2004
Revue française de sociologie
Entreprise et gouvernement : à l’épreuve des réseaux
Fabien Mariotti
L’entreprise distribuée s’est imposée ces deux dernières décennies comme nouveau
modèle de référence dans le monde industriel. De la complexité des raisons expliquant cette
transformation, nous extrairons une hypothèse : c’est un souci de mieux contrôler l’activité
productive qui incite les entreprises à externaliser certaines de leurs activités et à « faire du
réseau ». Nous mettons cette hypothèse à l’épreuve du terrain, en identifiant les raisons
invoquées par les acteurs pour expliquer l’externalisation. Nous inférerons de ces observations une redéfinition du « cœur de métier » de l’entreprise distribuée – notion sur laquelle
s’appuie toute justification d’externalisation –, en montrant que ce dernier s’identifie davantage à la compétence politique à gouverner les réseaux qu’à des compétences techniques à
proprement parler. In fine, ce raisonnement nous permet de reconsidérer la question de
l’entreprise institution, en identifiant les frontières de cette dernière au périmètre où l’activité de gouvernement s’exerce.
The network-firm has come to dominate over the last two decades as a new reference model in
the industrial world. From the complex of reasons for this change, the following hypothesis may
be identified : what moves businesses to outsource some of their activities and to « network » is a
concern to better control productive activity. This hypothesis is tested in the field by identifying
the reasons actors cite to explain such externalizing. From these observations a redefinition of the
core business of network-firms is inferred – all justifications of externalization are based on this
notion – and it is shown that the core competence is now more closely identified with a political
skill dedicated to « network governance » than with technological skills strictly speaking. Lastly,
this reasoning makes it possible to reconsider the question of the firm-as-institution by locating
the boundaries of the firm at the perimeter, where the activity of « governing » the business is
exercised.
Das aufgeteilte Unternehmen hat sich in den letzten Jahrzehnten als neues Referenzmodell in
der Industriewelt durchgesetzt. Wir entnehmen der Vielschichtigkeit der Gründe zu diesem
Wandel eine Hypothese : den Willen, die Produktionsaktivität besser zu kontrollieren, was die
Unternehmen dazu veranlaßt, bestimmte Aktivitäten zu externalisieren und « Netze » zu
erstellen. Diese Hypothese unterziehen wir einer Feldforschung und identifizieren dazu die von
den Unternehmern angeführten Gründe zur Externalisierung. Aus diesen Beobachtungen bieten
wir eine Neudefinierung des « Kerngeschäfts » des aufgeteilten Unternehmens ab – auf diesen
Begriff stützen sich alle Rechtfertigungen zur Externalisierung – und zeigen, daß dieses Kerngeschäft sich eher mit der politischen Kompetenz zur Regierung der Netze identifizieren läßt als
mit der eigentlichen technischen Kompetenz. In fine erlaubt uns diese Beweisführung die Frage
des Unternehmens als Institution neu zu stellen und dazu die Grenzen des Unternehmens mit dem
Umfang zu identifizieren, in dem seine Regierungsaktivität durchgeführt wird.
La empresa distribuida se ha impuesto estos dos últimos decenios como un nuevo modelo de
referencia en el modelo industrial. De la complejidad de las razones que explican esta transformación extraeremos una hipótesis : es la inquietud de controlar mejor la actividad productiva lo que
incita a las empresas a externalizar algunas de sus actividades y a « crear las redes ». Ponemos
esta hipótesis a prueba de terreno, identificando las razones invocadas por los actores para
explicar la externalización. Concluimos de esas observaciones que una redefinición del « corazón
del oficio » de la empresa distribuida – noción sobre la cual se apoya toda justificación de externalización– demuestra que esta última se identifica mas a la competencia política de gobernar las
redes que a las competencias técnicas propiamente dichas. In fine, este razonamiento nos permite
considerar la cuestión de la empresa institución, identificando las fronteras de esta última al perímetro donde la actividad del gobierno se ejerce.
L’heure est à la multiplication des transactions entre firmes indépendantes.
Dans la plupart des secteurs de l’industrie et des services, on observe la mise
en place d’organisations en réseau : les activités nécessaires à la mise sur le
marché d’un bien ou d’un service y sont distribuées au sein d’ensembles
larges et structurés d’entreprises.
L’un des aspects remarquables de cette « croissance contractuelle »
(Montmorillon, 1989) est la montée en puissance des relations interentreprises verticales – c’est-à-dire des relations clients-fournisseurs. L’ensemble
du périmètre de la firme fait face à cette problématique : toutes les fonctions
formant traditionnellement l’organisation hiérarchique de la grande entreprise
intégrée (conception, fabrication, commercialisation, distribution, maintenance, etc.) peuvent désormais être réalisées par des entreprises extérieures.
Celles-ci agissent alors en qualité de sous-contractants, et sont liées à leur
client ou « donneur d’ordres » par des relations de coopération plus ou moins
étroites.
Succédant aux formes classiques de sous-traitance, les relations dites de
partenariat, qui ont engendré une abondante littérature depuis une décennie,
peuvent être considérées comme l’un des signes les plus saillants de cette
transformation de l’organisation des entreprises. Mais elles ne la résument
pas, loin s’en faut. Le développement des relations inter-entreprises et de la
distribution des activités industrielles vers des firmes indépendantes se traduit
sur le terrain par des réalités extrêmement diverses : l’extension des franchises, les alliances commerciales, les accords de coopération technologique
sont autant de phénomènes qui reflètent, à des degrés divers, le caractère
central des relations inter-firmes dans l’activité industrielle contemporaine. Et
ces situations de co-opération peuvent lier les entreprises aussi bien avec leurs
fournisseurs qu’avec leurs distributeurs, leurs clients et même leurs concurrents. Le terme général d’
entreprise distribuée
[1] nous paraît être le plus
adéquat pour désigner cette transformation : nous le définissons comme
un
ensemble équipé et organisé d’entreprises indépendantes concourant à la
production d’un même produit et/ou service.
Prenant ces formes d’organisation comme objet, le but de cet article sera
d’instruire l’hypothèse suivante : c’est un besoin de mieux gouverner qui a
présidé à l’émergence de l’entreprise distribuée ; réciproquement, c’est le
développement d’un ensemble complexe de dispositifs dédiés au gouvernement des activités distribuées qui a rendu possible la généralisation d’un tel
schéma d’organisation.
Quel meilleur moyen de tester cette hypothèse que de la mettre à l’épreuve
de la question suivante : pourquoi les entreprises optent-elles pour le mode
d’organisation en réseau ? La littérature, comme nous le verrons, nous donne
à voir des réponses qui oscillent entre l’étude raisonnée des comportements
d’agents économiques (recherche d’efficience) et le mot d’ordre managérial
pur et simple (le discours sur les « compétences centrales »). En prenant appui
sur une étude de terrain
[2], nous défendrons quant à nous une
hypothèse politique : si l’entreprise externalise certaines de ses activités et noue dans le
même temps des relations étroites avec d’autres firmes pour mener à bien ses
activités, c’est avant tout
parce qu’elle cherche de nouveaux moyens de
contrôler l’activité productive et, plus largement, l’environnement dans
lequel elle évolue.
Cette problématique du gouvernement
[3], qui donne son titre à notre
travail, nous servira de fil conducteur. Elle nous permettra en particulier de
reconsidérer la question déterminante des frontières de l’entreprise : ont-elles
tout simplement disparu sous l’effet cumulé des externalisations, mises en
réseau d’activités et coopérations inter-firmes de toute sorte ? Cette approche,
devenue très populaire, est selon nous une fausse piste. Certes, les frontières
de l’entreprise ne sont plus des données claires et figées ; mais l’observation
attentive des relations inter-entreprises montre qu’il s’agit de formes d’organisation fortement institutionnalisées, dont les frontières peuvent être établies
en référence à l’activité de gouvernement qui s’exerce en leur sein.
Les nouvelles problématiques de l’entreprise distribuée
Notre proposition de départ sera la suivante : l’entreprise distribuée s’est
imposée ces deux dernières décennies comme nouveau modèle de référence
dans le monde industriel, succédant en cette place à la grande entreprise
intégrée.
Certes, le phénomène d’intégration verticale ne résume pas à lui seul le
modèle de la grande entreprise. Mais comme le montre magistralement
A. Chandler (1988) dans son approche historique de la grande entreprise,
l’extension du périmètre de l’entreprise en amont et en aval de la chaîne de
production, favorisée par le développement de la coordination administrative,
est le principal levier qui a permis l’essor de la grande entreprise. La « main
visible » – celle des managers organisés en hiérarchies – s’est alors imposée
comme principe de gouvernement efficace pour assurer une production et une
distribution de masse.
Aussi, il est particulièrement intéressant de comprendre pourquoi c’est cet
aspect-là de l’organisation de la grande entreprise qui semble aujourd’hui
remis en cause avec le plus de force. En effet, s’il est aujourd’hui encore
permis de débattre, par exemple, de la persistance ou non des principes
d’organisation tayloriens dans l’entreprise
[4], il est en revanche peu discutable que l’intégration verticale n’a plus vraiment droit de cité dans les stratégies industrielles. Bien au contraire : la plupart des grandes entreprises ont
mis en œuvre dans un passé récent de vastes politiques d’externalisation –
c’est-à-dire de cession de pans entiers de leurs unités à des entreprises extérieures – couplées à un recours accru à des entreprises extérieures pour toutes
sortes d’activités touchant directement ou non à la production. La justification
la plus courante de ces stratégies est ce leïtmotiv managérial désormais bien
connu : la firme doit « se recentrer sur son métier de base » ! Cette injonction
s’est traduite par la délégation de toute une foule d’activités auprès d’entreprises extérieures, depuis la R&D jusqu’à la distribution et le service
après-vente.
Face au besoin de gouvernement
Or, cette délégation par une firme d’un nombre croissant d’activités auprès
d’entreprises extérieures pose mécaniquement le problème du gouvernement :
la satisfaction du client final, dont répond le donneur d’ordres, dépend directement de la qualité des prestations de ses sous-contractants.
En effet, les sous-ensembles conçus et/ou fabriqués par des sous-traitants
ainsi que d’éventuels services délivrés par des prestataires se retrouvent
« incorporés » au produit final commercialisé par leur donneur d’ordres : dans
l’hypothèse d’une défaillance, c’est en premier lieu ce dernier qui en subira
les conséquences – atteinte à sa réputation par exemple. Dès lors, on
comprend pourquoi déléguer à un ensemble d’entreprises extérieures des activités qui conditionnent in fine la qualité du produit et la satisfaction du client
final implique pour le donneur d’ordres de veiller de très près au résultat de
leur travail. Même si les principes de délégation et d’autonomisation y constituent la règle – un commanditaire confie des activités à des prestataires
spécialisés dont il n’entend pas régenter le fonctionnement – il paraît donc
légitime de parier sur la persistance d’un effort structuré de contrôle et de
gouvernement des chaînes d’activités distribuées.
Notre deuxième intuition reprend l’hypothèse posée par P. Veltz (2000) :
pour cet auteur, les raisons de l’apparition des organisations réticulaires sont à
chercher dans la volonté des managers de restaurer une capacité de gouvernement perdue dans les structures bureaucratiques de la grande entreprise
intégrée plus que dans celle de réduire les coûts ou d’augmenter la réactivité… Pour Veltz, ces avantages-là sont bien plus incertains que la capacité
renouvelée à contrôler de manière plus efficace les différents éléments d’une
chaîne de la valeur ; et ce, en renonçant à en être propriétaire ! La proposition
de départ se retrouve alors renversée, et prend la forme d’une réciproque : les
externalisations et autres formes de distribution d’activité n’évacuent pas la
question du gouvernement ; c’est justement cet objectif qui les motive !
En suivant ce raisonnement, on peut défendre l’idée – et c’est là notre
dernière hypothèse – selon laquelle la compétence de gestion et de pilotage
d’une chaîne d’activité distribuée doit compter parmi les principales compétences résiduelles d’une firme ayant choisi de « se recentrer sur son métier de
base » en externalisant la plupart de ses fonctions traditionnelles (conception,
fabrication, commercialisation, etc.). En un mot, ce « savoir faire faire » ne
peut être délégué à personne ! Aussi mérite-t-il d’être placé au cœur de notre
réflexion.
En somme, ces trois hypothèses suggèrent que l’entreprise organisée en
réseaux ne peut se passer de contrôles, d’arbitrages, et même d’autorité ;
l’exercice d’un leadership par une ou plusieurs entreprises de ces réseaux
apparaît comme une nécessité à leur bon fonctionnement.
Une problématique du gouvernement
Comment donner corps à cette problématique du gouvernement de
réseaux ?
On peut tout d’abord définir le gouvernement en négatif – par ce qu’il n’est
pas, ou plus. En effet, le déclin de la grande entreprise intégrée s’est accompagné d’une crise concomitante des systèmes de gouvernement fondés sur la
hiérarchie et la relation d’autorité. Au sein des réseaux inter-entreprises, les
leviers d’exercice du pouvoir relevant de l’idéal-type wébérien de la bureaucratie ont non seulement fait l’objet d’un rejet idéologique (Boltanski et
Chiapello, 1999), mais plus encore, ils sont devenus
virtuellement inapplicables. Alors qu’une entreprise intégrée contrôle ses actifs de production par ses
droits de propriété sur ces derniers, ce support n’existe plus dans le cas de
l’entreprise distribuée : soit ceux-ci appartiennent à une entreprise tierce agissant en qualité de fournisseur, soit ils sont tout simplement loués
[5]. Un
schéma parallèle peut être tracé pour le contrôle du travail : si le lien de
subordination demeure le référent en la matière, alors un donneur d’ordres ne
peut légalement prétendre à aucune autorité directe sur les salariés de ses
divers sous-contractants… et ce même s’ils sont « détachés » à temps plein
sur le site de leur client !
La définition positive des mécanismes de gouvernement à l’œuvre dans
l’entreprise distribuée ne s’avère pas moins délicate. Elle s’inscrit en effet
dans plusieurs mouvements hétérogènes.
Une première tendance générale repose sur l’externalisation du contrôle
sur des tiers. Ceux-ci peuvent être des pairs : on peut alors parler de
« contrôle horizontal », ou croisé ; dans ce cas, c’est la figure du réseau qui
joue à plein. Cette externalisation peut également se faire au profit du (des)
client(s) : rapprocher les contraintes et exigences du client de l’univers de la
production est incontestablement l’un des leviers du management contemporain, en phase avec les organisations d’inspiration réticulaire. Prolongeant
cette tendance, le report du contrôle peut passer par la référence à la figure
plus diffuse du marché : le contrat devient le dispositif de prédilection en
matière de contrôle – y compris à l’intérieur de la firme ! –, et la « pression
concurrentielle » – c’est-à-dire la menace devenue crédible de voir son activité revue à la baisse ou supprimée au profit d’un concurrent – se charge
d’inciter les différents acteurs à faire de leur mieux… Le marché se voit alors
attribué un pouvoir d’arbitrage qui était jusqu’alors l’apanage des managers.
Le second mouvement prend la forme d’une négation du contrôle, à travers
la volonté déclarée d’autonomisation des différentes entités du réseau. L’un
des mécanismes revendiqué serait alors l’« auto-contrôle » : par exemple,
l’essor des politiques d’assurance qualité n’est pas étranger à un tel phénomène. L’évolution du vocabulaire est, à ce titre, significative : la banalisation
des termes de « coopération », d’« alliance » (Jolly, 2001) et de « partenariat » (Altersohn, 1992) est une manifestation de cette tendance de fond à
vouloir orienter les termes de l’échange inter-firmes vers des modes plus
coopératifs, à vouloir placer la situation d’échange ni sous la « main visible »
ou « invisible », mais bien dans le cadre d’une « poignée de mains »… Significative est également l’insistance avec laquelle on mobilise le thème de la
« confiance » – vue comme un substitut au contrôle – dans les analyses des
relations inter-entreprises (Neuville, 1998) comme dans les discours des praticiens ; la confiance et la transparence apparaissent comme les ingrédients
permettant des relations plus profitables pour le client comme pour le fournisseur.
Et l’idée de base
[6] est bien la suivante : le bon gouvernement d’une relation et la garantie du respect des engagements mutuels repose sur des
intérêts
communs partagés entre l’une et l’autre partie. Ainsi émerge la figure de la
coopération, qui évacue l’idée de conflit, de divergences d’intérêts pouvant
faire l’objet d’interactions stratégiques entre organisations ou acteurs de ces
organisations. Le point d’aboutissement de ce processus excluant les relations
d’autorité et de pouvoir serait le modèle de la « firme creuse », incarné par
des entreprises comme Smart (Kuhn, 2003), Dell (Dell et Magretta, 2001) ou
encore Benetton (Fréry, 1999) : une firme efficace parce qu’
elle n’a plus
besoin d’être gouvernée
[7]. Le principal effet du basculement du modèle
d’entreprise intégrée vers l’organisation distribuée serait donc la perte du
pouvoir de régulation et d’arbitrage délégué jusqu’ici aux
managers; au
pouvoir exhaustif des hiérarchies succède une formule où le pouvoir s’absente
au profit d’une bonne entente supposée entre les maillons du réseau.
De la coordination…
Sur quelles catégories analytiques ancrer une telle problématique ?
L’approche la plus classique consiste à penser ces mutations des formes du
contrôle en termes d’une évolution des modes de coordination, à travers les
notions de marché et de hiérarchie. Ces notions sont devenues incontournables, sous l’impulsion d’auteurs tels que O. Williamson (1985), pour qui la
question du « faire ou faire faire » a valeur paradigmatique. Or, nous
voudrions montrer que ce diptyque classique n’est pas un cadre pertinent pour
analyser les mécanismes de gouvernement dans l’entreprise distribuée.
Ces catégories d’analyse ont en effet beaucoup perdu en acuité au fur et à
mesure que se sont diversifiées et complexifiées les relations économiques.
On admet désormais que la figure du marché « pur et parfait » perd d’autant
plus en utilité qu’elle admet de multiples déclinaisons, variations et entorses
dans la réalité. Parallèlement, l’exercice du pouvoir hiérarchique ne prend
plus place aujourd’hui dans des structures pyramidales strictes régies par le
principe d’unité de commandement : les organisations matricielles ou par
projets en témoignent.
Le recours à la notion théorique de réseau (Powell, 1990), définie comme
mode de coordination alternatif ou complémentaire aux deux catégories déjà
évoquées, ne résout rien à ce problème : si elle permet de saisir des phénomènes qui échappent tant au marché qu’à la hiérarchie, elle complexifie le
dessin d’une vue d’ensemble de ces relations. Soit ces deux (marché,
hiérarchie) ou trois (réseau) figures sont mutuellement exclusives, et alors
elles ne donnent qu’une vision incomplète de la réalité. Soit elles sont considérées comme complémentaires, et elles conduisent la réflexion dans un
cul-de-sac, piégée dans la cuisine fatalement approximative d’une approche
« cocktail » (Lazega, 1996). L’observation du terrain confirme systématiquement que la réalité joue immanquablement sur plusieurs registres : les figures
du gouvernement sont composites, renvoyant de manière simultanée aux
mécanismes marchands, aux relations de confiance et même à la persistance
de relations de type autoritaire.
…au gouvernement
En revanche, les notions de
gouvernement et de
gouvernance, qui permettent de se saisir des situations de
pouvoir partagé, distribué, offrent une alternative solide et élégante. Force est de constater que celles-ci ont intéressé
bien des champs disciplinaires, trouvant un écho chaque fois qu’il était question de décrire des cas de décision et d’action dans des environnements multipolaires et pas ou peu hiérarchisés, marqués par la multiplicité des acteurs,
des rationalités et des intérêts
[8].
De nombreux travaux qui recourent à la notion de gouvernance sont
confrontés pourtant à un écueil vis-à-vis duquel il convient d’être vigilant. En
effet, celle-ci est asservie de manière récurrente à un usage normatif, voire
doctrinaire. Ainsi le débat prometteur sur le
gouvernement d’entreprise
s’est-il trop souvent résumé aux considérations techniques de la
corporate
governance (Charreaux, 1997), centrées sur la définition des « bonnes »
modalités de contrôles des dirigeants par les actionnaires
[9]. La gouvernance
risque de n’être alors qu’un instrument dédié à la démonstration de la supériorité des régulations par le marché…
Il convient donc de bien apprécier le sens de cette notion afin de s’en saisir
de manière appropriée. Ainsi faut-il la distinguer de la notion sœur de gouvernement, comme le propose de manière fort pertinente P. Le Galès (2003).
Pour aller à l’essentiel, retenons que le recours à la notion de gouvernance
convient aux cas explicitement horizontaux, desquels n’émerge aucune position dominante (ou bien l’acteur en position dominante – typiquement l’État –
est en état de défaillance, laissant le champ libre à l’initiative privée, associative ou autre). Quant à la notion sœur de gouvernement, son usage est à
réserver aux situations où l’un des acteurs bénéficie, pour des raisons statutaires, légales ou historiques, d’une position asymétrique favorable – sans
pour autant jouir d’une totale autonomie dans ses prises de décisions et dans
leur mise en œuvre.
Cette dernière définition correspond à la réalité observée dans les entreprises distribuées : elle permet de prendre en compte l’existence d’une coordination horizontale entre une pluralité d’acteurs et, simultanément, de
l’exercice d’un leadership à travers des prises de décision autoritaires, des
activités normatives, des stratégies de pouvoir. Car tout horizontal qu’on
veuille bien le faire apparaître, ce modèle n’efface jamais la figure du
donneur d’ordres ou de la firme pivot, c’est-à-dire cette entreprise en position
de diriger une chaîne de production qui dépasse ses frontières.
Enfin, ce gouvernement de réseau est marqué par son caractère pluriel : il
implique de multiples centres de décision et d’action plus ou moins autonomes, de multiples instruments (contrats, dispositifs de gestion, règles, etc.)
ainsi que de multiples objets (produit, processus, méthodes de gestion) et
acteurs (le réseau toujours changeant des clients, fournisseurs, sous-traitants,
prestataires et partenaires). Ceci se manifeste très concrètement à travers la
multiplication des leviers d’exercice du pouvoir, et fait apparaître l’entreprise
distribuée comme une véritable « firme dense »
[10]. Sous cet angle, la thèse
du gouvernement de réseau apparaît comme alternative – voire opposée – à
celle de la « contractualisation » de l’entreprise et de son gouvernement : le
« tout contrat », succédant au « tout hiérarchique », ne correspond que de
manière illusoire à la réalité.
L’entreprise distribuée, conçue sur l’atout de la flexibilité, aurait finalement vocation à relayer le modèle traditionnel de grande entreprise, conçu sur
les atouts de l’intégration et de la stabilité. Ce simple énoncé n’explique pourtant rien : même si l’on conçoit que l’entreprise distribuée soit en phase avec
son époque (économie de la demande marquée par sa versatilité ; changement
technologique impliquant une complexité croissante des produits, donc des
activités des entreprises ; mondialisation poussant à organiser des schémas de
production à l’échelle du globe), cette lecture macroscopique échoue à pénétrer les logiques qui poussent les entrepreneurs vers l’externalisation et le
réseau.
L’analyse en termes de coûts de transaction (Williamson, 1985) constitue
aujourd’hui une référence (si ce n’est dans le monde de l’entreprise, du moins
dans l’univers scientifique) : il s’agit probablement à ce jour de l’effort de
rationalisation le plus abouti de ce processus d’arbitrage entre faire et faire
faire. Signalons que des économistes tels que G. Richardson (1972) ou encore
les évolutionnistes (Dosi, Teece et Winter, 1990) abordent également le
problème de l’externalisation sous l’angle de l’efficience économique, mais
en insistant davantage sur la nature des activités faisant l’objet de la décision
« make or buy ».
Qu’en est-il dans la réalité ?
Faire ou faire faire : du calcul au pragmatisme
Un premier constat émerge de nos enquêtes de terrain : celui de la très
grande variété des arguments à partir desquels s’opère la décision de faire ou
faire faire. S’il y a un dénominateur commun à toutes les situations rencontrées, c’est le pragmatisme comme réponse aux contraintes immédiates de la
production ; le souci de saisir les opportunités et de contrer les incertitudes du
contexte dans lequel l’entreprise évolue.
Chez Héli SA, le choix des sous-traitants et partenaires résulte de la combinaison de
motivations et de contraintes multiples. D’abord, dans ce secteur de haute technologie,
l’offre relative à certains composants n’est pas toujours pléthorique. Ainsi, seul un nombre
très restreint d’entreprises est en mesure de fournir des sous-ensembles tels que les boîtes
de transmission, les trains d’atterrissage ou l’avionique. Par ailleurs, ce secteur jugé
« stratégique » par les États n’est jamais totalement à l’abri des contraintes que ceux-ci
peuvent lui imposer : plusieurs coopérations durables entre Héli SA et d’autres partenaires
européens du secteur trouvent leur origine dans des programmes d’échange technique
entre États ou dans des programmes de développement d’appareils militaires. La fusion récente d’Héli SA avec son homologue allemand amène également à un croisement des réseaux de sous-traitants respectifs. La « compensation » (ou « offset ») exigée par certains
États clients d’Héli SA est une autre raison importante de la création de relations avec
d’autres entreprises. Enfin, la création de partenariats avec des entreprises étrangères peut
relever d’une stratégie extrêmement pragmatique. C’est ainsi que ces dernières années
sont marquées par la montée en puissance des partenariats avec les entreprises des pays de
l’ex-bloc soviétique ainsi qu’avec la Chine. Cela dit, la recherche de coûts de production
sensiblement inférieurs n’est pas la première motivation d’une entreprise comme Héli
SA : l’accès au marché potentiel que représentent ces pays, et surtout la volonté d’« être
présent sur le terrain, d’occuper le terrain avant les américains… » sont des raisons tout
aussi importantes.
Questionné sur les raisons de l’appel à la sous-traitance et le choix de produits
sous-traités, un acheteur de MicroPuce nous explique que cette question n’appelle pas de
réponse unique : « Je dirais qu’il y a une multitude de règles qui font qu’il n’y a pas de
règle… Il y a des stratégies, des grands principes. Par exemple, on peut choisir de privilégier les produits dédiés plutôt que les mémoires, on va se comporter en conséquence. »
Quelles sont ces règles ? Au niveau de la direction générale de MicroPuce, la logique
est ancrée sur des indicateurs financiers, et particulièrement le « RONA » (Return on Net
Asset) ; l’étude de cet indicateur pour chaque type de produits engendre, par le biais de décisions en cascade, une sous-traitance plus ou moins forte pour les produits concernés.
Des raisons historiques entrent également en compte : pour expliquer le degré encore important d’intégration verticale de MicroPuce (en rapport de ses concurrents directs), l’un
de nos interlocuteurs explique que « MicroPuce est une entreprise issue de la fusion de
deux entreprises européennes, avec d’un côté comme de l’autre une origine 100 % État.
D’où une certaine tradition, on fait tout nous-mêmes, quel que soit le prix – c’est le
contribuable qui paie. »
Localement, bien d’autres règles sont mobilisées dans les décisions de faire ou faire
faire. Des considérations technologiques par exemple : sous-traiter 100 % de la fabrication
sur une technologie donnée revient à « abandonner » un savoir-faire au profit des
sous-traitants. L’opportunité du moment peut aussi primer : « Si le sous-traitant a la techno et la capacité, on y va, on fonce », explique un acheteur. Les caractéristiques des marchés finaux entrent également en ligne de compte : pour des produits à cycle de vie très
court (composants pour PC par exemple), MicroPuce affronte un réel danger à allouer
beaucoup de ressources internes de fabrication, alors que la demande peut soudainement
s’effondrer. En revanche, d’autres raisons limitent l’appel à la sous-traitance : de manière
paradoxale, la flexibilité peut être obtenue plus aisément en interne que chez les sous-traitants : « On a moins de problèmes business quand on a une chute brutale de demande
sur une fab’ interne, parce qu’on a un panel de produits – c’est l’une des forces de Micro-Puce – qui va nous permettre de compenser… On n’a pas cette flexibilité-là chez un
sous-traitant donné… Parce que derrière, il peut y avoir des aspects contractuels. »
La diversité des logiques qui sous-tendent les décisions d’externalisation
n’est, après tout, pas si surprenante en soi – en tout cas aussi longtemps que les
donneurs d’ordres parviennent à les articuler et à maîtriser l’élaboration des
compromis. À ce sujet, il est aussi des situations étonnantes où les firmes se
retrouvent à la merci d’« effets d’entraînement » : la raison de l’externalisation
d’aujourd’hui est simplement… de pouvoir encore externaliser demain !
Nos interlocuteurs chez MicroPuce nous expliquent que le fonctionnement du marché
de la « fonderie » (étape du processus où sont produits les « wafers », plaques de silicium
sur lesquelles sont gravées les puces) s’apparente à celui d’une « bourse des capacités » :
il y a un tel besoin de capacité que les sous-traitants peuvent investir dans des mesures peu
communes pour satisfaire la demande (endettement à hauteur de 50 % du chiffre d’affaires)… Toute l’industrie entretient ce mouvement : des projections de 20 % de croissance
jusqu’à 2004 alimentent la « machine à cash » nécessaire aux investissements… Les prévisions à la baisse contribuent d’ailleurs aussi au mouvement : tous les acteurs de l’industrie des semi-conducteurs s’attendaient à une baisse sensible de leur activité à
l’horizon 2002, sans pouvoir en prévoir le moment ni l’ampleur. En attendant, l’incertitude a fait le jeu des sous-traitants : dans un tel contexte, ni MicroPuce, ni aucun autre des
fabricants de semi-conducteurs n’étaient prêts à investir dans de nouvelles usines ! Les
clients se trouvent ainsi entraînés dans une spirale de « toujours plus de sous-traitance ». Il
leur faut en effet convaincre le sous-traitant de leur attribuer une capacité de production au
détriment d’un autre client. Dans cette négociation, leur principal argument consiste à
faire valoir le fort potentiel de croissance des volumes sous-traités : « Si vous nous montrez que vous avez envie de faire du business avec nous, ce sera d’autant plus de business
qu’on pourra mettre dans les contrats 2001 et 2002… C’est le système toujours plus »,
explique un acheteur.
Ces quelques exemples montrent que les modalités d’appel à la sous-trai-tance obéissent finalement à des exigences pragmatiques : ici, opportunité
technologique ; là, comportements mimétiques à l’échelle d’un secteur
entier ; ailleurs, réaction d’urgence à un contexte changeant. Logiques non
seulement diverses, mais qui peuvent cohabiter au sein d’une même entreprise : logiques qui peuvent de ce fait entrer en opposition.
C’est dire que l’appel à la sous-traitance n’est pas référé à un calcul précis,
ni asservi à une rationalité unique. En réalité, les décisions prises résultent des
confrontations de logiques internes à l’entreprise : rappelons-nous qu’une
relation entre deux entreprises mobilise une pluralité d’acteurs, dotés de logiques propres, parfois contradictoires. A minima, le sociologue est donc là pour
rappeler que la décision d’externaliser ou d’intégrer est une décision comme
une autre : loin de mobiliser un seul acteur et une seule rationalité, elle traduit
la présence de multiples acteurs dotés de rationalité limitée, sur fond de
procédures et de routines visant à satisfaire des faisceaux de contraintes
locales. Finalement, avec le temps, les contours de l’entreprise peuvent
s’appréhender comme la résultante de toutes les décisions pragmatiques
prises par le donneur d’ordres dans un contexte de forte incertitude.
Du pragmatisme à la justification : la question du « cœur de métier »
Cette diversité de logiques dans les prises de décision d’externalisation ne
dispense pas pour autant l’entreprise de l’exercice de la justification : face à
l’interlocuteur extérieur, au journaliste, au salarié, à l’actionnaire, elle va
devoir mettre de la cohérence à expliquer pourquoi des activités traditionnellement de son ressort impliquent désormais le recours à des partenaires extérieurs. C’est ici que surgit le paradoxe : alors qu’au plus près du terrain
s’observe une forte hétérogénéité des logiques qui président au choix de la
sous-traitance et de la distribution de l’activité, c’est un seul et même discours
qui est mobilisé pour les expliquer.
En effet, les industriels que nous rencontrons se réfèrent invariablement
aux notions de « cœur de métier », de « compétences centrales » et d’« activités stratégiques ». L’idée générale consiste à affirmer que les activités pour
lesquelles l’intérêt de la firme est de déléguer à l’extérieur sont celles qui ne
touchent pas à son cœur de métier. Cela peut paraître relativement trivial pour
ce qui est d’un certain nombre d’activités indirectes : on conçoit qu’un constructeur automobile veuille se décharger des tâches de maintenance de son
parc informatique, ou encore qu’une entreprise de micro-électronique fasse
sous-traiter l’entretien de ses locaux... Pourtant, la rhétorique du « métier » et
des activités « stratégiques » est mobilisée y compris lorsqu’il s’agit d’activités touchant directement au produit final de l’entreprise, qu’il s’agisse de
fabrication ou même de conception.
Les activités de recherche avancée d’InfoCorp sont réalisées par des « laboratoires »
travaillant en amont de la R&D. Traditionnellement, ces laboratoires coopéraient peu avec
l’extérieur – mis à part les laboratoires universitaires. Or aujourd’hui, on assiste à la remise en cause de cette ligne directrice selon laquelle « toutes les ressources doivent appartenir à InfoCorp ». Le propos est le suivant : une fois l’analyse du problème effectuée
en interne (comparaison état de l’art et état souhaité, technologies à développer, etc.),
InfoCorp procède à un inventaire des ressources disponibles : élément par élément, sont
identifiées les organisations (« universités, fournisseurs, concurrents… peu importe ») qui
ont déjà les compétences utiles. L’objectif est de « ne pas réinventer la roue » et de ne pas
faire grossir les effectifs de la compagnie…
Le directeur de l’une de ces unités de recherche avancée résume ainsi cette approche :
« La question du partenariat n’est pas “faut-il en faire ou ne pas en faire ?”, mais plutôt
“sur quelles activités stratégiques se concentrer ?”. » Selon lui, l’appel à des partenaires
extérieurs n’est en rien relié à des problèmes de coûts ; la question des coûts de coordination est d’autant moins stratégique qu’il est de toute façon devenu périlleux de comparer
les coûts internes aux coûts externes (globalement du même ordre de grandeur). Pour lui,
le partenariat est définitivement une question de « gestion stratégique des ressources ».
Héli SA, qui doit faire face à des contraintes réglementaires très fortes, revendique non
seulement la maîtrise d’œuvre du processus industriel dans son ensemble, mais s’efforce
aussi d’exercer un contrôle efficace sur les activités réalisées en externe – et ce quel que
soit le niveau et l’ampleur de la délégation des activités d’études ou de fabrication. On ne
peut pas dire que cette situation très contrainte paralyse les stratégies d’externalisation :
comme le précise l’un de nos interlocuteurs, « garder la maîtrise d’œuvre n’empêche pas
que l’on sous-traite ; il s’agit simplement d’une équation à résoudre entre le besoin de
conserver la maîtrise ainsi qu’un certain savoir-faire, et le nécessaire recours à la
sous-traitance ».
Les responsables n’en ont pas moins une certaine idée des activités qui sont ou non
« stratégiques ». Sont stratégiques les pièces ou ensembles (1) qui ont un impact direct
avec la navigabilité et la sécurité de l’appareil ; (2) qui ont un coût élevé ; (3) qui nécessitent la mise en œuvre d’une technologie de pointe.
Une définition à géométrie variable
La littérature propose plusieurs définitions de ce qu’est une « activité stratégique », en rapport avec le « métier » de l’entreprise. La plus célèbre est
celle de G. Hamel et C. K. Prahalad (1990 et 1999, pp. 214-224). Selon
celle-ci, les « compétences fondamentales » (
core competences) désignent les
technologies de la firme qui, parce qu’elles sont difficiles à imiter et qu’elles
distinguent son produit final de celui de ses concurrents, apportent une valeur
réelle au client. La thèse de ces auteurs consiste à démontrer que la firme a
tout intérêt à conserver un contrôle étroit sur les activités en rapport avec ces
core competences – ce qui dans les faits se traduira par le réglage du degré
d’intégration verticale
[11].
Toutefois, il s’agit-là d’évidence d’une définition à géométrie variable.
Selon l’entreprise ou l’interlocuteur à qui l’on a à faire – acheteur, chef de
projet, dirigeant –, ce ne sont pas les mêmes caractéristiques qui seront attachées à cette idée d’activité stratégique.
Chez MicroPuce, il est des activités de conception de nouveaux composants qui sont
déléguées à la sous-traitance : on nous explique qu’elles ne sont pas jugées « stratégiques ». Interrogé sur ce point, un chef de projet senior explique que dans le développement d’un produit, il est assez facile de distinguer ce qui est stratégique de ce qui l’est
moins. « C’est intuitif », précise-t-il, en évoquant quelques-uns des éléments sur lesquels
se base ce raisonnement : sont jugées stratégiques les activités touchant aux technologies
que l’entreprise est la seule à maîtriser et sur lesquelles elle fonde son avantage concurrentiel ; de même des technologies qui font appel à des connaissances et un savoir-faire technique très pointu ou très difficile à maîtriser. Stratégiques toujours les « zones » du
produit impliquant une coopération étroite avec le client final (électronique grand public,
équipementiers de l’automobile). Il n’en ajoute pas moins que « les éléments stratégiques
du process se déplacent d’année en année », et que « les sociétés de semi-conducteurs deviennent de plus en plus des fournisseurs de systèmes complets ». Par exemple, il y a eu
une forte évolution dans la complexité du matériel et du logiciel informatique servant à la
conception des puces : pour faire face au coût prépondérant des logiciels de CAO, Micro-Puce a créé une joint-venture avec un éditeur spécialisé dans ce type de logiciels.
Deux éléments frappants ressortent en l’occurrence de notre enquête. Le
premier est que nos interlocuteurs se donnent la peine de définir assez précisément, et à chaque fois de façon assez singulière, ce que sont un « cœur de
métier » et une « activité stratégique ». Le deuxième est qu’à chaque fois
aussi, l’explication fournie tend à se présenter comme évidente. La réalité se
montre évidemment plus complexe.
Si les cas extrêmes semblent relativement clairs (on conçoit que fabriquer
un cendrier ne relève pas du métier d’un hélicoptériste, à l’inverse des pales
ou des boîtes de transmission), la ligne générale de démarcation entre ce qui
est stratégique et ce qui ne l’est pas n’est pas donnée d’avance. Aussi n’est-il
pas étonnant que le positionnement de cette ligne de démarcation donne lieu à
des débats internes. Nombreux sont les acteurs en mesure de donner un avis,
avec un regard et des intérêts divergents : le dirigeant préoccupé d’indicateurs
financiers ; l’acheteur jugé sur sa capacité à obtenir des réductions de coûts ;
le chef de projet chargé de faire converger les expertises ; le responsable technique soucieux du maintien des compétences d’une équipe… En fait, et
comme on l’a illustré plus haut, on vérifie sur le terrain que la définition du
cœur de métier est bel et bien du ressort de chacun d’entre eux : au dirigeant
de définir un objectif global de volume à sous-traiter ; aux équipes locales de
défendre leur point de vue sur le tracé des frontières et de procéder aux ajustements correspondants.
Il ne faut par ailleurs jamais perdre de vue que la définition du métier
d’une entreprise reste toujours largement tributaire de ce que savent faire les
partenaires et des ressources disponibles sur le marché. Par conséquent,
l’entreprise qui externalise ne maîtrise jamais totalement sa définition de son
propre cœur de métier !
Un art de la justification
Il découle de toutes ces observations que la définition du « cœur de
métier » est perpétuellement remise en cause, et toujours sujette à évolution –
y compris à court terme ! Certaines activités, que l’on aurait naguère rangé
d’autorité du côté des activités « stratégiques », se révèlent aujourd’hui candidates à l’externalisation.
Aussi, des préoccupations internes de court terme et des opportunités
externes peuvent paradoxalement concourir à mettre à l’agenda l’externalisation d’activités réputées proches du « cœur de métier » de la firme… Ce qui
expose l’entreprise à des « bugs » et autres erreurs d’évaluation. Si le donneur
d’ordre s’emploie à donner de la cohérence à l’approche de son « métier »,
cela n’a pas pour effet mécanique de l’exonérer du risque de pousser trop loin
sa politique de distribution d’activité.
Si InfoCorp juge que, globalement, la conception et la production d’un ordinateur personnel n’est plus une activité aussi « stratégique » que d’autres activités (telles que le marketing par exemple), cette ligne de conduite ne dicte en rien les décisions à prendre
composant par composant, ni la manière de mettre en œuvre cette politique. Si la politique
d’externalisation a bien fonctionné pour une bonne partie des composants standards, des
difficultés sont néanmoins apparues.
Dans un PC, le bloc d’alimentation représente l’archétype du composant pour lequel la
décision de faire ou d’externaliser est délicate. En effet, il ne constitue pas le « cœur » du
PC, notamment parce que sa fonction n’intéresse pas directement l’utilisateur. Cela dit, il
est considéré comme un élément « sensible » : la conception de cet ensemble est relativement complexe, puisqu’elle implique de maîtriser certains phénomènes électriques, ainsi
que de multiples interactions fonctionnelles, physiques, thermiques, électriques avec
d’autres composants ; il peut en outre avoir une influence importante sur la fiabilité du
système, et soulève des problèmes de sécurité, puisqu’une défaillance entraîne potentiellement un danger important pour l’utilisateur.
Précédemment, InfoCorp assumait la pleine responsabilité du processus de production : la conception et l’assemblage de l’ensemble des composants étaient effectués par
InfoCorp. Seule la fabrication de certains composants était sous-traitée. Progressivement,
c’est l’assemblage puis la conception de ces ensembles qui ont été confiés à des « ODM »
(Original Design Manufacturer). Il s’agit d’entreprises qui réalisent essentiellement de
l’assemblage et font appel à un second niveau de sous-traitance pour la fabrication. Ces
ODM, non spécialistes des blocs d’alimentation, faisaient donc appel à des fabricants
d’alimentation mais aussi à d’autres sous-traitants pour livrer à InfoCorp un sous-ensemble boîtier de PC + alimentation. Désireux de passer à un niveau de grain plus gros,
InfoCorp a alors tenté de transférer la responsabilité de la production de ces sous-ensem-bles aux ODM.
C’est à ce stade que l’entreprise a rencontré des difficultés croissantes. En effet, les
ODM se sont révélés incapables d’assurer dans des conditions acceptables la production
d’un sous-ensemble devenu complexe et dont les interactions avec les autres composant
du PC demeuraient mal maîtrisées. Ceci conduit actuellement à complexifier – et non à
simplifier, comme cela était souhaité ! – les tâches de pilotage de réseau, puisque les tâches sont doublées : d’un côté, InfoCorp « met en scène » une relation de partenariat avec
les ODM (ce qui est consommateur de ressources, puisque ceci implique un important effort de « mise à niveau » du partenaire dans l’objectif de lui déléguer une part croissante
des tâches de pilotage du réseau) ; mais d’un autre côté, InfoCorp reste dans un schéma de
sous-traitance classique, en intervenant dans le choix, la coordination, l’évaluation des différents sous-traitants de premier et de second rang.
On le voit, tous ces constats relativisent la portée du discours managérial
sur le cœur de métier. Même si celui-ci n’est pas totalement dépourvu de
fondement et s’il fait l’objet de sérieuses réflexions stratégiques, certaines
situations nous porteraient à le voir fonctionner à l’envers – « Formulons
notre cœur de métier de telle manière à pouvoir externaliser ce que nous
n’avons de toute façon plus l’intention de faire nous-même » –, voire sous la
forme d’une sorte de tautologie : « Qu’est-ce qu’on externalise ? ce qui n’est
pas stratégique ; Qu’est ce qui n’est pas stratégique ? ce qu’on externalise »…
La formule est sûrement quelque peu excessive. Si on la retient un instant,
on peut néanmoins comprendre que la fonction du discours sur le « cœur de
métier » est avant tout d’expliquer, de justifier et de légitimer des pratiques
de mises en réseau toujours plongées dans l’incertain. Que ce soit dans la
bouche de l’acheteur ou dirigeant, la rhétorique des « compétences centrales »
n’a pas de signification « en soi ». Elle s’accorde à des politiques de sous-trai-tance dont le lot presque systématique est celui des tâtonnements successifs,
des essais et des erreurs et des alignements sur la concurrence.
La maîtrise des rôles et des interactions
Il ne faut donc pas surestimer les stratèges qui externalisent : de stratégies
forcément très macroscopiques – par exemple, avoir plus de flexibilité, ou
encore augmenter la rentabilité des activités internes – elles-mêmes formulées
dans l’incertitude, découle une cascade de décisions très opportunistes, en ce
sens qu’elles parient sur l’externalisation en fonction des contraintes et des
opportunités du moment, au niveau local.
Qu’est-ce qui fait la cohérence de ces décisions ? Rappelons ici notre
hypothèse de départ :
l’une des principales raisons qui pousse à l’externalisation est le souci de mieux contrôler l’activité de production. Mieux contrôler
ce qui sera externalisé : le pilotage des coûts est grandement facilité ; la
gestion des ressources (notamment humaines) est laissée à la charge du
sous-contractant
[12] ; les variations de charge sont moins problématiques.
Mais aussi, mieux contrôler ce qui restera produit en interne : en activant la
menace de l’externalisation auprès des unités internes ; en maîtrisant l’effet
de taille ; en redéployant des ressources précieuses sur un nombre restreint
d’activités plus génératrices de profit ; en obtenant au final une organisation
plus lisible aux yeux des dirigeants et actionnaires.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que le gouvernement des activités internes paraît être plus ardu à mettre en œuvre qu’auprès
d’un réseau, même complexe, de sous-contractants ! Mais après tout,
l’évidence pousse à reconnaître que la grande entreprise contemporaine
rencontre de plus en plus de difficultés à gouverner ses propres ressources.
L’effet de taille n’y est pas pour rien : bien qu’ils se soient largement séparés
de pans entiers de leurs activités traditionnelles, les grands donneurs demeurent des entreprises d’une taille considérable, rassemblant plusieurs dizaines
de milliers de salariés, répartis sur plusieurs pays ou continents…
Le « cœur de métier » : une compétence politique
Nous avons établi que les situations observées ne permettent pas de parler
d’une structuration endogène des réseaux, en rapport avec une distribution
précise et spécifique des savoir-faire technologiques : rien ne permet de dire
que les frontières des firmes se recomposeraient autour de technologies qui
auraient d’elles-mêmes un pouvoir structurant.
Nous comprenons également pourquoi : la versatilité des arrangements qui
concluent au caractère stratégique ou non stratégique d’un savoir-faire ou
d’une activité est telle que la théorie managériale sur les « compétences
centrales » et le « cœur de métier » est inopérante en tant que telle… et se
métamorphose dans les faits en un puissant outil de justification de la décision
d’externaliser.
Mais pas seulement : nous affirmons que le cœur de métier existe en tant
que compétence politique. S’il n’est plus question de mettre en avant les effets
endogènes de structuration résultant des trajectoires technologiques propres à
chacune des composantes du réseau, quel peut être le principe de cohérence
qui préside aux pratiques de mise en réseau ? Notre hypothèse est que celui-ci
loge désormais dans les stratégies d’interaction internes au réseau et dans la
« division du travail » dont ces stratégies font l’objet. Le réseau tend à
trouver sa cohérence dans la nature des rapports d’autorité dont il fait
l’objet.
Soit le cas de la construction automobile : les donneurs d’ordres font face à
la redéfinition de leur cœur de métier technique, dans des circonstances où les
équipementiers de premier rang ne cessent d’étendre le champ de leurs
compétences. Chaque nouveau produit, chaque innovation est l’occasion
d’une redéfinition des tâches et des rôles de chacun : celle-ci n’est jamais
donnée ex-ante mais construite au fil des interactions entre clients et fournisseurs. Dans un contexte de ce type, le réseau tend à se trouver structuré par les
interactions stratégiques entre les firmes et non pas par la distribution initiale
des compétences foncières entre chacune des composantes. Ceci ne veut pas
dire que la compétence centrale des constructeurs n’existe plus mais plutôt
que celle-ci tend à se confondre avec sa capacité politique à nouer et à gérer
des relations. Aussi, il n’est pas exagéré d’affirmer que le cœur de métier d’un
donneur d’ordres aujourd’hui renvoie au travail d’organisation, d’arbitrage,
de cadrage des activités externalisées.
Tendanciellement, le « cœur de métier » des firmes qui se trouvent en tête
de réseau pourrait donc résider de manière explicite dans un tel savoir-faire
politique, plutôt que dans quelque aléatoire ressource technique. Pour le dire
autrement : dans l’entreprise distribuée, la compétence véritablement stratégique consisterait dans la capacité des donneurs d’ordres à nouer les relations
avec les bons partenaires et à en tirer parti – c’est-à-dire à maîtriser dans le
temps les interactions nécessaires au développement du réseau.
Tirer son épingle du réseau
La « maîtrise des interactions » doit s’entendre à plusieurs niveaux. Il
s’agit certes d’abord du pilotage de la coopération au quotidien. Autre chose
est cependant le savoir-faire d’essence politique : un savoir-faire relatif à la
définition des rôles des partenaires et à l’équilibrage des relations entre eux.
C’est cette deuxième dimension qu’illustrent les deux exemples suivants.
Le projet de « Fourniture de Logiciel en Ligne » (FLL) apparaît comme l’archétype
d’une coopération régie par des intérêts politiques plus que par des considérations technologiques. Pour toutes les parties en présence, l’important n’est pas de tirer un profit immédiat d’un « nouveau business » : l’important est plutôt et tout simplement d’« être de la
partie ».
Cela apparaît nettement lorsque les entreprises fondatrices du projet ont dû sélectionner un constructeur informatique afin de compléter leur alliance initiale. À l’issue du processus de mise en concurrence, le soir même où le constructeur informatique a été
sélectionné, les présidents des deux constructeurs non retenus ont appelé les responsables
du projet FLL chez les trois partenaires initiaux pour les inciter à revenir sur leur décision… alors qu’il n’y avait rien à gagner, probablement du temps à perdre sur un modèle
un peu confus, et pas de rentabilité immédiate. « Pour eux, c’était important de ne pas rater ce réseau-là », explique le chef de projet d’InterConseil.
Plus généralement : « Le projet naît à cause du réseau, mais quelque part, même avorté, il le renforce : chacun apprend à connaître d’autres personnes. On se rencontre… Les
points de contact entre les différentes sociétés sont multipliés par deux ou par trois, notamment du fait des "débauchages croisés" qui ont eu lieu à l’occasion du projet FLL… ».
La raison d’être d’un tel projet est bien de faire fonctionner, d’entretenir un réseau –
autant et sinon plus que de marier des technologies… Le temps de la coopération entre
partenaires, pourtant relativement coûteux, est finalement plutôt positif puisque globalement, les liens – et donc les opportunités de coopérer dans le futur – se retrouvent renforcés.
On l’a vu précédemment : MicroPuce fait appel à des sous-traitants asiatiques en fonderie. Ce process nécessite la maîtrise d’une technologie très pointue… Aussi, « les grosses fonderies, les acteurs majeurs de ce secteur peuvent devenir dangereux s’ils décident
de ne pas faire simplement de la vente de capacité, mais de la conception de produits, car
ils ont la technologie de fabrication et la capacité, la tentation peut être forte... ». Faut-il
en conclure que les « compétences centrales » de MicroPuce – et des autres donneurs d’ordres du secteur – sont menacées ? La réponse de ces firmes est de maintenir autant que
possible un rythme élevé d’innovation afin de diminuer les risques d’être « doublés » par
leurs propres sous-traitants.
Ceci se traduit par exemple dans l’évolution de produits. En réalité, les produits de la
micro-électronique évoluent vers le « system on chip », c’est-à-dire l’intégration de plusieurs fonctions complexes sur un même composant. L’intérêt des entreprises qui utilisent
ces puces (fabricants d’électronique grand public, équipementiers automobile, etc.) est en
effet de réduire les nombre des composants de leurs produits (pour des raisons de miniaturisation, de gestion des stocks, etc.). Or, pour suivre cette tendance, deux problèmes se
posent.
D’abord des problèmes d’ordre technique : la « limite technologique » ne s’arrête pas
au processus de fabrication (même si les prouesses ne sont pas négligeables : la taille des
traits gravés est de 0.1 micron) ; elle tient surtout aux « systèmes de conception » : le
nombre de composants intégrés sur une puce rend sa mise au point extrêmement difficile
(notamment à cause de difficultés à simuler son fonctionnement).
Le deuxième problème tient à la nécessité d’être présent très en amont dans la conception du produit final (lecteurs de DVD, téléphone mobile, etc.). Une présence cruciale
pour une entreprise qui souhaite accéder au rang de « constructeur de puces ». La conception de tels produits exige en effet des alliances stratégiques entre clients et concepteurs de
composants. Or, une telle stratégie d’alliances est extrêmement longue à mettre en place
(plusieurs années). Précurseur dans ce type de démarche, MicroPuce bénéficie aujourd’hui
à ce titre d’une ressource objective extrêmement précieuse face à ses concurrents potentiels…
Ces deux exemples illustrent les actions de ces firmes pivots qui cherchent
à tirer leur épingle du réseau, et n’y parviennent qu’au prix de l’acquisition de
cette compétence spécifique au gouvernement de réseau, compétence de
nature fondamentalement politique.
Qui gouverne les réseaux ?
En l’état, cette thèse souffre d’un handicap non négligeable. Elle suggère
en effet que chaque configuration de réseau est contingente, particulière à
chaque système d’interaction concret. Privés de la possibilité de dégager des
principes de cohérence qui auraient quelque généralité, nous nous retrouverions en quelque sorte démunis de réponse satisfaisante à la question initiale
du chapitre – pourquoi des réseaux ? La seule issue serait de conclure à la
diversification, si ce n’est à l’éclatement des stratégies de division du travail
(ce qui ne correspondant évidemment pas à nos observations de terrain).
Ce scénario d’éclatement pose un autre problème, encore plus important. Il
entérine sans jamais le dire vraiment la disparition de l’Entreprise. Si les
réseaux se composent et se recomposent exclusivement sous l’effet de stratégies locales d’acteurs particuliers, les frontières de la firme seraient ramenées
au rang de ressources et/ou de résultats de jeux de pouvoir, asservies aux
propriétés singulières de chaque configuration d’action. Cependant, c’est en
élargissant la focale que l’on remarque qu’un nouvel enjeu stratégique
s’affirme : celui du « gouvernement du réseau », entendu comme l’aptitude à
maîtriser la répartition des rôles dans ces nouveaux « ensembles ouverts ».
Réseaux et rapports de force
À partir de cette idée-force nous pouvons compléter la formulation de notre
hypothèse politique de la manière suivante : toutes les stratégies d’externalisation et de sous-traitance pourraient s’interpréter comme autant de tentatives
du donneur d’ordres – premier gardien de la cohérence du réseau – pour maintenir, sinon pour accroître son pouvoir sur ses partenaires. Ceci revient à dire
qu’aussi diversifiées soient-elles, les mises en réseau auraient toujours
comme objectif plus ou moins explicite le maintien d’un acteur dans un
rapport de force avantageux – et à l’extrême, dans une position de domination
au sein de la filière de production. L’énoncé de cette hypothèse n’est complet
que si on le généralise : gouvernent les réseaux ceux qui sont en mesure de
peser sur la répartition des rôles qui s’y opère et de maîtriser les interactions
qui s’y nouent.
Gardons à l’idée que le client n’est pas forcément en position d’avoir le
monopole de l’exercice du pouvoir et de la maîtrise des interactions : en clair,
le seul fait d’« être le client » ne prédispose pas nécessairement à jouer le rôle
du « gouvernant de réseau ». Clients ou fournisseurs sont en mesure
d’endosser ce rôle, de s’instituer acteurs de réseau – à supposer qu’ils soient
capables de mobiliser des compétences politiques. Sont acteurs du gouvernement de l’entreprise distribuée tous les partenaires – donneurs d’ordres et
fournisseurs – en capacité de prendre part au réglage de la division du travail
dans le réseau.
Plus encore, une réelle concurrence de gouvernement peut s’instaurer entre
plusieurs entreprises en position de piloter tout ou partie d’un réseau : un
équipementier peut par exemple être tenté de remettre en cause le leadership
de son client sur telle ou telle activité (assemblage de composants, conception
de produits). C’est dire si la position de gouvernant de réseau n’est pas figée,
ni garantie d’avance, et toujours plus fragile au fur et à mesure que progressent les externalisations !
Ces éléments font écho à des phénomènes mis en évidence par la socio-logie économique structurale – ou analyse de réseaux (Lazega, 1996,1998 ;
Lazega et Mounier, 2002) : en contextualisant l’action de manière systématique au sein d’une structure relationnelle entre échangistes en position
d’interactions répétées et d’interdépendance, ce courant de la sociologie
montre notamment par quels mécanismes des positions asymétriques peuvent
émerger. Les relations de marché, auxquelles peuvent être identifiées les relations entre donneurs d’ordres et sous-traitants, ne font pas exception : même
le fonctionnement d’un marché ne peut s’affranchir des contraintes induites
par la structure de relations informelles dans laquelle il est immergé. Mieux
encore : les acteurs qui tirent leur épingle du jeu par la réduction de l’intensité
de la concurrence – en s’aménageant des « niches » (White, 2001) ou en
augmentant leur « autonomie structurale » en étant peu dépendants des clients
et fournisseurs et pas menacés par des concurrents (Burt, 1992) – le font en
jouant sur le plan des réseaux de relations ! Cela renforce bien entendu l’idée
générale qui sous-tend notre propos, en recoupant notamment la définition
donnée plus haut des « gouvernants de réseaux ».
Voyons à présent comment ces éléments se traduisent sur le terrain.
Être un acteur du réseau
Chez les donneurs d’ordres que nous avons rencontrés, on nous a fait part à
plusieurs reprises de la crainte de voir émerger, parmi certains de leurs partenaires, des rivaux potentiels, ayant acquis une expertise technique, une puissance financière et une capacité à piloter des chaînes d’activités distribuées
qui les met tendanciellement en position de concurrencer leur client, et de
revendiquer le leadership sur certaines activités. La complexité croissante des
activités sous-traitées, conjuguée au mouvement de concentration consécutif
aux exigences toujours croissantes de réduction des prix tendent à créer, en
amont des donneurs d’ordres, de tels rivaux.
Ainsi, l’exemple suivant illustre le fonctionnement d’un réseau où se dégagent deux gouvernants distincts.
Malgré un fort degré d’externalisation, Nordic s’affirme comme le chef de file d’un réseau de plusieurs dizaines de sous-traitants de premier et second rang. C’est avant tout
Nordic qui trace les frontières internes et externes du réseau et qui fixe les règles du jeu.
Le fait que lui incombe le choix des sous-traitants de premier rang semble relativement
naturel. Mais son influence va plus loin : aucun sous-traitant de premier rang ne pourra
changer de fournisseur sans l’accord de Nordic. Le moyen de contrôle du donneur d’ordres est qu’il impose à tous de soumettre les pièces produites à son propre processus de
validation (principalement des tests d’endurance des pièces).
Ceci amène donc Nordic à « arranger des mariages » entre concurrents potentiels ou
déclarés. On mesure l’effectivité de ces consignes : ici, deux sous-traitants « coopèrent »
depuis six saisons de production malgré une mésentente chronique entraînant des difficultés réelles à gérer le flux de produit. Un sous-traitant de second rang résume : « Même si X
nous achète les pièces et les assemble, le client, c’est Nordic. »
Outre les frontières internes du réseau, Nordic régule de même les débouchés de ses
sous-traitants. Malgré le discours des acheteurs de Nordic qui souhaitent des fournisseurs
moins dépendants (pour la plupart d’entre eux, Nordic représente plus de la moitié de leur
chiffre d’affaires), le donneur d’ordres fait respecter à ces derniers une règle d’exclusivité : un sous-traitant ne peut à la fois avoir comme client Nordic et l’un de ses concurrents
directs. Les motivations de Nordic sont simples : « On ne veut pas que nos compétiteurs
bénéficient de l’expertise que nos fournisseurs ont développé avec nous. » Non écrite,
cette règle est pourtant déterminante. L’un des sous-traitants, spécialisé dans l’usinage, en
a fait les frais. Commercialement très dépendante de Nordic, cette entreprise était partie en
quête de nouveaux clients pour compenser le caractère très saisonnier de la production des
motoneiges. Elle avait réussi à décrocher des commandes dans le secteur de l’automobile… Mais elle s’est heurtée à un refus catégorique de la part des acheteurs de Nordic.
Mais le plus intéressant est d’observer que même dans un tel contexte, Nordic n’a en
aucun cas le monopole du gouvernement de réseau. L’un de ses sous-traitants de premier
rang (X) s’est en effet construit une position d’acteur à part entière dans ce réseau : sur un
certain nombre de points cruciaux, c’est sous l’impulsion de cette entreprise – et non de
son client – que la structure du réseau a été infléchie. Ainsi, ce sous-traitant est par
exemple devenu fournisseur de Nordic en lui proposant un sous-ensemble de sa propre
conception – hors de toute demande formelle de Nordic à ce sujet –, ayant largement surpassé techniquement les ensembles conçus alors en interne chez le donneur d’ordres. Ceci
a impliqué une redéfinition du schéma de production de ces sous-ensembles jusqu’à « rapatrier » au Canada une production précédemment située en Europe. Le plus étonnant est
qu’après plusieurs années de coopération, cette entreprise persévère aujourd’hui dans la
même démarche : elle propose à Nordic un produit nouveau, pour une gamme différente
de motoneiges.
Ce sous-traitant est également parvenu à « faire entrer » un sous-traitant dans le réseau, alors que le choix des fournisseurs est traditionnellement du ressort de Nordic. Le
mouleur en cause travaillait déjà avec l’entreprise X pour d’autres produits non destinés à
Nordic… X entretenait avec lui de bien meilleures relations qu’avec le mouleur « attribué » par Nordic. On comprend que X ait tenté de rompre un mariage arrangé et qui ne
l’arrangeait pas… Il y est partiellement parvenu, puisque les deux « mouleurs » se répartissent désormais la production à 50/50.
Enfin, X joue avec la règle d’exclusivité évoquée plus haut. À la différence de la majorité de ses confrères, X bénéficie d’une relative indépendance vis-à-vis de Nordic. Le rapport de force tend même à pencher en faveur du sous-traitant : Nordic a bien identifié un
« compétiteur », mais il est américain… On en est au point que l’on trouve dans les hangars de X (à la vue des visiteurs), le prototype d’un véhicule certes pas directement comparable à une motoneige… mais provenant d’un des concurrents directs de Nordic ! X a
entrepris de développer avec celui-ci un nouveau sous-ensemble. Le client de référence
n’en a pourtant pas tiré argument pour déclencher les hostilités !
Dans ce type de situation, il est tout à fait clair que la répartition des rôles
n’est ni totalement contingente, ni dictée de l’extérieur par une logique technique. Les acteurs dominants du réseau s’appuient sur le rapport de force existant ; ils s’emploient à l’entretenir ou à le renforcer… sans pour autant que le
but ultime soit systématiquement d’instaurer une position de domination !
Pour le client comme pour les fournisseurs, l’enjeu est de prendre part au
réglage de l’entreprise distribuée, de peser sur ses frontières et son fonctionnement – en bref, d’y être un acteur à part entière.
L’enjeu identitaire : quel partenaire veut-on être ?
Cette position d’acteur est bien entendu à construire – jamais donnée
d’avance. Comme le rappelle par exemple S. Dubuisson-Quellier (1999), la
question de la construction des marchés ne renvoie pas seulement aux conditions de la « marchandisation » des choses : elle concerne aussi le processus
qui fait que l’on devient acheteur ou vendeur dans une configuration
marchande. On voit la portée de cette remarque dans le champ que nous
étudions : dans une situation de production distribuée, l’enjeu n’est pas tant
d’être client ou fournisseur ; plutôt de savoir quel client, quel fournisseur,
quel partenaire on sera. Cette question est au cœur de chacun des trois exemples suivants.
Dans la majorité, les sous-traitants du réseau Nordic sont issus du modèle de la
sous-traitance de capacité. Simples ateliers d’usinage ou de moulage, ils réalisaient des
travaux de portée limitée pour des grands donneurs d’ordres comme Nordic, qui étaient
alors relativement intégrés.
Or, l’extension du périmètre d’action de ces sous-traitants (assemblage, conception,
etc.) impulsée par les donneurs d’ordres comme Nordic n’a pas signifié pour tous un changement de la donne. Seulement quelques-uns d’entre eux, conscients que « de simples
sous-traitants ça se trouve », ont su passer au stade du sous-traitant partenaire, pour se
construire une position d’acteur dans le réseau. Cela a non seulement nécessité un important effort de « mise à niveau » de leur organisation interne (spécialisation des services,
certification qualité, mises en place d’outils de gestion, etc.) ; l’enjeu a été surtout dans
l’exercice d’un réel « savoir-faire de réseau » : devancer les attentes du donneur d’ordres
et concevoir un produit sur sa propre initiative (voir exemple précédent) ; jouer et transformer les règles du jeu ; tisser des alliances… En bref, être acteur de réseau : une tâche
qui, en l’occurrence, échoit essentiellement aux dirigeants des PME qui entourent Nordic.
Les sous-traitants visités prennent grand soin de préciser à l’interlocuteur extérieur de
quel côté ils prétendent se ranger : « ici, ce n’est pas une “machine-shop” [un simple atelier d’usinage] »… preuve de l’importance de la question identitaire !
On retrouve une situation similaire dans le monde de l’assistance technique (détachement de personnel qualifié chez des donneurs d’ordres tels que MicroPuce ou InfoCorp
pour des projets spécifiques). Nos interlocuteurs des cabinets d’ingénierie l’ont précisé :
malgré les apparences, ils ne veulent en aucun cas apparaître comme des « boîtes
d’intérim ».
Ainsi ce responsable commercial prend-il grand soin de se distinguer d’une telle
image. Il condamne tout d’abord les pratiques de certains concurrents, qui fonctionnent
grâce à « un bon commercial, une secrétaire mignonne, et un ingénieur capable de bien
recruter ». Ces entreprises cherchent des missions avant de recruter l’ingénieur qui sera
directement amené à intervenir chez le client… Notre interlocuteur explique que Y suit
une démarche en tout point opposée, puisque la société est devenue « prestataire de service » après avoir été un « centre de conception ». En outre, les capacités de conception
internes au cabinet permettent à Y de recruter et de former des « intervenants de qualité ».
Enfin, notre interlocuteur insiste sur le fait que Y ne s’est jamais éloignée de son « cœur
de métier », la micro-électronique (alors qu’elle aurait pu se diversifier dans des secteurs
connexes plus en vogue, comme les applications Internet).
Au-delà des discours, il est des épreuves où se joue réellement la question de l’identité : c’est typiquement le cas lors de la débauche d’un ingénieur par un client. À chaque débauche, le prestataire endosse un peu plus le rôle de « simple fournisseur de
main-d’œuvre » que lui affecte son client… et s’éloigne de l’image du « cabinet d’ingénierie » reconnu pour ses compétences. La question, évoquée en entretien, est toujours
sensible : « Nous ne sommes pas une société d’intérim, nous sommes une société de service. Notre objectif est d’assurer notre croissance, et pas de déléguer du personnel qui,
une fois une période d’essai maquillée sous la forme d’une mission, vont intégrer les équipes du client. C’est vrai, ça arrive. Et quand ça arrive, on se met autour d’une table et on
discute. »
Une fois identifiés les différents partenaires du projet FLL, les cinq entreprises participant au projet ont dû se répartir les tâches. Ceci a donné lieu à des interactions stratégiques et à des tractations intenses entre partenaires. En effet, si les apports spécifiques des
éditeurs de logiciel et du constructeur informatique étaient relativement clairs dès le départ, la situation était plus délicate pour deux autres entreprises : InterConseil et Servi-France.
Pour le profane, ces deux sociétés peuvent sembler très proches, voire concurrentes.
ServiFrance apparaissait cependant la mieux placée pour sa connaissance de la cible commerciale, alors qu’InterConseil semblait dédiée au développement ou à l’intégration des
systèmes d’information. Mais dès le début du projet, ServiFrance refuse de se laisser enfermer dans le rôle commercial, et d’endosser le message que ses partenaires lui proposent
d’adresser au marché : « On est des commerciaux et on utilise notre réseau. » Le chef de
projet d’InterConseil précise la stratégie des dirigeants de ServiFrance : « Leur agenda
était clair : ils voulaient que les analystes sachent qu’ils travaillaient aussi sur les progiciels de gestion, qu’ils avaient une offre dans ce domaine. C’était important pour que les
analystes aient confiance dans l’évolution du titre en bourse. »
Dans les faits, la répartition des tâches entre InterConseil et ServiFrance s’est bel et
bien révélée problématique. Si un compromis a été trouvé au début du projet (InterConseil
serait chargé de la mise en route du système – phase « build » – et ServiFrance de son exploitation – phase « run »), le travail des uns et des autres n’a cessé d’évoluer au cours du
projet.
Finalement, la question des rôles de chacun des partenaires n’est qu’une
illustration de la nature fondamentalement politique des interactions en
réseau.
Les ressources techniques dont les acteurs disposent ne sont qu’un moyen
parmi d’autres de se construire un rôle de gouvernant et d’asseoir un rapport
de force favorable face à ses clients ou concurrents. Selon les cas, ce seront
ainsi tantôt les innovateurs de l’amont, tantôt les producteurs, tantôt les distributeurs placés à l’aval qui maîtriseront la chaîne d’activité.
L’idée selon laquelle le pouvoir peut se déplacer le long de l’activité n’est
certes pas neuve en elle-même : elle a toutefois été le plus souvent rapportée à
des spécificités relatives au secteur ou au produit fabriqué. Nous observons
quant à nous que dans l’équilibrage des rapports de force et en dehors de toute
autre considération, l’un des facteurs décisifs peut être la compétence politique des acteurs qui se trouvent placés à chaque « nœud de réseau ».
La légitimité en question
L’entreprise distribuée est toujours peu ou prou un système multipolaire :
d’où la pluralité des « acteurs gouvernants » qu’il est possible d’y rencontrer.
Il n’en est pas moins vrai que des entreprises dotées d’un rôle un peu particulier se dégagent de ces réseaux, et s’affirment comme leur coryphée.
En règle générale, une entreprise qui s’affiche comme « leader » ou « tête
de réseau » se doit d’être reconnue comme telle. Tel est le cas de tous les
donneurs d’ordres rencontrés au cours de notre recherche, y compris celui
d’ex-sous-traitants devenus équipementiers, et se retrouvant de facto en position de pivot à un rang inférieur. Il reste que pour se prévaloir de leur position
de leader face à un réseau de sous-traitants, fournisseurs et prestataires, les
donneurs d’ordres doivent répondre à la question de la légitimité : à quelles
conditions des donneurs d’ordres devenus de simples rédacteurs de cahiers
des charges, voire de simples « colleurs d’étiquette » peuvent-ils défendre
leur position ? La question est d’autant plus aiguë que ces entreprises pivots
peuvent être celles qui captent l’essentiel des profits de la filière de production… Plus largement encore, ce besoin de légitimité dépasse les frontières du
réseau : les firmes distribuées n’ont pas d’autre choix que de faire face,
seules, aux responsabilités inhérentes à leur position ; en dernier ressort, ce
sont elles qui doivent assumer : lorsque les choses tournent mal (une catastrophe écologique ; une décision critique de licenciement collectif), nul autre
ne sera montré du doigt.
Or, le processus de légitimation en cause est loin d’aller de soi.
Les entreprises qui, devenues « têtes de réseau », se sont peu à peu éloignées des métiers de la fabrication – quand elles ne sont pas déconnectées de
l’univers de la production tout entier – sont en effet menacées de perdre toute
légitimité ancrée sur la technique… Pour certaines d’entre elles, la question
peut même devenir « existentielle » : quelle est la raison d’être d’un constructeur d’ordinateurs personnels qui, pour l’essentiel, achète des éléments standards ? Celle d’un constructeur automobile qui délègue l’essentiel de ses
innovations à ses équipementiers ? Si ce n’est la production ou la compétence
technique, qu’est-ce qui justifie que le donneur d’ordres tienne effectivement
le rôle de gouvernant de réseau ?
À jauger le nombre et la diversité des intérêts affectés par les décisions,
cette question apparaît déterminante. Et on aurait tort de l’éluder en y opposant la thèse de la « communauté d’intérêts » dans le réseau : plus les acteurs
se multiplient avec l’extension de la distribution de l’activité, moins cette
thèse a des chances de tenir. In fine, qu’est-ce qui rend cette position tenable
durablement face aux différentes « parties prenantes » (stakeholders) de
l’entreprise ? On peut avancer quelques éléments de réponse.
Entre agilité et fragilité
Il est constitutif du réseau de produire des relations asymétriques, et de
faire que des entreprises se retrouvent en position de force par rapport à
d’autres. Un réseau de relations symétriques serait à proprement parler ingouvernable… Réciproquement, la production en réseau n’est possible que parce
que tel ou tel acteur se trouve en position de force et gouverne effectivement !
C’est justement du fait de leur capacité à opérer des intégrations techniques
complexes, à coordonner des chaînes d’activités interconnectées, à entretenir
ou contenir les positions de chacun que les entreprises distribuées peuvent
justifier de leur existence. C’est le pouvoir dont elles disposent qui permet à
ces entreprises d’ancrer leur légitimité. Levons un possible malentendu : il y a
bel et bien une logique de rapport de forces et de domination à l’œuvre dans
les réseaux ; mais il n’y a pas de raison d’en inférer a priori une dérive du
pouvoir pour le pouvoir ou la recherche d’une position de domination qui
porterait en elle-même sa finalité. Si elles existent, de telles stratégies doivent
trouver une justification objective, faute de quoi elles échoueraient (ce qui,
par la même occasion, est aussi de nature à prévenir les excès).
Outre ces compétences, les entreprises distribuées prennent bien entendu
appui sur des référents qui dépassent leurs propres frontières : l’entreprise
distribuée a accédé au rang de modèle, et a acquis une légitimité qui lui est
propre ; il est justifié en soi. Il a d’autant plus de force qu’il est situé au
confluent de tendances plus larges, desquelles il dérive : d’un « nouvel esprit
du capitalisme » (Boltanski et Chiapello, 1999) ou d’une « société en
réseaux » (Castells, 2001)…
Néanmoins, c’est toujours à l’entreprise d’œuvrer elle-même à la construction de la légitimité qui est associée à sa position ; parcours d’autant plus
délicat qu’elle est en situation de fragilité.
Tout d’abord parce que leur « savoir gouverner » ne saurait se passer en
intégralité d’un « savoir produire ». En d’autres termes, l’image des firmes
« fab’less », pour attirante qu’elle soit, risque de rester un mirage pour
nombre d’entreprises : la capacité à gouverner les activités qui sont confiées à
des sous-contractants se fonde avant toute chose sur la propre expertise
interne du donneur d’ordres, acquise sur des technologies de production similaires. Aussi, il reste difficile de « piloter des fournisseurs » lorsque manque
cette expertise proprement technique, relative au produit : on trouve ici une
limite importante au phénomène général d’externalisation des activités de la
firme.
Qui plus est, la capacité à gouverner les réseaux n’est pas à la portée de
tous. Il n’est pas donné à n’importe quelle firme d’orchestrer les marchés et la
concurrence entre sous-traitants et partenaires, d’organiser le contrôle et
l’incitation d’un vaste réseau, d’y nouer les alliances judicieuses. L’exercice
s’avère d’autant plus difficile que la maîtrise de la face « aval » des réseaux
de production est tout aussi critique : contrôler les débouchés par la construction et la gestion d’un portefeuille de marques ou encore par la présence
géographique relève aussi d’une compétence spécifique, propre à justifier une
position de force dans une chaîne de production ; cela aussi institue un
« métier ». A fortiori, la combinaison des compétences gestionnaires et politiques constitue un atout à la fois fondamental et rare – d’où la fascination
exercée par quelques firmes emblématiques qui ont poussé avec succès ce
modèle à son paroxysme (les « firmes creuses »).
Un autre élément fragilise ces organisations : il s’agit du besoin de loyauté
qui marque le gouvernement des réseaux. Cette thématique, largement
exploitée dans la décennie quatre-vingt-dix (Karpik, 1996), reste d’actualité :
dans des systèmes où s’affiche la volonté de renoncer au contrôle de l’activité
productive, en « autonomisant » les sous-contractants et en les déclarant
« responsables » d’une quantité croissante d’activités, la confiance est un
mécanisme de premier plan. Or, on découvre ici un paradoxe : la loyauté tend
à être une valeur en baisse, et ce sont les comportements opportunistes de type
« free-riding » qui tendent à devenir la référence. Et sans légitimité sur
laquelle ancrer le partage des rôles au sein du réseau, de telles stratégies ne
peuvent qu’être encouragées, avec des conséquences d’autant plus graves
qu’un nombre plus important de maillons du réseau – par exemple, les fournisseurs en position de « mono-source » – sont en mesure d’agiter la menace
d’un blocage général du syst&egrav