Delsaut (Yvette), Rivière (Marie-Christine). – Bibliographie des
travaux de Pierre Bourdieu,
suivie d’un entretien entre Pierre
Bourdieu et Yvette Delsaut sur
l’esprit de la recherche.
Paris, Le temps des cerises, 2002,239 p.,
10 €.
Les sociologues intéressés par l’œuvre
de Pierre Bourdieu – et ils sont nombreux
– se réjouiront que soit publiée cette
bibliographie de ses articles, de ses interventions et de ses ouvrages, tant dans leur
langue originale que dans leurs traductions en langue étrangère, pour la période
1958-2002. Yvette Delsaut l’a entreprise
dès l’origine du Centre de Sociologie
Européenne et l’a poursuivie jusqu’en
1991, date où elle a quitté ce laboratoire ;
Marie-Christine Rivière, assistante de
Bourdieu au Collège de France, a pris le
relais jusqu’à la fin de 2002.
Les autrices ont l’honnêteté de nous
avertir que leur travail, si évident que soit
le sérieux qu’elles y aient mis, comporte
inévitablement des défauts et des
manques : c’est qu’elles n’ont pas la
prétention d’avoir passé au peigne fin
toutes les langues de la planète. Certaines
références, écrit Yvette Delsaut, « ne
[leur] sont parvenues que de manière
indirecte, au travers de citations ;
d’autres [leur] ont été communiquées par
des correspondants étrangers ; d’autres
encore ne [leur] sont apparues qu’au
terme de recherches dans des archives
d’éditeurs ». D’où risques d’approximations et d’incertitudes, mais aussi de
lacunes que des éditions ultérieures
s’efforceront de réparer. La multitude des
traductions étrangères reflète le rayonnement international de Pierre Bourdieu. À
cet égard, Il n’est pas inintéressant de
noter que les œuvres les plus engagées de
ses dernières années, telles que Sur la
télévision et Contre-feux, qui peuvent
paraître comme les moins préoccupées de
méthodologie, figurent parmi les plus
traduites. On est également frappé par le
grand nombre de recueils et d’extraits
choisis, souvent disparates et décalés
dans le temps, par lesquels les éditeurs
étrangers ont répondu à la curiosité de
leurs publics.
Les quelques centaines de références
ainsi rassemblées (chacune aurait gagné à
porter un numéro) se substituent à deux
bibliographies moins complètes et de
présentation plus sommaire publiées,
l’une en 1984, l’autre en 1990, par les
soins d’Yvette Delsaut. La présente
édition, largement augmentée, est suivie
d’un entretien avec Pierre Bourdieu, daté
de novembre 2001, où tous deux interrogent la logique de ce genre de travail,
trop souvent considéré comme inférieur
alors qu’il est d’une utilité primordiale.
Condescendance qui ne d ate pas
d’aujourd’hui : Bourdieu rappelle le
mépris avec lequel Péguy traitait Marcel
Mauss de « boîte à fiches ». « J’ai donc
conscience, ajoute-il, d’avoir beaucoup
de chance qu’un tel instrument de travail
ait été produit et je souhaite qu’on le
considère comme une œuvre à part
entière, en tant qu’élément d’une technique sociale spécifique. » C’est en effet
un travail complexe et qui suppose une
vigilance peu ordinaire, de jalonner
correctement cette pensée multiforme,
sans cesse remise sur le métier. Le lecteur
est averti que, d’une réédition à l’autre ou
d’une traduction à l’autre, la permanence
d’un titre d’article ou d’ouvrage n’est pas
incompatible avec d’importantes modifications du contenu, sur lesquelles de
futurs thésards pourront gloser à l’infini.
Telle était la méthode de Pierre Bourdieu
de remanier et d’affiner sans trêve la
forme de sa pensée.
Dans le dialogue sur l’esprit de la
recherche et du travail collectif, tel qu’il
existait au sein de l’équipe que son
patron avait étroitement soudée autour de
lui et dont Yvette Delsaut, avant de la
quitter pour l’École des Hautes Études en
Sciences Sociales, fut l’une des pierres
angulaires, le lecteur trouvera de multiples indications, souvent savoureuses, sur
l’atmosphère de labeur et d’émulation qui
y régnait. On peut ne pas partager toutes
les vues de ce diable d’homme et juger
avec Passeron
[1] que sa sociologie, en
dépit de ce qu’il pensait, n’était pas la
seule sociologie possible, sans nier pour
autant l’extraordinaire énergie qu’il y a
mise et le parcours impressionnant dont il
a marqué le paysage intellectuel des
dernières décennies.
Il suffira désormais, pour s’en faire
une idée, d’ouvrir les 160 pages de
bibliographie dont Yvette Delsaut et
Marie-Christine Rivière nous font
l’appréciable cadeau, sans omettre les
60 pages de dialogue incisif qui leur font
cortège.
Jean-René Tréanton
Pétonnet (Colette). – On est tous
dans le brouillard. Préface de
André Leroi-Gourhan ; réédition
établie et présentée par Catherine
Choron-Baix.
Paris, Éditions du Comité des Travaux
Historiques et Scientifiques (Références de
l’ethnographie, 3), 2002,293 p., 25 €.
Qui ouvrira cette édition du On est
tous dans le brouillard de Colette
Pétonnet aura le plaisir de découvrir un
classique de l’anthropologie urbaine sous
une forme nouvelle. Comme le souligne
Catherine Choron-Baix dans sa présentation, cet ouvrage est à la fois une réédition et un inédit. Il réunit en effet les
éléments d’une thèse d’État que des
contraintes d’édition avaient séparé en
deux publications distinctes, lesquelles,
épuisées de longue date, avaient disparu
des rayons de nombreuses bibliothèques.
C’est donc en premier lieu un manque
que les Éditions du CTHS viennent
combler. Car l’œuvre de Colette Pétonnet,
modèle d’ethnographie des milieux populaires s’il en est, constitue une référence
essentielle dans la littérature sur les habitants des espaces marginalisés qui permet
de mesurer l’ampleur des transformations
de la société française depuis le début des
années soixante-dix où a été menée
l’enquête. C’est d’ailleurs à ce titre
qu’elle avait joué en son temps un rôle
important dans l’établissement d’un
dialogue entre ethnologues et sociologues, même si les seconds ne lui réserveront pas toujours l’accueil enthousiaste
des premiers
[1].
En huit beaux chapitres, Colette
Pétonnet analyse et décrit avec la précision d’un regard ethnographique exceptionnel la vie et les changements subis
par les populations de bidonvilles de la
banlieue sud de Paris qui se voient imposées des opérations de relogement en
cités de transit. Quelle que soit la diversité des logiques qui les animent, ces
Français de souche comme ces immigrants espagnols et portugais se trouvent
pris dans ce que l’auteur appelle « une
entreprise de prolétarisation » (p. 109).
Loin d’améliorer l’adaptation au monde
urbain, la destruction des bidonvilles leur
a fait perdre de précieux repères et a
affaibli des pratiques de solidarité qui
palliaient tant bien que mal la précarité
des conditions d’existence. Tirés de force
d’un univers protecteur où l’activité
humaine est aussi organisée que dans les
vieux quartiers, ils se trouvent alors
soudainement contraints de vivre
ensemble, sans défense face à leur infériorisation par la société globale et ses
institutions. La première partie de
l’ouvrage souligne la diversité des
parcours migratoires et le rapport à
l’espace de ces citadins installés aux
marges de la ville. La richesse des notations en fait apparaître un relief qui,
comme Colette Pétonnet le note à
plusieurs reprises, ne peut être saisi par la
description statistique. On comprend
mieux alors la déstabilisation entraînée
par le relogement en cités. La deuxième
partie montre le sens de la « pauvreté
moderne » (p. 282) dans de magnifiques
passages sur les usages du corps, l’expérience du travail et la relation aux biens.
Pour ces déracinés, être pauvre traduit
moins le manque de ressources que le
sentiment d’infériorité que provoque le
fait de ne pouvoir accéder à l’idéal de
bien-être promu par la société de consommation. Dans le prolongement des deux
précédentes, la dernière partie met en
évidence les différentes conséquences de
l’individualisation consécutives à la
destruction des cultures populaires et des
anciennes formes d’inscription sociale.
Ne parvenant plus à se construire par
rapport à une appartenance ethnique ou
culturelle et à son système de rôles, les
habitants des cités de transit sont exposés
à toute la palette des hiérarchies interpersonnelles de la société dominante. Il en
résulte une expérience permanente de la
dévalorisation, qui se manifeste notamment dans les difficultés rencontrées dans
l’éducation des enfants et les comportements autodestructeurs.
L’œuvre de Colette Pétonnet est d’une
telle importance qu’elle doit être
préservée d’une lecture anachronique.
L’on peut rétrospectivement regretter le
peu d’informations que son auteur donne
sur son enquête et les liens qu’elle a
tissés sur le terrain. Ceci tient sans doute
à la moindre importance alors accordée à
l’analyse de la relation d’enquête, et, en
la matière, la finesse et la profondeur du
propos suggèrent largement l’usage de la
réflexivité que l’écriture de l’ouvrage a
supposé. Le livre ne comporte non plus
aucune référence aux auteurs de l’École
de Chicago. Un lecteur peu averti en sera
peut-être surpris, tant elle fait aujourd’hui
figure de point de passage obligé dans la
sociologie urbaine française. Mais si On
est tous dans le brouillard eût peut-être
gagné à voir ces analyses confrontées à
cette tradition de recherche, il convient
de rappeler que celle-ci ne connaissait à
cette époque qu’une audience réduite en
France. De même, les accents foucaldiens
qui marquent certains développements
paraîtront probablement datés à certains
lecteurs. Ils n’enlèvent cependant rien à
la force des faits établis par un long
travail d’ethnographe qui met le texte à
l’abri de toute réduction à un cadre théorique pré-établi.
Le livre de Colette Pétonnet conserve
au contraire toute son actualité plus de
deux décennies après sa parution. Plutôt
par conséquent que de relever ce qui
pourrait aujourd’hui apparaître comme
des manques, du reste inévitables dans
une recherche de cette ampleur, ce sont
ses qualités remarquables qu’il faut souligner. Ces dernières sont cependant trop
nombreuses pour pouvoir être toutes
mentionnées. On se contentera pour cette
raison de n’en évoquer que trois. La
première a trait à la façon dont l’auteur se
rapporte à son objet. Alors que l’étude
des milieux populaires est aujourd’hui
trop souvent fragmentée selon les logiques qui président à l’organisation de
domaines thématiques, elle en propose
une anthropologie générale qui permet
d’en penser ensemble les différentes
dimensions. Aussi est-il hors de propos
de se demander si son livre relève de la
sociologie du logement, de la sociologie
de la famille ou de la sociologie de
l’éducation. La seconde qualité procède
de la première. Elle tient au refus de
saisir la condition populaire par le seul
prisme d’une politique publique ou d’un
dispositif d’action sociale, travers trop
fréquent de trop de recherches qui, en
réponse à des demandes institutionnelles,
tendent à ne voir une population que dans
son rapport à une organisation ou à un
intervenant. Dans les pages consacrées à
la délimitation de son objet, elle précise
d’ailleurs : « C’est pourquoi nous ne
partirons pas des institutions, qui restitueraient le niveau d’analyse à éviter, mais
des gens eux-mêmes qui n’ont d’autre
identité que celle de leur prénom ou de
leur initiale. » (p. 22). Dans le même
ordre d’idées, elle affirme, dès les
premières lignes de l’introduction,
l’insuffisance des catégorisations habituellement utilisées à propos de ceux
qu’elle étudie (« catégorie socioprofessionnelle », « ethnie », « prolétariat »,
« sous-prolétariat », etc.). La troisième
qualité de l’ouvrage sur laquelle nous
insisterons réside dans le portrait vivant
qu’il dresse d’un univers aujourd’hui
disparu : celui des années soixante et
soixante-dix où le chômage de masse
n’existait pas, où les promesses de la ville
vidaient les campagnes et où les immigrés s’installaient peu à peu avec leurs
familles. La société française a depuis, on
le sait, bien changé. Mais que l’on ne s’y
trompe pas, car on ne saurait la
comprendre sans rappeler ce dont elle a
hérité et qui ne transparaît souvent que
dans les silences de ceux qui ont été
déchus. Colette Pétonnet ne croyait sans
doute pas si bien dire quand elle écrivait
(p. 339) : « C’est à cet endroit que le
présent, pour nous, éclaire le passé. Ces
jeunes gens, dans vingt ans, se tairont
devant le sociologue, devant quiconque
n’aura pas connu leur enfance. ».
Dominique Vidal
GRACC – Université Lille III
Bronner (Gérald). – L’empire des
croyances.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sociologies), 2003,282 p., 25 €.
Comment rendre compte de la genèse
et de la destinée des croyances ? Quelle
est leur place dans l’univers quotidien
d’une société marquée par l’avènement
de la connaissance scientifique ?
Croyance et connaissance s’opposent-elles nécessairement ? L’empire des
croyances se confond-il avec celui de
l’irrationnel ? Est-il, à plus ou moins long
terme, voué à disparaître ? Telles sont les
principales questions auxquelles l’auteur
– déjà connu pour ses travaux sur l’incertitude, l’anticipation, les sectes et le fanatisme
[1] – tente de répondre, en proposant un nouveau modèle d’analyse
théorique : le marché cognitif.
La première partie de l’ouvrage
consiste en une revue théorique détaillée
des travaux en sciences humaines et
sociales touchant la définition de la
croyance. Remontant à Platon, l’auteur
distingue « d’une part, une conception
ontologique qui s’interroge sur le
contenu, et d’autre part, une conception
psychologique qui s’intéresse au rapport
de l’esprit à ce contenu » (p. 12). Puis,
s’inspirant de la philosophie kantienne, il
refuse d’opter pour un relativisme
tendant à ne voir seulement dans la
connaissance scientifique qu’une catégorie des croyances ; il propose de
dresser une typologie en fonction de leur
caractère ontologique (croyance probablement vraie ou probablement fausse) et
psychologique (argumentation complète
ou incomplète). Il s’en dégage une vision
complexe de la croyance, qui peut être
ainsi qualifiée de (probablement) vraie,
comme la croyance de nature scientifique
issue de la vulgarisation, ou de (probablement) fausse, comme les superstitions
magiques. Gérald Bronner propose
ensuite de montrer en quoi « erreur et
rationalité ne sont pas toujours incompatibles » (p. 26), en se fondant sur la perspective sociologique compréhensive
initiée par Max Weber et poursuivie par
Raymond Boudon, lesquels adoptent une
définition ample de la rationalité –
comparativement à celle des économistes. En outre, la première partie du
livre est également consacrée à l’analyse
des rapports pour le moins ambigus entre
croire et vouloir. Comme le montre
l’auteur, l’intérêt à croire (e.g. que tel fait
ou telle prédiction va se réaliser, qu’untel
est capable de prodiges, etc.) constitue un
des facteurs explicatifs de la genèse et de
l’adoption des croyances.
Dans la seconde partie de l’analyse,
Gérald Bronner propose d’étudier ce qui
fait de nous des êtres de croyance, à
savoir les limites de l’accès à l’information pure que constitue la connaissance
objective. C’est, en effet, la carence en
informations qui rend possible la
croyance. Les trois grandes limites de
notre rationalité sont dimensionnelles –
limitées dans le temps et dans l’espace,
nos conditions d’existence ne nous
permettent pas d’être omniprésents et
d’accéder ainsi à la connaissance –,
culturelles – nous envisageons les phénomènes que nous observons à travers le
prisme des valeurs de notre propre
culture –, et cognitives – nos capacités
d’accès à la connaissance sont limitées :
nos calculs ne sont pas infaillibles, notre
mémoire n’est pas infinie, etc. Ces
limites, et ce malgré les progrès de la
connaissance et la multiplication des
informations et de leurs supports, continueront vraisemblablement de faire les
beaux jours de l’empire des croyances.
Ainsi, de façon paradoxale, les progrès de
la connaissance, s’ils conduisent à
démentir certaines croyances fausses, ne
permettent pas de toutes les éradiquer et
s’accompagnent même de l’apparition de
croyances nouvelles – vraies ou fausses.
La troisième et dernière partie de
l’ouvrage est consacrée à l’élaboration de
la théorie du marché cognitif, qui
s’inspire, pour partie, de celle du marché
économique : il existe diverses « offres »
de croyance – en plus ou moins grande
quantité et à des coûts plus ou moins
élevés – auxquelles les individus ont
inégalement accès en raison de leur situation sur le marché cognitif. De façon plus
générale, les échanges cognitifs et le
degré de diffusion de telle ou telle
croyance peuvent être interprétés, mutatis
mutandis, à partir des critères retenus
pour rendre compte des échanges économiques : offre, demande, concurrence,
monopole, oligopole, etc. À l’aide de ces
nouveaux outils d’analyse, l’auteur
examinera ensuite, point par point, les
conditions de production et de diffusion
des croyances – e.g. en situation monopolistique, oligopolistique, « minoritaire »,
etc. Il ressort que le marché cognitif
constitue un espace darwinien au sein
duquel seules les croyances les mieux
adaptées aux conditions sociales et cognitives existantes subsistent.
Voilà ainsi jetées les bases d’une
nouvelle théorie en sociologie de la
connaissance qui, pour être fondée sur
celle du marché économique, n’en constitue pas pour autant, loin s’en faut, une
simple reformulation sociologisée. À bien
des égards, le marché cognitif ne correspond pas au modèle marchand issu du
courant économique néoclassique : la
concurrence pure et parfaite ne peut y
exister, seule une loi de l’offre peut être
énoncée, on ne dispose pas d’une unité de
mesure pour évaluer le coût (social et
cognitif) de l’adoption de telle ou telle
croyance (absence d’équivalent général),
etc. Par ailleurs, Gérald Bronner souligne
que les acteurs ne sont pas toujours pleinement conscients de leurs actions les plus
routinières – qui sont guidées par des
croyances plus ou moins élaborées – et ne
peuvent être en aucun cas assimilés à la
figure de l’homo œconomicus, calculateur
et rationnel. Leur rationalité, nous l’avons
vu, est limitée. De plus, pour l’auteur, les
caractéristiques du médiateur de la
croyance et de son rapport aux individus
en présence jouent un rôle important quant
à l’adoption ou au rejet de celle-ci, de
même que le système de représentations
dont ces individus sont porteurs et la
nature de l’argumentation fournie.
Ainsi, le modèle du marché cognitif
est fidèle à une ambition inspirée par
l’actionnisme, selon laquelle il n’est pas
concevable de postuler a priori l’existence d’une inculcation culturelle des
croyances. Il vise à rendre compte
d’homogénéités statistiques constatées au
plan macrosociologique en prêtant attention aux situations sociales dans le cadre
desquelles les croyances vont se diffuser,
depuis la situation de monopole cognitif
propre à la sphère familiale dans laquelle
est plongé l’enfant, jusqu’à celles, plus
ou moins oligopolistiques ou concurrentielles, que l’individu connaîtra durant sa
scolarisation et au cours de sa vie adulte.
Selon nous, le modèle théorique du
marché cognitif n’en est, pour l’heure,
qu’à ses balbutiements – certes déjà très
élaborés – et s’avère heuristiquement très
prometteur dans la mesure où l’on assiste
parallèlement, et de façon apparemment
paradoxale, à la multiplication des informations et des croyances, et aux progrès
de la connaissance. De l’aveu même de
l’auteur, il reste désormais à consolider
l’édifice théorique, en proposant des
modalités concrètes d’analyse empirique
des situations de production, de diffusion
et d’utilisation des croyances, autrement
dit, proposer un mode opératoire détaillé
de cette théorie permettant d’apprécier le
rôle joué par chacun des facteurs qui en
sont à l’origine et qui président à leurs
destinées, de prendre en considération les
caractéristiques de leur conjonction et,
dans ce cadre, le poids relatif de chacun
d’eux.
Écrit dans un langage clair et accessible à l’ensemble des chercheurs en
sciences sociales, l’ouvrage ne s’adresse
pas ainsi aux seuls sociologues, même si
la réflexion fournie par l’auteur leur est
destinée prioritairement. Ajoutons, enfin,
que les nombreux exemples concrets
mobilisés dans le cadre de la réflexion et
empruntés notamment à l’actualité, à des
expérimentations en psychologie sociale,
à la philosophie, et plus largement, à
l’histoire des sciences et à celle des idées
permettent non seulement de bien
comprendre les thèses défendues, mais
également de saisir immédiatement la
portée très large de la théorie proposée et
d’en envisager les approfondissements et
les applications possibles, tant au plan
micro- que macrosociologique.
Alexandre Mathieu-Fritz
LATTS – Université de Marne-la-Vallée
Lassave (Pierre). – Sciences
sociales et littérature.
Paris, Presses Universitaires de France,
2002,243 p., 25,50 €.
Ce volume d’essais exploratoires sur
le thème aussi récurrent que décrié des
rapports historiques entre littérature et
sciences sociales a pour ambition d’offrir
une approche plus originale qu’une
banale illustration édifiante de questions
sociologiques par l’évocation de figures
littéraires. Le programme de l’auteur,
sociologue au Plan urbain, est de
proposer une double lecture sémiologique
des régimes de discours littéraires dans
leurs rapports historiques et épistémologiques avec l’histoire, l’ethnologie et la
sociologie, trois disciplines qui ont
recours fréquemment à des formes paranarratives d’écriture. Il ne s’agit pas à
proprement parler d’une « poétique de la
sociologie » telle que la pratique Richard
Brown en plein tournant linguistique des
années soixante-dix, dans un étonnant et
rare ouvrage
[1], même si le propos de
l’auteur s’en approche souvent dans un
va-et-vient historique, épistémologique et
sémiologique révélateur de l’incertitude
qui pèse sur le travail du théoricien en
posture de double appartenance, littéraire
et scientifique.
Les trois niveaux de l’analyse sémiologique (sémantique, syntaxique et pragmatique) sont convoqués à armes égales
pour rendre compte des inter-relations et
des interférences discrètes (p. 22) entre la
discipline (scientifique) et le style
narratif. Avec cette grille sémiologique
en rien rigide, les textes qui composent le
volume sont à lire selon trois angles
d’approche comme autant d’études de cas
d’intertextualité : le thème de la cité et de
la ville ; le parcours d’auteurs particuliers
tels que Louis Chevalier, Jean Duvignaud
et Michel Leiris ; trois « figures de prédilection » disciplinaires, Jeanne d’Arc
(pour l’histoire), Vendredi (pour l’ethnologie) et Les misérables (pour la socio-logie), et selon les discours qui les ont
transformés en topoi incontournables de
ces trois disciplines.
Après avoir fourbi ses armes méthodiques sur deux textes de sa propre production, l’u n scientifique e t l’a utre
fictionnel, l’auteur avoue par nécessité
privilégier la dimension sémantique,
l’analyse syntaxique n’intervenant qu’à
la marge. Quant au niveau pragmatique,
une véritable analyse de la réception et de
la circulation des idées dans les deux
types de textes reste du domaine du
souhaitable difficilement réalisable.
P. Lassave s’appuie sur une perspective
de lecture socio-anthropologique
[2] qui
préconise une double nature du texte, en
même temps objet esthétique et sujet de
connaissanc e. Cette perspec tive
commande de tenir ensemble les conditions de production et de réception d’un
texte, et la spécification de ses structures
propres de signification (herméneutique).
Mais le volume se concentre sur un
aspect précis de cette lecture socio-anthropologique, qui est la confrontation
du texte littéraire avec le texte scientifique à la frontière indécise des deux
genres. Cependant, l’analyse de la ville
en tant que chronotope (unité d’espace et
de temps dans le récit romanesque selon
Bakhtine) dans les œuvres des sociologues Simmel (juste évoqué), Wirth (pour
Chicago), et Engels (pour Manchester)
cède vite le pas aux représentations littéraires de l’univers urbain. Ainsi, Les
temps difficiles de Dickens, Sister Carrie,
le roman social de Theodore Dreiser et
Manhattan transfer de John Dos Passos
pour New York ou encore, pour le monde
contemporain, les romans marseillais
d’Izzo, mobilisent l’attention d’une
manière si parlante, qu’ils disqualifient le
principe de la mise en parallèle sémiologique des deux types de « récits ». C’est
l’entrée par la littérature qui domine, laissant dans l’ombre de quelques maigres
paragraphes les écrits moins succulents
des sociologues. Est-ce parce que la
paraphrase, le récit de récit, s’engage
plus facilement au fil de la plume que les
discours sociologiques ? La typologie qui
en résulte (p. 88) confirme l’idée de
départ d’une transformation (non évolutionniste) des rapports entre sciences
sociales et littérature, qui vont depuis la
concurrence à l’époque de l’industrialisation, en passant par la complémentarité
lors de l’explosion urbaine du début du
siècle dernier, pour enfin se manifester
aujourd’hui en interférences et chassés-croisés de lectures complexes du palimpseste urbain en voie de métropolisation.
La deuxième série de cas appelés à
éclairer la problématique suscite des
questions d’un ordre différent. Le choix
de trois auteurs aussi dissemblables sur
tous les plans interroge le lecteur, appelé
à examiner tour à tour le penchant littéraire de Chevalier, le dédoublement de
Duvignaud et le puzzle d’écritures chez
Leiris polygraphe. Louis Chevalier, historien de la ville de Paris et auteur du
fameux texte Classes laborieuses et
classes dangereuses pendant le
XIXe siècle à Paris (1958) combine de
manière originale l’évocation romanesque (Balzac, Hugo, Sue) à l’analyse
démographique. Sans franchir le dernier
pas vers l’écriture de fiction, le style de
Chevalier se tourne de plus en plus vers
la narration à la première personne où
s’affirme une vision sociobiologisante de
Paris. Le parcours de Duvignaud va, à
l’inverse, de l’écriture littéraire vers la
sociologie. Dans les différents textes
autobiographiques de Duvignaud, se
dessine une « mythologie personnelle »
où des symboles, des notions, des métaphores communes émaillent les textes des
deux types. Quant à Leiris, que ne peut-on en dire ? Au-delà de la mixité indécidable des genres littéraires, c’est son idée
selon laquelle c’est par la subjectivité
exacerbée que l’on peut atteindre l’objectivité qui attire malgré tout l’attention. Là
encore, l’analyse se déploie plus à l’aise
dans les nombreux textes littéraires, laissant à l’évocation de passage les textes
ethnographiques postérieurs à l’Afrique
fa n t ô m e. Lassave préfère de toute
évidence l’ambivalence de l’écriture de
Leiris, alors que ce dernier a pratiqué une
véritable division du travail entre les
deux registres, ce qui lui fait juger
« l’œuvre proprement ethnographique
captive de ses conventions positivistes »
(p. 133). Du coup, le commentateur
remarque bien la distinction entre les
deux styles chez Leiris, et se promet de
« [...] suivre les expressions multiples de
ces thèmes selon les styles empruntés et
entrevoir ce que l’une apporte à l’autre »
(p. 132). Mais il ne le fait pas. On en
retient que Leiris a évité de justesse
l’auto-ethnographie, ce dont on se réjouit
sans trop bien savoir pourquoi.
L’étude très érudite des (milliers) de
représentations de Jeanne d’Arc suscite
en troisième partie un commentaire plutôt
long, et moins en prise avec le sujet que
l’étude des enquêtes et romans qui traitent de la pauvreté et de la misère.
L’évocation des métamorphoses historiques du « bon sauvage » à partir de la
figure de Vendredi, « l’autre » de
Robinson, est plus probante, mais nous
éloigne quelque peu du propos initial. Le
parallèle entre Jeanne d’Arc et Vendredi
laisse songeur, et le propos se défait lui-même dans des conclusions forcées qui
ne rendent pas justice aux positions plutôt
nuancées du travail accompli : « Mais
plus encore que les historiens de Jeanne,
l’ethnologue des Vendredi produit aussi
en parallèle, ou à l’encontre des mythologies du moment qui désignent son objet
(cannibale, naturel, primitif, archaïque ou
traditionnel), d’autres mythes plus confidentiels que les initiés appellent “théories” ou “paradigmes” (évolutionniste,
fonctionnaliste, structuraliste, culturaliste). » (p.181). On est tenté de se dire
que le parcours est un peu long pour en
arriver à une assimilation aussi rapide des
paradigmes et des mythes.
L’auteur, et c’est tout à son honneur,
est soucieux de bien définir et d’exposer
ses outils, comme pour conjurer le
reproche latent envers qui se hasarderait à
conjoindre littérature et science de la
société. Plus d’une précaution est nécessaire pour faire face à la question-clé qui
sourd timidement au détour d’un paragraphe : pourquoi aimons-nous la littérature, mais la rejetons comme socio-logie ? : « Le contraste entre l’attirance
fascinée pour le roman et son rejet brutal
chez certains auteurs de sciences sociales
manifeste leurs divisions et leurs incertitudes. » (p. 19). Plus qu’une remarque de
passage, cette constatation est en réalité
une thèse épistémologique qui pourrait se
formuler ainsi : plus une discipline
avance, plus elle est certaine de son objet
et de ses méthodes, plus elle se débarrasse de la hantise d’une « contamination » non scientifique par le style littéraire, et moins elle hésitera à ré-investir
les lieux rhétoriques de la lisibilité (ainsi
de l’école des Annales, citée en exemple).
La fièvre infantile de la scientificité militante se caractériserait dès lors par le
rejet étroit de l’écriture sous sa forme
littéraire, tandis que la calme maturité se
promènerait sereine « entre » les
discours, sans peur d’y perdre sa pertinence ou sa crédibilité. Cette thèse implicite se découvre seulement dans la
conclusion (p. 226), pour constater que
l’anthropologie, l’histoire, la sociologie
se transformeraient aujourd’hui en
« science plurielle de la culture »
(p. 218), à l’heure de la libéralisation des
frontières épistémiques.
La prééminence du discours littéraire
sur le discours sociologique dans
l’analyse de Lassave n’est pas une simple
question d’équilibre, mais plutôt la
preuve que le projet théorique de l’auteur
re ste (heureusement) à l’état de
programme encore à accomplir. Un
absent des analyses et des exemples, qui
pourrait bien donner tort à la thèse latente
du mûrissement disciplinaire, est
Simmel. Tout au moins si l’on sort des
frontières de la sociologie française. À la
différence de Durkheim, et en le payant
au prix fort de plus d’un qualificatif
pamphlétaire, Simmel est la réalisation
ex ante des vœux syncrétistes de Lassave.
Ainsi, une analyse des raisons pour
lesquelles Durkheim ne parvenait pas à
prendre au sérieux Simmel serait au
centre de cette réflexion sur la forme
d’écriture comme gage de scientificité
qui traverse l’ouvrage. Ce qui tendrait, en
revanche, à confirmer cette thèse, c’est la
redécouverte de Simmel après une longue
pénombre, peut-être précisément parce
que l’on est entre-temps devenus capables de recevoir son message sociologique dans son style hybride sans plus se
soucier des canons de la scientificité.
Finalement, le projet de comparer des
formes d’écriture, en soi original, est
délaissé par l’auteur au profit de ce qu’il
appelle des « contenus de connaissance ».
Tout au long de l’ouvrage, l’attraction
pour le « sémantisme » est sensible, de
même que l’est la peur de s’adonner par
là indûment à une activité superficielle,
source d’hésitation permanente du propos
très riche entre la glose, l’herméneutique
et l’analyse de contenu. La question des
formes d’écriture scientifique et littéraire
est cependant tout sauf futile si l’on se
souvient qu’il ne s’agit pas de formes
différentes pour un même contenu mais
que les formes d’écriture sont indissociables de la démarche de connaissance.
Pour le sociologue, le terreau des cas
limites est proprement inépuisable dans
un domaine encore à définir, qui se
nommerait « sociologie par la littérature ».
Michelle Dobré
LASAR – Université de Caen
Guibert (Joël), Jumel (Guy). – La
socio-histoire.
Paris, Armand Colin (Cursus), 2002,
184 p., 13,50 €.
Dans une collection qui propose
d’apporter aux praticiens et aux futurs
praticiens des sciences sociales les outils
premiers de leur démarche réflexive,
l’ouvrage que Joël Guibert et Guy Jumel
consacrent à la socio-histoire est le bienvenu. Doublement bien venu, peut-on
dire, puisqu’il ne se contente pas de
présenter les grandes lignes constitutives
de cet hybride disciplinaire, mais il arrive
à réactiver, et à bon escient, l’ancestral
débat portant sur les conséquences épistémologiques de la nature historique de
l’objet même des sciences sociales. Sans
préconiser l’ambitieux plan disciplinaire
de l’École des Annales, dont l’échec
relatif ne saurait être passé sous silence,
les auteurs reprennent plus pragmatiquement les termes d’un débat qui n’a cessé
de hanter les disciplines qui se réclament
des sciences sociales.
La socio-histoire est peut-être d’abord
à inscrire dans l’histoire de la sociologie,
notamment celle du dialogue de sourds
des fondateurs français et allemands de la
discipline. Toutefois le projet de
l’ouvrage n’est pas de type aronien. Il
n’entend pas poursuivre – même s’il sait
ne pas l’ignorer – la réflexion que
Raymond Aron ramassera en une
formule, dans sa leçon inaugurale au
Collège de France : De la condition historique du sociologue. Ce sont les modalités empiriques de la démarche que les
auteurs proposent de nommer socio-histoire.
Après une brève introduction qui
rappelle opportunément que « l’essentiel
de la socio-histoire reste à faire » (p. 2),
l’ouvrage retrace, de manière condensée,
les lignes d’évolution infradisciplinaire
de l’intention de science à l’endroit de la
société. Tant pour l’histoire que pour la
sociologie, il est fait rappel des principes
épistémologiques et méthodologiques
tenus pour constitutifs de ces disciplines,
et pour lesquels l’accord le plus large
semble pouvoir être obtenu. Dans les
trois pages qui sont consacrées spécifiquement à la sociologie, l’essentiel y est
rappelé dans des termes qui ne réduisent
pas la pensée des auteurs présentés, à
quelques rares raccourcis de formulation
près. En revanche on pourra regretter que
dans le paragraphe consacré aux
tendances de la sociologie actuelle celles-ci se résument à un face à face Aron-Bourdieu, présentés comme les représentants d’une tentative de dépassement de
l’opposition holisme-individualisme,
ignorant ainsi les partisans de l’interactionnisme ou de l’actionnalisme pourtant,
eux aussi, souvent novateurs en la
matière.
Les chapitres suivants, très didactiques, offrent deux types de prestations :
un mémento de procédures et moyens
utilisés par chacune des deux disciplines ;
des présentations raisonnées d’un champ
social d’investigation pour la socio-histoire. Sans faire de doublon avec
celles qui sont privilégiées par l’historien, les techniques utilisées par le socio-logue sont passées en revue. Ce qui
permet à l’occasion de souligner l’inégal
usage de ces techniques au sein de la
communauté des sociologues. Pourtant,
du point de vue de la socio-histoire, ou
pour le moins de celui défendu par les
auteurs, aucun privilège ne saurait
s’établir entre elles puisque, selon eux,
c’est à leur conjonction qu’il convient de
procéder.
Les chapitres qui vont suivre sont là
pour en administrer la preuve. Sur des
« objets » qui, au dire des auteurs,
peuvent paraître « plus insolites » et
s’écarter ainsi des « sentiers battus », des
cas d’application de la démarche socio-historique nous sont proposés. Certes, le
rassemblement des objets selon trois
« territoires socio-historiques » – d’après
la formulation de l’ouvrage – ne reçoit
guère plus de justification, mais leur
présentation se fait toujours avec beaucoup de clarté et sur la base d’une information sûre et maîtrisée. Ainsi, après le
divertissement (le sport et le jeu) et le
culturel (le loisir et la fête), le « social »
vient ouvrir – chapitre 6 – un territoire
pour la socio-histoire. Pour son traitement socio-historique, celui-ci bénéficie
moins d’une double entrée que d’un
redoublement de l’objet puisque ce sont
l’image du pauvre et l’assistance qui sont
présentées. C’est-à-dire, une représentation sociale d’une part, le dispositif social
qui lui répond d’autre part. Ce chapitre se
recommande par son esprit de concision
et de synthèse. Il est même remarquable
dans sa couverture des travaux historiques et sociologiques consacrés au
thème. On regrettera seulement que le
registre notionnel retenu ne comprenne
pas la notion de « solidarité » pourtant
largement mobilisée dans les politiques
publiques contemporaines de lutte contre
la pauvreté. De même, s’agissant de
l’assistance comme « projet politique »,
l’absence de référence aux travaux du
Comité pour l’extinction de la mendicité
de l’Assemblée constituante constitue une
lacune lorsque l’on entend rendre compte
de la variabilité des représentations à
l’endroit du pauvre. Malgré tout, l’intérêt
de l’approche socio-historique est mieux
qu’affirmé puisque cette dernière s’y
trouve déjà pratiquée quoique de manière
condensée. Au terme de l’inventaire de
ces trois territoires la pétition de principe
à l’égard de la démarche socio-historique
est donc déjà dépassée. Le choix des
territoires ne versant pas par ailleurs dans
la facilité, cela donne de la force de
conviction aux arguments avancés préalablement par les auteurs.
Les deux derniers chapitres de
l’ouvrage, plus que la conclusion, vont
venir arrêter les exigences de la socio-histoire et signaler les obstacles sur
lesquels elle arrive à trébucher. Les
auteurs de La socio-histoire ne sont pas
avares lorsqu’ils recensent ces derniers.
Ainsi, les pièges de l’anachronisme, les
dangers de l’ethnocentrisme et les dérives
localistes minent le parcours qu’emprunte
le tenant de la démarche socio-historique.
L’ouvrage fournit d’utiles indications sur
les procédures de la socio-histoire, par
exemple sur le statut du récit historique –
bien que la subjectivité du chercheur qui
s’y trouve engagée aurait mérité quelques
précisions clarificatrices. Quant au lien
logique établi entre compréhension du
passé et explication du présent, il vient
alimenter la question cruciale de la socio-histoire. Celle de savoir si « le passé, pris
comme objet, peut s’inscrire dans une
problématique du présent ? » (p. 144). La
réponse esquissée dans l’ouvrage s’en
tient prudemment à des arguments de
circonstance et d’ordre méthodologique.
En cela réside sûrement la principale
faiblesse de l’ouvrage.
À cet égard, la revue des différentes
postures est insuffisamment développée
pour permettre de prendre la mesure des
enjeux épistémologiques qui traversent la
question des conditions de possibilité de
la socio-histoire. Les différentes postures
théoriques sont peu discutées et du coup
n’autorisent pas une reformulation sur le
plan épistémologique des suggestions
nées des considérations méthodologiques.
Ainsi, à titre d’exemple rapide, s’il est
plus que judicieux d’attirer l’attention du
lecteur sur les difficultés qu’il y a à faire
du passé la cause du présent, leur résolution réclame peut être plus que la
prudence et la vigilance réclamées par les
auteurs. La question sur laquelle on en
vient toujours à buter est, bien entendu,
celle du changement. Qu’est-ce qui
change quand ça change ? Et là, il aurait
pu être utile de réfléchir plus avant sur la
paradoxale réussite de la démarche d’un
Norbert Élias. La critique historienne de
Hans Peter Duerr (Nudité et pudeur : le
mythe de processus de civilisation, trad.
franç. 1998, Paris, Maison des Sciences
de l’Homme) récuse les arguments causalistes mobilisés par Élias, mais ne ruine
nullement l’hypothèse d’une historicisation du tabou de la nudité.
La socio-histoire, les auteurs le répètent à l’envi, procède de la convergence
de l’histoire et de la sociologie (« combinaison singulière » p. 4 ; « recours
conjugué à l’histoire et la sociologie »
p. 62 ; « pratique située à la confluence
de deux disciplines » p. 103 ; « située au
carrefour de l’histoire et de la socio-logie » p. 128 ; « éclairage conjoint de
l’histoire et de la sociologie » p. 132 ...).
Dans leur ouvrage, c’est sur le plan
méthodologique que semble opérer la
convergence – d’où, sûrement, les développements sur les méthodes et matériaux
de l’historien et du sociologue, comme
les observations et les préconisations
portant sur la démarche. Au point que la
métaphore du « carrefour » devient
réductrice si on l’entend comme le
produit de l’intersection des deux ensembles disciplinaires, de leur communauté
méthodologique. L’enjeu de la socio-histoire déborde largement le cadre des
méthodes, ce n’est pas foncièrement une
question « technique » pour pallier les
déficiences de l’une ou l’autre discipline
– la quête de l’exhaustivité est proposée à
plusieurs reprises par les auteurs comme
résultat premier de la démarche. L’enjeu
est aussi, ou devrait être, épistémologique. L’ouvrage ne se situe guère par
rapport à la perspective esquissée par
Jean-Claude Passeron (Le raisonnement
sociologique, Paris, Nathan, 1991) par
exemple, laquelle ramenait sociologie et
histoire à un même objectif heuristique et
à un même degré épistémologique. Du
coup, la question première de toute
démarche de connaissance, celle qui
porte sur le type d’intelligibilité de
l’objet auquel elle peut prétendre, ne se
trouve quasiment pas abordée. Or, elle
peut paraître autrement plus cruciale que
la question pragmatique du cumul des
méthodes. Il n’est ainsi question du
« sens » à produire qu’incidemment, dans
le dernier chapitre de l’ouvrage, à propos
des récits recueillis et à leur mise en
scène. Et cela, en référence aux
réflexions de Paul Ricœur sur ce thème.
Pourtant, la socio-histoire, au dire même
des auteurs, semble receler plus qu’une
capacité de conjonction disciplinaire.
Elle inaugure, pour le moins, un mode
d’appréhension des objets d’étude qui
cesse d’en faire des objets déjà produits
ou déjà donnés pour les voir comme des
objets à produire ou toujours en production. De ce point de vue, la reprise des
réflexions engagées par le Michel
Foucault de L’archéologie du savoir,
notamment lorsqu’il traite des conditions
d’exercice d’une pratique discursive,
aurait pu orienter et alimenter la perspective épistémologique de la socio-histoire
présentée par Joël Guibert et Guy Jumel.
Ajou to ns, pour terminer, qu e
l’ouvrage est aussi conçu, on peut même
dire remarquablement bien conçu,
comme un manuel à l’usage des praticiens et de tous ceux qui font du
« terrain ». Outre les chapitres qui
présentent les outils et les techniques de
recueil de l’information, ceux qui en
discutent leurs limites et leurs présupposés, est présente une annexe intitulée
Les nouvelles technologies en socio-histoire qui se révèle des plus précieuses.
D’autant qu’elle sait s’adresser aussi bien
au néophyte qu’à l’internaute de haut vol.
Enfin, bibliographie, index des auteurs et
index thématique viennent parachever les
qualités pédagogiques d’un ouvrage qui
occupe pleinement sa place dans une
collection universitaire qui a pris pour
nom Cursus.
Michel Messu
Université de Nantes
GRASS – CNRS
Poisson (Jean-Paul). – Essais de
notarialogie. Préface de Albert
Rigaudière, postface de Françoise
Mosser.
Paris, Économica, 2002, X-435 p., 38 €.
Après Notaires et sociétés (tomes I et
II), puis Études notariales, les Essais de
notarialogie constituent la quatrième
contribution de l’auteur, sous la forme
d’un ouvrage, à l’élaboration d’une
œuvre de grande ampleur consacrée aux
notaires et à leurs activités. La fondation
et le développement d’une « notarialogie », pour lesquels Jean-Paul Poisson a
œuvré sans relâche – en dehors de son
activité de notaire – depuis une cinquantaine d’ann ées et qu’il appelle,
aujourd’hui encore, de ses vœux, répondent au souci de promouvoir et de coordonner les diverses études consacrées au
« donné notarial », et ce quelles que
soient l’appartenance disciplinaire et la
spécialité de leurs auteurs : « histoire
notariale », « sociologie de la pratique
juridique », « droit privé notarial »,
« science notariale (les fondements de la
pratique de notaire) », etc. (p. 4). Dès les
premières pages de l’ouvrage, il précise
ainsi que « c’est pour rassembler
l’ensemble de ces champs de recherche
sous une dénomination commune » que le
terme de « notarialogie » a été proposé,
« désignant les travaux des “notariologues”, comme il y a des démographes,
des germanistes et américanistes, des
ruralistes, etc. » (p. 4).
Les Essais, tout comme les précédents
ouvrages de l’auteur, visent à faire reconnaître le double intérêt, à la fois historique et historiographique, de la notarialogie. Historique, car les notaires
constituent, en tant que groupe social, un
objet d’étude pertinent ; on peut analyser
leurs modes de vie, leurs valeurs, leurs
croyances, le déroulement de leurs activités, etc. Historiographique, car les actes
notariés peuvent être envisagés à bon
droit comme un lieu d’enregistrement
d’activités sociales passées et renseignent
ainsi notamment sur les relations familiales au sein de divers groupes sociaux,
les échanges économiques ainsi que le
volume et la nature des patrimoines
détenus par les individus qui y prennent
part, la vie intellectuelle, religieuse, politique, etc. qui avaient cours à différentes
époques et en des lieux divers. Pour
l’auteur, c’est davantage ce deuxième
aspect qui justifie la fondation d’une
notarialogie – conçue comme « science
humaine » –, car « son intérêt privilégié
est l’étude de la société » (p. 21) ;
l’analyse historique du groupe des
notaires et de leurs activités ne revêt ainsi
tout son intérêt que dans la mesure où
elle permet de bien mettre en lumière la
pratique de rédaction des actes. Afin
d’éviter toute vue sommaire de l’activité
notariale, l’auteur suggère même, dans ce
cadre, que l’historien vienne à la
rencontre du notaire.
Les Essais se caractérisent, à l’image
des contributions antérieures de l’auteur,
par leur caractère hybride : outre des
addenda et des pièces justificatives à des
textes déjà publiés, figurent des interventions à des colloques d’historiens et des
articles ayant déjà fait l’objet de publications, principalement dans Le Gnomon –
Revue internationale d’histoire du notariat. Les thèmes des différentes études
composant l’ouvrage, également, sont
variés : la période historique qu’elles
couvrent s’étend du XVe siècle à nos
jours, et les objets d’analyse concernent
aussi bien les notaires que leurs activités,
et ce, dans différents pays comme le
Canada ou l’Indochine – la France
demeurant le principal terrain d’enquête.
À travers ses travaux, l’auteur met bien
en évidence la portée heuristique, pour
l’historien et le sociologue, du recours à
l’ensemble des actes notariés – baux,
contrats de mariage, inventaires après
décès, donations entre époux, dévolutions
de succession, prêt, ventes de biens
immeubles, de parts de sociétés de construction, procurations, augmentation de
capital de société par action, constitution
de rentes, etc. – et de la prise en considération de leurs conditions de production
historique. Pour ne citer qu’un exemple –
intéressant à la fois historiens, sociologues et anthropologues –, l’auteur montre
que la consultation des actes notariés (et
des no taires) p ermet de mieux
comprendre les stratégies matrimoniales
et successorales dont les travaux ont,
selon lui, « décrit seulement la mécanique apparente, la partie superficielle
des rapports se passant réellement à
l’intérieur de la famille [...] » ; « le père
de famille n’était pas nécessairement un
possédant au cœur sec ne s’intéressant
qu’à ses biens et à leur pérennité transgénérationnelle [...] cette pratique [de transmission] était non pas l’application automatique d’une stratégie autoritaire et
patriarcale sur la transmission des biens,
mais une tactique inspirée par l’amour
des siens [...] » (pp. 22-23).
En dépit de la position d’humilité
adoptée par l’auteur lorsqu’il évoque sa
contribution personnelle à la notarialogie
et de sa position ambivalente à l’égard du
système universitaire – faite à la fois de
distance sur le plan du statut professionnel et de reconnaissance sur le plan
de la recherche –, l’auteur semble être
parvenu aujourd’hui à donner ses lettres
de noblesse à ce champ d’étude historique, ne serait-ce qu’au vu des communications effectuées dans le cadre des
secteurs les plus prestigieux du domaine
académique (comme le Collège de France
ou la Sorbonne), de la publication de ses
ouvrages et de la grande quantité d’articles publiés principalement dans Le
Gnomon – Revue internationale d’histoire
du notariat – que Jean-Paul Poisson a
contribué à fonder, mais également dans
des revues d’histoire de premier plan,
comme la Revue historique. De plus, il
est sûr aujourd’hui que les efforts
déployés par l’auteur dans le cadre du
développement de la notarialogie ont
suscité, comme en témoigne Albert
Rigaudière dans sa préface, l’intérêt grandissant et la collaboration de chercheurs
en sciences sociales, dont principalement
des historiens, autour d’objets de
recherche ou de méthodes historiographiques similaires. Cependant, à en croire
Jean-Paul Poisson, la notarialogie n’a pas
connu l’extension qu’il aurait souhaité lui
donner.
Si les Essais témoignent de la grande
érudition acquise par l’auteur dans son
domaine de recherche, et, partant, pourraient nous amener à considérer que
celui-ci a, en quelque sorte, réalisé
personnellement une part considérable du
travail qui, selon lui, doit être accompli
dans le champ de la notarialogie, il trace
surtout de nouvelles pistes de recherche,
comme en témoignent ses diverses contributions, pour les médiévistes et les
contemporanéistes, les spécialistes de
l’histoire sociale, économique et des
mentalités, de la démographie historique
et d’histoire quantitative, et, de façon
plus précise, pour ceux qui étudient la
colonisation française, les communautés
religieuses, la bourgeoisie parisienne et
provinciale, les différences entre les
sexes, la famille et le couple, les arts, les
groupes professionnels, etc. Sa contribution s’étend même aux candidats notaires,
lorsqu’il indique de façon détaillée
comment telle ou telle recherche –
comme, par exemple, celle portant sur les
conditions actuelles d’activité des
notaires à Paris et dans les villes
moyennes – pourrait trouver place dans le
cadre d’un mémoire de fin d’études.
Outre leurs apports remarquables et
aujourd’hui reconnus à la recherche
historique, les travaux de Jean-Paul
Poisson constituent une invite à renouveler également l’analyse sociologique
du groupe des notaires – qui, pour
l’heure, n’a fait l’objet que de recherches
« classiques », c’est-à-dire fondées sur
l’étude des modalités d’évolution du
groupe professionnel à partir, principalement, des relations de la profession avec
l’État
[1] ou des rapports à l’activité et
aux mandants
[2] – et à étudier d’autres
professions juridiques, dont les archives
et les dossiers sont un reflet du rapport du
professionnel aux justiciables, mais
également une fenêtre ouverte sur la vie
sociale au sens large, passée ou présente ;
on peut penser ici aux huissiers de justice
qui, dans les campagnes, ont longtemps
constitué des intermédiaires ou des arbitres dans le cadre de conflits entre bailleurs et preneurs de biens fonciers, ou
bien encore aux avocats, dont l’étude des
dossiers, comme l’a déjà montré Lucien
Ka rp ik
[3], rév èle l’existence de
nouveaux rapports au monde professionnel et à la pratique de la défense judiciaire.
Alexandre Mathieu-Fritz
LATTS – Université de Marne-la-Vallée
Centeno (Miguel Angel). – Blood
and debt : war and the nationstate in Latin America.
Philadelphia (PA), Penn State University
Press (Political science, History), 2003,
344 p., $ 24.
L’Amérique latine a connu, par
comparaison avec d’autres continents, en
particulier l’Europe, un niveau très bas de
militarisation, d’organisation et de mobilisation des ressources humaines et matérielles pour faire la guerre. Les Latino-Américains ont fréquemment essayé de
s’entretuer, mais ils n’ont généralement
pas réussi à organiser institutionnellement et psychologiquement leurs sociétés
pour atteindre cet objectif. L’analyse que
propose Miguel Angel Centeno de la
« paix durable » en Amérique latine
repose sur l’idée que la violence s’y
présente largement à l’intérieur des États
et non entre les États.
Ce livre se divise en plusieurs chapitres : le premier, que Centeno intitule le
« casse-tête latino-américain », concerne
cette spécificité continentale. Les
suivants sont consacrés aux guerres que
l’Amérique latine a connues, à la formation de l’État, à la formation de la Nation
et du nationalisme militaire, et enfin à la
citoyenneté et au rapport État-Nation.
Centeno parvient à la fois à identifier la
spécificité de ce continent du point de
vue d’une théorie de l’État (s’opposant
ainsi à une sorte d’« eurocentrisme » qui
a dominé cette théorie) et à l’intégrer
dans les grandes comparaisons internationales du type de celles de Charles Tilly.
Il se fonde sur des archives historiques
concernant les guerres, sur une analyse
des publications et organisations militaires et fiscales de ces États, mais aussi
sur des enquêtes empiriques sur les
commémorations contemporaines et
l’analyse des noms de rues et de monuments publics dans les grandes villes
d’Amérique latine. Une bonne partie du
livre est consacrée à des monographies
détaillées de chaque pays du point de vue
de la problématique générale.
L’argument central de ce livre est que
les guerres latino-américaines, à la différence des guerres européennes, n’ont pas
donné aux sociétés belligérantes l’opportunité d’établir et d’imposer un pouvoir
d’État fort. Pour expliquer ce phénomène, Centeno relit l’histoire du continent depuis les guerres d’indépendance
du XIXe siècle. De son point de vue, ces
dernières ont produit des fragments
d’empire plus que de véritables États
nouveaux. Officiellement, les guerres
avaient lieu contre une puissance extérieure, l’Espagne, mais en fait elles ont le
plus souvent été des conflits entre les
différents groupes de l’élite, ou plus
sanglants encore entre classes sociales,
voire entre castes. La violence ne se
déployait pas vraiment entre États ; elle
était orientée vers la création de
nouveaux ordres politiques internes. Les
guerres étaient donc limitées et les
nouveaux États ne disposaient pas de la
base organisationnelle et politique nécessaire à une forte concentration du
pouvoir. De plus, pour faire la guerre, ces
États auraient eu besoin de ressources. Or
leurs gouvernements ont rarement eu le
pouvoir de taxer suffisamment pour
rassembler ces ressources, en particulier
les grands propriétaires terriens et industriels.
Les guerres civiles latino-américaines
étaient parfois définies territorialement
mais elles relevaient en fait de luttes pour
le pouvoir central, de tentatives des États
pour consolider leur autorité. Ces conflits
internes pour le pouvoir qui ravageaient
ces pays n’ont pas produit les stimuli
nécessaires à une évolution organisationnelle et institutionnelle comparable à
celle que l’on trouve en Europe. Les
guerres ne présentent un « bénéfice institutionnel » que pour les États qui ont une
organisation politique capable de capitaliser les changements qu’elles induisent.
De plus, la capacité de l’État à dégager
des ressources pour la guerre doit être
mise en relation avec la volonté des
populations à accepter de telles mesures.
Or ce ne fut pas le cas en Amérique
latine. Il était particulièrement difficile
pour les gouvernements de la post-indé-pendance d’imposer des nouvelles taxations (généralement associées à l’absolutisme colonial qui venait d’être vaincu).
Les impôts anciens ont été abolis sans
que de nouveaux impôts ne soient
instaurés de manière stable. La période
de post-indépendance n’a été ni économiquement ni idéologiquement favorable au
développement de l’État.
D’où viennent ces divisions sociales
internes si marquées à l’intérieur de
chaque État ? Selon Centeno, les États
d’Amérique latine ont échoué dans leur
tentative de créer une notion de citoyenneté, cruciale pour l’intégration communautaire. Pour une vaste majorité des
populations d’Amérique latine, le sentiment d’appartenance aux nouveaux États
était faible. Avec une division par race,
caste, classe sociale, ou des combinaisons
variables des trois, les populations latino-américaines n’avaient pas d’identité
commune. Les luttes de définition de la
nation et des droits des citoyens ont
mobilisé une grande part des énergies des
forces politiques du XIXe siècle. Or l’une
des fonctions importantes d’un État
moderne est de faire fonctionner une
« coopération obligatoire » qui requiert
de ses membres la reconnaissance d’une
citoyenneté et d’une identité commune.
L’absence des conflits internationaux
reflète en partie aussi l’absence de grands
enjeux économiques dans les relations
avec les États voisins. Dès l’indépen-
dance, les États d’Amérique latine ont
concentré leur attention et leurs échanges
non pas sur, et avec, leurs voisins, mais
sur, et avec, des centres métropolitains à
l’autre bout du globe. Ces puissances
étrangères, à leur tour, divisaient pour
mieux régner, et renforçaient ceux qui
empêchaient l’émergence de puissances
régionales. À la différences des États
européens de l’ouest, avec leur histoire
propre, leurs formes de concurrence et
d’émulation, la capacité de mettre en cause
le statu quo géopolitique restait limitée
pour chaque État d’Amérique latine.
La « variation finding approach »,
que Centeno emprunte à Charles Tilly, lui
permet ainsi d’affirmer que les guerres
limitées lèguent rarement un héritage
institutionnel positif. Au lieu de produire
des États formés par « le sang et le fer »,
les États latino-américains ont été construits dans « le sang et la dette ». Cette
perspective
[1], ainsi que la comparaison
avec les expériences européennes permettent ainsi de mieux comprendre les relations entre guerre et formation de l’État
et contribuent plus généralement à
l’analyse – parfois en creux – du « développement institutionnel » des sociétés
modernes.
Marcel Julien
Université de Paris VIII
Castra (Michel). – Bien mourir.
Sociologie des soins palliatifs.
Paris, Presses Universitaires de France (Le
lien social), 2003,365 p., 28 €.
Michel Castra, à travers cet ouvrage,
présente de façon détaillée la genèse et le
fonctionnement des services de soins
palliatifs. Dans les sociétés modernes,
observe l’auteur, la mort devient de plus
en plus un sujet tabou, refoulé. Tout ce
qui évoque la souffrance et la dégradation
physique est de moins en moins accepté
et se retrouve confiné et relégué aux
professionnels de santé et à l’hôpital.
Dans le même temps, la médecine s’est
technicisée, réalisant de grands progrès
dans le traitement des maladies mais
délaissant de plus en plus la dimension
émotionnelle et subjective des soins.
D’où le risque d’abandon des incurables,
d’acharnement thérapeutique et finalement les revendications de certains de
reprendre le contrôle sur leur propre
mort.
Contre le projet de droit à l’euthanasie
et pour humaniser la fin de vie, quelques
médecins, psychologues, infirmiers, kinésithérapeutes, etc. se sont lancés, à la
suite des pays anglo-saxons, dans la constitution d’un nouveau domaine médical :
les soins palliatifs. Ayant pour objectif
d’améliorer le confort physique et moral
des mourants, cette nouvelle forme de
prise en charge cherche à respecter au
maximum les besoins du malade par une
organisation plus souple (horaires des
soins et des repas adaptés, visite des
familles plus libres et encouragées,
écoute attentive, etc.).
Le credo de ces services, nous
rappelle Michel Castra, est de dépasser le
déni de la mort qui apparaît sous
plusieurs formes à l’hôpital : acharnement thérapeutique, mort accélérée et
adoucie par l’usage de cocktails lytiques,
fractionnement de la présence soignante
au lit du mourant, abandon, etc. Toute-fois, afin de protéger l’équipe, mais aussi
du fait d’une conception fortement
partagée de ce que doit être une « bonne
mort » (acceptation apaisée de sa disparition, résolution des conflits psychiques
ou familiaux avant de « partir », etc.), cet
accompagnement reste très normatif. Si
les soignants des services de soins palliatifs arrivent plus ou moins à faire face à
l’usure provoquée par la répétition des
décès annoncés, c’est en effet que
l’utopie portée par ces services parvient à
s’inscrire dans un cadre organisationnel,
normatif et idéologique.
L’organisation, tout d’abord, permet
une certaine maîtrise des incertitudes qui
pourraient rendre plus pénible le travail
médical et soignant. Ainsi les patients
admis dans les unités de soins palliatifs
font-ils l’objet d’une sélection rigoureuse. Il s’agit en grande partie de
malades cancéreux et dans une moindre
mesure de malades du sida. Les maladies
neurologiques responsables de démence,
comme les morts lentes liées au vieillissement, sont écartées. De même l’équipe
évite les malades dont le décès serait trop
proche ou trop lointain (autour de trois
semaine semble être la durée « idéale »).
Le personnel est en nombre suffisant
pour permettre de nombreuses réunions et
périodes de réflexion collective, pour
favoriser le retrait temporaire d’un
soignant impliqué dans une interaction
difficile, ou encore pour s’adapter au
rythme et aux besoins des patients. Le
recours à des bénévoles accroît également les marges de manœuvre. L’architecture même du service est pensée pour
favoriser le travail collectif, la proximité
avec les malades, l’intégration des
familles, etc. Par exemple, un « espace
famille » a été mis en place dans un des
services étudiés avec une salle de jeux
pour les enfants, une cuisine équipée, un
salon de télévision et une salle à manger
afin de recréer un univers domestique
rassurant pour les malades et leurs
proches.
D’un point de vue normatif, le
personnel des unités de soins palliatifs a
pu intérioriser, grâce à la discussion
collective et à de nombreuses formations,
un certain nombre de valeurs fortes :
refus de l’euthanasie, de l’acharnement
thérapeutique, de la douleur. Tout un
ensemble de routines relationnelles
(prendre la main du malade, s’agenouiller
auprès de lui ou s’asseoir sur son lit, etc.)
et de techniques de maîtrise de la douleur
sont couramment employées. La lenteur,
le calme, la nécessité de prendre son
temps pour la relation et le travail
d’équipe constituent des normes temporelles qui contrastent fortement avec le
rythme habituel de l’activité hospitalière.
De même, « à l’unité de soins palliatifs,
le style de visite est dépourvu de toute
solennité : on est loin du cortège traditionnel du praticien accompagné de ses
étudiants que l’on connaît dans d’autres
services » (p. 172).
Enfin, les unités de soins palliatifs
fonctionnent grâce au recours à une
vision idéologique forte de la mort. La
théorie des cinq étapes du psychiatre
Elisabeth Kübler-Ross (phase de choc et
de refus de la mort, colère et révolte,
marchandage où le patient tente de
« négocier » l’échéance fatale, épisode
dépressif, puis acceptation apaisée)
permet de donner un sens aux réactions, y
compris négatives, du patient. Tout un
discours est développé sur la « bonne
mort » et sur l’enrichissement personnel
que peut représenter pour les soignants le
contact avec des personnes mourantes.
Cette grille de lecture aide ainsi médecins, infirmières et aide-soignantes à
rendre plus supportables des situations
a priori perturbatrices.
L’analyse que fait Michel Castra de
ces conditions sociales de mise en œuvre
de la médecine palliative en illustre le
caractère exceptionnel et difficilement
généralisable. D’ailleurs, le passage de
l’observation de services de soins palliatifs à celle d’unités mobiles ayant vocation à intervenir dans des services traditionnels met en évidence un certain
nombre de difficultés pour appliquer
l’idéal de la « bonne mort » à une réalité
plus complexe (manque de moyens,
patients rétifs ou inaptes à un cadrage
relationnel normatif, etc.).
Très documentée, cette enquête sur le
fonctionnement des services de soins
palliatifs apporte un éclairage fort sur la
façon dont notre société cherche à gérer
la mort et à dépasser, par une psychologisation des difficultés, la contradiction
entre le souci de plus en plus grand pour
les droits de la personne et la volonté de
contrôler et d’encadrer les manifestations
de la souffrance et de la déchéance
humaine. Cette étude repose en outre sur
un véritable travail de distanciation de la
part de l’auteur vis-à-vis du mouvement
des soins palliatifs, des pratiques et des
discours des professionnels de ces
services. Toutefois, dans ce travail,
Michel Castra aurait sans doute pu aller
plus loin en replaçant de façon plus
critique le mouvement des soins palliatifs
dans les évolutions actuelles du système
de santé (dégradation des conditions de
travail et d’accompagnement des
mourants dans de nombreux services de
long séjour) et dans les débats sur
l’euthanasie et la place de la mort dans la
médecine. Cela aurait ainsi pu conduire à
une réflexion sur le rôle ambigu de
« vitrine » de la gestion de la mort dans
notre société, ce que l’auteur ne fait
qu’effleurer.
Marc Loriol
Laboratoire Georges Friedmann
CNRS – Université de Paris I
Maruani (Margaret). – Les
mécomptes du chômage.
Paris, Bayard, 2002,159 p., 18 €.
C’est à une réflexion sur les catégories
que nous convie l’ouvrage de M. Maruani,
Les mécomptes du chômage. Catégories
statistiques tout d’abord, puisque
l’ouvrage s’ouvre sur la question de la
mesure du chômage et de la précarité
ainsi que sur celle du choix social des
indicateurs que ce dénombrement présuppose : comme nous le rappelle avec force
l’auteur, compter, c’est toujours classer,
nommer, choisir, arbitrer, et donc aussi...
écarter et éliminer. « Il n’y a jamais un
seul chiffre » est-il affirmé en guise de
point de départ. L a q uestio n d u
« combien ? », de la mesure du chômage
nous renvoie donc à celle – plus générale
– de la construction et de la légitimation
des catégories de pensée, de leur place
dans le débat public ainsi qu’aux choix
normatifs propres à une société qui a fait
du chiffre du chômage l’aune à laquelle
se mesurent les politiques publiques.
L’enjeu est de taille car non seulement
cette construction oblitère la place,
l’importance et le sens de certains phénomènes (« N’est-ce pas au prix de la
pauvreté laborieuse et de la déstabilisation de l’emploi que l’on a réussi à affaiblir le chômage ? ») mais elle tend plus
généralement à les soustraire à tout questionnement. L’auteur invite donc à réintégrer dans la discussion « les zones de
flou », les « situations intermédiaires qui
entourent le chômage sans se confondre
avec lui »... c’est-à-dire finalement à
penser ce que P. Grell appelle la
« banlieue du travail salarié », en explorant les points aveugles de la perspective
institutionnelle.
Ceci suppose tout d’abord de retracer
l’histoire de la notion de chômage et des
figures légitimes qui lui sont associées.
On apprendra à ce propos que ce n’est
pas l’absence d’emploi qui fait le
chômeur, « c’est la façon dont on canalise le non-emploi vers le chômage plutôt
que vers l’inactivité ». L’histoire de la
catégorie « chômage » est avant tout
l’histoire d’un tri social s’organisant
entre trois pôles : le chômage labellisé,
l’emploi et l’inactivité. Cette dernière
faisant de plus en plus figure – et c’est un
des apports principaux de cet ouvrage –
« d’attracteur », de centre de gravité vers
lequel convergent et sont renvoyées les
« situations intermédiaires ». Puis
l’auteur s’attache à repérer les formes de
chômage « gommées des débats sur le
chômage », ce qui permet au passage de
rappeler que l’insécurité de l’emploi
touche environ sept millions de
personnes et que la moitié des sans-emploi recensés ne sont pas définis
comme chômeurs. Qui plus est, le fait de
raisonner en « stock » et non en « flux »,
c’est-à-dire dans une perspective
synchronique et non diachronique,
galvaude considérablement l’emprise
réelle du chômage et son importance
comme expérience sociale : près de la
moitié des actifs ont été au chômage au
moins une fois dans leur vie.
Dès lors, comme le rappelle l’auteur,
la question est bien de savoir ce qu’une
société considère « à un moment donné,
comme étant son chômage », ce qui nous
renvoie non seulement au tri social lui-même et à ses modalités, mais questionne
plus fondamentalement la place que notre
société accorde aux individus échappant
à la définition et les droits qu’elle leur
reconnaît. Un travail « d’invisibilisation » se met en place, doublé d’un déni
symbolique et politique : « Ils n’ont droit
ni au statut de chômeur, ni à l’indemnisation du chômage. Ils échappent à la définition que la société do nne du
chômage. » (p. 42). Le cas de l’inactivité
est de ce point de vue paradigmatique
puisque la croissance du nombre de sans-emploi compris dans cette catégorie
apparaît comme la résultante non d’un
arbitrage individuel, mais de la sélectivité
des règles d’indemnisation ainsi que des
politiques sociales mises en œuvre ces
vingt dernières années. Politiques « incitant » et « poussant » entre autres les
travailleurs âgés et les mères de familles
vers l’inactivité. En opérant le transfert
vers des catégories plus « neutres » et
moins dangereuses, les États (car il ne
s’agit pas d’une spécificité nationale)
parviennent ainsi à dissoudre dans cette
catégorie une partie du chômage.
Puisque les catégories mobilisées et
construites par la puissance publique ne
prennent sens que les unes par rapport
aux autres, dans un jeu de clivages et
d’oppositions, l’ouvrage se poursuit logiquement par une analyse et une exploration des catégories issues des métamorphoses des formes d’emploi, car « c’est
au nom du chômage que l’on précarise
l’emploi et que l’on rejette certaines catégories de salarié(e)s vers l’inactivité ou le
sous-emploi » (p. 77). L’assomption de la
précarité et du temps partiel amène ainsi
l’auteur à évoquer la notion de « société
de plein-chômage », afin de caractériser
la réarticulation des normes d’emplois
autour de ses formes atypiques et instables. Cette notion apparaît d’autant plus
pertinente qu’elle met en valeur cela
même que dissimule la notion de « pleinemploi », à savoir la proximité des
nouvelles catégories d’emplois avec
l’univers du chômage et la dynamique
que dessine cette émergence : désormais,
c’est bien le chômage qui phagocyte peu
à peu l’emploi.
Le temps partiel et la notion de
working poor font à ce titre figure de
catégories exemplaires de la démarche
proposée par l’auteur. Leur analyse
révèle comment la construction des catégories est indexée aux stéréotypes
sociaux et reste largement dépendante de
leurs contextes de production et des
rapports de force qui s’y jouent. De ce
point de vue, certaines catégories bénéficient ainsi « d’une véritable immunité
politique » (p. 89). Le temps partiel par
exemple : cette catégorie – en constante
augmentation et largement féminine – est
souvent présentée comme légitime au
regard d’autres formes atypiques
d’emploi. La version officielle pourrait
s’énoncer ainsi : le temps partiel est
choisit par les femmes parce qu’il serait
compatible avec les contraintes de la vie
familiale. Or cette présentation non seulement s’appuie sur des lieux communs
qu’elle renforce en retour, mais oblitère
le fait que le temps partiel « est décidé
par l’employeur, à l’embauche » (p. 92)
pour la majorité des salariés.
Dans le cas de la « pauvreté laborieuse », la réflexion sur les seuils et
l’unité de compte qui entrent dans la définition et participent de la délimitation du
phénomène montre à quel point l’arbitrage entre les critères et les indices se
révèle essentiel. Ainsi, estimer la
pauvreté laborieuse en s’appuyant sur les
revenus des ménages, combinant les
facteurs individuels et familiaux, ne
revient pas au même que d’estimer celle-ci en fonction d’une base strictement
individuelle. Comme le montre l’auteur,
la première option a pour conséquences
de masquer en partie la dégradation du
marché du travail et des conditions
d’emploi, puisque la « moyenne familiale » opère une agglomération des situations individuelles, faisant ainsi fi de leur
autonomie. Cet arbitrage minore la
paupérisation d’une partie des salariés,
principalement les femmes, puisque se
référer au ménage c’est passer outre le
fait qu’une grande partie d’entre elles
sont payées en dessous du SMIC. Pire,
ceci revient à entériner l’idée que leur
place sur le marché du travail n’est finalement que fortuite ou secondaire :
« ...même avec un tout petit salaire, une
femme n’est pas pauvre puisque ledit
salaire n’est qu’un appoint au revenu
familial. Le salaire d’appoint : l’expression est trop politiquement incorrecte
pour être dite. Mais elle court toujours. »
(pp. 115-116).
La recomposition du salariat autour
des formes d’emplois précaires interroge
donc non seulement l’actualité et la pertinence du concept de plein-emploi, mais
elle pose plus fondamentalement la question de la « valeur sociale » du travail et
rend nécessaire d’inclure dans l’analyse
la problématique du « sexe de l’emploi » :
« la précarisation et la paupérisation
d’une partie du salariat féminin n’est pas
un problème spécifique : c’est du noyau
dur de la société de plein-chômage qu’il
s’agit » (p. 137).
Cette enquête – que l’on peut inscrire
dans la lignée des travaux de R. Salais et
de C. Topalov – apporte dans un style vif
et percutant de nombreux éléments sur la
construction contemporaine des catégories statistiques liées au chômage et à la
précarité. Néanmoins, la perspective
adoptée n’est pas sans angles morts. Tout
d’abord, on regrettera que la réflexion sur
la légitimité des catégories ne soit pas
poussée plus à fond : pourquoi certaines
catégories sont-elles socialement plus
acceptables que d’autres ? Répondre à
cette question ne suppose-t-il pas de
questionner la place de la catégorie
travail comme pivot de notre imaginaire
social ? Ne serait-il pas nécessaire de se
pencher sur des « mises en formes »
qualifiant des groupes sociaux entiers par
la négative (chômeurs, inactifs), c’est-à-dire les désignant par ce qu’ils ne sont
pas ? La sous-estimation du non-emploi,
l’indifférence à la pauvreté laborieuse –
dont l’auteur montre bien qu’elles n’ont
rien de fortuites – n’ont-elles pas aussi
pour finalité de « préserver » la catégorie
travail et la figure (masculine) du travailleur ?
Par ailleurs, ne serait-il pas pertinent
de confronter ces catégories de pensée
aux formalisations vernaculaires ? Car –
hormis sur la question du sexe de
l’emploi – les grands absents de
l’ouvrage sont paradoxalement les
chômeurs et les précaires eux-mêmes.
Pourtant, nous ne manquons pas sur ce
sujet de travaux qualitatifs qui auraient
permis à l’auteur de faire avancer la
discussion et d’appuyer à de nombreuses
reprises ses analyses. Comment ceux-ci
se définissent-ils ? Comment se représen-tent-ils leur situation ? Reprennent-ils à
leur compte ou s’écartent-ils des catégories « labellisées » ? Ces questions ne
sont pas anodines : car pour comprendre
comment se déroulent les arbitrages entre
les catégories, leur légitimation ou leur
institutionnalisation progressive, encore
faut-il appréhender comment se construisent concrètement les rapports de force
entre représentations sociales concurrentes. Ce qui revient à étudier comment
les acteurs sociaux « entrent dans la
danse », se les approprient et typifient
leur réalité quotidienne. C’est là, et
depuis longtemps, un des enjeux majeurs
du mouvement des chômeurs, de ses
luttes et de son histoire. On rappellera à
ce titre ce propos de M. L. Pellegrin-Rescia : « Ceux qui posent problème ne
sont ni les inactifs ni les chômeurs, mais
bien plutôt nous, les actifs, et notre façon
de définir et classer ces derniers. » (Des
in a ct ifs a u x « tra v ai lla n ts », Paris,
Desclée de Brouwer, 1993, pp. 14-15).
Au-delà même de la question de la
mesure du chômage, l’ouvrage de M.
Maruani a en tout cas le grand mérite de
montrer toute la pertinence d’une
démarche visant à interroger les mises en
forme, qu’il s’agisse de catégories statistiques ou de catégories de pensée, ainsi
que les contextes d’où se font de telles
énonciations.
Sébastien Schehr
Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe
Université Nancy 2
Zarifian (Philippe). – À quoi sert le
travail ?
Paris, La Dispute (Comptoir de la politique), 2003,187 p., 13 €.
P. Zarifian précise d’emblée, dans
l’introduction de son ouvrage, que les
analyses du travail produites par différentes
branches spécialisées de la sociologie – à
l’instar de la sociologie du travail, des
organisations ou encore de l’entreprise –
sont bien souvent caractérisées par l’articulation de deux visions dominantes. La
première, qu’il nomme « structurelle »,
appréhenderait le travail essentiellement
comme une fonction à assumer et des
tâches à exécuter, impliquant en cela des
formes de coordination et de contrôle. La
seconde, qualifiée de « stratégique », viserait à se focaliser sur les stratégies mises
en œuvre par les salariés afin de contourner
les prescriptions qui structurent leurs
situations de travail, dès lors saisies
comme des rapports de domination ou
d’exploitation. Or, pour l’auteur, ces deux
approches demeurent trop réductrices,
faisant de l’individu un « automate »
n’ayant pas d’autres perspectives que la
révolte ou l’opportunisme. C’est pourquoi
l’un des enjeux majeurs de cet ouvrage est
de rompre avec ces deux conceptions
scientifiques dominantes du travail pour
en proposer une analyse innovante qui
consiste à modifier le regard que l’on
porte sur lui, ou plus exactement, à renouveler notre manière de l’observer, de le
conceptualiser et enfin d’en rendre
compte. C’est ce projet qu’entend satisfaire l’auteur dont l’interrogation centrale
du livre, ainsi que l’indique son titre, porte
sur l’utilité du travail, avec en toile de
fond la recherche d’une interprétation
originale des principales transformations
qu’il connaît en ce début de siècle.
Conformément à son objectif de se
démarquer des approches classiques,
P. Zarifian s’intéresse ici aux capacités
d’action et de production de sens des
individus dans le contexte de leurs situations de travail quotidiennes. En effet,
travailler, dit l’auteur, « c’est s’affronter
à des situations qui comportent du surprenant, de l’inédit, de l’imprévu, et c’est,
pour employer un concept de G. Deleuze,
contre-effectuer ces événements, leur
conférer un sens humain et agir en conséquence » (p. 9). On aperçoit, avec cette
première définition majeure, toute la place
qu’occupe l’apport de la philosophie dans
la réflexion de P. Zarifian, qui constitue
ici une autre spécificité de sa démarche.
De fait, outre la mobilisation des concepts
de deux figures marquantes de la pensée
du XXe siècle qu’incarnent Foucault et
Deleuze, on retrouvera également, tout au
long du livre, des références à Bergson,
Spinoza, Nietzsche, Leibniz, Kant, etc.
Le point de vue porté n’en demeure pas
moins éminemment sociologique puisque
les propos de l’auteur s’appuient sur sept
années d’enquêtes de terrain menées dans
différentes grandes entreprises de
services, sans pour autant délaisser les
dimensions économiques quand il aborde
la question des mutations du marché
(chap. 9) ou bien encore politiques
lorsqu’il traite de la notion d’émancipation chez Marx (chap. 11). Au final, la
thèse avancée consiste à dire que l’acte
de travail – manifestation parmi d’autres
de l’activité humaine – résulte avant toute
chose de l’expression de la « puissance
de pensée et d’action » des individus qui
le commettent. Cette notion de puissance
renvoie ici aux capacités des salariés à
donner du sens à leur activité, à inventer
et à mobiliser les intelligences les plus
diverses, quand bien même ces aptitudes
– parfois insoupçonnées par les salariés
mêmes – auraient été déniées par des
processus d’objectivation du travail.
D’ailleurs, les évolutions du travail
aujourd’hui tendraient à rendre de plus en
plus inconcevable un tel dénie des potentialités des travailleurs ; notamment parce
que l’acte d’invention ou de résistance
chez l’individu s’avèrerait être premier sur
celui de l’imitation et de la domination
caractéristiques de l’organisation scientifique du travail chère à Taylor. L’auteur
aborde alors un certain nombre de thèmes
en avançant à chaque fois une hypothèse
ou une proposition forte venant asseoir,
plus ou moins directement, la thèse
centrale de l’ouvrage.
Tout d’abord, en référence à Deleuze,
P. Zarifian établit le constat d’une
montée du contrôle au cœur de la société
disciplinaire et de ses principales institutions à l’image de celles qui avaient été
analysées par Foucault dans les années
soixante-dix – prison, usine, école,
famille, etc. Les salariés bénéficieraient
désormais de certaines possibilités de
« modulation » dans leurs situations de
travail en étant moins directement
contraints par une hiérarchie disciplinaire
par exemple. Une autre hypothèse capitale est développée dans le deuxième
chapitre et consiste à définir deux formes
distinctes de temps de travail. Il y aurait
ainsi le « temps spatialisé » qui est
imposé, mesuré et dont la dimension
hautement quantitative semble avoir
toujours prédominé dans l’entreprise
capitaliste. Ce dernier coexisterait avec le
« temps devenir », davantage qualitatif et
qui serait perceptible à l’aune de la diversité des « événements » qui surviennent
dans le cadre des situations de travail.
C’est la finalité de l’activité qui prime ici
indépendamment des contraintes de coûts
et de délais qui l’a borne. L’activité de
service, même si elle est exposée à une
évaluation monétaire et temporelle quantitative, illustre tout particulièrement bien
la réalité de ce « temps devenir » qui
implique un changement qualitatif entre
ce qui précède l’acte de production du
service et ce qui le suit (chap. 3).
P. Zarifian réalise alors une analyse
des mutations du travail à la lumière de la
crise de la société disciplinaire constatée
dans le premier chapitre. Ainsi, les unités
de lieu, de temps et d’action qui caractérisaient la production industrielle
fordienne subiraient actuellement un
« éclatement » : la concentration productive de l’usine laisse la place à la filialisation d’entreprises, le travail n’est plus
forcément rythmé par des normes
horaires homogènes et régulières tandis
que l’activité elle-même devient à la fois
plus individuelle et collective (chap. 4).
Plus individuelle – P. Zarifian à recours à
la notion de monade dans un sens proche
de celui où l’entendait Leibniz pour
qualifier cette individualité – parce que
les salariés s’inscrivent désormais dans
une relation avec leur travail qui n’est
plus fractionnée ou partielle mais qui est
au contraire presque totale et suppose un
engagement subjectif intense de leur part.
Une activité en même temps plus collective également parce que des enjeux
globaux – ceux de l’entreprise et du
contexte économique dans lequel elle est
insérée – la pénètrent. Le chapitre 5,
quant à lui, va être l’occasion de formuler
deux alternatives à la productivité quantitative orthodoxe. L’une préconise le
développement de liens entre les phases
virtuelles d’élaboration ou d’amélioration
d’un produit et les phases de mise en
œuvre concrète de ces perfectionnements
préalablement pensés. L’autre recommande de favoriser des communications
« intercompréhensives » entre les salariés, par opposition aux coordinations
purement mécaniques qui prévalaient, par
exemple, sous le règne du fordisme.
Toujours animé par cette volonté de
voir les salariés se réapproprier un travail
qui a été objectivé de façon paroxystique
par le taylorisme, P. Zarifian revient,
dans le chapitre 6, sur la question de
l’organisation apprenante ou ce qu’il
nomme le « modèle de la compétence ».
Ces principes organisationnels consisteraient notamment à reconnaître positivement les innombrables événements
– comme par exemple les pannes – qui
surviennent de façon imprévisible dans
les procès de production. D’ailleurs,
l’importance qui peut être conférée à tel
ou tel événement émergeant au sein d’une
situation de travail ne peut être déconnectée du sens susceptible de lui être
donné par les travailleurs qui y sont
confrontés (chap. 8). Le chapitre 7
consiste en une remise en question du
concept d’« intellectualité pure » – cette
intellectualité que l’on présumerait, à
tort, dépourvue de tout affect ou subjectivité – et dont l’inaccessibilité qu’elle
constituerait pour les femmes, comme le
laisse supposer le sens commun, en ferait