Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708010875
208 pages

p. 581 à 606
doi: en cours

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Volume 45 2004/3

2004

Les livres

 
Delsaut (Yvette), Rivière (Marie-Christine). – Bibliographie des travaux de Pierre Bourdieu, suivie d’un entretien entre Pierre Bourdieu et Yvette Delsaut sur l’esprit de la recherche. Paris, Le temps des cerises, 2002,239 p., 10 €.
 
 
Les sociologues intéressés par l’œuvre de Pierre Bourdieu – et ils sont nombreux – se réjouiront que soit publiée cette bibliographie de ses articles, de ses interventions et de ses ouvrages, tant dans leur langue originale que dans leurs traductions en langue étrangère, pour la période 1958-2002. Yvette Delsaut l’a entreprise dès l’origine du Centre de Sociologie Européenne et l’a poursuivie jusqu’en 1991, date où elle a quitté ce laboratoire ; Marie-Christine Rivière, assistante de Bourdieu au Collège de France, a pris le relais jusqu’à la fin de 2002.
Les autrices ont l’honnêteté de nous avertir que leur travail, si évident que soit le sérieux qu’elles y aient mis, comporte inévitablement des défauts et des manques : c’est qu’elles n’ont pas la prétention d’avoir passé au peigne fin toutes les langues de la planète. Certaines références, écrit Yvette Delsaut, « ne [leur] sont parvenues que de manière indirecte, au travers de citations ; d’autres [leur] ont été communiquées par des correspondants étrangers ; d’autres encore ne [leur] sont apparues qu’au terme de recherches dans des archives d’éditeurs ». D’où risques d’approximations et d’incertitudes, mais aussi de lacunes que des éditions ultérieures s’efforceront de réparer. La multitude des traductions étrangères reflète le rayonnement international de Pierre Bourdieu. À cet égard, Il n’est pas inintéressant de noter que les œuvres les plus engagées de ses dernières années, telles que Sur la télévision et Contre-feux, qui peuvent paraître comme les moins préoccupées de méthodologie, figurent parmi les plus traduites. On est également frappé par le grand nombre de recueils et d’extraits choisis, souvent disparates et décalés dans le temps, par lesquels les éditeurs étrangers ont répondu à la curiosité de leurs publics.
Les quelques centaines de références ainsi rassemblées (chacune aurait gagné à porter un numéro) se substituent à deux bibliographies moins complètes et de présentation plus sommaire publiées, l’une en 1984, l’autre en 1990, par les soins d’Yvette Delsaut. La présente édition, largement augmentée, est suivie d’un entretien avec Pierre Bourdieu, daté de novembre 2001, où tous deux interrogent la logique de ce genre de travail, trop souvent considéré comme inférieur alors qu’il est d’une utilité primordiale. Condescendance qui ne d ate pas d’aujourd’hui : Bourdieu rappelle le mépris avec lequel Péguy traitait Marcel Mauss de « boîte à fiches ». « J’ai donc conscience, ajoute-il, d’avoir beaucoup de chance qu’un tel instrument de travail ait été produit et je souhaite qu’on le considère comme une œuvre à part entière, en tant qu’élément d’une technique sociale spécifique. » C’est en effet un travail complexe et qui suppose une vigilance peu ordinaire, de jalonner correctement cette pensée multiforme, sans cesse remise sur le métier. Le lecteur est averti que, d’une réédition à l’autre ou d’une traduction à l’autre, la permanence d’un titre d’article ou d’ouvrage n’est pas incompatible avec d’importantes modifications du contenu, sur lesquelles de futurs thésards pourront gloser à l’infini. Telle était la méthode de Pierre Bourdieu de remanier et d’affiner sans trêve la forme de sa pensée.
Dans le dialogue sur l’esprit de la recherche et du travail collectif, tel qu’il existait au sein de l’équipe que son patron avait étroitement soudée autour de lui et dont Yvette Delsaut, avant de la quitter pour l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, fut l’une des pierres angulaires, le lecteur trouvera de multiples indications, souvent savoureuses, sur l’atmosphère de labeur et d’émulation qui y régnait. On peut ne pas partager toutes les vues de ce diable d’homme et juger avec Passeron [1] que sa sociologie, en dépit de ce qu’il pensait, n’était pas la seule sociologie possible, sans nier pour autant l’extraordinaire énergie qu’il y a mise et le parcours impressionnant dont il a marqué le paysage intellectuel des dernières décennies.
Il suffira désormais, pour s’en faire une idée, d’ouvrir les 160 pages de bibliographie dont Yvette Delsaut et Marie-Christine Rivière nous font l’appréciable cadeau, sans omettre les 60 pages de dialogue incisif qui leur font cortège.
Jean-René Tréanton
 
Pétonnet (Colette). – On est tous dans le brouillard. Préface de André Leroi-Gourhan ; réédition établie et présentée par Catherine Choron-Baix. Paris, Éditions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (Références de l’ethnographie, 3), 2002,293 p., 25 €.
 
 
Qui ouvrira cette édition du On est tous dans le brouillard de Colette Pétonnet aura le plaisir de découvrir un classique de l’anthropologie urbaine sous une forme nouvelle. Comme le souligne Catherine Choron-Baix dans sa présentation, cet ouvrage est à la fois une réédition et un inédit. Il réunit en effet les éléments d’une thèse d’État que des contraintes d’édition avaient séparé en deux publications distinctes, lesquelles, épuisées de longue date, avaient disparu des rayons de nombreuses bibliothèques. C’est donc en premier lieu un manque que les Éditions du CTHS viennent combler. Car l’œuvre de Colette Pétonnet, modèle d’ethnographie des milieux populaires s’il en est, constitue une référence essentielle dans la littérature sur les habitants des espaces marginalisés qui permet de mesurer l’ampleur des transformations de la société française depuis le début des années soixante-dix où a été menée l’enquête. C’est d’ailleurs à ce titre qu’elle avait joué en son temps un rôle important dans l’établissement d’un dialogue entre ethnologues et sociologues, même si les seconds ne lui réserveront pas toujours l’accueil enthousiaste des premiers [1].
En huit beaux chapitres, Colette Pétonnet analyse et décrit avec la précision d’un regard ethnographique exceptionnel la vie et les changements subis par les populations de bidonvilles de la banlieue sud de Paris qui se voient imposées des opérations de relogement en cités de transit. Quelle que soit la diversité des logiques qui les animent, ces Français de souche comme ces immigrants espagnols et portugais se trouvent pris dans ce que l’auteur appelle « une entreprise de prolétarisation » (p. 109). Loin d’améliorer l’adaptation au monde urbain, la destruction des bidonvilles leur a fait perdre de précieux repères et a affaibli des pratiques de solidarité qui palliaient tant bien que mal la précarité des conditions d’existence. Tirés de force d’un univers protecteur où l’activité humaine est aussi organisée que dans les vieux quartiers, ils se trouvent alors soudainement contraints de vivre ensemble, sans défense face à leur infériorisation par la société globale et ses institutions. La première partie de l’ouvrage souligne la diversité des parcours migratoires et le rapport à l’espace de ces citadins installés aux marges de la ville. La richesse des notations en fait apparaître un relief qui, comme Colette Pétonnet le note à plusieurs reprises, ne peut être saisi par la description statistique. On comprend mieux alors la déstabilisation entraînée par le relogement en cités. La deuxième partie montre le sens de la « pauvreté moderne » (p. 282) dans de magnifiques passages sur les usages du corps, l’expérience du travail et la relation aux biens. Pour ces déracinés, être pauvre traduit moins le manque de ressources que le sentiment d’infériorité que provoque le fait de ne pouvoir accéder à l’idéal de bien-être promu par la société de consommation. Dans le prolongement des deux précédentes, la dernière partie met en évidence les différentes conséquences de l’individualisation consécutives à la destruction des cultures populaires et des anciennes formes d’inscription sociale. Ne parvenant plus à se construire par rapport à une appartenance ethnique ou culturelle et à son système de rôles, les habitants des cités de transit sont exposés à toute la palette des hiérarchies interpersonnelles de la société dominante. Il en résulte une expérience permanente de la dévalorisation, qui se manifeste notamment dans les difficultés rencontrées dans l’éducation des enfants et les comportements autodestructeurs.
L’œuvre de Colette Pétonnet est d’une telle importance qu’elle doit être préservée d’une lecture anachronique. L’on peut rétrospectivement regretter le peu d’informations que son auteur donne sur son enquête et les liens qu’elle a tissés sur le terrain. Ceci tient sans doute à la moindre importance alors accordée à l’analyse de la relation d’enquête, et, en la matière, la finesse et la profondeur du propos suggèrent largement l’usage de la réflexivité que l’écriture de l’ouvrage a supposé. Le livre ne comporte non plus aucune référence aux auteurs de l’École de Chicago. Un lecteur peu averti en sera peut-être surpris, tant elle fait aujourd’hui figure de point de passage obligé dans la sociologie urbaine française. Mais si On est tous dans le brouillard eût peut-être gagné à voir ces analyses confrontées à cette tradition de recherche, il convient de rappeler que celle-ci ne connaissait à cette époque qu’une audience réduite en France. De même, les accents foucaldiens qui marquent certains développements paraîtront probablement datés à certains lecteurs. Ils n’enlèvent cependant rien à la force des faits établis par un long travail d’ethnographe qui met le texte à l’abri de toute réduction à un cadre théorique pré-établi.
Le livre de Colette Pétonnet conserve au contraire toute son actualité plus de deux décennies après sa parution. Plutôt par conséquent que de relever ce qui pourrait aujourd’hui apparaître comme des manques, du reste inévitables dans une recherche de cette ampleur, ce sont ses qualités remarquables qu’il faut souligner. Ces dernières sont cependant trop nombreuses pour pouvoir être toutes mentionnées. On se contentera pour cette raison de n’en évoquer que trois. La première a trait à la façon dont l’auteur se rapporte à son objet. Alors que l’étude des milieux populaires est aujourd’hui trop souvent fragmentée selon les logiques qui président à l’organisation de domaines thématiques, elle en propose une anthropologie générale qui permet d’en penser ensemble les différentes dimensions. Aussi est-il hors de propos de se demander si son livre relève de la sociologie du logement, de la sociologie de la famille ou de la sociologie de l’éducation. La seconde qualité procède de la première. Elle tient au refus de saisir la condition populaire par le seul prisme d’une politique publique ou d’un dispositif d’action sociale, travers trop fréquent de trop de recherches qui, en réponse à des demandes institutionnelles, tendent à ne voir une population que dans son rapport à une organisation ou à un intervenant. Dans les pages consacrées à la délimitation de son objet, elle précise d’ailleurs : « C’est pourquoi nous ne partirons pas des institutions, qui restitueraient le niveau d’analyse à éviter, mais des gens eux-mêmes qui n’ont d’autre identité que celle de leur prénom ou de leur initiale. » (p. 22). Dans le même ordre d’idées, elle affirme, dès les premières lignes de l’introduction, l’insuffisance des catégorisations habituellement utilisées à propos de ceux qu’elle étudie (« catégorie socioprofessionnelle », « ethnie », « prolétariat », « sous-prolétariat », etc.). La troisième qualité de l’ouvrage sur laquelle nous insisterons réside dans le portrait vivant qu’il dresse d’un univers aujourd’hui disparu : celui des années soixante et soixante-dix où le chômage de masse n’existait pas, où les promesses de la ville vidaient les campagnes et où les immigrés s’installaient peu à peu avec leurs familles. La société française a depuis, on le sait, bien changé. Mais que l’on ne s’y trompe pas, car on ne saurait la comprendre sans rappeler ce dont elle a hérité et qui ne transparaît souvent que dans les silences de ceux qui ont été déchus. Colette Pétonnet ne croyait sans doute pas si bien dire quand elle écrivait (p. 339) : « C’est à cet endroit que le présent, pour nous, éclaire le passé. Ces jeunes gens, dans vingt ans, se tairont devant le sociologue, devant quiconque n’aura pas connu leur enfance. ».
Dominique Vidal
GRACC – Université Lille III
 
Bronner (Gérald). – L’empire des croyances. Paris, Presses Universitaires de France (Sociologies), 2003,282 p., 25 €.
 
 
Comment rendre compte de la genèse et de la destinée des croyances ? Quelle est leur place dans l’univers quotidien d’une société marquée par l’avènement de la connaissance scientifique ? Croyance et connaissance s’opposent-elles nécessairement ? L’empire des croyances se confond-il avec celui de l’irrationnel ? Est-il, à plus ou moins long terme, voué à disparaître ? Telles sont les principales questions auxquelles l’auteur – déjà connu pour ses travaux sur l’incertitude, l’anticipation, les sectes et le fanatisme [1] – tente de répondre, en proposant un nouveau modèle d’analyse théorique : le marché cognitif.
La première partie de l’ouvrage consiste en une revue théorique détaillée des travaux en sciences humaines et sociales touchant la définition de la croyance. Remontant à Platon, l’auteur distingue « d’une part, une conception ontologique qui s’interroge sur le contenu, et d’autre part, une conception psychologique qui s’intéresse au rapport de l’esprit à ce contenu » (p. 12). Puis, s’inspirant de la philosophie kantienne, il refuse d’opter pour un relativisme tendant à ne voir seulement dans la connaissance scientifique qu’une catégorie des croyances ; il propose de dresser une typologie en fonction de leur caractère ontologique (croyance probablement vraie ou probablement fausse) et psychologique (argumentation complète ou incomplète). Il s’en dégage une vision complexe de la croyance, qui peut être ainsi qualifiée de (probablement) vraie, comme la croyance de nature scientifique issue de la vulgarisation, ou de (probablement) fausse, comme les superstitions magiques. Gérald Bronner propose ensuite de montrer en quoi « erreur et rationalité ne sont pas toujours incompatibles » (p. 26), en se fondant sur la perspective sociologique compréhensive initiée par Max Weber et poursuivie par Raymond Boudon, lesquels adoptent une définition ample de la rationalité – comparativement à celle des économistes. En outre, la première partie du livre est également consacrée à l’analyse des rapports pour le moins ambigus entre croire et vouloir. Comme le montre l’auteur, l’intérêt à croire (e.g. que tel fait ou telle prédiction va se réaliser, qu’untel est capable de prodiges, etc.) constitue un des facteurs explicatifs de la genèse et de l’adoption des croyances.
Dans la seconde partie de l’analyse, Gérald Bronner propose d’étudier ce qui fait de nous des êtres de croyance, à savoir les limites de l’accès à l’information pure que constitue la connaissance objective. C’est, en effet, la carence en informations qui rend possible la croyance. Les trois grandes limites de notre rationalité sont dimensionnelles – limitées dans le temps et dans l’espace, nos conditions d’existence ne nous permettent pas d’être omniprésents et d’accéder ainsi à la connaissance –, culturelles – nous envisageons les phénomènes que nous observons à travers le prisme des valeurs de notre propre culture –, et cognitives – nos capacités d’accès à la connaissance sont limitées : nos calculs ne sont pas infaillibles, notre mémoire n’est pas infinie, etc. Ces limites, et ce malgré les progrès de la connaissance et la multiplication des informations et de leurs supports, continueront vraisemblablement de faire les beaux jours de l’empire des croyances. Ainsi, de façon paradoxale, les progrès de la connaissance, s’ils conduisent à démentir certaines croyances fausses, ne permettent pas de toutes les éradiquer et s’accompagnent même de l’apparition de croyances nouvelles – vraies ou fausses.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à l’élaboration de la théorie du marché cognitif, qui s’inspire, pour partie, de celle du marché économique : il existe diverses « offres » de croyance – en plus ou moins grande quantité et à des coûts plus ou moins élevés – auxquelles les individus ont inégalement accès en raison de leur situation sur le marché cognitif. De façon plus générale, les échanges cognitifs et le degré de diffusion de telle ou telle croyance peuvent être interprétés, mutatis mutandis, à partir des critères retenus pour rendre compte des échanges économiques : offre, demande, concurrence, monopole, oligopole, etc. À l’aide de ces nouveaux outils d’analyse, l’auteur examinera ensuite, point par point, les conditions de production et de diffusion des croyances – e.g. en situation monopolistique, oligopolistique, « minoritaire », etc. Il ressort que le marché cognitif constitue un espace darwinien au sein duquel seules les croyances les mieux adaptées aux conditions sociales et cognitives existantes subsistent.
Voilà ainsi jetées les bases d’une nouvelle théorie en sociologie de la connaissance qui, pour être fondée sur celle du marché économique, n’en constitue pas pour autant, loin s’en faut, une simple reformulation sociologisée. À bien des égards, le marché cognitif ne correspond pas au modèle marchand issu du courant économique néoclassique : la concurrence pure et parfaite ne peut y exister, seule une loi de l’offre peut être énoncée, on ne dispose pas d’une unité de mesure pour évaluer le coût (social et cognitif) de l’adoption de telle ou telle croyance (absence d’équivalent général), etc. Par ailleurs, Gérald Bronner souligne que les acteurs ne sont pas toujours pleinement conscients de leurs actions les plus routinières – qui sont guidées par des croyances plus ou moins élaborées – et ne peuvent être en aucun cas assimilés à la figure de l’homo œconomicus, calculateur et rationnel. Leur rationalité, nous l’avons vu, est limitée. De plus, pour l’auteur, les caractéristiques du médiateur de la croyance et de son rapport aux individus en présence jouent un rôle important quant à l’adoption ou au rejet de celle-ci, de même que le système de représentations dont ces individus sont porteurs et la nature de l’argumentation fournie.
Ainsi, le modèle du marché cognitif est fidèle à une ambition inspirée par l’actionnisme, selon laquelle il n’est pas concevable de postuler a priori l’existence d’une inculcation culturelle des croyances. Il vise à rendre compte d’homogénéités statistiques constatées au plan macrosociologique en prêtant attention aux situations sociales dans le cadre desquelles les croyances vont se diffuser, depuis la situation de monopole cognitif propre à la sphère familiale dans laquelle est plongé l’enfant, jusqu’à celles, plus ou moins oligopolistiques ou concurrentielles, que l’individu connaîtra durant sa scolarisation et au cours de sa vie adulte.
Selon nous, le modèle théorique du marché cognitif n’en est, pour l’heure, qu’à ses balbutiements – certes déjà très élaborés – et s’avère heuristiquement très prometteur dans la mesure où l’on assiste parallèlement, et de façon apparemment paradoxale, à la multiplication des informations et des croyances, et aux progrès de la connaissance. De l’aveu même de l’auteur, il reste désormais à consolider l’édifice théorique, en proposant des modalités concrètes d’analyse empirique des situations de production, de diffusion et d’utilisation des croyances, autrement dit, proposer un mode opératoire détaillé de cette théorie permettant d’apprécier le rôle joué par chacun des facteurs qui en sont à l’origine et qui président à leurs destinées, de prendre en considération les caractéristiques de leur conjonction et, dans ce cadre, le poids relatif de chacun d’eux.
Écrit dans un langage clair et accessible à l’ensemble des chercheurs en sciences sociales, l’ouvrage ne s’adresse pas ainsi aux seuls sociologues, même si la réflexion fournie par l’auteur leur est destinée prioritairement. Ajoutons, enfin, que les nombreux exemples concrets mobilisés dans le cadre de la réflexion et empruntés notamment à l’actualité, à des expérimentations en psychologie sociale, à la philosophie, et plus largement, à l’histoire des sciences et à celle des idées permettent non seulement de bien comprendre les thèses défendues, mais également de saisir immédiatement la portée très large de la théorie proposée et d’en envisager les approfondissements et les applications possibles, tant au plan micro- que macrosociologique.
Alexandre Mathieu-Fritz
LATTS – Université de Marne-la-Vallée
 
Lassave (Pierre). – Sciences sociales et littérature. Paris, Presses Universitaires de France, 2002,243 p., 25,50 €.
 
 
Ce volume d’essais exploratoires sur le thème aussi récurrent que décrié des rapports historiques entre littérature et sciences sociales a pour ambition d’offrir une approche plus originale qu’une banale illustration édifiante de questions sociologiques par l’évocation de figures littéraires. Le programme de l’auteur, sociologue au Plan urbain, est de proposer une double lecture sémiologique des régimes de discours littéraires dans leurs rapports historiques et épistémologiques avec l’histoire, l’ethnologie et la sociologie, trois disciplines qui ont recours fréquemment à des formes paranarratives d’écriture. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une « poétique de la sociologie » telle que la pratique Richard Brown en plein tournant linguistique des années soixante-dix, dans un étonnant et rare ouvrage [1], même si le propos de l’auteur s’en approche souvent dans un va-et-vient historique, épistémologique et sémiologique révélateur de l’incertitude qui pèse sur le travail du théoricien en posture de double appartenance, littéraire et scientifique.
Les trois niveaux de l’analyse sémiologique (sémantique, syntaxique et pragmatique) sont convoqués à armes égales pour rendre compte des inter-relations et des interférences discrètes (p. 22) entre la discipline (scientifique) et le style narratif. Avec cette grille sémiologique en rien rigide, les textes qui composent le volume sont à lire selon trois angles d’approche comme autant d’études de cas d’intertextualité : le thème de la cité et de la ville ; le parcours d’auteurs particuliers tels que Louis Chevalier, Jean Duvignaud et Michel Leiris ; trois « figures de prédilection » disciplinaires, Jeanne d’Arc (pour l’histoire), Vendredi (pour l’ethnologie) et Les misérables (pour la socio-logie), et selon les discours qui les ont transformés en topoi incontournables de ces trois disciplines.
Après avoir fourbi ses armes méthodiques sur deux textes de sa propre production, l’u n scientifique e t l’a utre fictionnel, l’auteur avoue par nécessité privilégier la dimension sémantique, l’analyse syntaxique n’intervenant qu’à la marge. Quant au niveau pragmatique, une véritable analyse de la réception et de la circulation des idées dans les deux types de textes reste du domaine du souhaitable difficilement réalisable. P. Lassave s’appuie sur une perspective de lecture socio-anthropologique [2] qui préconise une double nature du texte, en même temps objet esthétique et sujet de connaissanc e. Cette perspec tive commande de tenir ensemble les conditions de production et de réception d’un texte, et la spécification de ses structures propres de signification (herméneutique). Mais le volume se concentre sur un aspect précis de cette lecture socio-anthropologique, qui est la confrontation du texte littéraire avec le texte scientifique à la frontière indécise des deux genres. Cependant, l’analyse de la ville en tant que chronotope (unité d’espace et de temps dans le récit romanesque selon Bakhtine) dans les œuvres des sociologues Simmel (juste évoqué), Wirth (pour Chicago), et Engels (pour Manchester) cède vite le pas aux représentations littéraires de l’univers urbain. Ainsi, Les temps difficiles de Dickens, Sister Carrie, le roman social de Theodore Dreiser et Manhattan transfer de John Dos Passos pour New York ou encore, pour le monde contemporain, les romans marseillais d’Izzo, mobilisent l’attention d’une manière si parlante, qu’ils disqualifient le principe de la mise en parallèle sémiologique des deux types de « récits ». C’est l’entrée par la littérature qui domine, laissant dans l’ombre de quelques maigres paragraphes les écrits moins succulents des sociologues. Est-ce parce que la paraphrase, le récit de récit, s’engage plus facilement au fil de la plume que les discours sociologiques ? La typologie qui en résulte (p. 88) confirme l’idée de départ d’une transformation (non évolutionniste) des rapports entre sciences sociales et littérature, qui vont depuis la concurrence à l’époque de l’industrialisation, en passant par la complémentarité lors de l’explosion urbaine du début du siècle dernier, pour enfin se manifester aujourd’hui en interférences et chassés-croisés de lectures complexes du palimpseste urbain en voie de métropolisation.
La deuxième série de cas appelés à éclairer la problématique suscite des questions d’un ordre différent. Le choix de trois auteurs aussi dissemblables sur tous les plans interroge le lecteur, appelé à examiner tour à tour le penchant littéraire de Chevalier, le dédoublement de Duvignaud et le puzzle d’écritures chez Leiris polygraphe. Louis Chevalier, historien de la ville de Paris et auteur du fameux texte Classes laborieuses et classes dangereuses pendant le XIXe siècle à Paris (1958) combine de manière originale l’évocation romanesque (Balzac, Hugo, Sue) à l’analyse démographique. Sans franchir le dernier pas vers l’écriture de fiction, le style de Chevalier se tourne de plus en plus vers la narration à la première personne où s’affirme une vision sociobiologisante de Paris. Le parcours de Duvignaud va, à l’inverse, de l’écriture littéraire vers la sociologie. Dans les différents textes autobiographiques de Duvignaud, se dessine une « mythologie personnelle » où des symboles, des notions, des métaphores communes émaillent les textes des deux types. Quant à Leiris, que ne peut-on en dire ? Au-delà de la mixité indécidable des genres littéraires, c’est son idée selon laquelle c’est par la subjectivité exacerbée que l’on peut atteindre l’objectivité qui attire malgré tout l’attention. Là encore, l’analyse se déploie plus à l’aise dans les nombreux textes littéraires, laissant à l’évocation de passage les textes ethnographiques postérieurs à l’Afrique fa n t ô m e. Lassave préfère de toute évidence l’ambivalence de l’écriture de Leiris, alors que ce dernier a pratiqué une véritable division du travail entre les deux registres, ce qui lui fait juger « l’œuvre proprement ethnographique captive de ses conventions positivistes » (p. 133). Du coup, le commentateur remarque bien la distinction entre les deux styles chez Leiris, et se promet de « [...] suivre les expressions multiples de ces thèmes selon les styles empruntés et entrevoir ce que l’une apporte à l’autre » (p. 132). Mais il ne le fait pas. On en retient que Leiris a évité de justesse l’auto-ethnographie, ce dont on se réjouit sans trop bien savoir pourquoi.
L’étude très érudite des (milliers) de représentations de Jeanne d’Arc suscite en troisième partie un commentaire plutôt long, et moins en prise avec le sujet que l’étude des enquêtes et romans qui traitent de la pauvreté et de la misère. L’évocation des métamorphoses historiques du « bon sauvage » à partir de la figure de Vendredi, « l’autre » de Robinson, est plus probante, mais nous éloigne quelque peu du propos initial. Le parallèle entre Jeanne d’Arc et Vendredi laisse songeur, et le propos se défait lui-même dans des conclusions forcées qui ne rendent pas justice aux positions plutôt nuancées du travail accompli : « Mais plus encore que les historiens de Jeanne, l’ethnologue des Vendredi produit aussi en parallèle, ou à l’encontre des mythologies du moment qui désignent son objet (cannibale, naturel, primitif, archaïque ou traditionnel), d’autres mythes plus confidentiels que les initiés appellent “théories” ou “paradigmes” (évolutionniste, fonctionnaliste, structuraliste, culturaliste). » (p.181). On est tenté de se dire que le parcours est un peu long pour en arriver à une assimilation aussi rapide des paradigmes et des mythes.
L’auteur, et c’est tout à son honneur, est soucieux de bien définir et d’exposer ses outils, comme pour conjurer le reproche latent envers qui se hasarderait à conjoindre littérature et science de la société. Plus d’une précaution est nécessaire pour faire face à la question-clé qui sourd timidement au détour d’un paragraphe : pourquoi aimons-nous la littérature, mais la rejetons comme socio-logie ? : « Le contraste entre l’attirance fascinée pour le roman et son rejet brutal chez certains auteurs de sciences sociales manifeste leurs divisions et leurs incertitudes. » (p. 19). Plus qu’une remarque de passage, cette constatation est en réalité une thèse épistémologique qui pourrait se formuler ainsi : plus une discipline avance, plus elle est certaine de son objet et de ses méthodes, plus elle se débarrasse de la hantise d’une « contamination » non scientifique par le style littéraire, et moins elle hésitera à ré-investir les lieux rhétoriques de la lisibilité (ainsi de l’école des Annales, citée en exemple). La fièvre infantile de la scientificité militante se caractériserait dès lors par le rejet étroit de l’écriture sous sa forme littéraire, tandis que la calme maturité se promènerait sereine « entre » les discours, sans peur d’y perdre sa pertinence ou sa crédibilité. Cette thèse implicite se découvre seulement dans la conclusion (p. 226), pour constater que l’anthropologie, l’histoire, la sociologie se transformeraient aujourd’hui en « science plurielle de la culture » (p. 218), à l’heure de la libéralisation des frontières épistémiques.
La prééminence du discours littéraire sur le discours sociologique dans l’analyse de Lassave n’est pas une simple question d’équilibre, mais plutôt la preuve que le projet théorique de l’auteur re ste (heureusement) à l’état de programme encore à accomplir. Un absent des analyses et des exemples, qui pourrait bien donner tort à la thèse latente du mûrissement disciplinaire, est Simmel. Tout au moins si l’on sort des frontières de la sociologie française. À la différence de Durkheim, et en le payant au prix fort de plus d’un qualificatif pamphlétaire, Simmel est la réalisation ex ante des vœux syncrétistes de Lassave. Ainsi, une analyse des raisons pour lesquelles Durkheim ne parvenait pas à prendre au sérieux Simmel serait au centre de cette réflexion sur la forme d’écriture comme gage de scientificité qui traverse l’ouvrage. Ce qui tendrait, en revanche, à confirmer cette thèse, c’est la redécouverte de Simmel après une longue pénombre, peut-être précisément parce que l’on est entre-temps devenus capables de recevoir son message sociologique dans son style hybride sans plus se soucier des canons de la scientificité.
Finalement, le projet de comparer des formes d’écriture, en soi original, est délaissé par l’auteur au profit de ce qu’il appelle des « contenus de connaissance ». Tout au long de l’ouvrage, l’attraction pour le « sémantisme » est sensible, de même que l’est la peur de s’adonner par là indûment à une activité superficielle, source d’hésitation permanente du propos très riche entre la glose, l’herméneutique et l’analyse de contenu. La question des formes d’écriture scientifique et littéraire est cependant tout sauf futile si l’on se souvient qu’il ne s’agit pas de formes différentes pour un même contenu mais que les formes d’écriture sont indissociables de la démarche de connaissance. Pour le sociologue, le terreau des cas limites est proprement inépuisable dans un domaine encore à définir, qui se nommerait « sociologie par la littérature ».
Michelle Dobré
LASAR – Université de Caen
 
Guibert (Joël), Jumel (Guy). – La socio-histoire. Paris, Armand Colin (Cursus), 2002, 184 p., 13,50 €.
 
 
Dans une collection qui propose d’apporter aux praticiens et aux futurs praticiens des sciences sociales les outils premiers de leur démarche réflexive, l’ouvrage que Joël Guibert et Guy Jumel consacrent à la socio-histoire est le bienvenu. Doublement bien venu, peut-on dire, puisqu’il ne se contente pas de présenter les grandes lignes constitutives de cet hybride disciplinaire, mais il arrive à réactiver, et à bon escient, l’ancestral débat portant sur les conséquences épistémologiques de la nature historique de l’objet même des sciences sociales. Sans préconiser l’ambitieux plan disciplinaire de l’École des Annales, dont l’échec relatif ne saurait être passé sous silence, les auteurs reprennent plus pragmatiquement les termes d’un débat qui n’a cessé de hanter les disciplines qui se réclament des sciences sociales.
La socio-histoire est peut-être d’abord à inscrire dans l’histoire de la sociologie, notamment celle du dialogue de sourds des fondateurs français et allemands de la discipline. Toutefois le projet de l’ouvrage n’est pas de type aronien. Il n’entend pas poursuivre – même s’il sait ne pas l’ignorer – la réflexion que Raymond Aron ramassera en une formule, dans sa leçon inaugurale au Collège de France : De la condition historique du sociologue. Ce sont les modalités empiriques de la démarche que les auteurs proposent de nommer socio-histoire.
Après une brève introduction qui rappelle opportunément que « l’essentiel de la socio-histoire reste à faire » (p. 2), l’ouvrage retrace, de manière condensée, les lignes d’évolution infradisciplinaire de l’intention de science à l’endroit de la société. Tant pour l’histoire que pour la sociologie, il est fait rappel des principes épistémologiques et méthodologiques tenus pour constitutifs de ces disciplines, et pour lesquels l’accord le plus large semble pouvoir être obtenu. Dans les trois pages qui sont consacrées spécifiquement à la sociologie, l’essentiel y est rappelé dans des termes qui ne réduisent pas la pensée des auteurs présentés, à quelques rares raccourcis de formulation près. En revanche on pourra regretter que dans le paragraphe consacré aux tendances de la sociologie actuelle celles-ci se résument à un face à face Aron-Bourdieu, présentés comme les représentants d’une tentative de dépassement de l’opposition holisme-individualisme, ignorant ainsi les partisans de l’interactionnisme ou de l’actionnalisme pourtant, eux aussi, souvent novateurs en la matière.
Les chapitres suivants, très didactiques, offrent deux types de prestations : un mémento de procédures et moyens utilisés par chacune des deux disciplines ; des présentations raisonnées d’un champ social d’investigation pour la socio-histoire. Sans faire de doublon avec celles qui sont privilégiées par l’historien, les techniques utilisées par le socio-logue sont passées en revue. Ce qui permet à l’occasion de souligner l’inégal usage de ces techniques au sein de la communauté des sociologues. Pourtant, du point de vue de la socio-histoire, ou pour le moins de celui défendu par les auteurs, aucun privilège ne saurait s’établir entre elles puisque, selon eux, c’est à leur conjonction qu’il convient de procéder.
Les chapitres qui vont suivre sont là pour en administrer la preuve. Sur des « objets » qui, au dire des auteurs, peuvent paraître « plus insolites » et s’écarter ainsi des « sentiers battus », des cas d’application de la démarche socio-historique nous sont proposés. Certes, le rassemblement des objets selon trois « territoires socio-historiques » – d’après la formulation de l’ouvrage – ne reçoit guère plus de justification, mais leur présentation se fait toujours avec beaucoup de clarté et sur la base d’une information sûre et maîtrisée. Ainsi, après le divertissement (le sport et le jeu) et le culturel (le loisir et la fête), le « social » vient ouvrir – chapitre 6 – un territoire pour la socio-histoire. Pour son traitement socio-historique, celui-ci bénéficie moins d’une double entrée que d’un redoublement de l’objet puisque ce sont l’image du pauvre et l’assistance qui sont présentées. C’est-à-dire, une représentation sociale d’une part, le dispositif social qui lui répond d’autre part. Ce chapitre se recommande par son esprit de concision et de synthèse. Il est même remarquable dans sa couverture des travaux historiques et sociologiques consacrés au thème. On regrettera seulement que le registre notionnel retenu ne comprenne pas la notion de « solidarité » pourtant largement mobilisée dans les politiques publiques contemporaines de lutte contre la pauvreté. De même, s’agissant de l’assistance comme « projet politique », l’absence de référence aux travaux du Comité pour l’extinction de la mendicité de l’Assemblée constituante constitue une lacune lorsque l’on entend rendre compte de la variabilité des représentations à l’endroit du pauvre. Malgré tout, l’intérêt de l’approche socio-historique est mieux qu’affirmé puisque cette dernière s’y trouve déjà pratiquée quoique de manière condensée. Au terme de l’inventaire de ces trois territoires la pétition de principe à l’égard de la démarche socio-historique est donc déjà dépassée. Le choix des territoires ne versant pas par ailleurs dans la facilité, cela donne de la force de conviction aux arguments avancés préalablement par les auteurs.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage, plus que la conclusion, vont venir arrêter les exigences de la socio-histoire et signaler les obstacles sur lesquels elle arrive à trébucher. Les auteurs de La socio-histoire ne sont pas avares lorsqu’ils recensent ces derniers. Ainsi, les pièges de l’anachronisme, les dangers de l’ethnocentrisme et les dérives localistes minent le parcours qu’emprunte le tenant de la démarche socio-historique. L’ouvrage fournit d’utiles indications sur les procédures de la socio-histoire, par exemple sur le statut du récit historique – bien que la subjectivité du chercheur qui s’y trouve engagée aurait mérité quelques précisions clarificatrices. Quant au lien logique établi entre compréhension du passé et explication du présent, il vient alimenter la question cruciale de la socio-histoire. Celle de savoir si « le passé, pris comme objet, peut s’inscrire dans une problématique du présent ? » (p. 144). La réponse esquissée dans l’ouvrage s’en tient prudemment à des arguments de circonstance et d’ordre méthodologique. En cela réside sûrement la principale faiblesse de l’ouvrage.
À cet égard, la revue des différentes postures est insuffisamment développée pour permettre de prendre la mesure des enjeux épistémologiques qui traversent la question des conditions de possibilité de la socio-histoire. Les différentes postures théoriques sont peu discutées et du coup n’autorisent pas une reformulation sur le plan épistémologique des suggestions nées des considérations méthodologiques. Ainsi, à titre d’exemple rapide, s’il est plus que judicieux d’attirer l’attention du lecteur sur les difficultés qu’il y a à faire du passé la cause du présent, leur résolution réclame peut être plus que la prudence et la vigilance réclamées par les auteurs. La question sur laquelle on en vient toujours à buter est, bien entendu, celle du changement. Qu’est-ce qui change quand ça change ? Et là, il aurait pu être utile de réfléchir plus avant sur la paradoxale réussite de la démarche d’un Norbert Élias. La critique historienne de Hans Peter Duerr (Nudité et pudeur : le mythe de processus de civilisation, trad. franç. 1998, Paris, Maison des Sciences de l’Homme) récuse les arguments causalistes mobilisés par Élias, mais ne ruine nullement l’hypothèse d’une historicisation du tabou de la nudité.
La socio-histoire, les auteurs le répètent à l’envi, procède de la convergence de l’histoire et de la sociologie (« combinaison singulière » p. 4 ; « recours conjugué à l’histoire et la sociologie » p. 62 ; « pratique située à la confluence de deux disciplines » p. 103 ; « située au carrefour de l’histoire et de la socio-logie » p. 128 ; « éclairage conjoint de l’histoire et de la sociologie » p. 132 ...). Dans leur ouvrage, c’est sur le plan méthodologique que semble opérer la convergence – d’où, sûrement, les développements sur les méthodes et matériaux de l’historien et du sociologue, comme les observations et les préconisations portant sur la démarche. Au point que la métaphore du « carrefour » devient réductrice si on l’entend comme le produit de l’intersection des deux ensembles disciplinaires, de leur communauté méthodologique. L’enjeu de la socio-histoire déborde largement le cadre des méthodes, ce n’est pas foncièrement une question « technique » pour pallier les déficiences de l’une ou l’autre discipline – la quête de l’exhaustivité est proposée à plusieurs reprises par les auteurs comme résultat premier de la démarche. L’enjeu est aussi, ou devrait être, épistémologique. L’ouvrage ne se situe guère par rapport à la perspective esquissée par Jean-Claude Passeron (Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991) par exemple, laquelle ramenait sociologie et histoire à un même objectif heuristique et à un même degré épistémologique. Du coup, la question première de toute démarche de connaissance, celle qui porte sur le type d’intelligibilité de l’objet auquel elle peut prétendre, ne se trouve quasiment pas abordée. Or, elle peut paraître autrement plus cruciale que la question pragmatique du cumul des méthodes. Il n’est ainsi question du « sens » à produire qu’incidemment, dans le dernier chapitre de l’ouvrage, à propos des récits recueillis et à leur mise en scène. Et cela, en référence aux réflexions de Paul Ricœur sur ce thème. Pourtant, la socio-histoire, au dire même des auteurs, semble receler plus qu’une capacité de conjonction disciplinaire. Elle inaugure, pour le moins, un mode d’appréhension des objets d’étude qui cesse d’en faire des objets déjà produits ou déjà donnés pour les voir comme des objets à produire ou toujours en production. De ce point de vue, la reprise des réflexions engagées par le Michel Foucault de L’archéologie du savoir, notamment lorsqu’il traite des conditions d’exercice d’une pratique discursive, aurait pu orienter et alimenter la perspective épistémologique de la socio-histoire présentée par Joël Guibert et Guy Jumel.
Ajou to ns, pour terminer, qu e l’ouvrage est aussi conçu, on peut même dire remarquablement bien conçu, comme un manuel à l’usage des praticiens et de tous ceux qui font du « terrain ». Outre les chapitres qui présentent les outils et les techniques de recueil de l’information, ceux qui en discutent leurs limites et leurs présupposés, est présente une annexe intitulée Les nouvelles technologies en socio-histoire qui se révèle des plus précieuses. D’autant qu’elle sait s’adresser aussi bien au néophyte qu’à l’internaute de haut vol. Enfin, bibliographie, index des auteurs et index thématique viennent parachever les qualités pédagogiques d’un ouvrage qui occupe pleinement sa place dans une collection universitaire qui a pris pour nom Cursus.
Michel Messu
Université de Nantes GRASS – CNRS
 
Poisson (Jean-Paul). – Essais de notarialogie. Préface de Albert Rigaudière, postface de Françoise Mosser. Paris, Économica, 2002, X-435 p., 38 €.
 
 
Après Notaires et sociétés (tomes I et II), puis Études notariales, les Essais de notarialogie constituent la quatrième contribution de l’auteur, sous la forme d’un ouvrage, à l’élaboration d’une œuvre de grande ampleur consacrée aux notaires et à leurs activités. La fondation et le développement d’une « notarialogie », pour lesquels Jean-Paul Poisson a œuvré sans relâche – en dehors de son activité de notaire – depuis une cinquantaine d’ann ées et qu’il appelle, aujourd’hui encore, de ses vœux, répondent au souci de promouvoir et de coordonner les diverses études consacrées au « donné notarial », et ce quelles que soient l’appartenance disciplinaire et la spécialité de leurs auteurs : « histoire notariale », « sociologie de la pratique juridique », « droit privé notarial », « science notariale (les fondements de la pratique de notaire) », etc. (p. 4). Dès les premières pages de l’ouvrage, il précise ainsi que « c’est pour rassembler l’ensemble de ces champs de recherche sous une dénomination commune » que le terme de « notarialogie » a été proposé, « désignant les travaux des “notariologues”, comme il y a des démographes, des germanistes et américanistes, des ruralistes, etc. » (p. 4).
Les Essais, tout comme les précédents ouvrages de l’auteur, visent à faire reconnaître le double intérêt, à la fois historique et historiographique, de la notarialogie. Historique, car les notaires constituent, en tant que groupe social, un objet d’étude pertinent ; on peut analyser leurs modes de vie, leurs valeurs, leurs croyances, le déroulement de leurs activités, etc. Historiographique, car les actes notariés peuvent être envisagés à bon droit comme un lieu d’enregistrement d’activités sociales passées et renseignent ainsi notamment sur les relations familiales au sein de divers groupes sociaux, les échanges économiques ainsi que le volume et la nature des patrimoines détenus par les individus qui y prennent part, la vie intellectuelle, religieuse, politique, etc. qui avaient cours à différentes époques et en des lieux divers. Pour l’auteur, c’est davantage ce deuxième aspect qui justifie la fondation d’une notarialogie – conçue comme « science humaine » –, car « son intérêt privilégié est l’étude de la société » (p. 21) ; l’analyse historique du groupe des notaires et de leurs activités ne revêt ainsi tout son intérêt que dans la mesure où elle permet de bien mettre en lumière la pratique de rédaction des actes. Afin d’éviter toute vue sommaire de l’activité notariale, l’auteur suggère même, dans ce cadre, que l’historien vienne à la rencontre du notaire.
Les Essais se caractérisent, à l’image des contributions antérieures de l’auteur, par leur caractère hybride : outre des addenda et des pièces justificatives à des textes déjà publiés, figurent des interventions à des colloques d’historiens et des articles ayant déjà fait l’objet de publications, principalement dans Le Gnomon – Revue internationale d’histoire du notariat. Les thèmes des différentes études composant l’ouvrage, également, sont variés : la période historique qu’elles couvrent s’étend du XVe siècle à nos jours, et les objets d’analyse concernent aussi bien les notaires que leurs activités, et ce, dans différents pays comme le Canada ou l’Indochine – la France demeurant le principal terrain d’enquête. À travers ses travaux, l’auteur met bien en évidence la portée heuristique, pour l’historien et le sociologue, du recours à l’ensemble des actes notariés – baux, contrats de mariage, inventaires après décès, donations entre époux, dévolutions de succession, prêt, ventes de biens immeubles, de parts de sociétés de construction, procurations, augmentation de capital de société par action, constitution de rentes, etc. – et de la prise en considération de leurs conditions de production historique. Pour ne citer qu’un exemple – intéressant à la fois historiens, sociologues et anthropologues –, l’auteur montre que la consultation des actes notariés (et des no taires) p ermet de mieux comprendre les stratégies matrimoniales et successorales dont les travaux ont, selon lui, « décrit seulement la mécanique apparente, la partie superficielle des rapports se passant réellement à l’intérieur de la famille [...] » ; « le père de famille n’était pas nécessairement un possédant au cœur sec ne s’intéressant qu’à ses biens et à leur pérennité transgénérationnelle [...] cette pratique [de transmission] était non pas l’application automatique d’une stratégie autoritaire et patriarcale sur la transmission des biens, mais une tactique inspirée par l’amour des siens [...] » (pp. 22-23).
En dépit de la position d’humilité adoptée par l’auteur lorsqu’il évoque sa contribution personnelle à la notarialogie et de sa position ambivalente à l’égard du système universitaire – faite à la fois de distance sur le plan du statut professionnel et de reconnaissance sur le plan de la recherche –, l’auteur semble être parvenu aujourd’hui à donner ses lettres de noblesse à ce champ d’étude historique, ne serait-ce qu’au vu des communications effectuées dans le cadre des secteurs les plus prestigieux du domaine académique (comme le Collège de France ou la Sorbonne), de la publication de ses ouvrages et de la grande quantité d’articles publiés principalement dans Le Gnomon – Revue internationale d’histoire du notariat – que Jean-Paul Poisson a contribué à fonder, mais également dans des revues d’histoire de premier plan, comme la Revue historique. De plus, il est sûr aujourd’hui que les efforts déployés par l’auteur dans le cadre du développement de la notarialogie ont suscité, comme en témoigne Albert Rigaudière dans sa préface, l’intérêt grandissant et la collaboration de chercheurs en sciences sociales, dont principalement des historiens, autour d’objets de recherche ou de méthodes historiographiques similaires. Cependant, à en croire Jean-Paul Poisson, la notarialogie n’a pas connu l’extension qu’il aurait souhaité lui donner.
Si les Essais témoignent de la grande érudition acquise par l’auteur dans son domaine de recherche, et, partant, pourraient nous amener à considérer que celui-ci a, en quelque sorte, réalisé personnellement une part considérable du travail qui, selon lui, doit être accompli dans le champ de la notarialogie, il trace surtout de nouvelles pistes de recherche, comme en témoignent ses diverses contributions, pour les médiévistes et les contemporanéistes, les spécialistes de l’histoire sociale, économique et des mentalités, de la démographie historique et d’histoire quantitative, et, de façon plus précise, pour ceux qui étudient la colonisation française, les communautés religieuses, la bourgeoisie parisienne et provinciale, les différences entre les sexes, la famille et le couple, les arts, les groupes professionnels, etc. Sa contribution s’étend même aux candidats notaires, lorsqu’il indique de façon détaillée comment telle ou telle recherche – comme, par exemple, celle portant sur les conditions actuelles d’activité des notaires à Paris et dans les villes moyennes – pourrait trouver place dans le cadre d’un mémoire de fin d’études.
Outre leurs apports remarquables et aujourd’hui reconnus à la recherche historique, les travaux de Jean-Paul Poisson constituent une invite à renouveler également l’analyse sociologique du groupe des notaires – qui, pour l’heure, n’a fait l’objet que de recherches « classiques », c’est-à-dire fondées sur l’étude des modalités d’évolution du groupe professionnel à partir, principalement, des relations de la profession avec l’État [1] ou des rapports à l’activité et aux mandants [2] – et à étudier d’autres professions juridiques, dont les archives et les dossiers sont un reflet du rapport du professionnel aux justiciables, mais également une fenêtre ouverte sur la vie sociale au sens large, passée ou présente ; on peut penser ici aux huissiers de justice qui, dans les campagnes, ont longtemps constitué des intermédiaires ou des arbitres dans le cadre de conflits entre bailleurs et preneurs de biens fonciers, ou bien encore aux avocats, dont l’étude des dossiers, comme l’a déjà montré Lucien Ka rp ik [3], rév èle l’existence de nouveaux rapports au monde professionnel et à la pratique de la défense judiciaire.
Alexandre Mathieu-Fritz
LATTS – Université de Marne-la-Vallée
 
Centeno (Miguel Angel). – Blood and debt : war and the nationstate in Latin America. Philadelphia (PA), Penn State University Press (Political science, History), 2003, 344 p., $ 24.
 
 
L’Amérique latine a connu, par comparaison avec d’autres continents, en particulier l’Europe, un niveau très bas de militarisation, d’organisation et de mobilisation des ressources humaines et matérielles pour faire la guerre. Les Latino-Américains ont fréquemment essayé de s’entretuer, mais ils n’ont généralement pas réussi à organiser institutionnellement et psychologiquement leurs sociétés pour atteindre cet objectif. L’analyse que propose Miguel Angel Centeno de la « paix durable » en Amérique latine repose sur l’idée que la violence s’y présente largement à l’intérieur des États et non entre les États.
Ce livre se divise en plusieurs chapitres : le premier, que Centeno intitule le « casse-tête latino-américain », concerne cette spécificité continentale. Les suivants sont consacrés aux guerres que l’Amérique latine a connues, à la formation de l’État, à la formation de la Nation et du nationalisme militaire, et enfin à la citoyenneté et au rapport État-Nation. Centeno parvient à la fois à identifier la spécificité de ce continent du point de vue d’une théorie de l’État (s’opposant ainsi à une sorte d’« eurocentrisme » qui a dominé cette théorie) et à l’intégrer dans les grandes comparaisons internationales du type de celles de Charles Tilly. Il se fonde sur des archives historiques concernant les guerres, sur une analyse des publications et organisations militaires et fiscales de ces États, mais aussi sur des enquêtes empiriques sur les commémorations contemporaines et l’analyse des noms de rues et de monuments publics dans les grandes villes d’Amérique latine. Une bonne partie du livre est consacrée à des monographies détaillées de chaque pays du point de vue de la problématique générale.
L’argument central de ce livre est que les guerres latino-américaines, à la différence des guerres européennes, n’ont pas donné aux sociétés belligérantes l’opportunité d’établir et d’imposer un pouvoir d’État fort. Pour expliquer ce phénomène, Centeno relit l’histoire du continent depuis les guerres d’indépendance du XIXe siècle. De son point de vue, ces dernières ont produit des fragments d’empire plus que de véritables États nouveaux. Officiellement, les guerres avaient lieu contre une puissance extérieure, l’Espagne, mais en fait elles ont le plus souvent été des conflits entre les différents groupes de l’élite, ou plus sanglants encore entre classes sociales, voire entre castes. La violence ne se déployait pas vraiment entre États ; elle était orientée vers la création de nouveaux ordres politiques internes. Les guerres étaient donc limitées et les nouveaux États ne disposaient pas de la base organisationnelle et politique nécessaire à une forte concentration du pouvoir. De plus, pour faire la guerre, ces États auraient eu besoin de ressources. Or leurs gouvernements ont rarement eu le pouvoir de taxer suffisamment pour rassembler ces ressources, en particulier les grands propriétaires terriens et industriels.
Les guerres civiles latino-américaines étaient parfois définies territorialement mais elles relevaient en fait de luttes pour le pouvoir central, de tentatives des États pour consolider leur autorité. Ces conflits internes pour le pouvoir qui ravageaient ces pays n’ont pas produit les stimuli nécessaires à une évolution organisationnelle et institutionnelle comparable à celle que l’on trouve en Europe. Les guerres ne présentent un « bénéfice institutionnel » que pour les États qui ont une organisation politique capable de capitaliser les changements qu’elles induisent. De plus, la capacité de l’État à dégager des ressources pour la guerre doit être mise en relation avec la volonté des populations à accepter de telles mesures. Or ce ne fut pas le cas en Amérique latine. Il était particulièrement difficile pour les gouvernements de la post-indé-pendance d’imposer des nouvelles taxations (généralement associées à l’absolutisme colonial qui venait d’être vaincu). Les impôts anciens ont été abolis sans que de nouveaux impôts ne soient instaurés de manière stable. La période de post-indépendance n’a été ni économiquement ni idéologiquement favorable au développement de l’État.
D’où viennent ces divisions sociales internes si marquées à l’intérieur de chaque État ? Selon Centeno, les États d’Amérique latine ont échoué dans leur tentative de créer une notion de citoyenneté, cruciale pour l’intégration communautaire. Pour une vaste majorité des populations d’Amérique latine, le sentiment d’appartenance aux nouveaux États était faible. Avec une division par race, caste, classe sociale, ou des combinaisons variables des trois, les populations latino-américaines n’avaient pas d’identité commune. Les luttes de définition de la nation et des droits des citoyens ont mobilisé une grande part des énergies des forces politiques du XIXe siècle. Or l’une des fonctions importantes d’un État moderne est de faire fonctionner une « coopération obligatoire » qui requiert de ses membres la reconnaissance d’une citoyenneté et d’une identité commune.
L’absence des conflits internationaux reflète en partie aussi l’absence de grands enjeux économiques dans les relations avec les États voisins. Dès l’indépen- dance, les États d’Amérique latine ont concentré leur attention et leurs échanges non pas sur, et avec, leurs voisins, mais sur, et avec, des centres métropolitains à l’autre bout du globe. Ces puissances étrangères, à leur tour, divisaient pour mieux régner, et renforçaient ceux qui empêchaient l’émergence de puissances régionales. À la différences des États européens de l’ouest, avec leur histoire propre, leurs formes de concurrence et d’émulation, la capacité de mettre en cause le statu quo géopolitique restait limitée pour chaque État d’Amérique latine.
La « variation finding approach », que Centeno emprunte à Charles Tilly, lui permet ainsi d’affirmer que les guerres limitées lèguent rarement un héritage institutionnel positif. Au lieu de produire des États formés par « le sang et le fer », les États latino-américains ont été construits dans « le sang et la dette ». Cette perspective [1], ainsi que la comparaison avec les expériences européennes permettent ainsi de mieux comprendre les relations entre guerre et formation de l’État et contribuent plus généralement à l’analyse – parfois en creux – du « développement institutionnel » des sociétés modernes.
Marcel Julien
Université de Paris VIII
 
Castra (Michel). – Bien mourir. Sociologie des soins palliatifs. Paris, Presses Universitaires de France (Le lien social), 2003,365 p., 28 €.
 
 
Michel Castra, à travers cet ouvrage, présente de façon détaillée la genèse et le fonctionnement des services de soins palliatifs. Dans les sociétés modernes, observe l’auteur, la mort devient de plus en plus un sujet tabou, refoulé. Tout ce qui évoque la souffrance et la dégradation physique est de moins en moins accepté et se retrouve confiné et relégué aux professionnels de santé et à l’hôpital. Dans le même temps, la médecine s’est technicisée, réalisant de grands progrès dans le traitement des maladies mais délaissant de plus en plus la dimension émotionnelle et subjective des soins. D’où le risque d’abandon des incurables, d’acharnement thérapeutique et finalement les revendications de certains de reprendre le contrôle sur leur propre mort.
Contre le projet de droit à l’euthanasie et pour humaniser la fin de vie, quelques médecins, psychologues, infirmiers, kinésithérapeutes, etc. se sont lancés, à la suite des pays anglo-saxons, dans la constitution d’un nouveau domaine médical : les soins palliatifs. Ayant pour objectif d’améliorer le confort physique et moral des mourants, cette nouvelle forme de prise en charge cherche à respecter au maximum les besoins du malade par une organisation plus souple (horaires des soins et des repas adaptés, visite des familles plus libres et encouragées, écoute attentive, etc.).
Le credo de ces services, nous rappelle Michel Castra, est de dépasser le déni de la mort qui apparaît sous plusieurs formes à l’hôpital : acharnement thérapeutique, mort accélérée et adoucie par l’usage de cocktails lytiques, fractionnement de la présence soignante au lit du mourant, abandon, etc. Toute-fois, afin de protéger l’équipe, mais aussi du fait d’une conception fortement partagée de ce que doit être une « bonne mort » (acceptation apaisée de sa disparition, résolution des conflits psychiques ou familiaux avant de « partir », etc.), cet accompagnement reste très normatif. Si les soignants des services de soins palliatifs arrivent plus ou moins à faire face à l’usure provoquée par la répétition des décès annoncés, c’est en effet que l’utopie portée par ces services parvient à s’inscrire dans un cadre organisationnel, normatif et idéologique.
L’organisation, tout d’abord, permet une certaine maîtrise des incertitudes qui pourraient rendre plus pénible le travail médical et soignant. Ainsi les patients admis dans les unités de soins palliatifs font-ils l’objet d’une sélection rigoureuse. Il s’agit en grande partie de malades cancéreux et dans une moindre mesure de malades du sida. Les maladies neurologiques responsables de démence, comme les morts lentes liées au vieillissement, sont écartées. De même l’équipe évite les malades dont le décès serait trop proche ou trop lointain (autour de trois semaine semble être la durée « idéale »). Le personnel est en nombre suffisant pour permettre de nombreuses réunions et périodes de réflexion collective, pour favoriser le retrait temporaire d’un soignant impliqué dans une interaction difficile, ou encore pour s’adapter au rythme et aux besoins des patients. Le recours à des bénévoles accroît également les marges de manœuvre. L’architecture même du service est pensée pour favoriser le travail collectif, la proximité avec les malades, l’intégration des familles, etc. Par exemple, un « espace famille » a été mis en place dans un des services étudiés avec une salle de jeux pour les enfants, une cuisine équipée, un salon de télévision et une salle à manger afin de recréer un univers domestique rassurant pour les malades et leurs proches.
D’un point de vue normatif, le personnel des unités de soins palliatifs a pu intérioriser, grâce à la discussion collective et à de nombreuses formations, un certain nombre de valeurs fortes : refus de l’euthanasie, de l’acharnement thérapeutique, de la douleur. Tout un ensemble de routines relationnelles (prendre la main du malade, s’agenouiller auprès de lui ou s’asseoir sur son lit, etc.) et de techniques de maîtrise de la douleur sont couramment employées. La lenteur, le calme, la nécessité de prendre son temps pour la relation et le travail d’équipe constituent des normes temporelles qui contrastent fortement avec le rythme habituel de l’activité hospitalière. De même, « à l’unité de soins palliatifs, le style de visite est dépourvu de toute solennité : on est loin du cortège traditionnel du praticien accompagné de ses étudiants que l’on connaît dans d’autres services » (p. 172).
Enfin, les unités de soins palliatifs fonctionnent grâce au recours à une vision idéologique forte de la mort. La théorie des cinq étapes du psychiatre Elisabeth Kübler-Ross (phase de choc et de refus de la mort, colère et révolte, marchandage où le patient tente de « négocier » l’échéance fatale, épisode dépressif, puis acceptation apaisée) permet de donner un sens aux réactions, y compris négatives, du patient. Tout un discours est développé sur la « bonne mort » et sur l’enrichissement personnel que peut représenter pour les soignants le contact avec des personnes mourantes. Cette grille de lecture aide ainsi médecins, infirmières et aide-soignantes à rendre plus supportables des situations a priori perturbatrices.
L’analyse que fait Michel Castra de ces conditions sociales de mise en œuvre de la médecine palliative en illustre le caractère exceptionnel et difficilement généralisable. D’ailleurs, le passage de l’observation de services de soins palliatifs à celle d’unités mobiles ayant vocation à intervenir dans des services traditionnels met en évidence un certain nombre de difficultés pour appliquer l’idéal de la « bonne mort » à une réalité plus complexe (manque de moyens, patients rétifs ou inaptes à un cadrage relationnel normatif, etc.).
Très documentée, cette enquête sur le fonctionnement des services de soins palliatifs apporte un éclairage fort sur la façon dont notre société cherche à gérer la mort et à dépasser, par une psychologisation des difficultés, la contradiction entre le souci de plus en plus grand pour les droits de la personne et la volonté de contrôler et d’encadrer les manifestations de la souffrance et de la déchéance humaine. Cette étude repose en outre sur un véritable travail de distanciation de la part de l’auteur vis-à-vis du mouvement des soins palliatifs, des pratiques et des discours des professionnels de ces services. Toutefois, dans ce travail, Michel Castra aurait sans doute pu aller plus loin en replaçant de façon plus critique le mouvement des soins palliatifs dans les évolutions actuelles du système de santé (dégradation des conditions de travail et d’accompagnement des mourants dans de nombreux services de long séjour) et dans les débats sur l’euthanasie et la place de la mort dans la médecine. Cela aurait ainsi pu conduire à une réflexion sur le rôle ambigu de « vitrine » de la gestion de la mort dans notre société, ce que l’auteur ne fait qu’effleurer.
Marc Loriol
Laboratoire Georges Friedmann CNRS – Université de Paris I
 
Maruani (Margaret). – Les mécomptes du chômage. Paris, Bayard, 2002,159 p., 18 €.
 
 
C’est à une réflexion sur les catégories que nous convie l’ouvrage de M. Maruani, Les mécomptes du chômage. Catégories statistiques tout d’abord, puisque l’ouvrage s’ouvre sur la question de la mesure du chômage et de la précarité ainsi que sur celle du choix social des indicateurs que ce dénombrement présuppose : comme nous le rappelle avec force l’auteur, compter, c’est toujours classer, nommer, choisir, arbitrer, et donc aussi... écarter et éliminer. « Il n’y a jamais un seul chiffre » est-il affirmé en guise de point de départ. L a q uestio n d u « combien ? », de la mesure du chômage nous renvoie donc à celle – plus générale – de la construction et de la légitimation des catégories de pensée, de leur place dans le débat public ainsi qu’aux choix normatifs propres à une société qui a fait du chiffre du chômage l’aune à laquelle se mesurent les politiques publiques. L’enjeu est de taille car non seulement cette construction oblitère la place, l’importance et le sens de certains phénomènes (« N’est-ce pas au prix de la pauvreté laborieuse et de la déstabilisation de l’emploi que l’on a réussi à affaiblir le chômage ? ») mais elle tend plus généralement à les soustraire à tout questionnement. L’auteur invite donc à réintégrer dans la discussion « les zones de flou », les « situations intermédiaires qui entourent le chômage sans se confondre avec lui »... c’est-à-dire finalement à penser ce que P. Grell appelle la « banlieue du travail salarié », en explorant les points aveugles de la perspective institutionnelle.
Ceci suppose tout d’abord de retracer l’histoire de la notion de chômage et des figures légitimes qui lui sont associées. On apprendra à ce propos que ce n’est pas l’absence d’emploi qui fait le chômeur, « c’est la façon dont on canalise le non-emploi vers le chômage plutôt que vers l’inactivité ». L’histoire de la catégorie « chômage » est avant tout l’histoire d’un tri social s’organisant entre trois pôles : le chômage labellisé, l’emploi et l’inactivité. Cette dernière faisant de plus en plus figure – et c’est un des apports principaux de cet ouvrage – « d’attracteur », de centre de gravité vers lequel convergent et sont renvoyées les « situations intermédiaires ». Puis l’auteur s’attache à repérer les formes de chômage « gommées des débats sur le chômage », ce qui permet au passage de rappeler que l’insécurité de l’emploi touche environ sept millions de personnes et que la moitié des sans-emploi recensés ne sont pas définis comme chômeurs. Qui plus est, le fait de raisonner en « stock » et non en « flux », c’est-à-dire dans une perspective synchronique et non diachronique, galvaude considérablement l’emprise réelle du chômage et son importance comme expérience sociale : près de la moitié des actifs ont été au chômage au moins une fois dans leur vie.
Dès lors, comme le rappelle l’auteur, la question est bien de savoir ce qu’une société considère « à un moment donné, comme étant son chômage », ce qui nous renvoie non seulement au tri social lui-même et à ses modalités, mais questionne plus fondamentalement la place que notre société accorde aux individus échappant à la définition et les droits qu’elle leur reconnaît. Un travail « d’invisibilisation » se met en place, doublé d’un déni symbolique et politique : « Ils n’ont droit ni au statut de chômeur, ni à l’indemnisation du chômage. Ils échappent à la définition que la société do nne du chômage. » (p. 42). Le cas de l’inactivité est de ce point de vue paradigmatique puisque la croissance du nombre de sans-emploi compris dans cette catégorie apparaît comme la résultante non d’un arbitrage individuel, mais de la sélectivité des règles d’indemnisation ainsi que des politiques sociales mises en œuvre ces vingt dernières années. Politiques « incitant » et « poussant » entre autres les travailleurs âgés et les mères de familles vers l’inactivité. En opérant le transfert vers des catégories plus « neutres » et moins dangereuses, les États (car il ne s’agit pas d’une spécificité nationale) parviennent ainsi à dissoudre dans cette catégorie une partie du chômage.
Puisque les catégories mobilisées et construites par la puissance publique ne prennent sens que les unes par rapport aux autres, dans un jeu de clivages et d’oppositions, l’ouvrage se poursuit logiquement par une analyse et une exploration des catégories issues des métamorphoses des formes d’emploi, car « c’est au nom du chômage que l’on précarise l’emploi et que l’on rejette certaines catégories de salarié(e)s vers l’inactivité ou le sous-emploi » (p. 77). L’assomption de la précarité et du temps partiel amène ainsi l’auteur à évoquer la notion de « société de plein-chômage », afin de caractériser la réarticulation des normes d’emplois autour de ses formes atypiques et instables. Cette notion apparaît d’autant plus pertinente qu’elle met en valeur cela même que dissimule la notion de « pleinemploi », à savoir la proximité des nouvelles catégories d’emplois avec l’univers du chômage et la dynamique que dessine cette émergence : désormais, c’est bien le chômage qui phagocyte peu à peu l’emploi.
Le temps partiel et la notion de working poor font à ce titre figure de catégories exemplaires de la démarche proposée par l’auteur. Leur analyse révèle comment la construction des catégories est indexée aux stéréotypes sociaux et reste largement dépendante de leurs contextes de production et des rapports de force qui s’y jouent. De ce point de vue, certaines catégories bénéficient ainsi « d’une véritable immunité politique » (p. 89). Le temps partiel par exemple : cette catégorie – en constante augmentation et largement féminine – est souvent présentée comme légitime au regard d’autres formes atypiques d’emploi. La version officielle pourrait s’énoncer ainsi : le temps partiel est choisit par les femmes parce qu’il serait compatible avec les contraintes de la vie familiale. Or cette présentation non seulement s’appuie sur des lieux communs qu’elle renforce en retour, mais oblitère le fait que le temps partiel « est décidé par l’employeur, à l’embauche » (p. 92) pour la majorité des salariés.
Dans le cas de la « pauvreté laborieuse », la réflexion sur les seuils et l’unité de compte qui entrent dans la définition et participent de la délimitation du phénomène montre à quel point l’arbitrage entre les critères et les indices se révèle essentiel. Ainsi, estimer la pauvreté laborieuse en s’appuyant sur les revenus des ménages, combinant les facteurs individuels et familiaux, ne revient pas au même que d’estimer celle-ci en fonction d’une base strictement individuelle. Comme le montre l’auteur, la première option a pour conséquences de masquer en partie la dégradation du marché du travail et des conditions d’emploi, puisque la « moyenne familiale » opère une agglomération des situations individuelles, faisant ainsi fi de leur autonomie. Cet arbitrage minore la paupérisation d’une partie des salariés, principalement les femmes, puisque se référer au ménage c’est passer outre le fait qu’une grande partie d’entre elles sont payées en dessous du SMIC. Pire, ceci revient à entériner l’idée que leur place sur le marché du travail n’est finalement que fortuite ou secondaire : « ...même avec un tout petit salaire, une femme n’est pas pauvre puisque ledit salaire n’est qu’un appoint au revenu familial. Le salaire d’appoint : l’expression est trop politiquement incorrecte pour être dite. Mais elle court toujours. » (pp. 115-116).
La recomposition du salariat autour des formes d’emplois précaires interroge donc non seulement l’actualité et la pertinence du concept de plein-emploi, mais elle pose plus fondamentalement la question de la « valeur sociale » du travail et rend nécessaire d’inclure dans l’analyse la problématique du « sexe de l’emploi » : « la précarisation et la paupérisation d’une partie du salariat féminin n’est pas un problème spécifique : c’est du noyau dur de la société de plein-chômage qu’il s’agit » (p. 137).
Cette enquête – que l’on peut inscrire dans la lignée des travaux de R. Salais et de C. Topalov – apporte dans un style vif et percutant de nombreux éléments sur la construction contemporaine des catégories statistiques liées au chômage et à la précarité. Néanmoins, la perspective adoptée n’est pas sans angles morts. Tout d’abord, on regrettera que la réflexion sur la légitimité des catégories ne soit pas poussée plus à fond : pourquoi certaines catégories sont-elles socialement plus acceptables que d’autres ? Répondre à cette question ne suppose-t-il pas de questionner la place de la catégorie travail comme pivot de notre imaginaire social ? Ne serait-il pas nécessaire de se pencher sur des « mises en formes » qualifiant des groupes sociaux entiers par la négative (chômeurs, inactifs), c’est-à-dire les désignant par ce qu’ils ne sont pas ? La sous-estimation du non-emploi, l’indifférence à la pauvreté laborieuse – dont l’auteur montre bien qu’elles n’ont rien de fortuites – n’ont-elles pas aussi pour finalité de « préserver » la catégorie travail et la figure (masculine) du travailleur ?
Par ailleurs, ne serait-il pas pertinent de confronter ces catégories de pensée aux formalisations vernaculaires ? Car – hormis sur la question du sexe de l’emploi – les grands absents de l’ouvrage sont paradoxalement les chômeurs et les précaires eux-mêmes. Pourtant, nous ne manquons pas sur ce sujet de travaux qualitatifs qui auraient permis à l’auteur de faire avancer la discussion et d’appuyer à de nombreuses reprises ses analyses. Comment ceux-ci se définissent-ils ? Comment se représen-tent-ils leur situation ? Reprennent-ils à leur compte ou s’écartent-ils des catégories « labellisées » ? Ces questions ne sont pas anodines : car pour comprendre comment se déroulent les arbitrages entre les catégories, leur légitimation ou leur institutionnalisation progressive, encore faut-il appréhender comment se construisent concrètement les rapports de force entre représentations sociales concurrentes. Ce qui revient à étudier comment les acteurs sociaux « entrent dans la danse », se les approprient et typifient leur réalité quotidienne. C’est là, et depuis longtemps, un des enjeux majeurs du mouvement des chômeurs, de ses luttes et de son histoire. On rappellera à ce titre ce propos de M. L. Pellegrin-Rescia : « Ceux qui posent problème ne sont ni les inactifs ni les chômeurs, mais bien plutôt nous, les actifs, et notre façon de définir et classer ces derniers. » (Des in a ct ifs a u x « tra v ai lla n ts », Paris, Desclée de Brouwer, 1993, pp. 14-15).
Au-delà même de la question de la mesure du chômage, l’ouvrage de M. Maruani a en tout cas le grand mérite de montrer toute la pertinence d’une démarche visant à interroger les mises en forme, qu’il s’agisse de catégories statistiques ou de catégories de pensée, ainsi que les contextes d’où se font de telles énonciations.
Sébastien Schehr
Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe Université Nancy 2
 
Zarifian (Philippe). – À quoi sert le travail ? Paris, La Dispute (Comptoir de la politique), 2003,187 p., 13 €.
 
 
P. Zarifian précise d’emblée, dans l’introduction de son ouvrage, que les analyses du travail produites par différentes branches spécialisées de la sociologie – à l’instar de la sociologie du travail, des organisations ou encore de l’entreprise – sont bien souvent caractérisées par l’articulation de deux visions dominantes. La première, qu’il nomme « structurelle », appréhenderait le travail essentiellement comme une fonction à assumer et des tâches à exécuter, impliquant en cela des formes de coordination et de contrôle. La seconde, qualifiée de « stratégique », viserait à se focaliser sur les stratégies mises en œuvre par les salariés afin de contourner les prescriptions qui structurent leurs situations de travail, dès lors saisies comme des rapports de domination ou d’exploitation. Or, pour l’auteur, ces deux approches demeurent trop réductrices, faisant de l’individu un « automate » n’ayant pas d’autres perspectives que la révolte ou l’opportunisme. C’est pourquoi l’un des enjeux majeurs de cet ouvrage est de rompre avec ces deux conceptions scientifiques dominantes du travail pour en proposer une analyse innovante qui consiste à modifier le regard que l’on porte sur lui, ou plus exactement, à renouveler notre manière de l’observer, de le conceptualiser et enfin d’en rendre compte. C’est ce projet qu’entend satisfaire l’auteur dont l’interrogation centrale du livre, ainsi que l’indique son titre, porte sur l’utilité du travail, avec en toile de fond la recherche d’une interprétation originale des principales transformations qu’il connaît en ce début de siècle.
Conformément à son objectif de se démarquer des approches classiques, P. Zarifian s’intéresse ici aux capacités d’action et de production de sens des individus dans le contexte de leurs situations de travail quotidiennes. En effet, travailler, dit l’auteur, « c’est s’affronter à des situations qui comportent du surprenant, de l’inédit, de l’imprévu, et c’est, pour employer un concept de G. Deleuze, contre-effectuer ces événements, leur conférer un sens humain et agir en conséquence » (p. 9). On aperçoit, avec cette première définition majeure, toute la place qu’occupe l’apport de la philosophie dans la réflexion de P. Zarifian, qui constitue ici une autre spécificité de sa démarche. De fait, outre la mobilisation des concepts de deux figures marquantes de la pensée du XXe siècle qu’incarnent Foucault et Deleuze, on retrouvera également, tout au long du livre, des références à Bergson, Spinoza, Nietzsche, Leibniz, Kant, etc. Le point de vue porté n’en demeure pas moins éminemment sociologique puisque les propos de l’auteur s’appuient sur sept années d’enquêtes de terrain menées dans différentes grandes entreprises de services, sans pour autant délaisser les dimensions économiques quand il aborde la question des mutations du marché (chap. 9) ou bien encore politiques lorsqu’il traite de la notion d’émancipation chez Marx (chap. 11). Au final, la thèse avancée consiste à dire que l’acte de travail – manifestation parmi d’autres de l’activité humaine – résulte avant toute chose de l’expression de la « puissance de pensée et d’action » des individus qui le commettent. Cette notion de puissance renvoie ici aux capacités des salariés à donner du sens à leur activité, à inventer et à mobiliser les intelligences les plus diverses, quand bien même ces aptitudes – parfois insoupçonnées par les salariés mêmes – auraient été déniées par des processus d’objectivation du travail. D’ailleurs, les évolutions du travail aujourd’hui tendraient à rendre de plus en plus inconcevable un tel dénie des potentialités des travailleurs ; notamment parce que l’acte d’invention ou de résistance chez l’individu s’avèrerait être premier sur celui de l’imitation et de la domination caractéristiques de l’organisation scientifique du travail chère à Taylor. L’auteur aborde alors un certain nombre de thèmes en avançant à chaque fois une hypothèse ou une proposition forte venant asseoir, plus ou moins directement, la thèse centrale de l’ouvrage.
Tout d’abord, en référence à Deleuze, P. Zarifian établit le constat d’une montée du contrôle au cœur de la société disciplinaire et de ses principales institutions à l’image de celles qui avaient été analysées par Foucault dans les années soixante-dix – prison, usine, école, famille, etc. Les salariés bénéficieraient désormais de certaines possibilités de « modulation » dans leurs situations de travail en étant moins directement contraints par une hiérarchie disciplinaire par exemple. Une autre hypothèse capitale est développée dans le deuxième chapitre et consiste à définir deux formes distinctes de temps de travail. Il y aurait ainsi le « temps spatialisé » qui est imposé, mesuré et dont la dimension hautement quantitative semble avoir toujours prédominé dans l’entreprise capitaliste. Ce dernier coexisterait avec le « temps devenir », davantage qualitatif et qui serait perceptible à l’aune de la diversité des « événements » qui surviennent dans le cadre des situations de travail. C’est la finalité de l’activité qui prime ici indépendamment des contraintes de coûts et de délais qui l’a borne. L’activité de service, même si elle est exposée à une évaluation monétaire et temporelle quantitative, illustre tout particulièrement bien la réalité de ce « temps devenir » qui implique un changement qualitatif entre ce qui précède l’acte de production du service et ce qui le suit (chap. 3).
P. Zarifian réalise alors une analyse des mutations du travail à la lumière de la crise de la société disciplinaire constatée dans le premier chapitre. Ainsi, les unités de lieu, de temps et d’action qui caractérisaient la production industrielle fordienne subiraient actuellement un « éclatement » : la concentration productive de l’usine laisse la place à la filialisation d’entreprises, le travail n’est plus forcément rythmé par des normes horaires homogènes et régulières tandis que l’activité elle-même devient à la fois plus individuelle et collective (chap. 4). Plus individuelle – P. Zarifian à recours à la notion de monade dans un sens proche de celui où l’entendait Leibniz pour qualifier cette individualité – parce que les salariés s’inscrivent désormais dans une relation avec leur travail qui n’est plus fractionnée ou partielle mais qui est au contraire presque totale et suppose un engagement subjectif intense de leur part. Une activité en même temps plus collective également parce que des enjeux globaux – ceux de l’entreprise et du contexte économique dans lequel elle est insérée – la pénètrent. Le chapitre 5, quant à lui, va être l’occasion de formuler deux alternatives à la productivité quantitative orthodoxe. L’une préconise le développement de liens entre les phases virtuelles d’élaboration ou d’amélioration d’un produit et les phases de mise en œuvre concrète de ces perfectionnements préalablement pensés. L’autre recommande de favoriser des communications « intercompréhensives » entre les salariés, par opposition aux coordinations purement mécaniques qui prévalaient, par exemple, sous le règne du fordisme.
Toujours animé par cette volonté de voir les salariés se réapproprier un travail qui a été objectivé de façon paroxystique par le taylorisme, P. Zarifian revient, dans le chapitre 6, sur la question de l’organisation apprenante ou ce qu’il nomme le « modèle de la compétence ». Ces principes organisationnels consisteraient notamment à reconnaître positivement les innombrables événements – comme par exemple les pannes – qui surviennent de façon imprévisible dans les procès de production. D’ailleurs, l’importance qui peut être conférée à tel ou tel événement émergeant au sein d’une situation de travail ne peut être déconnectée du sens susceptible de lui être donné par les travailleurs qui y sont confrontés (chap. 8). Le chapitre 7 consiste en une remise en question du concept d’« intellectualité pure » – cette intellectualité que l’on présumerait, à tort, dépourvue de tout affect ou subjectivité – et dont l’inaccessibilité qu’elle constituerait pour les femmes, comme le laisse supposer le sens commun, en ferait