2004
Revue française de sociologie
Prévenir la violence dans l’activité militante
Trois études de cas
[(1)]
Eric Doidy
Centre Interdisciplinaire de Recherches Urbaines et Sociologiques (CIRUS) CNRS – Université Toulouse 2 - Le Mirail 5, allée Antonio-Machado – 31058 Toulouse cedex 9
Cet article prend pour objet la manière dont les collectifs militants s’efforcent de gérer
des situations tendues en faisant en sorte qu’elles ne basculent pas dans la violence. Les
situations dans lesquelles s’engagent ces collectifs (la manifestation, par exemple) sont tissées d’inquiétude et d’indétermination quant à leur issue. L’horizon de la violence survient
lorsque les acteurs manifestent ce que l’on peut appeler soit un « excès d’engagement », soit
un « défaut d’engagement ». Ces deux formes de risque sont examinées successivement, à
travers la manière dont les militants s’efforcent de les réduire ou de les corriger : non seulement par l’établissement de liens de proximité avec autrui dans des relations de face-à-face
(le tact, la sollicitude, l’écoute, la confiance, une forme compensatrice de déférence ou
encore une attention à ne pas blesser la personne) mais également par la prise en compte de
l’environnement matériel de l’action (éviter que cet environnement se prête à un basculement dans la violence). Nous montrons alors que l’engagement public de tels collectifs est
soutenu par des formes plus particularisées d’engagement. L’activité militante se donne ici à
voir comme une activité de composition dans laquelle les acteurs s’efforcent d’ordonner
l’hétérogénéité des collectifs.
This article focuses on how activist groups work to manage tense situations, preventing them
from tipping over into violence. The situations these groups are involved in (demonstrations, for
example) are characterized by combined worry and uncertainty about outcome. The prospect of
violence appears when actors demonstrate either « excessive » or « insufficient » engagement.
These two types of risk are examined successively in terms of how activists work to reduce or
correct them. They do so not just by creating proximity ties with others in face-to-face relations
(tact, solicitude, listening, trust, a compensatory type of deference, care not to hurt the person)
but also by taking into account the material surroundings of the action (ensuring this cannot facilitate a shift to violence). It is shown that the public engagement of such groups is strengthened
by more particular types of engagement. Activist activity is seen to be an activity of composition
in which actors work to organize group heterogeneity.
Dieser Aufsatz beschäftigt sich mit der Bemühung der Aktivistenkollektiven, Spannungssituationen zu lenken und die Ausschreitungen in Gewalttaten zu vermeiden. Die Situationen in denen
sich die Kollektive bewegen (zum Beispiel Demonstrationen) sind mit Unruhe und Ungewißheit
bezüglich ihres Ausgangs behaftet. Die Gewaltschwelle wird erreicht wenn Aktoren etwas
ausweisen, was man entweder mit « Übermaß an Engagement » oder « Fehlen von Engagement »
bezeichnen könnte. Diese beiden Risikoformen werden nacheinander geprüft durch die Art, wie
die Aktivisten sich bemühen, sie zu reduzieren oder sie zu korrigieren : nicht nur durch die
Erstellung von nahen Bindungen mir dem Anderen bei « Auge in Auge » Beziehungen (Takt,
Rücksichtnahme, Zuhören, Vertrauen, eine Ausgleichsform von Höflichkeit, oder die Behutsamkeit, die andere Person nicht zu verletzten) sondern auch durch die Berücksichtigung des materiellen Umfelds der Aktion (vermeiden, daß dieses Umfeld ein Ausschreiten in die Gewalt
begünstigt). Wir zeigen schließlich, daß das öffentliche Engagement solcher Kollektive durch
besondere Eigenformen des Engagements unterstützt wird. Die aktivistische Tätigkeit zeigt sich
hier als eine ausgleichende Tätigkeit, in der die Aktoren bemüht bleiben, die Heterogenität der
Kollektiven zu ordnen.
Este artículo toma por objeto la forma como los militantes colectivos se esfuerzan por
controlar las tensiones de manera que no degeneren en la violencia. Las situaciones en las cuales
se comprometen esos colectivos (por ejemplo, la manifestación) están tejidos de inquietud y de
indecisión en cuanto a su resultado. El horizonte de la violencia aparece cuando los actores manifiestan lo que se puede llamar ya sea un « exceso de compromiso », ya sea un « defecto de
compromiso ». Sucesivamente estas dos formas de riesgo son examinadas, mediante el modo por
el cual los militantes se esfuerzan por reducirlas o corregirlas : no solamente por el establecimiento de lazos de proximidad con los otros en las relaciones frente a frente (el tacto, la simpatía,
la escucha atentiva, la confianza, una cierta forma compensadora de consideración o aún un
cuidado para no herir a la persona) sino igualmente tomando en cuenta y respetando el ambiente
material de la acción (evitar que ese ambiente degenere en la violencia). Se muestra entonces que
el compromiso público de estos colectivos es respaldado por dos formas mas particularizadas de
compromiso. La actividad militante se muestra aquí, como una actividad de composición en la
cual los actores se esfuerzan por ordenar la heterogeneidad de los colectivos.
La question de la violence est au cœur des dynamiques de mobilisation en
même temps qu’elle en marque les limites. Au cœur, parce que la mobilisation
s’enracine dans un contexte de tension parfois extrême : mobilisation pour
une grande cause, réparant une injustice ou une situation perçue comme
ressortant d’une forme de violence (Sommier, 1996). Mais elle en marque
aussi les limites, car la violence comme atteinte à autrui ou destruction des
choses, régulièrement interrogée dans ses rapports au politique (Sofsky,
1996 ; Ferenczi, 2000), apparaît comme une fuite hors de celui-ci. La question
de la violence est donc l’une des principales que doivent affronter les collectifs militants. À l’occasion de manifestations, le surgissement de la violence
fait l’objet d’une anticipation inquiète de la part des riverains, des forces de
police ainsi que des collectifs et de leur service d’ordre. Ce surgissement peut
prendre la forme d’une brutalité de la répression, comme d’une action offensive de petits groupes en marge de la manifestation, ou bien encore venir des
manifestants eux-mêmes. Il survient dans des moments de l’action où les
acteurs en viennent à s’affranchir des exigences propres à l’agir dans l’espace
public – « espace public » étant ici entendu à la fois comme espace physique
de civilité (espace commun) ainsi que comme espace abstrait de discussion et
de confrontation des critiques et des justifications (espace du politique)
[2].
Ces moments peuvent être compris comme des moments de « dérapage »,
comme le disent eux-mêmes les acteurs, ou de basculement.
Or, ces dérapages représentent un enjeu. Charles Tilly rappelle ainsi la
manière dont, au cours de la période qui a suivi le mouvement de mai 68,
l’action collective tend à être assimilée à la violence (à travers les nouvelles
formes de la contestation telles que le saccage, la séquestration, les occupations, etc.) par le gouvernement et le comité Peyrefitte, chargé d’étudier la
question de la violence et de sa prévention (Tilly, 1986, pp. 527-529). Dans
une dialectique de la « démocratie » et du « désordre » (Tarrow, 1989),
l’invocation de la violence et du caractère non conventionnel de certains
répertoires d’action apparaît alors comme un puissant levier pour délégitimer
l’action collective. Les militants ont à combattre une lecture opposant « un
univers de l’institutionnalisé, de l’organisé, régi par des règles et des procédures fermes, à l’effervescence créatrice et confuse des mouvements
sociaux » ramenés à des « mobilisations de groupes “dominés”, “exclus”,
“marginaux” » et ainsi mis à l’écart de l’espace public (Neveu, 1996, p. 18).
Les mobilisations collectives s’affrontent donc au risque d’être perçues en
négatif, comme résultant d’un dysfonctionnement de l’ordre social. Comme le
rappelle Alain Touraine, « la tentation est grande de considérer que ces
mouvements ne sont pas raisonnables, ne sont que des maladies de jeunesse »
(Touraine, 1993).
Comment contenir ces basculements ? Comment faire en sorte que la manifestation ne « dégénère » pas, qu’elle reste « bon enfant » ? Comment faire
tenir une action collective dans l’espace public, dès lors que le collectif lui-même semble hétérogène et certains membres semblent désajustés aux
contraintes de l’espace public ? Ces questions pratiques que se posent les
militants nous orientent vers le tableau complexe d’une action collective en
train de se faire, soumise à des tensions qu’il lui faut apaiser.
Des mobilisations collectives à l’épreuve du dérapage
Les conceptions de l’action collective ont longtemps été marquées par une
« illusion héroïque » (Dobry, 1992) selon laquelle l’engagement est affaire de
choix et résulte d’une « prise de conscience ». Les théories qui se sont efforcées de corriger cette conception n’en ont pas moins mis l’accent sur l’organisation en « plan » de l’action collective : « nouveaux mouvements sociaux »
dans l’optique tourainienne (mouvements qui « ne concernent plus directement les problèmes de la production et de l’économie », se distinguant de « la
figure classique du mouvement ouvrier » et « mettent en scène de nouveaux
acteurs » : Dubet, 1993, p. 61) ou « entreprises [industries] de mouvement
social » selon la tradition américaine de la mobilisation des ressources (à la
suite des travaux de McCarthy et Zald, 1977). L’action collective reste pensée
comme une activité concertée mettant en œuvre de manière organisée un
projet ou un plan (Fillieule, 1997, p. 34). S’il est vrai qu’il faut se garder du
« mythe du spontané et de l’inorganisé » (ibid., p. 180) il faut néanmoins
souligner que de telles analyses s’appuient sur une série de présupposés forts.
Les acteurs des mobilisations mettent en œuvre, à l’aide des ressources dont
ils disposent, un plan d’action (répertoires d’actions mobilisés, cible visée,
etc.) pour atteindre leurs fins et l’action collective se comprend comme
l’élaboration et l’application d’un programme. La théorie de l’action se voit
donc « réduite à une théorie de la planification » (Fornel, 1993a).
Mettant en avant des situations aux conjonctures politiques critiques au
cours desquelles la capacité des acteurs à calculer, à anticiper et à planifier
leur action est affectée, Michel Dobry a en revanche rendu intelligible les
moments de tension de l’action en train de se faire. Prenant pour objet les
périodes de crise politique, il a décrit les logiques d’une « fluidité politique »,
lors de moments de crise où l’incertitude vient peser sur les structures, où les
repères sur lesquels repose le calcul politique des acteurs deviennent flous ou
disparaissent, pouvant aller jusqu’à une « désectorisation » de l’espace social.
Ces situations fluides qu’il décrit connaissent des moments de « basculement » et de « dérapage » qui s’observe chez les acteurs par un ensemble de
« sensations d’une perte de contrôle sur les événements et d’une perte des
capacités à interpréter la situation » (Dobry, 1992, p. 151). Si les conjonctures
que décrit l’auteur sont des conjonctures de crises politiques, les outils qu’il
dégage sont précieux pour comprendre une dynamique de l’action collective
ouverte aux contingences, aux tensions et aux indéterminations, c’est-à-dire
qui ne serait pas d’emblée écrasée par une vision téléologique plus ou moins
affirmée. Dans une telle perspective, l’action collective apparaît soumise à
une incertitude liée à la possibilité que la situation échappe aux acteurs,
qu’elle « bascule », qu’elle « dérape ». Basculement et dérapage font ainsi
référence à des situations où les acteurs (ou certains acteurs) s’engagent dans
d’autres régimes que ceux d’un agir politique. Le terme de « basculement »
est employé par Luc Boltanski pour rendre compte du passage, par exemple
en régime de dispute, de situations de critiques et de justification à des situations de violence (Boltanski, 1990). Charles Taylor, quant à lui, décrit comme
« dérapage » la manière dont, dans les sociétés « modernes », la prédominance de la figure du sujet autocentré occasionne la valorisation d’un
épanouissement égotiste et nihiliste qui porte atteinte à la figure du citoyen
(Taylor, 1999). Comme le « basculement », le « dérapage » s’apparente donc
à un abandon de la visée d’un bien commun, qui est l’horizon de l’action politique
[3].
Notre attention sera donc ici recentrée sur « ce qui se joue dans » (Dobry,
1983) l’activité militante elle-même ; au cours de ces moments conflictuels et
tendus, dans lesquels l’horizon de la violence vient comme une menace peser
sur les situations. Dans les collectifs que nous allons aborder (militants
engagés contre un projet d’aménagement routier en vallée d’Aspe, militants
protestant contre des expulsions à Droit au Logement, etc.) l’engagement
militant prend sa source dans des situations critiques, en rupture avec l’ordre
du quotidien (Snow et al., 1998). Or, c’est précisément à l’occasion de telles
ruptures que peuvent surgir des formes de « désordre en public » (Roché,
2000). L’activité militante et le contexte conflictuel qui la fait naître sont
donc producteurs de situations tendues, notamment dans les moments
d’affrontement (tels que la manifestation ou l’occupation) où le basculement
dans le registre de la violence est comme tutoyé. Au cours de ce tutoiement,
certains acteurs se soucient d’éviter que le mouvement sorte de ce qu’ils
considèrent comme le « bon » registre de l’action : loin de soutenir une parole
critique, la violence peut comme nous l’avons vu contribuer à la délégitimer,
voire, lorsqu’elle se fait expressive, à la remplacer
[4]. Cet article se propose
de suivre ces acteurs lorsqu’ils s’efforcent de maintenir ainsi des situations,
certes tendues et prenant corps dans un contexte conflictuel, mais non
marquées par la violence. Pour bien saisir ces tensions qui marquent l’activité
militante (et la démarquent d’activités de la vie quotidienne) il nous faut en
effet examiner les moments critiques dans lesquelles elles se jouent.
Au cœur et aux confinsde l’engagementmilitant : deux situations limites
C’est par l’examen successif de deux situations « limites » que nous entreprendrons notre réflexion. Nous considérons ces situations comme « limites »
car elles apparaissent emplies d’incertitudes. Elles représentent des bornes audelà et en deçà desquelles l’engagement des acteurs n’est plus du même
ressort
[5]. Parler d’un comportement « limite », c’est se demander si ce
comportement est encore acceptable – et c’est précisément la question que
posent les acteurs dans nos situations et qu’ils essayent de rattraper
[6].
La borne « supérieure » apparaît lors des moments de radicalisation d’un
conflit. Le processus de radicalisation peut être décrit comme résultant d’un
excès d’engagement. L’espace du politique dans lequel se développe l’action
collective réclame un certain détachement, que se sont notamment efforcés de
décrire Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991) avec leur architecture des
« grandeurs » ; l’action, la critique ou la justification y sont menées en référence à des principes de justice visant le bien commun et non des formes
particularisées de bien. Les critiques, pour être légitimes, ne doivent pas
s’appuyer sur la seule situation présente, mais sur des formes communes qui
la transcendent. On peut décrire le cours d’un processus de radicalisation
(lorsque par exemple la manifestation « dégénère » en conflit physique direct)
par le fait que, progressivement, les protagonistes de l’interaction (policiers et
manifestants) ne sont plus saisis en personnes, mais en agents ne faisant
qu’incarner une entité collective ou symbolique haïssable. Ce qui fonde la
particularité de la situation s’efface totalement au profit d’un processus de
typification n’identifiant plus que des incarnations symboliques (les « flics »
et les « fauteurs de trouble »). La manifestation, comme situation tendue entre
la nécessité du détachement et le risque de la radicalisation, nous donnera à
voir, dans une première partie, la manière dont les acteurs voient surgir de tels
basculements et s’efforcent de les prévenir.
La borne « inférieure » apparaît lorsque se donne à voir le désajustement
d’une conduite individuelle au collectif. De manière symétrique au cas précédent, on parlera ici de défaut d’engagement, lorsqu’un des protagonistes
échappe aux contraintes d’une situation marquée par son caractère public.
L’ajustement de l’individu au collectif, avec bien entendu le problème du
défaut d’ajustement, a été une question centrale de la réflexion sur l’action
collective. Ainsi, la perspective olsonienne s’est efforcée de comprendre ce
défaut d’ajustement (en ayant recours, dans son portrait du free-rider, aux
catégories de l’intérêt) et les manières de le compenser (les « incitations
sélectives » censées intéresser les acteurs à l’engagement effectif). Plus
récemment, la question de l’ajustement des collectifs et des individus a été
reformulée par l’analyse de cadres (Snow, 2001). Les notions « d’alignement
de cadres » et de « résonance » désignent ainsi les processus par lesquels
s’opère une congruence des schèmes que mobilisent les individus et que construisent les organisations pour interpréter une situation et définir un problème.
Sans un tel alignement des cadres d’interprétation que rend possible la résonance cognitive (et qui demeure fragile), la possibilité de l’engagement des
individus dans le collectif demeure ténue
[7]. Le défaut d’ajustement de
l’individu au collectif est d’autant plus souligné que la mobilisation apparaît
comme une mobilisation « dominée » (Siméant, 1998) où des « entrepreneurs » organisent l’action collective « d’exclus » (Péchu, 1996). L’ajustement de ces derniers au collectif paraît « improbable » et c’est ici plus que
jamais qu’il nécessite, pour s’opérer, un ensemble d’incitations sélectives et
de formes directes de rétribution. L’examen de situations de tension résultant
d’un tel défaut d’ajustement nous fournira matière à notre deuxième partie.
Mais la manière dont les acteurs s’efforcent de réduire cette tension diffère à
la fois de l’incitation sélective (comme seule garante de l’engagement dans le
collectif) et de l’exclusion du fauteur de troubles (comme seule garante de la
cohésion du collectif) : elle passe par une série d’ajustements cognitifs
(Chazel, 1997) attentifs à concilier des biens ressortant du familier avec des
biens dont l’horizon est plus général.
En effet, dans de telles situations, deux logiques d’action différentes
s’offrent aux acteurs. La première consiste à exclure du collectif, au nom de
principes généraux, ceux qui font planer l’horizon d’une violence. Nous
verrons en quoi cette première logique n’est pas recevable dans le contexte
particulier des collectifs militants. Nous montrerons alors que, dans ce
contexte, la prévention des « dérapages » passe non seulement par l’établissement de liens de proximité avec autrui dans des relations de face-à-face (le
tact, la sollicitude, l’écoute, la confiance, une forme compensatrice de déférence ou encore une attention à ne pas blesser la personne) mais également
par la prise en compte de l’environnement matériel de l’action (éviter que
l’environnement se prête à de tels basculements). Selon cette deuxième
logique, les acteurs s’ajustent à des êtres et à des situations qui ne sont pas
saisis dans la généralité mais dans ce qu’ils ont de spécifique.
Nous voulons ici examiner la manière dont les acteurs effectuent ces ajustements, pour prévenir l’horizon de la violence. Il apparaîtra que pour soutenir
leur engagement public même (action, critique, justification ou défense d’une
cause) ces acteurs font appel à des formes d’engagement « délaissant les
formes d’évaluation requises pour un jugement généralisable » (Thévenot,
1998).
Excès d’engagement dans la manifestation
Préserver le proche et prévenir les dérapages
Dans son travail sur la manifestation, Olivier Fillieule aborde la description des quelques instants au cours desquels des saisies typiques des agents,
qui les renvoient à l’entité collective dont ils sont de simples représentants
indifférenciés, s’effacent au profit de l’établissement de liens fugitifs de
proximité en situation
[8] : il mentionne ainsi une « interconnaissance » entre
gendarmes et manifestants qui lui semble possible en province, ainsi que des
moments où les protagonistes de la manifestation s’engagent dans un « jeu »
(où l’on voit par exemple les policiers offrir aux manifestants « le plaisir
d’une résistance »)
[9]. De tels instants sont précisément ceux qui retiennent
ici notre attention : ils donnent à voir, lors d’une épreuve publique, l’effacement de catégories conventionnelles d’évaluation et de traitement d’autrui (en
« flic », en « allié du capitalisme », en « excité », en « gauchiste », etc.) et
l’émergence d’ajustements fugitifs ou plus durables à des personnes ou à des
circonstances saisies comme particulières
[10]. Observer de tels ajustements
en train de se faire permet ainsi de préciser la manière dont la manifestation
évite de devenir « insurrection » et se maintient comme prise de parole légitime dans l’espace public
[11].
Nous ne faisons donc pas ici référence au phénomène de « fraternisation ».
Il peut arriver en des temps exceptionnels que les soldats fraternisent avec les
grévistes, rejoignent leur camp et épousent leurs idéaux. Au cours de
l’enquête, on a ainsi pu voir le fils du propriétaire d’un hôtel dans lequel
étaient temporairement logées des familles défendues par Droit au Logement,
d’abord hostile face à ces gens insolvables, prendre fait et cause pour ces mallogés et soutenir leur combat après avoir entendu la justification de l’association
[12]. Ce n’est pas là un de ces moments d’ajustement circonstancié à la
situation, ou de basculement inattendu dans une saisie en singularité des
personnes, mais un processus d’adhésion réfléchie. Éventuellement, un basculement peut en être à l’origine, mais ce que l’on désigne par « fraternisation »
est alors l’inscription durable, justifiée, de ce basculement.
Nous nous attacherons plutôt ici à décrire dans un premier temps des
moments où les typifications s’effacent au profit de saisies d’autrui plus
personnalisées. La notion de typification est ici employée pour désigner la
façon dont les situations de face-à-face sont orientées vers des « relations
froides » (Berger et Luckmann, 1996, p. 46)
[13], où les interactants ne sont
pas saisis en personne mais référés à des entités dont ils sont de simples représentants. L’interaction est alors montée en généralité et orientée vers un
régime du public (interaction entre deux grands acteurs collectifs à travers
leurs incarnations locales). Ce qui nous intéresse alors est la forme que prend
la sortie de la typification comme engagement dans la proximité, alors même
que les situations militantes que nous décrirons sont d’abord orientées vers le
public. Dans un deuxième temps, nous décrirons la façon dont certains acteurs
convoquent ces typifications et rappellent les entités collectives qui sont
indispensables pour enclencher et soutenir la « dynamique révolutionnaire »
(Chazel, 1989) de leur action. Nous verrons enfin comment un travail sur les
entours de l’action, et notamment sur les objets, peut contribuer à éviter le
retour de ces grands acteurs, en des situations où ce retour ferait courir un
danger aux protagonistes et entraverait la félicité de l’action, liée à la prise de
parole dans l’espace public.
Détente par l’effacement des saisies par typification : convivialité, gêne, tact
dans les interactions de face-à-face
Le conflit du tunnel du Somport en vallée d’Aspe donne à voir des relations entre gendarmes et manifestants quelque peu différentes du tableau habituel de l’affrontement de grands collectifs ennemis
[14]. Décrites par ceux qui
y ont participé comme « tranquilles » ou « bon enfant », les « actions » organisées par les habitants mobilisés contre le projet routier
[15] et leurs soutiens
(manifestations, barrages routiers, occupations de chantier) voyaient arriver
des enfants ou des personnes âgées. La confrontation directe ou physique avec
les représentants d’un collectif ennemi apparaît aux manifestants comme un
risque. En effet, la controverse du tunnel, qui s’est poursuivie sur un temps
long, a recelé des moments de tension extrême (incendie du domicile d’Éric
Pétetin, « figure » de l’opposition au projet, en 1992 ; conflits à l’intérieur
même des familles, etc.) d’autant plus difficile à supporter que la vallée est
relativement peu peuplée et qu’il faut bien que ses habitants, dans les situations de la vie quotidienne, maintiennent des relations entre eux : « on doit
aussi vivre ici », explique une habitante (Paule Bergès, entretien, juillet
2001). Les acteurs s’efforcent alors de détendre la situation de manifestation,
potentiellement « tendue » car directement porteuse de critique et d’affrontement. Jean-François
[16], qui a participé à ces manifestations, et Paule
Bergès, membre active du collectif d’opposition, se souviennent que ces
actions n’induisaient pas forcément une hostilité aux personnes.
« Quand on bloquait les camions par exemple, on discutait avec les gars, on leur payait
le café, le chocolat. Le mec appelait les autres derrière avec sa cibie, “Je suis dans une manif, y’en a pour deux heures”, et les autres s’arrêtaient quelque part tranquillement. Et
nous, on laissait passer les voitures, on ne bloquait pas complètement le passage. On faisait des chicanes pour que les voitures passent, les gens qui allaient au boulot, ils passaient
en voyant qu’il y avait des camions et c’était ce qu’on voulait, qu’ils voient qu’il y avait
des camions. » (Jean-François, entretien, juillet 2001).
« Les premières occupations de chantier [...] on arrêtait les machines, on s’asseyait
avec eux [les ouvriers] on mangeait avec eux, on discutait. Avec les gendarmes aussi. Et
puis bon, ça s’est durci. Mais ça a été comme ça jusqu’en 94. »
(Paule Bergès, entretien, juillet 2001).
Les chauffeurs routiers et les ouvriers qui travaillent sur le chantier ne sont
pas incriminés à ce moment-là, comme ils pourront l’être plus tard dans le
conflit par d’autres militants, comme les représentants des « bétonneurs de la
vallée ». Les gendarmes ne sont pas d’emblée inférés à leur corps d’appartenance. Pourtant, ils ne « fraternisent » pas ; tous ces gens « font leur travail »,
selon les termes de Paule Bergès. Les camions reprennent leur route une fois
le barrage levé, les gendarmes surveillent, à l’affût d’éventuels débordements,
les ouvriers se remettent à creuser le tunnel dès que les occupants lèvent le
camp. Mais ils ne sont pas traités comme si cette fonction les absorbait. Ce ne
sont pas des agents, mais peut-être des voisins, dans cette petite vallée où les
gens se connaissent et ont parfois de lointains parents communs
[17].
Comment se manifestent ces effacements d’une situation typique (l’interaction entre un représentant de l’État en action et un contestataire) vers des
relations plus personnalisées ? Tout d’abord, Paule Bergès et Jean-François
nous rapportent « des situations de convivialité », qu’ils exemplifient à
travers la discussion matinale autour d’un café ou d’un sandwich. Les situations qu’ils décrivent avec le lexique de la convivialité sont celles où les
personnes échappent à ce à quoi elles sont tenues par une saisie typique : le
manifestant qui donne une tape dans le dos du gendarme et celui-ci qui lui
serre vigoureusement la main. Éventuellement, la convivialité ainsi envisagée
peut être dénoncée comme connivence par certains ou lorsque la situation
exige un traitement impersonnel des acteurs. Mais parler ici de connivence
impliquerait que l’opposition soit feinte ou jouée, or, comme on l’a dit, les
opposants s’opposent, les policiers surveillent et les ouvriers creusent, avec
tout autant d’application les uns que les autres.
Le basculement en situation se manifeste également par la gêne. C’est ce
qui ressort du moins des récits de garde à vue par ceux qui en ont fait l’expérience. Au début des années quatre-vingt-dix, alors qu’émergeait sur l’agenda
national « l’affaire du Somport » (création d’un collectif d’associations
d’opposants ; manifestations d’envergure de plus en plus médiatisées ;
premières démarches juridiques et administratives contre le projet), deux militantes du comité d’habitants qui s’oppose aux travaux, Paule Bergès et
Maryse Darsonville, ont été placées en garde à vue. Elles décrivent la façon
dont les gendarmes rendent manifeste leur propre gêne.
« Quelquefois on voit qu’ils sont gênés, quand même. Bon, ils le font parce qu’ils sont
obligés de le faire. Une fois j’étais mise en garde à vue. Et un gendarme qui est venu me
chercher, il devait venir pour nous mettre en garde à vue avec Paule Bergès, bon... J’ai
jamais vu un type aussi gêné. De venir nous chercher. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
« Pendant la garde à vue, avec Maryse Darsonville on était toutes les deux en garde à
vue, bon, les gendarmes de Bedous étaient extrêmement gênés, hein ! Ils avaient une autre
attitude qu’avec les jeunes anarchistes, je pense. Et pendant les manifestations, nous,
jamais ils ne nous ont agressés physiquement, ou traînés par terre. »
(Paule Bergès, entretien, juillet 2001).
Le gendarme manifeste sa gêne parce qu’il connaît bien les personnes à la
porte desquelles il frappe. Pour lui, elles ne sont pas entièrement réductibles à
la catégorie de « militantes » : ce sont des femmes, plus âgées que lui, qu’il
connaît et dont l’une est même l’épouse du médecin de famille. La façon dont
les gendarmes s’ajustent, en situation (au commissariat ou dans les manifestations) aux personnes, manifeste alors une forme de tact qui n’est pas requise
par la situation institutionnelle (Corcuff, 1996). Nous désignons ici par
« tact » une certaine mesure conduisant à des égards particuliers envers
autrui, au regard des circonstances, de la situation ou de la fragilité particulière de cette personne-là
[18]. Cette forme d’attention à autrui dans le proche
exige de se déprendre d’un processus de typification. D’ordinaire, les typifications entrent en résonance non seulement les unes avec les autres, mais
aussi avec un ensemble de prénotions ordinairement partagées et tenues pour
allant de soi, et finissent par préparer et soutenir un échange cohérent d’interlocutions (que l’on pourrait ici ramener à un jeu de dénonciations et de
revendications)
[19]. Cependant lorsque des situations tendues, comme la
manifestation, menacent de basculer, ce processus de typification n’aboutit
pas à la félicité de l’interaction mais à sa fuite dans la négation de toute possibilité d’un espace commun. Loin d’être consolidé, l’ordre de l’interaction
dérape alors. Au cours des entretiens menés dans le cadre de l’enquête,
certains militants rapportent ainsi une attention des gendarmes à ne pas
blesser ou malmener la personne. Bob, dirigeant de l’association Artus qui se
consacre à la protection de l’ours, est un militant familier de la vallée qui a
connu les premières mobilisations écologistes en France, à propos de Super-phénix. Il se rappelle la dure répression d’alors (qui avait fait un mort)
lorsqu’il raconte son arrestation fortuite par des gendarmes en vallée d’Aspe.
Il était allé voir, sur les conseils de son neveu photographe, la façon dont de
jeunes militants écologistes (les « Aspe perchés ») avaient construit des
cabanes dans les arbres pour bloquer pacifiquement l’avancée des travaux. Il
témoigne de la différence entre le traitement dont lui et ces militants furent
l’objet de la part de gendarmes se rabattant sur des saisies typiques et, une
fois à la gendarmerie, un traitement plus personnalisé de la part de nouveaux
interlocuteurs. Ces derniers manifestent des égards et une douceur qui n’est
pas requise par l’institution envers les perturbateurs de l’ordre public, mais
qui est ajustée aux personnes qu’ils ont en face d’eux : de très jeunes militants
et militantes, dont certains sont plus angoissés par la détention que d’autres.
Lorsqu’il dénonce la façon dont des « brutes » les ont arrêtés, Bob souligne
l’incapacité de certains agents à de tels ajustements situationnels :
« Ça faisait pas 5mn que j’étais arrivé, je me retourne, je vois un premier gars en kaki,
un deuxième avec un fusil d’assaut... Et ces Aspe perchés, c’était des gamins qui avaient
18 ans, c’était surtout des filles. Le gars qui dirigeait les opérations devait se croire au
Vietnam ou en Algérie. Ils avaient le même type de comportement, il nous a tous collés en
garde à vue jusqu’au soir. Ceci dit, ça m’a permis de rencontrer des gendarmes extrêmement sympathiques. De voir que dans la gendarmerie, y a des gens qui sont des abrutis très
nets, des brutes, et puis qu’il y en a qui sont plein de délicatesse. Des gens qui étaient
confus de cette situation et qui le manifestaient d’une certaine façon. [...] D’abord, beaucoup de... Aucune grossièreté. Je les ai vus interroger la plupart des Aspe perchés, ils
m’ont interrogé avec mon neveu, y a pas eu de brutalité. »
(Bob, entretien, juillet 2001).
Le tact comme ajustement aux circonstances de la situation et aux
personnes en présence peut ainsi se manifester dans les moments les plus
tendus de l’action militante. Parce que l’action est publique et critique et en
cela soutient la généralité de sa justification, elle tend vers l’affrontement
entre des acteurs qui ne sont saisis que comme représentants du grand acteur à
laquelle une typification les rattache. Certains d’entre eux se détachent cependant de cette saisie d’autrui en type, plus ou moins furtivement, plus ou moins
ostensiblement. Sans que cet ajustement ne soit vraiment public (sauf comme
on l’a dit lorsqu’ils prennent position ou « fraternisent » avec l’ennemi) la
personne envers laquelle ils l’effectuent peut le remarquer : une gêne manifeste par une attitude, des égards légèrement prononcés survenant au moment
opportun pour réconforter la personne qui ne les attendait pas, etc. Quelque-fois, cette relation fugitive de proximité peut être rendue très explicite, par un
dialogue instaurant une relation de complicité temporaire entre les acteurs.
François Breteau, de Droit au Logement, raconte une de ces interactions lors
de l’évacuation musclée d’un immeuble squatté par des mal-logés :
« Il y en a un qui m’a dit une fois, alors qu’on devait évacuer le lieu, “Bon, je vais faire
semblant de pousser, faites semblant de résister”, c’est ce qu’il a fait, et moi j’ai fait semblant de me débattre, de protester en gueulant. Son chef voyait qu’il faisait son boulot. »
(François Breteau, entretien, juillet 1998).
Le refus de s’engager dans l’épreuve publique est ici formulé explicitement
à l’intention du militant que le policier ménage. Le tact consiste ici à
vouvoyer la personne, non sur un mode indifférencié mais eu égard à sa
qualité (plus âgé que le policier, François Breteau est avocat et il apparaît
comme quelqu’un de responsable, qui ne recherche pas l’affrontement
physique) ainsi surtout qu’à des traits plus personnels (François Breteau est
un militant connu des policiers présents, qui l’ont souvent croisé lors
d’actions précédentes et souvent évacué d’immeubles occupés). Il consiste
aussi et surtout à éviter de mettre la personne à la porte de l’immeuble sans
ménagement, ce qui ouvrirait la voie d’un possible dérapage : l’évacuation
d’immeubles « réquisitionnés » par DAL est en effet un moment particulièrement sous tension, au cours duquel des grenades lacrymogènes peuvent être
tirées, du matériel cassé et de jeunes militants violemment pris à partie.
Ce risque de dérapage est constant. Car comme le montrent aussi les
propos de Bob, d’autres acteurs ont besoin de ces typifications pour soutenir
leur engagement. On prendra ici deux exemples ; d’une part, les militants
radicaux qui livrent un discours critique sur les forces en présence et cherchent l’affrontement avec un grand acteur collectif (l’institution) et ses représentants identifiés ; d’autre part, les gardes mobiles, les gendarmes extérieurs
à la vallée venus pour prévenir et réprimer les débordements, acteurs du
registre civique qui opèrent une saisie égalitaire des personnes et se gardent
de tout basculement dans la proximité.
Prévenir l’excès de généralisation qu’autorisent les entours de l’action :
la montée en généralité comme action située
Après une grande manifestation en 1994, très médiatisée, de nombreux
militants de tous horizons géographiques et politiques (écologistes, libertaires
de la CNT, sympathisants, etc.) sont passés en vallée d’Aspe. En révolte
contre « l’ordre établi dans sa totalité » (Ansart, 1995, p. 75) certains sont
davantage porteurs de généralisation et incriminent plus systématiquement de
grands acteurs collectifs (l’État, l’Europe, le capitalisme, etc.) que ne le font
les habitants. On observe que les manifestations autour de revendications
locales et concrètes (contrairement au grand rassemblement annuel du début
de mai, par exemple) qui se déroulent hors de la vallée (à Pau ou Oloron-Sainte-Marie, comme pour la réouverture de la ligne ferroviaire Pau-Canfranc
comme alternative au transport routier de marchandises) mobilisent surtout la
population locale. Selon les témoignages des participants recueillis au cours
des entretiens, les militants extérieurs à la vallée se mobilisent davantage
lorsque la manifestation se rapproche de ce qui est perçu comme le
« symbole » de l’axe routier, le fameux tunnel du Somport. Alors que les
opposants locaux parlent du tunnel comme d’un point parmi d’autres du projet
routier européen, les militants extérieurs semblent davantage le considérer
comme l’enjeu majeur de la lutte. Le tunnel creusé dans la montagne sauvage,
dernier refuge de l’ours brun en Europe, apparaît comme une atteinte majeure
à la nature et se prête à la critique écologiste. Les travaux entrepris pour le
percement du tunnel matérialisent des collectifs ennemis à travers des êtres
humains (contremaîtres, gardiens, gendarmes), des machines (les engins de
chantier) et les effets produits de leur action conjointe (désordre, saleté,
fumée, gravats, cavités creusées dans la montagne, animaux dérangés).
L’avancée concrète des travaux offre une cible tangible à l’activisme militant,
que l’on peut évaluer à sa capacité à la freiner voire à la stopper.
C’est pourquoi certains militants cherchent à déplacer les manifestations au
Somport, qui offre un environnement cognitif (Heurtin, 1999, p. 64) donnant
prise à une « radicalisation » du conflit. Maryse Darsonville se souvient par
exemple de la façon dont, pendant la grande manifestation de 1994, c’est au
Col du Somport que les choses ont « dégénéré » : elle entend par là le basculement de la manifestation en affrontement physique entre les représentants
de deux acteurs collectifs, militants radicaux et forces de l’ordre.
Bob raconte une manifestation de l’année 2001 dans laquelle il faisait
partie du service d’ordre
[20]. Les négociations du trajet avec la préfecture
n’avaient pas permis d’aller jusqu’au tunnel lui-même. Mais le service
d’ordre, au vu du nombre important de manifestants, fut rapidement débordé
lorsque certains militants, faisant fi de l’interdiction préfectorale, emmenèrent
la manifestation jusqu’aux travaux. Ces acteurs sont ceux qui placent la
controverse à son niveau le plus général : militants libertaires et écologistes
d’associations ou de groupements nationaux. Cette montée en généralité,
perçue comme excessive par les militants, fait peser une forme de soupçon :
ces acteurs poursuivraient là un but d’une autre nature, utilisant la situation
locale pour des objectifs politiques
[21].
En parallèle à cette évolution concernant les manifestants et le lieu des
manifestations, plus ou moins propice à la généralisation, les entretiens
rapportent une évolution similaire chez les gendarmes. Alors que la controverse se généralise, aux gendarmes locaux, à la fois peu nombreux et plus
enclins à ajuster leur comportement envers des manifestants saisis dans la
proximité (des proches, des voisins, des gens fragiles et respectables) se substituent des gardes mobiles, plus nombreux et surtout moins susceptibles de se
laisser aller à de tels ajustements. C’est en effet dans une visée civique du
maintien de l’ordre, fondée sur un traitement indifférencié des acteurs et des
circonstances, qu’agissent ces gardes mobiles
[22]. Leur origine géographique
plus lointaine protège de proximités qui pourraient affecter l’efficacité de leur
action
[23]. Après 1994, une compagnie de gendarmes mobiles extérieurs à la
vallée est stationnée en permanence aux forges d’Abel, tout près du chantier
pour mieux intervenir efficacement, mais assez loin de la vallée et des
villages pour ne pas forger de relations hors de l’institution.
« Avec la gendarmerie locale on a toujours eu de très bons rapports. C’est des gens qui
nous connaissent, qui savent ce qu’on fait, ce qu’on peut faire, ils savent que nous on ne
cherche ni l’affrontement ni la casse. Mais c’est vrai qu’avec l’apport de gens extérieurs,
des gendarmes mobiles qui eux se comportent toujours de la même façon, y a eu des dérapages. [...] Les gendarmes mobiles, eux, ils sont là pour faire de la protection et de la répression, ils connaissent personne. Ils viennent de loin en général. Au début des
occupations de chantier au Somport, je me souviens, ils venaient du Pays basque, je me
rappelle plus d’où exactement, mais c’était presque St-Jean-Pied-de-Port. Bon, le temps
qu’ils arrivent et qu’ils nous virent... C’est pour ça qu’ils les ont installés sur place. Et
puis après, quand ils ont reconverti la colonie de vacances à côté du chantier en bâtiment
d’accueil pour les gendarmes mobiles, ils sont venus de partout. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
La controverse dérive alors vers le modèle idéal-typique d’un affrontement
fortement objectivé entre deux acteurs collectifs incarnant deux institutions.
Les forces de l’ordre saisissent les manifestants non comme collectif légitime
de « citoyens éclairés » donnant à entendre leurs « arguments discursifs »,
mais comme « foule » effervescente (Mariot, 2001) dont le dangereux bouillonnement menace directement l’ordre public. De manière symétrique,
certains groupes, comme la CNT anarchiste, entraînent le mouvement des
habitants vers davantage de radicalité ; ils recherchent la confrontation avec
de grands acteurs collectifs (la police, l’État, l’armée, les lobbies routiers, le
capitalisme, etc.) – les acteurs d’« en face » ne sont alors plus saisis en
« personnes » mais comme des figures objectivées représentant ceux-ci. La
manifestation n’est pas suffisante si elle ne porte aucun coup direct au « camp
d’en face ». Or, frapper physiquement l’adversaire n’est pas forcément le but
recherché par les associations d’habitants, notamment parce que leurs
membres pourraient courir là un grand risque.
Pour donner moins de prise à un tel mouvement, les acteurs font en sorte
de tenir à distance le tunnel du Somport. Dans le récit qu’a fait Bob précédemment de la manifestation contre les travaux du tunnel, Éric Pétetin, l’un
de ces plus fervents opposants, finit par enjoindre les militants de quitter les
lieux du chantier, expliquant qu’emmener les manifestants trop loin dans la
généralisation représente une erreur au vu de la fragilité des personnes
présentes (enfants, personnes âgées) : ne pas trop généraliser pour ne pas trop
les exposer. Mais plus généralement, il s’agit de faire en sorte que l’environnement rende plus difficile la convocation directe de cet opérateur de généralisation excessive qu’est le Tunnel. Maryse Darsonville raconte la façon dont
une manifestation a pu éviter de dégénérer dans la violence et la radicalité
parce que ses organisateurs avaient pris soin de débarrasser l’environnement
de tout ce qui pouvait favoriser un glissement vers cette pente dangereuse.
« L’année dernière on a fait une manifestation à Bedous, c’était très bon enfant, même
si y avait un peu de CNT mais pas trop, ça s’est très bien passé. Pourtant y avait un chantier. Il y avait un chantier à Bedous à ce moment-là. Mais on avait réussi à convaincre le
préfet et le directeur de la DDE de sortir les engins, donc y avait pas lieu de faire des provocations puisqu’il n’y avait pas de matériel. »
(Maryse Darsonville, entretien, juillet 2001).
Les objets et les dispositifs matériels environnant la manifestation, tels les
engins et outils de chantier, faisaient apparaître des affordances
[24] orientant
l’action militante. Que ces engins aient été là pour une toute autre raison n’est
pas l’essentiel : rappelant le chantier du Somport, ils offrent aux militants
radicaux la possibilité de soutenir leur geste critique. Ils deviennent les objets
autour desquels se resserre l’épreuve, soumis à une évaluation publique et non
plus « objets privés » (Fornel, 1993b, p. 260). S’en prendre aux engins de
Bedous revient à convoquer le chantier des forges d’Abel et rendre présent,
dans la situation, le tunnel lui-même. On voit combien la « radicalisation »
comme montée en généralité s’appuie sur des saillances de l’environnement
matériel : les slogans seuls ne sauraient leur suffire à porter la généralisation,
car ils ne mettent pas entièrement les manifestants à l’épreuve. Lorsqu’un
manifestant, ou un groupe de manifestants, essaie de monter en généralité par
le simple fait de crier des slogans élargissant le cadre de la mobilisation
locale, le risque est grand qu’il ne soit pas suivi. Les souvenirs de manifestation de ces deux habitantes offrent l’exemple d’une montée en généralité
discursive qui ne tient pas : dans le premier cas, le militant est le seul à en
souffrir, dans le deuxième, c’est le collectif qui peut en souffrir par ricochet,
comme le rappelle cette militante au cours d’un entretien :
« Je me souviens d’une manif qu’on a faite, on était devant Bedous, et à côté de moi, y
avait un mec qui disait “Non au pont !” Je lui ai demandé ce qu’il disait, parce que je ne
comprenais pas bien. “Non au pont !” Et en fait, y’avait la manif du pont de l’île de Ré !
[...] Je lui ai dit : “Mais attends, tu sais où tu es, là ?” ».
(Isabelle, entretien, juillet 2001).
La convocation d’objets appuie et consolide le travail de montée en généralité qui, s’il en reste au mode discursif ou argumentaire sans se mettre à
l’épreuve, n’engage à rien
[25]. C’est pourquoi les militants les plus radicaux,
les plus enclins à monter en généralité, cherchent à convoquer, enrôler ou
engager des objets (au minimum, ils peuvent déjà compter sur ceux qu’ils
apportent, comme la CNT et ses drapeaux, identiques quelle que soit la manifestation).
Prévenir le basculement de la situation dans un rapport violent passe donc
autant par un travail sur les entours de l’action (lieux, environnement, objets)
que par le soin témoigné dans les situations de face-à-face entre acteurs. Dans
les deux cas, il s’agit de prévenir un excès d’engagement des acteurs. Mais le
basculement dans la violence peut également provenir d’un désajustement par
rapport aux exigences d’un agir dans l’espace public. Pointe alors l’horizon
d’une forme expressive de violence, répondant à l’incapacité de mettre en
forme une parole recevable dans l’espace public
[26].
Défaut d’engagement et collectifs en tension
Les situations que nous allons maintenant examiner témoignent d’une
manière inverse de faire advenir l’horizon de la violence : non pas par excès,
mais par défaut d’engagement. François Chazel notait à propos de la mobilisation qu’il n’est « pas essentiel qu’elle s’exprime exclusivement à travers
l’action politique mais encore faut-il qu’elle ait une signification ou une
portée de cet ordre, ce qui n’est pas le cas [...] des pures expressions, souvent
violentes, d’agressivité » (Chazel, 1975, p. 515). Or, qu’advient-il lorsque
l’engagement d’un participant à l’action collective se défait de cette visée
politique et menace de s’ancrer dans l’expressivité ? L’impératif d’efficacité
de l’action collective pourrait alors commander l’exclusion de celui qui est
perçu comme simple « fauteur de troubles ». Cependant, dans le cas où le
collectif n’est pas animé d’un seul impératif d’efficacité mais également
d’une visée civique, comme le sont ces collectifs militants, la voie de l’exclusion, toujours possible dans les situations de la vie quotidienne, ne peut être
envisagée comme règlement apaisant. En effet l’exclusion, comme négation
de la possibilité d’un espace commun, s’apparente elle-même à une forme de
violence. Elle est même précisément la forme de violence (l’expulsion) que
dénoncent les collectifs militants comme Droit au Logement : exclure les
acteurs qui ne se montrent pas tout à fait ajustés, leur refuser une affiliation au
collectif, les ancrerait dans une posture d’« individus par défaut » (Castel,
1996). Un mouvement comme DAL prétend au contraire rendre à ces acteurs
une certaine grandeur civique (la capacité à participer au débat public et à
exercer leurs droits civiques au nom d’une grande cause) en les affiliant à un
collectif associatif militant
[27]. Ils ne peuvent recourir à une exclusion au
nom de principes généraux, puisque l’exclusion elle-même semble injustifiable aux visées civiques de l’action collective. Dès lors, ils sont en quelque
sorte condamnés à « faire avec » la possibilité de dérapages. Les collectifs
militants s’efforcent alors en pratique de maintenir cette « dimension politique » de la mobilisation qui les affirme comme mouvement social.
Pour prévenir les emportements et les dérapages expressifs, et maintenir le
collectif dans la visée politique d’un régime de justification, les militants que
nous avons rencontrés combinent un règlement formel faisant appel à des
principes généraux de justice et, en même temps, des arrangements particuliers avec ces personnes saisies comme proches. La première situation que
nous examinerons est celle d’une réunion publique, lors de laquelle un
ministre en exercice se voit interpellé par un jeune toxicomane. Sans que la
« violence » en tant que telle surgisse, les participants à la réunion voient
arriver avec angoisse l’horizon d’une violence expressive : par sa difficulté à
répondre aux exigences de l’expression dans un espace public, le jeune intervenant leur apparaît plus comme un « intrus fauteur de troubles » que comme
un participant légitime, soulevant une question de débat public. Les militants
qui le connaissent s’attachent alors à prévenir la venue d’une violence sous
deux formes (violence du toxicomane ; violence de son expulsion) en l’aidant
à formuler ses griefs d’une manière recevable.
Le 22 janvier 2001, à Levallois-Perret : les militants en question sont ceux de l’association Projet C [28], qui participent ce soir-là au lancement de la campagne de la liste de
la gauche plurielle pour l’élection municipale qui s’annonce. On concentrera notre récit
sur un incident ayant émaillé cette soirée : l’irruption de deux jeunes habitants de
Levallois, connus des membres de Projet C et avertis par eux de la réunion publique, venant troubler le discours officiel des représentants du Parti socialiste.
Lorsque l’oratrice principale, Élisabeth Gourévitch qui conduit la liste, prend la parole,
elle souffre d’une extinction de voix : ses inflexions de voix sont semblables à celles
d’une personne continuellement sur le point de fondre en larmes. Alors que, patiemment,
l’assistance écoute le discours qu’elle prononce à grand-peine, les deux jeunes habitants
entrent dans la salle municipale. Après avoir salué les membres de Projet C et s’être placés
à leurs côtés, ils s’intéressent plus particulièrement à la présence de Laurent Fabius, alors
ministre, s’apprêtant lui-même à prononcer un discours de soutien. L’un des deux commence à parler à voix haute alors que l’assistance conserve le silence pour mieux permettre à la candidate de parler. Sa voix porte d’autant mieux que celle de l’oratrice est
vacillante et il se lance très vite dans des adresses au ministre sur le mode de la familiarité : « Eh, Laurent, faut qu’on s’explique ! » Alors que les représentants du PS à la tribune
restent imperturbables et que quelques timides protestations s’élèvent de l’assistance en
réponse, il fait très vite des allusions de moins en moins voilées au célèbre « scandale du
sang contaminé » qui a entaché la carrière politique du ministre.
(Notes de terrain, janvier 2001).
Se réclamant en cela de Georg Simmel, Goffman a travaillé ce qu’il a
appelé les « rites d’évitement », obligeant à « garder ses distances » et à
observer une forme de déférence envers autrui lors d’une interaction
[29]. En
particulier, il parle des relations asymétriques entre un psychiatre et son
patient, dans lesquelles l’un des interactants peut s’intéresser au plus
personnel voire au plus intime chez l’autre, sans que l’inverse soit possible
(Goffman, 1974, p. 57). Dans notre situation, la familiarité avec laquelle le
jeune homme interpelle le ministre marque un défaut de la déférence et
l’instauration d’une dissymétrie malheureuse dans la situation. Le fauteur de
trouble, dont l’allure sous sa casquette est relâchée, interpelle, gesticule. Il est
alors passible de sanctions comme l’exclusion de cet espace auquel il ne
semble pas ajusté.
Lorsque l’exclusion se révèle illégitime
La première solution qui s’offre aux militants organisateurs est donc
l’exclusion pour cause de manquement aux règles élémentaires de civilité
dans une réunion publique : les militants de Projet C sont priés de calmement
faire sortir leurs amis. En effet, l’inconvenance de l’intrusion est redoublée du
fait qu’elle est potentiellement porteuse de violence, ce qui semble lui ôter
toute légitimité dans un espace public. Lorsque les « amis » du jeune homme
sont sollicités, c’est d’une certaine manière, du point de vue des organisateurs, pour « calmer le jobard », selon l’expression de Goffman : apaiser la
colère du « perturbateur », lui faire accepter son sort en le laissant « piquer
une crise » cathartique qu’il s’agit de contenir (Goffman, 1952, p. 289). De
leur point de vue, cependant, il s’agit d’autre chose. Ils s’efforcent au
contraire de faire en sorte que l’homme et son coéquipier ne soient pas exclus
(fût-ce d’une manière « douce ») : prenant au sérieux les motifs de l’intervention impromptue, ils en soulignent la légitimité.
Car le jeune homme se tourne vers ses amis qui lui enjoignent de baisser le
ton et leur lance « Ben quoi, je vais me faire foutre dehors ? C’est toi, Karim,
qui va me foutre dehors ? » Par là, il rappelle les membres de Projet C vers
une relation personnelle (il interpelle le militant par son prénom) entre
proches. Plaçant les relations sur le terrain de la familiarité, il désamorce ainsi
la convocation de principes justifiant l’exclusion et l’intervention de l’équipe
en charge de la sécurité, dont la fonction est précisément de savoir ne pas
s’engager dans des arrangements entre proches.
Pour les membres de l’association, cette prise de parole est légitime et sa
légitimité doit être reconnue au nom de la particularité du terrain levalloisien.
Les deux jeunes hommes, même s’ils apparaissent maladroits et à la lisière de
la violence, ont une légitimité locale qui fonde leur parole. Une légitimité que
tente d’expliquer Karim, le président de l’association présent ce soir-là, au
chercheur non familier de la vie de quartier à Levallois :
« Le 22, y a eu quand même deux personnes, deux jeunes qui sont venus et qui ont essayé de semer un peu le trouble. C’est des gens qui sont entre guillemets directement
concernés par cette affaire-là. Parce que tous les deux sont on va dire toxicos, et tous les
deux ont vu des copains partir, etc. Nous, on avait organisé une mobilisation suite à un décès d’un copain dans le quartier, et on s’était mobilisés devant la mairie du temps de
Balkany pour demander qu’il y ait une véritable politique qui soit menée en direction de la
jeunesse. Ça a été un vrai drame ici, le nombre de jeunes qui sont morts par toxicomanie
ou sida ça a été dramatique. C’était la volonté politique, pas la volonté de tuer de la part
des élus bien sûr, mais de pas avoir de politique en direction de la jeunesse. Et donc on a
organisé une manifestation, on a été reçus par la mère Balkany à l’époque, on était je crois
200. Et dans les 200 personnes, y avait une dizaine de manifestants qui étaient des toxicos.
C’était un fait nouveau, qu’ils se mobilisent, qu’ils se mobilisent eux-mêmes, ils étaient
très en attente de quelque chose. Ils avaient des demandes, qu’ils ont formulées là. Et
donc, ce soir-là avec Fabius, y avait quand même deux personnes qui étaient un peu
concernées et qui se sont fait entendre, et l’affaire elle est encore très présente. »
(Karim, entretien, mars 2001).
Karim fait appel, pour expliquer en quoi les deux jeunes toxicomanes
étaient fondés à donner de la voix, au contexte particulier de Levallois qu’il
faut comprendre comme tel : le caractère particulièrement aigu du problème
du sida dans les années quatre-vingt. Il ne faut pas, selon lui, se contenter de
juger de ces comportements d’après des règles générales de conduites dans un
espace public, mais traiter la situation levalloisienne comme un cas à part. Il
faut, dit-il, saisir la souffrance de ces jeunes habitants qui sont « concernés »
car ils sont touchés dans leur intimité (ils perdent des « copains »).
Il lui paraît important de saisir cette souffrance car elle arme pour lui une
parole politique : elle amène à une critique de la politique municipale entreprise par Patrick Balkany (qui brigue alors un nouveau mandat) lorsqu’il était
maire. Cette souffrance est à la base d’une posture civique (la mobilisation
d’une population ordinairement non présente dans l’espace public). Ainsi,
même s’il n’en a pas l’air, le jeune homme qui s’emporte publiquement, et en
mettant si peu de formes, contre la présence de Laurent Fabius à Levallois,
fait entendre une voix politique qui a toute légitimité dans un espace public.
Pour Projet C, ce n’est pas un provocateur, mais quelqu’un qui montre en quoi
le soutien de la liste de gauche par Laurent Fabius est un bien malheureux
symbole au vu de la situation particulière de Levallois, durement touchée par
le sida. Par là, Karim s’engage dans ce qui peut être compris comme une
tentative pour contenir un geste d’« emportement » tissé d’émotions
(Boltanski et Thévenot, 1991, p. 429) et pour ramener le jeune toxicomane à
l’impératif de justification auquel il s’était soustrait (ibid., p. 420).
Accorder une attention à la souffrance particulière du jeune homme qui
s’emporte pousse donc les militants de Projet C à rejeter ce qui semblait pourtant devoir s’imposer, l’exclusion hors de l’espace public de ceux qui manquent
à ses règles. Exclure les deux « fauteurs de troubles » revient selon eux à leur
manifester qu’ils sont « étrangers à la cité » (Guillemin, 1984, p. 48), et fait
courir le risque d’une exacerbation de la violence. Ils s’engagent alors vers un
règlement personnalisé de l’incident. Il est important, poursuit Karim dans
l’entretien, que ce ne soient pas des inconnus ou des « étrangers » (le service
d’ordre du PS ou les responsables de la soirée, militants socialistes d’une
autre génération et peu familiers avec le quotidien des toxicomanes des cités)
qui viennent raisonner le jeune toxicomane, mais des proches, des voisins, des
éducateurs qu’il connaît bien et qui le connaissent bien, en qui il a confiance :
« Quand on a organisé des choses autour du sida, et même avec les jeunes que tu as
vus l’autre soir, d’autres, séropositifs, on les connaît, on se connaît, y a toujours eu des
embrouilles, des machins... Avec des jeunes qu’on connaît, hein, des bagarres, enfin des
bagarres, c’était pas violent, mais... Y’a encore de la passion, quoi. D’ailleurs heureusement que c’est nous qui faisions ça, on les connaissait. »
(Isma, militant de Projet C, entretien, mars 2001).
L’insistance sur le terme « heureusement » exprime le sentiment que, si le
point de vue des jeunes toxicomanes n’est pas reconnu et si ceux-ci se voient
refuser l’accès à l’expression publique, la situation d’humiliation ouvrirait la
voie à la violence. Une violence qui laisse éclater « la rage » comme fuite du
politique
[30]. Ce n’est pas par le politique que les militants de Projet C en
défont le nœud, mais par les confidences entre proches. Pourtant, c’est bien
vers l’espace public qu’ils accompagnent le jeune homme.
L’accompagnement par la sollicitude vers une parole légitime
L’interconnaissance, la proximité, la confiance entre les interlocuteurs,
l’attention à la singularité des parcours personnels permettent de démêler
cette situation où pointe l’horizon d’une violence. Il s’agit pour les militants
« aguerris » de réparer les « maladresses » commises par le « novice », en
prenant en compte une « différence de compétences à l’action collective »
(Mathieu, 1999, p. 491). Ainsi, le jeune homme se voit entouré de personnes
qui le tutoient, que lui-même tutoie, et qu’il pense capables de le comprendre,
parce qu’ils savent d’où il vient, qu’ils connaissent à la fois son histoire et les
événements auxquels il fait référence. « La question que tu poses est bonne »,
lui assurent-ils, montrant par là leur qualité de proches en se distinguant de
ceux qui demandent son expulsion parce qu’ils jugent illégitime son intervention. Lorsqu’ils lui assurent qu’eux non plus « ne cautionnent pas la venue de
Fabius », ils réactivent la connivence qui les lie. Cependant, après avoir
reconstruit un climat de confiance, amical, dans lequel les relations entre eux
sont de l’ordre de la proximité, ils en viennent à le rappeler aux règles
formelles de l’expression et de l’agir dans un espace public :
« Bon, ce soir-là, on lui a expliqué. On lui a expliqué qu’il avait le droit de parler, que
pour ça il pouvait s’expliquer directement avec Fabius. On ne lui a opposé qu’une chose,
c’était de dire “Tu peux pas empêcher d’autres personnes d’écouter”. Maintenant, si t’as
des revendications qui te sont propres, tu vas voir Fabius et nous on viendra. [...] [le jeune
en question] c’est quelqu’un qui compte à Levallois, c’est quelqu’un qui est très connu,
qui a des activités, qui a été en prison... »
(Karim, entretien, mars 2001).
Même s’il faut comprendre la situation dans son contexte, les protagonistes
avec leur histoire personnelle (la prison) et la place spécifique qu’ils occupent
au sein de la communauté du quartier (il « compte »), prendre la parole dans
un espace public nécessite d’accepter certaines contraintes de civilité : ne pas
élever la voix, laisser s’exposer les arguments, se placer dans la perspective
d’un débat raisonné en sachant construire son argumentaire au-delà du cas
personnel (« Si t’as des revendications qui te sont propres, tu vas voir
Fabius »). La relation de proximité qui lie les militants aux toxicomanes agit
comme une base sur laquelle peut s’asseoir une pédagogie dans la visée de
rendre possible l’expression d’une critique qui ne demeure pas en « régime
d’impuissance » (Cardon et Heurtin, 1999). Les militants occupent une position qui permet au jeune homme de les saisir comme proches mais en même
temps de les ancrer dans le monde du politique. Les militants lui font alors
comprendre qu’ils peuvent l’épauler dans une scène publique (« On
viendra »), le faire en quelque sorte accéder à une expression politique par la
confiance dans des proches. L’attitude compréhensive qu’adoptent les militants, lorsque par exemple ils retiennent le service d’ordre de mettre les jeunes
à la porte, n’implique pas une absence d’autorité : les deux militants élèvent
la voix et rappellent le toxicomane à l’ordre. Ils lui expliquent alors qu’il n’est
pas ici chez lui, mais dans une réunion publique et que toute expression d’un
point de vue, si légitime soit-elle, doit obéir à certaines règles (Cardon,
Heurtin et Lemieux, 1995). Il s’agit pour eux de l’épauler patiemment dans un
espace public dont les contraintes spécifiques lui étaient jusque-là étrangères.
Ils l’aident à asseoir durablement un point de vue politique à partir de sa souffrance.
Réparer un dérapage : l’attention à des circonstances et une personnalité
appréhendées comme particulières
La question à laquelle s’affrontent les militants de Projet C est celle de la
difficulté à faire tenir un collectif lorsque son caractère « constamment en
porte à faux » (Joseph, 1995, p. 16) pose problème à la coopération. Notre
dernier exemple, qui vient de Droit au Logement, vise à explorer plus avant
ces tensions en tant qu’il donne à voir des formes de réparation de « dérapages » permettant l’accompagnement progressif de leur auteur dans le
collectif. En juillet 1998, un stage est organisé par l’association pour la
formation de ses militants. Pendant dix jours, les militants qui viennent de
divers Comités DAL des grandes villes de France sont logés sur les lieux
mêmes, à l’INJEP (Institut National de la Jeunesse et des Sports) de MarlyleRoi. Ils ne se connaissent pas forcément entre eux. L’avant-veille de la fin du
stage, à huit heures du matin, alors que quelques militants prennent leur petit
déjeuner, l’un d’entre eux, jusque-là seul à sa table, devient violent.
« JP » (comme il se présente lui-même) est venu de Mulhouse avec un jeune couple de
militants. « JP » s’était installé seul à une table, visiblement dans le but de ne pas être dérangé [31]. Tacitement, tout le monde semblait savoir qu’il ne fallait pas l’énerver : personne, hormis ses deux camarades de Mulhouse, ne lui avait trop adressé la parole pendant
le stage. Vêtu d’un simple maillot de corps blanc et d’un jean, à l’âge indéfinissable et au
visage marqué, il portait de nombreux tatouages artisanaux. Peu loquace et toujours sur la
défensive, il n’hésitait cependant pas, pendant les conférences, à montrer son énervement
en parlant à voix haute [32] où à faire passer des « blagues » salaces et souvent incompréhensibles écrites sur des papiers, qu’il signait du nom de son voisin et qui lui donnaient
des convulsions de rire sur sa chaise [33]. Les personnes présentes, dans ces moments-là, manifestaient une certaine gêne mais n’allaient pas jusqu’à l’exprimer verbalement. Surtout, tout le monde le soupçonnait, là encore tacitement, d’avoir tenté d’allumer le feu à
deux reprises, dans des poubelles, aux premiers jours du stage. Enfin, chacun avait noté
l’imposant couteau à cran d’arrêt avec lequel il jouait sous la table pendant les conférences. Le dialogue a toujours semblé difficile avec lui, qui paraissait comme en décalage par
rapport aux autres [34].
Ce matin-là, alors qu’il se parlait à lui-même, un militant de plus de 60 ans, habituellement très calme et s’exprimant d’une voix plutôt douce, le voyant seul, est venu s’asseoir
à ses côtés. C’est l’échange suivant, pourtant très anodin, qui a occasionné le basculement
de « JP » dans la violence : alors qu’il prévient le militant de ne pas s’approcher de lui
(« Toi viens pas m’emmerder ! »), celui-ci sourit et, croyant répondre à une plaisanterie, se
prépare à poser son plateau sur la table (« Eh si, tiens, justement, je viens t’emmerder... »).
La réponse au second degré déclenche une fureur inouïe de la part de « JP » qui balance
son plateau à travers la pièce et se met à frapper violemment au visage le vieil homme en
l’invectivant. En quelques secondes, il lui donne coups de poings et coups de pieds tout en
cherchant à sortir son couteau de la poche arrière de son jean. Quelques militants s’interposent tant bien que mal et « JP », furieux, quitte la cafétéria en s’en allant vociférer dans
les étages.
(Notes de terrain, juillet 1998).
De la même manière que les troubles occasionnés dans la réunion publique
de Levallois, cette situation soulève la question de la mise à distance du
fautif, voire de son exclusion. Le lieu du stage est un bâtiment public, qui
n’accueille pas que les militants de DAL et dans lequel les personnes se
doivent d’observer certains usages propres à de tels lieux (réserve, déférence,
politesse, discrétion, accessibilité, etc.) mais, bien plus que cela, c’est également un lieu où le collectif militant apprend à conduire des réunions, prendre
la parole, réfléchir sur les politiques publiques, débattre avec les décideurs,
servir une cause, etc. Dans cet espace « doublement » public, la violence
apparaît comme une intrusion doublement illégitime. Elle n’a pas sa place et
semble devoir être sanctionnée.
Or, « JP » ne sera pas exclu. Le règlement en toute impartialité selon des
principes généraux semble vite inadéquat aux acteurs : après tout, « JP »
exprime lui-même une souffrance (lorsqu’il s’enfuit en hurlant dans les
étages) et ne pas y accorder d’attention pourrait donner lieu à une forme
d’humiliation (Paperman, 2001). Dans les minutes et les heures qui suivent
l’acte, une discussion se met en effet en place entre les dirigeants de DAL et
les témoins de la scène. C’est la victime, alors même qu’elle est en train de se
relever, qui convoque, dans la discussion qui s’engage, des éléments d’explication : « Oh, ce n’est pas grave, c’est son ethnie qui veut ça, ils ont leur
fierté, ils y tiennent... » explique le vieux militant comme pour s’excuser de sa
propre maladresse. La communauté d’origine de « JP » apparaît pour la
première fois dans les propos des militants : « JP » est gitan et, à ce titre, le
militant le considère dépositaire de référentiels culturels différents et d’un
code de conduite spécifique. Nier cette culture d’origine apparaît aux acteurs,
dans la situation, comme une forme de mépris (Honneth, 1999). Les militants,
délaissant la posture civique qui réclame un traitement égalitaire des
personnes et des évaluations, s’engagent alors vers un argument multiculturaliste en refusant d’exclure « JP » : l’exclure pour sa violence reviendrait pour
eux à l’exclure non en raison de son acte mais en raison de son appartenance,
puisque son appartenance explique son acte. Cet impératif de ne pas procéder
à une exclusion est ici d’autant plus fort que « JP » est dans le stage un des
rares représentants de l’ouverture multi-ethnique de l’association : gitan, c’est
un « étranger de l’intérieur » (Missaoui, 2003)
[35]. Les dirigeants se détournent alors d’un règlement formalisé de la situation qui pourrait consister à en
appeler à des autorités compétentes pour punir le tabassage : « Bon, pour JP,
qu’est-ce qu’on fait ? Faut régler ça entre nous, hein, mais faut surtout pas
que ça se reproduise. On peut pas le renvoyer, ça serait pire... ». Ils se tournent vers un mode de règlement personnalisé, attentif à ne pas brusquer « JP »
en portant atteinte à son origine ou à son honneur supposé.
Cette personnalisation du règlement ne s’arrête cependant pas à l’examen
des circonstances jugées comme particulières. Si le règlement doit être
personnalisé, c’est aussi parce qu’il engage une personnalité particulière.
« JP » n’est alors pas seulement saisi par une appartenance ethnique (où il est
dépositaire de codes culturels déterminant sa conduite) mais aussi en
personne. Jean-Baptiste Eyraud, le président de l’association, se tourne alors
vers le jeune couple de Mulhouse qui a accompagné « JP » lors de son
voyage. Le dialogue suivant s’engage :
« Qu’est-ce qu’on fait ? Vous qui le connaissez...
– Ben...
– Il faut lui faire remettre son couteau, c’est une priorité !
– Oh non, il ne voudra jamais ! Et puis sans son couteau, il va se sentir démuni et il sera
plus agressif !
– Mais enfin, qui c’est d’abord ? Comment il est venu là ? Vous le connaissez bien ? Il est
comme ça, à Mulhouse ?
– Ben... JP, c’est JP... »
Le président, dans son adresse à ceux qui apparaissent dans la situation
comme des « proches » (les plus « proches » parmi les militants présents) de
« JP », ouvre la voie d’un règlement personnalisé du problème. Lorsqu’il
convoque un principe (la règle qui veut que l’on ne porte pas d’arme dans un
lieu public) les militants lui font remarquer que ce principe général n’est pas
ajusté à la situation. Séparer « JP » de l’objet auquel il est attaché, c’est en
quelque sorte pour eux lui faire violence. Sa personnalité n’est pas séparable
de ses objets familiers, elle est « distribuée » (Thévenot, 1993, p. 106). Selon
eux, s’il réagit ainsi c’est parce qu’il se sent désajusté par rapport à la situation et confisquer cet objet le rendrait plus fragile encore. Finalement, disent-ils, il faut juger non par rapport à de tels principes généraux qui ne feraient
que provoquer davantage de violence (ce que le président lui-même sous-entendait lorsqu’il a commencé en posant que « on peut pas le renvoyer, ça
serait pire ») mais en tenant compte de la personnalité de « JP » : « JP, c’est
JP », se contentent-ils de formuler pour pointer sa singularité. De cet échange,
il ressort que face à une telle singularité, les principes généraux ne conviennent pas et la solution adéquate passe, dans cette situation précise, par des
« arrangements particuliers » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 408)
[36].
« JP, c’est JP » et l’accord passé avec lui n’est pas justifiable publiquement
(il n’y a par exemple pas eu de débat public sur la façon de faire face au cas,
et personne n’y a plus fait référence par la suite). Un autre « cas », impliquant
d’autres acteurs ou d’autres circonstances, serait saisi différemment.
Ainsi, au lieu d’exclure le fauteur de troubles, la décision fut prise de
resserrer les liens avec lui. Dans les jours qui ont suivi, « JP » s’est trouvé
constamment entouré : les militants répondaient à ses plaisanteries et, à
chaque repas, les dirigeants de DAL et les responsables du stage lui ont fait
l’honneur de l’inviter à leur table. En particulier, deux militants ont lié des
relations avec lui, autant dans la visée de contenir sa « rage » que de l’intégrer
au groupe : l’un était éducateur spécialisé (travaillant avec des autistes et des
psychotiques), l’autre ceinture noire de karaté (prêt à intervenir en cas de récidive). Attentifs à ne pas brusquer « JP », sachant rester à distance mais aussi
lier conversation (sur le sport, notamment), ils se sont rapprochés de lui :
« allant à sa rencontre », nouant des relations personnelles avec lui, s’exposant sans pour autant surcharger d’émotions cette relation (Ravon, Pichon,
Franguiadakis et Laval, 2000). Ainsi encadré, « JP » s’est trouvé progressivement réintégré au groupe de militants où personne ne parlait plus de « l’incident ». Les intervenants du stage ont eux aussi traité « JP » avec des égards
particuliers, sollicitant son avis à plusieurs reprises, valorisant son travail.
Dans le « journal du stage » écrit durant ces dix jours par les militants sous la
conduite d’un journaliste professionnel, figurent trois textes de « Jean-Paul »
(deux poèmes et une version remaniée du récit de sa rencontre avec DAL).
Dans ce journal, aucun autre militant n’a signé autant de textes : le « climat de
bienveillance » se construit à travers une « déférence compensatrice »
(Borzeix, 1995) attentive à mettre en valeur « JP ».
Plutôt qu’un règlement formel selon des principes généraux, les militants
ont choisi des arrangements convenant à la singularité de « JP ». Ces arrangements ont consisté en un resserrement des liens interpersonnels ainsi qu’en
une valorisation de sa présence au stage. Ces arrangements particuliers sont
étroitement dépendants, non seulement de la « personnalité » de « JP » telle
que les militants se la sont représentée (son origine communautaire et les
codes de conduite qui y sont rattachés) mais également du contexte temporel :
comme l’analyse un militant, « Il ne reste plus que deux jours, on peut le
jouer comme ça... Si ça avait eu lieu au tout début, je ne sais pas comment on
aurait fait ». « Le jouer comme ça » indique bien, contre l’idée de principes
généraux, la forme de l’arrangement et l’attention à un cas particulier, la fin
de son propos soulignant la difficulté pour ces arrangements personnalisés de
tenir dans le temps. Le mode de règlement qui convient, qui ne se situe pas au
niveau de principes généraux de justice mais qui dépend étroitement des
protagonistes et du moment, ne peut être soutenu dans le temps, ni même
apparaître comme quelque chose de reconductible.
En nous amenant à croiser les acquis théoriques et les objets d’une socio-logie politique avec les perspectives et les problématiques d’une sociologie
pragmatique (au sens où elle se montre attentive à une diversité des modes
d’engagement des acteurs), notre objet met en évidence une série de tensions
propres à l’activité militante. Les collectifs militants semblent avoir fort à
faire pour faire entendre leur voix dans l’espace public et les « dilemmes
pratiques » (Dobry, 1990) auxquels ils s’affrontent sont épineux. Les situations dans lesquelles ils s’engagent sont tissées d’inquiétude et d’indétermination quant à leur issue : il faut pourtant qu’elles « se tiennent » et résistent
malgré tout aux « perturbations » (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 58). Dans
le cas de la manifestation que nous avons observée, il s’agit de prévenir un
« excès d’engagement » de la part des participants les amenant à l’exacerbation du conflit. Ce travail nécessite, d’une part, de se défaire d’une saisie
typique des acteurs et de le marquer par une attitude que l’on ne réserve pas à
autrui lorsqu’il n’est qu’un « agent » : convivialité, gêne, tact. Il nécessite,
d’autre part, de veiller à ce qu’aucune prise ne soit offerte, dans l’environnement situé de l’action, à cet excès d’engagement. Dans le cas de la réunion
publique troublée, le « dérapage » qui menace provient au contraire d’un
« défaut d’engagement », c’est-à-dire d’une intervention faisant violence aux
règles de l’expression dans l’espace public. Le jeune homme qui interpelle le
ministre est ainsi désajusté à l’ordre situationnel et sa prise de parole apparaît
« déplacée ». Les militants de l’association de quartier, qui le connaissent
bien, activent alors une relation de confiance pour ne pas l’exclure de l’espace
public et l’aider à mettre en forme une critique légitime. Opérer ce genre
d’accompagnement se révèle, comme le montre notre troisième cas, un impératif des collectifs marqués par l’hétérogénéité de leurs membres. La manière
dont les militants de Droit au Logement accompagnent « JP » hors de la
violence donne à voir la manière dont s’établit une relation d’« écoute »,
attentive à saisir autrui dans sa personnalité.
L’engagement public de tels collectifs apparaît donc soutenu par des
formes plus particularisées d’engagement. L’activité militante ne se comprend
pas totalement si on la réduit au seul engagement politique. Émaillée de
tensions, elle se donne à voir comme une activité de composition (entre
régimes du public et régimes du proche, voir Thévenot, 1998) dans laquelle
les acteurs s’efforcent d’ordonner l’hétérogénéité des collectifs.
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