2004
Revue française de sociologie
Les livres
Chapoulie (Jean-Michel). – La
tradition sociologique de
Chicago, 1892-1961.
Paris, Le Seuil, 2001,494 p., 29 €.
Après de nombreux travaux sur la
sociologie américaine, J.-M. Chapoulie
qui a introduit, traduit, préfacé Hughes,
Becker, Strauss, et dernièrement Donald
Roy, nous propose une histoire de
l’« École de Chicago » ; en fait, comme il
le montre, plutôt un courant, une orientation commune, un style de recherche
empirique. Tout au long des 490 pages, il
enrichit considérablement, nuance ou
infirme ce qui était connu à partir de
travaux surtout anglo-saxons passablement éparpillés dans divers ouvrages
anciens ou récents. Subsidiairement, il
rectifie les images et stéréotypes que le
public européen avait de cette aventure
intellectuelle qui a duré près d’un siècle
et qui se distingue d’une École au sens
strict avec sa hiérarchie, son cloisonnement, ses luttes internes. Il s’agit ici
d’une constellation de chercheurs réunis
par la même définition empirique de la
sociologie (avec le « terrain » comme
symbole actuel). De ce livre riche et
complexe, définitif pour longtemps, la
valeur ne réside pas seulement dans ce
travail de vérification, de précision et
d’exploitation de nouvelles données.
Deux choses essentielles retiendront le
lecteur s’il n’est pas pressé : les liens de
la sociologie avec son milieu social,
dépendance qu’équilibre son autonomie
de discipline universitaire et la place du
travail intellectuel collectif dans les
œuvres individuelles en sciences sociales.
L’auteur se défend de faire une
histoire des idées et examine plutôt les
faits qui ont conduit à ces idées :
l’économie, les finances, les organisations urbaines, les mouvements politiques, les fondations et sociétés savantes,
bref, tout ce qui fait vivre la sociologie.
En prenant le temps comme fil directeur,
dans une conjoncture courte (rythmée
par la Première Guerre, la crise de 1929,
la Deuxième Guerre mondiale, le maccarthysme, peut-être ici un peu négligé),
il raconte de façon vivante cette histoire
étrange de plusieurs dizaines ou centaines
de chercheurs parmi lesquels – événement considérable pour l’époque – se
trouvaient des Noirs et de nombreuses
femmes, sans compter les animatrices de
la Réforme sociale et les dispensatrices
de fonds (aucune en France, en socio-logie, à la même époque). Progressisme,
anti-racisme, féminisme sont alors associés.
La sociologie empirique est définie
comme un état d’esprit, aussi bien qu’une
méthode (contacts directs et prolongés
dans le site étudié, curiosité pour l’environnement des enquêtés, ouverture sur les
problèmes urbains et les relations ethniques) et qu’un mode concret de travail
(données de première main et insistance
sur l’observation pour les obtenir) et
s’oppose à une imitation servile des
sciences exactes. Dans ce cadre, l’auteur
attire l’attention sur ce que cette discipline doit à la singularité d’une ville
(Chicago) et à une université dans sa
diversité où se côtoient, alors, dans les
départements de littérature, de philosophie (théologie), d’anthropologie, les
grands noms de l’intelligentsia américaine. Ainsi, l’auteur expose le développement de la sociologie dans un environn e m e n t n a tu re l, e n r i c h i s s a n t n o t r e
connaissance des rapports de classes, de
races et de cultures de cette époque. La
finesse de l’analyse, du point de vue
d’une sociologie des organisations scientifiques, suggère ce que la sociologie a
tiré du travail de trois ou quatre générations qui ont eu des démarches proches et
qui, dans ce livre, se voient appliquées à
leurs carrières, à leurs rapports mutuels,
les catégories de classe, de race et de religion dont ils caractérisaient les autres
dans leurs études. Nous n’appréhendons
pas une succession de biographies,
encore moins les remous d’une École, de
chefs et de disciples, sauf peut-être à
travers R. Park, homme-clé de cette
ascension, mais nous voyons des cycles
thématiques où les acteurs apparaissent
ou disparaissent selon leurs sujets de
prédilection et leurs publications, toutes
portant le même sens de l’irrévérence
envers les positions dominantes ou les
professions prestigieuses ; si nous lisons
bien, c’est aussi un hommage aux classes
moyennes montantes pour leur rôle dans
la naissance de la sociologie empirique,
amenant leur vision optimiste tempérée
du progrès social incluant ni engagement
aveugle, ni soumission au conformisme
intellectuel ; ces positions étant adoptées
sans dramatisation éthique excessive.
Quelle que soit la conjoncture traversée,
la sociologie se déploie, sans opportunisme de sujets d’études ni sectarisme
e t s ’a p p u i e s u r u n r é s e a u l â c h e
d’ex-étudiants, d’intellectuels, de journalistes, une fraction singulière des élites
cultivées du Middlewest, se différenciant
de celles des deux côtes. Cette sociologie
centrée à Chicago a émigré avec des
greffes et des embranchements inattendus. Ce va-et-vient entre histoire
interne et histoire sociale rectifie fort
heureusement les perceptions erronées et
les approximations que nous avions
reconstruites en France.
Cette histoire détaillée d’une des
riches palettes de la discipline n’a pas
d’équivalents sauf dans l’histoire de
mouvements intellectuels présents dans
d’autres sciences quand ils ont marqué
durablement une époque. On pense aux
tentatives pour étudier, dans leur cadre,
l’École des Annales ou l’École de
géographie humaine ou tel courant de
l’histoire de la biologie ou de la médecine. Ces comparaisons permettent de
saisir ce qui maintient le travail de
groupe sur soixante-dix ou quatre-vingt
ans, avec une inspiration collective,
pratiqué en dehors de tout tutorat. Que
doit l’œuvre d’un individu aux imitations, aux échanges, aux oppositions ou
alignements, aux alliances ou conflits,
bref, aux rapports compliqués des intellectuels entre eux quand le travail
c o l l e c t i f n ’a p a s d e l i e u f ix e, d e
contraintes institutionnelles, de soucis de
filiation ou d’appropriation de territoire,
par le seul bienfait de la lecture, de
l’échange grâce à une grande faculté à
communiquer et un goût commun pour
l’enseignement de la sociologie ou la
conviction de la valeur de l’écriture claire
pour éviter le jargon professionnel. La
sociologie s’est alors approchée de l’état
de véritable science : cumul non pas des
savoirs mais de la connaissance d’une
formulation des problèmes, progrès dans
la conduite des recherches, conquête dans
les attitudes de neutralité, vérification des
résultats par des collectifs de pairs.
La sociologie des interactions, symboliques ou non, est donc mise à l’épreuve
sur les inventeurs de la formule par J.-M.
Chapoulie. Prendre le point de vue des
auteurs de Chicago sur la tradition qu’ils
inventaient est une gageure. Il fallait lire
des centaines de correspondances, de
maîtrises et de thèses, fouiller des papiers
personnels, ouvrir des archives, interroger les survivants, pour interpréter les
rapports sophistiqués de ces intellectuels,
les modes d’influence intergénérationnels, les faits biographiques connus ou
non, en fonction des contraintes de
l’époque, en termes de positions sociales,
de chances académiques, de conditions
d’édition. Les chapitres sur Anderson,
Roy – peu prolixes en œuvres mais aux
biographies si riches et aux actions si
marquantes – sont un rendu de justice en
fin de livre, à propos de carrières où
l’obsession du remplissage bibliographique est absente au profit des innovations et de l’ingéniosité dans le travail de
terrain. Dans les pages Remarques
finales, J.-M. Chapoulie dit ce qu’il doit à
l’observation du milieu français et à sa
connaissance de la sociologie française,
grandie comme on le sait, sous le
contrôle étroit de la philosophie universit a i r e, p o u r c o m p r e n d r e c o m m e n t
l’histoire a fait naître à Chicago un des
profils inversés de la version française de
la discipline.
Ceux qui s’intéressent à la sociologie,
en dehors du cercle des spécialistes, se
réjouiront de cette réflexion sur l’histoire
de notre discipline. Ce retour sur le passé
récent est aussi pour nous un encouragement pour l’avenir.
Jean Peneff
Université de Provence
Parker Talwar (Jennifer). – Fast
food, fast track. Immigrants, big
business, and the American
dream.
Boulder, Westview Press, 2002, viii-230 p.,
$ 26.
En choisissant d’étudier le travail dans
les fast-foods implantés dans les quartiers
n e w - y o r k a i s d e f o r t e p o p u l a t i o n
immigrée, Jennifer Parker Talwar illustre
les nouvelles relations entre le global et
le local. Il s’agit, en effet, d’analyser les
relations de travail de la main-d’œuvre
multi-ethnique qui sert les repas les plus
emblématiques des États-Unis, car,
malgré le cliché du personnel étudiant
des fast-foods, la majorité des salariés
new-yorkais de McDonalds ou Burger
King sont des travailleurs immigrés, très
souvent de couleur. L’auteur se demande
alors si les postes offerts aux immigrés
constituent des passerelles, voire des
tremplins, vers d’autres activités de
l’économie « mainstream ».
Dans la mesure où la plupart de ces
emplois sont payés au minimum légal ou
juste au-dessus de celui-ci
[1], l’auteur
offre également une analyse sociologique
du travail à bas salaire et d’un véritable
«
low wage world » (p. 169).
Jennifer Parker Talwar prend ses
distances avec les analyses qui isolent des
« économies ethniques » en montrant
bien que, dès leur arrivée sur le sol américain et ce, qu’ils travaillent pour des
sociétés telles que McDonalds ou Starbucks Coffee – dont les personnes récemment immigrées constituent une part
élevée de la main-d’œuvre –, la confrontation avec l’économie la plus typiquement américaine est immédiate. Si,
aujourd’hui encore, de nombreux immigrés rejoignent des filières d’emplois qui
leur sont presque exclusivement destinées
(main-d’œuvre des restaurants ethniques,
ateliers dans lesquels sont entassés des
tr av a il le u rs i m m i gr é s, n ou r ri ce s e t
femmes de ménage des classes moyennes
supérieures, etc.), d’autres rejoignent, en
effet, aussitôt les entreprises qui participent au monde de consommation dominant.
Alors que les études se sont multipliées aux États-Unis sur les économies
« parallèles » régies par des immigrés et
sur leurs salariés, le point de l’intégration
des immigrants par l’économie « mainstream » reste largement méconnu.
L’ouvrage est fondé sur des entretiens
et des observations de terrain. Jennifer
Parker Talwar a étudié sept restaurants
dans trois quartiers de New York : Chinatown, la Petite République Dominicaine
et Brooklyn, ces deux derniers accueillant
de nombreux immigrés d’origine africaine nés aux États-Unis ou venus des
Antilles. L’auteur fait bien ressortir toute
la diversité dans l’ancrage des fast-foods
sur le territoire américain (diversité ou
non du recrutement en termes d’origine
nationale, usage de la langue anglaise ou
d’une autre langue, etc.) puisque, par leur
main-d’œuvre, mais aussi, parfois, par les
produits proposés, les fast-foods s’adaptent à leur environnement, notamment
ethnique, pour mieux répondre aux
attentes de leur clientèle.
De nombreuses analyses relèvent de la
sociologie du travail, dont celles dans
lesquelles l’auteur étudie comment les
salariés trouvent leur emploi dans ces
restaurants (chap. 3) et montre toute
l’importance des réseaux d’interconnaissance (réseaux reposant plus sur des
langues et sur des régions du monde que
sur des pays) pour être embauché. Les
méthodes de recrutement des fast-foods
se révèlent plus proches des entreprises
généralement tenues par des immigrés
que de celles des entreprises « mainstream », comme le fait apparaître le
poids très fort des recommandations de
proches (deux tiers des cas) dans le recrutement. Toutefois, à la différence des
entreprises ethniques dont le personnel
réside le plus souvent dans le quartier
même, les fast-foods dépendent des
réseaux de salariés qui les fournissent en
main-d’œuvre hors de leur zone d’installation. Les employeurs préfèrent, en
effet, embaucher des salariés hors du
quartier pour éviter que le personnel
donne gratuitement de la nourriture, et les
réseaux interpersonnels reposant sur les
salariés déjà en poste permettent de
s ’a p p r o v i s i o n n e r f a c i l e m e n t e n
main-d’œuvre, même non locale. Pour
leur part, les salariés préfèrent aussi
échapper à la pression qui accompagne le
fait de devoir servir des personnes
connues, et ils apprécient également
d’échapper ainsi au stigmate associé à
des emplois peu qualifiés et très peu
rémunérés.
Si les fast-foods exigent de leur
personnel une très forte flexibilité en
termes d’heures de travail, ces emplois
permettent aux immigrés d’échapper aux
heures de travail encore plus importantes
qui prévalent très souvent dans les entreprises ethniques. Jennifer Parker Talwar
décrit très bien la flexibilité presque
ultime de la main-d’œuvre, pratiquement
sans aucune restriction légale (p. 73) qui
s’accompagne de rémunérations très
basses. Les employeurs établissent les
emplois du temps en sollicitant le plus les
salariés qui travaillent le mieux et qui
sont prêts à la plus forte flexibilité de
leurs horaires pour beaucoup travailler,
d’autres employés pouvant n’effectuer
que quelques heures par semaine, malgré
leur souhait de travailler davantage, et
pouvant de ce fait se voir acculés à
démissionner.
Le salarié idéal serait âgé de plus de
dix-sept ans (pour éviter les restrictions
légales qui encadrent le travail des
mineurs et restreignent leur flexibilité),
mais n’aurait guère plus de vingt ans
(bénéficiant alors souvent du soutien de
ses parents et n’ayant que rarement une
famille à prendre en charge). La plupart
des salariés de fast-foods peuvent, en
effet, compter sur un autre revenu, de
leur conjoint, de leurs parents, ou sur
celui provenant d’un ou de deux autres
emplois occupés en parallèle, ceci venant
d’une certaine façon subventionner l’activité des fast-foods.
Avec le recul de la dimension technique du travail devant le développement
de machines toujours plus sophistiquées
[2], le recrutement repose de plus
en plus sur le « savoir être », la «
front
line », les stations en contact direct avec
la clientèle deviennent plus importantes,
et les femmes (dont la part a beaucoup
a u g m e n t é à p a r t i r d e s a n n é e s
soixante-dix) ont de plus en plus leur
place parmi les salariés des fast-foods.
Les femmes se retrouvent au comptoir,
surtout celles qui sont jeunes et jolies, les
autres et les hommes – lesquels dévaluent
d’ailleurs le travail en caisse comme
n’étant pas un vrai travail – sont plus
souvent placés en cuisine, au fond. La
demande est faite aux employés d’interagir positivement avec les clients, mais
cette exigence rencontre un problème en
ce que les salariés investissent peu identitairement dans leur travail qui n’est
qu’alimentaire et souvent temporaire.
L’auteur étudie dans le chapitre 7 les
interactions entre salariés des fast-foods,
en particulier celles qui relèvent de la
dimension raciale ou ethnique, alors que
peu de travaux se sont intéressés aux relations de travail entre immigrants issus de
différentes zones du monde, surtout dans
le secteur des services.
Les managers et les employés établisse nt d es d is tin c tio n s s u r u n e ba se
et h ni q ue – pl u s qu e s u r un e b a se
raciale –, surtout quand la composition
du personnel des fast-foods est pluriethnique et les divisions du travail les
plus explicites reposent sur l’ethnicité
(p. 187), même si celle-ci est combinée
avec l’origine nationale, le milieu social
et le genre. Les Chinois seraient plus
s é r i e u x, p l u s t r a v a i l l e u r s q u e l e s
« Latinos », mais beaucoup moins flexibles selon les managers, car ils valorisent
beaucoup les études et la vie de famille.
Partout, les salariés d’origine africaine
sont distingués en deux groupes principaux, Noirs américains et immigrants
récents. Les seconds sont vus comme
beaucoup plus travailleurs, alors que les
premiers sont très stigmatisés et forment
u n e f a i b l e p a r t d u p e r s o n n e l d e s
fast-foods. De façon générale, les Américains « de souche » sont mal perçus, car
ils appartiennent aux groupes les plus
vulnérables de la société américaine,
pauvres afro-américains ou hispaniques
et, dans une moindre mesure, blancs des
centres-ville déshérités.
Au McDonalds de Chinatown, où une
part importante du personnel est chinoise,
les managers distinguent les salariés
selon leur région d’origine et leur langue,
mandarin ou cantonais. En revanche, de
l’autre côté de la rue, dans le Burger King
où les Chinois sont beaucoup moins
nombreux et où ils doivent tous parler
anglais, ils sont perçus comme un groupe
à part comparé aux « Hispaniques », aux
« Noirs » et aux « Blancs ». Dans le quartier de la Petite République Dominicaine,
les grandes catégories distinguées sont
celles des Hispaniques et des Noirs, des
distinctions étant également effectuées
parmi les Noirs selon leur appartenance
ethnique et leur origine nationale (les
N o i r s d’o r ig i n e a n t i l l a i s e f o r m e n t
s o u v e n t d es a ll i a n ce s au s e in d e s
fast-foods). En revanche, les distinctions
plus fines au sein du groupe des Hispaniques renvoient à des catégories relevant
du milieu social, de l’âge et du genre.
La dimension ethnique apparaît tout
particulièrement à l’occasion des conflits
de travail, par exemple ceux liés au refus
de flexibilité des travailleurs chinois qui
e s t g é n é r a l e m e n t a c c e p t é p a r l e s
employeurs, car il serait compensé par
une forte implication dans le travail. De
ce fait, la flexibilité doit être assumée par
le s sa la ri és a p p ar te na n t à d’au tr e s
groupes ethniques. Seuls les immigrants
– dont l’éthique du travail semble
souvent sans bornes – apparaissent
susceptibles de satisfaire les attentes des
employeurs en termes de flexibilité,
d’acceptation de rémunérations au salaire
minimum avec de faibles perspectives de
promotion, et d’accomplissement de
tâches ingrates comme le nettoyage des
sols et des toilettes.
Jennifer Parker Talwar dévoile une
hiérarchie des fast-foods qui comporte
une dizaine d’échelons différents entretenant l’illusion de perspectives réelles de
promotion. Pourtant, si ce n’est aux tous
derniers échelons, ceux du haut de la
hiérarchie, qui connaissent, à l’inverse
des échelons de la base, un faible turn
over et qui ne sont pas toujours pourvus
par mobilité interne, les rémunérations
restent très faibles, même lorsque l’on
progresse dans la hiérarchie en accédant à
un titre plus valorisé et à davantage de
responsabilités. En passant ainsi du
premier au second échelon, un salarié
peut espérer gagner… 25 ou 50 cents de
plus par heure ! En fait, la plupart des
positions d’encadrement intermédiaire ne
sont guère plus payées que le salaire
minimum horaire et constituent surtout
autant de niveaux qui séparent des fonctions de direction. Les chances de promotion sont très inégalement réparties et les
salariés les moins fragiles socialement
sont les plus susceptibles d’effectuer une
carrière ascendante. Il vaut mieux avoir
commencé à travailler jeune dans un
fast-food afin d’avoir été correctement
socialisé à son fonctionnement, être un
immigré récent possédant une certaine
forme de capital culturel, être une femme,
et travailler dans un établissement appartenant à un groupe plutôt qu’à un indépendant pouvant assurer une moindre
mobilité.
La moitié des employés démissionnent ou sont renvoyés en moins de trois
mois – les autres restent en général entre
un et quatre ans – et ceux qui quittent un
restaurant où ils ont pu franchir quelques
échelons doivent souvent repartir tout en
b as d e l’é ch e lle l or sq u’ils d o iv en t
changer d’établissement. En traçant à
petites touches des portraits de salariés,
Jennifer Parker Talwar montre comment
toute une partie des personnes interrogées
est prisonnière des emplois à bas salaire,
ne parvenant pas à accéder à des emplois
rémunérés au-dessus du salaire minimum.
Si l’on peut, au final, regretter que
l’auteur ne fasse pas usage des travaux
d’Everett C. Hughes, alors même que, par
les thèmes traités et en partie par la façon
de les aborder, Jennifer Parker Talwar
s’inscrit bel et bien dans la tradition
ouverte par celui-ci, l’ouvrage offre un
aperçu original tant sur le monde des
fast-foods que sur les relations interethniques au travail et constitue un très bel
exemple de sociologie du travail et de
sociologie de la globalisation tels que ces
d e u x d o m a i n e s s o n t t r a i t é s a u x
États-Unis.
Alain Quemin
Université de Marne-la-Vallée – LATTS
(CNRS)
Donzelot (Jacques) ; Michel
(Catherine), Wyvekens (Anne)
(collabs.). – Faire société. La
politique de la ville en France et
aux États-Unis.
Paris, Le Seuil, 2003,363 p., 23 €.
Faire société est un livre important,
fondamental même et qui fera certainement date, non seulement parce qu’il
compare avec beaucoup de soin les politiques de la ville en France et aux
États-Unis, mais surtout parce qu’il nous
en apprend plus sur nous-mêmes (la
France) que bien des monographies
d’experts ou bien des analyses critiques
dénonçant assez rituellement les insuffisances des politiques françaises. Le principal intérêt de la comparaison est « […]
l’opportunité qu’elle offre de sortir nos
analyses de l’enlisement dans des certitudes rétrospectives qui nous conduisent
à un véritable déni de la réalité contemporaine. Rechercher les sources de nos
problèmes dans les maléfices du capitalisme et leur remède dans la fidélité aux
recettes sociales de la République relève
plus d’un exercice rituel que d’une réévaluation de la situation » (pp. 324-325). Il
faut avoir de l’audace et ne pas craindre
de prendre des coups pour aller voir ce
que font les Américains en matière de
politiques de la ville tant les États-Unis
fonctionnent comme un contre-modèle
rituel, tant la plupart des sociologues, des
hommes politiques et des médias se
consolent aisément de la dégradation
continue de nos « quartiers » de banlieue,
d u re n fo rc em en t de l a sé g ré g at io n
spatiale et de la faible efficacité de nos
politiques en décrétant, sans même y aller
voir, que c’est pire aux États-Unis. Affirmations réitérées devant, à la fois, nous
consoler et nous convaincre qu’il n’y a
pas d’autre voie que celle d’une mobilisation politique et institutionnelle visant à
produire la mixité sociale et urbaine
contre les dangers communautaires.
Au départ, il y a une crise urbaine
marquée par la concentration croissante
de la pauvreté, de la délinquance, de
l’immigration, et qui n’a plus rien à voir
avec la crise urbaine du XIXe siècle.
Aujourd’hui, la société n’est pas envahie
par les pauvres majoritaires menaçant
une minorité fortunée, elle les rejette au
centre des villes en Amérique et dans la
première couronne en France. C’est là la
principale différence car dans les deux
cas se développe une recherche de l’entre
soi, de l’homogénéité sociale et scolaire,
de la sécurité, d’un certain art de jouir de
la ville réservée aux riches en France, et
de la banlieue upperclass aux États-Unis.
Les individus comme les collectivités
s’efforcent de fuir les nuisances de la
pauvreté, notamment afin de protéger les
conditions d’éducation des enfants. Le
mécanisme est sans doute plus violent en
Amérique où les règles de la démocratie
locale permettent à certaines communautés d’obtenir leur « incorporation » à
d’autres communes afin de payer les
impôts entre soi ; les riches demandent à
être rattachés à des ensembles riches afin
de ne plus payer d’impôts pour les
pauvres. Mais, fracture sociale en France
ou séparation aux États-Unis, le mécanisme général est de même nature et pose
la même question : comment reconstruire
une solidarité urbaine qui s’effrite,
comment « faire société » ?
L’analyse des politiques urbaines
montre que deux grandes traditions politiques s’opposent presque terme à terme
dans les deux pays. Aux États-Unis on
agit sur les gens et avec eux afin de les
remettre en mouvement, afin que la
communauté défavorisée se mobilise,
rompe avec la culture de la pauvreté, et
que les individus qui le peuvent quittent
le quartier. En France, on agit sur le territoire, sur les places, sur les politiques de
peuplement et d’équipement afin de
produire une mixité sociale urbaine dont
on postule, souvent à tort, qu’elle fut la
règle autrefois : on souhaite saupoudrer
les pauvres sur l’ensemble du territoire
afin qu’ils deviennent des citoyens
comme les autres.
Analysant les politiques américaines,
Jacques Donzelot, Catherine Michel et
Anne Wyvekens montrent que si les
d ém o c ra te s o n t l o ng t em ps d é fe n du
l’option « place », ils ont évolué vers le
modèle « people », alors que les républicains ont fait le chemin inverse sous
Reagan, pour se rallier finalement à un
modèle centré sur la mobilisation des
communautés et sur la mobilité des
personnes. Le croisement des diverses
options est, sur près de trente années,
suivi en détail jusqu’au moment ou
s’imposent les Community Development
Corporations inspirés du militantisme
des années soixante dont Alinski fut la
figure la plus connue. Des militants, des
habitants, des travailleurs sociaux, des
fondations essaient de transformer les
g h e tt o s e n q u a r ti e r s d’ac c u e i l d e s
nouveaux migrants, ils luttent pour une
meilleure qualité de l’offre scolaire, ils
s’engagent dans une politique locale de
sécurité afin de « faire société » dans le
quartier, tout en concevant que ceux qui
tro u ve ro nt là de s re sso u rce s et d e
l’énergie quittent le quartier. Non seulement la base de cette mobilisation est
souvent communautaire (raciale) ou
in t er - co m m u n au t ai r e, m ai s J ac q u e s
Donzelot montre comment les habitants
ont pu devenir les micro-actionnaires de
centres commerciaux afin de donner là un
signe de leur engagement dans la lutte
contre la délinquance de leurs propres
jeunes.
C’est dire ce qui sépare ce modèle
d’action publique de celui de la France où
la politique de Développement social des
quartiers part sur des bases totalement
différentes. Elle cherche d’abord à coordonner des institutions publiques et elle
s’appuie sur des lois censées favoriser la
mixité sociale, comme la Loi d’orientation sur la ville ou la création des Zones
franches afin que les communes partagent
leurs pauvres. Pour le dire simplement :
premièrement, il faut que les travailleurs
sociaux, les enseignants, les policiers, les
élus, les organismes logeurs travaillent
ensemble ; deuxièmement, il faut que
l’État, les départements, les régions et les
communes partagent les ressources et les
pauvres. Le bilan tiré à la fin des années
quatre-vingt-dix est plutôt négatif : pas
de mixité sociale, pas d’efficacité croissa nt e de s se rv ic es p ub lic s, p as d e
présence policière accrue…
Derrière ces techniques d’intervention
publique se tiennent des modèles politiques et des représentations de la société
profondément différents. Les politiques
américaines sont sous-tendues par le
modèle du melting pot : il faut que les
pauvres et les nouveaux venus prennent
confiance en eux, changent de quartier, il
faut lever les barrières pour que les individus parcourent la société. Les politiques françaises visent à fixer les gens
dans le « creuset français » dans lequel se
privatisent ou se perdent les identités,
elles traitent les territoires en espérant
que les individus s’y stabiliseront en
raison de la qualité du cadre et des
services. Ces deux modèles renvoient à
deux grandes conceptions du sujet politique. La politique américaine vise à
construire la communauté des habitants
du quartier à partir d’une action bottom
up et c’est cette communauté, largement
guidée par les pouvoirs publics, qui développe son action d’équipement en direction du secteur public, mais aussi du
secteur privé. Le citoyen est un individu
devant s’appuyer sur le groupe afin de se
prendre en charge, le modèle de l’action
est celui de l’empowerment, du lobbying,
des vouchers qui permettent d’inscrire
ses enfants dans n’importe quelle école
de la ville. En France, la communauté est
considérée comme dangereuse et la participation des habitants est un devoir
civique avant d’être une défense des intérêts du groupe ou des intérêts particuliers.
C’est le politique qui doit répondre aux
problèmes des citoyens en tant qu’ils
apparaissent comme la déclinaison particulière d’un intérêt général. En France,
les parents responsables demandent des
moyens pour l’école, sans se mêler à la
vie scolaire, aux États-Unis ils demandent à participer à la vie scolaire et à
pouvoir choisir leur école. Deux traditions et deux philosophies politiques se
jouent là.
Rien ne montre mieux ces différences
que les nombreuses pages que Jacques
Donzelot et ses collègues consacrent aux
politiques locales de sécurité. En France,
c’est une affaire de coordination institutionnelle, de préfets et de maires. À
Chicago, c’est une affaire de policiers et
d’habitants. Dans un cas on attend tout de
la police, dans l’autre, les habitants sont
invités à se charger, avec les policiers, de
la sécurité qui les concerne. Pour bien
comprendre la différence, il suffit de lire
les descriptions d’une rencontre de policiers et d’habitants à Chicago d’un côté
et à Noisy-le-Grand de l’autre. Dans le
premier cas, les habitants parlent, dans le
second, ils écoutent le commissaire. D’un
côté, la communauté civique avec les
risques « sécuritaires » qu’elle comporte,
de l’autre, la magistrature sociale des
fonctionnaires avec l’impuissance qui la
menace. Les célèbres théories de « la
vitre brisée » et de « la tolérance zéro »
n’ont strictement pas le même sens et les
mêmes effets sur les deux rives de
l’Atlantique.
Ce trop bref résumé ne rend pas
justice à Faire société, à la qualité de son
information, à sa capacité de dévoiler les
cadres philosophiques et politiques qui
informent les politiques les plus banales.
Comment ne pas penser à Tocqueville ?
Rarement les vertus de la comparaison
n’ont été aussi fortement démontrées.
Rarement aussi la spécificité nationale
française n’a été aussi vigoureusement, et
souvent cruellement, mise en évidence ;
notamment le paradoxe qui consiste à
laisser construire des communautés, tout
en refusant qu’elles se mobilisent et se
prennent en main comme des communautés. Les idées reçues résisteront très
mal à la lecture de ce gros ouvrage multipliant les exemples, les descriptions et
mobilisant l’information considérable
a c c u m u l é e p a r J a c q u e s D o n z e l o t,
Catherine Michel et Anne Wyvekens sur
les politiques de la ville depuis plus de
vingt ans. Il sera difficile d’attaquer le
livre sur les faits.
La démonstration est si forte, elle
dérange tellement les cadres spontanés de
nos représentations politiques que Faire
société a bien des chances de recevoir un
accueil simplement poli. Pire, il risque
être réduit à ce qu’il n’est évidemment
pas, une sorte de manifeste libéral, tant il
semble inconcevable à beaucoup que le
modèle politique et social de l’intégration
à la française ne jouisse pas d’une écrasante supériorité sur tous les autres. Face
à de tels soupçons, on pourrait cependant
reprocher aux auteurs de s’être mis dans
un e po sit ion d e fa ibl ess e ca r s ’ils
comparent des cas français à des cas
américains avec une grande symétrie,
leur connaissance quasi totale de vingt
années de politiques françaises de la ville
leur permet de porter sur elles des jugements globaux dont les pages consacrées
aux États-Unis n’ont pas véritablement
d’équivalent. À terme, on ne sait pas si le
modèle américain est plus ou moins efficace, toutes choses égales par ailleurs,
que le modèle français. Il aurait fallu,
pour cela, être en mesure de suivre les
cartes de la ségrégation urbaine dans les
villes françaises et dans les villes américaines et surtout, il aurait été utile d’avoir
une idée des itinéraires des individus, car
en France les gens circulent peut-être
plus qu’on ne croit, alors qu’ils sont
peut-être plus fixés à leur sort qu’on ne
l’imagine aux États-Unis.
Mais dans tous les cas, le modèle politique et intellectuel des politiques de la
ville françaises gagnera, grâce à Jacques
Donzelot, à sortir d’une forme d’autisme
national. Le bon usage de ce livre n’est
pas de nous inviter à devenir « américains », mais à nous demander si l’on ne
pourrait pas faire autre chose, afin de
sortir des cycles de la dénonciation sociale
et de l’incantation « républicaine ».
François Dubet
Université de Bordeaux 2 – EHESS
Masclet (Olivier). – La gauche et
les cités. Enquête sur un
rendez-vous manqué. Préface de
Olivier Schwartz.
Paris, La Dispute (Pratiques politiques),
2003,317 p., 22 €.
L’ou v r a g e q u e c o n sa c r e O l iv i e r
Masclet aux logiques de peuplement des
grands ensembles urbains à l’échelon
municipal et aux formes d’engagement
associatif des fils d’immigrés algériens et
marocains présente l’intérêt de contribuer
à une meilleure connaissance des dimensions politiques en jeu dans les processus
de marginalisation des cités HLM et des
populations qui y habitent. Tiré d’une
thèse soutenue en 2001, il analyse à partir
d’une solide enquête historique et ethnographique le fossé qui s’est creusé, d’une
part entre des municipalités communistes
et leur électorat ouvrier, d’autre part
en tre « o uv rie rs p av ill on na ire s » et
« ouvriers de cité », français et immigrés,
vieux et jeunes, hommes et femmes. Une
telle fracture, que les dernières élections
présidentielles ont révélée dans toute son
ampleur, permet de comprendre la place
de ces « militants de cité » dont les
trajectoires sociales et politiques sont
décrites et analysées avec force et sans
tabou.
L’enquête s’est déroulée tout au long
des années quatre-vingt-dix à Gennevilliers,
dans un de ces fiefs communistes de la
région parisienne. Acquise depuis les
années trente au PCF jusqu’à aujourd’hui
(la « gauche plurielle » a obtenu 66 %
des suffrages en 2001), cette ville illustre
à bien des égards le destin de ces
anciennes banlieues rouges cumulant les
handicaps sociaux. Ce sont plus particulièrement le grand ensemble du Luth
(près de cinq mille habitants) et les
micro-réseaux fédérés autour d’un club
de jeunes, qui constituent la base d’une
enquête de terrain approfondie.
Les premiers chapitres abordent les
« processus économiques et politiques de
la ségrégation spatiale des familles immigrées » (p. 23). S’appuyant sur les travaux
d’histoire sociale de l’immigration,
Masclet met en relief l’attitude pour le
moins ambiguë d’une municipalité à
l’égard des « travailleurs nord-africains »,
p a s s é s s o u s s i l e n c e e t d a n s l e s
programmes de rénovation urbaine et
comme membres de la classe ouvrière. La
théorie de la ville ouvrière serait-elle
contraire à l’installation massive des
catégories les plus basses ? Mais leur
assignation au marché de l’insalubre
répond aussi à d’autres logiques (préfectorales, industrielles) qui favorisent le
turn over de la main-d’œuvre immigrée et
son cantonnement dans les habitats de
fortune. Sous la pression notamment de
l’État et suite à la destruction des
dernières cités de transit, on assiste, à
partir des années quatre-vingt, à une
recomposition de la morphologie sociale
du grand ensemble du Luth caractérisée
par une arrivée massive de familles
maghrébines et le départ des fractions
ouvrières qualifiées et moyennes.
Cette recomposition s’accompagne de
la diffusion des thématiques proches du
Front national face aux multiples occasions de ressentiment (insécurité, délinquance, dégradations, etc.). De l’analyse
de la structure des ségrégations à celle
des effets conjugués du déclassement et
de la xénophobie, les enjeux du vote
communiste changent : d’« emblème
statutaire » (p. 89), l’adhésion en faveur
de ses représentants locaux perd son
caractère d’évidence. Pour autant, l’effet
de basculement vers la droite extrême n’a
rien de mécanique. Le glissement des
électeurs de droite vers le FN (qui représente 20 % des voix en 1995) est plus
manifeste que le transfert de l’électorat
communiste vers ce dernier à Gennevilliers.
C’est bien davantage la montée de
l’abstentionnisme (35 % des inscrits en
1989 contre 45 % en 1995, jusqu’à 52 %
dans certains bâtiments du Luth) qui
constitue une donnée centrale. Si l’on
pourra regretter que le point de vue des
élus soit peu pris en compte – contrastant
avec l’empathie à l’égard des jeunes du
quartier étudié –, le mérite de cette
enquête est de « donner la parole » à deux
catégories de ménages généralement
oubliés : ceux votant traditionnellement à
droite qui sont passés au FN, avant de
quitter pour une bonne part la cité ; mais
aussi ceux qui résistent à la « tentation
frontiste (p. 100). Car, loin d’être homogène, la structure des rapports de voisinage entre familles françaises et maghrébines, si elle favorise isolement et
ressentiment, implique aussi bien des
occasions de rapprochement et de « véritables complicités ». Ces dernières sont
expliquées notamment par l’ancienneté
d e l’i m p l a n t a t io n e t l a « m é m o i re
ouvrière de la peine » (p. 108) conduisant
à dénoncer l’attitude de ces jeunes qui
cèdent aux illusions de l’argent facile des
trafics illégaux.
Le désarroi collectif qui résulte du
face-à-face entre ces deux catégories
prolonge cette analyse des rapports
micro-sociaux. Mais, du côté des parents
que Masclet a pu rencontrer et interviewer, il prend des formes singulières.
Alors que les pères semblent porter la
« honte » et opter pour un retrait symbolique, les mères sont les premières à
refuser l’image négative de la cité,
s o u t i e n n e n t l e s f i l s c o n f r o n t é s a u
chômage et au racisme à l’embauche, aux
ravages de la toxicomanie. Il en ressort
que les familles immigrées – mais aussi
françaises – se trouvent confrontées à un
dilemme : le principe de réalité est bien
difficile à rappeler lorsque les emplois
deviennent rares et que l’attraction de
modes de vie déviants et de la délinquance est forte.
D’où l’importance des associations et
de « l’encadrement des jeunes ». Cette
question est abordée à partir de l’observation in situ réalisée dans le club d’animation du Luth (1982-1996) – seule « institution » destinée à cette fonction – où le
sociologue a travaillé six mois et réalisé
des entretiens informels avec ses responsables successifs. Pour ces derniers formant
une « petite élite scolaire » (p. 140), il
s’agit de défaire les « antagonismes primitifs » construits sur des bases microterritoriales et sexuées (p. 148), de dépasser
l’homogénéité ethnique, de contrecarrer les
effets de la « galère ». Tirant leur légitimité de leur appartenance à la cité, ils
s’en distancient par leur parcours scolaire
et leur rôle de « jeunes leaders beurs ».
Pourtant, les obstacles ne manquent pas.
D’un côté, l’emprise des normes et des
injonctions semble moindre sur les
adolescents visés qui poursuivent une
s c o la r i t é c h a o t i q u e. L’a n a l y s e d e s
tensions avec les animateurs et des
usages différenciés du club, la constitution de « clientèle » (p. 165) dans les activités proposées, donnent à voir, plus
largement, les divisions et les clivages
qui séparent les « jeunes des cités ». D’un
autre côté, « l’usure des militants des
cités » transforme leur engagement en
sentiment d’abandon. La réhabilitation du
Luth lancée par la Mairie sera sans ambiguïté à cet égard : maintenir les couches
moyennes, rehausser le peuplement,
s’adresser non pas à tous les habitants
mais aux plus aisés des ménages, c’est
restreindre la « visibilité » des familles
d’i m m i g ré s et d es je u n e s f r a n ç a is
d’origine maghrébine. Ainsi rien n’est
proposé aux responsables du club en
termes d’emplois de proximité dans les
nouveaux équipements mis en place. Tout
semble donc contribuer au désinvestissement social de ces « déclassés par le
haut » allant de paire avec leur accès à
des métiers valorisants.
Les trajectoires biographiques des
principaux animateurs du club confortent
cette analyse. La carrière du premier
président du club jusqu’en 1987 est
exemplaire à cet égard. Si son engagement politique dans, puis hors du quartier, les ressources (scolaires, professionnelles, territoriales) qu’il mobilise, le
rapprochent du monde politique (après
avoir animé un collectif d’associations
contre la réhabilitation, il deviendra
chargé de mission au Conseil général des
Hauts-de-Seine), la fragilité de sa position accentuée par l’implication de
plusieurs de ses frères dans le trafic de
drogues, son manque de relations militantes, l’en éloignent. La diversité des
engagements, les difficultés d’exister
politiquement hors du quartier, soulignent les limites de ce « militantisme de
cité » (p. 244).
Pourtant, peu avant les élections
municipales, trois habitants du Luth sont
contactés par le maire pour faire partie du
conseil municipal. La nouveauté est
moins l’ouverture que le fait qu’elle
concerne des « Arabes de Gennevilliers »
(p. 256). Olivier Masclet analyse finement les différents facteurs qui ont pu
jouer dans ces « promotions inattendues »
(p. 264) où la mise en valeur du registre
ethnique à partir duquel a été définie par
les élus la « protestation multiforme » des
jeunes l’a disputée à la menace d’un
« vote beur ». Cependant, l’ouverture aux
enfants d’immigrés s’avère bien étroite et
illusoire. La trajectoire « emblématique »
de Tokia Saïfi sur laquelle s’ouvre le
livre, comme le processus de reconnaissance de la religion musulmane par les
municipalités qui le clôt, le rappellent.
L’intérêt et la clarté de ces analyses
n’empêchent pas quelques remarques
critiques. On pourra regretter que le point
de vue des différents agents ou acteurs
n’ait pas été davantage pris en compte.
La place du trafic de drogues dans cette
cité aurait pu donner lieu à des notations
m o in s « i m p re s si on n is t es » d a n s la
mesure où elle est structurante à bien des
égards. Par ailleurs, la notion centrale de
« militants de cité » aurait mérité d’être
approfondie tant elle recouvre plusieurs
pôles d’activité (social, militantassociatif, religieux). Or, dans les cas qui sont
présentés, la fonction sociale d’animateur
semble primer sur l’engagement proprement politique. Dès lors, certains jugements sur l’absence de « réelle culture
politique » (p. 234) ou l’opportunisme de
ces « entrepreneurs en politique » (p. 229)
semblent hâtifs. Le recours systématique
à la notion de « disposition » – sacrifiant
à un certain déterminisme social des
trajectoires – conduit aussi à taire la
singularité d’actions consistant à faire
de la politique autrement – y compris
parmi ceux moins dotés en capitaux
scolaires peu pris en compte ici. Enfin,
on peut regretter que l’approche territoriale ait conduit à faire l’impasse sur la
diversité des échelles en jeu. L’échelon
départemental en particulier est décisif
pour comprendre les logiques politiques
et institutionnelles, qu’il s’agisse des
mécanismes d’attribution des logements
sociaux via l’Office départemental des
HLM, des liens « historiques » entre élus
communistes et gaullistes pouvant expliquer la faible implantation du PS, ou
encore des instances des politiques dites
de la ville.
Cette dernière remarque pose la question des limites du genre monographique
et des conditions d’une montée en généralisation qu’endosse le titre, et à laquelle
introduction et conclusion apportent de
solides arguments. Plus que jamais, nous
vivons une crise de la représentation politique des citoyens dans leur diversité.
Mais parler de la « gauche » en général à
partir des désillusions engendrées par
certaines municipalités communistes,
c’est en dire trop ou pas assez. La comparaison avec d’autres villes gérées de
longue date par des élus communistes
pourrait conduire à nuancer le propos. De
même, des logiques similaires à celles
décrites à Gennevilliers sont à l’œuvre au
sein de municipalités de droite qui ont su
exploiter ce désir de reconnaissance des
minorités.
Cela étant dit, l’ouvrage restitue avec
finesse et intelligence bien des aspects
peu connus de la vie sociale dans les périphéries urbaines. Il dessine des ouvertures possibles pour peu que l’on veuille
éviter les dérives communautaristes ou
mafieuses, et ne pas faire de la citoyenneté un vain mot.
Michel Kokoreff
CESAMES
Université de Paris 5
Van Zanten (Agnès). – L’école de la
périphérie. Scolarité et ségrégation
en banlieue.
Paris, Presses Universitaires de France (Le
lien social), 2001, xiv-424 p., 22,50 €.
À l’instar de la plupart des ouvrages
sociologiques traitant de l’institution
scolaire, L’école de la périphérie interroge l’égalité de chances dans un système
massifié. Certes, cette question ainsi que
celle de la démocratisation ont été
maintes fois posées, donnant lieu à des
enquêtes variées sur l’état de l’école,
voire à des prises de positions caricaturales, pour ne pas dire saugrenues, sur les
accointances « conspirationnistes » entre
les sociologues experts, l’État et l’école.
Le livre d’Agnès van Zanten se distingue
par une originalité sur le plan de la
démarche et de l’analyse qui mérite sans
conteste que l’on érige celui-ci au rang
des ouvrages sociologiques à garder
constamment sous le coude lorsque
l’intérêt se porte sur l’examen, à l’échelle
locale, du rôle de l’école, sur les types de
relation entre le personnel scolaire, les
parents, les élèves, sur les effets de la
ségrégation scolaire sur la subjectivité
des acteurs.
Un des intérêts du livre est d’élaborer
une problématique à partir d’une analyse
conjointe de la notion de périphérie et de
ségrégation. L’emprunt à la sociologie
urbaine permet de lier l’école aux dynamiques locales et globales, qui ne fait
plus figure de « forteresse » à l’intérieur
de laquelle s’élaborent des analyses
sociologiques détachées de l’environnement urbain dans lequel elle se trouve. La
notion de ségrégation permet en définitive de jeter un pont entre les difficultés
scolaires et les difficultés d’intégration,
entre les inégalités scolaires et l’exclusion sociale.
L’autre qualité de ce livre tient dans la
mise en œuvre d’une approche diachronique puis synchronique de l’école et de
la ville, ainsi que dans l’élaboration
d’une hypothèse sur la relation entre
l’école et l’espace local. Celle-ci pose
l’existence d’une inégalité d’accès aux
savoirs (aussi importante que celle
engendrée par l’inégale distribution des
filières) entre les établissements qui
accueillent des publics différents de
« l’école du centre » c’est-à-dire des
élèves issus des classes populaires marginalisées. Cette inégalité d’accès trouve
son origine dans la distance entre d’une
part les exigences posées par la lourdeur
des programmes ainsi que le caractère
bureaucratique des instructions officielles, et d’autre part les capacités
supposées par les enseignants des élèves.
Il existerait de plus un écart entre les
valeurs et les modèles promus par
« l’école du centre » et la difficile application d’un principe méritocratique
uniforme dans les écoles de la périphérie.
L’auteur prend alors un soin particulier à
décrire « l’école de la périphérie » à
partir notamment des notions d’intégration, de disqualification et de stigmatisation.
Agnès van Zanten met aussi l’accent
su r le s ra pp o rts d e d om in at io n de
« l’école du centre » sur « l’école de la
périphérie », cette dernière étant définie
comme « une construction sociale dotée
d’une certaine cohésion et d’une autonomie relative par rapport au centre mais,
en même temps, structurellement articulée à celui-ci par des rapports de domination et d’interdépendance ». La notion
de périphérie vient, quant à elle, à-propos
pour désigner simultanément la localisation d’un établissement scolaire conçu
comme un cadre central dans l’émergence de normes professionnelles, le type
de public accueilli ainsi que l’activité
quotidienne des acteurs locaux. Cette
notion insiste par ailleurs sur la nécessité
de réfuter l’idée selon laquelle notre
système éducatif serait encore un des plus
centralisés car ce sont moins les formes
institutionnalisées de gestion de l’école
qui maintiennent le système que les
f o r m e s l o c a l i s é e s d e r é g u l a t i o n.
L’analyse est conduite avec rigueur, bien
servie par une bibliographie exhaustive
des travaux français et anglo-saxons sur
l’école et la ségrégation urbaine. De plus,
l’a u t e u r m e t à p r o f i t s e p t a n n é e s
d’en q uê te s de t yp e e th no g ra ph iq u e
menées dans des salles de classe, des
établissements et des villes de banlieue.
La démarche de Agnès van Zanten
consiste à privilégier l’approche ethnographique de l’établissement scolaire tout
en prenant soin de ne pas le désincarner
de son contexte local et global. L’observation microsociologique présentée ici va
de pair avec l’analyse de l’environnement
urbain de l’établissement scolaire, les
contraintes socio-économiques qui pèsent
sur les élèves, les obligations institutionnelles auxquelles doivent se soumettre les
enseignants et le chef d’établissement, les
projets de carrière des uns et le souci de
la réputation des autres. On peut donc
dire que l’auteur élabore un « modèle
interactif » (au sens de Cicourel, i.e.
l’activation parallèle de plusieurs sources
d’information) en partant du principe
d’une intégration dans des cadres normatifs de la motivation des acteurs dans
« l’école du centre » au principe d’une
construction du sens que les acteurs
locaux attribuent à leur action dans des
lieux périphériques d’enseignement.
C’est pourquoi les notions de contexte
défini comme le cadre des interprétations
variant selon les situations, de stratégie
des acteurs (des parents en particulier) et
de négociation entre des intérêts sociaux
différents constituent la trame de ce livre.
L e li vr e co m p r en d 1 0 c ha p itr e s
répartis en 5 grandes parties.
La première partie traite de l’école
dans la ville à partir d’une sociologie
urbaine et d’une sociologie de l’éducation. Il s’agit, dans un premier temps, de
revenir de manière diachronique sur la
montée et le déclin des banlieues rouges
puis sur l’émergence du problème des
« cités » et des questions politiques qu’il
soulève au nombre desquelles on trouve
la requalification du quartier ou la fonction d’intégration et de lutte contre les
exclusions de l’école.
La seconde partie réduit la focale pour
effectuer un cadrage sur les effets de la
ségrégation scolaire sur l’attitude des
familles (le retrait, la colonisation et la
défection) ainsi que sur le modus vivendi
des établissements partagés entre un ajustement à l’environnement et la recherche
d’un mode de régulation. Dès lors que les
choix des parents, se détournant des
établissements jugés « peu fréquentables », contribuent à renforcer la dégradation des établissements délaissés, les
chefs d’établissements orientent leurs
actions vers une amélioration de la réputation de leur établissement par une
communication idoine ainsi que par un
renforcement des mesures disciplinaires.
Outre ces deux registres d’action, les
chefs d’établissement jouant la carte de la
concurrence développent des stratégies
internes de constitution de classes de
niveau. Par le jeu des options de langues
ou des thèmes (la section Europe par
exemple), ces classes attirent les meilleurs élèves tout en laissant les plus
faibles dans les classes « ordinaires ». À
l’instar des stratégies parentales d’évitement des établissements les plus mal
perçus, les stratégies des chefs d’établissement participent à la construction des
inégalités.
La troisième partie analyse la division
du travail éducatif et les difficultés que
cela pose en termes de malentendus et de
conflits autour du suivi de la scolarité par
des parents à qui l’on retire la légitimité
éducative dès lors que l’incongruité du
m o d e f a m il i al d e s o c ia l is a t io n e s t
dénoncée par l’établissement. Ce qui
suppose alors de jeter un regard sur la
coordination entre personnels enseignants
et « non enseignants » ainsi que sur le
type d’encadrement du chef d’établissement.
La quatrième partie s’intéresse à la
construction des normes professionnelles.
Pour ce faire, l’auteur procède pas à pas
en effectuant une sorte de travelling
arrière. Le premier plan est fait sur la
construction des normes dans la classe
ainsi que le développement d’une éthique
professionnelle. L’auteur décrit les
carrières des enseignants qui vivent
parfois comme une véritable épreuve
individuelle leur nomination dans les
collèges difficiles, les obligeant à avoir
une maîtrise pédagogique face aux élèves
et une capacité relationnelle face aux
enseignants du collège les plus anciens,
qui peuvent être les plus chevronnés ou
les plus désengagés. Deux attitudes
caractérisent alors les enseignants dans
les établissements difficiles : la fuite se
traduisant par une demande de nomination ou une implication minimale ; la
survie qui suppose une adaptation grâce
notamment à une révision des objectifs
pédagogiques. Ce qui importe le plus
dans ce cas, c’est moins l’acquisition de
connaissances formelles que le rapport au
travail de l’élève et sa motivation intrins è q u e. L e d e u x i è m e p l a n e s t u n e
approche de la construction des normes
dans l’établissement. Ici le rapport entre
communauté d’égaux et relations hiérarchiques est interrogé, au même titre que
la pertinence de l’association entre partenaires dans le cadre d’un militantisme
localisé.
Enfin, la dernière partie s’intéresse
aux élèves et à leurs perspectives. On y
trouve derechef quelques thèmes interactionnistes comme ceux de la déviance et
sa fabrication, du rapport entre norme
scolaire et norme de la rue. Surtout, on
profite d’une analyse finement menée des
tensions et affinités interethniques et des
relations amicales. La comparaison entre
deux classes « mauvaises » est particulièrement instructive du point de vue de
l’expérience de la ségrégation. Elle
montre en effet comment les situations
scolaires dominées par le souci de maintenir la réputation de « classe perturbatrice » s’élaborent à partir d’une mise à
distance des normes de travail et, il
importe de le souligner, d’un appel à
l’ethnicité comme support au maintien
d’un climat troublé.
La conclusion, quant à elle, est un
retour à un niveau plus global propice à
l’élaboration de propositions heuristiques
de portées générales. Le lecteur pourra
consulté l’annexe méthodologique dans
laquelle figurent les conditions générales
de réalisation des enquêtes.
Parmi les multiples enseignements de
ce livre, on retiendra que les formes localisées contribuent à creuser les inégalités
et à renforcer l’exclusion en créant un
secteur périphérique qui progresse nolens
volens en marge du reste du système.
L’implantation géographique de l’établissement scolaire contribue alors au phénomène de relégation, au même titre
d’ailleurs que le quartier entourant ou
jouxtant l’école. Ainsi, au travers de la
notion d’école de la périphérie, ce livre
nous mène au-delà de l’école de la
banlieue puisqu’en éclairant de façon
originale le rôle des dynamiques locales
dans la reproduction et la transformation
des systèmes scolaires, ce sont les
processus quotidiens de la scolarisation et
de la fabrication de l’exclusion que
l’auteur donne à voir.
On émettra trois remarques qui sont à
considérer moins comme des critiques à
l’égard d’une thèse conjointement pertinente et convaincante que des observations susceptibles de prolonger le débat.
L a p r e m i èr e r e m a r q u e c o n c e rn e
l’insistance de l’auteur sur le retrait des
acteurs locaux est surtout la conséquence
de l’absence d’une réflexion et d’une
action politique éducative globale. Elle
conforte cela par l’analyse de la montée
d e l’a u t o n o m i e d e s p e r s o n n e l s d e
l’établissement partagés entre les principes verticaux de l’institution scolaire et
les marges d’initiative dont les acteurs
disposent pour mener à bien leurs projets.
Il s’agit en somme d’analyser les régulations qui à niveau local retraduisent les
injonctions hiérarchiques afin de les
rendre efficaces par le biais d’un travail
d’autoproduction de normes. On voit
alors que la subjectivité des acteurs est
mise à nu, qu’elle n’est plus une intériorisation des contraintes institutionnelles
mais un travail d’ajustement quotidien
aux contraintes locales. Le fait que les
enseignants ne soient plus à la base de la
hiérarchie mais au cœur d’une triangulation unissant l’institution scolaire, les
élèves et l’environnement local renforce
parfois le sentiment de crise profonde
d’un système qui serait menacé par une
absence de guidance institutionnelle. Si
ce dernier point apparaît comme un
aspect négatif, l’on peut penser aussi que
l’écart qui se creuse entre les valeurs et
les normes et qui oblige les acteurs à être
suffisamment inventifs pour trouver par
eux-mêmes, dans un bricolage constant,
les façons de réinventer le modèle
scolaire constitue un atout. Certes, des
n o r m e s c o m m u n e s s e c o n s t r u i s e n t
progressivement et différemment de
celles en vigueur dans des établissements
accueillant des proportions moins importantes d’élèves en difficulté. Certes, tous
les enseignants ne s’approprient pas de
manière identique et avec la même intensité ce stock normatif et c’est bien ce qui
permet d’expliquer le renforcement de la
stigmatisation, du désengagement et de
l’é c h e c s c o l a i r e. M a i s c e s m o d e s
d’appropriation peuvent nous aider à
comprendre les réussites scolaires, y
compris dans des classes qui ne sont pas
des classes de niveau ou des classes à
thèmes. Il suffit d’une minorité d’enseignants suffisamment soudée par le
partage des normes contextualisées pour
garantir un niveau d’engagement et de
cohérence dans le travail et de la sorte
éviter la propagation des conduites
déviantes des élèves. Même s’ils subissent les contraintes inhérentes à l’établissement scolaire et à sa hiérarchie, les
acteurs parviennent à mobiliser des
ressources et développer des logiques
d’actions propices aux apprentissages. Ils
ne sont pas toujours partagés entre la
fuite et la survie ; ils peuvent combattre
et résister.
La seconde remarque est en rapport
avec la définition de la liberté par les
enseignants comme piège car elle les
isole plus qu’elle ne les aide à définir
collectivement des normes de conduite.
On comprend pourquoi l’auteur en
appelle au travail en équipe, lequel
suppose une participation active du chef
de l’établissement, des accompagnateurs
extérieurs, des chercheurs, des responsables académiques. Sans cela, l’enfer de
l’école restera pavé de bonnes intentions.
Mais vers quoi mènerait un tel élan si,
dans le même temps, ne sont pas interrogés de manière plus approfondie les
liens entre la politique ministérielle de
sectorisation scolaire et ses effets sur
l’école de la périphérie ?
La troisième et dernière remarque est
en lien avec l’importance de la notion de
partenariat lorsque l’objectif poursuivi
est de lutter contre la fabrique quotidienne de la ségrégation scolaire et
sociale et l’amélioration de la situation
des familles, des élèves et du personnel
travaillant à la périphérie. Ceci n’est pas
sans poser de nouvelles questions, identiques à celles mises au jour par Strauss
lorsqu’il analyse la dynamique d’une
profession et la gestion des relations avec
d’autres professions à partir du concept
de segment : quelles professions sont
concernées par le problème ? Quelles
sont les implications sociales pour les
professions d’une participation active ?
Qui doit participer aux négociations et
comment ?
Joël Zaffran
Lapsac – Université de Bordeaux 2
Poupeau (Franck). – Une sociologie
d’État. L’École et ses experts en
France.
Paris, Éditions Raisons d’Agir (Cours et
travaux), 2003,254 p., 9 €.
L’École est de toute évidence l’une
des institutions faisant le plus couler
d’encre aujourd’hui. Sous la plume des
sociologues, elle est décrite comme un
espace complexe à l’intérieur duquel une
multiplicité de variables concourent à la
production de la réussite ou de l’échec
scolaire, à l’orientation professionnelle,
aux inégalités ou aux principes d’équité.
S ou s la p lu m e d u « p o lit iq ue » en
revanche, l’institution scolaire s’apparente à un lieu en « crise » contre lequel
une série de mesures concrètes s’impose.
Ces deux examens de l’École sont-ils
conciliables ? Quels sont les effets d’un
rapprochement entre le savant et le
politique ? C’est d’une certaine manière
la question de départ du livre de Franck
Poupeau dont la réponse supposerait de
faire une « sociologie de la sociologie de
l’éducation » qui, en s’inspirant de la
m é th o do lo g ie d e la s o ci ol og i e de s
sciences, serait seule à même de favoriser
« l’appréhension claire et raisonnée des
problèmes éducatifs ».
La thèse défendue par l’auteur aurait
été sans grand intérêt si elle s’était
limitée à observer les logiques de récupération des travaux sociologiques par le
discours politicien. Franck Poupeau va
plus loin en construisant son objet autour
du problème de l’autonomie des chercheurs en éducation et de « la capacité
des sociologues à se doter de normes
scientifiques propres, leur permettant de
se réapproprier la demande politique ».
Trois hypothèses vont régir son travail :
1) la « dévalorisation de la sociologie de
l’éducation » dans le milieu scientifique
due à des transformations dans l’espace
de la discipline, elles-mêmes causées par
les mutations du système d’enseignement ; 2) la « remise en cause de l’autonomie scientifique » provoquée par
l’émergence, puis la prédominance, d’un
pôle de recherches sur « l’école des
banlieues » plus proches de la fonction
d’expertise ; 3) « l’ambivalence structur el le d u d i sc o u rs s o c io lo g i qu e s u r
l’École » oscillant entre une quête de
légitimité scientifique acquise par la
production d’analyses scientifiquement
valides et la recherche d’une légitimité
politique obtenue par le truchement
« d’analyses politiquement utiles ».
L’auteur s’efforce de confirmer ces
trois hypothèses par les démonstrations
avancées dans chacun des trois chapitres
qui composent ce livre. Le premier
chapitre, intitulé Une sociologie de la
sociologie, est une étude de l’enjeu de
luttes pour la définition de la sociologie
de l’éducation. La démarche consiste
d’abord à poser le principe d’un flou
entourant la définition de la discipline,
puis à faire une histoire sociale de cette
discipline en focalisant l’attention sur les
« redéfinitions successives des chercheurs en fonction de la distribution de
leurs ressources respectives ». Plus avant,
il s’agit de mettre au jour la manière par
laquelle les chercheurs qui en ont les
moyens institutionnels parviennent à
« imposer une définition conforme à leurs
intérêts et à leurs pratiques scientifiques ». Pour ce faire, Franck Poupeau
aura recours à une analyse de contenu des
manuels de sociologie de l’éducation (5
au total) qu’il hisse au rang d’indicateur
de cette « lutte pour le monopole de la
m a n i p u l a t i o n l é g i t i m e d e s b i e n s
savants ». L’analyse des abrégés de
sociologie insiste sur le passage des théories macro vers les théories micro.
S’appuyant sur le modèle du marché des
biens savants, l’auteur interprète ce
passage « moins comme une évolution
réelle des recherches que l’évolution du
point de vue dominant sur les recherches ». En considérant par ailleurs que la
structure de ce marché et ses transformations ressortissent au système d’enseignement, aux demandes administratives de
l’État ainsi qu’à l’offre de biens scientifiques, l’auteur pense pouvoir expliquer
pourquoi les sociologues de l’éducation
se sont rapprochés du pôle d’application
et de l’expertise, devenant ainsi des
savants d’État ayant « un pied dans la
science, et l’autre au ministère ».
Le second chapitre, Les sociologues et
le ministère, retrace l’histoire sociale de
la sociologie de l’éducation. L’auteur
distingue deux grandes périodes : une
première période comprenant les années
soixante et soixante-dix durant lesquelles
s’est constitué le pôle scientifique des
recherches sociologiques en France ; une
seconde période débutant avec les années
quatre-vingt qui marquent la montée en
puissance des commandes ministérielles
et de l’expertise sociologique. Dans ce
chapitre, Franck Poupeau s’attache à
décrire les étapes de la recherche scientifique ; il revient sur les premières
grandes enquêtes sociologiques en éducation et leur diffusion (sous forme d’articles, de livres, de rapports d’activité ou
de rapports de recherche), les centres de
recherche qui les ont réalisées, les controverses et les relations des sociologues
entre eux. L’auteur met ensuite en
lumière l’émergence progressive d’un
État monopolisant la production des chiffres sur l’action éducative afin que ces
derniers puissent se mettre au service du
pilotage du système d’enseignement.
C’est la raison pour laquelle la deuxième
partie du chapitre insiste sur le développement, durant cette seconde période, des
commandes ministérielles et de l’expertise sociologique. L’auteur explique cela
par les effets de l’allongement de la
scolarisation (la seconde explosion
scolaire) et les options politiques en
matière de démocratisation de l’école. Le
collège unique, la décentralisation, les
zones d’éducation prioritaire ont été des
vecteurs de changements structurels dans
l’organisation du système scolaire au
regard desquels des demandes d’expertise
et d’évaluation des effets des dispositifs
éducatifs mis en œuvre se font pressantes, voire impérieuses. Devenue la
servante de la demande administrative, la
recherche en sociologie de l’éducation ne
porterait plus que sur le « local » ; elle
n’aurait de cesse en outre de relayer et de
cautionner les valeurs managériales véhiculées par les nouvelles politiques
scolaires.
Le troisième et dernier chapitre, intitulé Sociologues et experts de l’école en
« banlieue », établit un lien entre le
contenu des recherches en éducation et la
demande des politiques en prise avec le
problème des banlieues et de la crise de
l’institution scolaire. Avec les écueils que
suppose ce lien, surtout lorsqu’il y a
convergence entre les travaux sur la
« jeunesse en difficulté » et l’étude de
l’échec scolaire : selon Franck Poupeau,
« le refus de la séparation entre problème
social et problème sociologique conduit à
une posture épistémologique qui ne
prémunit pas plus contre l’évidence des
représentations communes que contre les
illusions du savoir immédiat ». L’auteur
poursuit son analyse sur la dépossession
du milieu sociologique de l’usage des
statistiques depuis le renforcement du
service statistique d’État auquel s’ajoute
l’apparition d’une économie de l’éducation privilégiant une démarche quantitative. Il résulte de cela un déplacement des
problématiques sociologiques vers des
thèmes laissés libres par ces deux
instances. Il s’agit en l’occurrence des
trois thèmes suivants : l’effet établissement, la dynamique scolaire et sociale
dans un ordre urbain local, les stratégies
familiales.
Ce dernier chapitre permet à l’auteur
de conclure son livre sur l’idée d’une
dépolitisation de la sociologie de l’école
en banlieue. Les causes de cette dépolitisation sont doubles. Il y a d’abord une
focalisation excessive sur le local qui ne
permettrait pas de saisir les mécanismes
st ruc tu re ls ag iss an t su r l e s ys tè m e
d’enseignement. Il y a ensuite la rupture
consacrée avec le modèle de la reproduction, obligeant cette sociologie à s’ajuster
aux catégories politiques qui sous-tendent
les demandes administratives. Ceci expliqu e ra it, d’ap rè s l’a u teu r, la v is io n
consensuelle des rapports sociaux que
proposent les sociologues et, in fine, la
récupération et une instrumentalisation
des résultats de leurs enquêtes par le politique.
Deux raisons principales auraient pu
motiver la lecture d’un tel ouvrage. Tout
d’abord, les questions sociologiques
posées par l’auteur sont importantes :
Comment se fait la sociologie de l’éducation ? Comment a-t-elle évolué ? Quelles
sont les contraintes administratives,
financières, politiques et symboliques qui
pèsent sur elle ? Il éclaire ainsi un pan de
l’activité de recherche, celui relatif aux
liens entre les chercheurs et les institutions porteuses de demandes à la fois
multiples et orientées. Ensuite, on a
affaire à un travail de présentation des
travaux, des auteurs, des institutions qui
ont fait et qui font encore l’histoire de la
sociologie de l’éducation. L’auteur
présente en annexe un panorama très
large de l’ensemble des rapports de
recherche sur l’École ; il propose aussi
une bibliographique sélective avec un
résumé et un commentaire circonstancié.
La présentation thématique des ouvrages
est une aide utile pour le lecteur qui
découvre ce champ de l’École.
Ces deux raisons ne suffisent pas
toutefois à compenser les conclusions
d’un ouvrage qui baigne au milieu d’un
champ d’écueils. Tout d’abord, la posture
« suspicieuse » de l’auteur à l’égard des
travaux sociologiques actuels sur l’École,
récurrente dans tout l’ouvrage, place
l’auteur dans une position paradoxale : il
fait de son ouvrage l’enjeu d’une lutte
qu’il n’a de cesse de dénoncer par
ailleurs. Ce livre s’apparente à bien des
égards à un plaidoyer théorique pro domo
de la part d’un auteur défendant l’idée
d’une « forte et pourtant insensible
ce n sur e ac ad ém iq ue p es an t s ur le s
concepts bourdieusiens : l’argument
central du livre est d’éclairer les raisons
pour lesquelles la sociologie de l’éducation s’est détournée de l’analyse du
système d’enseignement et de sa contribution à la reproduction d’un ordre social
inégalitaire ». C’est pourquoi la manière
avec laquelle l’auteur utilise les entretiens réalisés auprès de ces sociologues
qu’il qualifie de « nouveaux entrants »
donne parfois le sentiment que celui-ci
défend mordicus cet argument, parfois en
couchant sur le lit de Procuste le propos
des sociologues interviewés. C’est aussi
la raison pour laquelle les travaux sur les
effets établissement semblent réduits à
une portion congrue. Selon l’auteur, ces
travaux ne permettraient pas de saisir les
causes dépassant le niveau local ; pire, ils
conduiraient à une « illusion de neutralité » en substituant les notions de
« populations issues de milieux populaires », de « territoires » et « d’exclusion » à celle de « classe sociale ». Il
nous semble pourtant que la sociologie de
l’effet établissement n’a jamais eu la
prétention de résoudre le problème beaucoup plus général de l’échec scolaire. En
postulant la complexité du phénomène
étudié elle s’efforce de construire des
indicateurs ad hoc, sûrement pas d’établir
un raisonnement causal entre échec
scolaire stricto sensu et efficacité des
établissements.
On l’aura compris, c’est une réflexion
bourdieusienne sur la sociologie des
i n t e l l e c t u e l s ( e n p a r t i c u l i e r, p o u r
reprendre Bourdieu, « le pathétique des
intellectuels libres qui s’empressent de
remettre leurs dissertations sur les sujets
imposés du moment ») qu’entreprend
Franck Poupeau. Mais il ne s’agit pas
cette fois de concevoir les articulations
entre recherche scientifique et engagement politique, tâche à laquelle l’auteur
s’e st d éjà li vr é d a ns u n pré cé d en t
ouvrage ; il s’agit plutôt de reprendre
l’analyse de l’illusion de l’intellectuel qui
ne serait en définitive qu’un dominé
parmi les dominants. Or, s’il est important de chercher à connaître les différentes positions des sociologues sur le
marché des biens scientifiques et les
effets de champ qu’elles supposent,
peut-on être en accord avec l’image que
dessine l’auteur d’une sociologie de
l’École faite par des sociologues tantôt
résignés, tantôt ignorants des enjeux politiques qu’ils représentent et des rapports
de force qui structurent le champ de la
politique ministérielle ? Pourquoi, dans
ce cas, ne pas avoir interviewé des
sociologues qui ne se seraient pas
« compromis » ? Les sociologues sont-ils
si dupes lorsqu’ils s’attablent avec le
politique ? N’ont-ils d’autres fourches à
présenter au Prince que celles de la
compromission, de l’aveuglement ou de
la récupération politique ? Enfin, peut-on
lire sans sourciller l’affirmation de
l’auteur selon laquelle « l’activité ordinaire des chercheurs hors du ministère ne
consiste guère plus qu’à faire des observations ethnographiques dans les établissements scolaires » ?
L e d e r n i e r o u v r a g e d e M a r i e
Duru-Bellat par exemple (Les inégalités
sociales à l’école) insiste justement sur
cet aspect : « dans le domaine éducatif,
un scepticisme (voire un relativisme)
généralisé serait des plus coupables, tant
les incidences politiques de certains
travaux apparaissent importantes ou bien
encore les questions de contexte sont
donc, fondamentalement, des questions
politiques et, en l’occurrence, une école
sans politique est une école qui se laisse
instrumentaliser, nécessairement par les
plus forts ». Postuler que ces intellectuels
désespérés que sont les sociologues de
l’école n’ont plus d’autonomie, prétendre
que ces derniers rejettent radicalement
l’apport de la théorie de la reproduction
sociale, c’est (re)faire d’une certaine
manière un travail de dénonciation d’un
complot en désignant les comploteurs qui
appartiennent au « système » universitaire. Quel serait alors l’apport d’une
sociologie de la sociologie qui fait de
l’illusio une explication particulière et
générale à la fois ? Ce sera au lecteur en
dernière instance de se forger son propre
avis.
Joël Zaffran
Lapsac – Université de Bordeaux 2
Cartier (Marie). – Les facteurs et
leurs tournées. Un service public
au quotidien.
Paris, La Découverte (Textes à l’appui.
Enquêtes de terrain), 2003,329 p., 25 €.
L’ouvrage publié par Marie Cartier à
partir de sa thèse de doctorat en socio-logie n’est pas une simple monographie
professionnelle des facteurs ou une étude
de plus sur la modernisation de La Poste.
En posant la question du positionnement
social de ce groupe de « petits » fonctionnaires que le discours commun inclut
souvent dans la catégorie des « privilégiés » depuis les années quatre-vingt, il
porte le projet plus large d’une analyse
des classes populaires et des ressorts de
l’identification à un métier et à une classe
sociale. L’ambition de l’ouvrage est
servie par l’usage combiné de méthodes
variées au cours d’une enquête de terrain
de longue durée, centrée sur les facteurs
d’un bureau de poste de la région parisienne couvrant des quartiers bien typés
pour la forme de l’habitat et pour les
traits sociaux des résidents. Aux entretiens biographiques avec des facteurs de
générations et de caractéristiques bien
distinctes se sont ajoutés l’observation
directe de tournées et le dépouillement
d’archives administratives, l’ensemble de
ces matériaux étant soigneusement répertoriés en annexe (pp. 312-314). Le principal intérêt de l’ouvrage tient dans le
choix d’une perspective qui croise ethnographie et histoire pour prendre en
compte la succession, depuis les années
cinquante, de générations de facteurs
distinguées par leurs caractéristiques
sociales et par les contextes organisationnels et socio-économiques dans lesquels
elles ont été recrutées. L’ouvrage s’articule autour de trois de ces générations de
facteurs.
La première partie étudie les trajectoires, le rapport au travail et les modes
de vie de facteurs embauchés dans les
années cinquante–soixante et partis en
retraite dans les années quatre-vingt–
quatre-vingt-dix. Les conditions objectives de travail et d’existence de ces
« facteurs des Trente glorieuses » tout
comme leur rapport subjectif à cette
condition les inscrivent nettement dans
les classes populaires. Pourtant, leur position y est singulière. Non pas du fait de la
sécurité de l’emploi qui vaut compensation de rémunérations faibles et de conditions de travail pénibles, mais plutôt pour
d’autres compensations que les facteurs
trouvent spécifiquement dans les « tournées ». Bien différente des autres parties
de l’activité des facteurs (tris ou opérations financières), la tournée consiste en
un travail « au-dehors », c’est-à-dire à la
fois en plein air et loin des regards de la
hiérarchie – donc avec une certaine autonomie – qui offre la possibilité de
s’inscrire dans une intense sociabilité à
base territoriale. La valeur que les
facteurs lui accordent constitue un signe
de leur attachement à des traits fondamentaux de la culture populaire. Elle fait
en même temps apparaître la singularité
de leur position dont Marie Cartier rend
compte par la notion de « classes populaires honorables », inspirée des travaux
de Richard Hoggart. Les indices de
l’« ho n or ab il ité » d es f ac te ur s so n t
divers : valorisation du service aux
autres, sens moral perceptible dans les
formes de contrôle sur certaines pratiques
(alcool et endettement notamment), attention portée au logement, etc. Cette honorabilité se fonde sur la noblesse de la
mission de distribution postale, mais
surtout sur la notoriété acquise par la
sociabilité de la tournée. Les « savoirfaire interactionnels » que permet de
développer le contact avec un public aux
caractéristiques sociales diverses (cela
vaut pour d’autres métiers de service)
trouvent usage hors de la sphère du
travail, notamment ici dans la situation
d’enquête. Loin de leur assignation de
privilégiés, les facteurs revendiquent une
appartenance aux classes populaires : la
présentation de soi qu’ils adoptent devant
l’enquêtrice ne révèle pas un désir
d’échapper à toutes forces à cette condition mais plutôt le souci de montrer
comment cette appartenance peut se faire
sans confusion avec d’autres fractions
des classes populaires vues comme
repoussoir.
La deuxième partie, « Des intermédiaires sociaux », est consacrée à la fraction féminine d’une autre génération de
facteurs, dont trois portraits servent de
support à la présentation de l’analyse. Se
concentrer sur les femmes de cette génération permet d’aborder la question des
effets de cette première phase de féminisation pour la définition du métier de
facteur, sans pour autant que la question
du genre ne soit traitée de manière
centrale ici. On peut regretter de n’avoir
qu’un regard partiel sur cette généra-tion-là : les femmes qui en font partie se
définissent d’abord par des ressources
scolaires supérieures à celles de la génération précédente, mais ne le sont-elles
pas aussi par rapport à leurs collègues
masculins recrutés comme elles au début
des années quatre-vingt ? C’est dans un
triple sens que l’on peut percevoir ces
fe m m e s c o m m e d e s in t e r m é d ia i r es
sociaux. C’est d’abord leur positionnement social qui est intermédiaire, entre
classes populaires et classes moyennes :
leur niveau scolaire, leurs loisirs cultivés
et leurs activités associatives nourrissent
un sentiment de différence avec les
classes populaires en même temps que
leur subordination professionnelle les y
renvoie : « Sur les scènes domestiques et
loc al es, c es fe m m es se d éf ini ss en t
comme des militantes associatives et des
amatrices de culture savante mais au
travail, elles sont bien des salariées subalternes vouées à des tâches et à des
co n tr ai nt es d e r en d em en t ph y s iq ue
usantes. » (p. 190). C’est aussi leur rôle
de médiation sociale dans la cité qui en
fait des intermédiaires sociaux : ce rôle
est source de profit symbolique et de
réussite personnelle. Comme les facteurs
de la génération précédente, elles font de
la sociabilité, de l’interconnaissance, de
l’inscription territoriale de leurs pratiques, des instruments de mise à distance
de la condition de salarié subalterne.
Mais la satisfaction qu’elles trouvent
dans la relation administrative personnalisée s’appuie sur des dispositions individuelles tout autres, notamment une
é th i q u e d e l’e n ga g e m e n t p o ur d es
femmes dont l’emploi prolonge une
socialisation religieuse ou militante.
Enfin, comme pour la génération précédente, la tournée est source de savoirs ou
de compétences particulières du fait des
rapports sociaux qu’elle autorise avec des
populations de milieux divers, ce qui
donne un troisième sens à la notion
d’« intermédiaires sociaux ». Ce qui
apparaissait dans la partie précédente
comme « savoir-faire interactionnels »
s’alimente à une « connaissance domestique ». L’importance de l’inscription
territoriale de ce métier est encore
soulignée par cette notion. Par rapport à
d’autres métiers de service, le métier de
facteur est en effet spécifique par les
contacts qu’il favorise avec des maisonnées, avec des individus inscrits dans leur
espace domestique, entourés de choses
personnelles ; il est proche en cela des
métiers qui s’exercent au domicile de leur
clientèle et accèdent par là à des savoirs
secrets ou intimes. L’intermédiation
sociale recouvre ici un rapport au monde
social fondé sur une connaissance domestique de la société. Les spécificités de
leurs caractéristiques et du contexte dans
lequel les femmes de cette génération ont
été embauchées ne les empêchent pas de
perpétuer une définition du métier proche
de la définition portée par la génération
précédente. Embauchées au début des
années quatre-vingt, à un moment de
crise économique mais d’expansion de
l’emploi public, et surtout à un moment
de réforme de l’organisation du travail,
elles vivent cependant l’intensification du
travail liée à l’implication des facteurs
dans l’activité commerciale de La Poste
avec un sentiment de dévalorisation de
leur mission. L’« honorabilité » de leur
condition qui tenait beaucoup à la participation au service public est mise en question par les contraintes de la vente et du
démarchage importun.
Au contraire des deux premières générations socialement portées à s’ajuster à
l’institution postale et à incarner une
définition positive du métier de facteur,
les « nouveaux facteurs » auxquels est
consacrée la troisième partie se caractérisent par le désajustement de leurs dispositions et de leurs aspirations par rapport
à leur emploi de salarié d’exécution.
Recrutés dans les années quatre-vingt-dix, ils arrivent à La Poste en situation de
déclassement, que ce soit du fait d’aspirations fortes nées dans l’expérience du
monde étudiant ou du fait d’un parcours
professionnel antérieur ascendant qui
s’est interrompu. La frustration relative
de ces nouveaux facteurs est aggravée par
le type de « tournées » qui leur incombent, tournées « bâtiments » dans les
quartiers dégradés de la périphérie
urbaine, à la charge quotidienne plus
lourde que celle des tournées « centreville ». L’analyse fine des conditions
d’exercice du métier de facteur rappelle
la force de l’enjeu en termes de conditions de travail que constitue l’accès à tel
ou tel type de clientèle, surtout pour les
métiers de service qui n’offrent pas
d’autres formes de mobilité professionnelle. L’effet de génération est ici
redoublé par un effet de cycle de vie
professionnelle qui attribue aux nouveaux
venus dans le métier les conditions
d’exercice les plus difficiles (comme
c’est le cas pour les enseignants). Face
aux dégradations matérielles ou à des
interactions difficiles avec les résidents,
immédiatement perçues comme expression d’un mépris de leur travail, ces
facteurs tendent à se réfugier dans une
application plus stricte du règlement qui
tranche avec la personnalisation de la
relation administrative prisée par les
« anciens ». Du coup, la tournée est
moins valorisée, son inscription territoriale moins décisive ; être remplaçant
p eu t m ê m e êt re r ec h er ch é p a r c e s
facteurs, l’absence de fidélisation à une
tournée leur évitant de se trouver dans
l’obligation de « rendre service » qui,
loin d’apporter une quelconque honorabilité, leur donne le sentiment d’être un
« larbin ». Autant de signes de distanciation à un métier perçu comme temporaire
par certains de ces nouveaux facteurs,
sans rapport avec leur identité sociale
réelle. Des formes positives d’appropriation du métier subsistent à travers les
pratiques politiques du métier de certains
facteurs qui rappellent le travail d’intégration des classes populaires permis par
l’existence de services publics.
Le « service public au quotidien »,
sous-titre du livre, est ainsi perçu essentiellement du point de vue des facteurs,
mais la connaissance de leurs parcours
sociaux, et des générations auxquelles ils
se rapportent, éclairent leurs interactions
observées avec les usagers. La distinction, dans l’analyse, de ces trois générations ne doit pas empêcher de penser
qu’elles coexistent parfois dans certaines
pratiques quotidiennes de travail. Finalement, l’ouvrage montre surtout la nécessité de penser l’histoire d’un groupe
p r o f e s s i o n n e l c o m m e a r t i c u l é e à
l’histoire d’individus inscrits dans leur
contexte, notamment institutionnel. En
retour, ces histoires instruisent sur la
société et sur les institutions, traversées
de trajectoires qui les modèlent. Le
service public, postal ou autre, a ainsi pu
offrir une voie d’ascension sociale ou au
moins la possibilité d’une existence
honorable à des membres de fractions des
classes populaires, parfois sous forme de
simple position de repli lorsque le déclassement menace. Marie Cartier en montre
les ressorts sur un terrain singulier mais
ce qu’elle y observe est stimulant pour
tous ceux qui travaillent sur des métiers
de statuts proches. La conclusion situe
bien l’intérêt de ces analyses par rapport
aux tensions qui entourent actuellement
les services publics : leur retrait prive les
classes populaires de l’abri protecteur
qu’ils ont longtemps constitué, tant
comme voie d’exercice professionnel que
par les améliorations apportées à la vie
quotidienne de chacun, où ces petits fonctionnaires pouvaient « incarner une figure
accessible et bienveillante de l’État »
(p. 311).
Anne-Marie Arborio
LEST – Université de P