2004
Revue française de sociologie
Figures de la domination
Danilo Martuccelli
CNRS-CLERSE-IFRESI 25, rue Ponts-de-Comines 59800 – Lille
Pour cerner les expériences contemporaines de la domination, il est nécessaire de croiser
deux grands axes analytiques. Le premier oblige à tenir compte d’une part, de formes de
domination de plus en plus ouvertement perçues comme des contraintes insurmontables et
de l’autre, d’expressions paradoxales de la domination se maintenant au travers d’étranges
consentements critiques. Le deuxième aspect invite à distinguer deux grands mécanismes
d’inscription subjective : aux formes traditionnelles de l’assujettissement s’ajoutent de nouveaux processus de responsabilisation. Une fois présentés, ces axes permettent de dessiner
quatre grands idéaux-types de l’expérience de la domination : l’inculcation, l’implosion,
l’injonction, la dévolution.
To identify and distinguish contemporary experiences of domination, it is necessary to use
two analytical approaches. The first requires taking into account forms of domination that are
perceived more and more openly as insurmountable constraints ; the second considers paradoxical expressions of domination, where domination is maintained through strange types of
critical consent. The latter variety suggests the need to distinguish between two major mechanisms of subjective inscription : traditional forms of subjection, to which are added new « responsibilization » processes. Once these two analytic lines have been presented, it becomes possible
to distinguish four main ideal-typical experiences of domination : inculcation, implosion, injunction, devolution.
Zur Erfassung der zeitgenössischen Erfahrungen der Beherrschung müssen zwei große analytische Achsen gekreuzt werden. Die erste berücksichtigt einerseits Beherrschungsformen die
mehr und mehr als unerträgliche Zwänge aufgefaßt werden, und andererseits paradoxe Ausdrucksweisen der Beherrschung, die sich in eigenartigen kritischen Zustimmungen beibehalten. Der
zweite Aspekt unterscheidet zwei große Subjektivierungsmechanismen : die traditionellen Unterwerfungsformen werden durch neue Verantwortungsprozesse ergänzt. Die hier vorgestellten
Achsen erlauben, vier große Idealtypen der Beherrschungserfahrung aufzuzeichnen :
Einschärfung, Implosion, Befehl, Übertragung.
Para encuadrar las experiencias contemporáneas de la dominación, es necesario cruzar dos
grandes ejes analíticos. El primero obliga por una parte a considerar las formas de dominación
cada vez mas abiertamente percibidas como tensiones insurmontables, y de otra parte, las paradojales expresiones de la dominación que se mantienen a través de extraños consentimientos
críticos. El segundo aspecto invita a distinguir dos grandes mecanismos de notación subjetiva : a
las formas tradicionales de sumisión se agregan nuevos procesos de responsabilización. Estos
ejes una vez presentados, nos permiten designar cuatro grandes ideales-tipo de la experiencia de
la dominación : la inculcación, la implosión, la exhortación, la devolución.
La notion de domination désigne un type particulier de rapport social fondé
sur deux grands traits
[1]. D’une part, elle souligne une forme de subordination qui n’est pas seulement de nature personnelle (comme ce fut largement le
cas dans la relation entre le maître et l’esclave) mais prend plutôt la forme
d’une série de subordinations impersonnelles à des contraintes systémiques
– comme celle du type capital-travail. D’autre part, elle désigne un complexe
d’associations ou de mécanismes assurant la formation et la reproduction du
consentement des dominés par une série de compromis divers. Souvent
dénommée « légitimation », « idéologie » ou encore « hégémonie », cette
dimension souligne l’importance décisive de l’adhésion des individus aux
différentes formes de contrôle dans les sociétés modernes. Comme le résume
déjà La Boétie, les hommes sont dominés soit parce qu’ils sont contraints, soit
parce qu’ils sont trompés (La Boétie, [1546-1548] 1993).
Ces deux éléments permettent de cerner la structure élémentaire de la
domination
[2]. Au point que pendant longtemps, en effet, ces deux dimensions furent indissociables de son analyse. Pourtant, dans cette association, un
rôle majeur, voire un primat analytique, a été octroyé aux processus assurant
la légitimation de l’ordre social au relatif détriment des facteurs proprement
coercitifs. La situation contemporaine est quelque peu différente. Aujourd’hui,
nous sommes confrontés, comme nous le verrons, à une autonomisation, voire
à une séparation, de ces deux dimensions et, surtout, à l’attribution d’un poids
croissant aux contraintes. Cette double inflexion, en s’appuyant sur la constitution d’un nouveau mécanisme d’inscription subjective, dessine un tableau
élargi des expériences de domination.
C’est à l’analyse de ces expériences qu’est consacré cet article. Nous
procéderons en trois temps. D’abord nous présenterons, au vu des transformations et de travaux récents, les modifications analytiques à incorporer dans
notre compréhension de chacune des deux grandes dimensions de la domination. Ensuite, nous nous efforcerons de montrer l’affirmation croissante d’un
nouveau mécanisme d’inscription subjective de l’emprise de la domination
sur les individus – la responsabilisation. Enfin, au travers du croisement des
deux axes précédents, nous tenterons de montrer les profils, sous forme
d’idéaux-types, des quatre principales expériences contemporaines de la
domination.
Les deux dimensions de la domination et ses transformations
Domination et consentement
Qu’il s’agisse des habitudes à la racine de la servitude volontaire, du
travail d’imposition d’un arbitraire culturel ou des mécanismes assurant la
légitimation de l’ordre social (Weber, [1922] 1971), il s’agit toujours, dans
cette première dimension, de souligner l’importance des facteurs proprement
« culturels » dans le maintien et le renouveau de la domination
[3]. C’est
probablement la notion d’« idéologie » qui, en dépit des polémiques, fédère le
mieux cette famille de représentations, au travers même de son équivoque
majeure. Tantôt elle désigne un modèle général d’imposition culturelle
uniforme à une société, tantôt elle désigne un processus spécifique d’obscurcissement cognitif des acteurs (Boudon, 1986, pp. 81-102).
Mais au-delà des différentes manières dont on peut la concevoir, l’idéologie est ce par quoi une classe ou un « système » de domination se cachent et
se voilent. En tant que « production de la conscience », elle fait partie du
processus de connaissance et de méconnaissance constitutif de la domination
(Marx, Engels [1845] 1976, p. 44). L’idéologie se cantonne à la « surface »
des choses (l’« apparence »), sans parvenir à comprendre et saisir la
« réalité » (l’« essence »). Et pourtant, elle est toujours susceptible d’être
percée à jour par une connaissance « scientifique » puisque, malgré son
emprise, elle n’est qu’un voile évanescent, un résultat, toujours circonscrit et
partiel, d’une totalisation assurée par une unification culturelle de nature
historique au service des acteurs dominants. La domination inscrit ainsi dans
l’ordre du monde un mode de fonctionnement durable, devenant « naturel » et
« évident ». Les dominés consentent, sans même s’en apercevoir, à s’en saisir
dans les termes imposés par le pouvoir en place. La domination devient dès
lors légitime. Bien entendu, cette dimension n’est jamais entièrement autonome, mais permet de rechercher le « secret » de la domination du côté de ce
qui assure le consentement des dominés.
Or, dans la réalité sociale contemporaine, une série de constats majeurs
minimise la pertinence de cette catégorie. En tout premier lieu, et même si
certains auteurs continuent à défendre l’hypothèse de l’existence d’une idéologie dominante (par exemple dans la toute dernière version française que
constitue la « pensée unique »), il faut désormais reconnaître que l’imposition
idéologique ne se réalise pas dans des termes aussi homogènes et globaux
qu’on le laisse entendre – et plus largement qu’elle n’a jamais pu se réaliser
ainsi dans le passé, étant donné notamment les limites traditionnelles de sa
diffusion et l’importance des mécanismes de contestation. En réalité, il est
plus juste d’affirmer que l’idéologie dominante n’a opéré que comme un
mécanisme culturel de fédération et de cohésion des groupes dominants,
plutôt que comme un mécanisme de fabrication de la conscience des dominés
(Abercrombie, Hill et Turner, 1980). Bref, les idées de la classe dominante ne
sont que les idées de la classe dominante, leur donnant justement une plus
grande cohérence sociale et culturelle, mais elles ne sont pas nécessairement
les idées majoritaires d’une société
[4].
En deuxième lieu, il est de plus en plus difficile de nier la désagrégation
d’un système global et unique d’imposition culturelle. Énoncé de diverses
manières, ce constat souligne combien la différenciation sociale a donné naissance à une société où les acteurs sont constamment sollicités et tendus entre
des demandes contradictoires. La société cesse d’être traversée par un seul
projet global et devient, au mieux, un champ de friction entre logiques
partielles autonomes. Si la vie sociale est toujours susceptible d’être analysée
comme étant sous l’emprise de diverses formes de domination et de contrôle,
elles sont désormais rarement synchronisées entre elles. L’expérience des
individus est toujours fortement marquée par les effets de puissantes organisations, mais elles ne parviennent plus, comme ce fut partiellement le cas dans
les sociétés industrielles passées, à encadrer globalement leur vie. Daniel Bell
est un des premiers à l’avoir formulé en insistant sur les disjonctions entre les
exigences culturelles du modernisme (l’épanouissement du moi), les principes
de la société politique (la participation) et enfin, les impératifs de la production (bureaucratiques et hiérarchiques) (Bell, 1979 ; aussi Offe, 1986).
En troisième lieu, la thèse du voile cognitif des acteurs présente trop de
faiblesses. Comment négliger l’accroissement des compétences critiques dont
ils font preuve aujourd’hui ? Comment une réalité désormais aussi
« dévoilée » pourrait-elle être active avec autant de force après plus d’un
siècle et demi d’interpellation critique ? Comme l’ont notamment montré les
études de Boltanski, les acteurs ont des compétences qu’il ne faut pas sous-estimer, notamment dans leur capacité à établir des équivalences, assurant une
montée en généralité, et permettant de rattacher les individus à des personnes
collectives (Boltanski et Thévenot, 1991 ; Boltanski, 1990a, 1990b). Le
problème majeur est alors de comprendre simultanément cette expansion des
compétences critiques et le maintien de la domination. C’est cette équation, et
les différentes formes qu’elle peut prendre, qui doivent devenir l’objet majeur
de la réflexion. Dans ce sens, il n’y a pas forcément lieu de parler de « crise »
générale de la légitimité (Habermas, 1978). Les acteurs continuent quotidiennement à « consentir », à « fonctionner », à respecter la plupart des « autorités » en place. Cependant, les dominations ne se vivent plus que très
rarement avec l’évidence prêtée jadis aux formes durablement légitimes. Bien
entendu, nous sommes très loin de vivre dans un monde d’égalité, mais la
perception critique des relations de subordination s’est indéniablement
accrue. Elles doivent alors être renforcées constamment, se rendant par là
même de plus en plus visibles, et de moins en moins « naturelles ». Le travail
de sape critique ayant progressivement pénétré le sens commun, du coup,
intellectuellement, plus aucune domination ne va de soi, si elle ne se
« justifie » pas par de strictes considérations fonctionnelles. Il faut donc abandonner l’idée d’un voile cognitif constant et unique au profit d’une multiplicité
de figures cognitives diverses allant de la méconnaissance à la reconnaissance
active des formes de domination à l’œuvre (Martuccelli, 2004).
Mais il faut aller au-delà de ce seul constat de l’expansion de nouvelles
compétences critiques. En effet, et en quatrième lieu, l’idée que la domination
se maintient par le biais de l’intériorisation d’une idéologie dominante est
probablement l’affirmation la plus discutable de la sociologie de la domination. Qu’il n’y ait pas de manifestation explicite et ouverte de contestation ne
veut aucunement dire qu’il n’y ait pas de résistance. Les fantaisies, les rêveries, les rumeurs, les blagues, le renversement imaginaire des situations (le
« monde-à-l’envers » si fréquent parmi les esclaves ou les mouvements millénaristes), l’art de la dissimulation, bref, tous ces discours ou pratiques
occultes (hidden transcripts) sont bien des manières d’exprimer une colère,
une humiliation ou une désapprobation que la domination réprime (Scott,
1990). Il s’agit en fait d’une autre forme de prise de parole des dominés, plus
constante et sournoise que celle, plus classique, de la mobilisation collective
et moins visible que leurs « discours publics ». D’autant plus que la capacité
effective dont les couches dominantes ont fait preuve pour juguler cette parole
est toujours limitée : des maisons isolées d’esclaves aux quartiers ouvriers, en
passant par le regroupement des femmes entre femmes ou la prolifération des
blagues dans les régimes totalitaires, aucune forme de domination n’a été
capable d’éradiquer ces phénomènes définitivement.
Ces constats, tellement massifs au long de l’histoire, sont si permanents
que l’on ne peut que s’interroger avec étonnement sur la séduction de la thèse
de l’idéologie dominante. Sa force procède en partie d’une confusion. Il n’y a
pas nécessairement de « naturalisation de la domination », ni d’adhésion
« spirituelle » des dominés, mais tout simplement un accord, au moins apparent, entre leurs pratiques et l’ordre social en place. Mais cette acceptation
pratique n’empêche pas les contestations plus ou moins cachées de
s’exprimer. D’ailleurs, le respect apparent des règles n’est pas contradictoire
avec le « désir » réprimé des dominés de bouleverser l’ordre social, car ces
règles sont souvent tout simplement saisies comme des règles « coutumières »
sans implication d’un point de vue subjectif. Autrement dit, et contrairement à
ce que la thèse de l’idéologie dominante souligne habituellement, le monde
imaginaire et discursif des dominés échappe toujours à l’emprise d’une inculcation culturelle homogène. En revanche, au niveau de leurs pratiques, ils
sont contraints de se plier aux règles de fonctionnement d’un ordre social
qu’ils éprouvent parfois comme un système inébranlable. La conclusion
s’impose d’elle-même : les dominés sont moins entravés au niveau de la
pensée et du discours qu’ils ne le sont au niveau de l’action et de la lutte politique (Scott, 1990, surtout chapitre IV)
[5]. La domination peut imposer le
consentement pratique des dominés, mais pas le consentement volontaire.
En résumé : il est désormais difficile d’accepter l’affirmation qu’il existe
dans nos sociétés une véritable idéologie dominante assurant tout à la fois la
légitimation de l’ordre social, la dissimulation de la domination, l’unification
de la société et la désorganisation des groupes subalternes. Certes, il existe
toujours des traits culturels marquants, mais, de là à leur attribuer une fonctionnalité nécessaire au maintien de la domination, il y a un pas que la
prudence analytique invite à ne pas franchir. Tout au plus donc, l’« idéologie » ne désigne-t-elle qu’un ensemble hétérogène de dispositifs d’imposition culturelle qui n’en conservent pas moins une capacité de contrainte
réelle, mais dynamique, diverse et conflictuelle, pour susciter le consentement
des dominés.
Domination et contrainte
La deuxième dimension analytique de la domination souligne les
contraintes notamment impersonnelles auxquelles sont soumis les acteurs.
Pour Marx, le processus est même central lors de l’avènement du capitalisme
et le passage d’une subordination « formelle », propre à la manufacture et
sanctionnée par un contrat du travail mais sans existence effective dans les
ateliers, à une subordination « réelle », propre à l’industrie moderne et
s’inscrivant dans le processus même de production (Marx, [1867] 1977, t-1).
La domination est alors analysée à travers une série de processus structurels
faisant système, et limitant de l’« extérieur », par la « force des choses », les
actions des dominés sans que cela n’interdise jamais entièrement les « tactiques » et les micro-manœuvres par lesquelles ils renversent et neutralisent la
volonté des puissants (Certeau, 1980). Néanmoins, pendant longtemps, on a
fait l’hypothèse que le maintien de la domination – au travers de contraintes
diverses – avait besoin d’une adhésion culturelle des dominés – forme
d’asservissement ou de soumission volontaire. L’affaiblissement repéré du
côté des grands postulats de la thèse de l’idéologie dominante invite à une
modification importante. Elle passe par trois grandes inflexions.
D’abord, il faut revenir sur la notion de « réification », une de celles qui
décrivent le mieux certains processus contemporains. Dans sa ligne principale, la notion souligne la tendance fondamentale du capitalisme à traiter les
individus comme des « choses » et surtout à aborder les relations entre les
individus comme des relations entre « choses ». Dans cette version, il s’agit
donc moins, au fond, et à bien y regarder, d’insister sur le fait qu’une classe
en domine une autre que de démasquer un système total de domination qui
opprime tout le monde. Le problème principal n’est plus alors uniquement de
nature économique – l’« exploitation » –, mais il engage aussi une épreuve
d’authenticité individuelle.
Cependant, trop longtemps associée à des processus d’intériorisation idéologique, la notion de « réification » n’est pas dépourvue d’ambiguïtés. C’est
pourquoi il vaut sans doute mieux parler, comme Courpasson, de la domination comme d’un type d’action contrainte. « La contrainte y est vue à la fois
comme une limite d’action et comme un déterminant de l’action. Elle diminue
le champ des choix possibles, et en détermine partiellement le contenu. »
(Courpasson, 2000, p. 24). Le propre de la domination ainsi comprise est donc
de se détacher analytiquement des éléments soulignant l’adhésion, la soumission, l’asservissement, au profit d’un système de contraintes limitant l’action
de manière substantielle et inégale. Dans tous les cas de figure, l’acteur, individuel ou collectif, est obligé de se plier à une contrainte exogène face à
laquelle il éprouve un sentiment d’impuissance.
Ensuite, et c’est la deuxième inflexion, un processus de visibilité croissante
des contraintes est à l’œuvre, et modifie en profondeur le problème du
consentement des dominés. Un des défis majeurs du travail critique devrait
consister à socialiser des pratiques de domination qui tout en étant à la fois
« transparentes » et « discutées » restent pourtant toujours « actives » et
« contraignantes ». Le défi à affronter ne consiste plus à traquer l’« essence »
de la domination derrière l’« illusion » idéologique. La visibilité de la domination comme contrainte, à la suite de l’affaiblissement de ses dimensions
proprement idéologiques, signe les limites de cette ancienne stratégie. Nulle
métaphore n’est probablement aussi juste pour désigner cette situation que
celle qu’avance Berthelot pour décrire le processus d’orientation scolaire : un
labyrinthe de verre dans lequel les individus, tout en voyant toujours « tout »,
ne peuvent paradoxalement que s’égarer, littéralement submergés par tout ce
qu’ils peuvent regarder, du fait même de cette transparence absolue
(Berthelot, 1993, pp. 181-183). C’est au travers de la transparence et au
milieu de compétences critiques croissantes qui la « dévoilent », que s’exercent aujourd’hui les contraintes de la domination.
Il s’agit là d’un important changement. Dans la version de la « reproduction », c’était par la légitimation d’une culture arbitraire que, par exemple,
l’école participait à la domination sociale. Une fonction dont elle s’acquittait
d’autant mieux qu’elle était dissimulée par différents processus de méconnaissance assurant la « correspondance fonctionnelle » entre la société et le système
éducatif. La neutralité supposée de l’école était ainsi décrite comme un leurre
nécessaire au bon fonctionnement du système : cette croyance permettait au
système éducatif de mettre au service de sa « fonction externe » de conservation
sociale une logique interne de fonctionnement (Bourdieu et Passeron, 1970).
Toute autre est la situation lorsque le fait de rendre visibles les contraintes
devient en lui-même un mécanisme de domination. Les individus ont alors
moins le sentiment d’être confrontés à des choses opaques ou occultes, que
celui de se trouver dépourvus de ressources pour agir face à un système scolaire
qui déploie devant eux un échantillon d’options aussi large que fermé.
Enfin, cette évolution modifie le regard qui doit être porté sur les dimensions proprement « culturelles », d’autant plus qu’il est difficile de continuer
à penser avant tout la « culture » par le biais de sa fonction dans le maintien
des pratiques sociales (Bauman, 1999, surtout l’introduction). Nous ne vivons
plus dans un univers de ce type – même si une bonne partie de la sociologie a
de la peine à le reconnaître et à en tirer les conséquences qui s’imposent. Les
individus continuent à agir parfois en accord avec des définitions imposées,
mais dans bien d’autres situations les accords se délitent, l’ambivalence ou la
contradiction normative sont de rigueur. La domination se transforme en
conséquence. Elle opère encore, parfois, par l’imposition de certaines
manières de penser mais elle fait aussi l’économie de ce souci d’imposition
d’une vision cohérente – s’appuyant alors essentiellement sur des contraintes
ressenties et présentées en tant que contraintes.
La domination ne se cache plus – comme l’affirme le modèle de l’idéologie
dominante – derrière une apparence trompeuse. Elle n’est rien d’autre que la
dispersion des événements, des codes, la discontinuité des pratiques, la profusion et l’éclatement des signes rebelles à leur insertion dans un tout organisé.
La visibilité des contraintes se prolonge ainsi par l’implantation d’un espace
pléthorique de sens contradictoires, ou de signes sans aucun sens, opérant par
des jeux creux de différences. La domination ne passe plus alors par l’acceptation d’un contenu ou par une intériorisation d’un corpus bien précis de
normes. Les représentations « dominantes » sont constamment concurrencées
par d’autres représentations, instaurant un désordre d’un type particulier. Le
lien univoque entre un système de représentation et un ordre social, que l’on
supposait hier encore nécessaire, s’affaiblit. C’est pourquoi, pour désigner ce
processus, il faut parler de la mise en place d’une hégémonie en creux : nous
assistons non seulement à la mise à mal d’une imposition culturelle uniforme,
mais plus largement à la mise en place de mécanismes divers de domination
qui font de moins en moins appel à une soumission par consentement, et de
plus en plus l’économie de toute imposition de nature culturelle (Bauman,
1988 ; Martuccelli, 2001). D’ailleurs, que l’on présente cette évolution au
niveau sociétal comme une conquête d’une société hautement différenciée
(Luhmann, [1984] 1995), ou comme le résultat d’un processus pathologique
de colonisation systémique (Habermas, 1987), l’important est la reconnaissance tendancielle qui est ainsi faite du primat des principes de l’intégration
systémique sur ceux de l’intégration sociale (Lockwood, 1964). Autrement
dit, des « contraintes » sur le « consentement ».
En dépit de leurs différences, une même ligne de raisonnement sous-tend
ces diverses inflexions. Il s’agit de souligner que la domination s’exerce
désormais moins par le biais du consentement que par des contraintes de plus
en plus éprouvées et présentées comme des contraintes. Il serait certainement
faux d’affirmer qu’aucun système de domination culturelle n’est plus de mise.
Dans bien des domaines, la vie sociale reste marquée par des principes
sociaux et culturels opérant comme un véritable moule auquel les individus
doivent s’adapter. Mais désormais il faut ajouter aux processus d’imposition
idéologique les effets induits par cette nouvelle modalité de prise en compte
des contraintes. La domination ne trouve plus son noyau principal dans la
culture, mais dans un ensemble de contraintes vécues comme indépassables
par l’acteur. Quelle que soit sa compréhension de la situation, généralement
faible ou insuffisante, l’acteur reste d’autant plus replié sur lui-même que la
modification des contraintes à l’œuvre lui semble hors de portée. Il est même
possible parfois que les acteurs « comprennent » largement leur situation,
mais que cette compréhension elle-même, et la manière dont elle fait percevoir un engrenage de rapports sociaux inamovible ou lointain, les persuadent
qu’ils ne parviendront pas à les modifier. Ici, la fermeture pratique des horizons l’emporte sur les méconnaissances.
Les inscriptions subjectives de la domination
Tant que la domination était comprise essentiellement comme un équilibre
imparfait entre les contraintes et le consentement, son seul et unique mécanisme d’inscription était l’assujettissement – que le mot soit employé ou pas.
Certes, la notion n’a jamais été univoque, et cette appellation, de surcroît relativement tardive dans la sociologie de la domination, a toujours recouvert un
ensemble fort hétérogène de processus. Pourtant, d’une manière ou d’une
autre, il s’est toujours agi de souligner le processus de « fabrication » ou la
nature de l’adhésion du dominé. Aujourd’hui, nous devons reconnaître la mise
en place d’un autre dispositif d’inscription subjective – la responsabilisation.
La différence analytique des deux processus réside moins dans la manière
dont ils dosent le consentement ou la contrainte que dans la caractérisation de
l’individu qu’ils exigent et mobilisent.
L’assujettissement
La première forme « canonique » de l’inscription subjective de la domination souligne avant tout le processus par lequel on fait entrer de manière plus
ou moins durable quelque chose – une pratique, une représentation – dans
l’esprit ou dans les dispositions corporelles de quelqu’un. L’assujettissement
contraint les dominés à se définir avec les catégories qu’il impose, qui parfois
même s’inscrivent, au-delà de leur conscience, sur leur corps et leurs automatismes les plus réflexes. De façon fort schématique, on peut caractériser
l’assujettissement de deux grandes manières.
D’une part, il renvoie à un ensemble de quadrillages corporels, de pratiques insidieuses de standardisation de comportements, bref, à une série de
« disciplines ». L’assujettissement, dans la version donnée par Foucault, passe
ainsi par cet ensemble des dispositifs enjoignant l’individu à se connaître, en
fait, à se découvrir soi-même en parlant de soi aux experts du soi. Le
processus vise toujours à un contrôle des populations, qu’il prenne la forme
d’une interdiction répressive ou au contraire celle de la quête d’une vérité sur
soi induite par différentes techniques et disciplines. L’assujettissement est
justement ce qui permet d’établir une passerelle entre ces deux réalités : « Il
n’y a pas d’un côté le discours du pouvoir et en face, un autre qui s’oppose à
lui. » (Foucault, 1976, p. 134). Dans les deux cas, par la répression ou par la
suscitation du discours sur soi, il s’agit bel et bien du gouvernement des individus, à la fois constitués en sujets et assujettis par les disciplines. Compre-nons-nous bien : si dans cette représentation, on souligne plutôt un ensemble
de disciplines – de contraintes – que des contenus « normatifs » – consentements – l’objectif premier est bel et bien de « montrer » la construction-subordination du sujet.
D’autre part, l’assujettissement renvoie à une série de modèles identitaires
« stigmatisant » ou « disqualifiant » certains acteurs, en fait, une série de
mécanismes par lesquels les individus sont interpellés au vu de leur fonctionnement et de leur reconnaissance en tant que membres d’une société. L’assujettissement, dans la variante avancée par Althusser, insiste ainsi davantage
sur le fait que les individus doivent être interpellés comme « sujets » afin de
pouvoir s’acquitter de leurs tâches sociales les plus ordinaires, en commençant par la fiction juridique d’individus libres et égaux. « C’est une seule et
même chose que l’existence de l’idéologie et l’interpellation des individus en
sujets. » (Althusser, [1970] 1995, p. 227), processus qui permet à la fois de
méconnaître les mécanismes de domination à l’œuvre et de reconnaître les
individus en tant que sujets. Il n’est pas rare alors que les gouvernements,
notamment ceux des sociétés démocratiques modernes, aient sans arrêt à chercher un point d’équilibre entre leur vocation de « division », et donc leur
penchant à une interpellation des individus en tant que « sujets » singuliers
différents les uns des autres, et leur besoin de produire des principes collectifs
d’interpellation les constituant justement en « sujets collectifs » (pour ces
développements d’Althusser vers la fin de sa vie, voir Balibar, 1991, pp. 111-118).
Mais dans les deux cas, que ce soit par le biais de disciplines corporelles ou
d’interpellations politiques, c’est en tant que « sujets » qu’ils sont « assujettis », au double sens du terme : assujettis aux autres et à eux-mêmes. En
insistant sur le caractère multiforme des microphysiques du pouvoir, Foucault
n’en est pas moins sensible au fait que les « individus » sont assujettis à leurs
propres identités. À son tour, tout en soulignant le rôle constituant des
discours auprès des « sujets », Althusser n’en souligne pas moins le soubassement institutionnel et matériel par lequel il se met en place. Autrement dit, et
malgré l’évidente diversité historique des processus d’assujettissement, la
notion renvoie dans sa structure analytique minimale à un mécanisme plus ou
moins unique. Dans tous les cas, la notion d’assujettissement doit être
comprise dans les deux sens du terme, indissociablement formation et
contrôle, production et reproduction, suscitation et prescription du « sujet ».
La responsabilisation
À côté du modèle de l’assujettissement et de ses multiples variantes, il est
possible de retracer la lente mise en place d’un autre mécanisme d’inscription
subjective de la domination. Il suppose que l’individu se sente, toujours et
partout, responsable non seulement de tout ce qu’il fait (notion de responsabilité), mais également de tout ce qui lui arrive (principe de responsabilisation).
Ce n’est qu’au sein de cette inflexion qu’il est possible de repérer la mise en
place d’un nouveau mécanisme d’inscription de la domination. C’est afin de
faire face à cette épreuve généralisée de responsabilisation que l’individu doit
toujours être capable de s’« adapter » à toutes les situations ou imprévus. Il
s’agit moins alors de « soumission » que d’en appeler à l’« initiative » des
individus pour qu’ils trouvent la « meilleure » manière d’agir dans la vie
sociale.
Hier, l’appel à la responsabilité individuelle était supposé participer activement de l’établissement des fondements de l’économie capitaliste et plus
largement de l’intronisation de l’individu (Abercrombie, Hill et Turner,
1986). Mais au sein de ce processus général et désormais indissociable de la
modernisation occidentale (dont la place accordée à l’individu dans le droit
est la plus solide expression), il y a bien eu, pendant longtemps, la volonté du
législateur de distinguer entre ce qui revenait en propre à la responsabilité
individuelle et ce qui en appelait à une nécessaire socialisation des risques
face aux aléas de la vie. Cela fut même pendant longtemps l’équation minimale de la rationalité libérale. Comme le montre Ewald, ce principe fut au
fondement d’une rationalité juridique et politique qui a d’abord entravé, puis
rendu possible l’émergence de l’État-providence avec la reconnaissance
graduelle de la régularité probabiliste de l’extension des risques sociaux et de
l’existence de souffrances imméritées dans la société (Ewald, 1986). En
revanche, et en rupture avec cette tradition, le principe de responsabilisation
apparaît aujourd’hui comme un transfert à l’individu lui-même de tout ce qui
lui arrive, en tant que conséquence « inévitable » d’une société étant devenue
« incertaine ». Ce n’est qu’à l’issue de cette inflexion que la responsabilisation – et non pas la responsabilité – apparaît comme un mécanisme d’inscription subjective sui generis de la domination.
La responsabilisation se situe à la racine d’une exigence généralisée
d’implication des individus dans la vie sociale et à la base d’une philosophie
les obligeant à intérioriser, sous forme de faute personnelle, leur situation
d’exclusion ou d’échec. Il s’agit ainsi moins d’un appel à la responsabilité
individuelle que d’une série de processus confrontant l’acteur, puisqu’il a
toujours la possibilité de « faire » quelque chose de sa vie, aux conséquences
– parfois de plus en plus involontaires – de « ses » actes.
Sur ce point, la plus grande fermeté analytique s’impose car les différences
entre l’assujettissement et la responsabilisation sont subtiles mais importantes.
- À la différence notoire de l’assujettissement qui, d’une manière ou d’une
autre, accentue les formes d’interpellation des acteurs en sujet, la responsabilisation, presque à l’inverse, convoque les sujets en tant qu’acteurs sociaux.
- À la différence de l’assujettissement qui fait primer une lecture externe
du processus de domination (l’imposition se présente par l’adéquation à un
modèle proposé de l’extérieur), la responsabilisation en souligne surtout les
facteurs internes (ce sont les capacités « propres » à l’acteur qui sont sollicitées).
- À la différence de l’assujettissement qui souligne les processus
« causaux », la responsabilisation privilégie une logique « conséquentialiste ». D’un côté, il y a un gouvernement (partiel) des hommes par un « pilotage » en amont, par les principes ou les contraintes (dont l’inscription sur les
individus est justement garantie par l’assujettissement) ; de l’autre côté, il
existe une gestion des trajectoires en aval, à partir d’un modèle de « pilotage »
par les conséquences (d’une manière ou d’une autre, on se limite à confronter
l’individu à des contraintes insurmontables ou aux conséquences fâcheuses,
pour lui et pour les autres, mais surtout pour lui, de ses actions passées).
- Enfin, et surtout, à la différence de l’assujettissement où l’acteur est
décrit dans une position passive, véritablement traversé et constitué par un
ensemble de dispositifs disciplinaires ou culturels, dans la responsabilisation,
il est désigné comme un acteur capable de se « gérer » lui-même, puisqu’il est
censé être capable de se « prendre en charge », et donc d’avoir un rôle actif.
Dans le premier cas de figure, l’individu, agent-passif, est interpellé par le
pouvoir pour qu’il devienne un « sujet ». Dans le deuxième, le sujet, en tant
qu’acteur-actif, est convoqué par le pouvoir pour qu’il se prenne en charge en
tant qu’« acteur ».
En résumé, par l’assujettissement, l’acteur est interpellé comme sujet (donc
« sujet à », en bref, « assujetti »). Par la responsabilisation, le sujet est enjoint
d’être un acteur (en bref, à « agir », donc « responsabilisé »).
Les expériences de la domination
Le croisement des deux axes précédents permet de différencier sous forme
d’idéaux-types une série d’expériences de domination. D’un côté, chaque
figure, tout en comprenant analytiquement les deux dimensions de la domination, n’en souligne pas moins le primat, et l’autonomisation croissante, de
l’une ou de l’autre (consentement ou contrainte). De l’autre côté, les différentes expériences procèdent d’une accentuation plus ou moins unilatérale de
l’un des deux mécanismes de son inscription subjective.
Consentement Contrainte
Assujettissement Inculcation Implosion
Responsabilisation Injonction Dévolution
L’inculcation
Pendant longtemps ce fut la figure dominante, voire la seule véritable
représentation des expériences de la domination. L’inculcation, au-delà de la
diversité réelle des appellations, désignait toutes ces impositions symboliques
inscrites en soi, empêchant les acteurs de s’autoriser certaines attitudes, ou
encore, les contraignant à se percevoir sous forme de stigmatisations multiples. Que ce soit au travers du système éducatif, des représentations sociales,
de l’identification psychique avec la loi... il s’agit d’imposer une « culture »
qui, comme toute culture, est arbitraire parce que reposant toujours sur une
définition sociale. S’exerce alors une « violence symbolique » par laquelle un
ensemble des significations parviennent à s’imposer. Il s’agit à la fois de faire
sienne la « culture » des classes dominantes, de dissimuler la nature sociale de
cette culture et de rejeter, en la dévalorisant, la culture des autres groupes
sociaux. Pour n’évoquer que la différence des sexes, et selon cet idéal-type,
les femmes et les hommes connaissent un processus différent d’inculcation,
s’appropriant par le biais de diverses socialisations des manières d’être et de
faire qui modèlent plus ou moins durablement leurs gestes et leurs orientations d’action. Ce travail d’inculcation serait systématiquement durci par une
série de contenus culturels (parfois dits « idéologiques ») renforçant symboliquement la position de l’homme au détriment de celle de la femme.
L’inculcation désigne donc cet ensemble hétérogène d’expériences de
domination allant de formes douces – comme l’influence ou la persuasion –
jusqu’à des formes extrêmes – comme la violence symbolique – en passant
par toute une série de processus qui, en manipulant les besoins, parviennent à
assurer le maintien de l’ordre social. Souvent dans la descendance des intuitions freudiennes, il s’agit en général de mettre en évidence les processus
d’introjection assurant l’identification plus ou moins immédiate et complète
de l’individu aux impératifs de la société (entre autres, Marcuse, 1968). Fort
répandues à propos de la société industrielle avancée, dans les années
soixante, ces analyses ont souligné la nécessité d’inculquer dans la psyché des
individus les éléments dont le système social a besoin pour survivre. Certains
analystes se sont ainsi penchés sur la manière dont les besoins et les fonctions
économiques se constituent en systèmes psychiques, mais également sur les
risques constants que les pulsions humaines font courir à tout ordre social en
dépit des conformismes de façade, exigeant ainsi un surcroît permanent de
contrôle et d’inculcation (Enriquez et Haroche, 2002). Le regard se porte ainsi
naturellement vers les médias ou la publicité en tant qu’agents principaux de
la manipulation des désirs.
Mais cette inculcation dans les « esprits » peut également prendre des
formes plus « matérielles », lorsque l’inscription se fait davantage sur le
« corps » des dominés. Qu’il suffise d’évoquer l’analyse que fait Goffman à
propos des « institutions totales » : ces lieux où les individus sont dépossédés
de leurs identités préalables à l’aide d’un processus multiforme et séquentiel
grâce auquel ils finissent par se déprendre de leur ancienne identité et deviennent des individus soumis et dociles à l’institution, après toute une série de
mortifications personnelles. Une véritable « (re)socialisation » a ainsi lieu,
donnant même naissance à une série de contestations sourdes au travers
desquelles l’individu essaye de s’écarter du rôle et du personnage que l’institution lui assigne et lui inculque (Goffman, 1968).
En résumé, l’inculcation, comme idéal-type de l’expérience de la domination, souligne l’invalidation de soi par l’obligation de se percevoir avec les
« yeux » de l’autre. Elle se place à l’intersection d’une représentation de la
domination qui, sans nier l’effet de contraintes, a cependant tendance à accentuer le processus de consentement requis et surtout son inscription sous forme
d’assujettissement. L’individu est constitué en sujet par un travail polymorphe
d’inculcation culturelle et matérielle. Mais si ce processus est toujours
présent, en faire la figure exclusive, voire même centrale de la domination
aujourd’hui, afin d’assurer par inculcation leur soumission, est désormais
insuffisant (Hardt et Negri, 2000).
L’implosion
Pendant longtemps, et en dépit de sa polysémie, voire de son imprécision,
la notion d’« aliénation » a fédéré toutes les expériences où les acteurs sont
définis par leur incapacité, plus ou moins absolue, à saisir leur situation
sociale en termes de rapports sociaux. Pendant longtemps aussi, malgré son
obscurité, elle a monopolisé l’essentiel de ces expériences de domination,
mais désormais, elle ne rend pas compte de l’éventail des processus renvoyant
à cette figure. Nous lui préférerons celui d’implosion, mot plus neutre, pour
désigner cette famille d’égarements subjectifs, proche d’ailleurs des éléments
retenus lorsqu’il s’est agi de transformer l’aliénation en une catégorie empirique : impuissance, perte de sens, absence de normes, isolement, frustration
(pour un bilan de ces études, voir Israel, 1972, chap. VII).
Si la notion d’implosion cerne mieux cet idéal-type que celle d’aliénation,
c’est parce qu’elle permet, avec plus de précision, d’en isoler les éléments
constitutifs. Elle désigne d’abord, ce qui en est uniquement la manifestation
visible et nullement analytique, la transformation des problèmes sociaux en
problèmes psychologiques. Mais elle permet aussi la mise en évidence d’une
interpellation, qui assujettit les individus à travers un ensemble de contraintes
d’autant plus écrasantes qu’elles s’inscrivent sur eux en les empêchant de
s’approprier des modèles positifs d’identification. C’est donc dans l’écart
entre les contraintes subies et l’appel, impossible à satisfaire, à devenir un
sujet que réside en dernier ressort l’implosion de l’individu. Évoquons, sans
volonté aucune d’exhaustivité, quelques exemples.
En tout premier lieu, l’implosion, souvent présente dans la littérature
portant sur l’expérience au travail, a été perçue comme le résultat d’une forme
particulière de division du travail. Dans les usines, et notamment dans le
cadre de l’organisation scientifique du travail, la séparation de la conception
et de l’exécution se serait traduite par des formes inédites d’aliénation. La
notion renvoyait notamment à une série de séparations : du travailleur et de
son produit – qui ne lui appartient pas ; du travailleur et du travail lui-même –
qui ne devient qu’une marchandise comme une autre ; du travailleur d’avec
lui-même, puisqu’il est dépossédé du sens de ses actes ; ou encore, des
travailleurs entre eux, puisqu’ils sont contraints de se saisir comme des
« choses ». Mais cette expérience prend aujourd’hui aussi la forme d’un
conflit constant autant qu’inexprimé entre l’évaluation institutionnelle et
l’auto-évaluation de l’individu (Barrère, 1997, pp. 230-235). Souvent
associée à différents processus d’inculcation, l’aliénation, en tant qu’idéaltype, n’en cerne pas moins, en dépit de bien des ambiguïtés, un type particulier d’expérience.
En deuxième lieu, c’est bien en termes d’implosion sur soi que sont
décrites les femmes lorsque Friedan évoque leur « indéfinissable malaise »
dans les années soixante (Friedan, 1964). Le point est d’autant plus important
que leur expérience de domination a également été largement saisie au travers
de la figure de l’inculcation. En fait, cette expérience de domination est constituée à la fois d’un long travail d’assimilation de catégories propres à l’idéologie patriarcale (idéal-type de l’inculcation) et de ce malaise impossible à
nommer puisque renvoyant à des contraintes d’autant plus pernicieuses
qu’elles sont « innommables ». D’ailleurs, la nouveauté politique majeure du
féminisme est d’avoir su cerner, au-delà du seul phénomène classique de
l’inculcation, la réalité bien plus sournoise de l’implosion – à savoir la découverte individuelle d’abord, collective ensuite, d’une expérience personnelle
« indicible » d’oppression. Comme l’écriront certaines féministes, les
femmes, « chaque » femme, découvrira qu’elle n’est pas la seule à subir des
« difficultés » qu’elle croyait uniques et personnelles.
En troisième lieu, l’idéal-type de l’implosion est également à l’œuvre
lorsque l’on fait référence à certains processus psychiques d’assujettissement
individuel. Il a connu une formulation aboutie dès les années soixante dans
l’étude que Mitscherlich consacre à la « société sans pères ». En soulignant à
quel point la fragmentation sociale mène à la vacuité de la notion d’autorité et
donc de l’identification à toute forme d’autorité, l’auteur entrevoyait déjà les
formes nouvelles d’implosion en cours (Mitscherlich, 1969). C’est moins
alors un conflit oedipien insurmontable (ou si l’on préfère de contestation
d’une loi) qui est décrit, que l’impossibilité de son « dépassement » au profit
de multiples stratégies d’adaptation, d’obéissance sans contenu, bref, de pure
soumission aux contraintes. D’ailleurs, la continuité avec l’interprétation en
termes de personnalité narcissique avancée par Lasch est évidente : ici aussi,
le narcissisme comme figure sociale de repli ou d’implosion vers soi apparaît
comme une conséquence de l’effondrement de l’autorité et des sources possibles d’identification normative (Lasch, 2000). Autrement dit, si dans l’idéaltype de l’inculcation, c’est toujours de formes de sur-socialisation que
procède la domination, dans l’implosion, le danger procède plutôt de la sous-socialisation. Le problème n’est pas l’excès (comme le dira Marcuse dans le
cadre de l’inculcation), mais le déficit de sublimation. Notons-le au passage,
certaines interprétations sociologiques actuelles de l’individu dépressif
s’enracinent, par certains aspects, dans cette filiation.
En quatrième lieu, et différemment encore, de multiples implosions sur soi
vont se manifester au travers d’un besoin irrépressible de « consolation »
propre aux individus modernes. Confrontés à cet assujettissement par
contrainte, les individus développent un besoin protéiforme d’être calmés,
rassurés, consolés, d’autant plus fort que la société moderne instaure les individus comme seuls maîtres de leur vie et les pousse à une réalisation en principe illimitée de leurs propres possibilités. Ces besoins se manifesteront alors
sous la forme d’appels aux professionnels compétents, comme les psycho-thérapeutes, afin de parvenir, comme le dira Goffman, à « calmer le jobard »
(Goffman, [1952] 1989). Mais ils passent aussi par une série de demandes
s’exprimant en termes de « victimisation » (Bruckner, 1995, chap. 4 ;
Todorov, 1995), ou encore, sous la forme générique du « harcèlement moral »
(Hirigoyen, 1998 ; et pour une critique, voir Le Goff, 2003). Ne pouvant se
constituer en conflits sociaux, ils ne peuvent s’exprimer qu’en termes
« subjectifs » – en fait, dans diverses figures d’implosion. C’est avant tout
cela qui explique la fortune de termes comme la « souffrance » ou les attitudes que la « victimisation » souligne : les individus énoncent une domination vécue comme une fatalité. Ils ne sont pas seulement des « victimes »
parce qu’ils ne peuvent pas être des « sujets » ; parfois, ils ne se perçoivent
comme des « sujets » que dans la mesure où ils peuvent se constituer en tant
que « victimes ». Il arrive, en effet, que l’individu connaisse une forme
d’implosion d’autant plus insidieuse qu’il est devenu paradoxalement conscient de sa situation.
Enfin, il est encore possible de repérer une cinquième figure d’implosion
sur soi. Assez répandue, elle est néanmoins difficile à aborder, car elle est
caractérisée par une attitude de désintérêt, d’apathie, voire de fuite, tant en
fait l’emprise de la domination ne se manifeste que dans l’exacte mesure où
l’individu semble lui échapper. L’implosion est ainsi présente dans toutes ces
figures de « retrait » où, tout en faisant partie d’une organisation, les individus sont déjà, sinon vraiment « dehors », au moins, à coup sûr, « à côté » ou
« ailleurs » (pour des exemples dans le domaine scolaire, voir Galland, 1988 ;
Dubet et Martuccelli, 1996). L’aboulie remplace, sans entièrement l’annuler,
le désarroi. L’implosion sur soi n’est plus nécessairement « douloureuse »,
elle se présente même parfois sous forme d’un « détachement paisible ».
L’individu devient un « ritualiste » total, et incapable de se constituer en tant
que sujet, il se dérobe à cette exigence. Cette expérience de la domination se
caractérise donc par le fait qu’elle apparaît vide de tout sens. En tout cas, cette
forme d’implosion est envahie par un sentiment d’absurdité, susceptible
d’ailleurs, et non sans paradoxe, de « protéger » la personnalité.
L’injonction
À la différence de l’inculcation qui est toujours la volonté de faire pénétrer
durablement quelque chose dans l’esprit de quelqu’un, l’injonction apparaît
plutôt, dans sa définition minimale, comme un ordre formel auquel on doit se
soumettre. Le noyau de l’injonction, comme manifestation de la domination,
réside cependant moins dans la norme (toujours implicite) qu’elle impose, que
dans son souci d’impliquer les individus en tant qu’acteurs à leur « redressement », leur « amélioration », leur « soin », leur « rattrapage », leur « épanouis -
sement » ou leur « développement ». Et pourtant, ces formes d’injonction n’en
contiennent pas moins, comme nous le verrons, des doses importantes de
sommation à l’action.
Mais cette caractérisation générale a besoin de précisions supplémentaires.
En effet, il est possible de distinguer entre différents types d’injonction en
fonction d’une part, du type de valeur mobilisée (entre autres : l’autonomie,
l’indépendance, la participation, l’authenticité) et d’autre part, en fonction de
la nature et du volume des ressources, mais surtout des supports, qui sont
convoqués ou à la disposition de l’individu (Martuccelli, 2002). Selon le type
de valeur et le type de support requis par la mobilisation, l’injonction n’a
nullement les mêmes effets sur les différents acteurs.
Autrement dit, si le propre de l’injonction est de chercher le consentement
de l’individu à une forme de domination, celle-ci ne passe plus par son identification avec une loi (principe de l’assujettissement), mais se met en place au
travers d’un appel à l’individu en tant qu’« acteur » de sa vie. L’importance
progressive prise actuellement par cette figure oblige à un effort supplémentaire de différenciation.
L’injonction à l’autonomie
Figure hautement paradoxale, il s’agit d’enjoindre à quelqu’un de se doter
par lui-même de sa propre loi. Mais cette obligation, sans imposer de contenu
précis, en appelle simplement à ce que l’individu, en tant qu’acteur, prenne
des décisions autonomes. C’est d’ailleurs à ce niveau que se situe l’essentiel
du désaccord théorique autour de cette forme d’injonction. Pour certains, il
s’agit d’un avatar d’un processus plus large de désinstitutionalisation ; pour
d’autres, au contraire même, il s’agit d’un nouveau modèle institutionnel. Si
le débat est subtil, la plupart de ces positions s’accorde sur le fait que l’injonction d’autonomie prend moins la forme de l’intériorisation d’une loi morale
que d’une norme d’intériorité creuse, puisqu’elle est censée n’avoir aucun
contenu normatif spécifique. Il s’agirait ainsi d’un nouveau mode de fonctionnement des normes sociales, enjoignant moins à l’individu de faire preuve de
discipline et d’obéissance que de flexibilité et de souplesse (Beck, 2001 ;
Roussel, 1989 ; Kaufmann, 2001 ; Dubet, 2002). C’est pourquoi il vaut peut-être mieux sur ce point adhérer à l’interprétation proposée par Singly pour qui
il y aurait une nette expansion d’une normativité psychologique qui, sans
l’abolir, prendrait néanmoins le pas sur une normativité de commandement
(Singly, 2003, pp. 134-141).
D’ailleurs, c’est aussi dans ce sens que, pour Ehrenberg, la « dépression »
deviendrait un analyseur majeur de nos sociétés. Elle ne provient ni d’une
« loi » écrasant l’individu à cause d’une surcharge d’interdits se traduisant par
un sur-moi trop sévère (comme c’est le cas dans l’expérience de l’inculcation), ni d’une implosion induite par un assujettissement par contraintes. Elle
procède, en revanche, d’une injonction constante de performance, de réussite,
d’être à la hauteur, d’agir sans arrêt au meilleur de sa forme. Face à cet idéal
collectif d’action, l’individu se sent assailli par sa fatigue, ses insuffisances,
ses dysfonctionnements. La dépression découlerait de la « démocratisation de
l’exception », là où l’individu reconnu maître de lui-même se révèle fragile,
manquant d’être, et « fatigué par sa souveraineté », prisonnier de « l’aspiration à n’être que soi-même et la difficulté à l’être » (Ehrenberg, 1998,
p. 147)
[6].
En fait, l’injonction à l’autonomie, notamment lorsqu’elle prend la forme
d’un appel à la performance, au milieu d’une concurrence généralisée (Bajoit
et Franssen, 1995 ; Dubet, 2000) se situe souvent à la lisière de la logique de
la responsabilisation et parfois presque déjà du côté de l’assujettissement. Et
pourtant, même dans ces figures plus hybrides, et à la grande différence du
modèle de l’inculcation, nous ne sommes jamais vraiment au sens fort du
terme du côté de l’univers de la loi et toujours davantage dans celui de la
négociation et du compromis. Rien d’étonnant alors qu’il soit possible de
trouver une variante particulière de cette figure dans l’univers de la justice, où
serait en train de se mettre progressivement en place une nouvelle manière de
constituer le droit où « il ne s’agit plus d’une injonction abstraite imposée de
l’extérieur mais de l’homologation par le juge d’une décision dont le contenu
moral a été arrêté par les parties elles-mêmes » (Garapon, 1998). Autrement
dit, où la norme est moins imposée par inculcation que par l’injonction
d’autonomie adressée aux individus.
L’injonction à l’indépendance
Dans cette deuxième sous-figure, l’individu est appelé à devenir un individu souverain, maître et seigneur de lui-même (Iribarne, 1996). C’est donc
avant tout l’indépendance, au sens de la capacité de l’individu à ne dépendre
de personne, qui est ici visée. Cette injonction opère au sein d’une tension
entre, d’un côté, une sur-accentuation du modèle de l’individu conquérant (le
modèle d’un individu par excès) et de l’autre, les réalités multiples d’un individu souvent trop dépourvu de supports pour s’acquitter véritablement de
cette injonction. Rien d’étonnant à ce que ce soit du côté des politiques
sociales que cette forme d’injonction connaisse ses principales manifestations
(Castel, 1995 ; Murard, 2003, pp. 171-212). D’autant plus que, ces dernières
années, les exigences faites à l’individu pour qu’il affirme son « indépendance » se sont accrues en même temps que s’affaiblissaient les protections,
les droits ou les supports divers lui permettant justement d’y faire face
(Roman, 1998, p. 167 ; Supiot, 1999 ; Castel et Haroche, 2001 ; et pour une
présentation des débats politiques à ce propos, voir Gautié, 2003).
Cette forme d’injonction, à la différence de la précédente, souligne donc
moins l’incapacité de l’acteur à se donner sa « propre » loi, qu’à pouvoir tout
simplement exister en tant qu’individu indépendant, le contraignant alors à
accepter un contrôle externe, et au pire risquant de le disqualifier en tant
qu’individu. Peu de choses en attestent mieux peut être dans nos sociétés de
consommation que le contrôle financier auquel certains sont soumis : déchus
de leurs droits de consommation, à cause de leur addiction à la dépense, ils
sont déclarés incapables de gérer leur propre budget personnel.
En fait, comme c’est souvent le cas dans la modernité, ce mouvement aura
été profondément ambivalent. Les individus voient à la fois s’accroître la
reconnaissance de leur marge d’action et diminuer certaines protections pratiques et symboliques. En réalité, et là réside la véritable logique de ce fonctionnement, il s’agit d’organiser institutionnellement une prise en charge qui
se garde bien d’abandonner les individus à leur seule liberté, mais qui la gère
de manière diverse selon les différents secteurs d’activité, tout en renvoyant la
responsabilité sur les épaules des seuls individus.
L’injonction à la participation
La « participation » est requise en tant qu’injonction lorsque, à la différence d’une position libérale plus classique, soulignant les vertus de la liberté
négative, on insiste davantage sur la subordination de l’individu à la collectivité (ses « dettes ») que sur sa liberté personnelle. Et peu importe alors que
cette injonction prenne la forme d’un appel néo-communautariste (comme il
est possible de s’en apercevoir dans les variantes américaines ou anglaises de
la Troisième voie – Etzioni, 2000 ; Giddens, 1998) ou d’une perspective
plutôt républicaine. Dans les deux cas, l’individu est contraint de s’engager en
tant qu’acteur ; dans les deux cas, c’est la possibilité du retrait personnel qui
est mise en cause. Ce n’est pas vraiment l’intérêt de la « communauté » qui
est souligné (vision traditionnelle propre au modèle de l’inculcation) ; en
revanche, les devoirs de l’individu envers la communauté priment largement
sur les droits et les libertés des individus.
Pratiquement, on peut en trouver maintes illustrations du côté des injonctions faites en termes de participation citoyenne, que ce soit du côté des politiques de la ville (Donzelot et al., 2003) ou du côté de la citoyenneté lycéenne
(Barrère et Martuccelli, 1998) ; dans les différentes injonctions adressées par
le travail social aux exclus afin qu’ils parviennent à s’insérer (Autès, 1999) ou
aux détenus pour qu’ils participent à leur réhabilitation sociale (Chantraine,
2004) ; ou encore, et d’une manière quelque peu paradoxale, dans l’injonction
qui est faite à l’individu en fin de vie de « participer » entièrement à sa mort
de façon sereine afin de vivre pleinement cette étape de son existence (Castra,
2003). Mais c’est sans doute du côté du travail que l’on peut trouver ces
derniers temps les cas les plus patents.
À la différence notoire avec la logique de l’aliénation (ou de l’implosion)
qui dans sa structure minimale provenait d’une séparation du travailleur et de
ses œuvres, d’une perte de sens de son expérience personnelle lors du
processus productif, la responsabilisation requise sous forme d’injonction à la
participation passe par une exigence de sur-implication personnelle, donnant
lieu à toute une nouvelle famille de vulnérabilités mentales. Certains salariés
sont ainsi soumis à un effort constant de « mobilisation ». De nouveaux dispositifs le matérialisent, savants mélanges de persuasion, d’incitation et de
contrainte, visant à « orienter » et « motiver » l’apport personnel des salariés
(Courpasson, 2000). Des espaces d’écoute institutionnelle s’ouvrent ainsi,
combinant des techniques de mobilisation entrepreneuriale, d’évaluation du
personnel, d’individualisation des attentes, de surveillance organisationnelle.
Le but : l’« enrôlement de la subjectivité » (Clot, 1995). Le moyen : une valorisation, pleine d’ambiguïtés, des compétences dites personnelles. La réalisation de soi s’identifie ainsi avec le développement de l’organisation, afin
d’obtenir en retour une reconnaissance qui fera à terme toujours défaut
(Aubert et Gaulejac, 1991). Le travail est toujours prescrit, mais il exige, de
manière de plus en plus ferme, une implication de plus en plus protéiforme de
la subjectivité (ce dont témoignent les notions de « compétence » ou de
« polyvalence »). Il s’agit moins d’ordonner que de suggérer et d’animer afin
d’amener les individus libres à faire ce qu’ils doivent faire et ce que l’on
attend d’eux (Joule et Beauvois, 1999). L’aptitude cognitive à résoudre des
problèmes apparaît alors comme la principale faculté exigée du salarié ; à
défaut, il peut être responsabilisé de l’échec d’une action. Il s’agit d’une véritable stratégie de mobilisation de la main-d’œuvre au travers d’une prescription de l’initiative sous forme d’injonction à la participation. La stricte
prescription des gestes propre au taylorisme (encore de rigueur dans bien de
secteurs d’activité) est complétée, plus que remplacée, par une prescription
plus contingente des critères de l’implication au travail. C’est dans ce sens
que peut être interprété le rapprochement entre le modèle de l’artiste et
l’expérience plus générale du travail aujourd’hui (Menger, 2002).
Cette gestion prend donc acte à la fois de l’impossible maîtrise disciplinaire des actes humains et de l’intérêt, voire du besoin, d’une entreprise
d’incorporer le salarié à la rationalité de la firme par l’adhésion de sa propre
volonté. Et pourtant il faut relativiser cette nouveauté. Il n’y a jamais eu de
travail sans l’apport subjectif du salarié. Mais cet apport, hier nié par l’entreprise, avait trouvé une expression majeure dans le langage de la contestation
sociale et dans la conscience ouvrière. Aujourd’hui, à l’inverse, il s’éprouve
dans des termes de plus en plus individuels, comme une injonction singularisée d’implication et de participation, se traduisant alors massivement dans le
langage d’un sentiment de non-reconnaissance personnelle.
L’injonction à l’authenticité
Dans son versant proprement culturel, le modernisme fut inséparable d’un
appel à l’authenticité en tant que moyen d’émancipation individuelle à la fois
vis-à-vis de la réification capitaliste et de l’hypocrisie de la société bourgeoise
(Berman, 1982 ; Ferrara, 1989 ; Taylor, 1998). Sans doute, ce modèle était-il,
dès son origine, fortement ambivalent, mais il fut pendant longtemps maîtrisé
par la vocation réactive propre au thème de l’authenticité. Elle permettait de
dresser un jugement critique spécifique sur l’ordre social. En revanche,
l’authenticité change de nature lorsqu’elle cesse d’être un projet réactif
d’émancipation et devient une injonction creuse : le devoir qui est adressé à
chacun d’entre nous de devenir nous-mêmes.
Le processus aura connu des étapes différentes. Il peut renvoyer à la mise
en place historique de l’idéal de soi comme œuvre d’art (notamment chez le
dandy, voir Seigel, 1991) ; au travail d’exploration critique des profondeurs
du moi (comme dans la psychanalyse) ; ou encore, sans prétention à l’exhaustivité, à l’injonction identitaire plus ou moins généralisée (Gauchet, 1998,
p. 91), ou focalisée sur un style de vie et de distinction propres à certaines
couches sociales (Brooks, 2002 ; Florida, 2002). C’est dire qu’ici, comme à
propos des autres figures, il est nécessaire de différencier la face sombre de
l’injonction (l’utilisation de l’authenticité comme une ressource visant l’adaptation sociale), de celle, plus lumineuse, propre au modernisme. Si l’authenticité peut être une exploration libre de soi, un « art » de vie, et non pas une
formule de gestion sociale de l’adaptation, elle possède néanmoins toujours
un revers. En effet, plus la société pousse à l’auto-développement et à l’auto-épanouissement de ses membres, plus il est possible que tôt ou tard les individus « la » dépassent, et finissent par la sentir, alors qu’elle les a pourtant au
départ poussés dans cette voie, comme un obstacle à leur réalisation personnelle.
C’est pourquoi l’idée d’une « récupération » est fallacieuse puisqu’elle
laisse entendre qu’il y aurait une continuité profonde entre l’affirmation
d’émancipation moderniste et l’injonction à l’authenticité comme mécanisme
de contrôle social (Boltanski et Chiapello, 1999). Ici, il vaut mieux parler de
torsion que de récupération, dont on peut dire, tout au plus, qu’elle était en
germe dans l’ambivalence irrévocable de l’authenticité moderniste (Touraine,
1992). Au fur et à mesure que se sont constituées de nouvelles pathologies
proprement identitaires, cette torsion a permis la mise en place de nouvelles
techniques de gestion de social, dont les psychothérapies contemporaines sont
un exemple important, sous la forme d’une injonction multiforme de
« vérité » sur soi adressée à l’individu (Otero, 2003, p. 3). Mais derrière leur
phraséologie de façade, le but central demeure que l’épanouissement
personnel soit toujours subordonné, voire au service, de l’adaptation sociale :
c’est en cela que l’injonction à l’authenticité apparaît comme une figure de la
domination.
La dévolution
Pour importantes que soient aujourd’hui ces figures d’injonction, elles sont
loin de rendre compte de la totalité des nouvelles expériences en cours. Le
double caractère intensif et extensif de la domination ne provient pas seulement de l’imposition d’une série de prescriptions ou de normes, cherchant une
nouvelle modalité du consentement, plus critique et réflexive que celui
qu’exigeait jadis le modèle de l’inculcation. On peut aussi repérer un autre
idéal-type de domination opérant au travers d’une volonté radicale
d’économie de toute forme apparente d’imposition auprès des individus. Dans
ce versant, l’appel à la responsabilisation apparaît comme un facteur d’autant
plus fort d’invalidation individuelle, qu’il ne prend à aucun moment une quelconque figure éthique positive (ce qu’à sa manière propose encore, même
faiblement, l’injonction). Le résultat est une confrontation inédite de l’individu, au milieu d’un vide destructeur, aux conséquences de « tous » ses actes.
Cette variante de la responsabilisation ne nie pas la permanence des
« destins » sociaux, ni la similitude des parcours ou des expériences sociales,
mais elle oblige à prendre acte que désormais ils doivent être « assumés » par
les individus eux-mêmes sous forme de biographies sinon toujours « choisies », du moins, hautement « personnalisées » (Beck, 2001). Nous sommes
ainsi en présence d’un mécanisme opérant une dévolution vers les individus
eux-mêmes d’un nombre illimité de responsabilités (Martuccelli, 2001,
chap. 5), et transformant ainsi les « causes » en « fautes » (Murard, 2003,
pp. 213-246).
Ce modèle fonctionne comme un miroir, certes grossissant et déformant les
conséquences des actes individuels, mais se présente seulement comme un
modèle purement conséquentialiste : il ne s’agit nullement d’imposer des
« normes », mais de parvenir à une gestion du social par la simple prise en
compte des conséquences des actes. Il n’y a plus de volonté de régulation par
l’amont, mais le projet d’une gestion universelle par l’aval. Les campagnes de
prévention du sida, de l’alcoolisme, de la toxicomanie, de la Prévention
routière possèdent toutes, à un haut degré d’abstraction, cette même philosophie
[7].
Insistons : le processus est d’autant plus corrosif que l’acteur n’est plus
invité véritablement à se plier à un contenu normatif, mais mis en demeure
d’affronter ce qui lui est présenté comme conséquence de ses actes passés. Il
s’agit moins de lui dicter ce qu’il faut qu’il fasse, que de lui faire accepter
qu’il est vraiment l’« auteur » de sa vie. Cette variante de la responsabilisation vise donc moins à susciter l’implication des individus en tant qu’acteurs,
qu’à les confronter à une forme de dévolution particulière de leurs trajectoires
sociales, par là même étrangement désocialisées. De manière encore plus pure
que dans les variantes de l’injonction, la dévolution rend l’individu, toujours
et partout responsable, non pas de ce qu’il fait ou a fait, mais de tout ce qui lui
arrive parce que, contre toute vraisemblance, ce qui lui arrive est considéré
comme résultant de ce qu’il a fait, ou de plus en plus, n’a pas fait. L’individu
est toujours responsable face au présent, par action ou par omission.
Contrairement aux apparences, ce mouvement n’est pas simplement une
manifestation de plus de l’ambivalence si caractéristique de la condition
moderne. Il s’agit, sans ambiguïté, d’une figure de domination confrontant les
individus à un différentiel d’épreuves en fonction de leurs ressources. C’est
justement cette dynamique qui la caractérise à terme comme une épreuve de
domination stricto sensu : l’épreuve n’est commune à tous les individus qu’en
apparence, puisqu’elle se décline de manière très inégale selon les positions
sociales (Chauvel, 2001). Et la dévolution n’a pas les mêmes effets destructeurs selon les domaines d’activité et les statuts sociaux. Le processus est
ainsi, par exemple, extrême pour les élèves confrontés, contre leur gré, à un
« choix » d’orientation. En revanche, dans le monde du travail, les individus
disposent de contre-rhétoriques politiques leur permettant de socialiser leurs
expériences et de refuser la responsabilisation à laquelle ils sont soumis
(comme en attestent les critiques adressées à la notion d’« employabilité »,
mais surtout les manières dont les collectifs des chômeurs récusent de plus en
plus l’idée de leur « culpabilité » individuelle). Mais d’une façon ou d’une
autre, il s’agit toujours de « responsabiliser » ceux que la situation objective
responsabilise déjà fortement.
Une véritable philosophie sociale est en train de se mettre en place au
travers d’un ensemble de procédures que l’on pourrait appeler de moralisation
punitive. À bien des égards, elle est animée par une vocation en partie inverse
de celle de la raison probabiliste à la naissance du régime libéral. Bien
entendu, la responsabilité individuelle et la solidarité collective ne s’opposent
pas, mais leur articulation exige l’existence d’un modèle consensuel entre ces
deux principes de l’intégration sociale (Bec et Procacci, 2003). Or, au travers
de la notion de responsabilisation, et de son instrumentalisation par la figure
de la dévolution, il s’agit moins de modifier le bien-fondé de la ligne de séparation entre ce qui revient en propre à la responsabilité individuelle et ce qui
doit rester de l’ordre de la solidarité collective, que de faire basculer tout
l’ordre social dans une logique généralisée à outrance de responsabilisation
personnelle.
À ce jeu, la responsabilisation finit par « établir » la culpabilité de l’individu. En réalité, l’individu responsabilisé au niveau des « causes » de sa situation est aussi « culpabilisé » sous forme de sanction, au niveau des
« conséquences ». Du coup, cela devient une raison morale légitime permettant à une collectivité de se dédouaner de sa responsabilité face au sort de ses
membres les plus fragiles. Rappelons que la solidarité consiste, dans sa vocation primigène, à défendre la position contraire. Tout en réaffirmant le besoin
d’une solidarité collective au niveau des mécanismes de protection, elle
dissocie la responsabilisation des causes, afin d’associer davantage l’acteur à
la quête d’une solution (pour une discussion sur ce point, voir Schmidtz et
Goodin, 1998). D’ailleurs, les deux processus vont de pair. La « déculpabilisation » individuelle apparaît comme la conséquence nécessaire de l’absence
de maîtrise croissante des processus sociaux, de la prolifération d’un
ensemble de risques en partie imprévisibles, de l’interdépendance des phénomènes associés à la mondialisation, exigeant un renouveau des protections et
des solidarités. Plus que jamais, les individus s’avèrent confrontés à des situations qu’ils ne pouvaient pas prévoir, et face auxquelles la solidarité collective doit se renforcer. Un nombre chaque fois plus grand de situations que
nous vivons dépend de décisions et d’actions réalisées à distance, et en dehors
de notre champ immédiat d’activité. Mais, au moment même où cette interdépendance se consolide, se répand la figure de la dévolution
[8].
Comprenons-nous bien : avec la dévolution, nous n’assistons pas à la
restauration de la norme par le biais de la sanction ; nous sommes devant un
processus inédit. La domination s’éprouve par une dissociation, par moment
radicale, entre un rappel du bien-fondé des principes et une pure sanction
objective des conséquences. À terme, s’impose une nouvelle expérience de
domination qui, en confrontant l’acteur à ce qui est présenté comme les conséquences de ses actes, mène à une forme inédite d’intériorisation des catégories de l’échec. Devant son « échec », il sera contraint d’assumer une
responsabilité totale. Mais plus il assume ses responsabilités, plus il
s’enfonce. La traditionnelle socialisation des expériences individuelles cède
tendanciellement le pas à une autre interprétation où, quel que soit le degré de
compréhension sociale et contextuelle de son parcours, l’individu n’en est pas
moins sommé de faire sien tout ce qui lui arrive. L’échec est intériorisé et
assumé en première personne. D’ailleurs, involontairement, comment passer
sous silence que bien des processus institutionnels (l’obsession du « rattrapage » scolaire, de la « reconversion » professionnelle, des « aides » sociales
diverses) participent activement, une fois un seuil de correction dépassé, à ce
processus d’appropriation personnelle de l’échec.
Pendant longtemps, et malgré leur tendance à être confondues, les expériences de la domination ont été caractérisées essentiellement comme étant de
l’ordre de l’inculcation (l’imposition idéologique) ou de l’implosion (les
phénomènes d’aliénation). Aujourd’hui, sans que leur pertinence analytique
ne disparaisse, et sans qu’il faille dès lors les abandonner, il faut prendre acte
de la consolidation de nouvelles figures de domination et surtout du poids
croissant des processus multiformes d’injonction et de dévolution. On assiste
moins alors à une « transition » simple, qu’à la mise en place d’un tableau
élargi d’expériences.
C’est, par exemple, ce qu’il est possible de repérer à propos de la notion de
« projet ». L’individu convoqué comme sujet ou comme acteur est toujours
mis en situation de faire des projets afin de s’acquitter de la situation dans
laquelle il se trouve, qui prend soit la forme d’un choix impossible, soit celle
de l’acceptation d’une contrainte, souvent celle du passage de l’un à l’autre.
En fait, la logique des « projets » est une collision entre les aspirations
« libres » de l’individu et les « possibilités » contraintes dans lesquelles il se
trouve. Dans cette tension, se dévoile de manière paradigmatique aujourd’hui
les diverses connotations des idéaux-types de domination.
En premier lieu, comme certains se sont efforcés de l’analyser, une logique
d’inculcation est toujours à l’œuvre dans la demande des projets (Boltantski
et Chiapello, 1999). À bien y regarder, il ne s’agirait que de continuer par
d’autres moyens le travail d’imposition traditionnelle, afin d’obtenir, par
d’autres modalités, le nécessaire assujettissement des individus aux impératifs
de la domination. Le projet ne serait tout au plus qu’une façon sui generis de
constituer et de soumettre les individus en tant que sujets.
En deuxième lieu, l’exigence du projet conduit à des formes extrêmes
d’assujettissement lorsque les individus sont confrontés à des exigences
impossibles au vu de leurs ressources. L’exigence des projets est souvent
inversement proportionnelle aux ressources dont disposent les individus pour
se constituer en « sujets ». Plus ils ont des difficultés et moins ils ont de choix
réels, plus ils sont contraints d’énoncer un projet personnel et plus ils ne
peuvent que faire l’expérience d’une implosion amère et disqualifiante sur
eux-mêmes. Comprise sous cet angle, la figure est loin d’être nouvelle : elle
est déjà repérée par Simmel.
En troisième lieu, la notion de projet apparaît comme une figure de négociation aléatoire entre les organisations et les individus. Le projet est un pari
de confiance adressé aux individus par la collectivité : responsabiliser les
individus en tant qu’acteurs, c’est décider de miser sur eux. Et pourtant,
derrière cette injonction générale se met en place toute une série de mécanismes pour rendre effectif cet appel en apparence assoupli de domination.
Ici, c’est surtout le refus du « refus » qui est sanctionné : l’individu ne
pouvant pas se défaire de la « confiance » qu’on lui a octroyé, il doit se
montrer, par son action, à sa hauteur.
En quatrième lieu, il est impossible de ne pas reconnaître aussi dans la
logique de « projet » un mécanisme pour faire accepter aux individus une
forme de sélection sociale comme le fruit de « leur » échec personnel, au
travers de l’intériorisation de l’échec. Sous cet angle, la dévolution est un
mécanisme subtil contraignant les acteurs à accepter leurs « destins » sociaux
en faisant fi du fait que l’horizon du possible des différents acteurs continue
de s’ordonner selon la hiérarchie des positions sociales. D’ailleurs, si le projet
est ici si douloureux, c’est bien parce que c’est par le récit du « choix » que
s’opère l’acceptation du « destin ».
Ces distinctions sont désormais nécessaires. Bien entendu, il est partout et
toujours possible de diviser rapidement les acteurs en deux groupes : ceux
qui, ayant de bons résultats ou des ressources suffisantes, sont largement
dispensés du besoin de faire des projets et ceux qui, à l’inverse, connaissant
des difficultés ou étant dépourvus de certaines ressources, y sont contraints.
Mais derrière cette similitude apparente, il nous faut désormais apprendre à
lire la multiplicité des expériences de domination engagées. L’inculcation
n’est pas l’injonction : dans le premier cas, l’individu doit impérativement
adhérer à un contenu normatif ; dans le deuxième, on fait confiance à ses
capacités. Dans l’implosion, l’individu est disqualifié par son incapacité à se
hausser jusqu’à une figure positive du sujet ; par la dévolution, il est « simplement » sanctionné objectivement pour son incapacité à être un acteur.
Les figures dégagées sont bel et bien des idéaux-types. Leur intérêt analytique procède donc avant tout de leur capacité à s’établir à distance des faits
empiriques, et à nous permettre, par le jeu des écarts, rarement équidistants
entre les différents pôles, de mieux comprendre les diverses facettes d’un
phénomène. Lors des études précises, il faudra donc de plus en plus différencier les divers processus, en se gardant de confondre les expressions subjectives avec les critères analytiques. Ce n’est pas au niveau des manifestations
« phénoménologiques » ou du « vécu » intérieur que résident les différences
entre les diverses expériences de la domination. À ce niveau, les expériences
peuvent même souvent se ressembler. Mais leur distinction ne peut pas non
plus s’établir en privilégiant unilatéralement les « techniques » ou les formes de
« contrôle ». En fait, si la conceptualisation des expériences de la domination
ne peut pas faire l’économie de ces niveaux de réalité, en revanche, elle ne peut
aucunement se faire exclusivement à partir d’eux. Le but central des figures
présentées est justement de reconstruire la logique, indissociablement intellectuelle et pratique, rendant compte de la constitution des différentes expériences :
elles se forment par la combinaison de facteurs proprement analytiques (les
deux dimensions de la domination) et des conditions historiques observables
(l’accentuation tendancielle des contraintes et la consolidation progressive d’un
nouveau mécanisme d’inscription subjective de la domination). Une dynamique
de recherche spécifique doit ainsi constamment s’instaurer entre ces figures – et
la logique pure dont elles sont porteuses – et la diversité réelle des expériences
de domination auxquelles sont confrontés les individus.
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