2004
Revue française de sociologie
Des mouvements sociaux à la politique contestataire : les voies tâtonnantes d’un renouvellement de perspective
[*]
Lilian Mathieu
LASP – CNRS Université Paris X-Nanterre Maison Max Weber – Bât. K 92001 Nanterre cedex
Le « modèle classique » d’analyse des mouvements sociaux qui s’est constitué au cours
des quinze dernières années a considérablement influencé la recherche sociologique tant
américaine qu’européenne. Trois ouvrages récemment publiés ont entrepris une révision critique de cette perspective dominante, souvent par trop statique et objectiviste, en posant les
bases d’une approche davantage dynamique et relationnelle de l’action collective protestataire : dans Silence and voice in the study of contentious politics, R. Aminzade et al. se donnent pour tâche de combler les principaux « silences » de la sociologie des mobilisations,
tandis que dans Dynamics of contention, D. McAdam, S. Tarrow et Ch. Tilly posent les
bases d’une approche unifiée des différentes formes de politique contestataire et que
J. Goldstone, dans States, parties and social movements, tente d’en développer le potentiel
pour l’étude des rapports entre politiques « institutionnelle » et « non institutionnelle ».
The « classic model » developed in the last fifteen years for analyzing social movements has
considerably influenced both European and American sociological research. Three recent works
undertake to critically revise this dominant perspective, which is often overly static and objectivist, and to lay the foundations for a more dynamic, relational approach to contentious collective
action. In Silence and voice in the study of contentious politics, R. Aminzade et al. set out to fill
the main « silences » left by sociology of mobilization. In Dynamics of contention, D. McAdam,
S. Tarrow, and Ch. Tilly lay the foundation for a unified approach to the various types of contentious politics. J. Goldstone, in States, parties and social movements, attempts to develop the
potential of such an approach for the study of relations between « institutional » and « non-insti-tutional » politics.
Das « klassische Modell » der Analyse der Sozialbewegungen, das im Verlauf der letzten
fünfzehn Jahre erstellt wurde, hat sowohl die amerikanische als auch die europäische soziologische Forschung erheblich beeinflußt. In drei kürzlich veröffentlichten Werken wird eine
kritische Revision dieser vorherrschenden Perspektive vorgenommen, die oft zu statisch und
objektivistisch ist, und werden die Grundlagen einer mehr dynamischen und relationellen Erfassungsmethode der kollektiven Protestaktion gelegt. In Silence and voice in the study of contentious politics bemühen sich R. Aminzade et al., die hauptsächlichen Lücken der Soziologie der
Mobilisierung auszufüllen, während in Dynamics of contention D. McAdam, S. Tarrow und Ch.
Tilly die Grundlagen schaffen für eine einheitliche Erfassungsmethode der verschiedenen Formen
der Protestpolitik, und schließlich J. Goldstone in States, parties and social movements versucht,
ihr Potential zu entwickeln zur Untersuchung der Beziehungen zwischen « institutioneller » und
« nicht-institutioneller » Politik.
El « clásico modelo » de análisis de los movimientos sociales que se ha elaborado en el transcurso de los últimos quince años a influenciado considerablemente la investigación sociológica
tanto americana como europea. Tres trabajos recientemente publicados han emprendido una revisión crítica de esta perspectiva dominante, por ser a menudo demasiado estática y objetivista,
poniendo las bases de un enfoque mas dinámico y relacional de la acción de protesta colectiva :
en el Silence and voice in the study of contentious politics, R Aminzade et al. se dan como tarea
llenar los principales « silencios » de la sociología de las movilizaciones, mientras que en Dynamics of contention, D. McAdam, S. Tarrow y Ch. Tilly ponen las bases de un enfoque unificado
de las diferentes formas de la política contestataria y que J. Goldstone, en States, parties and
social movements, intenta desarrollar el potencial para el estudio de las relaciones entre políticas
« institucionales » y « no institucionales ».
L’étude des mouvements sociaux, et plus généralement celle de l’action
collective protestataire, a connu depuis la fin des années soixante-dix un
considérable développement. C’est aux États-Unis qu’ont été forgés la plupart
des modèles théoriques – celui de la mobilisation des ressources tout d’abord,
puis ceux du processus politique et des cadres de l’expérience contestataire –
qui ont joué un rôle moteur dans ce développement. Après une période de
domination du paradigme tourainien, les sociologues français se sont progressivement appropriés ces modèles qui, venant nourrir des travaux pour la
plupart consacrés à des mobilisations d’apparition récente, ont contribué à
donner une nouvelle impulsion à ce domaine de recherche. Il vaut sans doute
la peine, dans ces conditions, de s’arrêter sur trois ouvrages publiés il y a peu
aux États-Unis, participant d’une même entreprise collective
[1] et dont la
parution signale, si ce n’est un tournant majeur, tout au moins une nette
inflexion dans le développement de l’analyse des mobilisations contestataires.
Ces trois ouvrages, et les réorientations théoriques qu’ils proposent, sont
d’autant plus remarquables qu’ils sont l’œuvre d’auteurs qui, précisément, ont
joué un rôle prépondérant dans la constitution de l’état actuel de la sociologie
des mouvements sociaux. Il est suffisamment rare de voir des sociologues
– qui plus est parmi les plus reconnus dans leur spécialité – porter un regard
sévère sur leur propre contribution au développement d’un domaine de
recherche pour qu’une telle démarche soit saluée. Mais là n’est pas leur principal intérêt. Tirant un bilan critique de l’état de leur discipline, les trois
auteurs tentent en effet de pallier ce qu’ils estiment en être les principales
carences en proposant de nouvelles perspectives méthodologiques et de
nouveaux outils conceptuels. Plus exactement, si Silence and voice in the
study of contentious politics (Aminzade et al., 2001) se donne pour enjeu de
repérer les principaux points aveugles de la sociologie des mobilisations et de
leur apporter des éléments de réponse, Dynamics of contention (McAdam,
Tarrow et Tilly, 2001) propose rien moins qu’un nouveau cadre d’analyse des
diverses formes de ce que ses auteurs appellent la « politique contestataire »,
tandis que States, parties, and social movements (Goldstone, 2003) tente d’en
développer les potentialités pour l’étude des rapports entre politiques « institutionnelle » et « non institutionnelle ».
Commençons par les carences dont souffrirait actuellement la sociologie
des mouvements sociaux, et plus spécialement ce que McAdam, Tarrow et
Tilly (2001) appellent son « modèle classique ». Sa pratique dominante (aux
États-Unis comme dans la plupart des pays européens) prend le plus souvent
la forme de l’articulation de trois pôles, issus de trois perspectives de
recherche distinctes
[2]. Le premier pôle, hérité de la mobilisation des
ressources (et notamment de l’ouvrage d’Oberschall, 1973), s’intéresse à la
structuration des univers sociaux dans lesquels émergent les mouvements
sociaux et aux formes organisationnelles par lesquelles se réalise la mobilisation ; l’exemple classique de ce type de processus (couramment appelé mobilizing structures) est la contribution des églises noires à l’émergence du
mouvement des droits civiques auquel elles ont fourni lieux de réunions,
canaux de circulation de l’information, structure organisationnelle et leaders
(McAdam, 1982). Le deuxième est celui de la structure des opportunités politiques, qui porte son attention au contexte politique dans lequel se déploient
les mobilisations et qui joue un rôle favorable (lorsque la structure des opportunités est « ouverte ») ou défavorable (lorsqu’elle est « fermée ») sur leur
développement ; cette perspective s’est déployée tant sur un mode synchronique, rapportant les variations de l’intensité contestataire dans un pays aux
évolutions de sa structure des opportunités politiques (McAdam, 1982 ;
Fillieule, 1997), que sur un mode diachronique, en comparant le degré
d’ouverture ou de fermeture de la structure des opportunités de différents pays
(Kriesi et al., 1995). Le troisième pôle, enfin, est celui, inspiré de la socio-logie goffmanienne, de l’activité de « cadrage » de leurs revendications par
les organisations de mouvement social et de la « résonance » de leur discours
auprès des sympathisants ou militants potentiels qu’elles cherchent à
convertir ou à recruter (Snow et al., 1986 ; Snow et Benford, 2000). Les
auteurs ont selon les cas soit privilégié l’étude d’une de ces dimensions, soit
traité les trois parallèlement, soit depuis peu tenté de les synthétiser – comme
par exemple au travers du concept de « structure des opportunités discursives » qui associe analyse des « cadres » et structure des opportunités politiques pour rendre compte de l’environnement culturel dans lequel émergent et
se développent les mobilisations (Koopmans et Statham, 2000 ; Ferree et al.,
2002 ; Giugni et Passy, à paraître).
Cette configuration de l’analyse des mouvements sociaux a fait l’objet de
plusieurs critiques, pointant soit les points faibles de tel ou tel pôle, soit des
tentatives d’articulation ou de synthèse artificielles entre niveaux d’analyse
trop distants (Fillieule, 1997 ; Goodwin et Jasper, 1999 ; Mathieu, 2002).
Mais c’est en priorité à ses points aveugles, à ses « silences », qu’entend
remédier Silence and voice. Ce sont, en d’autres termes, des aspects importants des dynamiques contestataires, mais ordinairement ignorés par les
analystes ou que leurs méthodes et concepts habituels sont incapables
d’appréhender, que les différents contributeurs entendent aborder. Certains de
ces aspects (tels le charisme et le leadership) ont par le passé constitué des
enjeux centraux, mais progressivement abandonnés, de l’étude des mobilisations collectives, et Silence and voice se donne pour ambition d’en réhabiliter
l’analyse tout en les envisageant dans une perspective renouvelée. D’autres
– l’espace et la temporalité, spécialement – n’ont jusqu’à présent jamais été
abordés de manière systématique par la sociologie des mouvements sociaux ;
c’est à leur propos que l’ouvrage se révèle le plus stimulant.
Le chapitre consacré aux émotions, signé de Ron Aminzade et Doug
McAdam, relève de la première situation. Le « silence » actuel de la socio-logie des mouvements sociaux sur ce thème tient en effet à l’histoire même de
son développement comme domaine de recherche spécialisé : c’est en effet
contre la tendance des perspectives théoriques antérieures – celles du
« comportement collectif » et de la « frustration relative », spécialement – à
considérer les comportements contestataires comme émotionnellement surdéterminés, et à ce titre comme empreints d’irrationalité, que s’est constitué le
courant fondateur des approches contemporaines qu’est la mobilisation des
ressources. Celle-ci a en quelque sorte pris le contre-pied de ces perspectives
à tonalité psychologisante et normative et, se fondant sur l’individualisme
méthodologique que lui proposait la théorie olsonienne de l’action collective,
a eu tendance à ne plus appréhender l’action humaine qu’en termes de froids
calculs rationnels. L’enjeu est alors pour Aminzade et McAdam de réhabiliter
les émotions sans pour autant leur dénier toute rationalité. Leur étude du rôle
et de la place de diverses émotions (colère, fierté, espoir, ressentiment, etc.)
au cours des différentes phases d’une mobilisation présente ainsi l’avantage
de les prendre véritablement au sérieux, c’est-à-dire de ne pas les disqualifier
a priori comme des données accessoires que l’analyse sociologique abandonnerait aux psychologues, ni comme un « masque » sous lequel se dissimuleraient les intérêts individuels, seules « vraies » motivations de l’action des
protestataires agissant « en dernière instance ». Il n’est pas sûr, toutefois, que
les auteurs soient sur ce dernier point parvenus au terme de leur projet, en ce
que leur propos garde certaines traces d’une vision utilitariste des émotions.
Le fait de revendiquer une approche en termes de « mobilisation des
émotions » (plutôt que d’employer l’expression, plus conforme à leur projet
revendiqué, d’« émotions mobilisatrices ») tout comme l’importance accordée
aux manipulations des sentiments de leurs militants auxquelles se livreraient
les organisations de mouvement social, afin de susciter ou de consolider leur
engagement, témoignent d’une conception encore largement instrumentale
des émotions
[3].
Réintroduire les émotions dans l’analyse sans pour autant retomber dans
les anciens pièges du psychologisme et d’une conception normative des mobilisations apparaît d’autant plus méritoire que c’est précisément dans ces deux
écueils que tombe le chapitre de Aminzade, Golstone et Perry consacré au
leadership. Aucune des deux typologies qu’ils proposent pour étudier
l’influence respective de différents types de leaderships sur le destin des
mouvements contestataires et révolutionnaires n’apparaît en effet satisfaisante. On sent bien à la première, qui distingue leaderships « démocratique »
et « autocratique », et aux exemples qui l’illustrent (Mandela, Gandhi, Havel
pour la première contre Staline, Castro ou Mao pour la seconde), qu’elle
recouvre une distinction implicite entre « bons » et « mauvais » leaderships.
Mais plus encore, elle s’expose à une illusion régressive en faisant découler la
« nature » du leadership de l’issue (la mise en place d’institutions démocratiques ou d’un pouvoir autoritaire) de la révolution, une fois celle-ci victorieuse. La seconde typologie, qui distingue leaderships « pragmatique »
(c’est-à-dire principalement orienté vers la conduite du mouvement) et
« charismatique » (visant à susciter l’adhésion des masses), n’est pas plus
convaincante, en ce qu’elle tend à rapporter l’influence du leader à ses capacités et qualités personnelles, voire à ses traits de caractère. La volonté des
auteurs de se distancier des analyses trop « structurelles » du leadership et du
charisme les conduit à prendre ceux-ci comme des donnés plutôt que d’en
étudier les modalités de construction et de perception, et ainsi à attribuer aux
propriétés personnelles du leader ce que celui-ci doit, en fait, à sa position de
« point focal » dans un état donné du jeu politique, c’est-à-dire à ce que
M. Dobry appelle un « charisme situationnel » (1986, pp. 227-237).
Les deux chapitres consacrés à l’espace et au temps sont en revanche les
plus stimulants de l’ouvrage. Les auteurs ne s’y contentent pas de pointer
deux « silences » majeurs de la sociologie des mouvements sociaux, mais
proposent pour les combler une approche constructiviste à même de
surmonter les oppositions entre niveaux macro- et microsociologiques, ainsi
qu’entre perspectives objectiviste et subjectiviste. William Sewell souligne
ainsi que si l’espace représente une donnée « structurelle », et comme telle
source de contrainte pour les acteurs, il constitue également un enjeu de leurs
luttes, que celles-ci peuvent être à même de transformer. De même l’espace
dans lequel se déploient les mobilisations ne peut-il être réduit à sa dimension
étroitement matérielle et aux astreintes ou ajustements que celle-ci impose (à
l’exemple des larges avenues hausmanniennes, dont on sait qu’elles visaient à
rendre difficile la construction de barricades), mais doit être appréhendé au
travers du sens que lui accordent les acteurs ou dont leur mobilisation est
l’enjeu. Ainsi le marquage symbolique de certains lieux (par exemple pour
avoir été le théâtre de mobilisations passées et dont la mémoire est ainsi
revendiquée) en fait-il les points de convergence privilégiés des rassemblements contestataires, tandis que la présence de groupes sur des lieux dont ils
sont ordinairement exclus constitue en elle-même un acte de transgression et
de défi (on pense bien évidemment à la présence des militants des droits civiques dans des espaces publics interdits aux Noirs, mais aussi aux marches de
nuit féministes visant à la réappropriation d’un espace urbain nocturne dont
les femmes sont ordinairement exclues). La temporalité des mouvements
sociaux ne peut non plus se résumer à la seule prise en compte, comme le fait
l’approche des processus politiques, des transformations macro-sociales
(économiques, démographiques ou autres) qui les précèderaient et les impulseraient, ni à l’identification des différentes phases des cycles de contestation
[4]. McAdam et Sewell invitent à laisser de côté la longue durée au profit
d’une approche événementielle, spécialement attentive au rôle que jouent ce
qu’ils appellent les « événements transformateurs » (transformative events)
dans le cours des processus contestataires. Ici encore, l’intérêt se déplace des
« effets de structure » vers les modalités de leur perception et de leur mobilisation par les acteurs, et le rôle que jouent les précédents dans les dynamiques
protestataires est placé au centre de l’analyse. Indicateurs, par leur réussite,
que la conjoncture est favorable et qu’il convient de redoubler de combativité,
ces événements transformateurs constituent également des références, des
modèles exemplaires, dont les mobilisations futures devront s’inspirer pour
pouvoir espérer être elles aussi victorieuses.
Une inspiration constructiviste similaire est au cœur du chapitre de
Goldstone et McAdam consacré aux facteurs démographiques et à leur
influence sur les trajectoires militantes. Il s’agit sans doute ici du chapitre où
la velléité de combler les principales carences de la sociologie des mouvements sociaux se manifeste le moins nettement, tant l’influence des changements démographiques sur le développement de dispositions à l’activisme,
voire sur la constitution de véritables générations militantes, et les conséquences de l’engagement sur la suite des trajectoires individuelles des activistes ont fait l’objet de nombreuses études
[5]. Le principal intérêt du
chapitre réside ici encore dans la volonté des auteurs d’articuler niveaux
macro- et microsociologiques. Leur étude, fondée sur une comparaison du
rôle des facteurs démographiques lors de l’effondrement de l’Union soviétique et du développement de la « nouvelle gauche » américaine des années
soixante vise à saisir l’interdépendance entre transformations structurelles
(telles qu’un accès élargi à l’université pour les baby-boomers américains ou,
à l’inverse, l’épuisement des voies scolaires de mobilité sociale en URSS à
partir des années soixante-dix) et expériences individuelles (se traduisant par
des sentiments de frustration, d’optimisme ou de désespoir) des individus
qu’elles affectent dans leurs représentations de leur avenir personnel, de leur
identité (nationale, notamment) ou de l’état du monde et de leur propre capacité à le transformer. En retour, ces expériences individuelles ne sont elles-mêmes pas sans exercer de notables effets démographiques, tels que, dans le
cas américain, la constitution d’une « contre-culture jeune » marquée par des
unions plus instables et un nombre d’enfants par couple inférieur à la
moyenne ou, dans le cas de l’ex-URSS, un abaissement de l’espérance de vie
consécutif à des comportements (alcoolisme, violence, etc.) témoignant d’une
perception négative de l’avenir.
Une attention particulière doit, enfin, être accordée au chapitre consacré
par J. Goldstone et Ch. Tilly à la question des opportunités et des menaces, en
ce qu’il s’affronte à ce qui constitue une des principales faiblesses de la
théorie de la structure des opportunités politiques, à savoir sa dimension figée
et lourdement objectiviste. Concept central de bien des travaux en sociologie
des mouvements sociaux de ces quinze dernières années, la structure des
opportunités politiques est généralement définie en regard des caractéristiques
du système institutionnel auquel s’affrontent les mouvements sociaux
– comme, dans la définition qu’en donnent par exemple Kriesi et al. (1995), la
structure formelle de l’État, les procédures informelles et stratégies dominantes des autorités politiques à l’égard des challengers ainsi que la configuration du pouvoir dans le système des partis – et qui sont supposées exercer
une forte influence sur leurs rythmes, intensités et formes de mobilisation.
C’est un des postulats centraux de cette théorie, à savoir que l’intensification
de l’activité contestataire est permise par une ouverture des opportunités, que
Goldstone et Tilly remettent tout d’abord en cause. Les deux auteurs dressent
en effet le constat, appuyé sur plusieurs exemples empiriques, qu’une aggravation des « menaces » (threats) pesant sur un mouvement protestataire
(c’est-à-dire, le plus souvent, une accentuation de sa répression) ne conduit
pas nécessairement à son délitement mais peut au contraire susciter une
amplification de l’activité militante
[6]. De ce constat découle la nécessité
non seulement de reconsidérer la place accordée aux opportunités dans
l’apparition des mouvements contestataires, mais également une modification
de leur statut explicatif. Dans ces conditions, opportunités et menaces ne
constituent plus tant un donné stable et « objectif » que l’interprétation que
les protagonistes se font de l’attitude et de la détermination de leurs adversaires. Par suite, les rapports entre opportunités et menaces, ou entre concessions et répression, ne doivent plus être envisagés sous la forme d’un jeu à
somme nulle, mais comme un jeu conflictuel, couvrant une durée plus ou
moins longue, dans lequel la dynamique de l’échange des coups entre les
protestataires et les autorités joue un rôle déterminant.
Silence and voice ne fait pas que combler les carences les plus criantes de
la sociologie des mouvements sociaux. L’ambition, que l’on a relevée dans la
majorité des chapitres, de surmonter certaines des oppositions les plus classiques, et aussi les plus stérilisantes, de la sociologie – comme les oppositions
entre subjectivisme et objectivisme, entre « structure » et « action » ou entre
approches micro- et macrosociologique – constitue en effet une avancée
considérable dans un domaine de recherche où celles-ci étaient jusqu’à
présent particulièrement prégnantes (Mathieu, 2002). S’affronter aux principaux points aveugles de leur discipline, tracer de nouvelles pistes de
recherche ou, comme dans le cas des émotions, relancer des investigations
depuis longtemps abandonnées permet aux auteurs d’ouvrir à une appréhension davantage situationnelle et dynamique des phénomènes contestataires
que ne peut le faire la simple juxtaposition de l’objectivisme de la structure
des opportunités politiques et du subjectivisme cognitiviste de la frame
analysis. Si, on l’a vu, cela ne met pas l’ouvrage à l’abri de certaines
faiblesses, le fait que des sociologues parmi les plus représentatifs de ce
domaine de recherche s’y soient attelés est assurément un signe positif pour la
sociologie politique.
Il est un dernier reproche que les auteurs réunis dans Silence and voice
adressent à la sociologie des mouvements sociaux qu’ils ont contribué à
façonner : celui, précisément, de ne porter que sur les mouvements sociaux,
alors que d’évidentes similarités unissent ceux-ci à d’autres phénomènes
contestataires comme les révolutions, les luttes nationalistes ou les transitions
à la démocratie. L’enjeu devient dès lors de tirer parti de ces analogies pour
élaborer un cadre d’analyse unifié, apte à traiter l’ensemble de ce que
McAdam, Tarrow et Tilly proposent de désigner comme la politique contestataire (contentious politics). À la différence de l’activité politique institutionnelle routinière, celle-ci est « épisodique plutôt que continue, se déroule en
public, suppose une interaction entre des requérants et d’autres, est reconnue
par ces autres comme pesant sur leurs intérêts, et engage le gouvernement
comme un médiateur, une cible ou un requérant » (McAdam, Tarrow et Tilly,
2001, p. 5). Cette définition, qui se fonde sur un premier travail, réalisé par
les mêmes trois auteurs, de « cartographie » de la politique contestataire
(McAdam, Tarrow et Tilly, 1998), a pour enjeu, et pour mérite, de tenter de
surmonter les divisions artificielles qu’une hyper-spécialisation disciplinaire
impose à l’appréhension sociologique d’un ensemble d’objets phénoménalement proches. Nombre de révolutions ont débuté sous la forme de mouvements sociaux, et il serait dans bien des cas délicat de tenter de séparer,
comme l’enseigne l’exemple des changements de régime intervenus dans les
pays d’Europe de l’Est en 1989, processus révolutionnaire et transition à la
démocratie.
La démarche proposée par les trois auteurs est toutefois plus subtile qu’une
simple entreprise d’unification des outils d’analyse de phénomènes similaires.
Son intérêt réside avant tout dans le fait qu’elle se fonde non pas sur une
supposée essence commune, mais sur des analogies ou, pour parler comme
Wittgenstein (1961), sur des « ressemblances de famille », rassemblant des
processus dont la spécificité est cependant respectée. De la sorte les auteurs se
préservent-ils de toute prétention à la construction d’une nouvelle théorie,
unifiée et définitive, de tous les phénomènes contestataires, mais proposent
plutôt un ensemble d’outils conceptuels aptes à rendre compte de mécanismes
et de processus similaires – mais sans pour autant présupposer la nécessité de
la présence de tous ces mécanismes et processus à l’intérieur de chaque
phénomène étudié.
Ces notions de mécanisme et de processus constituent, avec celle
d’épisode, les pierres angulaires de la démarche des auteurs. Les épisodes
sont pour eux des flux (streams) de la vie sociale et politique dotés d’une
dimension contestataire, découpés par le chercheur à des fins d’analyse et qui
peuvent être soit étudiés séparément, soit rassemblés pour être soumis à
comparaison. La tâche de l’analyste est de repérer les processus et les mécanismes dont la combinaison donne sa dynamique à l’épisode pris pour objet,
ou dont la récurrence unit l’ensemble des épisodes soumis à comparaison.
Plus précisément, les mécanismes sont entendus comme une « classe délimitée d’événements qui altèrent de manière identique ou très similaire les
relations entre un ensemble spécifié d’éléments au sein d’une variété de situations » (McAdam, Tarrow et Tilly, 2001, p. 24). Ces mécanismes peuvent être
de trois ordres : environnementaux (par exemple une évolution favorable de la
conjoncture économique), cognitifs (telle une transformation des représentations que des contestataires se font du « jouable » ou du « risqué ») ou relationnels (sous forme d’altération des relations entre individus, groupes ou
réseaux). Les processus sont pour leur part des combinaisons ou des
séquences récurrentes de mécanismes ; la démocratisation, par exemple, est
un processus au cours duquel interviennent et se combinent différents mécanismes – tels que, selon Tilly (2004), l’extension de la publicisation de l’exercice du pouvoir, la réduction des inégalités et la transformation des relations
de confiance.
Une telle approche présente un avantage décisif, celui de pointer l’attention
du chercheur, plutôt que vers des « causes », « préconditions » ou « issues »,
vers ce qui se passe ou se joue dans le cours même de l’épisode contestataire
pris pour objet – c’est-à-dire non seulement au moment de son impulsion,
mais tout au long de la séquence temporelle qui le constitue. Toutefois, et
sans anticiper sur ce qui sera dit plus loin de la profusion des mécanismes et
processus identifiés par McAdam, Tarrow et Tilly, on peut dès à présent
pointer la relative indécision – également soulignée par Pamela Oliver
(2003) – qui règne entre mécanismes et processus : un processus étant
composé de plusieurs mécanismes, les seconds semblent des unités d’analyse
de portée plus restreinte que les premiers ; pour autant, les auteurs considèrent
que ces deux notions forment davantage un continuum que deux concepts
clairement distincts, et que la labellisation comme mécanisme ou processus de
tel ou tel élément d’un épisode est « arbitraire » (McAdam, Tarrow et Tilly,
2001, p. 27). Faute d’avoir défini leurs concepts centraux avec suffisamment
de précision, les auteurs paraissent avoir d’emblée grevé une partie du potentiel heuristique de leur modèle.
Mécanismes et processus conduisent à souligner ce qui constitue une des
ambitions majeures des auteurs, qui est de passer de la vision statique des
politiques contestataires qu’ils reprochent au « modèle classique » à une
appréhension davantage dynamique et relationnelle. Il ne s’agit plus, comme
le fait le « modèle classique », d’étudier les différentes variables – opportunités, structures sociales et organisations, répertoires de l’action collective ou
« cadrages » – pertinentes pour l’explication de l’émergence d’un mouvement
social singulier mais, comme on vient de le voir, d’introduire une dimension
événementielle en se penchant sur le développement d’un épisode contestataire au cours duquel différents mécanismes interagissent pour donner sa
dynamique propre au processus. De cette démarche découle l’organisation de
l’ouvrage, dont chaque chapitre assure, au travers de l’étude de différents
« épisodes contestataires » et des mécanismes et processus qui les unissent,
une présentation des principaux concepts élaborés par les auteurs. Ces
épisodes, par ailleurs, n’ont pas été sélectionnés au hasard. Outre leur diversité phénoménologique (mouvements sociaux, cycles de contestation, révolutions, transitions à la démocratie, luttes d’unification nationale, etc.) déjà
évoquée, les auteurs ont été attentifs à les choisir dans d’autres pays (Kenya,
Philippines, Nicaragua, Chine, URSS, etc.) que les seules démocraties occidentales – veillant ainsi, contre la tendance du « modèle classique » à se
limiter à l’étude des mobilisations des seules démocraties libérales, à tester la
pertinence du modèle pour la compréhension de phénomènes situés dans des
contextes historiques et politiques des plus divers. Plus encore, chaque
chapitre est fondé sur la comparaison de deux épisodes formellement homologues mais aux issues différentes voire opposées (le processus de démocratisation en Suisse et au Mexique, par exemple), ceci afin de cerner comment des
mécanismes et des processus analogues peuvent déboucher, différemment
combinés, sur des résultats contrastés
[7].
La richesse conceptuelle de Dynamics of contention interdit que l’on dresse
ici la liste complète des mécanismes et processus identifiés par les auteurs, et
impose de n’en signaler que les principaux. Ceux présentés dans la première
partie de l’ouvrage témoignent de la volonté de McAdam, Tarrow et Tilly de
ne pas faire table rase des acquis du « modèle classique », mais d’envisager
sur un mode dynamique des aspects certes déjà identifiés par les travaux antérieurs mais que leur appréhension statique prive d’une large part de leur
potentiel heuristique. Il en est ainsi, une nouvelle fois, de la question des
opportunités, dont la conception classique comme structures objectives est
rejetée au profit de leur appréhension subjective par les protagonistes des
mobilisations. Sur ce point, c’est à un véritable renversement de perspective,
tranchant plus radicalement encore que dans Silence and voice avec les
conceptions jusqu’alors dominantes des opportunités, qu’invitent les auteurs
lorsqu’ils écrivent qu’« aucune opportunité, même objectivement ouverte, ne
peut inviter à la mobilisation si elle n’est pas : a) visible des protestataires
potentiels et b) perçue comme une opportunité » (2001, p. 43)
[8]. De même
proposent-ils de passer de l’identification des structurations ou organisations
préalables des populations contestataires aux modalités concrètes – désignées
par la notion de social appropriation (ibid., p. 47) – par lesquelles celles-ci
s’approprient ces structuration et organisation, voire en suscitent de
nouvelles, dans le cours de leur mobilisation. Le concept de répertoire, enfin,
n’est plus envisagé comme une liste stable et fermée de formes d’action répétées à l’identique, mais comme des performances constamment réinventées et
redéfinies sous le double effet de l’improvisation et de l’échange des coups
entre les adversaires. De la sorte le concept échappe-t-il à l’historicisme qui
imprégnait les premières formulations de Tilly (1978,1984) pour mieux intégrer l’inventivité et l’innovation tactique dont font preuve les acteurs dans le
cours même de la dynamique contestataire
[9].
C’est dans la deuxième partie que sont exposés les concepts les plus innovants. Celui de courtage (brokerage) apparaît comme un des plus importants,
en ce qu’il participe à la dynamique de la quasi-totalité des phénomènes
abordés dans l’ouvrage
[10]. Il est défini comme « la connexion, par une unité
médiatrice, d’au moins deux sites sociaux auparavant sans contact. Sous sa
forme la plus simple, les sites et les unités sont des personnes singulières,
mais le courtage opère également entre cliques, organisations, lieux et, à la
limite, programmes » (2001, p. 142) ; il « réduit les coûts de communication
et de coordination entre sites, facilite l’usage combiné de ressources présentes
dans différents sites, et crée de nouveaux acteurs collectifs potentiels » (ibid.,
p. 157). Les agents de ce mécanisme, les « courtiers » (brokers), sont
présentés comme variant « significativement selon leur localisation sociale et
leur modus operandi, avec des conséquences importantes pour la contestation
à laquelle ils participent » ; les marchants itinérants kenyans, par exemple,
auraient joué un tel rôle en connectant Nairobi et les centres de rébellion des
montagnes pendant la révolte Mau-Mau des années cinquante. Par ce concept,
ce sont les modalités pratiques de développement et d’extension des mouvements contestataires, ainsi que, par la formation de nouvelles coalitions, les
modes de constitution de leur dimension collective, qui se trouvent éclairés.
La coordination de sites d’action différents s’accompagne, ou suscite elle-même, d’autres mécanismes tels que des changements d’identité (identity
shifts) – comme lors de l’unification nationale italienne, prise pour objet dans
le huitième chapitre, qui imposa aux Siciliens d’endosser une nouvelle
conception de leur identité collective – ou des changements d’objets de revendication (object shift) – comme dans tel épisode du conflit indo-pakistanais
étudié dans le cinquième chapitre, qui vit une dispute de village prendre
l’ampleur d’un conflit militaire entre deux communautés nationales et religieuses antagonistes.
Le concept de validation (certification) et son contraire l’invalidation
(decertification) désignent pour leur part le mécanisme par lequel un acteur et
les revendications qu’il porte se voient accorder (ou retirer) la reconnaissance
d’une autorité donnée. La reconnaissance de l’ANC et de son dirigeant Nelson
Mandela comme interlocuteurs légitimes par le gouvernement sud-africain de
F. De Klerk à partir de la fin des années quatre-vingt fournit aux auteurs un
cas exemplaire de validation ayant eu une influence considérable sur le destin
d’une mobilisation contestataire. À l’opposé, le retrait du soutien américain
aux dictatures nicaraguayenne et philippine d’Anastasio Somoza et de
Ferdinand Marcos (qui, dans ce dernier cas, s’est accompagné de la validation
de l’opposition menée par Cory Aquino) sont des illustrations de mécanismes
inverses, et jouant cette fois au niveau international, d’invalidation. À leur
tour, ces jeux d’attribution ou de retrait de reconnaissance (et, dans certains
cas, de soutien) entraînent ou se combinent à d’autres mécanismes pour
donner leur dynamique aux épisodes contestataires. Ainsi les auteurs souli-gnent-ils que l’invalidation de la dictature de Somoza par le gouvernement
Carter s’est articulée à un mécanisme de défection d’une large partie de la
bourgeoisie nicaraguayenne sur laquelle le régime s’appuyait antérieurement
pour offrir aux sandinistes l’opportunité de lancer une initiative révolutionnaire victorieuse. C’est précisément l’absence de ce mécanisme de déperdition de la cohésion des élites qui, selon les auteurs, expliquerait a contrario
l’échec de la révolte des étudiants chinois de 1989. L’importance que revêtent
les logiques de formation ou de désintégration des coalitions et, plus généralement, des collectifs engagés dans des politiques contestataires est également
soulignée par d’autres concepts. Parmi ceux-ci, signalons les mécanismes de
convergence, qui conduisent les fractions modérées d’un espace politique à
s’allier pour faire face à ce qu’elles perçoivent comme la menace de fractions
plus extrémistes (ibid., p. 162), de compétition entre prétendants à la direction
d’une même lutte collective, ou encore de polarisation, conçue comme une
« extension de la distance politique et sociale entre porteurs de revendications
dans le cours d’un épisode contestataire et la gravitation des acteurs auparavant neutres ou modérés vers l’un, l’autre ou les deux extrêmes » (ibid.,
p. 322).
Cette présentation, on l’a dit, ne fait pas justice à la richesse conceptuelle
de Dynamics of contention : en effet, selon les décomptes de certains
commentateurs (Koopmans, 2003, p. 118), l’ouvrage proposerait au total pas
moins de quarante-quatre concepts différents. Et là réside sans doute une
première faiblesse de l’entreprise qui, en multipliant ainsi mécanismes et
processus posés comme principes d’explication, risque de noyer le lecteur
dans un appareil conceptuel pléthorique. Cette impression de dispersion
conceptuelle – aggravée à la lecture par de nombreuses répétitions ainsi que
par le caractère abstrait de certaines définitions – était sans doute inévitable,
s’agissant de rendre compte de phénomènes aussi complexes. Mais elle tient
également pour une bonne part à l’organisation même de l’ouvrage, et l’on
peut se demander si, plutôt qu’une division en chapitres consacrés à divers
ordres de phénomènes contestataires, une présentation plus analytique, par
grands types de processus, n’aurait pas été plus claire.
Mais plus encore que leur profusion, c’est le statut explicatif de ces
concepts qui pose problème. Ceux-ci apparaissent en effet davantage comme
des désignations de mécanismes ou de processus que comme de véritables
explicitations de ce qui s’y joue ou s’y opère
[11]. Si les enchaînements entre
mécanismes et leurs effets sont bien identifiés (et là réside l’indéniable apport
de l’ouvrage), en revanche restent souvent peu abordées les modalités
concrètes par lesquelles ces enchaînements et ces effets se produisent. Une
des raisons, déjà signalée, est la tendance des auteurs à confondre mécanismes
et processus. Une autre, plus grave, est la faible attention accordée aux principaux protagonistes des épisodes pris pour objets : bien peu nous est en effet
livré sur les ressorts de leur engagement, leurs calculs, leurs objectifs, ni sur
les effets de leur localisation sociale
[12], alors que l’on sait ces questions
cruciales pour la compréhension de la dynamique des phénomènes contestataires. De même le modèle reste-t-il silencieux sur le poids des facteurs idéologiques et culturels, et rien ne nous est dit des enjeux et des représentations
du monde qui inspirent l’action des protagonistes. À s’intéresser en priorité
aux dynamiques événementielles et à adopter pour en rendre compte un vocabulaire mécaniste et désincarné, McAdam, Tarrow et Tilly paraissent avoir
oublié que ces dynamiques sont aussi – et avant tout – le produit de l’action
interdépendante d’humains socialement et historiquement situés, pris dans des
logiques spécifiques, poursuivant leurs intérêts et inspirés par des visions
localisées de ce monde qu’ils s’attachent à changer. Il ne s’agit pas, bien
entendu, de plaider ici pour une conception « héroïque » des processus
contestataires, faisant d’eux des contextes davantage soumis aux décisions ou
choix des acteurs que les conjonctures routinières (Dobry, 1986, p. 79), ni de
faire des facteurs idéologiques la clé ultime de leur intelligibilité (Chazel,
2003a, pp. 139-161), mais on était en droit d’attendre des auteurs qu’ils prennent davantage la mesure des avancées de Silence and voice, et veillent à
contrebalancer le penchant « structuraliste » vers lequel les déporte leur
cheminement théorique (tous trois ont contribué à fonder la théorie de la
structure des opportunités politiques) par l’adoption d’une perspective plus
constructiviste.
On sort au final de la lecture de Dynamics of contention avec un sentiment
de frustration, découlant d’une impression d’inachèvement. Certes, on l’a dit,
les auteurs ont cerné les carences majeures du « modèle classique » et entrepris avec succès de dynamiser un cadre théorique trop statique ; de même se
sont-ils prémunis contre la tentation – par définition illusoire et stérile –
d’entreprendre la construction d’une théorie définitive d’interprétation de tous
les phénomènes contestataires, pour davantage se consacrer à l’élaboration
d’un appareil conceptuel dont la mise à l’épreuve, par d’autres analystes et sur
d’autres terrains, révèlera à l’avenir la pertinence heuristique. Mais leur entreprise semble s’être arrêtée à mi-chemin, bloquée par une appréhension mécaniste des processus contestataires et à ce titre incapable d’accorder à
l’intervention humaine, et à ses aléas, la place qu’elle méritait au sein de leur
modèle. De là vient probablement la difficulté de McAdam, Tarrow et Tilly à
expliquer que la combinaison de mécanismes similaires ne débouche pas
toujours sur les mêmes résultats : les auteurs sont certainement sur la bonne
voie lorsqu’ils en imputent la responsabilité à l’irruption d’« événements
contingents »
[13]. Mais ils le font comme s’il s’agissait de facteurs parasites
venant malencontreusement perturber le cours attendu, ou « logique », de
l’enchaînement des mécanismes plutôt que d’en faire une des composantes
essentielles de leur modèle. Ayant, pour parler comme Paul Veyne (1971,
pp. 140-144), délaissé, ou tout au moins relativisé, les interprétations univoques des phénomènes contestataires en termes de « causes profondes » (interprétations dont relève la théorie de la structure des opportunités politiques),
McAdam, Tarrow et Tilly n’ont pas pour autant pris la mesure, et tenté de
rendre compte de manière sociologiquement satisfaisante, du poids des
« causes superficielles » ou, plus largement, des « petits événements » (dus au
hasard ou à l’intervention, au niveau le plus « micro », d’acteurs singuliers,
mais dont les conséquences sont souvent déterminantes), sur le cours des
processus qu’ils étudient
[14]. Au final, leur ouvrage trace certes une voie de
renouvellement, et de revigoration, de l’analyse des phénomènes contestataires, mais celle-ci reste largement indécise et appelle encore – comme les
auteurs le reconnaissent eux-mêmes dans leur conclusion – de nombreux et
profonds réaménagements.
Il est encore une autre opposition constitutive du « modèle classique » que
les auteurs de Dynamics of contention entendent contester – mais sans avoir,
de leur propre aveu, véritablement eu l’occasion de le faire dans leur
ouvrage : celle qui distingue les formes « institutionnelles » et « non institutionnelles » de lutte politique. À cette opposition, McAdam, Tarrow et Tilly
substituent une distinction entre formes « maîtrisées » (contained) et « transgressives » de politique contestataire : les premières désignent les luttes
conduites par des acteurs politiques déjà reconnus et employant des formes
revendicatives bien établies, tandis que les secondes, auxquelles le livre est
exclusivement consacré, voient s’affronter des acteurs nouveaux venus (au
moins pour certains d’entre eux) dans l’espace politique et employant des
formes d’action « innovantes » (McAdam, Tarrow et Tilly, 2001, pp. 7-8).
Conscients de la fragilité de cette distinction, les trois auteurs concluent leur
ouvrage en affirmant leur conviction non seulement de la pertinence de leur
modèle pour l’analyse de la lutte politique « maîtrisée », mais également de sa
capacité à rendre compte de la continuité qui, fréquemment, unit dans un
même épisode contestataire registres « maîtrisé » et « transgressif ». C’est
précisément à examiner la validité de cette conviction qu’est consacré le troisième volume de la série, qui réunit sous la direction de Jack Goldstone huit
études, réalisées par de jeunes chercheurs, consacrées aux différents ordres de
relations pouvant unir mobilisations, partis politiques et États (Goldstone,
2003).
Une nouvelle fois, un retour sur l’histoire de la constitution de la socio-logie des mouvements sociaux permet de comprendre comment s’est imposée
la coupure entre formes « institutionnelles » et « non institutionnelles » de
participation politique. Goldstone fait remarquer dans son introduction (ibid.,
p. 6) que la plupart des mouvements sur l’étude desquels s’est constituée à
partir des années soixante la sociologie des mobilisations américaine non
seulement portaient une revendication de participation de populations (les
Noirs en premier lieu) effectivement exclues du jeu politique institutionnel,
mais adoptaient en outre une posture « révolutionnaire » qui les posait en
complète extériorité par rapport à ce jeu. Des théories telles que le polity
model proposé par Charles Tilly dans son célèbre ouvrage From mobilization
to revolution (1978), si elles ont permis de poser la question de l’intégration
politique des groupes dominés, ont aussi tendu à consolider cette césure en
envisageant les contestataires essentiellement comme des « challengers » ou
des « outsiders » adoptant des stratégies « perturbatrices » pour accéder au
système politique et au besoin y prendre la place des « insiders » (polity
members). Une telle conception conçoit l’action contestataire comme un effet
de l’exclusion politique de groupes qui, faute de pouvoir défendre leurs intérêts par les voies institutionnelles routinières, n’auraient d’autre solution que
de s’imposer par la perturbation ; elle souffre d’un biais que l’on peut qualifier de légitimiste, en ce qu’elle envisage l’action collective principalement
sous l’angle de la carence ou de la privation – en l’occurrence d’accès routinisé au système politique – qui frapperait certaines populations et les
contraindrait à ce registre de participation politique disqualifié et marginal
que serait la contestation. Or non seulement de nombreux exemples indiquent
que le recours à l’action protestataire ne peut être considéré de manière
univoque comme une forme de participation « par défaut » et réservée aux
seuls groupes « exclus » du système politique
[15], mais une des conséquences logiques de cette conception, qui voudrait que la radicalité militante
diminue à mesure de l’intégration des contestataires dans le système politique, n’est pas davantage vérifiée. Une multiplicité d’exemples – des Noirs
américains aux femmes ou aux écologistes – montre en effet que ni une
présence accrue au sein du système politique, ni la satisfaction des principales
revendications ne se traduisent nécessairement par un apaisement de la
contestation
[16], mais que celle-ci tend au contraire à se développer parallèlement sur les deux terrains (empiriquement et analytiquement distincts) de la
politique contestataire et de la politique institutionnelle.
Plus encore, les mouvements sociaux sont ces dernières années devenus un
élément ordinaire de la vie politique – tout au moins dans les démocraties
occidentales – au point qu’il est devenu impossible de les envisager comme
relevant d’une forme « non conventionnelle » de participation (Favre et
Fillieule, 1994 ; Meyer et Tarrow, 1998). Cependant, une fois établi ce
constat de la normalisation politique de l’action contestataire, reste à envisager les modalités par lesquelles celle-ci s’articule, se combine ou s’affronte
à l’action institutionnelle. C’est à cette tâche qu’entend se consacrer
l’ouvrage, et notamment à « comprendre comment des mouvements sociaux
donnent naissance à des partis, façonnent des alignements politiques et interagissent avec les institutions politiques ordinaires » (Goldstone, 2003, p. 12).
Intéressante en elle-même, l’entreprise bénéficie en outre des acquis des deux
ouvrages précédents. L’abandon des conceptions institutionnelles figées des
opportunités politiques, spécialement, montre sa fécondité dans le renouvellement de l’attention portée aux relations, et plus précisément aux interactions,
entre mouvements sociaux et partis politiques, tandis que la diversité des
terrains (Inde, Tchécoslovaquie, Mexique, etc.) et des formes contestataires
(mouvements plus ou moins radicaux, transitions à la démocratie, etc.)
abordés témoigne une nouvelle fois d’une volonté de tester la validité de la
perspective esquissée au-delà des seuls mouvements sociaux des démocraties
occidentales. Les contributions réunies dans l’ouvrage peuvent être thématiquement rassemblées en trois groupes : le premier réunit des travaux s’intéressant à des relations conflictuelles entre États et mouvements sociaux, et
plus exactement à la répression des seconds par les premiers. Le deuxième
groupe aborde un ordre de relations plus pacifique, puisqu’il s’intéresse aux
modalités d’inscription des revendications portées par des mobilisations sur
l’agenda des autorités politiques
[17]. Le troisième, enfin, étudie les transformations des relations entre mouvements, partis politiques et État dans le cours
des processus de transition à la démocratie. On s’intéressera ici uniquement
au premier et au dernier groupes, qui apparaissent comme les plus novateurs
en regard tant du traitement de leurs objets propres que de la démarche socio-logique qu’ils mettent en œuvre.
Deux études forment le premier groupe, consacré à la répression des
mouvements sociaux. La première, réalisée par Joseph Luders, analyse les
différences d’attitude des États du sud des États-Unis non seulement devant
les revendications du mouvement des droits civiques, mais également devant
les exactions commises par ces « contre-mouvements » de défense de la
suprématie blanche que constituaient le Ku Klux Klan ou le White Citizens’
Council. La comparaison de comptes rendus de presse et de décisions de
justice entre 1954 et 1965 fait apparaître une différence entre des États qui,
tels les Caroline du Nord et du Sud, ont fermement réprimé les exactions
racistes et d’autres qui, à l’instar de l’Alabama et du Mississipi, préférèrent
« fermer les yeux » sur les agressions dont les militants noirs étaient les
victimes, en choisissant notamment de ne pas leur donner de suite judiciaire.
L’article ne se contente pas de montrer, après bien d’autres, que l’inaction (ici
l’absence de répression d’actions violentes) peut constituer une politique
publique ; il invite à envisager les relations entre autorités et mouvements
sociaux sous l’angle non du seul conflit, mais également de l’instrumentalisation : les États hostiles à l’intégration des Noirs n’ont rien fait d’autre, en
« couvrant » voire en encourageant leurs exactions, que déléguer aux mouvements racistes le travail de répression. Luders note, mais sans malheureusement développer ce point, qu’il n’est par ailleurs pas certain que cette
stratégie de délégation de la répression ait été la plus apte à contrer le mouvement des droits civiques, ni que les États les plus répressifs à l’égard des
contre-mouvements blancs aient pour autant été favorables à son combat : en
faisant respecter l’ordre et en parant aux confrontations violentes, ceux-ci
privaient les militants des droits civiques d’occasions d’attirer l’attention des
médias nationaux sur l’injustice du sort réservé aux Noirs dans le sud du pays
(2003, p. 36). Une même attention aux formes concrètes d’exercice de la
répression est au cœur du chapitre suivant, consacré par David Cunningham
au programme lancé dans les années soixante par le FBI pour discréditer et
démobiliser le mouvement gauchiste américain. L’étude des rapports
échangés entre les agents locaux du FBI et leur directeur J. Edgar Hoover ne
se limite pas à détailler les différentes stratégies d’infiltration, de manipulation et d’intimidation mises en œuvre, mais tente également d’en évaluer les
effets ; selon l’auteur, « l’utilisation d’indicateurs et le recours à la désinformation auraient généré défiance, paranoïa et conflits internes, lesquels
auraient grandement contribué au factionalisme et à la désintégration des
différents groupes de la nouvelle gauche » (ibid., p. 64). La sociologie des
mobilisations s’articule ici avec l’analyse des politiques publiques pour
montrer comment les logiques, mais aussi les contraintes, organisationnelles
propres à cette agence publique qu’est le FBI ont certes contribué à désorganiser le mouvement, mais sans donner à son action répressive la portée
qu’aurait sans doute permise une organisation moins centralisée et hiérarchisée.
Les trois chapitres consacrés à la place des mouvements sociaux dans les
processus de transition à la démocratie soulignent eux aussi l’avantage d’une
perspective attentive aux porosités et transactions existant entre les deux
registres – contestataire et partisan – de participation politique. Celui de Jorge
Cadena-Roa présente en outre l’intérêt d’engager une discussion avec les
courants dominants de la « transitologie ». Ce débat lui est permis par l’originalité de son objet, la démocratisation du Mexique, en regard des objets canoniques de ce domaine de recherche : la démocratisation qu’a connu ce pays
dans les années quatre-vingt-dix ne fait en effet pas suite au renversement
d’une dictature et n’est pas passée par un changement de constitution, mais a
simplement consisté en un respect effectif de celle-ci et en l’abandon des
fraudes qui avaient jusqu’alors permis au Parti révolutionnaire institutionnel
(PRI) de monopoliser le pouvoir. Surtout, l’auteur montre combien une
lecture focalisée sur les seuls conflits entre élites est insuffisante à rendre
compte de cette transition
[18]. Le rôle joué dans ce processus par les mobilisations appelant à un respect de la démocratie est réévalué, mais en en soulignant également les limites : une fois le processus de démocratisation engagé,
les mouvements sociaux ont été supplantés par de nouveaux acteurs partisans
– notamment le Parti d’action nationale (PAN) de Vicente Fox – qui ont su
retourner en leur faveur un processus contestataire initié à distance du jeu
électoral. La situation tchécoslovaque à l’issue de la chute du communisme,
étudiée par John Glenn, présente une autre forme de rapports entre « mouvements civiques » et partis dans un contexte de transition, puisque ici les organisations de dissidents se sont progressivement transformées en appareils
partisans inédits. Le chapitre souligne notamment les enjeux symboliques
attachés à la labellisation d’organisations comme « mouvements » ou
« partis » (ce dernier terme étant négativement connoté car rappelant l’ancien
appareil communiste), mais insiste également sur le rôle joué par des organisations non gouvernementales internationales dans l’imposition de formes
organisationnelles partisanes supposées constitutives d’un « vrai » régime
démocratique – mais sans pouvoir assurer que l’adoption de cette « bonne
forme » démocratique centrée autour de la compétition électorale entre partis
suffise à faire de ces derniers de véritables garants de la démocratie (ibid.,
p. 154, p. 167). Le chapitre de Manali Desai, enfin, compare les voies divergentes suivies par deux partis similaires (en l’occurrence communistes) une
fois au pouvoir dans deux États différents de l’Inde post-coloniale. L’analyse
combine facteurs structurels et stratégiques pour rendre compte des différences de destin de ces partis issus d’un même mouvement nationaliste et
anticolonial. Si la prégnance inégale des hiérarchies de castes, par exemple, a
pu constituer selon les cas un obstacle ou un avantage, elle s’est aussi manifestée par des différences de radicalité des leaders, dont l’auteur identifie le
principe dans leurs origines sociales plus ou moins favorisées : d’origine plus
modeste, les communistes du Kerala auraient développé une stratégie plus
radicale et apte à s’attirer le soutien des basses castes, tandis que ceux du
Bengale, d’ascendance plus haute et davantage attachés à leurs privilèges de
naissance, auraient été obligés de passer des compromis pour occuper le
pouvoir et entrepris des réformes sociales de bien moindre ampleur.
Tout comme les deux autres ouvrages, States, parties, and social movements aura au final confirmé deux choses. La première est que la sociologie
des mobilisations n’est pas condamnée à l’isolement dans lequel elle a parfois
tendance à s’enfermer, mais a au contraire tout à gagner à s’engager dans un
dialogue avec d’autres domaines spécialisés, tels que, pour citer ceux les
mieux représentés dans le livre, la sociologie des partis politiques, l’analyse
des politiques publiques ou la transitologie. La seconde est que la connaissance sociologique, dans ce domaine comme dans d’autres, ne progresse que
rarement par franches ruptures ou par révolutions scientifiques, mais bien plus
souvent par ajustements, élargissements et révisions progressifs de modèles et
de concepts antérieurs. Ceux que proposent les trois ouvrages constituent, on
espère l’avoir montré, des avancées significatives, à même de corriger
certaines des faiblesses majeures du « modèle classique » d’analyse des
mouvements sociaux. Le fait que le travail de révision théorique entrepris
dans les trois ouvrages soit le fruit non d’une controverse scientifique, mais
d’un retour critique de sociologues aujourd’hui consacrés sur les carences de
leurs propres contributions au développement de leur domaine de recherche,
restera comme un des traits les plus originaux, et les plus sympathiques, de
leur démarche.
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[*]
Je tiens à remercier François Chazel pour ses commentaires critiques sur une première version
de ce texte.
[(1)]
Les trois ouvrages dont il sera ici
question ont été édités dans une nouvelle
collection (« Cambridge studies in contentious
politics ») des Cambridge University Press. Le
programme de recherche dont ils publient les
résultats a été financé par la Fondation Mellon ;
il a été piloté, au sein du Center for Advanced
Studies in the Behavioural Science, par Doug
McAdam, Sidney Tarrow et Charles Tilly et a
réuni à partir de 1995 une vingtaine de spécialistes – débutants ou confirmés – des mobilisations contestataires dans une série de
séminaires et de colloques. La même collection
a accueilli deux ouvrages de Ch. Tilly (2003,
2004).
[(2)]
Les premières tentatives d’articulation
sont exposées dans Tarrow (1994) et McAdam,
McCarthy et Zald (1996).
[(3)]
Ainsi est-il avancé que « le leadership
d’un mouvement social exige une compétence
en management des émotions » (2001, p. 25),
que les leaders peuvent parer les risques de
défection des militants en « employant les
sanctions émotionnelles de culpabilité et de
honte » (ibid., p. 45) ou encore que ceux-ci,
conscients des « bénéfices » d’une telle
tactique, peuvent radicaliser une dynamique
conflictuelle afin de renforcer l’intensité de
l’engagement de leurs activistes par la création
d’une « expérience du monde fondée sur la
division entre “eux” et “nous” » (ibid., p. 44).
Voir, pour une approche des émotions dans les
processus protestataires qui échappe à cette
inflexion utilitariste, l’ouvrage de Jasper (1997)
ainsi que les études réunies par Goodwin,
Jasper et Polletta (2001).
[(4)]
L’approche des processus politiques est
développée par D. McAdam dans son ouvrage
sur le mouvement des droits civiques (1982)
tandis que celle des cycles de contestation est
présentée par S. Tarrow dans son livre sur la
vague contestataire italienne des années
soixante-soixante-dix (1989).
[(5)]
Sur ce dernier aspect, voir spécialement
le travail de D. McAdam (1989) sur les conséquences biographiques de l’activisme ainsi que
le numéro de la Revue française de science
politique dirigé par Olivier Fillieule et Nonna
Mayer et consacré aux « devenirs militants »
(2001).
[(6)]
Sur cette même question, F. Chazel va
jusqu’à avancer que « l’action collective se
développe plus rapidement et plus intensément
en fonction des menaces qu’en fonction des
opportunités proprement dites » (2003a,
p. 127).
[(7)]
On se souvient qu’une telle démarche
comparatiste était déjà celle de l’ouvrage de
référence de B. Moore (1983).
[(8)]
Cette inflexion fait ici encore écho aux
remarques de F. Chazel, qui souligne dans son
texte sur les ajustements cognitifs dans les
mobilisations qu’« il ne suffit pas que des
opportunités soient offertes, il faut encore
qu’elles soient saisies et elles ne peuvent l’être
que si elles ont été au préalable perçues »
(2003a, p. 124).
[(9)]
Sur ce point, voir le travail de McAdam
sur l’innovation tactique, imposée par la
logique de l’échange de coups avec ses adversaires, dont a fait preuve le mouvement des
droits civiques (1983).
[(10)]
Signalons, quoique les auteurs n’y
fassent pas référence, que ce concept apparaît
pour la première fois sous la plume de A. L.
Stinchcombe (1968, p. 196).
[(11)]
Cette critique est également développée par R. Koopmans (2003, p. 117).
[(12)]
Aussi faible que celle accordée aux
protagonistes est l’attention portée aux sociétés
dans lesquelles se déroulent les épisodes
contestataires. Si les auteurs ont veillé à diversifier leurs exemples empiriques, ils l’ont fait
avant tout en sélectionnant des types de
régimes contrastés et sans s’attarder à cette
autre dimension importante qu’est la structuration sociale des pays pris pour objets ; du fait
de ce biais privilégiant l’aspect institutionnel,
cette autre dimension importante des processus
contestataires ou critiques qu’est la différenciation de la société en une multiplicité de
secteurs relativement autonomes et imposant
leurs logiques et enjeux propres aux acteurs qui
y sont inscrits (Dobry, 1986) est quasiment
absente du modèle.
[(13)]
Voir par exemple la prise en compte
d’événements contingents comme le tremblement
de terre de Managua de 1973 ou la mort du
dirigeant chinois Hu Yaobang en 1989 dans
l’analyse des révolutions nicaraguayenne et
chinoise (ibid., pp. 223-225).
[(14)]
L’importance des « petits événements », en eux-mêmes minimes mais pouvant
impulser ou affecter une dynamique protestataire de très grande ampleur, est notamment
rappelée par M. Dobry (2000) et F. Chazel
(2003b) à propos des transitions démocratiques.
[(15)]
Que l’on pense simplement à la
présence des classes moyennes à fort capital
culturel dans ce qu’il est convenu d’appeler les
« nouveaux mouvements sociaux » apparus
dans les années soixante-dix.
[(16)]
De même Goldstone fait-il remarquer
que la radicalité n’est pas une caractéristique
des premières phases d’un mouvement porté
par des « exclus » du système politique, ni que
la satisfaction de leurs revendications entraîne
nécessairement son atténuation : c’est après la
satisfaction de nombre de revendications
portées par le mouvement des droits civiques,
et donc dans une phase tardive de son développement, que le mouvement noir s’est radicalisé
et s’est orienté vers l’action violente (2003,
p. 11).
[(17)]
Ce groupe comprend les contributions
de Heidi Swarts (consacrées à la comparaison
de deux mobilisations urbaines et de leurs interactions avec le pouvoir municipal), de Kim
Williams (sur la réception, différenciée selon
les États, des revendications du mouvement
« multiracial » aux États-Unis) et de Nella Van
Dyke (sur les relations entre le mouvement
étudiant américain et le Parti démocrate).
[(18)]
Cette surestimation du poids des
décisions des « élites », solidaire d’une
inattention à l’influence des mobilisations dans
les processus de transition, dont souffre la
transitologie classique, a été soulignée par
M. Hadjiiski (1999) et M. Dobry (2000).