sont encore moins nombreux à envisager une profession
d’ouvrier quand ils fréquentent une classe au public favorisé que quand ils
sont scolarisés dans une classe populaire (0 % contre plus de 9 %), et réciproquement plus nombreux à envisager alors une profession de cadre (51 %
contre 33 %). Les aspirations professionnelles des élèves de milieu favorisé
sont moins sensibles au contexte et globalement plus ambitieuses.
De manière convergente, au lycée, le nombre d’années d’études supérieures envisagées par les élèves varie sensiblement à la fois selon l’origine
sociale et la tonalité sociale de l’établissement fréquenté. Si le niveau d’ambition s’avère plus fort chez les filles, les enfants d’origine sociale favorisée, et
chez les élèves les plus jeunes, on observe aussi que les élèves des lycées
favorisés ont un niveau d’ambition plus élevé que les élèves des lycées les
plus populaires. Les élèves ont également d’autant plus tendance à envisager
des études supérieures longues qu’ils sont scolarisés dans un lycée de niveau
scolaire moyen élevé. Les deux effets, origine sociale et tonalité sociale du
lycée, se combinent, comme l’illustre le tableau ci-après : les élèves défavorisés des lycées défavorisés sont ceux qui ont le niveau d’ambition le plus
faible (3,6 années) et les élèves favorisés des lycées favorisés sont ceux qui
ont le niveau d’ambition le plus fort (4,6 années). Un élève de milieu défavorisé scolarisé dans un lycée à tonalité sociale favorisée y développe un niveau
d’ambition plus élevé et l’inverse est vrai d’un enfant de milieu social favorisé scolarisé dans un établissement populaire. L’effet de l’origine sociale
apparaît toutefois plus marqué que l’effet du contexte.
TABLEAU IV.
Nombre moyen d’années d’études supérieures envisagé en fonction de l’origine
TABLEAU IV. – Nombre moyen d’années d’études supérieures envisagé en fonction de l’origine
sociale des élèves et du social mix de l’établissement
Origine Origine Origine Moyenne
Nombre moyen d’années favorisée moyenne défavorisée
Lycée favorisé 4,6 3,9 3,9 4,2
Lycée hétérogène 4,0 3,6 3,8 3,8
Lycée défavorisé 4,3 3,7 3,6 3,8
Moyenne 4,3 3,7 3,8 3,9
En conclusion, il apparaît donc que la composition scolaire et sociale de
l’établissement fréquenté affecte les attitudes et les visées scolaires qui vont
sous-tendre les orientations, cette relation apparaissant plus forte qu’en ce qui
concerne la réussite stricto sensu. On peut rapprocher ce résultat de celui de
Felouzis (2003), qui constatait que la ségrégation ethnique, si elle jouait peu
sur les résultats, semblait davantage influente sur les orientations des élèves.
Que ce soit chez les psychologues sociaux – qui parlent plutôt de peer
effects –, les sociologues – qui parlent plutôt de contextual effects –, ou
encore chez les économistes – qui utilisent l’expression de social externalities –, l’hypothèse selon laquelle le public d’élèves, en lui-même, affecte les
processus d’enseignement et les diverses facettes de l’expérience scolaire est
confortée par de multiples travaux. La présente recherche apporte une contribution modeste à cet ensemble, notamment en ce qu’elle s’efforce d’articuler
une approche « quantitative » et une approche « qualitative », une approche
sociologique classique et une ouverture aux questionnements de la psycho-logie sociale, ce qui semble incontournable sur cette question de l’influence
du school mix. Elle met en évidence des effets de la tonalité sociale du
contexte scolaire relativement modestes pour ce qui est des progressions
(effets néanmoins plus forts pour les élèves de milieu populaire).
Elle invite aussi, pour des recherches ultérieures (exigeant des dispositifs
empiriques encore plus lourds), à questionner les démarches multivariées
courantes d’appréhension des effets du contexte scolaire, qui cherchent classiquement à évaluer ces effets entre un niveau initial et un niveau final. Si cette
perspective est justifiée dans le cas des recherches centrées sur l’effet maître
et les effets de ses pratiques, qui prennent place dans un laps de temps précisément défini, elle est plus discutable pour ce qui est des effets de la composition scolaire et surtout sociale du public d’élèves, dont on peut penser qu’elle
varie moins d’une année sur l’autre : si l’élève change de maître, il reste le
plus souvent dans le même school mix. Dans ce cas, il faut considérer que
même si les effets du school mix sont très ténus à l’échelle d’une année, ils se
cumulent vraisemblablement avec le temps. Ceci vaut à la fois pour les acquis
académiques et pour le vécu scolaire et les aspirations professionnelles. Les
effets contextuels semblent en l’occurrence plus marqués que pour ce qui est
des acquis scolaires, mais les données n’autorisent pas de comparaison rigoureuse entre effets académiques et effets sur les attitudes. Toujours est-il que,
vu l’importance des choix d’orientation dans la détermination des trajectoires,
ces effets de contexte peuvent avoir par la suite une portée très importante.
Enfin, la recherche met également en évidence des variations non négligeables dans les objectifs poursuivis par les enseignants et leurs attentes, selon
les contextes d’exercice, sans qu’il soit pour autant assuré d’en déduire des
relations causales simples avec les constats faits au niveau des élèves.
Car l’appréhension des effets contextuels reste délicate, et on peut se
demander si leur faible importance, dans la présente recherche, s’explique par
le caractère imparfait des données (en particulier la rareté des classes ou
établissements très favorisés), ou les limites des modélisations mises en
œuvre. C’est vraisemblable, sachant néanmoins, nous l’avons évoqué, que la
faiblesse quantitative des effets de contexte est une caractéristique très constante de toutes les recherches de ce type (voir Felouzis, 2003 ; Opdenakker
et al., 2002). Il faut sans doute invoquer des considérations plus générales,
concernant à la fois la nature des résultats fabriqués par les méthodologies
quantitatives multivariées, dans ce domaine, et le champ plus spécifique de
l’appréhension des effets de contexte.
Un premier point est que les effets du school mix apparaissent faibles avant
tout par contraste avec la perception des acteurs, et la multiplicité des approches « qualitatives » qui décrivent le fonctionnement quotidien des établissements ségrégués, populaires le plus souvent (voir notamment van Zanten,
2001). Ce qu’il faut souligner, c’est que ces perspectives reflètent la réalité...
telle qu’elle existe, du fait des effets de composition, avec effectivement des
écarts massifs entre contextes, alors que les modélisations multivariées désagrègent cette réalité brute et cherchent à dégager un effet spécifique éventuel
qui viendrait se greffer à ces effets de composition. Conclure ensuite, comme
nous le faisons ici (avec prudence) que la composition sociale n’a que des
effets modérés sur les progressions des élèves ne veut pas dire qu’au total les
établissements ne se distinguent pas par de fortes différences, qui s’imposent
aux acteurs (ou à certains chercheurs) en leur donnant l’impression que la
ségrégation produit des effets spécifiques alors qu’elle ne fait que donner une
image durcie des effets de composition. Le raisonnement « toutes choses
égales par ailleurs » n’a pas raison contre cette perception ; indépendamment
du fait qu’il est nécessairement borné par les facteurs effectivement pris en
compte dans les modèles, il n’entend pas donner une image fidèle de la
réalité, mais l’analyser de manière abstraite, ce que l’on peut considérer
comme une finalité essentielle de la recherche.
Pour en revenir au problème plus général de l’appréhension de l’effet des
caractéristiques du contexte scolaire, il faut aussi se demander si le poids de
l’organisation et des processus scolaires est bien appréhendé par des mesures
instantanées, frustes, dépendantes souvent des statistiques disponibles et/ou
de ce qui est le plus commode à mesurer... On perçoit aisément combien il est
grossier de prétendre appréhender un climat normatif à partir du poids de telle
ou telle catégorie sociale. Ce qui est important en substance, quant à l’organisation scolaire ou aux processus psychosociologiques, devrait être observé de
manière spécifique, avec cette difficulté que des approches quantifiées
« externes » sont nécessaires précisément pour démontrer ce qui est important. Il reste que si les progrès vers une meilleure connaissance et compréhension des effets du contexte passent sans doute par le raffinement des
méthodologies quantitatives, ils passent autant sinon plus par une meilleure
appréhension qualitative des différentes facettes du contexte et de leur articulation, ainsi que par des avancées conceptuelles, pour trouver des passages
entre les différents niveaux de la réalité (Cherkaoui, 1997).
Reste également ouverte la question de la dynamique et du sens de la
causalité : le contexte cadre les actions individuelles, les acteurs s’adaptent
(font par exemple des groupes de niveau pour faire face à la diversité des
élèves) et ceci met en place un nouveau contexte qui va affecter à son tour les
performances... De même, ce que l’on désigne sous le vocable de climat de
l’établissement est à la fois un facteur influent sur les performances ou les
attitudes des élèves et un produit de ces paramètres eux-mêmes. Évidemment,
ce type de dynamique est malaisé à appréhender de manière rigoureuse.
Enfin, sans doute faudrait-il aussi travailler davantage la notion du niveau
de contexte pertinent. Récemment, Goux et Maurin (2003) ont mis en
évidence des relations systématiques entre la réussite scolaire mesurée (très
grossièrement) par le retard scolaire et certaines caractéristiques du voisinage
(et non spécifiquement de l’école), essentiellement certaines caractéristiques
sociales de la population du quartier (poids des personnes sans diplôme par
exemple). Ce résultat qui reste à conforter sur des données plus adéquates
rappelle combien les effets de contexte ne se limitent pas à l’établissement
fréquenté, mais incluent également l’effet sans doute diffus de la communauté
environnante, qui peut être plus ou moins mobilisée autour de l’école, fournir
aux jeunes certains modèles de réussite, et plus largement tout un « capital
social » dont l’influence reste largement à explorer. Dans l’analyse des effets
de contexte comme dans l’ensemble de la production des sciences sociales,
les résultats sont donc toujours contextualisés. Toute estimation empirique
d’un phénomène, le poids respectif de telles ou telles variables notamment,
dépend fondamentalement de l’empan de variation des variables en question
dans l’échantillon et le contexte considérés. Concernant précisément les
projets éducatifs et professionnels des jeunes, Buchman et Dalton (2002)
montrent par exemple que l’influence des pairs s’avère plus ou moins importante selon les pays, selon qu’ils préservent, dans leurs structures éducatives,
une hétérogénéité ou non entre les élèves. L’ensemble des résultats qui
mettent en avant des effets de pairs seraient donc valables tant que les jeunes
évoluent dans des contextes relativement hétérogènes (là précisément où les
pairs sont variés), d’autres variables reprenant plus d’influence (le type de
filière fréquentée notamment) dans des contextes plus ségrégués.
Le travail est donc à répliquer sans cesse en tenant compte du contexte
d’occurrence des variables, comme dans toute science historique qui
n’abdique néanmoins pas de sa visée nomologique (Passeron, 1991). C’est
sans doute particulièrement vrai d’un phénomène comme la ségrégation et ses
effets, à propos duquel les raisonnements en termes de moyenne sont à
l’évidence critiquables
[14]. Le contexte est donc à la fois un cadre du travail
sociologique et aussi un de ses objets privilégiés si l’on entend comprendre la
confection du social.
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