Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010875
208 pages

p. 499 à 527
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 45 2004/3

2004 Revue française de sociologie

Prévenir la violence dans l’activité militante

Trois études de cas  [(1)]

Eric Doidy Centre Interdisciplinaire de Recherches Urbaines et Sociologiques (CIRUS) CNRS – Université Toulouse 2 - Le Mirail 5, allée Antonio-Machado – 31058 Toulouse cedex 9
Cet article prend pour objet la manière dont les collectifs militants s’efforcent de gérer des situations tendues en faisant en sorte qu’elles ne basculent pas dans la violence. Les situations dans lesquelles s’engagent ces collectifs (la manifestation, par exemple) sont tissées d’inquiétude et d’indétermination quant à leur issue. L’horizon de la violence survient lorsque les acteurs manifestent ce que l’on peut appeler soit un « excès d’engagement », soit un « défaut d’engagement ». Ces deux formes de risque sont examinées successivement, à travers la manière dont les militants s’efforcent de les réduire ou de les corriger : non seulement par l’établissement de liens de proximité avec autrui dans des relations de face-à-face (le tact, la sollicitude, l’écoute, la confiance, une forme compensatrice de déférence ou encore une attention à ne pas blesser la personne) mais également par la prise en compte de l’environnement matériel de l’action (éviter que cet environnement se prête à un basculement dans la violence). Nous montrons alors que l’engagement public de tels collectifs est soutenu par des formes plus particularisées d’engagement. L’activité militante se donne ici à voir comme une activité de composition dans laquelle les acteurs s’efforcent d’ordonner l’hétérogénéité des collectifs. This article focuses on how activist groups work to manage tense situations, preventing them from tipping over into violence. The situations these groups are involved in (demonstrations, for example) are characterized by combined worry and uncertainty about outcome. The prospect of violence appears when actors demonstrate either « excessive » or « insufficient » engagement. These two types of risk are examined successively in terms of how activists work to reduce or correct them. They do so not just by creating proximity ties with others in face-to-face relations (tact, solicitude, listening, trust, a compensatory type of deference, care not to hurt the person) but also by taking into account the material surroundings of the action (ensuring this cannot facilitate a shift to violence). It is shown that the public engagement of such groups is strengthened by more particular types of engagement. Activist activity is seen to be an activity of composition in which actors work to organize group heterogeneity. Dieser Aufsatz beschäftigt sich mit der Bemühung der Aktivistenkollektiven, Spannungssituationen zu lenken und die Ausschreitungen in Gewalttaten zu vermeiden. Die Situationen in denen sich die Kollektive bewegen (zum Beispiel Demonstrationen) sind mit Unruhe und Ungewißheit bezüglich ihres Ausgangs behaftet. Die Gewaltschwelle wird erreicht wenn Aktoren etwas ausweisen, was man entweder mit « Übermaß an Engagement » oder « Fehlen von Engagement » bezeichnen könnte. Diese beiden Risikoformen werden nacheinander geprüft durch die Art, wie die Aktivisten sich bemühen, sie zu reduzieren oder sie zu korrigieren : nicht nur durch die Erstellung von nahen Bindungen mir dem Anderen bei « Auge in Auge » Beziehungen (Takt, Rücksichtnahme, Zuhören, Vertrauen, eine Ausgleichsform von Höflichkeit, oder die Behutsamkeit, die andere Person nicht zu verletzten) sondern auch durch die Berücksichtigung des materiellen Umfelds der Aktion (vermeiden, daß dieses Umfeld ein Ausschreiten in die Gewalt begünstigt). Wir zeigen schließlich, daß das öffentliche Engagement solcher Kollektive durch besondere Eigenformen des Engagements unterstützt wird. Die aktivistische Tätigkeit zeigt sich hier als eine ausgleichende Tätigkeit, in der die Aktoren bemüht bleiben, die Heterogenität der Kollektiven zu ordnen. Este artículo toma por objeto la forma como los militantes colectivos se esfuerzan por controlar las tensiones de manera que no degeneren en la violencia. Las situaciones en las cuales se comprometen esos colectivos (por ejemplo, la manifestación) están tejidos de inquietud y de indecisión en cuanto a su resultado. El horizonte de la violencia aparece cuando los actores manifiestan lo que se puede llamar ya sea un « exceso de compromiso », ya sea un « defecto de compromiso ». Sucesivamente estas dos formas de riesgo son examinadas, mediante el modo por el cual los militantes se esfuerzan por reducirlas o corregirlas : no solamente por el establecimiento de lazos de proximidad con los otros en las relaciones frente a frente (el tacto, la simpatía, la escucha atentiva, la confianza, una cierta forma compensadora de consideración o aún un cuidado para no herir a la persona) sino igualmente tomando en cuenta y respetando el ambiente material de la acción (evitar que ese ambiente degenere en la violencia). Se muestra entonces que el compromiso público de estos colectivos es respaldado por dos formas mas particularizadas de compromiso. La actividad militante se muestra aquí, como una actividad de composición en la cual los actores se esfuerzan por ordenar la heterogeneidad de los colectivos.
La question de la violence est au cœur des dynamiques de mobilisation en même temps qu’elle en marque les limites. Au cœur, parce que la mobilisation s’enracine dans un contexte de tension parfois extrême : mobilisation pour une grande cause, réparant une injustice ou une situation perçue comme ressortant d’une forme de violence (Sommier, 1996). Mais elle en marque aussi les limites, car la violence comme atteinte à autrui ou destruction des choses, régulièrement interrogée dans ses rapports au politique (Sofsky, 1996 ; Ferenczi, 2000), apparaît comme une fuite hors de celui-ci. La question de la violence est donc l’une des principales que doivent affronter les collectifs militants. À l’occasion de manifestations, le surgissement de la violence fait l’objet d’une anticipation inquiète de la part des riverains, des forces de police ainsi que des collectifs et de leur service d’ordre. Ce surgissement peut prendre la forme d’une brutalité de la répression, comme d’une action offensive de petits groupes en marge de la manifestation, ou bien encore venir des manifestants eux-mêmes. Il survient dans des moments de l’action où les acteurs en viennent à s’affranchir des exigences propres à l’agir dans l’espace public – « espace public » étant ici entendu à la fois comme espace physique de civilité (espace commun) ainsi que comme espace abstrait de discussion et de confrontation des critiques et des justifications (espace du politique) [2]. Ces moments peuvent être compris comme des moments de « dérapage », comme le disent eux-mêmes les acteurs, ou de basculement.
Or, ces dérapages représentent un enjeu. Charles Tilly rappelle ainsi la manière dont, au cours de la période qui a suivi le mouvement de mai 68, l’action collective tend à être assimilée à la violence (à travers les nouvelles formes de la contestation telles que le saccage, la séquestration, les occupations, etc.) par le gouvernement et le comité Peyrefitte, chargé d’étudier la question de la violence et de sa prévention (Tilly, 1986, pp. 527-529). Dans une dialectique de la « démocratie » et du « désordre » (Tarrow, 1989), l’invocation de la violence et du caractère non conventionnel de certains répertoires d’action apparaît alors comme un puissant levier pour délégitimer l’action collective. Les militants ont à combattre une lecture opposant « un univers de l’institutionnalisé, de l’organisé, régi par des règles et des procédures fermes, à l’effervescence créatrice et confuse des mouvements sociaux » ramenés à des « mobilisations de groupes “dominés”, “exclus”, “marginaux” » et ainsi mis à l’écart de l’espace public (Neveu, 1996, p. 18). Les mobilisations collectives s’affrontent donc au risque d’être perçues en négatif, comme résultant d’un dysfonctionnement de l’ordre social. Comme le rappelle Alain Touraine, « la tentation est grande de considérer que ces mouvements ne sont pas raisonnables, ne sont que des maladies de jeunesse » (Touraine, 1993).
Comment contenir ces basculements ? Comment faire en sorte que la manifestation ne « dégénère » pas, qu’elle reste « bon enfant » ? Comment faire tenir une action collective dans l’espace public, dès lors que le collectif lui-même semble hétérogène et certains membres semblent désajustés aux contraintes de l’espace public ? Ces questions pratiques que se posent les militants nous orientent vers le tableau complexe d’une action collective en train de se faire, soumise à des tensions qu’il lui faut apaiser.
Des mobilisations collectives à l’épreuve du dérapage
Les conceptions de l’action collective ont longtemps été marquées par une « illusion héroïque » (Dobry, 1992) selon laquelle l’engagement est affaire de choix et résulte d’une « prise de conscience ». Les théories qui se sont efforcées de corriger cette conception n’en ont pas moins mis l’accent sur l’organisation en « plan » de l’action collective : « nouveaux mouvements sociaux » dans l’optique tourainienne (mouvements qui « ne concernent plus directement les problèmes de la production et de l’économie », se distinguant de « la figure classique du mouvement ouvrier » et « mettent en scène de nouveaux acteurs » : Dubet, 1993, p. 61) ou « entreprises [industries] de mouvement social » selon la tradition américaine de la mobilisation des ressources (à la suite des travaux de McCarthy et Zald, 1977). L’action collective reste pensée comme une activité concertée mettant en œuvre de manière organisée un projet ou un plan (Fillieule, 1997, p. 34). S’il est vrai qu’il faut se garder du « mythe du spontané et de l’inorganisé » (ibid., p. 180) il faut néanmoins souligner que de telles analyses s’appuient sur une série de présupposés forts. Les acteurs des mobilisations mettent en œuvre, à l’aide des ressources dont ils disposent, un plan d’action (répertoires d’actions mobilisés, cible visée, etc.) pour atteindre leurs fins et l’action collective se comprend comme l’élaboration et l’application d’un programme. La théorie de l’action se voit donc « réduite à une théorie de la planification » (Fornel, 1993a).
Mettant en avant des situations aux conjonctures politiques critiques au cours desquelles la capacité des acteurs à calculer, à anticiper et à planifier leur action est affectée, Michel Dobry a en revanche rendu intelligible les moments de tension de l’action en train de se faire. Prenant pour objet les périodes de crise politique, il a décrit les logiques d’une « fluidité politique », lors de moments de crise où l’incertitude vient peser sur les structures, où les repères sur lesquels repose le calcul politique des acteurs deviennent flous ou disparaissent, pouvant aller jusqu’à une « désectorisation » de l’espace social. Ces situations fluides qu’il décrit connaissent des moments de « basculement » et de « dérapage » qui s’observe chez les acteurs par un ensemble de « sensations d’une perte de contrôle sur les événements et d’une perte des capacités à interpréter la situation » (Dobry, 1992, p. 151). Si les conjonctures que décrit l’auteur sont des conjonctures de crises politiques, les outils qu’il dégage sont précieux pour comprendre une dynamique de l’action collective ouverte aux contingences, aux tensions et aux indéterminations, c’est-à-dire qui ne serait pas d’emblée écrasée par une vision téléologique plus ou moins affirmée. Dans une telle perspective, l’action collective apparaît soumise à une incertitude liée à la possibilité que la situation échappe aux acteurs, qu’elle « bascule », qu’elle « dérape ». Basculement et dérapage font ainsi référence à des situations où les acteurs (ou certains acteurs) s’engagent dans d’autres régimes que ceux d’un agir politique. Le terme de « basculement » est employé par Luc Boltanski pour rendre compte du passage, par exemple en régime de dispute, de situations de critiques et de justification à des situations de violence (Boltanski, 1990). Charles Taylor, quant à lui, décrit comme « dérapage » la manière dont, dans les sociétés « modernes », la prédominance de la figure du sujet autocentré occasionne la valorisation d’un épanouissement égotiste et nihiliste qui porte atteinte à la figure du citoyen (Taylor, 1999). Comme le « basculement », le « dérapage » s’apparente donc à un abandon de la visée d’un bien commun, qui est l’horizon de l’action politique [3].
Notre attention sera donc ici recentrée sur « ce qui se joue dans » (Dobry, 1983) l’activité militante elle-même ; au cours de ces moments conflictuels et tendus, dans lesquels l’horizon de la violence vient comme une menace peser sur les situations. Dans les collectifs que nous allons aborder (militants engagés contre un projet d’aménagement routier en vallée d’Aspe, militants protestant contre des expulsions à Droit au Logement, etc.) l’engagement militant prend sa source dans des situations critiques, en rupture avec l’ordre du quotidien (Snow et al., 1998). Or, c’est précisément à l’occasion de telles ruptures que peuvent surgir des formes de « désordre en public » (Roché, 2000). L’activité militante et le contexte conflictuel qui la fait naître sont donc producteurs de situations tendues, notamment dans les moments d’affrontement (tels que la manifestation ou l’occupation) où le basculement dans le registre de la violence est comme tutoyé. Au cours de ce tutoiement, certains acteurs se soucient d’éviter que le mouvement sorte de ce qu’ils considèrent comme le « bon » registre de l’action : loin de soutenir une parole critique, la violence peut comme nous l’avons vu contribuer à la délégitimer, voire, lorsqu’elle se fait expressive, à la remplacer [4]. Cet article se propose de suivre ces acteurs lorsqu’ils s’efforcent de maintenir ainsi des situations, certes tendues et prenant corps dans un contexte conflictuel, mais non marquées par la violence. Pour bien saisir ces tensions qui marquent l’activité militante (et la démarquent d’activités de la vie quotidienne) il nous faut en effet examiner les moments critiques dans lesquelles elles se jouent.
Au cœur et aux confinsde l’engagementmilitant : deux situations limites
C’est par l’examen successif de deux situations « limites » que nous entreprendrons notre réflexion. Nous considérons ces situations comme « limites » car elles apparaissent emplies d’incertitudes. Elles représentent des bornes audelà et en deçà desquelles l’engagement des acteurs n’est plus du même ressort [5]. Parler d’un comportement « limite », c’est se demander si ce comportement est encore acceptable – et c’est précisément la question que posent les acteurs dans nos situations et qu’ils essayent de rattraper [6].
La borne « supérieure » apparaît lors des moments de radicalisation d’un conflit. Le processus de radicalisation peut être décrit comme résultant d’un excès d’engagement. L’espace du politique dans lequel se développe l’action collective réclame un certain détachement, que se sont notamment efforcés de décrire Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991) avec leur architecture des « grandeurs » ; l’action, la critique ou la justification y sont menées en référence à des principes de justice visant le bien commun et non des formes particularisées de bien. Les critiques, pour être légitimes, ne doivent pas s’appuyer sur la seule situation présente, mais sur des formes communes qui la transcendent. On peut décrire le cours d’un processus de radicalisation (lorsque par exemple la manifestation « dégénère » en conflit physique direct) par le fait que, progressivement, les protagonistes de l’interaction (policiers et manifestants) ne sont plus saisis en personnes, mais en agents ne faisant qu’incarner une entité collective ou symbolique haïssable. Ce qui fonde la particularité de la situation s’efface totalement au profit d’un processus de typification n’identifiant plus que des incarnations symboliques (les « flics » et les « fauteurs de trouble »). La manifestation, comme situation tendue entre la nécessité du détachement et le risque de la radicalisation, nous donnera à voir, dans une première partie, la manière dont les acteurs voient surgir de tels basculements et s’efforcent de les prévenir.
La borne « inférieure » apparaît lorsque se donne à voir le désajustement d’une conduite individuelle au collectif. De manière symétrique au cas précédent, on parlera ici de défaut d’engagement, lorsqu’un des protagonistes échappe aux contraintes d’une situation marquée par son caractère public. L’ajustement de l’individu au collectif, avec bien entendu le problème du défaut d’ajustement, a été une question centrale de la réflexion sur l’action collective. Ainsi, la perspective olsonienne s’est efforcée de comprendre ce défaut d’ajustement (en ayant recours, dans son portrait du free-rider, aux catégories de l’intérêt) et les manières de le compenser (les « incitations sélectives » censées intéresser les acteurs à l’engagement effectif). Plus récemment, la question de l’ajustement des collectifs et des individus a été reformulée par l’analyse de cadres (Snow, 2001). Les notions « d’alignement de cadres » et de « résonance » désignent ainsi les processus par lesquels s’opère une congruence des schèmes que mobilisent les individus et que construisent les organisations pour interpréter une situation et définir un problème. Sans un tel alignement des cadres d’interprétation que rend possible la résonance cognitive (et qui demeure fragile), la possibilité de l’engagement des individus dans le collectif demeure ténue [7]. Le défaut d’ajustement de l’individu au collectif est d’autant plus souligné que la mobilisation apparaît comme une mobilisation « dominée » (Siméant, 1998) où des « entrepreneurs » organisent l’action collective « d’exclus » (Péchu, 1996). L’ajustement de ces derniers au collectif paraît « improbable » et c’est ici plus que jamais qu’il nécessite, pour s’opérer, un ensemble d’incitations sélectives et de formes directes de rétribution. L’examen de situations de tension résultant d’un tel défaut d’ajustement nous fournira matière à notre deuxième partie. Mais la manière dont les acteurs s’efforcent de réduire cette tension diffère à la fois de l’incitation sélective (comme seule garante de l’engagement dans le collectif) et de l’exclusion du fauteur de troubles (comme seule garante de la cohésion du collectif) : elle passe par une série d’ajustements cognitifs (Chazel, 1997) attentifs à concilier des biens ressortant du familier avec des biens dont l’horizon est plus général.
En effet, dans de telles situations, deux logiques d’action différentes s’offrent aux acteurs. La première consiste à exclure du collectif, au nom de principes généraux, ceux qui font planer l’horizon d’une violence. Nous verrons en quoi cette première logique n’est pas recevable dans le contexte particulier des collectifs militants. Nous montrerons alors que, dans ce contexte, la prévention des « dérapages » passe non seulement par l’établissement de liens de proximité avec autrui dans des relations de face-à-face (le tact, la sollicitude, l’écoute, la confiance, une forme compensatrice de déférence ou encore une attention à ne pas blesser la personne) mais également par la prise en compte de l’environnement matériel de l’action (éviter que l’environnement se prête à de tels basculements). Selon cette deuxième logique, les acteurs s’ajustent à des êtres et à des situations qui ne sont pas saisis dans la généralité mais dans ce qu’ils ont de spécifique.
Nous voulons ici examiner la manière dont les acteurs effectuent ces ajustements, pour prévenir l’horizon de la violence. Il apparaîtra que pour soutenir leur engagement public même (action, critique, justification ou défense d’une cause) ces acteurs font appel à des formes d’engagement « délaissant les formes d’évaluation requises pour un jugement généralisable » (Thévenot, 1998).
 
Excès d’engagement dans la manifestation Préserver le proche et prévenir les dérapages
 
 
Dans son travail sur la manifestation, Olivier Fillieule aborde la description des quelques instants au cours desquels des saisies typiques des agents, qui les renvoient à l’entité collective dont ils sont de simples représentants indifférenciés, s’effacent au profit de l’établissement de liens fugitifs de proximité en situation [8] : il mentionne ainsi une « interconnaissance » entre gendarmes et manifestants qui lui semble possible en province, ainsi que des moments où les protagonistes de la manifestation s’engagent dans un « jeu » (où l’on voit par exemple les policiers offrir aux manifestants « le plaisir d’une résistance ») [9]. De tels instants sont précisément ceux qui retiennent ici notre attention : ils donnent à voir, lors d’une épreuve publique, l’effacement de catégories conventionnelles d’évaluation et de traitement d’autrui (en « flic », en « allié du capitalisme », en « excité », en « gauchiste », etc.) et l’émergence d’ajustements fugitifs ou plus durables à des personnes ou à des circonstances saisies comme particulières [10]. Observer de tels ajustements en train de se faire permet ainsi de préciser la manière dont la manifestation évite de devenir « insurrection » et se maintient comme prise de parole légitime dans l’espace public [11].
Nous ne faisons donc pas ici référence au phénomène de « fraternisation ». Il peut arriver en des temps exceptionnels que les soldats fraternisent avec les grévistes, rejoignent leur camp et épousent leurs idéaux. Au cours de l’enquête, on a ainsi pu voir le fils du propriétaire d’un hôtel dans lequel étaient temporairement logées des familles défendues par Droit au Logement, d’abord hostile face à ces gens insolvables, prendre fait et cause pour ces mallogés et soutenir leur combat après avoir entendu la justification de l’association [12]. Ce n’est pas là un de ces moments d’ajustement circonstancié à la situation, ou de basculement inattendu dans une saisie en singularité des personnes, mais un processus d’adhésion réfléchie. Éventuellement, un basculement peut en être à l’origine, mais ce que l’on désigne par « fraternisation » est alors l’inscription durable, justifiée, de ce basculement.
Nous nous attacherons plutôt ici à décrire dans un premier temps des moments où les typifications s’effacent au profit de saisies d’autrui plus personnalisées. La notion de typification est ici employée pour désigner la façon dont les situations de face-à-face sont orientées vers des « relations froides » (Berger et Luckmann, 1996, p. 46) [13], où les interactants ne sont pas saisis en personne mais référés à des entités dont ils sont de simples représentants. L’interaction est alors montée en généralité et orientée vers un régime du public (interaction entre deux grands acteurs collectifs à travers leurs incarnations locales). Ce qui nous intéresse alors est la forme que prend la sortie de la typification comme engagement dans la proximité, alors même que les situations militantes que nous décrirons sont d’abord orientées vers le public. Dans un deuxième temps, nous décrirons la façon dont certains acteurs convoquent ces typifications et rappellent les entités collectives qui sont indispensables pour enclencher et soutenir la « dynamique révolutionnaire » (Chazel, 1989) de leur action. Nous verrons enfin comment un travail sur les entours de l’action, et notamment sur les objets, peut contribuer à éviter le retour de ces grands acteurs, en des situations où ce retour ferait courir un danger aux protagonistes et entraverait la félicité de l’action, liée à la prise de parole dans l’espace public.
Détente par l’effacement des saisies par typification : convivialité, gêne, tact dans les interactions de face-à-face
Le conflit du tunnel du Somport en vallée d’Aspe donne à voir des relations entre gendarmes et manifestants quelque peu différentes du tableau habituel de l’affrontement de grands collectifs ennemis [14]. Décrites par ceux qui y ont participé comme « tranquilles » ou « bon enfant », les « actions » organisées par les habitants mobilisés contre le projet routier [15] et leurs soutiens (manifestations, barrages routiers, occupations de chantier) voyaient arriver des enfants ou des personnes âgées. La confrontation directe ou physique avec les représentants d’un collectif ennemi apparaît aux manifestants comme un risque. En effet, la controverse du tunnel, qui s’est poursuivie sur un temps long, a recelé des moments de tension extrême (incendie du domicile d’Éric Pétetin, « figure » de l’opposition au projet, en 1992 ; conflits à l’intérieur même des familles, etc.) d’autant plus difficile à supporter que la vallée est relativement peu peuplée et qu’il faut bien que ses habitants, dans les situations de la vie quotidienne, maintiennent des relations entre eux : « on doit aussi vivre ici », explique une habitante (Paule Bergès, entretien, juillet 2001). Les acteurs s’efforcent alors de détendre la situation de manifestation, potentiellement « tendue » car directement porteuse de critique et d’affrontement. Jean-François [16], qui a participé à ces manifestations, et Paule Bergès, membre active du collectif d’opposition, se souviennent que ces actions n’induisaient pas forcément une hostilité aux personnes.
« Quand on bloquait les camions par exemple, on discutait avec les gars, on leur payait le café, le chocolat. Le mec appelait les autres derrière avec sa cibie, “Je suis dans une manif, y’en a pour deux heures”, et les autres s’arrêtaient quelque part tranquillement. Et nous, on laissait passer les voitures, on ne bloquait pas complètement le passage. On faisait des chicanes pour que les voitures passent, les gens qui allaient au boulot, ils passaient en voyant qu’il y avait des camions et c’était ce qu’on voulait, qu’ils voient qu’il y avait des camions. » (Jean-François, entretien, juillet 2001).
« Les premières occupations de chantier [...] on arrêtait les machines, on s’asseyait avec eux [les ouvriers] on mangeait avec eux, on discutait. Avec les gendarmes aussi. Et puis bon, ça s’est durci. Mais ça a été comme ça jusqu’en 94. »
(Paule Bergès, entretien, juillet 2001).
Les chauffeurs routiers et les ouvriers qui travaillent sur le chantier ne sont pas incriminés à ce moment-là, comme ils pourront l’être plus tard dans le conflit par d’autres militants, comme les représentants des « bétonneurs de la vallée ». Les gendarmes ne sont pas d’emblée inférés à leur corps d’appartenance. Pourtant, ils ne « fraternisent » pas ; tous ces gens « font leur travail », selon les termes de Paule Bergès. Les camions reprennent leur route une fois le barrage levé, les gendarmes surveillent, à l’affût d’éventuels débordements, les ouvriers se remettent à creuser le tunnel dès que les occupants lèvent le camp. Mais ils ne sont pas traités comme si cette fonction les absorbait. Ce ne sont pas des agents, mais peut-être des voisins, dans cette petite vallée où les gens se connaissent et ont parfois de lointains parents communs [17].
Comment se manifestent ces effacements d’une situation typique (l’interaction entre un représentant de l’État en action et un contestataire) vers des relations plus personnalisées ? Tout d’abord, Paule Bergès et Jean-François nous rapportent « des situations de convivialité », qu’ils exemplifient à travers la discussion matinale autour d’un café ou d’un sandwich. Les situations qu’ils décrivent avec le lexique de la convivialité sont celles où les personnes échappent à ce à quoi elles sont tenues par une saisie typique : le manifestant qui donne une tape dans le dos du gendarme et celui-ci qui lui serre vigoureusement la main. Éventuellement, la convivialité ainsi envisagée peut être dénoncée comme connivence par certains ou lorsque la situation exige un traitement impersonnel des acteurs. Mais parler ici de connivence impliquerait que l’opposition soit feinte ou jouée, or, comme on l’a dit, les opposants s’opposent, les policiers surveillent et les ouvriers creusent, avec tout autant d’application les uns que les autres.
Le basculement en situation se manifeste également par la gêne. C’est ce qui ressort du moins des récits de garde à vue par ceux qui en ont fait l’expérience. Au début des années quatre-vingt-dix, alors qu’émergeait sur l’agenda national « l’affaire du Somport » (création d’un collectif d’associations d’opposants ; manifestations d’envergure de plus en plus médiatisées ; premières démarches juridiques et administratives contre le projet), deux militantes du comité d’habitants qui s’oppose aux travaux, Paule Bergès et Maryse Darsonville, ont été placées en garde à vue. Elles décrivent la façon dont les gendarmes rendent manifeste leur propre gêne.
« Quelquefois on voit qu’ils sont gênés, quand même. Bon, ils le font parce qu’ils sont obligés de le faire. Une fois j’étais mise en garde à vue. Et un gendarme qui est venu me chercher, il devait venir pour nous mettre en garde à vue avec Paule Bergès, bon... J’ai jamais vu un type aussi gêné. De venir nous chercher. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
« Pendant la garde à vue, avec Maryse Darsonville on était toutes les deux en garde à vue, bon, les gendarmes de Bedous étaient extrêmement gênés, hein ! Ils avaient une autre attitude qu’avec les jeunes anarchistes, je pense. Et pendant les manifestations, nous, jamais ils ne nous ont agressés physiquement, ou traînés par terre. »
(Paule Bergès, entretien, juillet 2001).
Le gendarme manifeste sa gêne parce qu’il connaît bien les personnes à la porte desquelles il frappe. Pour lui, elles ne sont pas entièrement réductibles à la catégorie de « militantes » : ce sont des femmes, plus âgées que lui, qu’il connaît et dont l’une est même l’épouse du médecin de famille. La façon dont les gendarmes s’ajustent, en situation (au commissariat ou dans les manifestations) aux personnes, manifeste alors une forme de tact qui n’est pas requise par la situation institutionnelle (Corcuff, 1996). Nous désignons ici par « tact » une certaine mesure conduisant à des égards particuliers envers autrui, au regard des circonstances, de la situation ou de la fragilité particulière de cette personne-là [18]. Cette forme d’attention à autrui dans le proche exige de se déprendre d’un processus de typification. D’ordinaire, les typifications entrent en résonance non seulement les unes avec les autres, mais aussi avec un ensemble de prénotions ordinairement partagées et tenues pour allant de soi, et finissent par préparer et soutenir un échange cohérent d’interlocutions (que l’on pourrait ici ramener à un jeu de dénonciations et de revendications) [19]. Cependant lorsque des situations tendues, comme la manifestation, menacent de basculer, ce processus de typification n’aboutit pas à la félicité de l’interaction mais à sa fuite dans la négation de toute possibilité d’un espace commun. Loin d’être consolidé, l’ordre de l’interaction dérape alors. Au cours des entretiens menés dans le cadre de l’enquête, certains militants rapportent ainsi une attention des gendarmes à ne pas blesser ou malmener la personne. Bob, dirigeant de l’association Artus qui se consacre à la protection de l’ours, est un militant familier de la vallée qui a connu les premières mobilisations écologistes en France, à propos de Super-phénix. Il se rappelle la dure répression d’alors (qui avait fait un mort) lorsqu’il raconte son arrestation fortuite par des gendarmes en vallée d’Aspe. Il était allé voir, sur les conseils de son neveu photographe, la façon dont de jeunes militants écologistes (les « Aspe perchés ») avaient construit des cabanes dans les arbres pour bloquer pacifiquement l’avancée des travaux. Il témoigne de la différence entre le traitement dont lui et ces militants furent l’objet de la part de gendarmes se rabattant sur des saisies typiques et, une fois à la gendarmerie, un traitement plus personnalisé de la part de nouveaux interlocuteurs. Ces derniers manifestent des égards et une douceur qui n’est pas requise par l’institution envers les perturbateurs de l’ordre public, mais qui est ajustée aux personnes qu’ils ont en face d’eux : de très jeunes militants et militantes, dont certains sont plus angoissés par la détention que d’autres. Lorsqu’il dénonce la façon dont des « brutes » les ont arrêtés, Bob souligne l’incapacité de certains agents à de tels ajustements situationnels :
« Ça faisait pas 5mn que j’étais arrivé, je me retourne, je vois un premier gars en kaki, un deuxième avec un fusil d’assaut... Et ces Aspe perchés, c’était des gamins qui avaient 18 ans, c’était surtout des filles. Le gars qui dirigeait les opérations devait se croire au Vietnam ou en Algérie. Ils avaient le même type de comportement, il nous a tous collés en garde à vue jusqu’au soir. Ceci dit, ça m’a permis de rencontrer des gendarmes extrêmement sympathiques. De voir que dans la gendarmerie, y a des gens qui sont des abrutis très nets, des brutes, et puis qu’il y en a qui sont plein de délicatesse. Des gens qui étaient confus de cette situation et qui le manifestaient d’une certaine façon. [...] D’abord, beaucoup de... Aucune grossièreté. Je les ai vus interroger la plupart des Aspe perchés, ils m’ont interrogé avec mon neveu, y a pas eu de brutalité. »
(Bob, entretien, juillet 2001).
Le tact comme ajustement aux circonstances de la situation et aux personnes en présence peut ainsi se manifester dans les moments les plus tendus de l’action militante. Parce que l’action est publique et critique et en cela soutient la généralité de sa justification, elle tend vers l’affrontement entre des acteurs qui ne sont saisis que comme représentants du grand acteur à laquelle une typification les rattache. Certains d’entre eux se détachent cependant de cette saisie d’autrui en type, plus ou moins furtivement, plus ou moins ostensiblement. Sans que cet ajustement ne soit vraiment public (sauf comme on l’a dit lorsqu’ils prennent position ou « fraternisent » avec l’ennemi) la personne envers laquelle ils l’effectuent peut le remarquer : une gêne manifeste par une attitude, des égards légèrement prononcés survenant au moment opportun pour réconforter la personne qui ne les attendait pas, etc. Quelque-fois, cette relation fugitive de proximité peut être rendue très explicite, par un dialogue instaurant une relation de complicité temporaire entre les acteurs. François Breteau, de Droit au Logement, raconte une de ces interactions lors de l’évacuation musclée d’un immeuble squatté par des mal-logés :
« Il y en a un qui m’a dit une fois, alors qu’on devait évacuer le lieu, “Bon, je vais faire semblant de pousser, faites semblant de résister”, c’est ce qu’il a fait, et moi j’ai fait semblant de me débattre, de protester en gueulant. Son chef voyait qu’il faisait son boulot. »
(François Breteau, entretien, juillet 1998).
Le refus de s’engager dans l’épreuve publique est ici formulé explicitement à l’intention du militant que le policier ménage. Le tact consiste ici à vouvoyer la personne, non sur un mode indifférencié mais eu égard à sa qualité (plus âgé que le policier, François Breteau est avocat et il apparaît comme quelqu’un de responsable, qui ne recherche pas l’affrontement physique) ainsi surtout qu’à des traits plus personnels (François Breteau est un militant connu des policiers présents, qui l’ont souvent croisé lors d’actions précédentes et souvent évacué d’immeubles occupés). Il consiste aussi et surtout à éviter de mettre la personne à la porte de l’immeuble sans ménagement, ce qui ouvrirait la voie d’un possible dérapage : l’évacuation d’immeubles « réquisitionnés » par DAL est en effet un moment particulièrement sous tension, au cours duquel des grenades lacrymogènes peuvent être tirées, du matériel cassé et de jeunes militants violemment pris à partie.
Ce risque de dérapage est constant. Car comme le montrent aussi les propos de Bob, d’autres acteurs ont besoin de ces typifications pour soutenir leur engagement. On prendra ici deux exemples ; d’une part, les militants radicaux qui livrent un discours critique sur les forces en présence et cherchent l’affrontement avec un grand acteur collectif (l’institution) et ses représentants identifiés ; d’autre part, les gardes mobiles, les gendarmes extérieurs à la vallée venus pour prévenir et réprimer les débordements, acteurs du registre civique qui opèrent une saisie égalitaire des personnes et se gardent de tout basculement dans la proximité.
Prévenir l’excès de généralisation qu’autorisent les entours de l’action : la montée en généralité comme action située
Après une grande manifestation en 1994, très médiatisée, de nombreux militants de tous horizons géographiques et politiques (écologistes, libertaires de la CNT, sympathisants, etc.) sont passés en vallée d’Aspe. En révolte contre « l’ordre établi dans sa totalité » (Ansart, 1995, p. 75) certains sont davantage porteurs de généralisation et incriminent plus systématiquement de grands acteurs collectifs (l’État, l’Europe, le capitalisme, etc.) que ne le font les habitants. On observe que les manifestations autour de revendications locales et concrètes (contrairement au grand rassemblement annuel du début de mai, par exemple) qui se déroulent hors de la vallée (à Pau ou Oloron-Sainte-Marie, comme pour la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc comme alternative au transport routier de marchandises) mobilisent surtout la population locale. Selon les témoignages des participants recueillis au cours des entretiens, les militants extérieurs à la vallée se mobilisent davantage lorsque la manifestation se rapproche de ce qui est perçu comme le « symbole » de l’axe routier, le fameux tunnel du Somport. Alors que les opposants locaux parlent du tunnel comme d’un point parmi d’autres du projet routier européen, les militants extérieurs semblent davantage le considérer comme l’enjeu majeur de la lutte. Le tunnel creusé dans la montagne sauvage, dernier refuge de l’ours brun en Europe, apparaît comme une atteinte majeure à la nature et se prête à la critique écologiste. Les travaux entrepris pour le percement du tunnel matérialisent des collectifs ennemis à travers des êtres humains (contremaîtres, gardiens, gendarmes), des machines (les engins de chantier) et les effets produits de leur action conjointe (désordre, saleté, fumée, gravats, cavités creusées dans la montagne, animaux dérangés). L’avancée concrète des travaux offre une cible tangible à l’activisme militant, que l’on peut évaluer à sa capacité à la freiner voire à la stopper.
C’est pourquoi certains militants cherchent à déplacer les manifestations au Somport, qui offre un environnement cognitif (Heurtin, 1999, p. 64) donnant prise à une « radicalisation » du conflit. Maryse Darsonville se souvient par exemple de la façon dont, pendant la grande manifestation de 1994, c’est au Col du Somport que les choses ont « dégénéré » : elle entend par là le basculement de la manifestation en affrontement physique entre les représentants de deux acteurs collectifs, militants radicaux et forces de l’ordre.
Bob raconte une manifestation de l’année 2001 dans laquelle il faisait partie du service d’ordre [20]. Les négociations du trajet avec la préfecture n’avaient pas permis d’aller jusqu’au tunnel lui-même. Mais le service d’ordre, au vu du nombre important de manifestants, fut rapidement débordé lorsque certains militants, faisant fi de l’interdiction préfectorale, emmenèrent la manifestation jusqu’aux travaux. Ces acteurs sont ceux qui placent la controverse à son niveau le plus général : militants libertaires et écologistes d’associations ou de groupements nationaux. Cette montée en généralité, perçue comme excessive par les militants, fait peser une forme de soupçon : ces acteurs poursuivraient là un but d’une autre nature, utilisant la situation locale pour des objectifs politiques [21].
En parallèle à cette évolution concernant les manifestants et le lieu des manifestations, plus ou moins propice à la généralisation, les entretiens rapportent une évolution similaire chez les gendarmes. Alors que la controverse se généralise, aux gendarmes locaux, à la fois peu nombreux et plus enclins à ajuster leur comportement envers des manifestants saisis dans la proximité (des proches, des voisins, des gens fragiles et respectables) se substituent des gardes mobiles, plus nombreux et surtout moins susceptibles de se laisser aller à de tels ajustements. C’est en effet dans une visée civique du maintien de l’ordre, fondée sur un traitement indifférencié des acteurs et des circonstances, qu’agissent ces gardes mobiles [22]. Leur origine géographique plus lointaine protège de proximités qui pourraient affecter l’efficacité de leur action [23]. Après 1994, une compagnie de gendarmes mobiles extérieurs à la vallée est stationnée en permanence aux forges d’Abel, tout près du chantier pour mieux intervenir efficacement, mais assez loin de la vallée et des villages pour ne pas forger de relations hors de l’institution.
« Avec la gendarmerie locale on a toujours eu de très bons rapports. C’est des gens qui nous connaissent, qui savent ce qu’on fait, ce qu’on peut faire, ils savent que nous on ne cherche ni l’affrontement ni la casse. Mais c’est vrai qu’avec l’apport de gens extérieurs, des gendarmes mobiles qui eux se comportent toujours de la même façon, y a eu des dérapages. [...] Les gendarmes mobiles, eux, ils sont là pour faire de la protection et de la répression, ils connaissent personne. Ils viennent de loin en général. Au début des occupations de chantier au Somport, je me souviens, ils venaient du Pays basque, je me rappelle plus d’où exactement, mais c’était presque St-Jean-Pied-de-Port. Bon, le temps qu’ils arrivent et qu’ils nous virent... C’est pour ça qu’ils les ont installés sur place. Et puis après, quand ils ont reconverti la colonie de vacances à côté du chantier en bâtiment d’accueil pour les gendarmes mobiles, ils sont venus de partout. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
La controverse dérive alors vers le modèle idéal-typique d’un affrontement fortement objectivé entre deux acteurs collectifs incarnant deux institutions. Les forces de l’ordre saisissent les manifestants non comme collectif légitime de « citoyens éclairés » donnant à entendre leurs « arguments discursifs », mais comme « foule » effervescente (Mariot, 2001) dont le dangereux bouillonnement menace directement l’ordre public. De manière symétrique, certains groupes, comme la CNT anarchiste, entraînent le mouvement des habitants vers davantage de radicalité ; ils recherchent la confrontation avec de grands acteurs collectifs (la police, l’État, l’armée, les lobbies routiers, le capitalisme, etc.) – les acteurs d’« en face » ne sont alors plus saisis en « personnes » mais comme des figures objectivées représentant ceux-ci. La manifestation n’est pas suffisante si elle ne porte aucun coup direct au « camp d’en face ». Or, frapper physiquement l’adversaire n’est pas forcément le but recherché par les associations d’habitants, notamment parce que leurs membres pourraient courir là un grand risque.
Pour donner moins de prise à un tel mouvement, les acteurs font en sorte de tenir à distance le tunnel du Somport. Dans le récit qu’a fait Bob précédemment de la manifestation contre les travaux du tunnel, Éric Pétetin, l’un de ces plus fervents opposants, finit par enjoindre les militants de quitter les lieux du chantier, expliquant qu’emmener les manifestants trop loin dans la généralisation représente une erreur au vu de la fragilité des personnes présentes (enfants, personnes âgées) : ne pas trop généraliser pour ne pas trop les exposer. Mais plus généralement, il s’agit de faire en sorte que l’environnement rende plus difficile la convocation directe de cet opérateur de généralisation excessive qu’est le Tunnel. Maryse Darsonville raconte la façon dont une manifestation a pu éviter de dégénérer dans la violence et la radicalité parce que ses organisateurs avaient pris soin de débarrasser l’environnement de tout ce qui pouvait favoriser un glissement vers cette pente dangereuse.
« L’année dernière on a fait une manifestation à Bedous, c’était très bon enfant, même si y avait un peu de CNT mais pas trop, ça s’est très bien passé. Pourtant y avait un chantier. Il y avait un chantier à Bedous à ce moment-là. Mais on avait réussi à convaincre le préfet et le directeur de la DDE de sortir les engins, donc y avait pas lieu de faire des provocations puisqu’il n’y avait pas de matériel. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
Les objets et les dispositifs matériels environnant la manifestation, tels les engins et outils de chantier, faisaient apparaître des affordances [24] orientant l’action militante. Que ces engins aient été là pour une toute autre raison n’est pas l’essentiel : rappelant le chantier du Somport, ils offrent aux militants radicaux la possibilité de soutenir leur geste critique. Ils deviennent les objets autour desquels se resserre l’épreuve, soumis à une évaluation publique et non plus « objets privés » (Fornel, 1993b, p. 260). S’en prendre aux engins de Bedous revient à convoquer le chantier des forges d’Abel et rendre présent, dans la situation, le tunnel lui-même. On voit combien la « radicalisation » comme montée en généralité s’appuie sur des saillances de l’environnement matériel : les slogans seuls ne sauraient leur suffire à porter la généralisation, car ils ne mettent pas entièrement les manifestants à l’épreuve. Lorsqu’un manifestant, ou un groupe de manifestants, essaie de monter en généralité par le simple fait de crier des slogans élargissant le cadre de la mobilisation locale, le risque est grand qu’il ne soit pas suivi. Les souvenirs de manifestation de ces deux habitantes offrent l’exemple d’une montée en généralité discursive qui ne tient pas : dans le premier cas, le militant est le seul à en souffrir, dans le deuxième, c’est le collectif qui peut en souffrir par ricochet, comme le rappelle cette militante au cours d’un entretien :
« Je me souviens d’une manif qu’on a faite, on était devant Bedous, et à côté de moi, y avait un mec qui disait “Non au pont !” Je lui ai demandé ce qu’il disait, parce que je ne comprenais pas bien. “Non au pont !” Et en fait, y’avait la manif du pont de l’île de Ré !
[...] Je lui ai dit : “Mais attends, tu sais où tu es, là ?” ».
(Isabelle, entretien, juillet 2001).
La convocation d’objets appuie et consolide le travail de montée en généralité qui, s’il en reste au mode discursif ou argumentaire sans se mettre à l’épreuve, n’engage à rien [25]. C’est pourquoi les militants les plus radicaux, les plus enclins à monter en généralité, cherchent à convoquer, enrôler ou engager des objets (au minimum, ils peuvent déjà compter sur ceux qu’ils apportent, comme la CNT et ses drapeaux, identiques quelle que soit la manifestation).
Prévenir le basculement de la situation dans un rapport violent passe donc autant par un travail sur les entours de l’action (lieux, environnement, objets) que par le soin témoigné dans les situations de face-à-face entre acteurs. Dans les deux cas, il s’agit de prévenir un excès d’engagement des acteurs. Mais le basculement dans la violence peut également provenir d’un désajustement par rapport aux exigences d’un agir dans l’espace public. Pointe alors l’horizon d’une forme expressive de violence, répondant à l’incapacité de mettre en forme une parole recevable dans l’espace public [26].
 
Défaut d’engagement et collectifs en tension
 
 
Les situations que nous allons maintenant examiner témoignent d’une manière inverse de faire advenir l’horizon de la violence : non pas par excès, mais par défaut d’engagement. François Chazel notait à propos de la mobilisation qu’il n’est « pas essentiel qu’elle s’exprime exclusivement à travers l’action politique mais encore faut-il qu’elle ait une signification ou une portée de cet ordre, ce qui n’est pas le cas [...] des pures expressions, souvent violentes, d’agressivité » (Chazel, 1975, p. 515). Or, qu’advient-il lorsque l’engagement d’un participant à l’action collective se défait de cette visée politique et menace de s’ancrer dans l’expressivité ? L’impératif d’efficacité de l’action collective pourrait alors commander l’exclusion de celui qui est perçu comme simple « fauteur de troubles ». Cependant, dans le cas où le collectif n’est pas animé d’un seul impératif d’efficacité mais également d’une visée civique, comme le sont ces collectifs militants, la voie de l’exclusion, toujours possible dans les situations de la vie quotidienne, ne peut être envisagée comme règlement apaisant. En effet l’exclusion, comme négation de la possibilité d’un espace commun, s’apparente elle-même à une forme de violence. Elle est même précisément la forme de violence (l’expulsion) que dénoncent les collectifs militants comme Droit au Logement : exclure les acteurs qui ne se montrent pas tout à fait ajustés, leur refuser une affiliation au collectif, les ancrerait dans une posture d’« individus par défaut » (Castel, 1996). Un mouvement comme DAL prétend au contraire rendre à ces acteurs une certaine grandeur civique (la capacité à participer au débat public et à exercer leurs droits civiques au nom d’une grande cause) en les affiliant à un collectif associatif militant [27]. Ils ne peuvent recourir à une exclusion au nom de principes généraux, puisque l’exclusion elle-même semble injustifiable aux visées civiques de l’action collective. Dès lors, ils sont en quelque sorte condamnés à « faire avec » la possibilité de dérapages. Les collectifs militants s’efforcent alors en pratique de maintenir cette « dimension politique » de la mobilisation qui les affirme comme mouvement social.
Pour prévenir les emportements et les dérapages expressifs, et maintenir le collectif dans la visée politique d’un régime de justification, les militants que nous avons rencontrés combinent un règlement formel faisant appel à des principes généraux de justice et, en même temps, des arrangements particuliers avec ces personnes saisies comme proches. La première situation que nous examinerons est celle d’une réunion publique, lors de laquelle un ministre en exercice se voit interpellé par un jeune toxicomane. Sans que la « violence » en tant que telle surgisse, les participants à la réunion voient arriver avec angoisse l’horizon d’une violence expressive : par sa difficulté à répondre aux exigences de l’expression dans un espace public, le jeune intervenant leur apparaît plus comme un « intrus fauteur de troubles » que comme un participant légitime, soulevant une question de débat public. Les militants qui le connaissent s’attachent alors à prévenir la venue d’une violence sous deux formes (violence du toxicomane ; violence de son expulsion) en l’aidant à formuler ses griefs d’une manière recevable.
Le 22 janvier 2001, à Levallois-Perret : les militants en question sont ceux de l’association Projet C [28], qui participent ce soir-là au lancement de la campagne de la liste de la gauche plurielle pour l’élection municipale qui s’annonce. On concentrera notre récit sur un incident ayant émaillé cette soirée : l’irruption de deux jeunes habitants de Levallois, connus des membres de Projet C et avertis par eux de la réunion publique, venant troubler le discours officiel des représentants du Parti socialiste.
Lorsque l’oratrice principale, Élisabeth Gourévitch qui conduit la liste, prend la parole, elle souffre d’une extinction de voix : ses inflexions de voix sont semblables à celles d’une personne continuellement sur le point de fondre en larmes. Alors que, patiemment, l’assistance écoute le discours qu’elle prononce à grand-peine, les deux jeunes habitants entrent dans la salle municipale. Après avoir salué les membres de Projet C et s’être placés à leurs côtés, ils s’intéressent plus particulièrement à la présence de Laurent Fabius, alors ministre, s’apprêtant lui-même à prononcer un discours de soutien. L’un des deux commence à parler à voix haute alors que l’assistance conserve le silence pour mieux permettre à la candidate de parler. Sa voix porte d’autant mieux que celle de l’oratrice est vacillante et il se lance très vite dans des adresses au ministre sur le mode de la familiarité : « Eh, Laurent, faut qu’on s’explique ! » Alors que les représentants du PS à la tribune restent imperturbables et que quelques timides protestations s’élèvent de l’assistance en réponse, il fait très vite des allusions de moins en moins voilées au célèbre « scandale du sang contaminé » qui a entaché la carrière politique du ministre.
(Notes de terrain, janvier 2001).
Se réclamant en cela de Georg Simmel, Goffman a travaillé ce qu’il a appelé les « rites d’évitement », obligeant à « garder ses distances » et à observer une forme de déférence envers autrui lors d’une interaction [29]. En particulier, il parle des relations asymétriques entre un psychiatre et son patient, dans lesquelles l’un des interactants peut s’intéresser au plus personnel voire au plus intime chez l’autre, sans que l’inverse soit possible (Goffman, 1974, p. 57). Dans notre situation, la familiarité avec laquelle le jeune homme interpelle le ministre marque un défaut de la déférence et l’instauration d’une dissymétrie malheureuse dans la situation. Le fauteur de trouble, dont l’allure sous sa casquette est relâchée, interpelle, gesticule. Il est alors passible de sanctions comme l’exclusion de cet espace auquel il ne semble pas ajusté.
Lorsque l’exclusion se révèle illégitime
La première solution qui s’offre aux militants organisateurs est donc l’exclusion pour cause de manquement aux règles élémentaires de civilité dans une réunion publique : les militants de Projet C sont priés de calmement faire sortir leurs amis. En effet, l’inconvenance de l’intrusion est redoublée du fait qu’elle est potentiellement porteuse de violence, ce qui semble lui ôter toute légitimité dans un espace public. Lorsque les « amis » du jeune homme sont sollicités, c’est d’une certaine manière, du point de vue des organisateurs, pour « calmer le jobard », selon l’expression de Goffman : apaiser la colère du « perturbateur », lui faire accepter son sort en le laissant « piquer une crise » cathartique qu’il s’agit de contenir (Goffman, 1952, p. 289). De leur point de vue, cependant, il s’agit d’autre chose. Ils s’efforcent au contraire de faire en sorte que l’homme et son coéquipier ne soient pas exclus (fût-ce d’une manière « douce ») : prenant au sérieux les motifs de l’intervention impromptue, ils en soulignent la légitimité.
Car le jeune homme se tourne vers ses amis qui lui enjoignent de baisser le ton et leur lance « Ben quoi, je vais me faire foutre dehors ? C’est toi, Karim, qui va me foutre dehors ? » Par là, il rappelle les membres de Projet C vers une relation personnelle (il interpelle le militant par son prénom) entre proches. Plaçant les relations sur le terrain de la familiarité, il désamorce ainsi la convocation de principes justifiant l’exclusion et l’intervention de l’équipe en charge de la sécurité, dont la fonction est précisément de savoir ne pas s’engager dans des arrangements entre proches.
Pour les membres de l’association, cette prise de parole est légitime et sa légitimité doit être reconnue au nom de la particularité du terrain levalloisien. Les deux jeunes hommes, même s’ils apparaissent maladroits et à la lisière de la violence, ont une légitimité locale qui fonde leur parole. Une légitimité que tente d’expliquer Karim, le président de l’association présent ce soir-là, au chercheur non familier de la vie de quartier à Levallois :
« Le 22, y a eu quand même deux personnes, deux jeunes qui sont venus et qui ont essayé de semer un peu le trouble. C’est des gens qui sont entre guillemets directement concernés par cette affaire-là. Parce que tous les deux sont on va dire toxicos, et tous les deux ont vu des copains partir, etc. Nous, on avait organisé une mobilisation suite à un décès d’un copain dans le quartier, et on s’était mobilisés devant la mairie du temps de Balkany pour demander qu’il y ait une véritable politique qui soit menée en direction de la jeunesse. Ça a été un vrai drame ici, le nombre de jeunes qui sont morts par toxicomanie ou sida ça a été dramatique. C’était la volonté politique, pas la volonté de tuer de la part des élus bien sûr, mais de pas avoir de politique en direction de la jeunesse. Et donc on a organisé une manifestation, on a été reçus par la mère Balkany à l’époque, on était je crois 200. Et dans les 200 personnes, y avait une dizaine de manifestants qui étaient des toxicos.
C’était un fait nouveau, qu’ils se mobilisent, qu’ils se mobilisent eux-mêmes, ils étaient très en attente de quelque chose. Ils avaient des demandes, qu’ils ont formulées là. Et donc, ce soir-là avec Fabius, y avait quand même deux personnes qui étaient un peu concernées et qui se sont fait entendre, et l’affaire elle est encore très présente. »
(Karim, entretien, mars 2001).
Karim fait appel, pour expliquer en quoi les deux jeunes toxicomanes étaient fondés à donner de la voix, au contexte particulier de Levallois qu’il faut comprendre comme tel : le caractère particulièrement aigu du problème du sida dans les années quatre-vingt. Il ne faut pas, selon lui, se contenter de juger de ces comportements d’après des règles générales de conduites dans un espace public, mais traiter la situation levalloisienne comme un cas à part. Il faut, dit-il, saisir la souffrance de ces jeunes habitants qui sont « concernés » car ils sont touchés dans leur intimité (ils perdent des « copains »).
Il lui paraît important de saisir cette souffrance car elle arme pour lui une parole politique : elle amène à une critique de la politique municipale entreprise par Patrick Balkany (qui brigue alors un nouveau mandat) lorsqu’il était maire. Cette souffrance est à la base d’une posture civique (la mobilisation d’une population ordinairement non présente dans l’espace public). Ainsi, même s’il n’en a pas l’air, le jeune homme qui s’emporte publiquement, et en mettant si peu de formes, contre la présence de Laurent Fabius à Levallois, fait entendre une voix politique qui a toute légitimité dans un espace public. Pour Projet C, ce n’est pas un provocateur, mais quelqu’un qui montre en quoi le soutien de la liste de gauche par Laurent Fabius est un bien malheureux symbole au vu de la situation particulière de Levallois, durement touchée par le sida. Par là, Karim s’engage dans ce qui peut être compris comme une tentative pour contenir un geste d’« emportement » tissé d’émotions (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 429) et pour ramener le jeune toxicomane à l’impératif de justification auquel il s’était soustrait (ibid., p. 420).
Accorder une attention à la souffrance particulière du jeune homme qui s’emporte pousse donc les militants de Projet C à rejeter ce qui semblait pourtant devoir s’imposer, l’exclusion hors de l’espace public de ceux qui manquent à ses règles. Exclure les deux « fauteurs de troubles » revient selon eux à leur manifester qu’ils sont « étrangers à la cité » (Guillemin, 1984, p. 48), et fait courir le risque d’une exacerbation de la violence. Ils s’engagent alors vers un règlement personnalisé de l’incident. Il est important, poursuit Karim dans l’entretien, que ce ne soient pas des inconnus ou des « étrangers » (le service d’ordre du PS ou les responsables de la soirée, militants socialistes d’une autre génération et peu familiers avec le quotidien des toxicomanes des cités) qui viennent raisonner le jeune toxicomane, mais des proches, des voisins, des éducateurs qu’il connaît bien et qui le connaissent bien, en qui il a confiance :
« Quand on a organisé des choses autour du sida, et même avec les jeunes que tu as vus l’autre soir, d’autres, séropositifs, on les connaît, on se connaît, y a toujours eu des embrouilles, des machins... Avec des jeunes qu’on connaît, hein, des bagarres, enfin des bagarres, c’était pas violent, mais... Y’a encore de la passion, quoi. D’ailleurs heureusement que c’est nous qui faisions ça, on les connaissait. »
(Isma, militant de Projet C, entretien, mars 2001).
L’insistance sur le terme « heureusement » exprime le sentiment que, si le point de vue des jeunes toxicomanes n’est pas reconnu et si ceux-ci se voient refuser l’accès à l’expression publique, la situation d’humiliation ouvrirait la voie à la violence. Une violence qui laisse éclater « la rage » comme fuite du politique [30]. Ce n’est pas par le politique que les militants de Projet C en défont le nœud, mais par les confidences entre proches. Pourtant, c’est bien vers l’espace public qu’ils accompagnent le jeune homme.
L’accompagnement par la sollicitude vers une parole légitime
L’interconnaissance, la proximité, la confiance entre les interlocuteurs, l’attention à la singularité des parcours personnels permettent de démêler cette situation où pointe l’horizon d’une violence. Il s’agit pour les militants « aguerris » de réparer les « maladresses » commises par le « novice », en prenant en compte une « différence de compétences à l’action collective » (Mathieu, 1999, p. 491). Ainsi, le jeune homme se voit entouré de personnes qui le tutoient, que lui-même tutoie, et qu’il pense capables de le comprendre, parce qu’ils savent d’où il vient, qu’ils connaissent à la fois son histoire et les événements auxquels il fait référence. « La question que tu poses est bonne », lui assurent-ils, montrant par là leur qualité de proches en se distinguant de ceux qui demandent son expulsion parce qu’ils jugent illégitime son intervention. Lorsqu’ils lui assurent qu’eux non plus « ne cautionnent pas la venue de Fabius », ils réactivent la connivence qui les lie. Cependant, après avoir reconstruit un climat de confiance, amical, dans lequel les relations entre eux sont de l’ordre de la proximité, ils en viennent à le rappeler aux règles formelles de l’expression et de l’agir dans un espace public :
« Bon, ce soir-là, on lui a expliqué. On lui a expliqué qu’il avait le droit de parler, que pour ça il pouvait s’expliquer directement avec Fabius. On ne lui a opposé qu’une chose, c’était de dire “Tu peux pas empêcher d’autres personnes d’écouter”. Maintenant, si t’as des revendications qui te sont propres, tu vas voir Fabius et nous on viendra. [...] [le jeune en question] c’est quelqu’un qui compte à Levallois, c’est quelqu’un qui est très connu, qui a des activités, qui a été en prison... »
(Karim, entretien, mars 2001).
Même s’il faut comprendre la situation dans son contexte, les protagonistes avec leur histoire personnelle (la prison) et la place spécifique qu’ils occupent au sein de la communauté du quartier (il « compte »), prendre la parole dans un espace public nécessite d’accepter certaines contraintes de civilité : ne pas élever la voix, laisser s’exposer les arguments, se placer dans la perspective d’un débat raisonné en sachant construire son argumentaire au-delà du cas personnel (« Si t’as des revendications qui te sont propres, tu vas voir Fabius »). La relation de proximité qui lie les militants aux toxicomanes agit comme une base sur laquelle peut s’asseoir une pédagogie dans la visée de rendre possible l’expression d’une critique qui ne demeure pas en « régime d’impuissance » (Cardon et Heurtin, 1999). Les militants occupent une position qui permet au jeune homme de les saisir comme proches mais en même temps de les ancrer dans le monde du politique. Les militants lui font alors comprendre qu’ils peuvent l’épauler dans une scène publique (« On viendra »), le faire en quelque sorte accéder à une expression politique par la confiance dans des proches. L’attitude compréhensive qu’adoptent les militants, lorsque par exemple ils retiennent le service d’ordre de mettre les jeunes à la porte, n’implique pas une absence d’autorité : les deux militants élèvent la voix et rappellent le toxicomane à l’ordre. Ils lui expliquent alors qu’il n’est pas ici chez lui, mais dans une réunion publique et que toute expression d’un point de vue, si légitime soit-elle, doit obéir à certaines règles (Cardon, Heurtin et Lemieux, 1995). Il s’agit pour eux de l’épauler patiemment dans un espace public dont les contraintes spécifiques lui étaient jusque-là étrangères. Ils l’aident à asseoir durablement un point de vue politique à partir de sa souffrance.
Réparer un dérapage : l’attention à des circonstances et une personnalité appréhendées comme particulières
La question à laquelle s’affrontent les militants de Projet C est celle de la difficulté à faire tenir un collectif lorsque son caractère « constamment en porte à faux » (Joseph, 1995, p. 16) pose problème à la coopération. Notre dernier exemple, qui vient de Droit au Logement, vise à explorer plus avant ces tensions en tant qu’il donne à voir des formes de réparation de « dérapages » permettant l’accompagnement progressif de leur auteur dans le collectif. En juillet 1998, un stage est organisé par l’association pour la formation de ses militants. Pendant dix jours, les militants qui viennent de divers Comités DAL des grandes villes de France sont logés sur les lieux mêmes, à l’INJEP (Institut National de la Jeunesse et des Sports) de MarlyleRoi. Ils ne se connaissent pas forcément entre eux. L’avant-veille de la fin du stage, à huit heures du matin, alors que quelques militants prennent leur petit déjeuner, l’un d’entre eux, jusque-là seul à sa table, devient violent.
« JP » (comme il se présente lui-même) est venu de Mulhouse avec un jeune couple de militants. « JP » s’était installé seul à une table, visiblement dans le but de ne pas être dérangé [31]. Tacitement, tout le monde semblait savoir qu’il ne fallait pas l’énerver : personne, hormis ses deux camarades de Mulhouse, ne lui avait trop adressé la parole pendant le stage. Vêtu d’un simple maillot de corps blanc et d’un jean, à l’âge indéfinissable et au visage marqué, il portait de nombreux tatouages artisanaux. Peu loquace et toujours sur la défensive, il n’hésitait cependant pas, pendant les conférences, à montrer son énervement en parlant à voix haute [32] où à faire passer des « blagues » salaces et souvent incompréhensibles écrites sur des papiers, qu’il signait du nom de son voisin et qui lui donnaient des convulsions de rire sur sa chaise [33]. Les personnes présentes, dans ces moments-là, manifestaient une certaine gêne mais n’allaient pas jusqu’à l’exprimer verbalement. Surtout, tout le monde le soupçonnait, là encore tacitement, d’avoir tenté d’allumer le feu à deux reprises, dans des poubelles, aux premiers jours du stage. Enfin, chacun avait noté l’imposant couteau à cran d’arrêt avec lequel il jouait sous la table pendant les conférences. Le dialogue a toujours semblé difficile avec lui, qui paraissait comme en décalage par rapport aux autres [34].
Ce matin-là, alors qu’il se parlait à lui-même, un militant de plus de 60 ans, habituellement très calme et s’exprimant d’une voix plutôt douce, le voyant seul, est venu s’asseoir à ses côtés. C’est l’échange suivant, pourtant très anodin, qui a occasionné le basculement de « JP » dans la violence : alors qu’il prévient le militant de ne pas s’approcher de lui (« Toi viens pas m’emmerder ! »), celui-ci sourit et, croyant répondre à une plaisanterie, se prépare à poser son plateau sur la table (« Eh si, tiens, justement, je viens t’emmerder... »).
La réponse au second degré déclenche une fureur inouïe de la part de « JP » qui balance son plateau à travers la pièce et se met à frapper violemment au visage le vieil homme en l’invectivant. En quelques secondes, il lui donne coups de poings et coups de pieds tout en cherchant à sortir son couteau de la poche arrière de son jean. Quelques militants s’interposent tant bien que mal et « JP », furieux, quitte la cafétéria en s’en allant vociférer dans les étages.
(Notes de terrain, juillet 1998).
De la même manière que les troubles occasionnés dans la réunion publique de Levallois, cette situation soulève la question de la mise à distance du fautif, voire de son exclusion. Le lieu du stage est un bâtiment public, qui n’accueille pas que les militants de DAL et dans lequel les personnes se doivent d’observer certains usages propres à de tels lieux (réserve, déférence, politesse, discrétion, accessibilité, etc.) mais, bien plus que cela, c’est également un lieu où le collectif militant apprend à conduire des réunions, prendre la parole, réfléchir sur les politiques publiques, débattre avec les décideurs, servir une cause, etc. Dans cet espace « doublement » public, la violence apparaît comme une intrusion doublement illégitime. Elle n’a pas sa place et semble devoir être sanctionnée.
Or, « JP » ne sera pas exclu. Le règlement en toute impartialité selon des principes généraux semble vite inadéquat aux acteurs : après tout, « JP » exprime lui-même une souffrance (lorsqu’il s’enfuit en hurlant dans les étages) et ne pas y accorder d’attention pourrait donner lieu à une forme d’humiliation (Paperman, 2001). Dans les minutes et les heures qui suivent l’acte, une discussion se met en effet en place entre les dirigeants de DAL et les témoins de la scène. C’est la victime, alors même qu’elle est en train de se relever, qui convoque, dans la discussion qui s’engage, des éléments d’explication : « Oh, ce n’est pas grave, c’est son ethnie qui veut ça, ils ont leur fierté, ils y tiennent... » explique le vieux militant comme pour s’excuser de sa propre maladresse. La communauté d’origine de « JP » apparaît pour la première fois dans les propos des militants : « JP » est gitan et, à ce titre, le militant le considère dépositaire de référentiels culturels différents et d’un code de conduite spécifique. Nier cette culture d’origine apparaît aux acteurs, dans la situation, comme une forme de mépris (Honneth, 1999). Les militants, délaissant la posture civique qui réclame un traitement égalitaire des personnes et des évaluations, s’engagent alors vers un argument multiculturaliste en refusant d’exclure « JP » : l’exclure pour sa violence reviendrait pour eux à l’exclure non en raison de son acte mais en raison de son appartenance, puisque son appartenance explique son acte. Cet impératif de ne pas procéder à une exclusion est ici d’autant plus fort que « JP » est dans le stage un des rares représentants de l’ouverture multi-ethnique de l’association : gitan, c’est un « étranger de l’intérieur » (Missaoui, 2003) [35]. Les dirigeants se détournent alors d’un règlement formalisé de la situation qui pourrait consister à en appeler à des autorités compétentes pour punir le tabassage : « Bon, pour JP, qu’est-ce qu’on fait ? Faut régler ça entre nous, hein, mais faut surtout pas que ça se reproduise. On peut pas le renvoyer, ça serait pire... ». Ils se tournent vers un mode de règlement personnalisé, attentif à ne pas brusquer « JP » en portant atteinte à son origine ou à son honneur supposé.
Cette personnalisation du règlement ne s’arrête cependant pas à l’examen des circonstances jugées comme particulières. Si le règlement doit être personnalisé, c’est aussi parce qu’il engage une personnalité particulière. « JP » n’est alors pas seulement saisi par une appartenance ethnique (où il est dépositaire de codes culturels déterminant sa conduite) mais aussi en personne. Jean-Baptiste Eyraud, le président de l’association, se tourne alors vers le jeune couple de Mulhouse qui a accompagné « JP » lors de son voyage. Le dialogue suivant s’engage :
« Qu’est-ce qu’on fait ? Vous qui le connaissez...
– Ben...
– Il faut lui faire remettre son couteau, c’est une priorité !
– Oh non, il ne voudra jamais ! Et puis sans son couteau, il va se sentir démuni et il sera
plus agressif !
– Mais enfin, qui c’est d’abord ? Comment il est venu là ? Vous le connaissez bien ? Il est
comme ça, à Mulhouse ?
– Ben... JP, c’est JP... »
Le président, dans son adresse à ceux qui apparaissent dans la situation comme des « proches » (les plus « proches » parmi les militants présents) de « JP », ouvre la voie d’un règlement personnalisé du problème. Lorsqu’il convoque un principe (la règle qui veut que l’on ne porte pas d’arme dans un lieu public) les militants lui font remarquer que ce principe général n’est pas ajusté à la situation. Séparer « JP » de l’objet auquel il est attaché, c’est en quelque sorte pour eux lui faire violence. Sa personnalité n’est pas séparable de ses objets familiers, elle est « distribuée » (Thévenot, 1993, p. 106). Selon eux, s’il réagit ainsi c’est parce qu’il se sent désajusté par rapport à la situation et confisquer cet objet le rendrait plus fragile encore. Finalement, disent-ils, il faut juger non par rapport à de tels principes généraux qui ne feraient que provoquer davantage de violence (ce que le président lui-même sous-entendait lorsqu’il a commencé en posant que « on peut pas le renvoyer, ça serait pire ») mais en tenant compte de la personnalité de « JP » : « JP, c’est JP », se contentent-ils de formuler pour pointer sa singularité. De cet échange, il ressort que face à une telle singularité, les principes généraux ne conviennent pas et la solution adéquate passe, dans cette situation précise, par des « arrangements particuliers » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 408) [36]. « JP, c’est JP » et l’accord passé avec lui n’est pas justifiable publiquement (il n’y a par exemple pas eu de débat public sur la façon de faire face au cas, et personne n’y a plus fait référence par la suite). Un autre « cas », impliquant d’autres acteurs ou d’autres circonstances, serait saisi différemment.
Ainsi, au lieu d’exclure le fauteur de troubles, la décision fut prise de resserrer les liens avec lui. Dans les jours qui ont suivi, « JP » s’est trouvé constamment entouré : les militants répondaient à ses plaisanteries et, à chaque repas, les dirigeants de DAL et les responsables du stage lui ont fait l’honneur de l’inviter à leur table. En particulier, deux militants ont lié des relations avec lui, autant dans la visée de contenir sa « rage » que de l’intégrer au groupe : l’un était éducateur spécialisé (travaillant avec des autistes et des psychotiques), l’autre ceinture noire de karaté (prêt à intervenir en cas de récidive). Attentifs à ne pas brusquer « JP », sachant rester à distance mais aussi lier conversation (sur le sport, notamment), ils se sont rapprochés de lui : « allant à sa rencontre », nouant des relations personnelles avec lui, s’exposant sans pour autant surcharger d’émotions cette relation (Ravon, Pichon, Franguiadakis et Laval, 2000). Ainsi encadré, « JP » s’est trouvé progressivement réintégré au groupe de militants où personne ne parlait plus de « l’incident ». Les intervenants du stage ont eux aussi traité « JP » avec des égards particuliers, sollicitant son avis à plusieurs reprises, valorisant son travail. Dans le « journal du stage » écrit durant ces dix jours par les militants sous la conduite d’un journaliste professionnel, figurent trois textes de « Jean-Paul » (deux poèmes et une version remaniée du récit de sa rencontre avec DAL). Dans ce journal, aucun autre militant n’a signé autant de textes : le « climat de bienveillance » se construit à travers une « déférence compensatrice » (Borzeix, 1995) attentive à mettre en valeur « JP ».
Plutôt qu’un règlement formel selon des principes généraux, les militants ont choisi des arrangements convenant à la singularité de « JP ». Ces arrangements ont consisté en un resserrement des liens interpersonnels ainsi qu’en une valorisation de sa présence au stage. Ces arrangements particuliers sont étroitement dépendants, non seulement de la « personnalité » de « JP » telle que les militants se la sont représentée (son origine communautaire et les codes de conduite qui y sont rattachés) mais également du contexte temporel : comme l’analyse un militant, « Il ne reste plus que deux jours, on peut le jouer comme ça... Si ça avait eu lieu au tout début, je ne sais pas comment on aurait fait ». « Le jouer comme ça » indique bien, contre l’idée de principes généraux, la forme de l’arrangement et l’attention à un cas particulier, la fin de son propos soulignant la difficulté pour ces arrangements personnalisés de tenir dans le temps. Le mode de règlement qui convient, qui ne se situe pas au niveau de principes généraux de justice mais qui dépend étroitement des protagonistes et du moment, ne peut être soutenu dans le temps, ni même apparaître comme quelque chose de reconductible.
En nous amenant à croiser les acquis théoriques et les objets d’une socio-logie politique avec les perspectives et les problématiques d’une sociologie pragmatique (au sens où elle se montre attentive à une diversité des modes d’engagement des acteurs), notre objet met en évidence une série de tensions propres à l’activité militante. Les collectifs militants semblent avoir fort à faire pour faire entendre leur voix dans l’espace public et les « dilemmes pratiques » (Dobry, 1990) auxquels ils s’affrontent sont épineux. Les situations dans lesquelles ils s’engagent sont tissées d’inquiétude et d’indétermination quant à leur issue : il faut pourtant qu’elles « se tiennent » et résistent malgré tout aux « perturbations » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 58). Dans le cas de la manifestation que nous avons observée, il s’agit de prévenir un « excès d’engagement » de la part des participants les amenant à l’exacerbation du conflit. Ce travail nécessite, d’une part, de se défaire d’une saisie typique des acteurs et de le marquer par une attitude que l’on ne réserve pas à autrui lorsqu’il n’est qu’un « agent » : convivialité, gêne, tact. Il nécessite, d’autre part, de veiller à ce qu’aucune prise ne soit offerte, dans l’environnement situé de l’action, à cet excès d’engagement. Dans le cas de la réunion publique troublée, le « dérapage » qui menace provient au contraire d’un « défaut d’engagement », c’est-à-dire d’une intervention faisant violence aux règles de l’expression dans l’espace public. Le jeune homme qui interpelle le ministre est ainsi désajusté à l’ordre situationnel et sa prise de parole apparaît « déplacée ». Les militants de l’association de quartier, qui le connaissent bien, activent alors une relation de confiance pour ne pas l’exclure de l’espace public et l’aider à mettre en forme une critique légitime. Opérer ce genre d’accompagnement se révèle, comme le montre notre troisième cas, un impératif des collectifs marqués par l’hétérogénéité de leurs membres. La manière dont les militants de Droit au Logement accompagnent « JP » hors de la violence donne à voir la manière dont s’établit une relation d’« écoute », attentive à saisir autrui dans sa personnalité.
L’engagement public de tels collectifs apparaît donc soutenu par des formes plus particularisées d’engagement. L’activité militante ne se comprend pas totalement si on la réduit au seul engagement politique. Émaillée de tensions, elle se donne à voir comme une activité de composition (entre régimes du public et régimes du proche, voir Thévenot, 1998) dans laquelle les acteurs s’efforcent d’ordonner l’hétérogénéité des collectifs.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ansart P., 1995. – « La critique de la relation public/privé par les philosophes anarchistes » dans CURAPP, Public/privé, Paris, Presses Universitaires de France, pp. 75-84.
·  Beck U., 2001. – La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier [1re éd. 1986].
·  Berger P., Luckmann T., 1996. – La construction sociale de la réalité, Paris, Méridiens-Klincksieck [1re éd. 1966].
·  Boltanski L., 1990. – L’amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié.
·  Boltanski L., Thévenot L., 1991. – De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard [1re éd. 1987].
·  Borzeix A., 1995. – « Qualité et bienveillance : l’épreuve de l’étranger » dans I. Joseph, G. Jeannot (éds.), Métiers du public. Les compétences de l’agent et l’espace de l’usager, Paris, CNRS Éditions, pp. 87-124.
·  Breviglieri M., 1999. – L’usage et l’habiter. Contribution à une sociologie de la proximité, thèse de doctorat, Paris, École des Hautes Études en Sciences Sociales.
·  Cardon D., Heurtin J.-P., – 1990. – « “Tenir les rangs”. Les services d’encadrement des manifestations ouvrières (1909-1936) » dans P. Favre (dir.), La manifestation, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, pp. 123-155.
·  — 1999. – « La critique en régime d’impuissance. Une lecture des indignations des auditeurs de France-Inter » dans B. François, E. Neveu (éds.), Espaces publics mosaïques : acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, pp. 85-119.
·  Cardon D., Heurtin J.-P., Lemieux C., 1995. – « Parler en public », Politix, 31, pp. 5-19.
·  Castel R., 1996. – Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard.
·  Cefaï D., 1994. – « Type, typicalité, typification. La perspective phénoménologique » dans B. Fradin, L. Quéré, J. Widmer (éds.), L’enquête sur les catégories : de Durkheim à Sacks, Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, pp. 105-128.
·  Chazel F., 1975. – « La mobilisation politique. Problèmes et dimensions », Revue française de science politique, 25,3, pp. 502-516.
·  — 1989. – « Idéologie et processus révolutionnaires », Revue française de sociologie, 30,3/4, pp. 431-454.
·  — 1997. – « Les ajustements cognitifs dans les mobilisations collectives : questions ouvertes et hypothèses » dans R. Boudon, A. Bouvier, F. Chazel (éds.), Cognition et sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France, pp. 193-206.
·  Corcuff P., 1996. – « Ordre institutionnel, fluidité situationnelle et compassion. Les interactions au guichet de deux CAF », Recherches et prévisions, 45, pp. 27-35.
·  Dobry M., 1983. – « Mobilisations multisectorielles et dynamique des crises politiques : un point de vue heuristique », Revue française de sociologie, 24,3, pp. 395-419.
·  — 1992. – Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques [1re éd. 1986].
·  — 1990. – « Calcul, concurrence et gestion du sens » dans P. Favre (dir.), La mobilisation, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques.
·  Dubet F., 1995. – La galère : jeunes en survie, Paris, Le Seuil (Points) [1re éd. 1984].
·  — 1993. – « Les nouveaux mouvements sociaux » dans F. Chazel (dir.), Action collective et mouvements sociaux, Paris, Presses Universitaires de France.
·  Favre P., Fillieule O., 1992. – Manifestations pacifiques et manifestations violentes dans la France contemporaine (1982-1990), Paris, Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure (Rapport de recherche).
·  Ferenczi T. (dir.), 2000. – Faut-il s’accommoder de la violence ? Bruxelles, Éditions Complexe.
·  Fillieule O., 1997. – Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Paris, Presses de Sciences Po.
·  Fornel M. de, 1993a. – « Intention, plans et action située », dans P. Ladrière, P. Pharo, L. Quéré (éds.), La théorie de l’action. Le sujet pratique en débat, Paris, CNRS Éditions, pp. 85-99.