2004
Revue française de sociologie
Prototype, concurrence et marché : le marché des concerts de musique ancienne
Pierre François
Centre de Sociologie des Organisations – CNRS 19, rue Amélie – 75007 Paris
En se fondant sur le cas particulier du marché des concerts de musique ancienne,
l’article propose l’analyse d’un marché de prototypes. Il commence par présenter une définition idéale-typique du prototype et met en évidence, à l’aune de cette définition, le caractère prototypique des concerts de musique ancienne. Il montre ensuite comment le marché
des concerts et ses principales formes de commercialisation (la mise en place d’une économie de tournée) repose sur des mécanismes concurrentiels et des logiques d’échange qui
varient selon que les transactions s’effectuent entre partenaires récurrents ou entre partenaires ponctuels.
This article offers an analysis of a prototype market on the basis of a particular case, the earlymusic concert market. It first presents an ideal-typical definition of prototypes, which is then used
to demonstrate the prototypical character of such concerts. It then shows how this product and the
main ways it is marketed (the economics of the concert tour) are based on competition mechanisms and types of exchange logic that vary by whether partners to the transactions are regular or
occasional.
Gestützt auf den Sonderfall des Markts der Konzerte der Alten Musik möchte dieser Artikel
einen Markt für Prototypen untersuchen. Er stellt zunächst eine idealtypische Definition des
Prototyps vor und beleuchtet anhand dieser Definition die prototypische Eigenschaft der
Konzerte Alter Musik. Er zeigt anschließend wie dieser Konzertmarkt und seine hauptsichtlichen
Vermarktungsformen (Einrichtung einer Konzerttournee Wirtschaft) auf Wettbewerbsmechanismen und Austauschlogik beruhen, die unterschiedlich sind, wenn die Transaktionen zwischen
Wiederholungspartnern oder punktuellen Partnern abgeschlossen werden.
Basándose en el caso particular de los mercados de música antigua, el artículo propone el
análisis de un mercado de prototipos. Comienza presentando una definición modelo-ideal del
prototipo y a la medida de esta definición, pone en evidencia el carácter proto-típico de los
conciertos de música antigua. Después muestra como el mercado de los conciertos y sus principales formas de comercialización (la puesta en marcha de una economía en la gira artística)
reposa sobre los mecanismos competitivos y de lógicas de intercambio que varían de acuerdo a
las transacciones efectuadas entre miembros recurrentes o entre miembros puntuales.
Au cours des deux dernières décennies, la déstandardisation des biens de
consommation a pu être présentée comme l’un des symptômes incontestables
de la rupture du mode de production contemporain par rapport au « modèle
fordiste », censé avoir prévalu jusque dans les années soixante-dix (Piore et
Sabel, 1989 ; Boyer et Durand, 1998). Cette déstandardisation, qui peut à la
limite aller jusqu’à la production de prototypes, s’appuie sur une forme
d’organisations par projets dont les caractéristiques ont été abondamment
étudiées au cours des dernières années
[1]. Les études portant sur la commercialisation des prototypes ont été, quant à elles, sensiblement moins
nombreuses. En effet, si au sein des nombreuses études récentes sur l’organisation de marchés concrets on trouve des travaux portant sur des sujets aussi
divers que la grande distribution (Cochoy, 2002), les biens agricoles (Garcia,
1986), l’industrie du ciment (Dumez et Jeunemaître, 1998), le commerce des
services (Bandt et Gadrey, 1994), les marchés financiers (Politix, 2000) ou le
commerce funéraire (Trompette et Boissin, 2000), les études sur les marchés
de prototypes font encore figure de parents pauvres. L’étude du marché des
concerts de musique ancienne peut permettre de mettre au jour les modes
d’organisation de la concurrence et de l’échange à l’œuvre sur un marché de
prototypes : comment les acteurs qui interagissent sur ce marché parviennent-ils à faire face à l’incertitude attachée à ces productions ?
À bien des égards, les prototypes constituent un cas limite où la qualité des
biens, toujours modifiée et difficilement objectivable, est marquée par une
très grande incertitude. Comme l’a souligné L. Karpik (1996), la réalisation
de l’échange dans de telles situations ne va nullement de soi et suppose la
mobilisation de dispositifs susceptibles de pallier les défauts de confiance ou
les difficultés de jugement des parties de l’échange. L’attention portée aux
mécanismes qui président à la mise en marché des prototypes ne doit pas,
cependant, conduire à se concentrer exclusivement sur l’étude – évidemment
nécessaire – des modalités de la concurrence qui permettent de faire face à
l’incertitude sur la qualité des produits. Elle doit aussi s’attacher à élucider
l’articulation de ces mécanismes avec le processus de définition du prix des
biens : centrale pour les économistes, le mode d’établissement des prix
demeure encore une question trop négligée par les sociologues
[2]. C’est donc
l’articulation de ces deux dimensions – l’incertitude sur la qualité, le mode de
définition des prix – qui sera au centre de ma démarche.
Le marché des concerts de musique ancienne a connu un développement
spectaculaire depuis la fin des années soixante-dix : depuis vingt-cinq ans
environ, en effet, des ensembles de musique ancienne interprètent les œuvres
du passé en leur appliquant les conventions d’interprétation qui étaient en
vigueur lors de leur création. Le mode de diffusion des productions de
musique ancienne repose sur des relations commerciales : les ensembles
montent une production et la vendent à plusieurs organisateurs de concerts, en
France ou à l’étranger. C’est à ce marché que je vais ici m’intéresser, en laissant de côté le marché qui s’établit entre les organisateurs et les consommateurs finaux, le public. Ces deux marchés reposent en effet sur des modes de
commercialisation profondément hétérogènes : là où le marché qui s’établit
entre les ensembles et les organisateurs repose, on le verra, sur une relation
bilatérale fortement personnalisée entre les acteurs de l’échange, le marché
qui met aux prises les organisateurs et le public met face à face un vendeur et
une foule indéterminée d’acheteurs potentiels, et repose par conséquent sur
des modes de commercialisation beaucoup plus impersonnels. Les enjeux
analytiques liés à ces deux marchés sont donc nécessairement distincts, et la
stratégie de recherche qui consiste à les isoler peut gagner en pertinence ce
quelle perd en extension. Mais est-il possible de les considérer séparément ?
Autrement dit, si ces marchés sont hétérogènes, sont-ils pour autant désindexés l’un de l’autre ? Si le succès – ou l’échec – public des concerts peut
avoir des répercussions sur les négociations menées en amont entre les ensembles et les organisateurs, ces répercussions sont médiées par les organisateurs
de concerts qui font l’expérience du succès ou de l’échec de leurs productions, les interprètent, et se retournent ensuite vers les ensembles de musique
ancienne ; autrement dit, cette indexation des deux marchés est réalisée,
concrètement, par les organisateurs de concerts, qui emportent dans leur négociation avec les ensembles une représentation – certes incomplète, mais
profondément opérationnelle néanmoins – de leur public. Il est donc possible
de tenir pour acquis le principe de cette médiation et, en se situant à l’extérieur du marché aval mettant aux prises le public et les organisateurs de
concert, de se concentrer sur le marché qui s’organise en amont, entre les
organisateurs et les ensembles de musique ancienne.
Pour analyser le marché des concerts de musique ancienne, je commencerai par justifier en quoi ces concerts peuvent se saisir comme des prototypes, avant de montrer que leur commercialisation repose sur une économie
de tournées qui engage des formes de concurrence et d’échange hétérogènes
qu’il faudra mettre au jour et analyser.
Les concerts de musique ancienne : des prototypes ?
Les produits du spectacle vivant ou des industries culturelles sont souvent
assimilés à des prototypes (Menger, 1991 ; Faulkner et Anderson, 1987) ; le
caractère prototypique des productions de musique ancienne est cependant
particulièrement prononcé. C’est ce premier constat qu’il faut établir. Pour le
montrer, je vais rapporter les concerts de musique ancienne au type idéal d’un
prototype que je définirai, en m’appuyant sur la distinction proposée par
Callon, Meadel et Rabeharisoa (2000), en mobilisant deux approches : une
approche statique, qui se concentre sur les caractéristiques du bien; une
approche dynamique, qui s’attache aux mécanismes de production des caractéristiques du produit.
Les caractéristiques des concerts de musique ancienne
Pour préciser les traits qui permettent de dire d’un bien qu’il est un prototype, on peut emprunter à Lancaster (1975) l’idée selon laquelle les biens
peuvent se saisir comme une combinaison particulière de caractéristiques
multiples. On peut alors définir l’idéal-type d’un prototype en combinant trois
traits spécifiques. Le prototype voit tout d’abord ses caractéristiques varier
sur l’ensemble des dimensions constitutives du bien : quand on passe d’un
bien à un autre, ce sont l’ensemble de ses caractéristiques qui changent. De
plus, les échelles permettant d’étalonner précisément le bien sur chacune de
ces dimensions font défaut (Eymard-Duvernay, 1989) : les prototypes ne
peuvent se ramener les uns aux autres en se projetant sur des étalons partagés
par l’ensemble des acteurs du marché – ils sont, en d’autres termes, rétifs à
toute métrologie. Enfin, c’est la combinaison de ces différentes caractéristiques, autrement dit la configuration que vient figer le bundle dont parle
Lancaster, qui est à chaque fois singulière et qui contribue à produire des
biens profondément originaux. En se fondant sur deux dimensions particulières du bien – le répertoire des ensembles et la composition de leur maind’œuvre – on peut montrer comment les concerts de musique ancienne
peuvent se saisir comme des prototypes.
Le répertoire abordé par les ensembles de musique ancienne évolue constamment. À l’origine du mouvement, les ensembles spécialisés dans la
musique ancienne appliquaient les principes du retour aux sources à un répertoire peu ou pas joué depuis des décennies : les Arts Florissants s’étaient faits
une spécialité du répertoire français et italien en petite formation du
XVIIe siècle, tandis que, parmi les baroqueux de la « seconde génération »
G. Lesne va aborder des œuvres de Scarlatti, de Galuppi ou de Caldara qui
étaient pour la plupart inédites. Mais à l’inverse, les stratégies de diversification, une fois le succès acquis, sont tout aussi systématiques : la Chapelle
Royale devient l’Orchestre des Champs-Élysées en abordant les œuvres du
grand répertoire romantique tandis que les Arts Florissants, sans délaisser la
musique française, s’essayent au grand répertoire classique et en particulier à
Mozart, en enregistrant des œuvres aussi « classiques » que la Messe en Ut, le
Requiem, ou des opéras comme La flûte enchantée ou L’enlèvement au sérail.
Cette transformation du répertoire se repère également à l’échelle du
mouvement dans son ensemble, comme on peut s’en rendre compte en analysant les distinctions accordées, sur vingt ans, par la presse musicale française
[3] : sur quel répertoire, en effet, les baroqueux sont-ils reconnus ? On
voit sur le tableau suivant que l’assimilation de la musique ancienne et de la
musique baroque n’est pas entièrement justifiée : les compositeurs qui regroupent le plus grand nombre de distinctions accordées aux instruments anciens
relèvent effectivement de l’époque « baroque »
[4], mais le répertoire dit du
« premier canon »
[5] constitue incontestablement un lieu d’investissement
privilégié pour les baroqueux.
Part des différentes époques dans les distinctions accordées aux instruments anciens
(en pourcentage)
1978-1987 1988-1997 1978-1997
Moyen-Âge et Renaissance 7,0 21,1 17,8
Baroque 35,0 38,4 37,6
Premier canon 49,5 25,9 31,4
Second canon 8,4 14,6 13,2
Pour nourrir le dynamisme de leur mouvement, les baroqueux adoptent
ainsi deux postures fondamentales. Celle de l’outsider qui consiste à venir
concurrencer les formations traditionnelles sur leur répertoire : progressivement, le principe du retour aux sources est reconnu sur le répertoire des
formations traditionnelles, i.e. sur le répertoire postérieur à 1800. À cette
démarche s’ajoute celle des explorateurs, qui consiste à appliquer le principe
du retour aux sources à un répertoire encore inconnu, comme le répertoire
médiéval ou renaissance dont la part dans les distinctions accordées aux baroqueux est multipliée par trois sur la période. C’est donc bien l’exploration du
répertoire, plus que la spécialisation sur une période donnée, qui constitue le
propre du mouvement. Le répertoire des ensembles de musique ancienne est
donc beaucoup plus instable que celui des formations traditionnelles ; par
ailleurs, en adoptant des stratégies d’explorateurs, les baroqueux se privent
des repères qui permettent de se repérer dans les productions de musique
sérieuse : comme les compositeurs sont souvent inconnus et les œuvres
inédites, certains standards d’appréciation qui permettent de limiter l’incertitude sur les concerts des formations traditionnelles font ici défaut.
Une autre dimension illustre l’instabilité des caractéristiques des productions de musique ancienne : celle de la main-d’œuvre employée par les
ensembles. Ces ensembles travaillent uniquement avec des musiciens intermittents. Cette forme d’emploi leur permet de faire varier considérablement la
taille de leur production : l’exploitation statistique de dix ans d’archives des
Arts Florissants montre qu’au cours d’une même saison la taille des productions peut varier dans un rapport de un à quarante-neuf, selon que l’ensemble
se produit en format de musique de chambre (deux musiciens) ou donne une
tragédie lyrique (98 musiciens)
[6]. De même, la distribution des effectifs
entre les différents pupitres (cordes, vents, etc.) varie beaucoup plus dans un
ensemble de musique ancienne qu’au sein d’un orchestre permanent. Un indicateur
[7] permettant d’apprécier les variations de la structure des productions
montre que la structure de ces productions fluctue beaucoup plus aux Arts
Florissants, où le coefficient de variation s’établit autour de l’unité, qu’à
l’Orchestre national, où il évolue entre 0,18 et 0,2. Il est par conséquent beaucoup plus difficile de définir un « effectif type » pour un ensemble de
musique ancienne que pour une formation traditionnelle.
Si les effectifs des ensembles de musique ancienne sont plus stables que ce
que l’on pourrait attendre dans des ensembles composés exclusivement
d’intermittents (François, 2003), il n’en reste pas moins que le taux de renouvellement des effectifs n’est jamais négligeable : selon les pupitres, entre un
quart et un tiers des effectifs sont totalement renouvelés chaque année
[8]. De
la même manière, entre 25 % et 50 % des effectifs d’un pupitre d’une année
donnée n’ont jamais joué avant et ne joueront plus jamais après avec
l’ensemble, soit un turnover très supérieur à ce que l’on rencontre dans les
formations traditionnelles. Cette relative instabilité du personnel musical des
collectifs musicaux se retrouve également pour les solistes. Les contraintes
financières qui pèsent sur les ensembles sont telles qu’ils ne peuvent en
général s’attacher des stars internationales ; ils sont donc fréquemment
amenés à découvrir de nouveaux talents, avec qui ils travaillent quelques
années avant que leur carrière ne décolle et qu’ils ne deviennent inabordables.
À nouveau, on voit que les repères qui permettent habituellement de s’assurer
de la qualité des productions de musique sérieuse sont absents dans le cas de
la musique ancienne : les solistes débutants qu’engagent les ensembles n’ont
pas encore fait leur preuve et ne jouissent pas d’une réputation assise. D’une
production à l’autre, par ailleurs, les besoins en solistes sont loin d’être constants : les distributions n’appellent pas le même nombre de chanteurs, et les
solistes susceptibles d’être distribués dans tel ou tel rôle ou de maîtriser tel ou
tel style ne sont pas nécessairement les mêmes. Aussi, au sein de ces
« familles » que les ensembles constituent autour d’eux, on constate également un fort turnover d’une production à l’autre, contribuant ainsi à les rendre
singulières.
Autrement dit, qu’il s’agisse de la variation des caractéristiques ou de
l’incertitude sur les échelles d’appréciation, les productions de musique
ancienne sont donc assez proches de l’idéal-type du prototype tel que je le
définissais plus haut. Quant au troisième trait qui permettait de définir un
prototype (la combinaison et l’interaction singulière des caractéristiques), je
me permettrai de renvoyer à une autre contribution où je montre à quel point
le son de chaque ensemble est le résultat d’une chaîne d’interactions
complexes qui se déroule à la fois très en amont de la production proprement
dite (dans la recherche et la reconstitution des partitions, dans la facture des
instruments), et lors des interactions de face à face du travail de concerts qui
engagent simultanément des routines et des négociations : ce jeu complexe est
à l’origine de la production d’une identité sonore à la fois stable et singulière
(François, 2002). Plus encore, en accentuant les variations d’effectifs ou les
changements de répertoire, en s’interdisant de s’appuyer sur les repères traditionnels qui permettent d’ordonner les productions de musique sérieuse, elles
accentuent le caractère prototypique des produits du spectacle vivant.
L’intuition, empruntée à K. Lancaster, selon laquelle les biens peuvent se
saisir comme la combinaison de caractéristiques multiples, permet par conséquent de donner une première caractérisation de ce qu’est un prototype. Précisons que cette définition est un idéal-type : d’un ensemble à l’autre, d’une
production à l’autre, le caractère prototypique des produits peut varier sensiblement. Ainsi, la variation de la taille des effectifs, très importante aux Arts
Florissants, est moins prononcée pour l’Ensemble baroque de Limoges qui se
concentre sur un répertoire d’orchestre et travaille le plus souvent en grande
formation ; de même, le répertoire abordé par certains ensembles peut se
stabiliser autour de quelques pôles qui organisent l’hétérogénéité des productions : c’est le cas pour l’Orchestre des Champs-Élysées, qui s’est spécialisé
depuis le début des années quatre-vingt-dix dans le répertoire symphonique
romantique. Les traits retenus dans la définition du prototype n’ont par conséquent d’autre intérêt que de constituer un référent limite, un étalon auquel on
peut rapporter, pour les comparer et pour en faciliter l’analyse, des situations
historiques concrètes qui ne vérifient jamais entièrement toutes les caractéristiques de l’idéal-type pur. Par ailleurs, et pour utile qu’elle soit, cette première
caractérisation du prototype est insuffisante et doit être complétée. Comme le
souligne F. Cochoy (2002), la démarche de Lancaster présente cette limite
qu’en proposant de saisir le bien comme une combinaison de caractéristiques,
elle porte également à considérer que ces caractéristiques sont figées une fois
pour toutes, et données comme évidentes ; si, dans le cas qui nous préoccupe,
ces caractéristiques doivent être définies et réagencées à chaque production,
c’est bien que la définition même de ces caractéristiques ne va pas de soi : à
une caractérisation du prototype comme bien, i.e. comme combinaison particulière de caractéristiques, il faut donc ajouter une définition renvoyant au
prototype comme produit, i.e. comme manière particulière de définir ces
caractéristiques.
La production des caractéristiques des concerts
Essayons donc de préciser comment les caractéristiques intrinsèques des
biens sont produites, en reprenant les deux dimensions que nous venons de
détailler : la nature du répertoire, la composition de la main-d’œuvre. Le
choix des œuvres proposées au concert est loin d’être le seul apanage des
directeurs musicaux : s’ils jouent évidemment un rôle dans la définition de
leur programmation, celle-ci apparaît beaucoup plus comme le résultat de
l’agrégation d’interactions multiples que comme l’expression d’un « projet
artistique » émanant de la seule conscience du directeur de l’ensemble. Dans
le choix des œuvres, les organisateurs de concerts peuvent jouer un rôle aussi
important que les directeurs musicaux. L’administratrice des Talents Lyriques
explique ainsi comment elle accepte de se plier au jeu, qui ne lui plaît guère,
des « premières mondiales » :
« L’engouement du baroque a créé auprès des promoteurs et des festivals une espèce
de course à l’exclusivité, à la nouvelle production, à la première mondiale. Il y a une volonté de toujours trouver des choses nouvelles, pour pouvoir dire : on a fait une première
mondiale. C’est le jeu des médias et c’est la course au public. À mon avis, c’est un faux
combat, mais on est bien obligé de s’y soumettre : les directeurs de salles et de festivals
s’ingénient à monter des thématiques toujours plus poussées et toujours plus précises. »
(Entretien du 14 octobre 1999).
À côté des organisateurs qui peuvent ainsi « passer des commandes » – et
qui souvent y voient l’un des aspects les plus nobles de leur métier – d’autres
acteurs peuvent également intervenir, de manière moins centrale et moins
systématique toutefois, comme les musicologues ou les conseillers artistiques : Gilles Cantagrel, spécialiste de Bach, conseille ainsi l’ensemble
Sagittarius, tandis que les Arts Florissants ont longtemps noué des rapports
étroits avec Hitchcock, le musicologue américain responsable de l’édition du
catalogue des œuvres de Charpentier. Dans les multiples interactions qui
s’agrègent ainsi pour définir la programmation de l’ensemble, les clients des
orchestres – les organisateurs de concerts – sont de loin ceux qui interviennent le plus systématiquement, au moins pour certains d’entre eux : pour
lancer une production, il faut l’accord de l’organisateur et cet accord, bien
souvent, n’est pas donné d’avance mais se dégage à terme comme le résultat
d’une négociation.
On retrouve le même type de mécanismes quand on regarde la manière
dont sont recrutés les musiciens qui participent à la production. Les organisateurs de concert, à nouveau, interviennent de manière décisive, au moins pour
le choix des acteurs qui vont fortement contribuer à caractériser la production
et à assurer son succès, comme les solistes et les metteurs en scène. L’un des
responsables de la programmation du Festival de Beaune explique ainsi :
« Le chef a droit de veto sur les voix, et nous aussi. Il y a de temps en temps de petits
conflits avec les chefs, parce qu’on n’a pas toujours les mêmes appréciations sur les voix
– et contrairement à ce qu’on pense, les chefs n’en savent pas plus que nous, la voix reste
finalement quelque chose d’assez subjectif. On discute, on peut s’engueuler. En bout de
piste, c’est forcément nous qui payons, donc le rapport de forces est forcément équilibré.
On dit : “On n’est pas d’accord ? On fait pas.” ». Après, on peut chercher des compromis.
Mais on s’aperçoit quand même que nous sommes l’interface entre le public, et le chef, les
chanteurs et l’orchestre. Quand ce n’est pas bien, on l’entend et on a des retours. Il y a des
problèmes de copinage : le chef prend telles voix, parce que le chanteur fait partie de sa
famille, de son réseau d’amis, etc. On ne trouve pas ça tout à fait correct, parce qu’on ne
fait pas de l’opéra avec des amis, des copains ou des copines, mais avec les voix qui nous
semblent les meilleures pour chanter ces rôles. On est donc là pour veiller au grain, et ça
peut donner de temps en temps l’occasion de se chamailler. » (Entretien du 21 mars 2000).
Le choix des musiciens du rang est aussi le résultat de décisions multiples
et de négociations, mais elles engagent moins souvent les organisateurs de
concerts que d’autres acteurs de l’ensemble, membres de l’administration ou
chefs de pupitre. Le chargé de productions des Arts Florissants explique bien
en quoi le choix de tel ou tel musicien est le résultat de plusieurs délégations
– le directeur musical lui confie le recrutement de l’orchestre, et lui-même
s’en remet à certains musiciens de l’ensemble :
« Les musiciens ont une vue plus partielle, mais aussi beaucoup plus précise parce
qu’ils voient leurs collègues à l’œuvre dans beaucoup d’orchestres : ils auront forcément
des idées que je n’aurais pas eues. Pour me maintenir au courant, pour savoir qui existe sur
le marché, j’ouvre mes oreilles. Je vais au concert quand je peux, mais j’y vais assez peu
en fait. Quelqu’un dont tout le monde dit du bien est forcément bon. Et puis il y a des gens
à qui on fait confiance et des gens à qui on ne fait pas confiance. Si mon premier hautbois
me dit : “Lui, c’est un excellent hautbois” – pas de problème, je suis aveuglément. Si l’un
des premiers violons me dit : “Lui c’est un bon violoniste pour tel style”, je n’ai même pas
envie de discuter, ils sont plus compétents que moi pour le savoir. Toute la question est de
savoir qui donne des bons conseils. » (Entretien du 1er juillet 1999).
De ces deux exemples, on peut tirer une première série de conclusions
empiriques. Les caractéristiques hors-prix apparaissent ici comme le résultat
de l’agrégation de décisions successives, largement négociées entre
l’ensemble et des acteurs qui lui sont extérieurs, et principalement – mais non
exclusivement – les programmateurs de concerts. Parmi ces acteurs extérieurs
à l’ensemble, en effet, une catégorie occupe une place éminente : les organisateurs de concerts. Ils sont tout d’abord les seuls à être susceptibles d’intervenir sur l’ensemble des dimensions du bien : parce qu’ils achètent le concert
et que celui-ci ne préexiste pas à la transaction (j’y reviendrai), ils sont
susceptibles de remettre en cause l’ensemble de ces dimensions, voire le principe même de la production (ce que disait fort bien la formule du responsable
de Beaune : « On n’est pas d’accord ? On fait pas. »). Par ailleurs, ils interviennent sur les dimensions les plus immédiatement saillantes du produit,
celles qui contribuent le plus à sa définition : s’ils vont davantage négocier le
choix des solistes que celui du second hautbois, c’est aussi parce que le rôle
de ce dernier est moins décisif pour définir le produit que celui de la soprano
ou du metteur en scène.
La place éminente des organisateurs de concerts dans la définition des
caractéristiques des produits permet par ailleurs de faire retour sur la définition idéale-typique du prototype. En m’appuyant notamment sur les remarques de Gadrey et Bandt (1994), je propose de souligner deux critères
permettant de distinguer les produits standardisés des prototypes, selon que
l’on considère l’enjeu de l’interaction ou la nature des rapports entre les
acteurs de cette interaction. En ce qui concerne l’enjeu, on voit que, comme
dans ce que Gadrey et Bandt (1994) proposent d’appeler une « relation de
services », l’interaction ne porte pas ici sur « les niveaux de prix et les quantités de “réalités-déjà-là” », mais « sur la réalisation, sur le contrôle et sur
l’évaluation d’une réalité “non-déjà-là” » (ibid., p. 19). La non-tangibilité du
bien échangé lors de la transaction est ici l’élément déterminant : les prototypes ne préexistent pas à la transaction, ils en sont dépendants et lui sont
consécutifs. Pour ces biens, on assiste à une inversion de la séquence production/échange qui vaut, de manière idéale-typique, sur le marché des biens
standardisés, pour avoir une séquence inversée où l’échange précède la
production et la conditionne. On dispose ainsi d’un premier caractère typique
de la relation entre l’acheteur et le vendeur sur un marché de prototype, qui
concerne l’inscription temporelle des séquences de l’interaction.
Si l’on se concentre non plus sur l’enjeu de cette interaction mais sur les
relations qu’entretiennent les acteurs qui y sont engagés, on peut là aussi
trouver des affinités profondes entre la « relation de services » que décrivent
Gadrey et Bandt (ibid.) et celle qui s’engage entre l’ensemble et l’organisateur de concerts. Ils estiment en effet que la ligne de fracture entre les biens
doit être tracée en vertu de « l’importance qu’y occupe la relation de coproduction entre le producteur et le client » (ibid., p. 14). Dans le cas qui nous
préoccupe, cette relation de « coproduction » n’est pas exclusive, on l’a vu,
même si elle est privilégiée. Mais si nous cherchons à caractériser un type
idéal du prototype, nous tenons là un autre élément permettant de le caractériser à partir de l’interaction entre le vendeur et l’acheteur : pour les prototypes, le client joue un rôle important dans la définition des caractéristiques
intrinsèques du bien
[9]. Précisons encore : ce trait, à nouveau, est un trait
idéal-typique, i.e. il constitue un cas limite dont la réalité des échanges
s’éloigne plus ou moins selon les cas. L’une des questions dont il faudra
rendre compte est donc la suivante : dans quels cas rencontre-t-on cette relation de coproduction, et dans quels cas (et à quelles conditions) les biens mis
en marché sont-ils figés en amont de l’échange ? Par ailleurs, comme le
souligne Hatchuel (1993), dire de cette relation qu’elle est un rapport de
« coproduction » est beaucoup trop imprécis : on doit, pour la saisir, se
demander ce qui la fonde et ce qui la spécifie. Dans quelle mesure, par
exemple, une relation de ce type peut-elle être assimilée à une relation
« marchande » ? Pour répondre à cette question, il nous faut comprendre
quelles sont les modalités d’organisation de l’échange des concerts.
Le mode de commercialisation des concerts de musique ancienne
La production des ensembles de musique ancienne repose sur une organisation par projets et sur une économie de tournée : les musiciens sont réunis
ponctuellement pour répéter une production ; lorsqu’elle est montée, elle sera
donnée à plusieurs reprises, dans des villes différentes, en France ou à
l’étranger. Pour monter un programme, les ensembles de musique ancienne
doivent en effet assumer un certain volume de frais incompressibles qui sont
ensuite répercutés sur les organisateurs de concerts : plus ces frais fixes sont
amortis sur un grand nombre de partenaires, plus le prix du concert est bas.
L’enjeu est donc de parvenir à trouver plusieurs organisateurs prêts à
accueillir des concerts durant une période relativement courte. Or, la musique
ancienne reste encore cantonnée dans des réseaux de diffusion spécialisés.
Dans la liste des partenaires des ensembles reviennent par conséquent les
mêmes noms : Saintes, Beaune, Ambronay constituent les trois grands festivals, épaulés par de nombreux festivals plus modestes, comme ceux de Sablé,
de Saint-Michel-en-Thiérache, du Périgord noir. Au sein des institutions
permanentes, la place de la musique ancienne varie en fonction de la personnalité des directeurs : le Théâtre de Caen, l’Opéra de Montpellier, l’Arsenal
de Metz, le Théâtre de Poissy, la Cité de la Musique, et de manière moins
régulière l’Opéra du Rhin, l’Opéra de Rennes, le Grand Théâtre de Bordeaux,
l’Opéra-Comique ont pu constituer pour les ensembles des clients réguliers.
Ponctuellement, les grandes institutions festivalières – Aix et Glyndebourne
bien sûr, mais aussi Salzbourg depuis le milieu des années quatre-vingt-dix
– ou permanentes – le Châtelet, l’Opéra de Paris, le Théâtre des ChampsÉlysées et l’Opéra de Lyon – accueillent des baroqueux dans leurs murs.
Mais si ces institutions constituent l’essentiel des débouchés des ensembles, la distribution de leurs partenaires est cependant à chaque fois différente.
Plus précisément, si l’on cherche à voir comment se distribuent les collaborations pour chacun des ensembles, on met au jour une réalité fortement polarisée. Un premier ensemble de partenaires est constitué de ceux avec qui les
ensembles travaillent régulièrement. L’exemple des Arts Florissants illustre
bien la concentration de l’activité des ensembles sur un nombre restreint de
partenaires : entre 1988 et 1998,4,7 % des organisateurs visités par les Arts
Florissants concentrent 28 % des concerts. On peut constater sur le graphique
ci-dessous que les concerts des Arts Florissants sont très concentrés sur un
petit nombre de partenaires privilégiés (Aix-en-Provence, Caen, Ambronay,
Beaune, la Brooklyn Academy à New York, le Théâtre du Châtelet) : au total,
30 % des organisateurs concentrent près de 65 % des engagements. Les festivals ont eux aussi bâti une « famille » d’artistes avec qui ils collaborent régulièrement. Souvent critiqué pour la place qu’il réserve à la diaspora flamande,
le festival de Saintes n’est pas une exception : la plupart des institutions qui
programment régulièrement de la musique ancienne ont un réseau de musiciens qui constitue souvent l’armature de leur programmation. La stabilité de
la collaboration de l’Arsenal de Metz et de Jordi Savall a failli se traduire par
la mise en résidence du musicien catalan en Lorraine, comme ce fut le cas
pour William Christie à Caen, ou pour Rousset au Festival de Beaune, puis à
l’opéra de Montpellier. Les festivals plus modestes rassemblent eux aussi
régulièrement des artistes qui leur sont fidèles : Moroney, le quatuor Turner,
le London Baroque et l’ensemble William Byrd viennent régulièrement jouer
au festival du Périgord noir. Le festival de Sablé invite les formations baroques installées dans le grand Ouest : l’ensemble Stradivaria, l’ensemble
Matteus et A Sei Voci.
Par ailleurs, les ensembles diffusent leurs productions auprès d’organisateurs avec lesquels ils ne vont collaborer que très ponctuellement. Si l’on
reprend le cas des Arts Florissants, on constate que sur les onze ans étudiés, et
malgré la concentration de leur activité, les organisateurs qui n’ont accueilli
qu’une seule fois les Arts Florissants regroupent malgré tout 35 % des
concerts : en plus de leur réseau de fidèles, les Arts Florissants ont donc dû
démarcher des nouveaux partenaires pour chaque production.
Les partenaires de chacun des acteurs du monde de la musique ancienne
sont donc segmentés en deux groupes où se retrouvent d’un côté des partenaires récurrents, de l’autre des partenaires ponctuels. La composition de
chacun de ces groupes change d’un acteur à l’autre. Certes, les ensembles
travaillent avant tout avec les institutions dont il était dit plus haut qu’elles
réservent une place importante à la musique ancienne ; mais les partenariats
ne sont pas les mêmes : si les Talents Lyriques ont pu longtemps travailler
régulièrement avec le festival de Beaune, ce dernier n’accueillait que très
rarement le Concert Spirituel, qui revenait fréquemment jouer au festival du
Haut-Jura. La distribution des partenaires, récurrents ou ponctuels, des
acteurs du monde de la musique ancienne est donc fortement idiosyncrasique.
Pour comprendre comment s’établit cette distribution et, plus généralement,
pour saisir comment les ensembles trouvent des débouchés à leurs productions et comment s’y prennent les organisateurs pour alimenter leur programmation, il faut par conséquent saisir les caractéristiques de la concurrence qui
se fait jour entre les ensembles pour placer leurs concerts, et entre les organisateurs pour pouvoir engager tel ou tel ensemble.
Je propose de saisir la concurrence en croisant une double perspective.
Tout d’abord, la concurrence peut se définir, conformément aux propositions
de Weber (1995a, pp. 74-75) et de Simmel (1999, pp. 297-319), comme une
forme particulière de conflits : la concurrence consiste en une lutte indirecte
pour des opportunités d’échange. La concurrence est une lutte, mais une lutte
très spécifique dans laquelle les acteurs n’interagissent pas directement les
uns contre les autres : ce sont des efforts parallèles, comme l’écrit Simmel,
qui permettent aux acteurs d’exclure, de surpasser ou d’éliminer leurs concurrents. Par conséquent, pour décrire la concurrence, il ne faut pas chercher à
mettre au jour la manière dont un vendeur (un acheteur) interagit directement
avec un autre vendeur (un autre acheteur), mais il faut au contraire montrer en
quoi des pratiques diverses (une baisse des prix radicale allant jusqu’au
dumping, une modification des caractéristiques intrinsèques du bien, une
attention plus grande portée à son packaging, une série de services attachés à
sa vente, l’octroi d’avantages visant à fidéliser le client, etc.) peuvent s’interpréter comme autant de techniques permettant de dépasser ses concurrents et,
partant, comme autant de stratégies de lutte indirecte contre ses adversaires.
Par ailleurs, cette lutte est une lutte pour des opportunités d’échange : la
victoire dans la lutte n’est qu’un premier pas – il reste encore à convaincre le
partenaire potentiel qu’il peut effectivement procéder à l’échange. Simmel
écrit ainsi : « Dans beaucoup d’autres sortes de combat, la victoire sur
l’adversaire ne rapporte pas immédiatement de prix, mais elle est elle-même
ce prix ; dans le cas de la concurrence, [...] si la victoire sur le concurrent est
chronologiquement un premier pas obligatoire, elle ne signifie encore rien par
elle-même, mais le but de toute l’action ne sera atteint que lorsque se présentera une valeur tout à fait indépendante en elle-même de ce combat. Le
commerçant qui a réussi à faire courir dans le public le bruit que son concurrent était insolvable est encore loin d’avoir gagné, si par exemple les besoins
du public se détournent tout à coup de la marchandise qu’il offre [...]. Ce qui
donne une coloration particulière à ce type de lutte concurrentielle, c’est que
le résultat du combat ne suffit pas à réaliser la finalité du combat. » (Simmel,
1999, p. 298).
Cette première perspective formelle d’analyse de la concurrence doit
ensuite être complétée par une hypothèse sur la fonction qu’elle remplit : on
peut interpréter les interactions qui lui donnent corps et les dispositifs qui
l’accompagnent comme autant de moyens de gérer, i.e. d’acquérir, de
conserver ou de faire circuler l’information sur les biens échangés. La mobilisation de cette seconde perspective, qui traverse une large partie de la littérature des sciences sociales consacrées aux phénomènes marchands
[10], doit
notamment permettre de préciser la question soulevée en introduction :
comment parvenir à échanger des biens dont l’identité est à chaque fois singulière ? On peut tout d’abord faire l’hypothèse que, selon que les échanges
s’établissent entre des partenaires récurrents ou entre des acteurs qui n’ont
jamais été en contact et ne se destinent pas à rééchanger, les ressorts de la
lutte et les mécanismes de collecte de l’information seront différents. Par
ailleurs, on voit que les ressorts et les enjeux de la concurrence peuvent être
éminemment variables : la recherche de l’information peut porter sur la
qualité des biens échangés ou sur les prix auxquels on peut les échanger, de
même que la lutte entre les concurrents peut prendre une forme financière,
mais peut aussi reposer sur la mobilisation d’autres ressources, comme la
modification des caractéristiques du bien ou la mobilisation de liens interpersonnels. Si, comme je le proposai en introduction, l’un des enjeux de
l’analyse doit être de saisir l’articulation entre les modalités de gestion de
l’incertitude sur la qualité des biens et les mécanismes de définition de leurs
prix, alors il faut réserver une attention particulière à cette dernière dimension. Autrement dit, la concurrence à l’œuvre sur le marché des concerts de
musique ancienne peut s’étudier en croisant deux interrogations : d’une part,
les ressources de la lutte indirecte sont-elles les mêmes selon qu’il s’agit
d’augmenter ses chances d’échanger avec un partenaire stable ou avec un
partenaire ponctuel ? D’autre part, obéit-elle aux mêmes principes selon que
les informations à acquérir et les ressorts de la lutte concernent les prix ou la
qualité des concerts ?
La concurrence sur les caractéristiques hors-prix
Comment les acteurs du marché des concerts de musique ancienne parvien-nent-ils à s’assurer de la qualité de biens aussi singuliers que les concerts qui
s’y échangent ? Sur l’ensemble du marché des concerts de musique ancienne,
un même mode de gestion de l’information est à l’œuvre qui revient à substituer à l’information sur les biens une information sur les producteurs.
L’inscription dans une série temporelle permet de parier sur le retour du
même, les qualités du bien d’hier devant être reconduites dans celles du bien
d’aujourd’hui, même si toutes leurs caractéristiques changent. Le problème,
toutefois, est seulement déplacé : comment, en effet, s’assure-t-on de l’information sur le producteur ? Selon que le partenaire est un partenaire récurrent
ou qu’il s’agit d’un partenaire ponctuel, la réponse à cette question est sensiblement différente.
Lorsque les partenaires travaillent ensemble régulièrement, la concurrence
est toute entière modelée par la prégnance des relations personnelles entre les
acheteurs et les vendeurs. La récurrence des relations est en effet une manière
de s’assurer de la qualité des productions, donc de gérer l’information sur ces
biens singuliers : la reconduction de relations d’échange permet, comme l’a
montré Lorenz (1996), de voir progressivement s’échafauder des relations de
confiance où la croyance dans la fiabilité de la personne vient se substituer
aux garanties formelles sur les qualités d’un bien encore tout entier à
produire. Cette stabilisation des liens est également une manière d’exclure les
concurrents – la clôture des relations est l’un des principaux ressorts de la
lutte indirecte qui opposent les ensembles d’un côté, les organisateurs de
concerts de l’autre : en fidélisant un organisateur de concerts, l’ensemble
améliore ses chances d’avoir la priorité aux yeux de l’organisateur quand
celui-ci devra choisir les artistes qu’il décide d’inviter pour les saisons
suivantes ; de même, un organisateur qui accueille régulièrement un ensemble
sait qu’il sera en bonne place lorsque l’ensemble devra arbitrer entre plusieurs
lieux susceptibles d’accueillir une production particulièrement demandée.
Pour cette raison, soit qu’elles leur préexistent soit qu’elles en soient issues,
les relations entre partenaires réguliers prennent souvent la forme de relations
amicales. Le programmateur du Festival de Saintes décrit les musiciens qu’il
invite comme les membres d’une famille et, dans des termes parfois moins
choisis, explique que cette stabilité des relations est importante dans l’acceptation mutuelle des conditions de travail :
« À Saintes, au fur et à mesure des années, on a réussi à avoir une famille. Les gens
peuvent appeler ça du copinage, mais je ne fais pas venir davantage les mêmes gens que
Aix ou Beaune. Ce sont des gens qui ont une même approche de la musique, même s’ils
sont esthétiquement différents... Ce sont des gens intelligents, en un mot : je n’ai pas envie
d’avoir des connards, qui vont me dire qu’il fait trop chaud dans cette salle et qu’ils ne
peuvent pas répéter, que leur hôtel n’est pas bien – Saintes c’est comme ça, il y a 5 000 habitants, il n’y a que des hôtels deux étoiles. C’est pour ça que quand on invite des gens
nouveaux à Saintes, il faut un peu les briefer avant, pour leur dire que Saintes ça ne va pas
être le grand luxe et qu’on ne va pas leur dérouler le tapis rouge ; par contre, on leur dit
qu’ils vont pouvoir faire des choses qu’ils ne font pas ailleurs. Réinviter les gens, ce n’est
jamais un problème : une fois qu’ils ont goûté à Saintes, ils reviennent, pour des cachets
modestes ; ils font des expériences, des concerts qu’ils ne font pas ailleurs. »
(Entretien du 3 octobre 1999).
Il faut cependant se garder d’une vision trop « spontanéiste » de l’institution de relations stables : elles peuvent aussi être l’objet d’investissements
délibérés. Dans le cas de la Chapelle Royale, par exemple, tous les membres
de l’équipe administrative sont mis à contribution, comme l’explique l’administrateur :
« On est en contact avec 800 institutions à travers toute l’Europe, et dès qu’un membre
de l’administration a un contact avec quelqu’un qui travaille dans une de ces maisons, il
note son nom, son rôle, ses coordonnées. On le répertorie, pour avoir des contacts qui
soient durables. C’est important d’avoir une politique systématique si on veut pouvoir
trouver des concerts, et c’est important aussi que les gens se connaissent : comme ça, si
j’appelle de la part de Untel, ou si c’est Untel qui appelle directement, il y a moins de
chance qu’on se fasse envoyer balader. » (Entretien du 14 septembre 1999).
Ces investissements délibérés montrent que, pour reprendre la distinction
proposée par Rees (1966), la recherche d’information obéit bien plus à une
logique intensive qu’à une logique extensive : il ne s’agit pas de rechercher
l’information en multipliant les comparaisons avec des offres alternatives,
mais d’investir massivement sur une relation pour obtenir des informations.
Autrement dit, avec des partenaires récurrents, la gestion de l’information ne
se réduit pas à la substitution d’une garantie sur le vendeur à une assurance
sur la production. En travaillant ensemble, les organisateurs et les ensembles
contribuent à définir les qualités des produits qu’ils achètent et disposent ainsi
d’une information privilégiée sur les concerts de l’ensemble, en modifiant ses
caractéristiques. Entre partenaires récurrents, la relation est une relation de
coproduction qui stabilise en les définissant les caractéristiques des concerts.
Cette stabilisation des relations permet par ailleurs de discriminer des
acteurs concurrents qui luttent pour accéder à une opportunité d’échange.
Pour éliminer du jeu l’offreur concurrent, la lutte se déroule de manière indirecte : elle ne passe pas par une action directement orientée vers le concurrent, mais passe ici par l’investissement massif de la relation avec l’acteur que
l’on veut séduire. Ce qui se joue dans la relation entre l’acheteur et le vendeur
déborde donc la simple relation d’échange, et recouvre également une forme
particulière de concurrence où pour exclure leurs rivaux, offreurs et demandeurs accroissent leur engagement réciproque : pour lutter contre leurs
concurrents, les ensembles ou les organisateurs s’efforcent de stabiliser
l’engagement qui les lie à certains de leurs partenaires. La concurrence obéit
ici à une logique intertemporelle : c’est parce qu’ils ont travaillé hier avec
l’acteur qu’ils cherchent à séduire aujourd’hui que les chances des partenaires
habitués l’un à l’autre sont meilleures dans la lutte qui les oppose à leurs
concurrents. À cela, plusieurs raisons : parce que les acteurs parient sur le
retour du même, la reconduction des relations est une manière de réduire
l’incertitude sur la qualité des prestations ; et parce qu’au cours des échanges
précédents se sont noués des liens entre les membres de chaque institution, les
ressorts de l’engagement se sont démultipliés : à la prégnance des relations
interpersonnelles ou amicales s’ajoute l’émergence de routines de travail
partagées, qui contribuent ainsi à stabiliser les relations et à rendre plus délicate la substitution d’une autre relation à ce partenariat. Autrement dit, dans
cette forme de concurrence la position des acteurs dans la lutte change à
mesure que s’opèrent les transactions : parce que les partenaires de l’échange
se retrouvent engagés l’un envers l’autre, leur situation au sein de l’espace
concurrentiel change de part et d’autre de la transaction, la lutte tendant ainsi
à figer la position relative des ensembles.
Dans l’élaboration d’une tournée, les échanges entre partenaires récurrents
sont conclus avant ceux qui engagent des partenaires ponctuels : un ensemble
commence par se tourner vers ses clients habituels pour s’assurer que sa
production verra le jour ; une fois qu’il aura arrêté quelques dates avec eux, il
cherchera à l’étoffer en vendant son concert à des partenaires occasionnels.
Ces partenaires occasionnels n’ont pas, comme les partenaires récurrents, la
possibilité de modifier les caractéristiques des biens : celles-ci ont en effet été
figées par les premières transactions et sont d’autant plus immuables qu’elles
engagent déjà un ensemble de partenaires. Avec ces partenaires occasionnels,
la gestion de l’incertitude sur la qualité des concerts et plus généralement les
mécanismes concurrentiels sont donc sensiblement différents de ceux que l’on
vient de décrire, lorsqu’ils mettaient aux prises des partenaires récurrents :
parce que les relations sont ponctuelles, l’interconnaissance qui permettait de
réduire cette incertitude fait désormais défaut ; de même, on ne peut plus
maîtriser l’information sur les caractéristiques des concerts en contribuant à
les définir, puisqu’elles sont désormais figées. Quand il s’agit de conquérir
des partenaires ponctuels, les ressorts que peuvent mobiliser les acteurs du
marché dans la lutte qui les oppose à leurs concurrents sont donc différents de
ceux dont ils usent quand il s’agit d’augmenter leurs chances d’échange avec
des partenaires réguliers.
Pour augmenter leurs opportunités d’échange avec des partenaires ponctuels, les acteurs du marché des concerts peuvent s’appuyer sur deux
ressources principales. La première repose sur l’intervention d’une figure
abondamment étudiée par la sociologie des marchés : celle de l’intermédiaire
de marché (Cochoy et Dubuisson-Quellier, 2000), du « contact man »
(Hirsch, 1972) ou du prescripteur (Hatchuel, 1995) qui va améliorer la circulation de l’information en mettant en contact des mondes qui, sans lui,
seraient disjoints. C’est bien le rôle que dit remplir ce conseiller artistique à
l’égard de l’ensemble Sagittarius :
« Il se trouve que le répertoire que défend Sagittarius est un répertoire qui m’est cher,
que j’ai dans ce domaine une certaine expérience, un certain nombre de relations, je peux
donner des conseils artistiques généraux. Avec le réseau de tous les amis que je peux avoir
dans la profession – je connais vraiment tout le monde, maintenant – je peux donner des
idées, des orientations, favoriser des contacts : je peux avoir un rôle actif. »
(Entretien du 11 février 1999).
Le rôle de l’intermédiaire peut prendre une autre forme, tout aussi classique : celle où l’intermédiaire engage sa réputation pour garantir la qualité de
tel artiste ou de telle production. Le producteur de radio Jacques Merlet,
apologue infatigable de la musique ancienne sur les ondes de France Musique,
a abondamment joué ce rôle – il raconte :
« Des gens me téléphonent : “Qu’est-ce que je pourrais faire ?”, “Et celui-là, qu’est-ce
qu’il vaut ?” – parce qu’ils ne savent pas, en fait. Je leur dis ce que j’en pense, ils en font
ce qu’ils veulent. On me demande mon avis sur quelqu’un, même s’il n’est pas connu, surtout s’il n’est pas connu : les gens, vous savez, avant de se lancer... Ça m’est arrivé encore
une fois il y a un mois. Un type qui m’attrape à la sortie d’un concert, et qui me dit
“Qu’est-ce que je fais ? Je n’y connais rien, je suis maire de tel bled, et il y a un festival
qui me demande des fonds.” Le type qui s’occupait du festival était derrière, tremblant, il
se demandait : “Qu’est-ce qu’il va dire, celui-là ?”. J’ai donné mon avis, et le maire a dit :
“Alors si c’est vous qui le dites...”. J’ai un rôle d’aiguilleur : c’est à ça que nous servons,
parfois, à la radio. » (Entretien du 12 février 1999).
La délégation du jugement à ces prescripteurs est une manière de faire face
à la pénurie d’information ou aux carences de son jugement, mais elle est
aussi, pour les ensembles et les organisateurs, une manière de lutter pour les
chances d’échange avec leurs partenaires potentiels. L’accès aux intermédiaires est en effet inégalement distribué, et l’investissement sur une relation
avec un intermédiaire permet d’obtenir des opportunités d’échange qui, sans
lui, seraient inaccessibles : le recours à un tiers est l’une des formes que peut
prendre la lutte indirecte à laquelle se livrent les concurrents. On en a une
bonne illustration sur cet exemple où ce n’est pas l’information qui fait
défaut, mais où le recours à un intermédiaire – et l’investissement financier
destiné à fidéliser cette relation – est un point de passage obligé pour avoir la
possibilité d’engager certains artistes :
« Le problème des grandes stars, c’est qu’elles ont un agent. En France, c’est IMG. Ça
fait plusieurs années que je travaille avec eux, et j’ai tout de suite compris qu’ils ont des
grands artistes, qui sont des cadeaux : ils ont quelques dates, vous payez cher, et en plus si
vous ne prenez pas il y en a quinze autres qui prennent, donc pour eux ce n’est pas un problème. Pour arriver à avoir Gardiner à peu près régulièrement, il faut avoir acheté un certain nombre d’autres projets, qui sont plus faciles à avoir. Ça fait des années que je
travaille avec IMG : j’ai engagé Trevor Pinnock, le King’s Consort, des gens que j’aime
bien et que je voulais inviter, mais aussi pour entamer une collaboration régulière avec
IMG. Chaque année, on a un ou deux projets avec eux : je deviens un client fidèle, je
m’entends très bien avec le type de chez IMG (je travaillais déjà avec lui avant, quand il
était à l’Opéra-Comique). Il me connaît, on a confiance, je lui ai acheté plusieurs productions : du coup, ça fait deux ou trois ans que je lui dis qu’il faut absolument qu’on trouve
un truc avec Gardiner. Il me dit : “L’année prochaine, je te mets dans le coup. Ça va peut-être coûter un peu plus cher, mais sache que tu seras à peu près le seul sur la France à
l’avoir.” C’est le résultat d’une collaboration de deux ou trois ans avec eux. Et si on veut
Harnoncourt, c’est encore pire : il donne deux dates à IMG, et pas tous les ans, et en plus,
il veut passer sur les grandes scènes. Donc, pour avoir Harnoncourt, je ne sais pas comment je vais faire : il va falloir un concours de circonstances, ou qu’il veuille me faire un
gros cadeau à un moment donné. Mais j’ai bien compris que Harnoncourt ce serait pour
plus tard : travaillez d’abord avec nous, devenez un fidèle client de la boutique, et après on
verra. C’est ce genre de truc : on n’est pas encore assez connu pour lui, et puis je n’ai
peut-être pas donné assez d’argent aux imprésarios. C’est comme ça que ça se passe : ils
ont très peu de dates pour ces grands ensembles et ils ont tellement de demandes que de
toutes façons ils font ce qu’ils veulent. » (Entretien du 5 décembre 1999).
En faisant intervenir un tiers dans la lutte qui l’oppose à ses concurrents,
l’acteur s’investit dans une relation qui peut aussi démultiplier les risques : on
en aura un bon aperçu en précisant les enjeux liés au recours aux agents.
Même si les agents sont sans nul doute les acteurs les plus mal vus du marché
(les administrateurs les accusent, pêle-mêle, d’être des marchands sans
morale, de méconnaître la spécificité du travail des ensembles de musique
ancienne, d’entretenir les logiques inflationnistes du marché), il peut s’avérer
nécessaire, on vient de le voir, de faire appel à eux pour avoir accès à certains
marchés. Dans certains cas, comme en Allemagne, l’accès au marché est en
effet impossible si l’on refuse de passer par eux. Les salles allemandes, très
souvent, ne produisent pas directement de concerts mais sont de simples
locaux loués à des « tourneurs » qui y organisent des séries de concerts. Ces
tourneurs sont aussi le plus souvent des agents : il est donc très difficile
d’avoir accès au marché sans passer par eux. L’administrateur de la Chapelle
Royale décrit la complexité engendrée par une telle fermeture du marché :
« Là où ça devient très complexe, c’est que l’agent de Hambourg n’est pas l’agent de
Brême : les agents ne sont pas présents dans toutes les villes, ils sont seulement dans certaines. En plus, ils se rendent des services entre eux :”Tu me prends mon poulain dans ta
série à tel endroit, je te prends ton poulain dans ma série à tel endroit.” On ne peut donc
pas avoir de rapports d’exclusivité : la Chapelle Royale travaille avec trois agents en
Allemagne. En même temps, il faut faire super gaffe : ils sont tous en concurrence, et il
faut faire attention de ne pas se les mettre à dos. Il faut donc se mettre au courant des réseaux. Il faut de toutes façons réussir à recueillir des infos, pour savoir qui fait quoi dans
quelle ville, savoir qui est réellement puissant ici ou là, et passer les bonnes alliances.
C’est très compliqué, et eux, bien sûr, ils ne font rien pour clarifier la situation. »
(Entretien du 14 septembre 1999).
Ici, la délégation n’est jamais confiante, et à défaut de pouvoir faire
confiance, il faut alors pouvoir « tenir » le partenaire, en s’assurant que l’on
peut avoir une influence directe sur sa réputation. Évoquant les tournées en
Asie de l’Orchestre des Champs-Élysées, l’administrateur explique ainsi son
désir de travailler avec un agent qui a également une partie importante de son
activité en France :
« Je préfère travailler avec un agent qui travaille sur l’Asie, mais qui a aussi une activité en France. De toutes façons, c’est tous des planches pourries. Mais si c’est un type qui
ne travaille qu’en Asie qui nous fout en l’air toute une tournée de concerts ou qui nous
fourgue une tournée bidon, on ne peut rien faire. Tandis qu’avec un type qui travaille aussi
en France, maintenant on est suffisamment connu pour lui détruire sa réputation. Il faut
avoir des moyens de pression, sinon les gens te tiennent, surtout sur des aires géographiques comme ça, tu ne peux vraiment rien faire. Je ne pense pas que cet agent soit meilleur
que les autres, mais ce qui m’intéresse c’est qu’il travaille aussi en France : comme ça il
n’a pas intérêt à faire n’importe quoi. » (Entretien du 14 septembre 1999).
Quand il s’agit d’augmenter ses chances d’échange avec des partenaires
ponctuels, les acteurs peuvent également s’appuyer sur un autre mécanisme
qui ne repose plus sur l’intervention, directe ou médiée, de relations interpersonnelles, mais sur la capacité à transformer leurs noms en marques
[11].
Quand ils se transforment en marques, les noms garantissent la qualité des
productions : en achetant la prestation de tel ensemble, on sait que l’on peut
s’attendre à tel type de prestation. Par ailleurs, en donnant une prime aux
ensembles les plus connus et en favorisant le placement de leurs concerts, ils
sont également susceptibles de venir modifier leur position relative dans la
lutte qui les opposent à leurs concurrents, comme on le voit dans cette déclaration d’un programmateur du Centre de musique baroque de Versailles :
« On accepte de payer cher les Arts Florissants ou la Chapelle Royale parce qu’on est
sûr de remplir. Quand on programme les Arts Florissants on remplit, quand on programme
Sagittarius, on ne remplit pas, même pour le même programme et les mêmes musiciens,
même si c’est vachement beau. » (Entretien du 2 juin 1999).
Quand leur nom se transforme en marque, la position de l’ensemble ou du
programmateur dans la lutte concurrentielle s’améliore sensiblement. Mais
comment s’opère cette transformation ? Comment un nom propre acquiert-il
cette force particulière, telle que les acheteurs potentiels lui fassent ainsi
confiance ? Cette efficacité de la marque tient tout d’abord au fait qu’une
réputation s’attache à un nom au gré des succès antérieurs dont les acteurs du
marché prennent connaissance et qu’ils retiennent comme la preuve de
qualités particulières. L’ancien administrateur des Arts Florissants explique
comment une année particulièrement riche en épreuves fut pour l’ensemble
décisive dans la constitution de sa réputation – les investissements auxquels il
a consentis et les réussites qu’a connu l’ensemble l’ont fait « changer de catégorie », i.e. ont réduit sa substituabilité face à d’autres ensembles :
« La même année, j’ai pu apporter un million de francs pour Médée, et un million de
francs pour Orlando, parce que les programmateurs ne pouvaient pas tout payer : j’ai donc
minoré les coûts en apportant ces masses, qui étaient considérables à notre échelle. Le premier semestre 93, où on a eu à la fois la reprise des Indes galantes à l’Opéra-Comique
– qui a quand même fait grand bruit – la nouvelle production de Médée – à Caen, à
Strasbourg et à l’Opéra-Comique – et à Aix l’Orlando de Haendel, ça a été six mois lyriques pour les Arts Florissants, et là, vraiment, on a changé de catégorie : à partir de là, on
était dans un autre circuit. Ça a évidemment contribué au renouvellement du contrat de
mécénat avec Péchiney, et au renouvellement de Caen et Basse-Normandie. C’est ça qui
fait qu’un ensemble devient adulte. C’est ce genre de situation qui permet de travailler régulièrement avec l’Opéra de Paris : quand les gens voient que vous avez les épaules assez
solides pour avoir un programme comme celui-là, pour le mener à bien, sans incident, sans
la moindre surprise et à la satisfaction générale, ils ont envie de vous inviter plutôt que
d’autres. » (Entretien du 6 juillet 1999).
De la même manière, la réputation d’un ensemble peut aussi profiter de
certaines invitations, particulièrement prestigieuses : si tel organisateur est
prêt à inviter un ensemble, alors l’ensemble bénéficiera du prestige de la
maison qui l’invite. Les autres acheteurs s’en remettront au jugement initial
produit par l’organisateur prestigieux tout en en tirant bénéfice en invitant un
ensemble dont la classe est prouvée par son invitation dans des murs vénérables. L’administratrice de l’Ensemble baroque de Limoges décrit bien ce
fonctionnement spéculaire, qui justifie des déficits qui se transforment alors
en investissements :
« On va à Salzbourg en janvier pour les journées Mozart, et c’est un programme qu’on
ne joue qu’une fois – mais c’est pour aller aux journées Mozart, l’un des plus grands festivals d’Europe qui nous invite, c’est un cadeau du ciel. C’est une production qui coûte
350 000 francs, et on ne le vend pas 350, c’est dramatique d’un point de vue financier, ça
va nous coûter 100 000 francs. Mais c’est très important pour nous : après, je vais vendre
le truc Salzbourg absolument partout. Les gens s’écrasent, l’image rayonne. On pourrait
presque le mettre dans le budget de promotion et de communication. Ça rentre dans
l’oreille de tout le monde : on ira plus aisément ailleurs, ça va rassurer et impressionner
les autres diffuseurs. Il ne faut pas croire que tous les diffuseurs soient des musicologues
avertis : ils sont comme tout le monde, ils regardent les clés Télérama, ils n’y connaissent
rien. » (Entretien du 30 septembre 1999).
Selon qu’il s’agit d’améliorer ses opportunités d’échange avec des partenaires récurrents ou des partenaires ponctuels, les ressources que peuvent
mobiliser les acteurs du marché de la musique ancienne dans la lutte indirecte
qui les oppose à leurs concurrents diffèrent donc sensiblement. Avec des
partenaires récurrents, la concurrence passe essentiellement par le recours à
des relations interpersonnelles directes entre l’offreur et le demandeur, qui
permettent d’exclure les concurrents d’opportunités d’échange sur des
productions équivalentes et de s’assurer de la qualité des ensembles dont on
fait l’hypothèse qu’elle se retrouvera dans la qualité des concerts. Avec des
partenaires ponctuels, la concurrence passe par le recours à des intermédiaires
ou par l’efficacité que les agents prêtent aux marques.
À l’issue de ces développements, on peut par ailleurs faire retour sur la
relation de coproduction dont on voit qu’elle ne s’établit qu’avec certains
organisateurs. Cette relation de coproduction se déploie en effet avec des
partenaires récurrents : là, la reconduction des rapports et la confiance entre
les partenaires rendent possible une véritable coproduction du bien ; au
contraire, les partenaires mobilisés ponctuellement prennent le bien « clés en
mains » et interviennent fort peu sur sa définition. Si l’on admet, avec
F. Weber (2000), Testart (2001) et Chantelat (2002) que les relations
marchandes ont ceci de spécifique que, dans leur forme idéale-typique, elles
supposent notamment l’impersonnalité du lien qui s’établit entre l’offreur et
le demandeur, alors la distance entre cet idéal-type et les relations qui
s’instaurent entre partenaires récurrents est très importante : dans ce cas, en
effet, on est beaucoup plus proche de ce que Gadrey et Bandt (1994) nomment
une relation de service, et on est très éloigné d’une relation purement
marchande. En revanche, la distance entre l’idéal-type de la relation
marchande et la relation instaurée entre partenaires ponctuels est beaucoup
moins importante : comme les caractéristiques des biens sont figées en amont
de la négociation, on peut imaginer, à ce stade, que les transactions soient à la
fois ponctuelles et impersonnelles.
Une dernière question, enfin, doit être évoquée avant d’étudier la manière
dont sont définis les prix des concerts. Des partenaires ponctuels peuvent-ils
devenir des partenaires récurrents ? A priori, la question est triviale : pour
devenir des partenaires récurrents, un ensemble et un organisateur ont bien dû
contracter une première fois. Il est pourtant rare que des relations conçues au
départ comme des partenariats ponctuels, fondées sur une mobilisation opportuniste (des « fusils à un coup » ou des « fonds de tournée », comme disent les
acteurs de ce marché), donnent naissance à un partenariat reconduit dans le
temps. Les relations récurrentes sont en effet bien plus que des relations
d’échange : ce sont des relations de travail (de coproduction), et même lors de
la première collaboration les rapports entre l’ensemble et l’organisateur sont
d’une nature très différente de ceux qui s’établissent avec les partenaires
ponctuels – les discussions sont longues, les échanges récurrents, les visites
prennent très vite un tour amical, fort éloigné des interactions rapides qui
sous-tendent les échanges ponctuels, beaucoup plus impersonnelles, strictement concentrées sur l’achat ou la vente de ce concert précis et aucunement
sur des projets communs. Il arrive bien sûr qu’une première collaboration,
vouée aux yeux de l’une des parties au moins à être suivie de beaucoup
d’autres, reste sans lendemain : ce coup d’essai échoue, la volonté fait finalement défaut, la direction de l’une des institutions est modifiée... Mais il est
fort rare que des échanges conçus au départ comme des échanges ponctuels se
transforment finalement en partenariat stable. Il peut arriver qu’un organisateur sollicité lors d’une tournée pour donner un concert d’appoint soit à
nouveau sollicité, quatre ans plus tard ; mais les relations qui s’instituent alors
entre les partenaires ne changent pas de nature : pas de coproduction et de
relations personnelles, mais une logique concurrentielle toujours marquée par
des effets de réputation et l’intervention d’intermédiaire, épaulée peut-être par
le lointain souvenir d’une collaboration passée, et des échanges impersonnels
où les caractéristiques des concerts ne sont pas modifiées.
La formation du prix des concerts
À la question de savoir si la concurrence, quand elle porte sur les prix,
prend les mêmes formes que quand elle porte sur les caractéristiques hors-prix
des produits, la réponse est clairement négative. Quand elle porte sur les
caractéristiques hors-prix, la concurrence prend des formes différentes selon
qu’il s’agit d’augmenter ses chances d’échange avec des partenaires ponctuels
ou des partenaires récurrents ; quand c’est le prix qui en constitue le ressort et
l’enjeu, la concurrence épouse au contraire les mêmes formes avec l’ensemble
des partenaires et passe par l’investissement massif sur la relation entre
l’offreur et le demandeur qui envisagent d’échanger. Le prix des concerts de
musique ancienne est fixé avant tout dans des relations bilatérales, ce que l’on
peut repérer notamment à la très forte variation des prix d’un organisateur à
l’autre, pour un même programme – on le voit dans cette déclaration de
l’administratrice de l’Ensemble Baroque de Limoges :
« On monte une production avec 8 concerts de musique de chambre, on la vend à
40 000 francs par exemple. J’ai le festival de Duchmurk qui m’appelle en me disant qu’il
n’a que 30 000 francs, et qu’au-dessus il ne s’en sort pas. Christophe me dit : “On y va,
c’est sympa”. On vend 30, et on réinjecte : on paiera les musiciens le même prix. Ce sont
des choix structurels et artistiques : je peux vendre un programme de musique de chambre
50 000 francs au grand festival Machin, et en fond de tournée, entre deux dates, je le vends
25 000 à un petit festival sympa qui n’a pas les moyens mais où on a envie d’aller jouer. »
(Entretien du 30 septembre 1999).
On voit ici le ressort principal de la lutte qui, sur cette dimension du bien,
permet aux concurrents de bénéficier d’opportunités d’échange : les
ressources engagées dans la lutte sur cette dimension sont avant tout financières. Organisateurs et ensembles peuvent en effet choisir, pour certains
concerts, de ne pas rentrer dans leurs frais : le déficit qu’ils acceptent est pour
eux un moyen de rendre possible un échange qui, sans cet effort, n’aurait pas
lieu. La variation des prix d’une transaction à l’autre renvoie aussi au fait que
son mode de fixation repose sur une négociation entre l’acheteur et le
vendeur, et entre eux seuls. Cette négociation engage l’envie relative des
partenaires de travailler l’un avec l’autre, et dépend évidemment des rapports
de force – étroitement liés à la réputation relative des parties en présence – au
sein de l’échange, comme l’explique un programmateur du Centre de
Musique Baroque de Versailles :
« Quand on veut faire appel à Gustav Leonhardt : “Monsieur Leonhardt, est-ce que
vous pouvez nous faire l’honneur de venir diriger un Saint Jean avec la maîtrise ?” – on ne
va pas trop discuter sur son cachet, c’est un peu délicat. En général ils n’ont pas d’agent,
alors on appelle son secrétariat, et même si on pleure un peu, on n’obtiendra pas grand
chose : ils vont dire “Et bien non, écoutez, au revoir.” » (Entretien du 2 juin 1999).
La négociation ne dépend pas uniquement du désir d’échanger et de la
réputation relative des offreurs et des demandeurs, elle s’étalonne aussi sur ce
que les acteurs appellent un « prix de marché », auquel les acteurs devraient
se soumettre, comme le clame cette administratrice :
« On est obligé de rentrer dans le marché : ce n’est pas parce que les cantates de Bach
me coûtent 450 000 francs à chaque fois qu’il lève la baguette que je vais les vendre 450,
il y a un prix de marché et on est tous alignés sur ce prix. »
(Entretien du 30 septembre 1999).
Cette notion de « prix de marché » ne laisse pas, cependant, d’être problématique : si l’on admet que sur ce marché les prix sont fixés de manière
exclusivement bilatérale, comment peut-on malgré tout avoir un « prix de
marché » ? Et si l’on sait par ailleurs que les biens qui s’échangent sont des
biens singuliers, comment parvenir malgré tout, en passant d’une production à
l’autre, à savoir si le prix est juste ou s’il ne l’est pas ? Commençons tout
d’abord par prendre la mesure exacte de ce qu’il faut entendre par « prix de
marché » : s’il s’imposait aussi impérativement aux acteurs, alors les variations très importantes que nous signalions plus haut n’existeraient pas. Si l’on
peut les constater, c’est que le « prix de marché » constitue une sorte de point
de mire dont les acteurs peuvent choisir de s’éloigner au gré de leur marge de
manœuvre financière et de leur désir d’échanger avec l’autre partie. Comment
comprendre, ensuite, que les partenaires de l’échange disposent ainsi de ce
« référent », quand aucun mécanisme formel n’intervient pour étalonner les
prix et quand les productions varient qualitativement dans des proportions très
importantes ? L’appréciation du « prix de marché » s’appuie sur la connaissance que les parties en présence ont de la structure des coûts de leur partenaire. Ce que rapporte ce directeur de festival le montre très clairement :
« Au début, je ne savais pas trop, c’est vrai : on m’annonçait un chiffre, comment savoir si c’était cher ? Maintenant, je peux faire le détail des choses. Et quand vous posez la
question, les gens sont embêtés : “Ah oui, vous comprenez, c’est un chiffre maximum, on
peut négocier, etc.”. Par exemple, René Jacobs me dit : “On pourrait faire La Création : je
vais la faire à Montreux, on pourrait peut être la reprendre à Ambronay.” Sa femme – c’est
elle qui gère ses affaires – m’annonce un chiffre. Je dis que je ne suis pas d’accord avec ce
chiffre-là : “Tu as quoi comme soliste ? Il faut que tu aies des gros solistes internationaux,
à ce prix-là.” Il m’annonce les solistes : la plupart était dans l’académie l’année dernière,
les autres étaient des jeunes également, mais je ne les connaissais pas. Je connais le chœur
RIAS de Berlin : je sais à combien on peut le traiter, si j’appelle l’administrateur du chœur
RIAS, je lui demande le prix d’un concert, il va me dire que ça coûte 40 000, peut être
45 000. J’ai une idée de ce que vaut l’orchestre ; j’ai une petite idée de ce qu’on donne à
ces solistes-là, parce que je les ai employés un an avant. Même si vous ajoutez un cachet
généreux pour le chef, j’arrive à un total qui n’est pas celui qu’on me propose. »
(Entretien du 15 décembre 1999).
L’appréciation sur le « juste prix » renvoie donc à un apprentissage (« au
début, je ne savais pas trop ») et repose sur une décomposition analytique du
coût (« je peux faire le détail des choses ») et sur une surveillance du marché
(« j’ai une petite idée... »). Sur quoi repose cette surveillance ? Elle peut
s’appuyer sur l’observation de la programmation de leurs partenaires, qui
permet d’apprécier, au moins grossièrement, les équilibres économiques en
présence – c’est ce qu’explique l’administrateur de l’Orchestre des ChampsÉlysées :
« Si on fait correctement son boulot, on regarde qui achète quoi. Au bout d’un certain
temps, on connaît les prix de tout le monde : on discute au téléphone avec des producteurs,
des choses comme ça. On en déduit que telle salle a les moyens de payer tant : untel est
cher, untel n’est pas cher. Par exemple, je suis la tournée des Arts Flo, et je sais où il y a
du fric. C’est simple. Quelqu’un qui fait une programmation d’orchestre régional : il n’y a
pas de fric. Tout le monde sait, en revanche, que les orchestres anglais sont hors de prix :
un type qui invite un orchestre anglais, il a le fric pour se le payer. »
(Entretien du 14 septembre 1999).
La diffusion de l’information prend aussi un tour très informel : l’information circule en permanence, entre les diffuseurs, entre les ensembles, et des
diffuseurs aux ensembles. C’est en discutant avec leurs collègues et les musiciens qu’ils emploient que les programmateurs et les administrateurs prennent
en permanence le pouls du marché :
« Vous avez quand même des moyens de comparaison : vous savez que vous n’aurez
pas Christie avec 18 chanteurs pour 100 000 francs. Je sais combien il se vend ailleurs, par
les contacts, par le réseau. Dimanche, avec Niquet, on a Michel Chapuis à l’orgue. Son
programme va être donné à Toulouse en septembre. O. m’a appelé en me disant : “Qu’est-ce que tu donnes à Chapuis, je vais lui donner la même chose.” Il y a un marché. Les organisateurs de concert sont en contact entre eux, pas de façon exhaustive bien sûr, ni de façon permanente, mais on peut s’échanger des infos, avec les gens de Saintes ou de Beaune
par exemple. Les artistes eux-mêmes sont aussi des relais d’information : on a fait un truc
avec M. à La Ferté Million, autour de Racine, il y a trois semaines, c’était M. qui dirigeait.
P. était au courant du budget, il m’a dit : “M. est très cher sur ce coup-là, pour 10 chanteuses je te faisais ça pour 30 000 francs.” Ça permet d’avoir des retours d’évaluation. »
(Entretien du 16 juin 1999).
La circulation de l’information repose donc sur des interactions informelles
et systématiques, qui voient les acteurs en permanence à l’affût d’informations ou de signaux qui leur permettent d’apprécier leur position et celle de
leur partenaire : autrement dit, ces interactions réticulaires assurent la circulation de l’information sur les prix. Par ailleurs, cette relative transparence est
au principe d’une dynamique spéculaire : l’offreur connaît l’équilibre économique du demandeur, il sait également que la réciproque est vraie, et que tous
deux savent que l’autre sait. Dans ces conditions, le « prix de marché » peut
s’établir sans qu’aucun dispositif formel d’étalonnage ne soit mis en place, et
s’il ne s’impose pas aux acteurs comme une donnée tombée du ciel il peut
malgré tout, au moins implicitement, fonctionner comme un référent qui
permet de cadrer les débats.
La concurrence n’obéit donc pas, en l’occurrence, aux mêmes règles selon
que le prix ou les caractéristiques hors-prix en constituent l’enjeu. Qu’il
s’agisse d’échanger avec des partenaires ponctuels ou des partenaires récurrents, une première ressource est décisive : la marge de manœuvre financière.
Pour parvenir à retenir l’attention du partenaire en jouant sur la seule dimension du prix, les parties en présence jouent sur la marge de manœuvre que leur
prodiguent les subventions à la production ou les surplus dégagés sur d’autres
production qui leur permettent, éventuellement, de baisser leur prix pour
évincer des concurrents. À cette première forme de lutte s’en ajoute cependant
une seconde, lorsque l’échange se déroule entre des partenaires récurrents
engagés dans une relation de coproduction : en négociant les composantes du
bien, les organisateurs sont également susceptibles de venir modifier le prix
de la production qu’ils achètent. Cette différence, toutefois, ne vient pas
modifier le fait que la concurrence sur les prix et la concurrence hors-prix
obéissent à des mécanismes différents.
Une fois constatée cette hétérogénéité des formes concurrentielles selon
qu’elles portent sur le prix ou sur les caractéristiques hors-prix, deux questions se posent encore : d’une part, comment expliquer cette différence ?
D’autre part, comment les formes de la concurrence sur les prix et sur les
caractéristiques hors-prix se combinent-elles ? Pour comprendre la différence
entre les formes de concurrence, il faut préciser la spécificité du prix au sein
de l’ensemble des dimensions qui permettent de définir le bien. Si l’on admet
que le marché, en tant qu’il fonde une relation d’échange volontaire, repose
sur un accord entre les partenaires, on voit que le prix est la seule dimension
sur laquelle les acteurs doivent nécessairement parvenir à un consensus
pour que l’échange puisse avoir lieu. Ainsi, si l’on cherche à préciser l’idéaltype de la relation marchande, on peut, à côté des critères relevés par
Chantelat (2002) qui souligne son impersonnalité d’une part, son instantanéité
et sa discontinuité d’autre part, relever cet autre critère : dans une relation
marchande idéale-typique, la seule dimension d’accord nécessaire entre les
parties de l’échange concerne son prix. Soulignons que ce critère est un
critère idéal-typique, et qu’il définit une situation limite : dans bien des
échanges, d’autres dimensions doivent également faire l’objet d’un accord des
parties qui échangent. C’est le cas des échanges qui se déroulent entre partenaires récurrents, où l’ensemble des dimensions du bien sont investies par les
négociations et supposent un accord entre les partenaires. La réalité est alors
très éloignée de l’idéal-type. Quand l’échange se déroule entre partenaires
ponctuels, en revanche, les organisateurs de concerts prennent les productions
« clés en mains ». Dans ce cas, il est tout à fait évident que l’acheteur, comme
le vendeur, porte une appréciation sur les qualités du bien. Mais l’appréciation
du vendeur et celle de l’acheteur peuvent être dissonantes : l’un peut estimer
que tel chanteur est médiocre et l’autre qu’il est satisfaisant, l’échange peut
quand même avoir lieu si la partie sévère décide de n’en pas faire un point
rédhibitoire. Autrement dit, il n’est pas nécessaire, pour que l’échange ait
lieu, que les parties de l’échange parviennent à un accord sur l’appréciation de
la qualité du bien échangé. Cet accord peut certes se faire jour, quand pour
forger leur jugement acheteur et vendeur s’enquièrent de l’identité d’un
soliste ou de la facture d’une œuvre qu’ils ne connaissent pas, qu’ils en discutent les mérites, etc. Mais les parties de l’échange peuvent aussi décider de
s’engager sans que l’ensemble des caractéristiques du produit soient mises en
discussion et puissent par conséquent faire l’objet d’un accord explicite entre
les parties de l’échange. À la limite, la transaction peut être détachée de toute
appréciation sur les caractéristiques singulières du concert : on achète un
nom, on comble un fonds de tournée, et la seule dimension spécifique sur
laquelle l’accord est nécessaire est le prix de la prestation.
L’hétérogénéité des formes concurrentielles soulève enfin une dernière
question : comment se combinent la concurrence sur les caractéristiques horsprix et la concurrence sur les prix ? Cette articulation est fondamentalement
différente selon que l’échange se déroule entre des partenaires récurrents ou
entre des partenaires ponctuels. Dans le premier cas, les acteurs se réservent
la possibilité de modifier les prix en modifiant les caractéristiques intrinsèques des biens : parce que l’ensemble des dimensions du bien sont négociables, le jeu sur les prix peut passer par un jeu sur les caractéristiques horsprix. Quand l’échange se déroule entre des partenaires ponctuels, au contraire,
l’articulation des prix et de la qualité obéit à une logique sensiblement différente. Ces deux dimensions ne sont certes pas indépendantes l’une de l’autre :
quand un organisateur accepte de payer cher un ensemble car cet ensemble a
un nom, il paye un élément qui participe de la « qualité » de cet ensemble.
Mais les parties ne se réservent pas la possibilité de négocier sur les caractéristiques intrinsèques du bien pour faire baisser son prix : ces caractéristiques
sont arrêtées par les négociations menées en amont entre partenaires récurrents, et c’est dans le cadre qu’elles instituent que les prix peuvent ensuite être
négociés.
En rendant compte du fonctionnement du marché des concerts de musique
ancienne, j’ai été progressivement amené à formuler un certain nombre
d’hypothèses que je me propose de récapituler pour conclure. J’ai tout
d’abord suggéré que, pour comprendre l’organisation de l’échange sur un
marché concret, il fallait partir des spécificités du bien qui s’y échangent. J’ai
proposé de caractériser les concerts de musique ancienne comme des prototypes, en forgeant un idéal-type croisant des critères portant sur les caractéristiques des biens (variation des caractéristiques sur l’ensemble des dimensions
du bien ; instabilité des critères d’appréciation sur chacune de ces dimensions ; singularité de la combinaison des caractéristiques) et des critères
portant sur la définition de ces caractéristiques (ordonnancement particulier
de la séquence production/échange, puisque l’échange précède la production ;
implication du client dans la définition des caractéristiques du bien : coproduction). À l’aune de ces différents critères, il est apparu que le marché des
concerts de musique ancienne, à des degrés divers, pouvait bien être appréhendé comme un marché de prototypes. Les concerts de musique ancienne
sont donc des biens dont la qualité est très incertaine et dont la commercialisation, dès lors, ne va nullement de soi : comment les acteurs qui interagissent
sur ce marché parviennent-ils à échanger des prototypes dont les caractéristiques varient aussi fortement d’une production à l’autre ?
Pour répondre à cette question, j’ai mobilisé des perspectives portant sur la
concurrence et sur l’échange qui se déroulent sur ce marché particulier. Ces
perspectives peuvent être rassemblées dans la définition que Max Weber
donne du marché. Pour Weber (1995a, p. 410), en effet, « on doit parler de
marché dès que, ne serait-ce que d’un côté, une majorité de candidats à
l’échange entrent en concurrence pour des chances d’échange ». En
s’appuyant sur les développements que Swedberg (1998) consacre à cette
définition, on peut donc avancer qu’un marché peut se décomposer analytiquement en deux jeux d’interactions. Le premier jeu met en concurrence
l’ensemble des demandeurs d’une part, l’ensemble des offreurs d’autre part ;
ce processus de concurrence permet de sélectionner un offreur et un demandeur particulier, qui sont alors susceptibles de procéder à un échange. Le
second jeu d’interactions concerne l’échange qui s’établit entre un offreur et
un demandeur particulier. Pour illustrer cette définition analytique du marché,
Swedberg (1998, p. 43) propose le schéma suivant :
J’ai ainsi proposé d’étudier la concurrence en croisant une double perspective : une perspective fonctionnaliste, qui voit la concurrence comme un mode
particulier de gestion de l’information, et une perspective formelle, inspirée
de Simmel et de Weber, qui analyse la concurrence marchande comme une
forme particulière de conflits où deux acteurs sont en lutte indirecte pour
obtenir des opportunités d’échange. Ces deux dimensions de la concurrence
interagissent sans que l’on puisse rabattre entièrement l’une sur l’autre : si
l’on ne peut ramener la lutte à la seule dimension de la gestion de l’information (elle s’appuie, nous l’avons vu dans le cas des concerts de musique
ancienne, sur bien d’autres ressorts), il n’en reste pas moins que l’usage stratégique de l’information, sur son bien et sur celui des autres, est l’un des
ressorts de la lutte. Et il est clair, par ailleurs, que cette fonction informationnelle de la concurrence a des implications sur les formes que peut prendre la
lutte : dans le cas d’un marché de prototypes, par exemple, l’intervention des
intermédiaires introduit une distorsion dans les formes de lutte lorsque,
comme c’est le cas pour les agents, la confiance fait défaut et que l’intermédiaire, d’allié supposé, peut devenir un adversaire. L’étude des formes de la
concurrence à l’œuvre sur ce marché de prototypes permet d’avancer deux
conclusions principales. Tout d’abord, la concurrence sur les prix et sur les
caractéristiques hors-prix n’obéit pas aux mêmes logiques. Ensuite, les formes
concurrentielles varient en fonction du caractère plus ou moins prototypique
du produit, et notamment selon que le bien est plus ou moins figé en amont de
la transaction. Quand le bien est défini au cours de la transaction – i.e., si l’on
retient la définition idéale-typique du prototype que je viens de rappeler,
quand le caractère prototypique du bien échangé est très prononcé – la
ressource principale des acteurs dans la lutte qui les oppose à leurs concurrents repose sur la stabilisation de leurs partenariats. On retrouve ici une
forme classique de concurrence identifiée par Simmel, qui tient à l’intensification du lien avec l’acteur que l’on veut séduire et permet, par conséquent,
de diminuer les chances d’échange de ses concurrents : « Dans la mesure où
la cible visée par la concurrence des parties à l’intérieur d’une société consiste
en général à disposer en sa faveur une ou de nombreuses tierces personnes,
écrit Simmel, elle oblige les deux parties concurrentes à se rapprocher très
étroitement de ces tiers. [...] [la concurrence] oblige le concurrent, qui voit
qu’il a un rival – et qui bien souvent ne serait pas un concurrent sans cela – à
aller au-devant et à se