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Revue française de sociologie

2005/2 (Vol. 46)



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Le « sentiment d’insécurité » est présenté dans la sphère publique et politique comme un phénomène qui, au-delà des différences sociales et sexuelles, s’imposerait à tous dans les mêmes termes. Il comporte pourtant plusieurs dimensions que les études sociologiques ont progressivement mises au jour (Robert et Pottier, 1998) : d’une part l’appréhension de problèmes sociaux, et d’autre part la peur pour soi. Les recherches françaises se sont penchées avant tout sur le sentiment d’insécurité en tant que préoccupation (Lagrange et Roché, 1987-1988) au détriment des craintes personnelles en raison du fait que celles-ci n’étaient pas « objectives » – les profils des victimes ne coïncident généralement pas avec ceux des personnes qui ont le plus peur (Skogan, 1977 ; Garofalo et Laub, 1979). Pourtant, comme l’affirme Rod Watson, il est intéressant de les « considérer comme un phénomène résultant d’un dispositif culturel complexe et “connu-en-commun”, plutôt que de continuer dans cette direction ironique et de rejeter d’emblée les peurs […] comme “irréalistes”, “exagérément dramatisées”, ou quoi que ce soit d’autre » (1995, p. 199). Une telle perspective invite à adopter un point de vue sociologique à l’égard des émotions et à déconstruire leur caractère supposé naturel (Paperman et Ogien, 1995).

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Cette remarque prend plus de sens encore pour le groupe social des femmes. De fait, les rapports sociaux de sexe sont rarement intégrés dans les recherches sur le sentiment d’insécurité, et celles qui considèrent la variable de sexe n’adoptent pas toujours une posture de déconstruction en la matière. Dans bien des cas, le sentiment de peur déclaré par les femmes y est considéré comme une évidence, un effet de leur « nature ». Les recherches françaises sur le sujet présentent en effet le sexe (de même que l’âge) comme un critère de vulnérabilité allant de soi (Robert, 2002 ; Roché, 1993). Ainsi, le sentiment d’insécurité féminin n’a-t-il jamais été véritablement étudié comme tel en France, alors que les travaux d’inspiration féministe, majoritairement anglo-saxons, montrent que les peurs personnelles exprimées par les femmes semblent constituer une entrave à leur mobilité (Hanmer, 1977 ; Stanko, 1990). Il paraît donc important d’étudier les modes d’investissement des espaces publics par les femmes d’autant que, même si les statistiques criminelles et les enquêtes de victimation révèlent l’importance des violences au sein du couple, tout concourt – dans les discours des institutions, des médias, de l’entourage – à persuader les femmes que les espaces publics sont la localisation principale des actes violents commis par les hommes à leur encontre (Valentine, 1989). À une époque où les transformations démographiques et sociales laissent une plus grande autonomie aux femmes dans les différentes sphères de la vie, y compris publique, il convient de s’interroger sur la persistance de telles peurs et leurs implications dans la vie quotidienne, en matière de déplacements en particulier.

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Deux types de matériaux complémentaires permettent de développer une réflexion sociologique sur les peurs déclarées par les femmes, leurs causes et leurs conséquences : l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) représentative des femmes de 20 à 59 ans résidant en France métropolitaine (Jaspard et al., 2003) d’une part, des entretiens qualitatifs réalisés auprès d’une population similaire d’autre part. L’enquête Enveff permet des croisements inédits au niveau individuel entre les sentiments de peur dans les espaces publics et les pratiques effectives de sortie ainsi que les violences subies au cours des douze derniers mois. Les entretiens qualitatifs incitent, en miroir, à mieux comprendre ce qui se dit, mais aussi ce qui se tait dans les questions formatées, nécessairement limitatives, quand l’expression des peurs nécessite souvent une longue mise en condition pour se libérer.

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La difficulté d’objectiver les sentiments conduit à dresser un premier tableau tout en nuances des peurs des femmes au cours de leurs pratiques nocturnes des espaces publics : la moitié d’entre elles expriment des craintes à l’idée de sortir seule la nuit, mais ces appréhensions ne semblent pas, en première approche, entraver leur mobilité puisque ce sont celles qui manifestent le plus d’angoisse qui sortent également le plus. Il faut en réalité explorer plus finement le contexte associé aux peurs et les modalités pratiques des sorties des femmes pour saisir où subsistent les résistances, où se cachent les entraves à une véritable liberté de circulation. Contrairement aux approches macro-sociales qui soulignent le hiatus entre taux de victimation et taux de peurs, une approche au niveau individuel montre que ces craintes se nourrissent des éventuelles expériences de victimation. Il importe toutefois de ne pas céder à une vision trop mécaniste de ce lien, produit en partie par une approche trop généraliste de la violence. Considérer la diversité des violences perpétrées à l’encontre des femmes dans les espaces publics permet au contraire de montrer que toutes ne sont pas également efficaces et que la peur ne peut se penser de manière monolithique comme l’actualisation d’un risque de brutalités ou d’atteintes physiques. Cet article propose donc une exploration des mécanismes d’engendrement des peurs fondée sur une approche en termes de rapports sociaux de sexe. Il est alors possible de rompre avec l’image de femmes craintives « par nature », sans pour autant faire d’elles des « victimes ».

Un sentiment d’insécurité à part : les peurs féminines

Rapports sociaux de sexe, violences et peurs : le cadre d’une analyse

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Le taux élevé des peurs féminines est souvent jugé paradoxal : plusieurs ouvrages sociologiques et criminologiques démontrent en effet que ce sont les femmes qui se sentent le plus exposées aux agressions dans les espaces publics alors que leur taux de victimation y est relativement faible (Skogan, 1977 ; Garofalo et Laub, 1979). Ce constat peut s’expliquer de deux façons. La première explication, d’ordre méthodologique, est rarement évoquée bien que primordiale. Le paradoxe tient en partie à la nature des données sur lesquelles ce type d’analyse repose. La plupart de ces travaux se fondent en effet sur le rapprochement de deux sources distinctes : d’une part des études sur le sentiment d’insécurité, d’autre part l’analyse secondaire de statistiques administratives judiciaires ou pénales sur les déclarations de violences, sans possibilité de croiser, au niveau individuel, les peurs des agressions et les agressions effectivement subies. La seconde explication plus généralement fournie relève de l’interprétation des attitudes des acteurs sociaux. Certains groupes ajustent leurs comportements à leur sentiment de peur et s’exposent moins aux risques. De ce fait, ils sont moins souvent recensés comme victimes dans les statistiques officielles (Balkin, 1979).

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De nombreuses auteures anglo-saxonnes ont en effet analysé les implications des peurs sur tous les aspects de la vie des femmes, notamment en termes de mobilité (Lieber, 2002). Griffin (1977) ou Hanmer (1977) ont montré que la peur du viol avait pour effet de limiter leur liberté d’aller et de venir. Gordon et Riger (1989) ont analysé plus précisément les tactiques que les femmes utilisent pour concilier leurs allées et venues et leur sentiment de peur. L’ensemble des femmes interrogées ont des manières de faire fortement similaires. Elles prennent des précautions pour tenter d’éviter les agressions à leur encontre dans les espaces publics (Riger et al., 1978 ; Gardner, 1995). De fait, elles élaborent des stratégies d’évitement ou d’auto-exclusion face aux espaces publics dans une proportion bien plus importante que les hommes.

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La construction sociale de la peur des violences se manifeste donc dans la division socio-sexuée de l’espace (Pain, 1997). Ainsi, les femmes se sentent plus « autorisées » à fréquenter certains espaces et ont au contraire l’impression que leur présence est moins « légitime » ou « permise » dans d’autres. Franchir ces limites spatiales, c’est à leurs yeux s’exposer au risque de violences. Les travaux de géographes féministes soulignent également la dimension temporelle des contraintes imposées aux femmes par le monopole masculin des espaces publics (Darke, 1996 ; Valentine, 1992b). C’est la nuit qui évoque tous les dangers, le moment de la journée où une femme ne devrait pas se retrouver au-dehors, seule. Si se retrouver dans un endroit mal éclairé peut être source d’angoisse, il est suggéré également qu’il y a peut-être une heure de la journée au-delà de laquelle il est déconseillé – ou mal vu – d’être seule au-dehors. Hille Koskella (1999) a étudié le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville d’Helsinki, où les nuits d’été sont claires alors que les journées d’hiver sont sombres et courtes. Il s’avère que les Finlandaises ne font aucune différence en termes de danger entre les nuits d’hiver et les nuits d’été. Ce n’est donc pas le manque de lumière qui incite les femmes à rester sur le qui-vive, mais la dimension sociale de la nuit.

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En définitive, selon certaines criminologues, les femmes ont constamment à l’esprit qu’elles risquent de se faire agresser lorsqu’elles déambulent dans les espaces publics après une certaine heure (Stanko, 1990). Riger, Gordon et Lebailly (1978) montrent que les femmes se perçoivent comme plus vulnérables, plus faibles et moins rapides que les hommes. Or, la peur varie selon le sentiment de vulnérabilité des personnes et suivant la gravité attribuée aux dangers (Warr et Stafford, 1983). Ainsi, plus une personne appréhende comme une réalité possible le fait d’être victime d’un crime majeur à ses yeux, plus elle aura peur [1]  À cet égard, certains auteurs estiment donc qu’il... [1] . Les femmes apparaissent comme le groupe le plus touché par l’insécurité urbaine parce qu’elles se sentent vulnérables aux violences sexuelles qui à leurs yeux constituent des faits graves, ce que Ferraro (1996) nomme l’effet « shadow » : la peur du crime sexuel a une influence sur tous les aspects de leur vie.

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Maints écrits au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont cherché à expliquer l’origine concrète de ces peurs. L’expérience directe de la violence ou une agression subie par une proche, une collègue, une voisine, peut contribuer au sentiment de peur dans certaines situations ou certains lieux publics (Gardner, 1990 ; Valentine, 1992a). Toutefois, nombre de chercheurs ou d’acteurs de terrain sont d’accord pour dire qu’il n’existe pas de relation simple et directe entre le type d’acte et sa conséquence spécifique en termes de souffrance ou de changement de comportement (Kelly et Radford, 1998). Si les peurs que les femmes disent éprouver sont liées aux violences à leur encontre, celles-ci n’ont pas besoin pour autant d’être perpétrées pour être efficaces, ou du moins dans leurs formes les plus extrêmes ; de nombreux faits, qui peuvent parfois paraître anodins, fonctionnent comme de véritables « rappels à l’ordre ». D’après Valentine (1989), la plupart des femmes ont vécu dans les lieux publics une expérience de nature sexuelle alarmante au cours de leur vie : être suivie, confrontée à un exhibitionniste, avoir reçu des insultes ou des propos sexistes, des regards qui dérangent, avoir subi des attouchements ou du pelotage. Subir de tels actes peut avoir comme effet l’accroissement du sentiment de vulnérabilité physique lié au fait d’être une femme, représentation maintenue par les institutions, les campagnes de prévention de la violence, les médias (Gardner, 1990 ; Valentine, 1992a). L’effet peut se combiner donc à la crainte d’être victime d’une violence sexuelle, et de nombreuses brimades leur rappellent, en quelque sorte, qu’elles transgressent les normes sexuées en se promenant seules dans les espaces publics après une certaine heure (Gardner, 1995).

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Au regard de ces quelques éléments de réflexion, on comprend mieux le paradoxe évoqué. Il tient également de ce que le recours aux statistiques administratives ne fournit pas nécessairement une bonne approche du phénomène des violences de genre dans les espaces publics. Celles-ci n’intègrent en effet que les violences déclarées à la police et laissent dans l’ombre la plupart des agressions subies pourtant nombreuses (Jaspard et al., 2003). Elles ne permettent pas non plus d’intégrer et de sérier les effets de la multiplicité des types d’agressions, celles-ci pouvant être d’ordre physique (coups, gifles, etc.), sexuel (attouchements, tentatives de viol et viols, etc.) et psychologique (insultes, remarques concernant l’attrait physique, fait d’être suivie, etc.). L’intégration dans l’analyse de la diversité des violences masquées dans le sentiment global d’insécurité et la prise en compte de la construction socio-sexuée des peurs permettent donc de mieux comprendre ce que cache ce paradoxe.

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Ainsi, au regard d’une analyse en termes de rapports sociaux de sexe, le taux élevé de peurs déclarées par les femmes est loin d’être naturel et évident. Au contraire, il est le reflet des relations asymétriques entre les sexes. Replacées dans ces rapports spécifiques, les peurs demandent à être étudiées de façon plus détaillée parce qu’elles ont, semble-t-il, des incidences sur les pratiques des femmes dans les espaces publics.

La mesure d’un sentiment : lier les peurs aux pratiques

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Il n’est pas facile de mesurer un « sentiment », tant celui-ci peut varier en fonction de nombreux facteurs sociaux (Zauberman et Robert, 1995 ; Lagrange et Roché, 1987-1988). La pluralité de manières de faire en est témoin [2]  Dans les enquêtes de victimation françaises, tout... [2] . S’il n’est pas question de rendre compte ici des diverses méthodologies, il importe de retenir que l’enquête Enveff se distingue de la plupart des études de victimation françaises par un point majeur. Celles-ci abordent généralement les peurs pour les seules personnes qui sortent, tandis que l’enquête Enveff permet de les étudier pour toutes les femmes, quels que soient leurs conditions de vie et leurs comportements dans les espaces publics. Plutôt que d’interroger les femmes sur leur inquiétude dans certaines situations, l’enquête Enveff pose donc, à l’instar des sondages traités par J.-P. Grémy (1997) [3]  Le rapport de Jean-Paul Grémy est l’un des rares à... [3] , des questions sur les peurs inscrites dans des pratiques tout en abordant également la question des sorties effectives. En outre, cette étude cherche à rompre avec le sens commun qui concentre les peurs sur la nuit, en se donnant les moyens d’explorer les différentes craintes à tout moment de la journée.

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L’intérêt de combiner les d’approches qualitative et quantitative est maintenant bien établi dans les sciences sociales (Obermeyer, 1997 ; Weber, 1995). Comme dans bien des domaines, notamment le traitement des sujets sensibles (Marpsat, 1999), il est insuffisant de s’en tenir aux seules déclarations des personnes enquêtées si l’on veut mettre au jour les mécanismes d’engendrement des peurs et les restrictions qu’elles peuvent produire. Outre le fait que les statistiques reposent sur la construction de catégories figées, forcément réductrices, il semble en effet que les personnes interrogées ne disent pas toujours de prime abord quelles sont leurs peurs. Au contraire, c’est souvent en référence à certains contextes précis, dans le cadre d’un entretien approfondi, qu’elles en viennent à expliciter des attitudes qui sont le reflet de craintes plus larges. Au-delà de la difficulté à avouer la peur, l’évidence du danger que l’extérieur représente pour les individus de sexe féminin est tellement intégrée comme allant de soi que les interlocutrices omettent parfois de la déclarer comme telle. En s’appuyant sur le contenu des entretiens semi-directifs (voir Encadré II), il a été possible de rendre compte de l’articulation complexe qui existe entre peurs des violences et peurs de sortir, ainsi que de mieux comprendre les logiques individuelles et les attitudes qui se cachent derrière les déclarations à l’enquête Enveff.

ENCADRÉ I. – L’enquête française sur les violences envers les femmes en France (Enveff)

Répondant à l’invitation de la plate-forme d’action de Pékin adoptée à l’issue de la IVe Conférence mondiale sur les femmes (1995) lancée aux gouvernements pour constituer des statistiques sur la prévalence des différentes formes de violences à l’encontre des femmes, et suivant les conseils de la commission française, le Service des Droits des Femmes, en partenariat avec un certain nombre d’autres institutions [*]  L’ANRS, la CNAF, le FAS, l’IHESI, l’OFDT, le Conseil... [*] , a financé la première enquête sur ce thème en France. Coordonnée par l’Institut de démographie de l’université de Paris I (IDUP), elle a été réalisée par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs appartenant au CNRS, à l’INED, à l’INSERM et aux universités. L’enquête a été réalisée par téléphone en 2000 auprès d’un échantillon représentatif de 6 970 femmes âgées de 20 à 59 ans, résidant en France métropolitaine et vivant hors institutions.

L’équipe de recherche a choisi d’organiser le questionnement sur les violences vécues par sphère de vie : les espaces publics, le lieu de travail ou d’études, le couple, la famille. Pour chacune des sphères, des questions sur les violences verbales, physiques, psychologiques [4]  Sauf dans le module « espaces publics ». [4] et sexuelles subies au cours des douze derniers mois ont été posées. La violence n’était jamais nommée, chaque module recueillant l’occurrence de différents actes subis. L’enquête a également porté sur les violences les plus graves subies au cours de la vie.

Les questions sur les violences ne viennent qu’à l’issue de modules recueillant des données contextuelles (caractéristiques résidentielles, familiales, sociales, économiques, etc.), des éléments biographiques et des informations sur l’état de santé. C’est dans cette partie que se trouvent les questions concernant les peurs, directement à la suite des questions sur les sorties.

Les peurs ne limiteraient pas la mobilité des femmes ?

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À première vue, la proportion de femmes en France craignant pour leur sécurité personnelle lorsqu’elles sortent seules la nuit ne paraît pas très élevée (Tableau I), du moins en comparaison de celles observées en Finlande (52 %) ou au Canada (60 %) (Heiskanen et Piispa, 1998 ; Statistique Canada, 1993) [5]  Cependant la différence dans la formulation des questions... [5] .

ENCADRÉ II. Une approche qualitative des peurs

Les 32 entretiens semi-directifs recueillis par Marylène Lieber entre 2002 et 2003, dans le cadre de sa thèse de doctorat en sociologie, portent sur l’appropriation des espaces publics. Ils documentent l’incidence différentielle des peurs des violences sur la mobilité d’hommes et de femmes.

Afin d’éviter que les discours des personnes interrogées ne soient trop empreints des généralités sur l’« insécurité », ce terme n’est jamais utilisé par l’enquêtrice. Les peurs sont abordées par l’intermédiaire des pratiques. Ainsi après avoir demandé à chacun(e) de décrire ses activités dans son quartier, les entretiens sont orientés vers les déplacements effectués afin de récolter des données sur les modes de transports utilisés et les appréciations qu’en ont les enquêté-e-s. L’entretien porte ensuite sur les sorties dans la semaine ou le mois écoulés et sur la façon dont elles ont été effectuées (seul-e, avec des amis, modalités de rentrée). Ces questions préalables permettent d’aborder les précautions prises par les un(e)s et les autres en fonction du moment de la journée et des lieux (comme de ne pas rentrer seul-e après une certaine heure, de faire attention à son apparence, etc). Deux thèmes sont également traités, à savoir l’éducation et les sorties autorisées par les parents (en fonction du sexe des enfants), ainsi que le sentiment de vulnérabilité personnelle ressenti par les personnes interrogées.

Pour cet article, nous avons retenu les témoignages de 23 femmes âgées entre 18 et 72 ans, qui habitent dans deux quartiers parisiens et un quartier de la grande couronne. Ces personnes ont été choisies en fonction de leur lieu d’habitation dans le but de repérer l’influence éventuelle du quartier sur les peurs.

TABLEAU I.  - Différentes peurs de sortir suivant le moment de la journée TABLEAU I.

Si une petite majorité des femmes enquêtées (entre 45 % et 55 %) ne sont pas effrayées à l’idée de sortir seule, une proportion non négligeable exprime toutefois une inquiétude par rapport aux déplacements, notamment la nuit (Tableau I). Plus nombreuses encore sont celles pour qui sortir seule à ce moment implique un choix d’itinéraires, de quartiers à traverser. De toute évidence, c’est la nuit qui concentre les peurs de sortir, quel que soit le lieu. Certains espaces évoquent pourtant des dangers à tout moment de la journée : par exemple, près d’une femme sur cinq évite d’aller dans un endroit peu fréquenté.

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Sans pouvoir comparer avec les pratiques masculines [6]  Rares sont les données sur les différents modes d’investissement... [6] , il apparaît cependant que les femmes fréquentent les espaces publics, le soir notamment, seules (Tableau II). Les sorties nocturnes sont souvent l’occasion de rejoindre des amis ou de la famille (39 % des femmes l’ont fait au moins une fois dans le mois) ou n’ont pas forcément de but très précis (33 % des femmes). Un quart des femmes se sont rendues seules à une réunion, quelle que soit sa nature, sportive, syndicale, politique, etc., et un cinquième a effectué une sortie culturelle. Très peu, au contraire (12 %), ont fréquenté des espaces de sociabilité tels que les bars ou restaurants.

TABLEAU II.  - Au cours du dernier mois, êtes vous sortie seule le soir ? TABLEAU II.
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Si les femmes fréquentent certains espaces publics seules, la nuit, il apparaît, au regard de ces quelques éléments de réflexion, que ce sont surtout des lieux de passage : pour rejoindre des personnes, pour se retrouver dans des espaces semi-publics (réunions d’association) ou enfin pour se promener sans raison particulière [7]  L’enquête s’est déroulée entre les mois d’avril et... [7] . En revanche, les espaces publics certes clos, mais ouverts par leur fonction à l’inconnu et la rencontre (comme les lieux de sorties culturelles ou les endroits festifs), demeurent peu investis par les femmes seules la nuit. Ce sont plutôt des lieux que les femmes fréquentent en couple ou avec des amis.

TABLEAU III.  - Mobilité nocturne des femmes (pourcentage sorties seules, le soir) en fonction de l’expression de leurs différents types de peurs [8]  Il s’agit des peurs exprimées la nuit, le jour, ou... [8] TABLEAU III.
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Les espaces publics qui se dessinent ainsi semblent donc relativement mixtes. Les femmes sont nombreuses (bien que tout juste majoritaires) à déclarer ne pas avoir peur de sortir seules ; elles sont également nombreuses à fréquenter pour diverses raisons les espaces publics, notamment et surtout celles qui semblent le redouter le plus. En effet, celles qui déclarent avoir peur de fréquenter certains quartiers, certaines rues sont paradoxalement les plus nombreuses à sortir le soir (66 % d’entre elles, contre 57 %, différences significatives, voir Tableau III) [9]  À l’inverse des travaux de Grémy, qui montrent que... [9] , de même que celles qui évitent les endroits peu fréquentés (65 % d’entre elles, contre 58 %). En moyenne, elles ont aussi un plus grand nombre d’activités nocturnes dans le mois (1,4 sortie contre 1,2). Ces résultats ne semblent donc pas, en première instance, fournir d’appui à la thèse d’une restriction de la mobilité nocturne des femmes liée à leurs peurs [10]  Divers travaux tentent d’expliquer les peurs selon... [10] .

L’effet contraignant des peurs sur la mobilité des femmes

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La présence de femmes dans des lieux réputés dangereux ou effrayants ne doit pas porter à rejeter trop rapidement l’hypothèse de restrictions spatiales des femmes, sans que la question de leur mobilité soit replacée dans un contexte plus général où les différents facteurs qui pourraient également l’entraver seront exposés. L’absence surprenante de lien entre peurs et évitement de certains lieux doit conduire à explorer plus finement les différentes expressions de la peur et ses conséquences sur les comportements envers lesquels elle met en garde.

Quand la question des sorties est réglée en amont : les structures d’organisation du travail, de la famille et les peurs

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Il apparaît en premier lieu que toutes les femmes ne sont pas concernées par les sorties nocturnes qui, comme toute pratique culturelle et/ou de sociabilité, sont très fortement différenciées socialement. Quel que soit leur objet (rejoindre d’autres personnes, aller à un spectacle, sortir dans un lieu festif, participer à un regroupement, etc.), elles sont surtout le fait des femmes jeunes, citadines, étudiantes ou diplômées du supérieur, célibataires et qui n’ont pas fondé de famille, ne sont pas en couple, n’ont pas d’enfant (voir Tableau A en annexe). De sorte qu’avant d’être contraintes par différentes appréhensions, les sorties nocturnes sont également profondément marquées par des clivages sociaux d’une part (moins d’une femme sur deux ayant un diplôme primaire ou pas de diplôme est sortie le soir au cours du dernier mois), et le type de ménage auquel elles appartiennent d’autre part (les femmes au foyer ou les inactives sont celles qui sortent le moins, de même que celles qui sont en couple et ont des enfants). Certaines situations sociales, familiales et matrimoniales apparaissent donc comme les principales entraves aux sorties nocturnes des femmes, seules, de sorte que pour elles, la question de l’insécurité ne se pose qu’en termes abstraits et a finalement une influence réduite sur leurs choix, déjà contraints en amont.

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Cela se dessine en creux dans les témoignages recueillis. Beaucoup d’entretiens avec des femmes plus âgées ou avec des mères de familles peinent à aborder la question des sorties : ils dévient sans cesse sur des aspects domestiques ou sur les membres de la famille. Ces femmes déclarent rarement avoir peur pour une raison simple : les restrictions qu’elles s’imposent sont tellement « naturelles » qu’elles n’ont pas besoin d’être dites comme telles. Elles sont présentées comme des caractéristiques personnelles, des goûts individuels ou tout simplement comme une évidence, en raison de leur mode de vie : elles ont souvent des enfants à charge et, de ce fait, les sorties sont moins aisées. Ainsi, une infirmière de 36 ans, en grande banlieue parisienne, mère de trois enfants en bas âge explique-t-elle : « Moi, je ne sors pas : pas l’occasion. » Une autre, secrétaire de 36 ans et deux enfants, affirme : « Depuis qu’on a les enfants, tout a changé, les sorties sont nettement limitées. » L’exposition « aux risques » est minime et n’est donc pas une préoccupation pour elles. Par ailleurs, lorsqu’elles sortent, ces femmes le font rarement seules, et leur statut les laisse penser qu’elles ne sont plus des cibles potentielles, à l’instar de cette mère de deux enfants, formatrice à Paris, qui affirme « on ne va pas agresser une pauvre femme avec ses enfants ».

Les circonstances des peurs et leurs conséquences sur l’organisation des sorties

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La plupart des enquêtes ne considèrent que les peurs qui s’expriment la nuit, comme si elle concentrait les dangers et, par extension, les interdits. En différenciant les sentiments de peur ressentis non seulement la nuit mais aussi le jour, et les différents lieux où ils se manifestent, l’enquête Enveff permet d’évaluer plus finement les composantes temporelles et spatiales des modes de construction des peurs. Certaines appréhensions subsistent au grand jour, qu’il s’agisse de sortir seule (4,9 %), de passer par certains quartiers ou rues (13 %) ou encore de se déplacer dans certains lieux peu fréquentés (19,2 %, voir Tableau I), suggérant des inquiétudes associées à la nature des lieux plus qu’à leurs usages socio-temporels. Contrairement à une idée reçue, les citadines et les rurales, celles qui habitent dans une maison individuelle et celles qui habitent en immeuble collectif ne se différencient pas sur ce point (bien que des différences existent sur le niveau de peur exprimé globalement, voir Tableau B en annexe).

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Ce sont les femmes dans les situations les moins favorisées, les moins diplômées et les plus âgées qui ressentent cette peur de sortir le jour. Les femmes jeunes, diplômées, étudiantes, urbaines, n’ayant jamais été mariées, ne vivant pas en couple ont, quant à elles, plus peur de sortir la nuit. Or ce sont précisément celles qui sortent le plus fréquemment le soir : 68,6 % des femmes qui craignent de passer par certaines rues et 69,4 % dans des endroits peu fréquentés sortent pourtant, contre 61,7 % en moyenne (Tableau IV). Malgré la peur qu’elles ressentent dans les espaces publics, la nuit, elles sortent et, qui plus est, elles sortent plus que les autres (en moyenne 1,5 sortie en un mois contre 1,3 dans l’ensemble). Leur mobilité nocturne semble a priori peu contrainte, aussi bien par leurs conditions socioculturelles et familiales que par les peurs qu’elles expriment pourtant de façon importante.

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En revanche, celles qui déclarent avoir peur de sortir seule, ou de passer par certains lieux, le jour (et évidemment, la nuit aussi) ont moins d’activités nocturnes en dehors du foyer que les autres (Tableau IV). La peur rampante, présente à chaque instant, s’accompagne alors d’une restriction de certaines sorties nocturnes (les seules abordées dans l’enquête) dans les espaces publics. Dans le cas de ces femmes, les appréhensions continuelles représentent bien une entrave à leur mobilité. Il ne s’agit pas en effet d’un simple effet des conditions d’existence, ou d’étape dans le cycle de vie qui limitent les possibilités de sortie (les femmes ayant peur à tout moment étant aussi les plus âgées, les moins diplômées, et ayant plus fréquemment des enfants, c’est-à-dire celles qui, statistiquement, sortent aussi le moins souvent le soir). Quand ces dimensions sont contrôlées, la peur permanente (celle qui s’impose aussi le jour) réduit considérablement les chances de sortir la nuit (voir odds ratios, Tableau IV), alors que la peur la nuit « seulement » ne s’accompagne pas d’un tel effet, au contraire. La mobilité des femmes semble donc surtout affectée par des peurs qui dépassent un seuil critique en se manifestant jour et nuit, et témoignent ainsi une appréhension des espaces publics plus que des contextes de leur usage.

TABLEAU IV.  - Mobilité nocturne des femmes (pourcentage des sorties seules, le soir) en fonction des différents types de peurs et conditions de leurs expressions TABLEAU IV.
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Pour autant, il faut évidemment se garder d’imaginer ces femmes cloîtrées : leurs sorties nocturnes se font peut-être dans un autre cadre, accompagnées par exemple. Comme l’a relevé aussi Rachel Pain (1997), dans son étude à Edimbourg, la peur de la violence empêche très peu de femmes de sortir mais les incitent à ne pas sortir seules, pour un tiers d’entre elles. Les femmes doivent alors s’organiser pour maintenir leurs activités en dehors du foyer, aller rencontrer des amis, voir un spectacle, passer une soirée dans une boîte de nuit. Éprouver la nécessité de s’arranger pour être accompagnée représente dans une certaine mesure une entrave à la liberté de circulation des femmes qui vient redoubler celle des peurs (au lieu de la compenser). Les entretiens qualitatifs confirment largement cette hypothèse. Parmi les femmes plus âgées, nombreuses sont celles qui ont dit sortir le soir, mais qui ne le font pas seules. Cet état de fait n’est jamais affirmé comme tel, mais apparaît au détour d’une phrase. Ainsi, une Parisienne au foyer de 50 ans explique qu’elle sort souvent « seule », mais à la question de savoir comment elle est rentrée, elle répond que ses « amies [la] ramènent devant la porte ». Une autre, retraitée de 68 ans, explique qu’elle « rentre souvent à pied le soir » et ajoute ensuite « en général, je sors avec mon amie ».

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Le résultat contre intuitif révélé par les premières analyses statistiques de l’Enveff prend donc son sens ici : l’absence de lien apparent entre peurs et restriction de la mobilité est en partie due au nombre de femmes qui, de toutes façons, ne sont pas concernées par les sorties et dont les choix ou les contraintes sociales les excluent du problème ; il dissimulait également les femmes, certes minoritaires, dont la peur omniprésente tout au long de la journée entrave sérieusement les sorties, ou les modifient considérablement. Les récits recueillis lors des entretiens qualitatifs sur les conditions et le contexte des sorties permettent de déceler ce qui ne peut se dire à travers les items, nécessairement réducteurs, d’une enquête quantitative, et invitent par là même à reconsidérer la thèse de la restriction de la mobilité, y compris pour les irréductibles dont les peurs ne semblent pas limiter les sorties.

Sortir la peur au ventre ou les difficultés d’avouer sa peur

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Reconnaître sa peur en tant que telle, c’est-à-dire l’exprimer simplement, sans nécessairement la traduire en actes de précaution, est une tâche malaisée que peu de femmes assument complètement : moins d’une femme sur deux déclare avoir peur (qu’elle soit sortie ou non) d’après l’Enveff, quand les entretiens dévoilent peu à peu tous les efforts masqués, toutes les tentatives de rationalisation pour taire sa peur. Celle-ci apparaît comme une telle évidence, intrinsèquement liée au fait d’être une femme, qu’il ne semble pas nécessaire de la dire.

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Par exemple, une femme de 28 ans, technicienne en informatique, explique, comme de nombreuses autres, les moyens auxquels elle recourt pour se rassurer, montrant a contrario les peurs qu’elle n’a pas voulu admettre au départ : « Ben disons que bon, j’évite quoi, quand je sais que je vais rentrer seule, j’évite de rentrer trop tard. Si je sais que bon... ben je vais me faire raccompagner, ça va. Là, je suis plus rassurée quand même… ». Ce terme explicite, indique bel et bien une certaine appréhension qui, si elle n’est pas dite sous le vocable de peur, ne s’exprime pas autrement que par des précautions prises.

TABLEAU V.  - Sentiments de peurs suivant les pratiques effectives de sorties, seule, la nuit, au cours du dernier mois TABLEAU V.
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Si 45,1 % des femmes qui sont sorties au cours du mois ont déclaré qu’elles avaient eu peur, elles sont plus nombreuses encore, dans ces circonstances, à déclarer qu’elles craignent certains espaces (57,5 %), notamment parce qu’ils sont peu fréquentés (57,7 %, Tableau V). Les femmes qui ont peur ne sont certes pas limitées dans leurs sorties, mais elles expriment alors des craintes plus fortes que les autres à l’égard de certains endroits, comme si elles sortaient « malgré tout » ou « quoi qu’il en soit », ainsi que les entretiens effectués avec elles permettent de mieux le comprendre. Une secrétaire parisienne de 32 ans, qui fait du bénévolat le soir, affirme en effet : « Moi je suis célibataire, alors si je commence à avoir peur de sortir seule, je ne sors plus… », après avoir dit qu’il n’était pas aisé pour des femmes d’avoir ce genre d’activité de nuit, sous-entendant qu’il est courant, voire normal, que les femmes trouvent désagréable de rentrer seules. Elle insiste de fait sur l’impossibilité de compter sur quelqu’un d’autre qu’elle-même et donc sur la nécessité de dompter la peur qu’elle pourrait ressentir, afin de ne pas rester cloîtrée chez elle. La plupart des jeunes femmes ont des affirmations similaires, comme cette lycéenne de 19 ans : « Ben de sortir, de tout ça... ça veut dire après rentrer à cette heure-ci ou quelque chose comme ça c’est un choix, et donc j’en assume la responsabilité, je veux dire. Après je veux dire ce qui arrivera, arrivera quoi. […] Je veux dire on ne va pas vivre si on prend tout en compte. » Sortir n’est plus dans ce contexte une possibilité, mais un combat que l’on mène contre soi, un entraînement contre l’ascendant toujours possible de la peur.

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Tous ces entretiens montrent donc que, pour les femmes concernées, les sorties sont associées à l’idée du danger. Mais les femmes interrogées prennent sur elles et « assument » les risques potentiels. De sorte que loin de récuser l’hypothèse d’une restriction de la mobilité des femmes liée à leur peur, ce mécanisme ne fait en définitive que la renforcer. De fait, sortir la peur au ventre représente déjà une restriction de taille.

Une vigilance constante révélée par des tactiques d’évitement

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Même si elle n’est pas toujours clairement explicitée, la crainte de sortir seule se manifeste dans les stratégies d’évitement mises en œuvre, notamment pour tromper sa peur. En effet, les femmes qui sont sorties au cours du mois sont plus nombreuses à craindre certains quartiers, certains endroits, et à les éviter (Tableau V). Les femmes sortent donc au prix de tactiques [11]  Grémy avait déjà mis en évidence l’importance de précautions... [11] pour éviter ce qu’elles imaginent dangereux. Si elles n’explicitent pas clairement et spontanément leurs peurs quand on les interroge directement, leurs pratiques les révèlent à chaque instant. Il peut paraître « normal » que ce soient précisément les femmes qui sortent qui déclarent le plus souvent avoir peur, puisque, par leurs sorties, elles s’« exposent » en quelque sorte, et que de nombreux actes leur rappellent qu’elles sont des cibles potentielles (Lagrange, 1993). Il convient toutefois d’en percevoir les différentes implications.

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Lorsque les femmes sortent, malgré cette peur, leur comportement semble toujours réfléchi afin d’éviter de se trouver dans des situations de risque. Ainsi, les itinéraires empruntés la nuit semblent faire l’objet d’une réflexion préalable. Une jeune femme du 12e arrondissement expose ainsi le choix des itinéraires lorsqu’elle prend les transports en commun. « Si je suis à Châtelet, tu vois, par exemple, je prends la ligne 14, elle est hypersécurisante. Et puis j’ai trois stations… enfin c’est complètement irrationnel hein comme truc, je me dis, ah bon Châtelet… enfin le trajet est court, puis je le connais bien, donc ça je le fais. Par contre si je suis à Porte de la Chapelle ou chez un copain, ou à Jules Joffrin, ou dans le 20e ou tout ça, alors qu’il n’y a qu’un changement aussi, par la ligne 2 puis la 6, je vais prendre un taxi en fait. »

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Ainsi pour sortir « quand même », celles qui ne peuvent se faire raccompagner choisissent-elles d’autres modes de transport, quand elles en ont les moyens. Une étudiante parisienne de 24 ans en témoigne aussi : « Après, le soir, ben maintenant ça a changé parce que je me déplace souvent avec ma sœur tu vois quoi, quand on rentre, mais sinon en général je ne prends plus le métro, je prends un taxi en fait. Je ne sais pas si c’est plus sécurisant… » D’aucunes vont jusqu’à ne pas rentrer. Ainsi, une architecte de 30 ans, au chômage, explique : « Quand X [son compagnon] est absent, si je sors, souvent je reste dormir chez les personnes qui m’ont invitée. » Si les sorties semblent un acquis pour ces jeunes femmes, le retour, seule, continue de leur poser problème : « Je ne suis jamais pas sortie, mais souvent je ne suis pas rentrée par contre ! C’est-à-dire que quand je sors, soit ouais… du coup j’ai tendance à dormir là où je suis, chez les amis chez lesquels je suis. »

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Certains trajets, mieux connus, sont considérés comme praticables par les femmes qui sortent, mais elles n’en oublient pas pour autant leurs appréhensions. Une étudiante du 19e arrondissement explique que lorsqu’elle sortait seule, avant d’être en couple : « Je sais que oui, je marchais à la lumière, et j’étais toujours en tenue qui me permettait de courir… [Q : comme quoi ?] Jamais de chaussures… jamais de talons… de toute façon je n’en ai jamais mis trop, mais particulièrement le soir, je faisais exprès… » Si elles sont nombreuses à avoir dit porter des tenues qui leur permettent de se mouvoir vite, voire s’échapper, l’apparence qu’elles ont lorsqu’elles déambulent dans les lieux publics, surtout après une certaine heure, ne doit pas non plus être « aguichante », comme l’explique une femme de 34 ans : « J’ai des tactiques, je mets des lunettes noires, j’ai toujours un livre, pas de maquillage, rien de sexy. » Cela peut même aller jusqu’à cacher tout ce qui peut vous faire repérer comme femme, à l’instar de cette étudiante : « Quand je sors le soir, je fais bien le mec : pantalon, doudoune, capuche. Un petit mec, mais un mec. » Là encore, ce type de précautions est présenté comme quelque chose d’évident, lorsqu’on est seule, mais dont on n’a plus besoin si on est accompagnée. La technicienne en informatique citée précédemment explique par exemple : « Ben c’est clair que bon je ne vais pas arriver… bon je ne vais pas arriver en minijupe, c’est évident. Bon une fois j’ai été invitée pour un baptême, bon je suis rentrée il était sept heures du matin, bon j’étais accompagnée, bon là par contre j’étais en tailleur, c’était quand même pour un baptême, donc j’étais quand même en tailleur, etc., mais j’avais un manteau assez long. Donc bon c’est vrai que j’étais en minijupe mais ça ne se voyait pas. Et c’est vrai que jamais il ne me viendrait à l’idée quand je rentre tard de venir en minijupe, non ça c’est hors de question. »

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Nombreuses sont les jeunes femmes qui font ressortir un état de vigilance constant : « Je suis sortie seule la nuit, je suis rentrée… euh… mais c’est vrai que je faisais gaffe… » déclare une étudiante de 24 ans. Une autre en parle de façon très explicite : « Alors… en général je regarde pas les gens. Normalement j’ai mon baladeur sur les oreilles, si je vois qu’il y a des emmerdes je change de place […] je suis hyper attentive quoi, et complètement sur la défensive, c’est-à-dire que je pense je pourrais paniquer très vite et… oui, oui, complètement sur la défensive. Et en général je me mets par exemple, quand je monte dans un wagon, mais ça je sais pas, plutôt du soir, parce que dans la journée c’est vachement plus fréquenté et tout, j’y fais beaucoup moins attention, mais par exemple… c’est-à-dire que quand je monte dans une rame, j’essaie de me mettre dos à une porte, enfin dos à… enfin à voir toute la rame en fait […] [Q : Et donc tu es chaque fois attentive quand même…] Tout le temps, tout le temps. »

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En évitant de sortir seules, les femmes doivent s’organiser pour maintenir leurs activités en dehors du foyer, aller rencontrer des amis, assister à un concert, manger au restaurant. C’est dans cette mesure que la liberté de circulation des femmes est réduite, limitée : on n’est pas dans l’interdiction pure et simple des lieux publics pour les femmes, mais dans une délimitation, voire une réduction, des espaces possibles. Devoir « faire gaffe », choisir des vêtements « corrects », « prendre ses précautions », « être attentive » ou « sur ses gardes » – termes récurrents dans les entretiens – oblige une certaine préparation psychologique avant chaque sortie. S’ajoute une préparation matérielle : trouver quelqu’un pour être accompagnée, pour ne pas se mettre en situation d’être une cible. Les femmes qui choisissent de sortir le soir, si elles n’utilisent pas fréquemment le terme de « peur », laissent comprendre qu’elles ne se sentent pas en sécurité lorsqu’elles sortent et insistent sur les dangers qu’elles pensent encourir. Toutefois, elles les présentent comme des désagréments à maîtriser, comme bien d’autres dans la vie. Ces dangers sont présentés comme inéluctables, normaux pour beaucoup de femmes qui revendiquent cependant leur droit de circuler, d’aller là où elles le veulent, quel que soit le moment de la journée. Il reste que les violences qui engendrent la peur ou les pratiques d’évitement que les femmes, toutes catégories confondues, ne manquent pas d’avoir, installent une véritable ségrégation des espaces qui se retrouve, sous des formes diverses dans tous les territoires, et qui a relativement peu varié depuis les textes qui la dénonçaient dans les années soixante-dix (Dominique et Josiane, 1970).

Violences subies et violences anticipées : du fondement des peurs

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Les peurs des femmes et leurs tactiques d’évitement ne sont pas complètement dissonantes au regard du nombre relativement important d’agressions subies par les femmes dans les espaces publics (Brown et Maillochon, 2002) dès lors que l’on ne se limite pas aux seules plaintes enregistrées mais que l’on considère les violences comme un continuum d’actes divers qui peuvent importuner, humilier ou blesser.

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En effet, d’après l’Enveff, près d’un cinquième des femmes (18,8 %) a subi au moins une forme de violence dans les espaces publics au cours des douze derniers mois. Les insultes sont les violences les plus fréquentes dans les lieux publics (13,2 % des femmes en ont subi au cours des douze derniers mois, Tableau C en annexe). Viennent ensuite le risque d’être suivie dans ses déplacements (5,2 % des femmes concernées au cours de l’année), de subir la vue d’exhibitionnistes (2,9 %) ou d’être importunées sexuellement (« pelotées », 1,9 %). Les violences qui portent plus directement atteinte au corps et dont la gravité peut faire l’objet d’un dépôt de plainte (vols lorsqu’ils sont accompagnés de violences, brutalités physiques comprenant les gifles et coups, menaces ou attaques armées ou agressions sexuelles) sont plus rares, mais elles concernent néanmoins 1,7 % des femmes au cours de l’année. Sur la même période, une femme sur mille a subi une agression sexuelle (attouchements sexuels, viols ou tentatives de viol).

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Les femmes qui sortent, celles qui déclarent avoir peur et celles qui subissent le plus d’agressions présentent des profils similaires, en termes d’âge et de modes de vie notamment. Comme il vient d’être montré, ce sont les femmes qui sortent le plus qui confient le plus souvent leur peur ; et ce sont celles aussi qui se font agresser le plus fréquemment. Le lien entre peurs et violences est toutefois complexe et mérite de plus amples développements.

Le décalage entre les violences effectives dans les espaces publics et leurs représentations

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Conformément à la plupart des études sur les peurs personnelles, l’enquête Enveff montre que la nuit concentre l’essentiel des appréhensions. Toutefois, l’étude permet aussi d’indiquer que, contrairement aux idées reçues dont Grémy (1997) a montré la force dans la constitution des peurs, les agressions ne surviennent pas nécessairement dans les endroits clos, déserts, que les femmes fréquenteraient seules, la nuit. En effet, les violences surviennent généralement dans des circonstances banales, relevant d’un usage habituel des espaces publics : 75,5 % d’entre elles [12]  Pour des raisons d’économie du questionnaire, les... [12] se sont produites dans un endroit fréquenté régulièrement (en particulier dans les cas de femmes qui ont été suivies). Les violences dans la sphère publique ne dépendent pas d’un environnement spécifique ou d’un contexte exceptionnel, mais au contraire font partie du quotidien des femmes et surviennent au cours de leurs activités habituelles. C’est au cours des déplacements que se produisent la plupart des agressions, les trois quarts ayant lieu dans la rue, les parkings, les voitures et les transports en commun. Il s’agissait alors d’environnements familiers pour les femmes (plus de 85 % des femmes les fréquentaient habituellement) et non pas d’endroits inconnus où elles se seraient étrangement aventurées. Les agressions, quel qu’en soit le type, ne se sont pas nécessairement produites à la faveur de l’obscurité puisque la majorité d’entre elles (67,2 %) ont eu lieu dans la journée ou tôt le matin et, dans 64,8 % des cas, dans des espaces fréquentés sur le moment par d’autres personnes, et donc éventuellement au vu de tous.

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Dans la majorité des situations (72,2 %), les faits se sont produits quand les femmes étaient seules, mais 27,8 % des agressions ont néanmoins eu lieu alors qu’elles étaient accompagnées, d’une ou de plusieurs personnes. Une distinction importante doit toutefois être faite sur ce point suivant la nature de l’agression. Les atteintes à caractère sexuel se produisent généralement lorsqu’elles sont seules, même si l’endroit est pourtant fréquenté. Les femmes accompagnées sont au contraire plus susceptibles d’être victimes de vols, d’agressions physiques, de menaces avec armes.

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À l’échelle macro-sociale, il existe bien un décalage entre la manière dont les peurs sont structurées socialement autour du « noir » en particulier, et les circonstances effectives dans lesquelles se produisent les violences. De ce point de vue, les mesures de précaution prises par les femmes pour éviter les espaces publics peu connus ou associés aux loisirs nocturnes semblent en partie inadaptées puisque la plupart des violences ont lieu le jour, et dans des endroits familiers, fréquentés régulièrement. En revanche, la solitude peut être un facteur de vulnérabilité puisque les trois quarts des agressions – et presque toutes les atteintes sexuelles – se sont produites lorsque les femmes n’étaient pas accompagnées.

Les effets des différentes violences vécues au cours de l’année sur les peurs et stratégies dans les espaces publics

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Un grand nombre d’enquêtes sur les violences intégrant aussi des questionnements sur les peurs personnelles ont révélé un lien entre le niveau de peur et l’expérience de la violence. Ainsi, une enquête canadienne (Statistique Canada, 1993) révèle que la proportion de femmes qui déclarent avoir peur est beaucoup plus élevée parmi celles ayant vécu des violences ; en France, Grémy (1997) observe un phénomène similaire tant pour les femmes que pour les hommes. Le fait d’avoir été victime d’un acte de violence ou d’un délit a une incidence non négligeable sur les précautions prises.

TABLEAU VI.  - Sentiments de peurs en fonction des différentes violences subies dans les espaces publics au cours de l’année passée TABLEAU VI.
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Les données de l’Enveff montrent toutefois qu’un tel lien est plus subtil, qu’il n’est pas mécanique et se décline en fonction des atteintes imposées dans un passé récent (l’année passée, pour les besoins de l’enquête). En effet, certaines femmes agressées au cours des douze derniers mois dans des lieux publics (Tableau VI) ne se déclarent pas plus effrayées à l’idée de sortir seules le soir que les autres (c’est le cas notamment de celles qui ont pourtant subi des vols et des brutalités physiques ou qui ont subi la présence d’un exhibitionniste). En revanche, elles développent diverses stratégies et tactiques : quelles que soient la violence subie et sa gravité, elles sont plus nombreuses à éviter certains lieux, quartiers, ou rues (Tableau VI). On retrouve ici une expression du phénomène du déni de la peur en soi (y compris dans les situations où elle pourrait pourtant se nourrir de mauvaises expériences) alors qu’elle se manifeste incidemment dans les pratiques d’évitement et les stratégies des femmes.

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Le cas de Mathilde, une jeune femme de 24 ans, est exemplaire de ces mécanismes : « Puis ce qui est marrant c’est que les gens justement dans l’entourage, quand j’ai été agressée la fois, par ce mec-là, que j’ai porté plainte, machin, quand j’allais chez des copains, je demandais qu’ils me raccompagnent, donc deux-trois fois, ils l’ont fait ou même je demandais pas et… et puis après, voilà tu es complètement tombée aux oubliettes tu vois, et voilà, j’assume plein de choses, donc je me dis je vais pas leur demander à chaque fois de m’accompagner, de me raccompagner soit chez moi, soit ne serait-ce qu’au métro, mais spontanément ils le font pas. Enfin ils ne le proposent pas. [Q : Non mais en même temps tu trouverais ça aussi énervant s’ils le proposaient spontanément parce que tu te dirais que...] Non parce que j’ai été tellement... ça m’a tellement, tellement, tellement fait chier qu’ils auraient pu… enfin là pour le coup… non parfois je l’aurais pas pris pour du paternalisme, ça aurait été un… non les gens qui disent “Ben tu sais, tu peux dormir là.” ouais, mais bon, tu n’as pas envie de passer trois soirs par semaine en dehors de chez toi, tu vois, tu peux... c’est autorisé de raccompagner quelqu’un ! [Q : Donc en fait même les gens ils disent…] Ils disent “Tu as pas peur ?” tu dis “Non non c’est bon, j’ai pas peur.” Je veux dire c’est comme on dit “Tu veux pas que je t’aide ?” “Ben non m’aide pas !” Enfin si c’est demandé comme ça, tu as pas peur, eh ben non ! tu vas pas dire “Si si j’ai carrément peur”, c’est pas une question d’aveu, mais tu vois, bon a priori... »

Quand des faits « anodins » se font menaces

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Toutes les formes de violences n’exercent pas cependant la même menace et ne laissent pas les mêmes séquelles dans la vie quotidienne, y compris dans les manières d’appréhender les lieux publics. Paradoxalement, les violences comme les insultes répétées, le fait d’être suivie ou « pelotée » – qui pourraient passer pour les moins graves au regard d’agressions physiques et de menaces de mort – ont un effet relativement plus massif sur les craintes ressenties dans les lieux publics. Elles entraînent une expression plus systématique non seulement de la peur de sortir (Tableau VI), mais aussi de fréquenter certains lieux bien qu’elles ne limitent pas le nombre et la fréquence des sorties nocturnes effectives. Les effets persistent, y compris lorsque l’on considère l’âge des femmes et leurs activités nocturnes dans les espaces publics (Tableau VII).

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La prise en compte de la diversité des violences permet de casser le lien de proportionnalité que l’on pourrait être tenté d’établir entre la gravité de l’agression subie et l’intensité de la peur consécutive. Il ne s’agit pas de sous-estimer les conséquences des agressions physiques, mais de montrer que l’ensemble des atteintes diverses aussi bien verbales qu’à caractère sexuel (attouchements) [13]  On pourrait ajouter à cette liste d’atteintes la présence... [13] ou que le fait d’être suivie laissent aussi une marque durable sur les manières de considérer les lieux publics et leurs disponibilités. Malgré la menace que ces actes font peser sur la vie des femmes, le fait que « rien ne s’est passé en vérité » les rend en partie invisibles. Comme l’a montré Radford (1987) en Angleterre et Fougeyrollas-Schwebel et Jaspard (2002) en France, peu de femmes déclarent ces atteintes à la police, même si elles portent atteinte à leur intégrité.

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Cette tension imposée aux femmes par l’intermédiaire de formes de harcèlement « ordinaire » pourrait expliquer en partie le niveau élevé de peurs déclarées par les femmes résidant dans les grandes agglomérations. Paris et les grandes villes ne sont pas en effet les lieux où elles subissent le plus de violences physiques dans les espaces publics, mais où elles sont le plus diversement et le plus fréquemment importunées (Maillochon et al., 2004).

TABLEAU VII.  - Effets des différentes formes de violences vécues dans les espaces publics au cours de l’année sur les peurs (à âge et sorties contrôlés) TABLEAU VII.
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Les entretiens qualitatifs corroborent cet état de fait. Ce qui est présenté parfois comme de la simple drague est souvent très mal admis par les femmes interrogées comme l’exprime cette jeune femme, une trentenaire, secrétaire de direction à Paris : « Mon mec ne me comprend pas, il me dit que quand j’aurai 60 ans, on ne me fera plus de compliments, mais moi je considère toutes ces phrases comme des agressions, des intrusions. » Elle va dans le même sens qu’une étudiante de 29 ans : « J’entends souvent des trucs un peu bizarres, alors il dit “Donne ton cul” par exemple, ça c’est une expression que j’entends super souvent et qui m’agresse beaucoup et puis des fois on te le dit en se mettant un peu en travers de ton chemin et tout ça. Pour moi c’est déjà la violence ça. Même si ça veut pas dire qu’il va me tomber dessus ou que... mais c’est déjà la violence. » Certains actes ne sont pas considérés a priori comme violents, mais rappellent aux femmes qu’elles courent un « risque ». Qu’il soit avéré ou non, elles ne le vivent pas forcément bien. « Ben des fois ça commence sur “T’as de beaux yeux” ou des trucs comme ça hein, donc des fois c’est pas... a priori pas violent. Mais moi déjà à ce stade-là je suis... terrorisée quoi, je me dis “Oh là là”. Moi dès ça, je me sens déjà assez mal quoi… »

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La raison principale pour laquelle ces personnes ont peur est qu’elles ne savent pas où cela peut mener, elles anticipent le risque de dérapage, comme cette jeune femme de 24 ans : « Je sais pas 5-6 fois, des mecs qui s’arrêtent en bagnole, enfin moi je me souviens d’une phrase qu’on m’a dite une fois “Bonjour Mademoiselle” tu vois gentiment, tu te dis “Ah ben il veut un renseignement” et on te dit... le mec dit “Vous voulez pas gagner de l’argent facilement ?” Bon moi je… dans un sens ça fait paniquer parce que tu te dis “Est-ce que tout à l’heure pépère va me suivre dans la petite rue machin ?” mais tu es... enfin tu vois… »

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Il apparaît bel et bien que les remarques et autres pratiques dénigrantes à l’égard des femmes dans les espaces publics contribuent à renforcer le sentiment de crainte – ou tout au moins le sentiment difficilement définissable qu’elles ne sont pas tout à fait à leur place – qu’elles sont nombreuses à dire éprouver à l’extérieur. Il convient de souligner l’importance faiblement reconnue de ce qui pourrait passer pour des « incivilités » et les conséquences non négligeables qu’elles ne manquent pas d’avoir sur l’appropriation des espaces publics par les femmes. Le fait même que ces dernières les aient enregistrés comme « insultes » et non comme « impertinence », « quolibets », voire « compliments maladroits », témoigne bien au demeurant de l’incidence que ces actes ont sur elles. On sent très bien lorsque l’interpellation est a priori sympathique ou pas, comme l’exprime cette femme de 28 ans dans le 19e : « En fait, quand tu sens, je pense qu’à chaque fois c’est des trucs adaptés, quand tu sens que les mecs sont vraiment agressifs et qu’ils te cherchent des emmerdes, je pense que je répondais de manière à ce que… à montrer que je ne refusais pas de leur parler, mais en même temps sans rentrer dans l’interaction… donc “Bonjour mesdemoiselles”, “Bonjour” et tu passes. Et… mais quand c’est des mecs dont tu sens que c’est effectivement des trucs vachement de l’ordre du ressenti, mais quand tu sens que tu peux leur répondre et les remettre à leur place sans que tu te fasses… qu’ils t’insultent ou quoi, je leur répondais… » La fréquence des atteintes sexuelles traduit surtout l’ambiance sexiste qui règne dans ces espaces, notamment en ville : c’est le sexisme ordinaire et sa construction de représentations qui présupposent la disponibilité sexuelle des femmes… non accompagnées.

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Les lieux publics n’apparaissent donc pas uniquement comme un espace de violences physiques. Ils sont aussi d’une certaine manière l’espace de violences symboliques, mais aussi psychologiques, parce qu’un certain nombre des interactions qui s’y jouent portent une menace qui pèse, au-delà du moment où elles se produisent, et conditionnent le sentiment de bien-être et de sécurité que l’on peut éprouver ultérieurement dans ce type d’endroits.

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S’il convient de souligner le décalage qui existe entre les appréhensions des femmes dans les espaces publics et le fait que la plupart des agressions qu’elles subissent ont lieu à leur domicile, il reste important d’étudier la spécificité de ces peurs, leur effet contraignant sur la mobilité des femmes, ainsi que le rôle effectif des expériences de victimation dans leur élaboration. Cet article propose donc une analyse en termes de rapports sociaux de sexe des mécanismes d’engendrement du sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics. Un tel point de vue implique de déconstruire le caractère supposé naturel d’un sentiment féminin de peur, jugé paradoxal au regard du faible taux d’agressions déclarées administrativement par les femmes, sans pour autant jamais être remis fondamentalement en question.

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L’enquête Enveff offre la possibilité d’étudier, à tout moment de la journée, les peurs des femmes, qu’elles sortent le soir ou non, ainsi que toutes les formes de violences qu’elles auraient subies au cours de l’année. Le corpus d’entretiens approfondis, réalisés auprès d’une population similaire, met en lumière quant à lui les logiques individuelles et les pratiques qui se cachent derrière les déclarations d’une enquête quantitative. La mise en parallèle de ces deux sources permet de récuser l’idée selon laquelle les femmes se barricadent passé une certaine heure, comme l’ont montré certaines études. Au contraire, les taux de peur déclarés par les femmes sont moins élevés que dans les autres enquêtes. Mais ce constat doit être largement nuancé. D’une part, parce que le statut matrimonial et la division sexuelle du travail impliquent que, de fait, bon nombre de femmes ne sont pas confrontées à la question de sortir seules le soir. D’autre part, parce que les pratiques que les femmes disent avoir lorsqu’elles déambulent dans les espaces publics le soir laissent penser que ces déplacements nocturnes font l’objet d’une vaste mise en condition. Les données de l’enquête Enveff peuvent de prime abord sembler paradoxales : les femmes qui déclarent avoir peur de fréquenter certains quartiers ou certaines rues sont les plus nombreuses à sortir seules le soir, mais elles le font la « peur au ventre ». Ainsi, nombreuses sont celles qui explicitent les « précautions » qu’elles prennent : elles disent « faire gaffe », tout faire pour ne pas rentrer seules, etc. Les sorties des femmes seules le soir sont donc, à leurs yeux, synonymes de prise de risques. Elles contournent toutefois le caractère dangereux attribué aux espaces publics après une certaine heure en adoptant systématiquement des mesures préventives.

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Les entretiens qualitatifs donnent à voir l’existence d’une véritable vigilance mentale, une forme d’attention qui se révèle au travers de tactiques d’évitement. Ces dernières laissent penser que les normes des espaces publics restent largement hostiles pour les femmes. Être de sexe féminin dans la rue n’est pas une caractéristique anodine et de nombreuses sanctions viennent rappeler aux femmes le rôle qu’elles doivent jouer et les pratiques que l’on attend d’elles. L’anticipation des violences sexuelles est une constante pour les femmes interrogées tout simplement parce qu’elles s’identifient en premier lieu comme « femmes ». Aussi, il apparaît que les raisons des peurs déclarées par les femmes ne sont pas forcément liées à une expérience personnelle d’agressions physiques mais à une violence de genre. Cette forme de violence n’a pas besoin d’être perpétrée pour s’exercer : elle peut prendre des formes souvent qualifiées d’anodines mais qui rappellent constamment le risque d’atteintes sexuelles. Certains commentaires, que d’aucuns considéreraient comme banals, voire amusants, sont synonymes pour les femmes qui les reçoivent d’une menace, d’un risque d’agression plus grave, et les incitent à être d’autant plus vigilantes.

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Face à ce type de violence, les femmes revendiquent pour la plupart le droit de sortir et le font, en « assumant » en quelque sorte le risque que cela représente. Celles qui déclarent avoir le plus peur sont celles qui sortent le plus et celles qui sont le plus fréquemment agressées. Faire émerger ce type de réalité est intéressant parce qu’il questionne la forme des violences de genre, sans pour autant donner une image où les femmes apparaîtraient seulement comme « victimes ». Au contraire, elles résistent aux normes dominantes dans les espaces publics en sortant malgré la peur et en développant des tactiques d’évitement. Le prix élevé de cette résistance révèle que la participation à la vie civile a un sexe. La liberté d’aller et de venir des unes et des autres est ainsi remise en cause de façon détournée.


Annexe

ANNEXE

TABLEAU A.  - Sorties* seules le soir (pourcentage au moins une fois au cours du dernier mois), selon les caractéristiques socio-démographiques des femmes TABLEAU A.
TABLEAU B.  - Sentiments de peurs en fonction des caractéristiques socio-démographiques des femmes TABLEAU B.
TABLEAU C.  - Taux des différentes formes de violences dans les espaces publics au cours des douze derniers mois (en pourcentage) TABLEAU C.

RÉFÉRENCES

  • Balkin Steven, 1979. – « Victimization rates, safety and fear of crime », Social problems, 26, 3, pp. 343-357.
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  • Crenner Emmanuelle, 1999. – « Insécurité et préoccupations sécuritaires » dans Données sociales. La société française, Paris, INSEE, pp. 366-372.
  • Darke Jane, 1996. – « The man-shaped city » dans Chris Booth, Jane Darke, Susan Yeandle (eds.), Changing places. Women’s lives in the city, Basingstoke, Palgrave, pp. 88-99.
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Notes

[(1)]

À cet égard, certains auteurs estiment donc qu’il est aussi nécessaire de distinguer la peur du crime en général et la peur de violences spécifiques (Charland, 1988).

[(2)]

Dans les enquêtes de victimation françaises, tout comme celles concernant le sentiment d’insécurité, les peurs personnelles sont généralement traitées en distinguant les peurs au domicile et celles qui s’exercent en dehors, les seules étudiées dans cet article. Le (suite note 2) domaine extérieur au domicile est généralement appréhendé sous l’angle du « quartier ». Ainsi, l’enquête des conditions de vie des ménages réalisée par l’INSEE et qui intègre, sur proposition de l’IHESI, un module victimation depuis 1996 demande-t-elle aux interviewés : « En vous déplaçant seul(e) dans votre quartier, vous arrive-t-il d’avoir peur ? » L’enquête de victimation effectuée par le CESDIP en ÎledeFrance documente cependant divers lieux – tels que le métro, le RER, etc. (Pottier et al., 2002). Vers la fin des années quatre-vingt, le thème de la peur des violences étant fermement inscrit dans les débats sur les causes et les conséquences des violences sexuelles, plusieurs grandes enquêtes nord-américaines et européennes concernant les violences envers les femmes ont tenté de documenter le sentiment d’insécurité. Les questionnaires se concentrent généralement sur trois aspects : le fait d’être seule, en dehors de son domicile, après la tombée de la nuit (Statistiques Canada, 1993 ; Heiskanen et Piispa, 1998).

[(3)]

Le rapport de Jean-Paul Grémy est l’un des rares à distinguer les hommes et les femmes de façon presque systématique.

[*]

L’ANRS, la CNAF, le FAS, l’IHESI, l’OFDT, le Conseil régional d’Île-de-France, le Conseil régional de PACA et la mission de recherche Droit et Justice.

[(4)]

Sauf dans le module « espaces publics ».

[(5)]

Cependant la différence dans la formulation des questions est importante car les questions des enquêtes étrangères se limitent aux femmes qui se trouvent dans ces situations. L’enquête française, tout en cherchant à évaluer l’impact de la peur sur la mobilité des femmes, n’a voulu ni mettre en scène des situations angoissantes, ni exclure les femmes qui sortent très rarement. Par ailleurs, dans ces pays, les risques d’agression dans les espaces publics font plus souvent l’objet de campagnes d’information qu’en France et la population féminine est plus sensibilisée sur les questions de sécurité des femmes.

[(6)]

Rares sont les données sur les différents modes d’investissement des espaces publics au cours de la journée, qu’il s’agisse de déplacements ou de la fréquentation de divers lieux. Moins encore abordent la différenciation sexuelle de ces pratiques sociales. Dans le but de contrôler l’exposition au risque d’agression, l’enquête de victimation de l’INSEE-IHESI a toutefois évalué un taux de sorties nocturnes : en 1996,25 % des hommes de plus de 25 ans sortent plus d’une fois par semaine le soir, contre 16 % des femmes (Crenner, 1999). La moindre fréquentation des espaces de loisirs la nuit est également mise en évidence par J.-P. Grémy (1997) : 45,8 % des femmes ne sont jamais sorties au cours du dernier mois (ou moins d’une fois), contre 23,9 % des hommes. Ces données montrent une forte différenciation sexuelle des sorties mais n’indiquent rien en revanche sur la nature de ces sorties (sociabilité, pratiques culturelles ou sportives), leur lieu (public ou privé), et avec qui elles ont été effectuées (seule ou accompagnée).

[(7)]

L’enquête s’est déroulée entre les mois d’avril et de juin 2000. On peut penser que la « belle saison » encourage les femmes à se promener seules pour prendre l’air, regarder des animations de rue, etc.

[(8)]

Il s’agit des peurs exprimées la nuit, le jour, ou la nuit et le jour.

[(9)]

À l’inverse des travaux de Grémy, qui montrent que les personnes effrayées à l’idée d’être seules dans leur quartier à la tombée de la nuit sont plus nombreuses à ne jamais sortir le soir que celles qui se sentent en sécurité (respectivement 24,3 % contre 8,8 %)

[(10)]

Divers travaux tentent d’expliquer les peurs selon le groupe social, le statut familial ou l’âge, par exemple Gordon et Riger (1989), Koskella (1999), Pain (1997), mais les liens sont très variables d’une enquête à l’autre. D’après les données de l’Enveff, ce sont en définitive les jeunes femmes ou les étudiantes qui résident en milieu fortement urbanisé, ainsi que les femmes ne vivant pas en couple et n’ayant pas de charge de famille, qui déclarent le plus souvent craindre de sortir seules, les mêmes profils que celles qui déclarent effectivement sortir seules la nuit.

[(11)]

Grémy avait déjà mis en évidence l’importance de précautions prises par les personnes qui sortent le soir (seul-e-s ou accompagné-e-s) et en particulier leur acuité chez les femmes : 34,6 % des femmes qui sortent la nuit disent avoir volontairement évité certains endroits ou certaines personnes contre seulement 15,5 % des hommes.

[(12)]

Pour des raisons d’économie du questionnaire, les circonstances des agressions n’ont été documentées que dans le cas jugé le plus grave par la personne interrogée.

[(13)]

On pourrait ajouter à cette liste d’atteintes la présence d’exhibitionnistes. Bien que cette atteinte n’ait pas d’effets majeurs sur l’appréhension de sortir seule ou de fréquenter certains endroits (Tableau VII), elle exerce des limitations sur la fréquentation nocturne de ces espaces publics.

Résumé

Français

En combinant analyses quantitative et qualitative (données de l’Enquête nationale sur les violences envers les femmes d’une part, entretiens approfondis ad hoc d’autre part), cet article explore les relations entre sentiment d’insécurité, expérience de victimation et mobilité des femmes dans les espaces publics, questions généralement évoquées deux à deux. Si les femmes sont relativement peu nombreuses à déclarer spontanément leurs peurs de sortir seule, l’étude de leurs pratiques effectives et du contenu de leurs discours permet de nuancer un tel constat. En effet, bon nombre de femmes ne sont pas confrontées à la question de sortir seule le soir, notamment celles qui vivent en couple ou celles qui, par la division sexuelle du travail, manquent de temps libre. De plus, l’analyse des pratiques de celles qui sortent seules laisse penser que leurs déplacements nocturnes font l’objet d’une vaste mise en condition : il existe une véritable vigilance mentale qui se révèle au travers de nombreuses et incontournables tactiques d’évitement et que renforce encore l’expérience de victimation. Les agressions subies dans les espaces publics ne semblent pas entraver la mobilité des femmes. Toutefois, les violences, mêmes les plus anodines en apparence, limitent leur liberté en portant une menace qui pèse, au-delà du moment où elles se produisent, et accroissent les sentiments de crainte que de nombreuses femmes disent éprouver à l’égard de l’extérieur.

English

Feeling unsafe in public places : understanding women’s fears. Using both quantitative and qualitative analysis (data from the Enquête nationale sur les violences envers les femmes – national survey on violence against women – and in-depth ad hoc interviews), this article explores relations between women’s feelings of insecurity, the experience of victimization, and women’s mobility in public places – points generally handled two by two rather than all together. While relatively few women spontaneously declare they are afraid to go out alone, study of their actual practices and the content of their discourse enables us to qualify this assessment. In fact, many women are not confronted with the prospect of going out alone at night, namely married women or women living with a male partner and women who, given the sexual division of labor, have little or no free time. Moreover, analysis of the practices of women who do go out alone at night suggests that doing so involves abiding by a major condition – maintaining strong mental vigilance ; a condition revealed in their many tactics for avoiding contact, tactics which they consider imperative. Mental vigilance is particularly strong among women who have been victims of aggression. Experiencing aggression in a public place does not seem to hinder women’s mobility. However, violence of any kind, even the most apparently harmless or inconsequential, limits women’s freedom of movement in that it carries with it a threat felt over and beyond the moment it occurs, and increases what many women declare to be their fear of the outside.

Deutsch

Unsicherheit an öffentlichen Orten : zum Verständnis der Angst der Frauen. Durch die Kombinierung von quantitativen und qualitativen Untersuchungen (einerseits die Daten der Enquête nationale sur les violences envers les femmes – Nationale Umfrage zu Gewalttätigkeiten gegen die Frauen, andererseits ad hoc Gespräche) untersucht dieser Aufsatz die Beziehungen zwischen dem Unsicherheitsgefühl, der Opfererfahrung und der Mobilität der Frauen an öffentlichen Orten. Meist werden diese Fragen nur paarweise behandelt. Zwar erklären nur relativ wenige Frauen spontan ihre Angst allein auszugehen, die Untersuchung der tatsächlichen Vorgänge und des Inhalts ihrer Erklärungen führt jedoch zur Nuancierung dieser Feststellung. In der Tat ist ein großer Anzahl von Frauen nicht betroffen, besonders wenn sie mit einem Partner zusammenleben, oder wenn ihnen durch die Arbeitsteilung zwischen Mann und Frau keine Freizeit zu Verfügung steht. Außerdem zeigt die Vorgehensweise der allein ausgehenden Frauen, daß ihre nächtliche Ausgänge mental gut vorbereitet sind : es liegt ein gedankliches Vorsichtsverhalten vor, das sich durch zahlreiche und unumgängliche Vermeidungstaktiken zeigt und das von der Opfererfahrung verstärkt wird. Die in öffentlichen Orten erlittenen Angriffe scheinen die Mobilität der Frauen nicht einzuengen. Die Gewalttätigkeiten, selbst wenn sie scheinbar geringfügig sind, grenzen ihre Freiheit jedoch ein und führen zu einem Bedrohungsbewußtsein, das über das eigentliche Angriffserlebnis hinaus lebendig bleibt und das Furchtgefühl erhöht, das zahlreiche Frauen nach ihren Behauptungen vor dem Außen vorweisen.

Español

La inseguridad en los espacios públicos : comprender los miedos femeninos. Combinando el análisis cuantitativo y cualitativo (dados por el Enquête nationale sur les violences envers les femmes – investigación nacional sobre las violencias contra las mujeres – de una parte, entrevistas intensivas ad hoc de otra parte), este artículo explora las relaciones entre sentimiento de inseguridad, experiencia de las víctimas y la movilidad femenina en los espacios públicos, asuntos generalmente evocados de dos en dos. Si relativamente son muy pocas las mujeres que declaran espontáneamente tener miedo de salir solas, el estudio de sus prácticas efectivas y del contenido de sus discursos permiten relacionar esta constatación. En efecto, un gran número de mujeres no están confrontadas al hecho de salir en la noche sin compañía, especialmente aquellas que viven en pareja o aquellas que, por la división sexual del trabajo, carecen de tiempo libre. Además el análisis de las prácticas de aquellas que salen solas hacen pensar que sus desplazamientos nocturnos son el objeto de un gran condicionamiento : existe una verdadera vigilancia mental que se revela a través de numerosas e inconturnables tácticas de precaución y que refuerzan aún mas la experiencia de las víctimas. Las agresiones sufridas en los espacios públicos no parecen impedir la movilización femenina. Sin embargo, las violencias, incluso las mas simples en apariencia, son una amenaza que pesa y limita su libertad, mas allá del momento en que se producen y agrandan los sentimientos de temor que numerosas mujeres dicen sentir en relación con el exterior.

Plan de l'article

  1. Un sentiment d’insécurité à part : les peurs féminines
    1. Rapports sociaux de sexe, violences et peurs : le cadre d’une analyse
    2. La mesure d’un sentiment : lier les peurs aux pratiques
    3. Les peurs ne limiteraient pas la mobilité des femmes ?
  2. L’effet contraignant des peurs sur la mobilité des femmes
    1. Quand la question des sorties est réglée en amont : les structures d’organisation du travail, de la famille et les peurs
    2. Les circonstances des peurs et leurs conséquences sur l’organisation des sorties
    3. Sortir la peur au ventre ou les difficultés d’avouer sa peur
    4. Une vigilance constante révélée par des tactiques d’évitement
  3. Violences subies et violences anticipées : du fondement des peurs
    1. Le décalage entre les violences effectives dans les espaces publics et leurs représentations
    2. Les effets des différentes violences vécues au cours de l’année sur les peurs et stratégies dans les espaces publics
    3. Quand des faits « anodins » se font menaces

Pour citer cet article

Condon Stéphanie et al., « Insécurité dans les espaces publics : comprendre les peurs féminines », Revue française de sociologie 2/ 2005 (Vol. 46), p. 265-294
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2005-2-page-265.htm.

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