2004
Revue française de sociologie
La formation des prix : le marché des vins de Bourgogne
[*]
Yuna Chiffoleau
UMR Innovation Institut National de la Recherche Agronomique 2, place Viala – 34060 Montpellier cedex 1
Catherine Laporte
UMR CESAER-INRA-ENESAD Établissement National d’Enseignement Supérieur Agronomique de Dijon 26, boulevard Dr Petitjean – 21079 Dijon cedex
Les processus de formation des prix questionnent les théories économiques dès lors
qu’est introduite la notion de « qualité ». L’article propose de partir du principe d’« encastrement » postulé par la sociologie économique pour montrer en quoi l’analyse des processus de formation des prix peut révéler l’organisation sociale des marchés des biens de
qualité. Une approche compréhensive de la fixation de tarifs par des producteurs de vins en
Bourgogne permet d’expliciter en quoi la diversité de leurs procédures de décision est liée
aux relations professionnelles et aux statuts. En utilisant des « variables d’intégration » à la
fois économiques et sociologiques, la discussion ouvre des perspectives pour renouveler
le dialogue entre les deux disciplines et ainsi progresser dans la compréhension de
l’« économie de la qualité ».
The price formation process calls economic theories to account as soon as the notion of
« quality » is introduced. This article uses the principle of « embeddedness » postulated by
economic sociology to show how analysis of price formation can point to and reveal the social
organization of markets for quality goods. A comprehensive approach to how Burgundy wine
producers set their prices makes it possible to explain how their various decision-making procedures are related to statuses and professional relations. Using « integration variables » that are
both economic and sociological, the discussion opens prospects for renewed dialogue between the
two disciplines and thus represents a move forward in understanding the « economics of
quality ».
Der Prozeß der Preisbildung wirft Fragen auf zu den wirtschaftlichen Theorien, sobald der
Begriff der « Qualität » eingeführt wird. Der Aufsatz schlägt vor, vom Grundsatz der « Verschachtelung » auszugehen, den die Wirtschaftssoziologie als Postulat aufstellt, um aufzuzeigen,
worin die Analyse der Prozesse der Preisbildung die soziale Organisation des Markts für
Qualitätsgüter aufdecken kann. Eine durchgreifende Näherungsmethode der Preisfestlegung
durch die burgundische Weinproduzenten erlaubt eine Erklärung, warum unterschiedliche
Entscheidungswege mit beruflichen Beziehungen und Status verbunden sind. Die Diskussion
verwendet « Integrationsvariabeln » sowohl wirtschaftlicher als soziologischer Natur, und öffnet
damit Perspektiven zur Dialogerneuerungen zwischen beiden Bereichen und zum Fortschritt im
Verständnis der « Qualitätswirtschaft ».
Los procesos en la elaboración de precios interpelan a las teorías económicas en el momento
que se introduce la noción de « calidad ». El artículo propone partir del principio de « encajamiento » postulado por la sociología económica para mostrar en qué el análisis de los procesos de
formación de los precios de bienes de calicad puede revelar la organización social de los
mercados. Un enfoque comprensivo de la fijación de tarifas por los productores de vinos en
Borgoña permite explicitar en qué la diversidad de sus procedimientos de decisión esta ligado a
las relaciones y a los estatutos. Utilizando las « variables de integración » a la vez económicas y
sociológicas, la discusión abre perspectivas para renovar el diálogo entre las dos disciplinas y así
progresar en la comprensión de la « economía de calidad ».
Les processus de formation des prix sont aujourd’hui l’objet d’un renouvellement des recherches en économie et en sociologie. La question n’est
évidemment pas nouvelle puisqu’elle était au centre des travaux des fondateurs de l’économie politique, à l’image d’Adam Smith expliquant les mécanismes d’ajustement du « prix marchand » d’une marchandise autour de son
« prix naturel », en se référant aux observations de comportements de
commerçants (Smith, [1776] 2000). Les sociologues classiques tels que
Weber ou Simmel s’y sont également intéressés, mais d’un point de vue plus
historique et philosophique, en défendant une vision intégrée des « marchés »
(Swedberg, 1994). L’analyse de la formation des prix a ensuite été laissée aux
économistes qui en ont majoritairement adopté une représentation simplifiée,
formelle et idéalisée, issue du modèle walrassien du marché concurrentiel.
Dans ce cadre, les prix résultent de la « rencontre » entre courbes d’offre et de
demande et le mécanisme concret qui permet cette rencontre est évacué de
l’analyse, généralement évoqué par analogie avec le déroulement d’enchères,
supervisées par un hypothétique commissaire-priseur (Guerrien, 1992).
L’évolution des deux disciplines sur les vingt dernières années a conduit
néanmoins à reconsidérer cette vision simplifiée et tend à faire de nouveau de
la formation des prix une question de recherche à part entière. D’une part,
l’extension et la contestation du modèle néo-classique ont amené les économistes à prendre en compte une pluralité de situations d’échange ainsi que le
rôle spécifique de l’information (Walliser, 2000). D’autre part, le développement de la « nouvelle sociologie économique » a réaffirmé la question de la
construction sociale des marchés et des prix comme l’un des thèmes importants de la sociologie (Granovetter et Swedberg, 1992).
Au-delà des évolutions propres à chaque discipline, le regain d’intérêt pour
l’analyse de la formation des prix est aussi lié au développement des travaux
sur « l’économie de la qualité ». Selon la définition qu’en donne Karpik
(1989), celle-ci caractérise les situations d’échange de produits différenciés
dont la qualité est incertaine, peut être évaluée selon plusieurs dimensions et
fonde la concurrence entre offreurs. Dès lors que la diversité et l’incertitude
sur les qualités des biens échangés sont prises en compte, sociologues et
économistes sont amenés à adopter une représentation plus complexe de la
formation des prix. D’une part celle-ci est considérée comme la conséquence
d’un processus, d’une succession de décisions et d’interactions entre agents
abstraits ou concrets. Cette dimension processuelle, plus ou moins décomposée, est par exemple aussi bien présente dans les travaux sur les contrats
incomplets prenant en compte différentes séquences de négociation (Hart et
Moore, 1988) que dans l’analyse précise des interactions sociales autour d’un
marché physique (Jorion, 1990). D’autre part, ce processus s’opère dans un
cadre structurel (institutionnel, culturel et/ou relationnel) qui peut être hérité
ou construit à travers les interactions mêmes du processus. Cette dimension
est avancée avec force par la nouvelle sociologie économique à travers la
notion d’« encastrement » et l’attention portée à l’analyse des réseaux sociaux
(Granovetter, 1985). Elle est aussi explorée en économie, avec, au-delà de la
prise en compte de différents contextes ou arrangements institutionnels de la
transaction, des références croissantes aux structures relationnelles (Kirman,
2001). Toutefois, encore peu de travaux vont jusqu’à expliciter comment
s’élaborent concrètement les prix dans des situations d’incertitude sur la
qualité. À l’occasion d’un récent état des lieux des travaux sur la « qualité »
(Musselin et al., 2002), un appel a ainsi été lancé pour s’intéresser plus directement à cette question et notamment préciser la nature et le rôle des
« réseaux » dans ce processus.
Notre article propose d’aller en ce sens. Il s’inscrit dans le cadre des
travaux qui étudient la formation des prix de biens différenciés comme un
processus contextualisé, encastré dans des réseaux sociaux. Nous voulons
analyser les situations où l’offreur affiche des prix en suivant une procédure
de décision, ces prix pouvant ensuite être modifiés lors des phases de négociation avec l’acheteur. Il s’agit alors de montrer comment, dans un contexte
d’incertitude sur la qualité des biens, la nature de ces procédures, les réseaux
sociaux et les statuts peuvent intervenir conjointement dans la formation des
prix, révélant toute la complexité de l’organisation sociale d’un marché de
biens de qualité. L’exemple retenu est celui des ventes du vin à la production
en Bourgogne où les producteurs affichent avant les transactions un « tarif »,
c’est-à-dire une liste de prix pour leur gamme de vins. Nous nous référons
donc à une figure particulière de « marché » où les offreurs sont des producteurs nombreux, où les qualités sont variables et incertaines pour l’acheteur,
où les prix de transaction dépendent de prix affichés par les offreurs.
Dans une première partie nous revenons sur la façon dont des économistes
insatisfaits du modèle de concurrence parfaite ont traité la question de la
formation des prix de biens différenciés et nous présentons les perspectives
ouvertes par la sociologie économique. Dans une deuxième partie, nous
montrons en quoi la viticulture bourguignonne constitue un cas exemplaire
pour analyser le processus de formation des prix comme la conséquence d’une
procédure de décision à la fois attachée à l’offreur et encastrée, et nous exposons la méthode développée. La troisième partie présente nos principaux
résultats que nous discutons en dernière partie, en référence aux hypothèses et
programme de recherche de la nouvelle sociologie économique.
La formation des prix des biens de qualité : des modèles économiques aux propositions de la sociologie économique
La prise en compte de la qualité dans les modèles économiques
Dans le modèle économique canonique du marché parfait, le bien échangé
est homogène, ses caractéristiques sont connues de tous et son prix s’impose
comme la résultante de l’offre et de la demande, c’est-à-dire de forces économiques qui échappent aux agents. Mais confrontés à l’importance des questions de différenciation et d’évaluation de la « qualité » des biens dans les
marchés réels, les économistes ont proposé différents modèles, plus ou moins
en rupture avec celui du marché parfait.
Une première famille de modèles s’appuie sur l’idée que les biens
échangés sont l’objet d’une évaluation relative selon des attributs qui définissent leur qualité. Ces biens restent donc en concurrence dans un marché
globalisé défini par une catégorie générale de produit. Si l’information est
parfaite, comme c’est le cas dans le modèle de base de Lancaster (1966), le
prix tend à se fixer sur le coût de production de chaque niveau de qualité.
Cette condition est toutefois rarement respectée parce que les acheteurs ne
peuvent généralement pas évaluer la qualité antérieurement à un achat.
Celle-ci peut soit être vérifiée après achat (biens d’expérience), soit rester
supposée (biens de confiance) (Nelson, 1970). La prise en compte de la
qualité conduit donc à envisager l’existence d’une asymétrie d’information
entre offreur et demandeur : l’un, généralement l’offreur, connaît la qualité,
l’autre non. Mais de telles conditions entraînent une instabilité permanente
entre évaluation de la qualité et définition du prix (Akerlof, 1970), qui aboutit
à une impossibilité des transactions. La réalisation des échanges de biens de
qualité suppose alors que les offreurs et les demandeurs trouvent en amont
une solution pour lever cette asymétrie : réputation, utilisation de vecteurs
d’information hors marché, etc. Cette solution est supposée influer sur la relation prix-qualité et jouer sur le processus qui in fine fait émerger le prix de
marché, parce qu’elle détermine la forme de raisonnement des acteurs. C’est
donc la qualité qui fait le prix, mais la manière dont elle le fait dépend de la
structure du système d’information, c’est-à-dire des vecteurs que retiennent
les opérateurs pour lever l’incertitude sur la qualité.
Une seconde famille de modèles considère que la différenciation des qualités
se traduit par l’individualisation de produits particuliers attachés à une entreprise, ce qui d’emblée résout la question de l’incertitude. C’est l’approche
retenue par Chamberlin (1953) dans le modèle de concurrence monopolistique.
L’entreprise raisonne comme un monopole, par rapport à une demande propre
qu’elle connaît et qui connaît son produit. Le prix n’est plus la conséquence
d’un raisonnement construit en référence à un marché globalisé qui regroupe
des produits comparables : il s’explique par la contrainte qu’exerce sur l’entreprise la substituabilité entre des produits singuliers et par le pouvoir associé à la
relation individualisée que l’entreprise entretient avec son client.
Ces deux familles de modèles économiques se réfèrent donc à deux types
de constructions sociales déterminant la formation par les entreprises des prix
de biens différenciés : le système d’informations sur la qualité qui permet de
régler la question de l’asymétrie à condition d’être fondé sur des vecteurs
d’informations partagés ; les relations privilégiées qui attachent l’entreprise à
ses clients et lui donnent le moyen d’isoler ses produits par rapport à ceux de
ses concurrents. Mais ces constructions sont postulées en amont des modélisations et s’imposent de fait à l’analyste.
D’autres modèles ou analyses prennent alors en compte explicitement la
construction de contrats, de conventions, de dispositifs institutionnels ou de
« réseaux », permettant l’évaluation de la qualité et/ou la stabilisation des
relations entre l’entreprise et ses clients. Les travaux se référant à la théorie
des contrats incomplets ou à l’Économie des Coûts de Transaction accordent
ainsi une place importante aux engagements contractuels permettant de
réduire l’asymétrie d’information sur la qualité du bien échangé (Ménard,
2000). La spécificité des investissements engagés par chaque partie pour
réduire cette incertitude permet notamment de justifier la construction de
« formes hybrides » qui vont stabiliser les qualités et les transactions. Le
programme de l’économie des conventions approfondit les conditions d’émergence et de coexistence d’une pluralité de « conventions de qualité » permettant l’accord entre agents sur un marché globalisé (Eymard-Duvernay, 1989).
D’autres travaux associant économie et sociologie ont également cherché à
éclairer les dispositifs d’intermédiation entre producteurs et clients qui contribuent à singulariser le produit et à y attacher l’acheteur (Callon et al., 2000).
Toutefois, la plupart de ces travaux se focalisent sur la nature des contrats ou
la justification économique des institutions de la qualité sans analyser spécifiquement les mécanismes conduisant à la formation des prix.
S’il s’agit de comprendre comment s’élaborent les prix, ces analyses
présentent donc deux types de limites. D’une part, elles ne s’intéressent généralement qu’à une seule composante du processus : les ajustements conduisant
à des prix d’équilibre dans une figure de marché donnée (globalisé
vs individualisé) ou la définition des institutions de la qualité
[1]. D’autre part,
l’analyse de la relation entre prix et qualité suppose de choisir
a priori un type
de représentation du marché et par conséquent de postuler une même forme de
raisonnement pour l’ensemble des offreurs. Or rien ne permet d’affirmer que
tous s’y prennent de la même manière pour définir, une fois leur production
achevée, le prix de leurs biens. Les travaux récents en sociologie économique
offrent alors la possibilité de développer une vision à la fois plus intégrée et
plus diversifiée des processus de formation des prix, à partir de l’examen de
situations réelles.
La perspective ouverte par la sociologie économique
La sociologie économique s’est construite en grande partie contre le
modèle de la théorie économique standard en partant d’un postulat qui
complexifie l’analyse de l’action économique en cherchant à réintégrer sa
dimension sociale. Ce courant connaît un nouvel élan depuis le début des
années quatre-vingt-dix, formalisé au travers du programme de la « nouvelle
sociologie économique » (Granovetter et Swedberg, 1992). Celui-ci réunit
sociologues et économistes « hétérodoxes »
[2] qui, dans la lignée de Polanyi
(1944), cherchent à approfondir la question de l’« encastrement » de l’action
économique dans les structures sociales, en particulier dans les réseaux
sociaux (Favereau et Lazega, 2002). H. C. White, un des principaux fondateurs de ce courant de pensée, propose ainsi une représentation des
« marchés » en tant que structures d’interactions au sein desquelles chaque
entreprise fonde ses décisions non pas sur l’observation directe de la
demande, mais sur un ensemble d’informations relatives à d’autres entreprises
qu’elle considère comme équivalentes (White, 1981). Il n’y a donc plus un
mais des marchés, que l’on peut identifier à partir des entreprises liées par un
système d’observations réciproques. Dans ce modèle, chaque entreprise
cherche à occuper une niche, caractérisée à la fois par un produit singulier au
sein d’un ordre de qualité et par un revenu global, définis en référence au
chiffre d’affaires et au volume produit par ses pairs. White n’a toutefois pas
cherché à expliciter le processus concret de fixation du prix d’offre par une
entreprise, s’intéressant davantage à modéliser les conditions de stabilité de
différents types de marchés en fonction des choix des entreprises sur la quantité et la nature du produit (White, 2002a).
D’autres travaux abordent plus directement cette question en se plaçant du
point de vue des entreprises et en cherchant à faire le lien avec leur encastrement dans des réseaux sociaux (encastrement relationnel). Uzzi et Lancaster
(2001), dans le cas des firmes de services aux entreprises (publicité, défense
juridique, etc.), montrent ainsi en quoi les différents types de relations dans
lesquelles ces firmes sont encastrées permettent la diffusion d’informations
non publiques et le développement d’une gouvernance informelle qui jouent
sur leurs prix d’offre. Les liens non marchands avec les clients encouragent la
création de la confiance, réduisent les coûts de transaction et incitent les
offreurs à partager ces gains avec leurs clients en réduisant leurs prix ; les
liens avec des tiers (concurrents, experts, etc.) fournissent aux offreurs une
information qui leur permet de différencier leurs produits vis-à-vis de leurs
concurrents en attribuant cette fois des prix plus élevés ; enfin, des relations
avec des clients d’autres firmes pratiquant des prix hauts accroissent le statut
de l’entreprise et lui donnent ainsi les moyens d’augmenter ses prix.
Au-delà de mettre en avant l’encastrement relationnel, les sociologues
anglo-saxons s’accordent en effet pour reconnaître le « statut » comme une
variable-clé dans le fonctionnement des marchés et la formation des prix en
particulier, même si la définition et le rôle de cette variable font débat.
Podolny, notamment, part du principe que le statut d’une firme est non seulement lié aux relations qu’elle entretient avec clients et tiers, comme l’évoque
Uzzi, mais aussi à sa « réputation », au sens où l’ont définie les économistes
(Shapiro, 1983), à savoir à l’évaluation par les usagers des qualités qu’elle a
proposées précédemment (Podolny, 1993). Dans l’exemple des
wineries
[3]
californiennes, il montre ainsi que les niveaux de prix du vin pratiqués par les
firmes sont positivement corrélés à leur statut, mesuré à la fois par les cotations qui leur sont attribuées dans les guides professionnels et leurs échanges
marchands relatifs aux différentes appellations de vins (Benjamin et Podolny,
1999). Le statut est supposé jouer sur le niveau des prix pratiqués dans la
mesure où il constitue un « signal » qui permet de lever l’incertitude des
consommateurs sur la qualité de l’offre.
Ces travaux développés en sociologie économique anglo-saxonne ainsi
confirment, précisent ou discutent des éléments déjà mis en avant par des
économistes comme Akerlof ou Chamberlin. Ils invitent d’ailleurs à une articulation étroite entre économie et sociologie en montrant, aussi bien dans le
cas des firmes de services que des wineries, que l’impact de l’encastrement
relationnel sur les prix n’est pas indépendant de variables économiques
propres à l’entreprise (taille, chiffre d’affaires, etc.) ou à son environnement
marchand (prix des matières premières, régularité/exclusivité des échanges
vendeurs-clients, rôle joué par les intermédiaires, etc.). Dans la lignée du
modèle des marchés proposé par White, ils amènent aussi à penser que les
interactions développées par les entreprises d’une part se « découplent » dans
des institutions, qui en retour participent à cadrer leurs pratiques économiques, d’autre part sont liées à des « conventions » parmi les offreurs (White,
2002b). Podolny montre notamment en quoi les relations marchandes des
wineries contribuent à construire et hiérarchiser le système d’appellations des
vins californiens, qui s’autonomise en tant qu’institution de marché participant à fonder le statut des différentes entreprises. Par ailleurs, sans aller
jusqu’à définir des conventions au sens de repères cognitifs collectifs
(Eymard-Duvernay, 1989), il distingue aussi les motivations des producteurs
de vins, en identifiant deux types, love vs. money, qui influent sur leur insertion au sein du système marchand, et finalement sur leur politique de prix
(Scott Morton et Podolny, 2002). Si l’encastrement relationnel et le statut
d’une firme jouent dans la façon dont elle élabore ses prix, il s’agit alors aussi
de montrer en quoi ces facteurs sont liés à des caractéristiques économiques
d’une part, à des institutions, des valeurs morales ou bien des conventions
d’autre part, à même de conditionner leur nature et leur impact.
C’est parmi les sociologues français ayant participé à la fin des années
quatre-vingt au regain d’intérêt de la discipline pour les marchés que l’on
trouve alors des ouvertures pour progresser en ce sens. Les travaux de Karpik,
sur le cas du marché des avocats (1989), forment de ce point de vue une
contribution marquante. Celui-ci examine la façon dont des réseaux sociaux
interviennent dans la pratique des avocats pour fixer le « juste prix » de leurs
honoraires, à savoir celui auquel ils ont droit, du fait de leur ancienneté, de
leur compétence et de leur spécialité. Les interactions sociales entre membres
de la profession forment des « réseaux-producteurs » qui diffusent des informations non seulement sur les prix mais aussi sur celui qui les pratique, ce qui
renseigne alors sur la relation statut-prix et conduit à la formation d’un
système généralisé de prix à travers des barèmes. Ces derniers s’interprètent
alors comme une institution « découplée » des interactions développées au
sein des réseaux-producteurs, qui eux-mêmes s’imbriquent dans des
« réseaux-échanges », où circulent des jugements sur les offres des avocats en
termes de services proposés et de prix. De ces réseaux émerge un ordre de
qualité légitimé, dont la stabilisation reste toutefois temporaire, au gré de la
mise à l’épreuve répétée de l’offre par les clients et de l’entretien de la
confiance interpersonnelle. Mais Karpik montre également en quoi les relations professionnelles entre les avocats et leurs clients sont aussi empreintes
d’exigences de moralité et de justice, qui aident à maintenir cette confiance et
contribuent à la fixation d’honoraires d’un montant « raisonnable ». Ceci
conduit alors Karpik à évoquer le principe d’une « économie de la modération », consistant à supposer des formes d’échange équilibré entre la profession et le public motivées par des valeurs d’équité ou d’amitié.
La contribution de la sociologie économique, de tradition anglo-saxonne
mais aussi française, à l’analyse de la formation des prix présente donc
l’intérêt d’associer les avancées et questions que fournit l’extension du
modèle néo-classique à une prise en compte du rôle des structures sociales et
de l’encastrement relationnel en particulier. L’influence des différents types
de réseaux sociaux, leur découplage éventuel dans des institutions et leurs
fondements moraux restent toutefois à approfondir, dans la lignée des
analyses de Karpik notamment. L’exemple des vins de Bourgogne se prête à
une approche compréhensive des procédures de formation des prix par leurs
offreurs pouvant contribuer à cet approfondissement.
Une approche compréhensive de la formation des prix des vins en Bourgogne
Un cas d’étude exemplaire
La Bourgogne viticole est une entité forte, que l’on peut caractériser à
travers un processus commun d’élaboration des vins : ceux-ci sont essentiellement monocépages, produits pour les rouges à partir de Pinot noir et pour les
blancs à partir de Chardonnay. À l’exception des crémants, ce sont des vins
secs et tranquilles. La production bourguignonne n’en est pas moins fortement
diversifiée : pour la seule vente au caveau, les domaines proposent directement plus de 20 000 références de vins en bouteille, différenciées à la fois par
leur origine géographique soutenue par une appellation, par le millésime et
par le nom du domaine.
Cette diversité des produits s’accompagne d’une forte hétérogénéité des
prix à la consommation. Cette hétérogénéité n’est toutefois pas aléatoire. Elle
est fortement liée au système d’appellations d’origine mis en place à la fin des
années trente à partir de la distinction et de la hiérarchisation de « terroirs ».
Cette différenciation peut s’analyser comme un compromis entre la capacité
naturelle de certains sols à produire des vins de garde aux arômes complexes
et les rapports de force qui existaient alors entre grands propriétaires et petits
producteurs (Laferté, 2004). La centaine d’appellations géographiques de
Bourgogne se répartit selon quatre niveaux hiérarchiques : régionales,
communales, premiers crus et grands crus. Comme le montrent les travaux de
Laporte (2000), ce système, en levant pour partie l’asymétrie d’information
sur la qualité entre producteur et consommateur, sert finalement de base à la
construction d’un système de prix : à chaque niveau d’appellation et pour
chaque dénomination d’origine correspond une fourchette de prix.
Toutefois, même si le système d’appellation paraît
ex post cadrer la formation des prix en Bourgogne en tant qu’institution découplée des interactions
entre producteurs, il n’empêche pas une variabilité importante des prix au sein
d’une même appellation. En effet, l’appellation n’est pas suffisante pour
définir et caractériser un type de qualité pour l’ensemble des produits qui en
sont issus. La qualité dépend des choix techniques de chaque producteur, dans
la limite des règles imposées par chaque décret d’appellation
[4], et ces choix
s’inscrivent dans la durée. Elle fluctue également d’une année sur l’autre, en
fonction du millésime. De plus, le système d’agrément des vins autorise une
grande diversité de produits au sein d’une même appellation : l’ensemble des
vins des producteurs d’une même commune sont dégustés par un jury constitué majoritairement de vignerons membres du syndicat de village. Au fait
que les critères de dégustation ne sont pas stipulés par les règlements, s’ajoute
la question de la capacité des producteurs d’un village, en général dominé par
une appellation, à évaluer d’autres appellations.
En effet, les domaines
[5] se distinguent non pas tant par leur surface
(85 % ont moins de 10 hectares) que par la diversité et la valeur économique
de leur gamme d’appellations ou « portefeuille d’appellations ». La plupart
des domaines possèdent plusieurs appellations, mais leur gamme peut être
concentrée autour d’appellations régionales ou, à l’inverse, orientée vers les
crus les plus prestigieux. Les domaines se différencient également par leur
système commercial, à savoir par les circuits de vente utilisés et les clients
associés. Le vin peut être vendu au négoce, généralement en vrac. Il est alors
très souvent assemblé avec d’autres vins de la même appellation, avant d’être
commercialisé par le négociant sous son propre label. La production peut
également être vendue en bouteille, sous le label du producteur. Réservée à
une minorité jusque dans les années soixante-dix, cette pratique concerne
désormais tous les domaines, au moins pour une partie de leurs vins. Son
adoption est progressive et s’appuie souvent sur une étape préliminaire de
constitution d’une clientèle de « particuliers », qui intéresse peu les négociants. La plupart des producteurs diversifient ensuite leur clientèle et proposent leurs vins à des intermédiaires, restaurateurs, grossistes représentant des
chaînes de magasins spécialisés, cavistes ou encore importateurs, avec
lesquels ils entretiennent en général des relations régulières. En revanche, ils
pratiquent très peu la vente à la grande distribution française, jugée trop
contraignante et surtout dévalorisante.
S’il ne pose pas de difficultés techniques ou financières, le passage du vrac
à la vente en bouteille suppose toutefois de savoir trouver et fidéliser des
clients, mais aussi d’être capable de fixer des prix « justes », ce qui amène des
négociants à déplorer une concurrence déloyale de la part de producteurs
fixant des prix trop bas pour certaines appellations
[6]. Contrairement au
marché du vrac, où des cours de référence sont calculés et connus
[7], dans le
cas de la vente en bouteille, le producteur n’a pas directement accès à des
données-prix publiques. Seuls les prix proposés aux particuliers qui viennent
acheter des vins au caveau sont affichés par les domaines, sans que pour
autant cette information circule dans son exhaustivité. Quant au prix conclu
entre un producteur et un intermédiaire, il constitue en général une information stratégique qui reste confidentielle. Même si l’appellation est un repère
fondamental, le producteur est donc confronté à une incertitude forte pour
construire le prix d’offre des vins qu’il vend en bouteille sous son propre
label : il doit estimer la relation que le prix peut entretenir avec le niveau
général de la qualité qui résulte de ses choix techniques et peut faire varier ce
prix en fonction de l’effet millésime. De plus, même si en Bourgogne la
production est relativement stable en volume et peu influencée par les interventions publiques, elle s’inscrit dans le processus de mondialisation des
marchés des vins, qui se traduit par de nouvelles formes de concurrences
(Garcia-Parpet, 2001) pouvant déstabiliser les producteurs.
Pour un millésime donné, chaque producteur peut néanmoins obtenir des
informations multiples et variées, à même d’intervenir dans sa formulation
d’un prix d’offre. Au-delà des données propres à son entreprise (coût de
production, caractéristiques des produits, état des stocks, etc.), la presse
professionnelle diffuse des études sur l’évolution de la consommation et de la
concurrence, par circuit et par pays ; les guides spécialisés publient régulièrement leurs jugements sur les vins de producteurs ainsi que des « prix consommateurs » ; l’état général des stocks à la propriété est l’objet de parutions
régulières ; les clients eux-mêmes, notamment les importateurs ou les grossistes, fournissent des informations aux producteurs… La procédure de
formation d’un prix d’offre peut alors se caractériser par les éléments ou
signaux pris en compte par le producteur et la manière dont il les combine
pour fonder sa décision. Rien ne dit que tous les producteurs procèdent de la
même manière, étant donné leur diversité, notamment en termes de portefeuille d’appellations et de système commercial.
Une démarche construite sur la base de « variables d’intégration »
Nous avons cherché à comprendre comment les producteurs de vins de
Bourgogne, dans leur diversité, procèdent pour fixer les prix-bouteille qu’ils
affichent au caveau. Nous voulions en particulier tester et préciser l’influence
de l’encastrement relationnel des domaines sur leurs façons de raisonner et
leurs niveaux de prix, tout en considérant les facteurs économiques, dans
l’idée d’une approche conjointe entre les deux disciplines. Il s’agissait alors :
- de caractériser les procédures de formation des prix d’offre des vins pour
une période donnée, de repérer les régularités et les variantes,
- d’étudier la relation entre procédures et prix,
- d’analyser les liens entre procédures et caractéristiques des entreprises, en
identifiant ces dernières à travers deux variables a priori discriminantes, à
savoir le portefeuille d’appellations et le système commercial.
Par rapport à l’objectif visé, ces deux variables présentaient l’intérêt de
posséder une double dimension, à la fois économique et sociologique, et
d’être à même de constituer des indicateurs de l’encastrement relationnel de
l’entreprise. Sachant que les vins sont rarement déclassés, le portefeuille
d’appellations explique en effet pour une large part le chiffre d’affaires des
domaines. Mais il représente également l’inscription dans une institution de
marché hiérarchisée, le système d’appellations, et fonde alors une dimension
du statut. Quant au système commercial, que l’on peut caractériser par la
répartition de la production entre vrac et bouteille d’une part, marché national
et export d’autre part, il peut dans un premier temps être considéré dans une
dimension économique : bouteille et export sont, à dire d’experts, les circuits
de vente les plus rémunérateurs. Mais ce système présente aussi une dimension sociologique puisque, en tant que système de relations marchandes, il
forme un ensemble d’interlocuteurs et d’informations avec lesquels le producteur est en contact. Portefeuille d’appellations et système commercial forment
alors ce que nous avons appelé des « variables d’intégration », sur lesquelles
nous avons fondé notre démarche.
Le travail a été conduit à partir d’enquêtes directes, réalisées entre mars et
mai 2002, auprès de 28 domaines viticoles de Côte de Beaune et de Côte de
Nuits. L’échantillon comprenait des domaines appartenant à des viticulteurs
ou à des négociants, représentatifs d’une diversité de portefeuilles d’appellations, de systèmes commerciaux et de niveaux de prix figurant sur le « tarif
particulier » valable au 31 décembre 2001. Les tarifs recueillis ont été répartis
en 3 niveaux : élevé (6 domaines), intermédiaire (4 domaines), bas (18
domaines), voir Annexe.
L’entretien s’est fondé à la fois sur des questions fermées, permettant de
décrire de manière précise les domaines, leur gamme de produits et système
commercial, et sur des questions ouvertes visant à caractériser les procédures
de formation des tarifs.
Régularités et variantes dans les procédures de formation des prix
Un principe partagé : l’ajustement d’un tarif de référence et une sélection de
critères de décision
Pour l’ensemble des producteurs, la construction du tarif de l’année
respecte une règle générale : les prix doivent être relativement stables pour
«
garder la confiance de la clientèle » : dix-neuf d’entre eux le mentionnent
de façon tout à fait explicite. «
On raisonne par rapport aux années antérieures pour être stable sur les prix »
[8] ; «
On recherche un tarif avec pas
trop d’écart entre les produits ». La stabilité ou l’augmentation modérée des
prix, de même que la cohérence d’ensemble, sont des principes constitutifs
des tarifs et sont justifiées par le souci de sécuriser les ventes, mais aussi
parce que «
la plupart deviennent des amis, à force ». Avant de raisonner
« marché » ou « profit », ces entreprises raisonnent « clientèle », vis-à-vis de
laquelle, précise l’un des producteurs, «
on essaie de garder une politique de
petit prix ». La procédure de construction du tarif est donc fondamentalement
celle d’un ajustement limité d’une année sur l’autre et qui a lieu en général
une fois par an. Ce résultat d’enquêtes rejoint ainsi les conclusions de Karpik
(1989) sur le principe d’une « économie de la modération » mis en avant dans
le cas des avocats et qui pourrait plus largement caractériser le fonctionnement des marchés de biens de qualité.
Les producteurs fixent en général un tarif pour chaque circuit de distribution (vente directe, export, cafés-hôtels-restaurants, etc.) : ceci vaut pour
toutes les appellations et leurs éventuelles subdivisions. La démarche consiste
en général à établir un seul tarif de référence
[9] : pour les uns, c’est le tarif
« particulier » qui s’applique à la vente au caveau, pour d’autres, le tarif
« export » destiné à des intermédiaires opérant sur les marchés internationaux
(agents ou importateurs). Les tarifs des autres circuits sont calculés à partir du
tarif de référence selon un taux fixe, identique pour l’ensemble de la gamme,
mais variable d’un circuit à l’autre et différent selon les producteurs.
Les producteurs fixent leur tarif de référence à partir d’éléments très hétérogènes. Certains correspondent à des informations chiffrées internes à
l’entreprise (coût de production, coût de conditionnement, quantité) ou
externes, plus ou moins aisément accessibles (inflation, taux de change, prix
pratiqués par les autres). À l’inverse, d’autres correspondent à l’estimation du
contexte (l’état du marché) ou d’une caractéristique (la qualité du millésime)
jugée indispensable au raisonnement, sans qu’il soit toujours possible d’identifier la voie retenue pour cette évaluation. L’« état du marché », notamment,
peut être associé à l’offre de vins globale, à celle d’une ou de plusieurs appellations, ou encore défini par rapport à un pays, etc.
TABLEAU I.
Fréquence de citation des éléments pris en compte dans
TABLEAU I. – Fréquence de citation des éléments pris en compte dans
l’élaboration du tarif de référence (catégorisation d’après déclarations
spontanées, sur la base de 31 tarifs)
Élément mentionné Citation positive* Citation négative**
Élément principal Élément secondaire
Coût de production 8 2 0
Coût de conditionnement 7 0 0
Cours du vrac 7 0 1
Prix pratiqués par les autres 6 3 3
Aucun 5 - -
État du marché 4 10 5
Qualité du millésime 3 9 3
Quantité et/ou stock 1 4 0
Inflation/taux de change 0 5 0
* Élément explicitement cité comme intervenant dans la procédure
** Élément explicitement cité comme n’intervenant pas dans la procédure
Source : Enquêtes 2002.
Enquêtes 2002.
Nous pouvons ainsi identifier :
- 20 producteurs qui construisent un seul tarif de référence, à partir de la
sélection d’un ou deux éléments explicitement cités comme les critères décisifs de la procédure, d’autres éléments pouvant intervenir ensuite pour affiner
les prix,
- 3 producteurs qui construisent deux tarifs de référence, sur la base d’un
ou deux critères qui diffèrent d’un tarif à l’autre,
- 5 producteurs pour lesquels le tarif de l’année s’inscrit simplement dans
la continuité des tarifs précédents, sans qu’il soit possible de dégager un
critère qui fonderait la procédure : le tarif est « subi », ajusté d’une année sur
l’autre de façon très limitée, « si on peut » et plutôt « au hasard ».
Le cours du vrac, lorsqu’il intervient dans la construction du tarif, est
toujours un critère décisif. À l’inverse, l’état du marché, la qualité ou les prix
affichés par d’autres peuvent tour à tour être mis en avant comme critères
décisifs, comme éléments d’affinage des prix seulement ou même être cités
comme sans intérêt. Cette diversité de références peut s’expliquer par des
difficultés d’évaluation. Certains producteurs considèrent aussi que ces
critères ne sont tout simplement pas pertinents pour la construction du tarif :
« La qualité du millésime n’est pas importante dans le prix : de toute façon
les jeunes millésimes sont moins chers que les vieux » ; « Le prix n’est pas lié
à la qualité : en 2000 on a augmenté, malgré le millésime, car on n’avait pas
augmenté depuis 3 ans » ; « La situation du marché du vin et les prix par
rapport aux autres ne sont pas importants ». La diversité des éléments retenus
ne s’explique donc pas seulement par l’opacité du marché, les difficultés
d’accès à l’information ou la complexité du calcul : elle semble aussi refléter
une divergence de points de vue sur ce qui doit être pris en compte pour
établir le prix.
Des procédures qui se distinguent selon les critères décisifs retenus
Des procédures fondées sur des objectifs de revenu
Chez les producteurs se référant aux critères décisifs « cours du vrac + coût
de conditionnement » et « coût de production » (voir Tableau I), et seulement
chez ceux-ci, il est possible de définir une procédure précise formelle de
calcul du prix : «
On calcule nos prix par rapport au prix moyen d’une
pièce
[10], plus les frais, plus les matières sèches, plus une marge, et on
divise par 300 pour avoir le prix de la bouteille. » Des éléments secondaires
tels que l’état du marché ou la qualité du millésime peuvent intervenir pour
fixer la marge : «
La base du tarif est le prix vrac, plus 6 F de frais de mise en
bouteille pour connaître le prix minimum de vente. On ajuste ce prix de 2-3 %
chaque année si on peut, en fonction de la qualité et de la situation du
marché. » Le poids donné à des éléments secondaires peut néanmoins être
plus important et la procédure de fixation des prix est alors plus floue : «
Je
fais le tarif que je sens par rapport au prix de revient, plus la marge. Je considère la richesse du pays… et la quantité vendue. »
En fait, dans ce premier type de procédure, le calcul est utilisé par le
producteur pour atteindre des objectifs de revenu minimaux. Le critère
« cours du vrac » n’a de sens que couplé à une évaluation du coût de conditionnement. L’alternative de vendre en bouteille doit assurer un revenu au
moins équivalent à celui qu’assurerait la vente en vrac : « On calcule par
rapport à un prix moyen vrac, plus 10 F par bouteille de matière sèche pour
avoir le prix de la bouteille. On multiplie par 280 bouteilles par pièce pour
savoir si on gagne plus en bouteille ou en vrac. »
De même, lorsque le critère décisif est le coût de production, le tarif fixé
doit permettre au moins la rémunération des facteurs de production : « Le prix
de vente est le prix de revient vrac hors fermage, plus les frais de commercialisation, plus la marge. On cherche à valoriser notre travail sans compter le
prix du fermage. »
Des procédures fondées sur une prise en compte du contexte des transactions
Six producteurs établissent leur prix de vente en référence aux « prix des
autres », qui peuvent être cités dans un premier temps comme des « amis », des
« collègues », des « voisins », voire des « concurrents »... Il ne s’agit pas toute-fois de n’importe quels autres, mais bien, comme nous invitait à le penser
White, d’individus considérés comme « équivalents », en termes de qualité et
de clients. Cinq producteurs le mentionnent explicitement et l’un d’eux
précise : « Le tarif est fonction de la qualité et de la renommée du millésime,
puis du millésime en vente actuellement sur le marché et du marché en général.
Mais la base est fixée par rapport aux amis qui font la même qualité et qui
ciblent la même clientèle. ». Même si les caractéristiques du produit sont considérées comme les facteurs explicatifs du prix, certains pairs constituent la
source d’information privilégiée pour lever l’incertitude sur le produit.
Trois autres producteurs déclarent déterminer leurs prix en priorité par
rapport à « l’état du marché » et font alors référence à différents espaces de
concurrence et/ou de valorisation des produits, plus ou moins bien définis :
« Le tarif est à 100 % le résultat de la situation du marché, de la façon dont la
presse a parlé de la concurrence » ; « On regarde la situation du marché, la
rareté du produit et la demande » ; « Le tarif est fait par rapport au marché
export c’est-à-dire à la demande, au taux de change... ».
Des procédures fondées sur la qualité du millésime
Seul un producteur déclare établir son tarif de référence uniquement à
partir de la qualité du millésime, sans tenir compte d’autres critères. Mais
cette estimation est relative à l’année précédente et l’impact reste limité par le
souci de ne pas trop faire varier les prix : « Le tarif est fait chaque année en
considérant la qualité de l’année par rapport à celle de l’année n-1… Mais
on cherche quand même à avoir une stabilité du tarif. » Un autre producteur
cite également la qualité comme le critère principal, mais la combine avec
l’état de ses stocks.
Ce premier niveau d’analyse nous amène ainsi à montrer qu’il existe une
diversité de procédures de formation des prix au sein d’un même « marché »,
ce que ne permet pas de considérer l’approche économique standard. Il s’agit
alors de voir en quoi ces procédures expliquent les prix pratiqués par les
domaines.
TABLEAU II.
Classement des procédures selon les critères décisifs
TABLEAU II. – Classement des procédures selon les critères décisifs
Critères décisifs Nombre de Type de procédure
procédures
Aucun 5 Tarif subi
Coût de production 6
Tarif construitCoût de production + état du marché 1
en fonction d’objectifs de revenuCoût de production + qualité du millésime 1
Cours du vrac + coût de conditionnement 7
Prix pratiqués par les autres 6 Tarif construit
en fonction du contexteÉtat du marché 3
Qualité du millésime 1 Tarif construit
en fonction de la qualitéQualité du millésime + état des stocks 1
Source : Enquêtes 2002.
Enquêtes 2002.
De l’analyse des procédures à l’organisation sociale des marchés de qualité
Relations entre procédures, prix et structures
Procédures et tarifs « particulier »
Les tarifs « particulier »
[11] sont systématiquement bas chez les producteurs qui ne calculent pas leurs prix et subissent le tarif hérité du passé. Chez
ceux qui construisent leur tarif, il est possible de faire le lien entre le type de
procédure et le niveau des prix. Les producteurs qui, à travers la procédure,
fixent des objectifs de revenu en tenant compte du coût de production
d’ensemble ou du coût de conditionnement couplé au cours du vrac, proposent
presque toujours un tarif bas. La prise en compte du contexte économique ou
de la qualité s’associe en revanche à des prix plus élevés.
TABLEAU III.
Procédure et niveau du tarif particulier
Enquêtes 2002.
Procédures, prix et entreprises
Le graphique suivant permet de visualiser, pour chaque entreprise
[12],
1) son principal critère de raisonnement, 2) son niveau de prix (de A élevé à C
bas), 3) la valeur économique de son portefeuille d’appellations
[13], 4) la
part de sa production vendue en bouteille et 5) la part exportée. Les trois
dernières valeurs sont comparées aux moyennes calculées sur l’ensemble des
27 domaines pris en compte.
La mise en parallèle des procédures avec le portefeuille d’appellations et le
système commercial permet d’identifier trois blocs d’entreprises relativement
homogènes :
- les entreprises qui subissent le tarif hérité ont toutes un portefeuille
d’appellations et une production vendue en bouteille et exportée inférieurs à
la moyenne des 27 domaines,
- les procédures « coût de production » ou « cours du vrac + coût de
conditionnement » relèvent d’entreprises caractérisées par un portefeuille
d’appellations et une part de la production exportée faibles, au mieux au
niveau de la moyenne,
- les raisonnements centrés sur les notions de marché, de concurrence
entre pairs et/ou de qualité sont pour l’essentiel propres à des entreprises qui
disposent de portefeuilles d’appellations élevés et réservent une part importante de leur production à la vente en bouteille et à l’exportation.
FIGURE I.
Croisement entre procédures, prix et variables d’intégration
Au-delà d’être corrélées au niveau du prix, les procédures apparaissent
donc étroitement liées au portefeuille d’appellations et au système commercial des domaines. Toutefois, des exceptions se distinguent et à niveau équivalent de portefeuille, notamment, les procédures peuvent diverger. C’est le
cas par exemple de deux domaines dotés d’un portefeuille moyen : l’un
raisonne par rapport au coût de production et pratique des prix hauts, l’autre
décide par rapport au prix des autres et propose des prix bas. L’explication
peut provenir d’un système commercial différent : 100 % bouteilles et taux
élevé d’export pour le premier, dans l’ordre de la moyenne pour le second.
Plus largement, l’enjeu est de comprendre plus finement l’influence, sur les
processus de formation des prix, des deux « variables d’intégration » que
constituent le portefeuille d’appellations et le système commercial, à la fois
facteurs économiques et indicateurs de l’encastrement relationnel des entreprises.
Des variables économiques aux fondements sociaux des marchés des biens de
qualité
Derrière le système commercial, le rôle des relations professionnelles et des
routines
Le système commercial d’une entreprise reflète son encastrement relationnel au sein du système marchand. Il s’associe en effet à un ensemble
d’interlocuteurs avec lesquels l’entreprise est en relation régulière : importateurs pour l’export, intermédiaires et consommateurs pour la vente en
bouteille en France, courtiers et négociants pour la vente en vrac. Toutefois,
s’il joue pour partie sur les informations potentiellement mobilisables dans la
construction du tarif, son impact est à préciser à travers le contenu et la signification que les producteurs donnent à leurs différents liens marchands.
Pour la plupart des producteurs qui déclarent subir le tarif hérité ou raisonnent en référence à des objectifs de revenu, les échanges les plus fréquents
avec les clients sont liés à l’accueil de particuliers au caveau, « corvée » pour
les uns, « plaisir » pour d’autres. Avec eux, ils ne discutent pas de prix. Les
échanges avec d’autres types de clients sont beaucoup moins fréquents et
centrés sur ceux avec lesquels ils ont «
l’habitude de travailler depuis longtemps ». Pour leurs bouteilles, ils visent les créneaux qui n’intéressent pas les
négociants et, par exemple, se lient à des comités d’entreprise qu’ils ont pu
connaître par l’intermédiaire de leurs vendangeurs. Ils ne cherchent pas à se
doter d’une clientèle spécialisée, si bien qu’ils n’assistent jamais aux salons
internationaux réservés aux professionnels réputés tel que Vinexpo. Ils préfèrent promouvoir leurs vins dans des manifestations ouvertes au grand public
et/ou locales, comme les Grands Jours de Bourgogne. Ils privilégient même
parfois les rencontres agricoles plutôt que viticoles, telle que la foire de
Mâcon. Surtout, pour certains, c’est avant tout «
pour ne pas fâcher les collègues » ou «
pour faire la fête avec les copains », et non une stratégie pour
trouver des clients et encore moins pour discuter de prix. De plus, pour la
majorité d’entre eux, la vente en vrac représente encore une part non négligeable du chiffre d’affaires
[14]. Or selon eux, lorsqu’ils vendent au négoce,
le prix est à prendre ou à laisser. Ce prix vaut pour une période donnée et
dépend uniquement de l’appellation. La qualité particulière, rattachable au
domaine, n’est pas prise en compte dans la transaction. Le producteur ne peut
que refuser la proposition du négociant s’il la juge insuffisante, mais pas la
négocier : «
Le négoce fixe un prix à prendre ou à laisser. Ma décision sera
prise par rapport à ma trésorerie, sachant qu’on couvre quand même toujours
le prix de revient. »
Les producteurs qui fixent leur tarif en référence directe au cours du vrac
ou au coût de production reproduisent finalement leur façon de raisonner sur
le vrac au niveau de leurs prix bouteille : pour eux, la qualité propre au
domaine n’est pas prise en compte, en ce sens que l’appellation suffit à définir
le prix. Par conséquent, pour tous ces producteurs, le niveau général des prix
est bas, calé sur le niveau minimum de la fourchette de prix de l’appellation.
Cette information, ils l’obtiennent par le négociant ou bien au sein du syndicat
du village, auquel ils participent assez souvent « pour discuter technique, et
pas affaires, avec les copains ». Pour eux, le prix bouteille doit juste assurer
un revenu considéré comme acceptable. Plus précisément que le système
commercial, ce sont donc à la fois l’engagement dans le vrac et la relation de
dépendance avec le négociant qui permettent d’expliquer le comportement de
ces producteurs en matière de formation du prix bouteille. Mais en procédant
sur le marché bouteille de la même façon que sur le vrac, ces producteurs
amènent également à considérer le poids des routines dans le fonctionnement
des marchés. Pour certains d’entre eux, le passage à la bouteille est récent,
même si la part vendue en vrac est aujourd’hui très réduite. La décision de
vendre une partie de la production en bouteille a constitué une rupture dans la
logique de l’exploitation, qui a permis de faire face aux crises sporadiques des
marchés du vrac. Toutefois, une évolution dans le système de commercialisation ne signifie pas nécessairement une rupture dans la procédure de fixation
du prix d’offre. Il faut changer ses habitudes, sortir de la routine et même
s’adapter à un nouveau statut social, à un nouveau métier : « Il y a une différence entre être un vigneron ou un vigneron éleveur » ; « Nous sommes une
petite structure et vignerons avant d’être commerciaux. » L’encastrement
relationnel précédent lié à la vente en vrac a contribué à fonder des routines
qui limitent l’impact de leur insertion actuelle dans le système des relations
marchandes associé à la vente en bouteille.
Deux domaines se référant au coût de production ne s’inscrivent pas dans
cette logique et pratiquent des prix élevés. Ces deux domaines appartiennent à
de grandes maisons de négoce. Le niveau du prix peut s’expliquer par deux
raisons. D’une part, le coût pris en compte intègre la rémunération de la totalité des facteurs de production, ce qui n’est pas toujours le cas pour les
domaines indépendants, et les frais généraux sont probablement très élevés.
D’autre part, la marge est calculée par la maison mère, dont le métier premier
est la commercialisation, ou par un des commerciaux spécialisés et salariés du
domaine. Le réseau mobilisé pour construire le prix est donc plus complexe et
conduit à un ajustement plus important du tarif sur la base du coût de production : «
Le tarif est fait à la base à partir du prix de revient donné par le
service comptable du groupe […], des marges minimales sont exigées par le
groupe. »
[15].
Pour les producteurs qui déclarent fonder leur procédure sur l’état du
marché ou la qualité du millésime, l’encastrement relationnel au sein du
système marchand est très différent. Ils ont une clientèle de « connaisseurs
fidèles », qu’ils entretiennent par invitation à des soirées privées, diffusion
d’informations régulières sur l’activité du domaine, etc. Ils ne reçoivent les
clients de passage que sur rendez-vous, voire plus du tout. Ils fréquentent les
salons vinicoles les plus réputés tels que Vinexpo ou la London Wine Fair et
délèguent souvent à leur personnel commercial la présence aux foires moins
prestigieuses. Leur débouché principal est l’export, surtout lointain, et
certains d’entre eux mettent alors en avant le rôle des relations avec les
importateurs dans la formation de leurs prix. « J’ai un vrai échange avec les
importateurs qui viennent au moins une fois par an chacun » : avec eux, ils
échangent non seulement sur les marchés en général, mais surtout « sur les
prix des autres », ceux qui sont « dans le même créneau », confirmant ainsi
les résultats obtenus auprès de ceux justifiant spontanément leurs prix par
rapport à ceux des autres. Les importateurs constituent donc des nœuds au
sein des « réseaux-producteurs » définis par Karpik. Les producteurs cherchent d’ailleurs à entretenir avec eux des relations à la fois marchandes et
amicales, impliquant même parfois leur famille : « Ils viennent ici, et moi et la
famille, on se déplace souvent… », « On se téléphone très souvent ». Au-delà
d’attacher l’acheteur, il s’agit aussi, au travers d’une relation « multiplexe »
(Degenne et Forsé, 1994), de renforcer le lien afin de se donner les moyens
d’obtenir de « bonnes informations », comme le suggère Uzzi dans son
analyse des firmes de services. Leur adhésion aux syndicats des crus
renommés leur permet également de rencontrer leurs concurrents directs :
formés par cooptation à partir des domaines prestigieux, ces syndicats sont en
effet peu ouverts aux producteurs de vrac. Leurs responsabilités régionales
dans des instances telles que le Bureau Interprofessionnel des Vins leur
donnent aussi un accès privilégié à des informations sur leurs collègues.
Parmi ces producteurs qui raisonnent par rapport à la qualité, certains sont
aussi amenés à faire référence à « la façon dont la presse spécialisée en a parlé » pour préciser leur raisonnement, ou même plus directement à mentionner
leurs relations privilégiées avec les guides. Ils ne font pas référence au guide
Hachette, auquel tous les viticulteurs ont potentiellement accès, mais à des spécialistes étrangers tels que Robert Parker. Ils font ainsi apparaître un autre type
de « professionnel des marchés » qui participe à cadrer leur action économique
(Cochoy et Dubuisson-Quellier, 2000) : les prescripteurs (Hatchuel, 1995).
Quant aux producteurs qui disent raisonner en référence aux « prix des autres », soit ils s’apparentent au type précédent, soit relèvent de situations intermédiaires. Pour certains, cherchant à développer leur vente en bouteille et
ainsi se soustraire de la relation de dépendance avec le négociant, observer les
prix des autres domaines auxquels ils veulent ressembler leur permet de caler
les leurs, un peu en dessous, de façon à être sûr de vendre et ainsi minimiser
les risques. Des producteurs aujourd’hui classés parmi ceux raisonnant par
rapport au marché ou à la qualité témoignent d’ailleurs avoir également commencé en se positionnant par rapport aux prix des autres.
Les producteurs raisonnant par rapport aux autres, au marché ou à la
qualité s’associent donc à un même type d’encastrement relationnel qui leur
permet de fixer leurs prix au sein d’un environnement concurrentiel spécifique, d’emblée défini par les pairs « équivalent » pour les uns, « filtré » par
les intermédiaires et/ou les prescripteurs pour d’autres. La référence directe
ou indirecte à ce type d’encastrement s’accompagne systématiquement de
tarifs plutôt élevés, à part une exception relevée plus haut, celle d’un producteur se déclarant contraint par un faible tarif initial lié à une pratique longue
de vente au négoce par son père. À la différence des autres producteurs au
tarif bas, celui-ci cherche à construire une hausse progressive de ses prix à
partir d’efforts qualitatifs importants, observés chez ses voisins « réputés ».
Ce dernier cas nous invite alors à enrichir l’interprétation en prenant en
compte la deuxième variable d’intégration, le portefeuille d’appellations, pour
montrer plus précisément les interactions entre procédure, niveau de prix et
« statut » de l’entreprise.
Les procédures et niveaux de prix comme conséquences du statut
Notre étude s’est construite sur la base de deux « variables d’intégration »,
à même de constituer des indicateurs de l’encastrement relationnel des
domaines. Plus précisément, il s’agit de montrer en quoi ces variables fondent
leur statut et jouent sur la formation des prix. D’après avis d’experts, un fort
pourcentage de bouteilles et un taux élevé d’export sont des signes de prestige
au sein des marchés de qualité, tandis que la vente au marché vrac est peu
valorisante. Quant au portefeuille d’appellations, il conditionne en grande
partie la clientèle potentielle de l’entreprise et le rapport qu’elle entretient
avec les produits. Ce sont en effet les appellations prestigieuses et donc les
portefeuilles élevés qui attirent les restaurateurs connus ou les intermédiaires,
qui à leur tour sont en relation avec des cavistes reconnus ; ce sont elles qui
stimulent l’intérêt des guides et sont finalement à même d’attacher des
consommateurs finaux disposés à acheter des vins chers. Le portefeuille joue
également sur l’évaluation des produits par les particuliers qui achètent au
caveau : l’attention que ceux-ci portent à la qualité et leurs attentes vis-à-vis
des produits sont différentes chez un « petit » producteur qui ne propose que
des appellations régionales et chez un maître de chai reconnu pour ses grands
crus (Laporte, 2000). De plus, même s’ils dégustent avant achat, les particuliers ont rarement un niveau d’expertise suffisant pour distinguer la qualité
selon des critères organoleptiques (Combris et al., 1997). Pour fonder leur
jugement, ils se fient alors davantage aux appellations dont, pour la
Bourgogne, ils connaissent au moins partiellement la hiérarchie, si bien que le
portefeuille contribue fortement à définir la « réputation » du domaine.
Plusieurs producteurs au portefeuille limité ont en effet déclaré que leur
clientèle n’attache que peu d’importance à la qualité particulière de leurs
produits et a fortiori au millésime. Il n’y a donc pas lieu pour eux de tenir
compte prioritairement de la qualité ou du millésime dans la construction du
prix. Celui-ci est alors bas et la décision suppose simplement que le prix fixé
puisse répondre à leurs attentes en termes de revenu : le prix se détermine
prioritairement en fonction de cet objectif, contraint par le coût de production,
en tenant compte éventuellement de l’alternative possible qu’est la commercialisation en vrac. À l’inverse, dès lors que le portefeuille permet de faire
valoir la qualité, le coût de production n’apparaît plus comme élément décisif
dans la procédure et les prix proposés sont élevés : compte tenu de la clientèle
potentielle, il ne constitue plus une contrainte, pas plus que le recours à la
vente en vrac n’apparaît comme une solution envisageable pour assurer un
revenu équivalent. La procédure est alors liée aux conditions d’évaluation de
la relation qualité-prix, sur la base de ce que font les pairs par rapport
auxquels on cherche à se situer ou de ce qu’en disent les professionnels des
marchés.
Le portefeuille d’appellations et le système commercial d’un domaine
contribuent donc à définir son statut et, finalement, le niveau de ses prix,
selon trois modalités : 1) ces deux variables jouent sur sa capacité à se sous-traire de la relation avec le négoce et à développer des liens avec des acheteurs fortunés ou des prescripteurs réputés, lui permettant ou non de pratiquer
des prix hauts ; 2) elles forment des « signaux » dans l’évaluation de la
qualité par les acheteurs et intermédiaires, encourageant ou non ces derniers à
accepter des prix élevés ; 3) elles conditionnent la disposition de l’offreur à
faire valoir ou non la qualité de ses produits à travers les prix.
Toutefois, un portefeuille d’appellations élevé s’associe à un statut prestigieux seulement s’il est mis en valeur par le producteur, ce qui est à la fois lié
aux pratiques de production, à la stratégie commerciale et à une insertion
active dans les « réseaux-échanges », comme le montre le cas suivant :
X a repris récemment un domaine viticole qui comporte plusieurs appellations, dont
certaines très prestigieuses. Jusque-là, le domaine avait été loué à un fermier qui écoulait
essentiellement sa production en vrac. X, qui a visité beaucoup de vignobles étrangers
pendant ses études de viticulture-œnologie, a décidé de reconstruire complètement le système commercial. Avec l’aide d’amis scientifiques, il a d’abord développé et affiché publiquement des pratiques considérées par les autres producteurs comme ultra-qualitatives,
voire fantaisistes, et qui lui ont permis de faire des « vins différents ». Il s’est alors rapidement fait remarquer par ses voisins du village, dont certains très réputés. L’information a
circulé et ainsi suscité l’intérêt des guides les plus connus, des étrangers notamment, provoquant une réaction rapide de restaurateurs renommés et d’importateurs. X vend aujourd’hui la majeure partie de ses vins à l’export, refuse de recevoir les guides et fixe des
prix très hauts pour toutes ses appellations, y compris pour les moins prestigieuses. Mais il
veille constamment à ce que tous ses produits « ne ressemblent à aucun autre » et pour
cela reste très attentif à ce que proposent ses concurrents. Grand amateur d’art, le vin ne se
conçoit pour lui que comme un produit de luxe.
Ce cas montre en quoi l’engagement dans la qualité, mis en œuvre et rendu
visible à travers des innovations techniques ou organisationnelles, permet de
construire une réputation et de faire évoluer le statut, ce qui, en retour, donne
les moyens de modifier le système commercial et de rompre avec le tarif
hérité. Cette stratégie de distinction (Bourdieu, 1979) conduit à une rareté de
produits qui renforce le statut du domaine en favorisant une évaluation positive et un attachement de la part des acheteurs et intermédiaires. À travers cet
exemple, nous confirmons ainsi l’une des conclusions de Musselin dans le cas
d’un marché pourtant a priori très différent, celui des universitaires (1996) :
celle-ci montre en effet en quoi la détermination du « prix » d’un universitaire, à l’occasion de son recrutement, relève de la reconnaissance de la valeur
actuelle du candidat appréciée notamment au travers de la « rareté » de ses
productions scientifiques passées.
Un autre exemple témoigne de la façon dont une stratégie de distinction
fondée sur l’innovation peut aller jusqu’à lever la contrainte d’un portefeuille
foncièrement limité et accroître finalement le statut, moyennant des efforts
importants.
Malgré son portefeuille très réduit, Y pratique des prix hauts qui peuvent être reliés à
sa construction active d’un statut élevé. Fils de petits agriculteurs, il a voulu se distinguer
de son milieu social d’origine et a constitué son domaine lui-même il y a vingt ans, après
des études supérieures, en plantant de la vigne dans une zone d’appellations peu renommées. Se déplaçant souvent à l’étranger pour s’inspirer d’initiatives exemplaires, il a cherché à montrer que même des terroirs a priori peu cotés peuvent donner des produits de
choix et a appliqué pour ses vins les méthodes de vinification d’habitude réservées aux
grands crus. Refusant catégoriquement de vendre au négoce, il a fondé sa stratégie commerciale d’abord sur la vente aux particuliers, au caveau ou par correspondance. Il considère que son réseau de clients est le fruit de quinze ans d’efforts de communication jamais
relâchés, centrés sur la réception de clients de passage puis de « connaisseurs » sélectionnés et appuyés par l’organisation de conférences et de dégustations. Il a acquis récemment
le château du village et propose des chambres d’hôte à une clientèle très aisée, d’origine
surtout étrangère et à laquelle il vend à l’export.
Ce cas illustre aussi un des fondements du fonctionnement de l’économie
de la qualité, selon Karpik, à savoir la nécessité d’une pratique constante de la
présentation et de la représentation sociale pour être connu et reconnu au sein
des réseaux-échanges (Karpik, 1989).
Nous pouvons donc globalement confirmer le lien positif entre statut élevé
et haut niveau de prix, démontré notamment par Podolny et Uzzi. Mais de
façon plus large, expliciter les procédures au moyen d’une approche compréhensive amène aussi à rendre compte de l’importance des routines et des
valeurs morales : celles-ci peuvent représenter une contrainte forte à la valorisation ou au dépassement de l’encastrement relationnel et du statut en particulier, mais aussi distinguent différents types de projets au sein des producteurs
bourguignons, qui ne cherchent pas tous à ressembler aux « élites ».
Un dernier cas rappelle en effet qu’un producteur peut justement choisir de
ne pas activer son statut dans le monde du vin, décision qui peut être justifiée
par la volonté d’affirmer certaines valeurs morales.
Z a repris le domaine de son père composé exclusivement d’appellations régionales
qu’il a complété par quelques petites parcelles d’appellations renommées lors de son mariage. Il a alors été contacté par des acheteurs prestigieux, avec lesquels il aurait pu pratiquer des prix hauts. Toutefois, profiter ainsi de son portefeuille ne l’intéresse pas. Au
contraire, il se dit en désaccord avec d’autres, dont il observe les prix qu’il juge « injustifiés », et revendique avec fierté sa politique de « petits prix ». De toute façon, c’est la
vigne qui l’intéresse, « faire un peu de bouteilles, c’est juste pour faire plus d’argent pour
engager du personnel et mieux travailler dans les vignes ». De plus, il n’est pas question
pour lui de rompre sa relation d’amitié avec son principal acheteur, un négociant, avec lequel il se sent en confiance parce qu’il est « du même monde » que lui. Enfin, surtout, il
veut « rester en dehors du théâtre » où s’affichent les domaines prestigieux et les critiques
comme Parker. Sa reconnaissance sociale, il la construit et l’entretient activement dans les
réseaux locaux, en présidant le syndicat de village notamment, et en s’impliquant dans des
actions pour le développement de sa commune.
Ce cas exprime ouvertement ce que déjà suggéraient certains producteurs
de vrac en se présentant sans honte comme des « petits producteurs », bien
plus intéressés par l’activité de production que par la fonction commerciale. Il
confirme également le principe d’un marché des vins marqué par une
économie de la modération, déjà visible à travers la démarche, commune à
tous, d’ajustement limité du tarif.
L’encastrement relationnel est donc complexe, les liens avec différents types
de professionnels des marchés ou au sein des réseaux locaux sont plus ou moins
décisifs, tandis que le statut apparaît comme une variable de choix étroitement
liée aux valeurs morales, pratiques et projets des individus, autant qu’à leurs
ressources. Chercher à comprendre le « sens » de ces variables pour les offreurs
nous permet finalement de dégager quelques conclusions qui à la fois confirment et complètent les résultats proposés par d’autres auteurs, anglo-saxons ou
français, et surtout ouvrent des pistes pour un approfondissement.
Comment les entreprises font-elles pour fixer un prix d’offre de leurs biens
dans le contexte de l’économie de la qualité, lorsqu’il y a à la fois incertitude
sur la qualité du produit et sur la relation prix-qualité ? Quinze ans après
l’article fondateur de Karpik (1989), cette question reste peu étudiée en tant
que processus, et conjointement par l’économie et la sociologie, ce qui a
conduit un groupe de chercheurs français à lancer un appel pour investir sur
ce thème (Musselin et al., 2002). Cet article propose de contribuer au débat et
présente les résultats d’une approche compréhensive de la formation des prix
des vins de Bourgogne. Dans la lignée des hypothèses développées en socio-logie économique, ce processus a été appréhendé comme le produit d’une
procédure de décision de l’offreur, influencée par son encastrement dans un
système de relations sociales.
Nos enquêtes auprès d’un échantillon diversifié de producteurs nous
amènent tout d’abord à confirmer le principe d’une « économie de la modération » avancé par Karpik, au sens où la formation des prix d’offre relève pour
tous d’un ajustement limité d’une année sur l’autre, motivé par le souci de
garder la confiance avec la clientèle, formée pour partie d’amis. Mais cela
n’empêche pas une diversité de procédures de fixation des prix au sein d’un
même « marché », ce qui remet en cause l’hypothèse d’une façon de faire
unique qui s’imposerait à l’ensemble des entreprises, postulée dans
l’approche économique standard (Guerrien, 1992). Leurs procédures et
niveaux de prix apparaissent comme étroitement liés à deux variables les
différenciant, à savoir le portefeuille d’appellations et le système commercial,
privilégiées dans la démarche en tant qu’indicateurs potentiels de leur encastrement relationnel. Chercher à comprendre le « sens » de ces variables pour
les offreurs a permis de montrer que celles-ci non seulement reflètent et encadrent leurs relations marchandes, mais aussi contribuent à définir leur statut,
qui influence leurs décisions de prix en jouant notamment sur leur capacité et
leur disposition à faire valoir ou non la qualité de leurs produits. Nous avons
toutefois repéré des routines ou, à l’inverse, des stratégies de distinction
pouvant être liées à l’affirmation de valeurs morales, qui conditionnent la
nature de l’encastrement relationnel, le niveau de statut et l’influence de ces
deux facteurs. En illustrant notamment comment ces stratégies donnent les
moyens d’accroître le statut ou s’associent au contraire à la revendication
d’un statut modeste, nos travaux rendent compte de marchés dynamiques,
dont la reproduction n’est ni systématique ni subie, où les positions sont à la
fois mobiles et pour partie volontaires. En ce sens, ils permettent d’enrichir
les approches relativement structuralistes des sociologues anglo-saxons tels
que Podolny ou Uzzi. Ces derniers appellent d’ailleurs justement à mieux
prendre en compte la mobilité des statuts au sein des marchés, au travers de la
mise en œuvre d’innovations notamment (Podolny, 1993).
Il nous semble intéressant enfin de revenir sur l’intérêt d’une démarche
fondée sur des « variables d’intégration » à dimension à la fois économique et
sociologique. Portefeuille d’appellations et système commercial ont constitué
les « objets intermédiaires » (Vinck, 1999) d’une contribution interdisciplinaire
à l’analyse de cette action économique et, plus largement, à la compréhension
de l’organisation sociale des marchés de qualité. Cette rencontre autour d’objets
peut se poursuivre de façon à articuler plus étroitement une approche des
marchés à la production, telle que celle que propose White, à une analyse des
institutions et des conventions qui se construisent dans les interactions et les
font évoluer, de façon à mieux appréhender l’« enchevêtrement » des différents
types d’encastrement de l’action économique : relationnel, culturel, institutionnel (Le Velly, 2002). Sur la base des articulations théoriques déjà proposées
par les économistes des conventions (Favereau et al., 1994), le cas viticole
semble constituer un bon exemple pour aller en ce sens (Garcia-Parpet, 2001 ;
White, 2002b). L’enjeu peut consister alors à confronter le cas de la Bourgogne
à celui du Languedoc, associé à une plus forte incertitude sur la qualité, à un
faible découplage institutionnel encadrant la diversité de l’offre (Touzard,
2000) et à des encastrements relationnels a priori différents.
ANNEXE
Méthode de sélection et principales caractéristiques de l’échantillon
Les domaines ont été sélectionnés à partir d’une base de données constituée par le recueil des
tarifs proposés en décembre 2001 au départ de la cave et aux particuliers par les opérateurs bourguignons. Tous les domaines bourguignons qui vendent en bouteille disposent de ce tarif « particulier » car ils utilisent la vente directe au caveau au moins pour une part de leur production.
Cette base contient des données relatives à 20 367 vins provenant de 1 245 domaines de
Côte-d’Or, de l’Yonne et de la Saône-et-Loire. Deux vins ont été considérés comme différents
dès lors qu’ils étaient distincts dans la liste d’un tarif « particulier ». Les informations disponibles
par vin sont les suivantes : prix (TTC), appellation, niveau hiérarchique, couleur, millésime, nom
du domaine.
Tous les domaines de la base ont été caractérisés en fonction du niveau de leur tarif particulier :
- élevé : au moins 2/3 des vins sont proposés au caveau à un prix supérieur à 110 % de la
moyenne du prix de l’ensemble des vins du même millésime et de la même appellation ;
- bas : au moins 2/3 des vins sont proposés au caveau à un prix inférieur à 90 % de la
moyenne du prix de l’ensemble des vins du même millésime et de la même appellation ;
- intermédiaire : au moins 2/3 des vins sont proposés au caveau à un prix compris entre 90 %
et 110 % de la moyenne du prix des vins du même millésime et de la même appellation.
TABLEAU IV.
Caractéristiques structurelles des domaines de l’échantillon
TABLEAU IV. – Caractéristiques structurelles des domaines de l’échantillon
Surface Chiffre Portefeuille Nombre Nombre de Part de la
en vigne d’affaires d’appellations d’appellations bouteilles production
(hectares) (k€ ) (€ ) vendues vendue en
par an vrac (%)
Moyenne 10,75 490 970 9,75 57 894 25
Écart-type 10,24 980 447 4,04 65 381 22,28
Valeur 53,24 984 2 034 20 300 000 65
maximale
Valeur 0,70 30 400 2 4 750 0
minimale
Source : Enquêtes 2002.
Enquêtes 2002.
Les 28 domaines enquêtés ont été choisis sur avis d’experts, de manière à refléter la diversité
des structures, portefeuilles d’appellations et systèmes commerciaux.
Au niveau des systèmes commerciaux, les principaux points communs et les éléments de différenciation au sein de la région se retrouvent dans l’échantillon :
- 20 domaines vendent une partie de leur production en vrac au négoce, mais ce dans des
proportions très variables, ce qui reflète bien la réalité de la production bourguignonne ;
- Les domaines se distinguent par le nombre et la nature des circuits utilisés pour la vente de
leurs bouteilles, en moyenne 4, au maximum 7 et jamais moins de 2.
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