Les enseignants de lycée professionnel et leurs pratiques pédagogiques : entre lutte contre l’échec scolaire et mobilisation des élèves
Aziz Jellab
Sur fond de déclin du monde ouvrier et de discrédit de l’orientation vers le lycée professionnel, les professeurs de lycée professionnel sont confrontés à un public ayant connu
l’échec en collège et manifestant un désintérêt vis-à-vis des activités scolaires et professionnelles. Une analyse sociologique de leurs pratiques pédagogiques révèle que l’évolution du
mode de recrutement des professeurs de lycée professionnel et la scolarisation progressive
des savoirs enseignés n’ont pas conduit à la disparition de stratégies voulant d’abord réconcilier les élèves avec l’institution scolaire avant d’entreprendre tout enseignement proprement dit. Cette réconciliation semble constituer un préalable à tout travail d’enseignement,
et s’il existe des élèves « irrécupérables », la plupart des professeurs de lycée professionnel
interrogés souscrivent au fait que leur public a connu l’échec et partant, ils ne sauraient être
en attente d’un « client idéal ». La perception des élèves, mêlant difficultés cognitives,
psychologiques et sociales conduit à l’adoption de stratégies pédagogiques soumises aux
spécificités disciplinaires mais apparaissant globalement focalisées sur le suivi individualisé
et la nécessité de valoriser le public (via l’évaluation, le travail « productif » et la finalisation
des savoirs enseignés). Les finalités associées à la formation par les professeurs de lycée
professionnel et leur capacité à articuler socialisation et apprentissage circonscrivent l’efficacité de leurs pratiques. Si les nécessités pédagogiques s’accommodent difficilement des
transformations des savoirs et des exigences cognitives, elles paraissent, au terme de notre
analyse, faire écho à l’habitus des professeurs de lycée professionnel qui non seulement se
vivent comme dominés dans l’institution scolaire mais aussi ont parfois à leur tour connu en
tant qu’élève des difficultés scolaires, et partagent avec leurs élèves une origine sociale
souvent populaire.
Working in the context of the declining world of industrial labor and the disrepute into which
the vocational « path » has fallen, vocational high school teachers have to deal with a student
body that has failed in middle school and is manifestly uninterested in scholastic and occupational
activities. Sociological analysis of the pedagogical practices of these teachers reveals that changes
in hiring mode and the fact that subject content has gradually become more abstract and academic
have not eliminated strategies for reconciling students with the schooling institution before taking
on the act of teaching, transmitting knowledge or know-how. Such reconciliation seems to be a
prerequisite for all teaching work, and though some students are considered « irretrievable », most
of the vocational teachers interviewed accept the idea that their students have experienced failure
and that as teachers they therefore cannot expect to have any « ideal customers ». Students are
perceived to have a combination of cognitive, psychological, and social difficulties, and this leads
teachers to adopt pedagogical strategies which, while subject to disciplinarity specificities, appear
overall to emphasize individualized attention and the need to encourage students, make them feel
valued (through evaluation, « productive » work, and the transmission of goal-oriented
knowledge). The purposes associated with vocational teaching and teachers’ ability to combine
the work of socialization and knowledge transmission circumscribe the effectiveness of their
practices. While what are deemed pedagogical necessities cannot readily respond to or accommodate changes in knowledge content and cognitive demands, they ultimately seem to echo the
habitus of vocational high school teachers, who not only feel they constitute a dominated group
within the schooling institution but have also, in some cases, experienced scholastic difficulties
themselves and are often from working-class backgrounds like their students.
Vor dem Hintergrund des Niedergangs der Arbeiterwelt und des Rufs der Berufsschulausbildung haben die Lehrer der Berufsschulen heute ein Schülerpublikum, das einerseits in der Schule
versagt hat und andererseits kein Interesse für Schulunterricht und Berufsausbildung zeigt. Eine
soziologische Analyse ihrer pädagogischen Praxis unterstreicht, daß die Einstellungsart der
Berufsschullehrer und die stufenweise Übertragung des Unterrichtswissens nicht zur Folge hatte,
die Strategien abzubauen, mit denen zuerst die Schüler mit der Schule ausgesöhnt werden, um erst
anschließend den eigentlichen Unterricht anzugehen. Diese Aussöhnung scheint eine Voraussetzung für jegliche Arbeit zu sein und wenn es « unbeschulbare » Schüler gibt, so ist die Mehrzahl
der befragten Berufsschullehrer der Ansicht, daß ihr Schülerpublikum in der Schule versagt hat
und man somit keinen « Idealkunden » erwarten kann. Das Bewußtsein, Schüler zu haben, bei
denen Schwierigkeiten kognitiver, psychologischer und sozialer Art vorliegen, führt zur Übernahme von pädagogischen Strategien mit Disziplinspezifizitäten, die aber auch insgesamt der
individualisierte Unterricht und die notwendige Aufwertung der Schüler zum Kernpunkt haben
(durch Bewertung, « produktive » Arbeit und Finalisierung des unterrichteten Wissens). Die Finalitäten, die die Berufsschullehrer der Ausbildung zuweisen, und ihre Fähigkeit, Sozialisierung und
Lernen gemeinsam voranzutreiben, bilden den Wirkungsrahmen ihrer Praxis. Wenn einerseits die
pädagogischen Zwänge schwer mit der Wandlung des Wissens und den kognitiven Forderungen
zu vereinbaren sind, so sind sie doch, wie unsere Untersuchung zeigt, im Einklang mit dem
Habitus der Berufsschullehrer, die sich selbst als beherrscht in der Schuleinrichtung ansehen, und
darüber hinaus in ihrer Schülerzeit manchmal Mißerfolge hatten und zudem aus der gleichen
Volksschicht wie ihre Schüler stammen.
Entre el ocaso del mundo obrero y el descrédito de la orientación hacia el colegio, los profesores se ven frente a una colectividad que ha conocido el fracaso en la escuela y manifiesta desinterés vis a vis de las actividades escolares y profesionales. Un análisis sociológico de sus
prácticas pedagógicas revela que la evolución en el modo de reclutar profesores para el colegio y
la escolarización progresiva de los conocimientos impartidos no han hecho desaparecer las estrategias que en principio antes de emprender todo enseñanza propiamente dicha han querido reconciliar a los alumnos con la institución escolar. Esta reconciliación parece constituir un requisito
previo a todo trabajo de enseñanza, y si existen alumnos « irrecuperables », la mayoría de profesores de colegio interrogados, convienen en que sus estudiantes han conocido el fracaso y por
tanto, no están en espera de un « cliente ideal ». La percepción de los alumnos, mezclando dificultades cognoscitivas psicológicas y sociales permite adoptar estrategias pedagógicas disciplinarias
pero que aparecen globalmente sometidas a las especificidades focalizadas sobre el seguimiento
individualizado y la necesidad de valorizar la colectividad (vía la evaluación, el trabajo « productivo » y la finalización de los saberes enseñados), los propósitos asociados por estos profesores a
la formación profesional y su capacidad de articular socialización y aprendizaje circunscriben la
eficacia de sus prácticas. Si las necesidades pedagógicas se acomodan difícilmente a las transformaciones de los saberes y de las exigencias cognoscitivas, al fin de nuestro análisis parecen, hacer
eco a las costumbres de los profesores del colegio que no solamente se viven como dominados en
la institución escolar si no que también en tanto que alumno ha conocido a veces las dificultades
escolares y comparten con sus estudiantes un origen social a menudo popular.
• Le lycée professionnel, une institution entre domination et mutation
— Déclin de la culture ouvrière et rapport aux études chez les élèves de lycée
professionnel
— Les enseignants de lycée professionnel et leur origine sociale
• Un travail enseignant mis à l’épreuve par « l’échec scolaire » des élèves accueillis : recherche dans quatre lycées professionnels
— Le terrain de la recherche
— Des élèves perçus à la fois en difficulté scolaire et sociale
— « L’enseignement du concret » comme préambule
— La finalisation des savoirs : entre adaptation des contenus et mise en exergue
de leur utilité
• Les pratiques pédagogiques en lycée professionnel et leurs variations : entre enseignement académique, travail en groupe, individualisation et évaluation
— Mobiliser les élèves par des cours « intéressants » : entre le « sérieux » et
le « ludique »
— Les activités technologiques et professionnelles : des savoirs nouveaux
potentiellement « motivants » ?
— L’évaluation des élèves et ses modalités : la valorisation de la réussite entre
moyenne scolaire et moyenne professionnelle
— Le suivi des élèves, entre travail en groupe et individualisation des démarches
pédagogiques
— Les savoirs professionnels et les stages en entreprise : pédagogie de
l’alternance et limites de l’exercice
• Quelle efficacité des pratiques enseignantes en lycée professionnel ? Au-delà de la socialisation
— L’efficacité pédagogique à l’aune du diplôme et des savoir-faire
— Socialisation des élèves et apprentissages : une articulation potentiellement
mobilisatrice
— Le sens des savoirs à l’aune de l’explicitation des contenus et de la
co-construction des situations-problèmes
• RÉFÉRENCES