Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708011103
220 pages

p. 583 à 614
doi: en cours

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Volume 46 2005/3

2005 Revue française de sociologie

Les livres

 
Pontille (David). – La signature scientifique. Une sociologie pragmatique de l’attribution. Préface de Béatrice Fraenkel. Paris, CNRS Éditions (Sociologie), 2004, 200 p., 19 €.
 
 
L’objet de cet ouvrage a de quoi passionner tous les chercheurs qui ont un jour été confrontés à la délicate question de la signature d’un article scientifique issu d’un travail collectif. Qui inclure dans la liste des auteurs ? dans quel ordre ? selon quels principes ? Les réponses à ces différentes questions ne relèvent pas de la simple évidence et peuvent varier suivant les époques et les disciplines. C’est ce que montre David Pontille à travers une généalogie historique de la signature scientifique et l’étude des pratiques propres à trois disciplines : la biologie, le droit et la socio-logie. À l’appui de ses analyses, il mobilise des matériaux empiriques variés : observations et entretiens (N = 49) auprès de chercheurs des trois disciplines étudiées, étude quantitative d’un corpus de 5 180 articles publiés entre 1990 et 1995 dans 17 revues – françaises et internationales – des disciplines concernées et exploitation secondaire de données équivalentes produites dans des recherches anglo-saxonnes.
Historiquement, la signature a d’abord eu une fonction d’authentification et de validation qui ne peut être réservée qu’à certaines personnes, celles qui ont « l’autorité » (le mot à la même racine étymologique « qu’auteur ») pour appuyer de leur nom la force de l’écrit. À la fin du XVIIe siècle, par exemple, les membres de la Royal Society de Londres prennent l’habitude de signer les registres pour attester de leur présence physique au moment de la réalisation d’une expérience. L’inscription graphique du nom devient une preuve d’authenticité. Mais en même temps que l’on passe du texte manuscrit au texte imprimé reproduit en un nombre de plus en plus grand d’exemplaires, la question de la renommée de l’auteur, de son crédit scientifique, de sa reconnaissance en tant qu’inventeur et producteur individuel de connaissances devient de plus en plus centrale. La fonction d’identité de la signature s’accroît, même si celle de validation reste importante dans certaines disciplines comme la biologie.
David Pontille refuse néanmoins de limiter son analyse aux seules stratégies utilitaristes de maximisation personnelle du crédit scientifique dans lesquelles les chercheurs chercheraient à associer leur nom au plus grand nombre possible de textes ou de découvertes afin d’augmenter leur renommée, gage de pouvoir et de reconnaissance. En effet, bien que rares, les refus de signer un texte (peur d’être associé à des données peu fiables, à une spécialisation trop ou pas assez pointue, etc.) existent et sont tout à fait significatifs des différents enjeux associés à l’acte de lier son nom à un texte. L’analyse de David Pontille fait alors appel à l’éthnométhodologie pour « rendre compte des manières dont les personnes agencent différentes entités (des personnes, des institutions, des objets, des représentations, des dispositifs d’écriture, des valeurs), s’accordent pour garantir l’attachement des énoncés à certains noms propres » (p. 24). Les routines révèlent ainsi les représentations collectives de l’auctorialité et de la signature.
Ce positionnement théorique n’empêche toutefois pas de souligner les effets de pouvoirs souvent contenus dans l’utilisation des signatures. Le plus puissant hiérarchiquement, celui dont le nom est le plus connu, sera souvent valorisé dans le jeu de l’attribution. D’une part, il peut généralement décider des règles de signature, de l’ordre des signatures, des supports pour les articles, de la distinction entre ceux qui seront placés parmi les auteurs et ceux qui ne seront que remerciés en note de bas de page. Sa signature peut n’être là que pour signifier une fonction de validation ou d’autorité. Dans certaines disciplines, comme en médecine, le chef de service signe systématiquement tous les articles faits sous sa responsabilité, même s’il n’a pratiquement pas (voire pas du tout) participé à la recherche et/ou à la rédaction. De plus, même quand une plus grande équité est respectée dans la liste des auteurs, seul le nom le plus prestigieux risque d’être véritablement retenu par le lecteur (ce que Merton avait appelé « l’effet Matthieu »).
Mais ces effets de pouvoir s’inscrivent dans tout un ensemble de valeurs qui les dépassent : « Mettre en doute l’honneur engagé dans la recherche, faire valoir son rang, rendre justice aux actions des collaborateurs, rendre visible son propre nom. » (p. 56). Par ailleurs, les différentes disciplines scientifiques vont progressivement standardiser et normaliser les procédures d’écriture et de présentation des recherches afin de garantir la possibilité de reproduction des résultats mais aussi d’évaluation scientifique. À partir de la fin des années soixante-dix sont mis en place, en effet, des instruments de mesure quantitative du nombre de fois où une revue ou un auteur (seul le premier nom est indexé) sont cités. Dans certaines disciplines comme la biologie, cette « cote » joue un rôle primordial dans la carrière des chercheurs (soutenance de thèse, recrutement, avancement, etc.). « La signature apposée sur la publication est l’objet d’un calcul qui hiérarchise les places (dans quelle revue a-t-il publié, combien vaut cette revue, quel est son rang dans les cosignatures, combien vaut-il ?). Producteurs et produits sont donc distribués sur une échelle de valeur objectivée. La qualité des énoncés est maintenant calculable. » (p. 82).
Cette importance de la codification est toutefois variable d’une discipline à l’autre. L’industrialisation et la massification de la recherche ont conduit au développement du travail d’équipe et donc de la cosignature pour toutes les disciplines. Mais certaines ont plus été touchées par ce mouvement. Par ailleurs, suivant les disciplines ou les époques, collaboration scientifique et cosignatures ne sont pas toujours corrélées de la même façon. Les sciences expérimentales sont celles qui présentent les plus hauts taux de cosignature tandis que les « humanités » (philosophie, histoire, langue, droit) gardent des taux très bas. Les sciences humaines et sociales se trouvent en position intermédiaire (à l’exception de la psychologie, plus proche des sciences expérimentales).
De même, si l’on ne tient compte que des articles cosignés, certaines disciplines favorisent plutôt l’ordre alphabétique (économie, sciences politiques, sociologie, physique, etc.) tandis que d’autres (biologie, psychologie, etc.) privilégient d’autres principes de classement. Les disciplines où le nombre de cosignataires est le plus élevé sont aussi celles qui utilisent le moins l’ordre alphabétique.
Ces particularités témoignent, selon l’auteur, de l’existence « d’espaces disciplinaires » bien définis dans lesquels se manifestent différentes figures de l’auteur. En biologie, le travail d’équipe est particulièrement poussé : directeur de laboratoire qui assure les contacts extérieurs, l’organisation des contrats et des moyens ; chercheurs confirmés qui intègrent les ressources ; doctorants qui réalisent pratiquement les expériences avec l’aide des techniciens, etc. De même, l’utilisation de matériel complexe et pointu pousse à la collaboration élargie. Le souci de justice conduit alors à faire signer tous ceux qui ont contribué d’une façon ou d’une autre au produit final, voire à ajouter des noms en remerciement de services rendus à d’autres occasions. L’idée d’un auteur individuel est en effet difficilement imaginable et plusieurs figures de l’auteur sont matérialisées par un ordre bien précis des signatures : au début les jeunes chercheurs et doctorants qui ont conçu et réalisé les expériences, au centre les chercheurs plus expérimentés qui les ont encadrés et à la fin le responsable du laboratoire qui garantit les moyens et la cohérence d’ensemble. Cette répartition laisse toutefois de côté les « mains invisibles » des techniciens dont le rôle, pourtant indispensable, n’est pas jugé digne de la qualité d’auteur.
À l’inverse, en droit, les cosignatures sont rares. Ce n’est pas la collecte ou la construction des faits bruts qui a une valeur, mais leur interprétation. Le travail peut et doit être solitaire, malgré les pressions en faveur du travail d’équipe de la part des instances de gestion de la recherche. L’existence d’un cadre juridique national, de domaines du droit bien définis, la forte hiérarchisation des fonctions empêchent le développement et la reconnaissance du travail collectif. Dans les rares articles cosignés, c’est toujours le plus élevé hiérarchiquement qui prend la responsabilité du choix du sujet, de la problématique et de la revue. C’est donc lui qui signe en premier, le second ayant surtout contribué à rassembler les matériaux d’analyse et à produire une relecture critique.
La sociologie, enfin, se trouve dans une situation intermédiaire. Si les publications françaises restent majoritairement monosignées, la sociologie américaine, plus technique, présente une majorité d’articles cosignés dans lesquels apparaissent souvent ceux qui ont simplement participé à la recherche. Alors qu’outre-Atlantique, la scientificité passe d’abord par l’utilisation de vastes enquêtes quantitatives, en France, la sociologie garde encore les traces de son ancrage philosophique et valorise plus la réflexion individuelle. Une participation effective et conséquente à l’écriture est indispensable pour figurer parmi les auteurs et celui qui n’a que participé à la collecte des matériaux sera plutôt remercié en note de bas de page.
Au final, la richesse de ce livre se trouve plus dans les apports empiriques tout à fait intéressants que dans l’analyse conceptuelle qui souffre parfois d’un manque de cohérence. Le cadre théorique sophistiqué présenté en début d’ouvrage (approche pragmatique, sociologie des sciences en termes d’acteurs-réseaux, volonté de réintroduire les corps et les objets dans l’analyse, théorie de l’action située, rejet tant du déterminisme socio-logique que du constructivisme associé de façon un peu rapide au relativisme absolu) semble plus relever de la position de principe, du désir de satisfaire à une séduction intellectuelle, qu’aux principes d’analyse réellement mis en œuvre. Malgré le souhait de David Pontille de réaliser une étude ethnométhodologique des pratiques routinières de signature des articles scientifiques, les informations qu’il donne concernent beaucoup plus les différentes formes de contraintes qui pèsent, dans chacune des disciplines, sur l’acte de signer que sur la science en train de se faire. Dans l’utilisation des entretiens, il semble ainsi y avoir un manque de discernement entre les négociations et tractations en cours d’action (en fait très difficiles à observer) et les justifications après-coup des acteurs pour rendre compte des choix effectifs (matériel plus facile à recueillir). De même, les données quantitatives produites à partir du corpus d’articles étudiés ne peuvent que nous renseigner sur les régularités à l’œuvre dans chaque discipline. Enfin, il faut déplorer, dans ce cadre, que les informations issues du travail d’observation soient aussi peu mobilisées. Que l’approche sociologique finalement suivie soit relativement classique n’est pas critiquable en soi. Cela serait même plutôt judicieux s’agissant d’un objet assez original et difficile à saisir empiriquement. Mais l’écart entre ce qui est annoncé et ce qui est effectivement réalisé tend à alourdir inutilement la lecture du livre.
Marc Loriol
Laboratoire Georges Friedmann
CNRS – Université de Paris I
 
Crozier (Michel).Ma belle époque. Mémoires. 1947-1969. Vol. 1. Paris, Fayard, 2002,391 p., 22 €. Crozier (Michel).À co n tre - courant. Mémoires. 1969-2000. Vol. 2. Paris, Fayard, 2004,373 p., 22 €.
 
 
Le rôle majeur qu’a joué Michel Crozier dans le renouveau de la socio-logie française à partir des années cinquante n’est plus à démontrer : aucun témoin ou acteur de cette période ne saurait en disconvenir. Chacun se réjouira d’avoir désormais sous la main deux volumes de Mémoires qui retracent ce parcours exemplaire et permettent de le faire connaître aux nouvelles générations.
Michel Crozier ne se doutait certainement pas qu’il ferait un sociologue universitaire quand il s’ennuyait, dans les années quarante, sur les bancs inconfortables de l’École des hautes études commerciales. « Ce fut, nous dit-il, une erreur de casting complète. J’y fus, pendant trois longues années, à la fois marginal et malheureux. » Seconde erreur : accepter de partir en Allemagne (en fait, en Autriche) faire le service du travail obligatoire imposé à sa classe d’âge, même s’il n’y fut pas trop malheureux. « Pourquoi ces erreurs en chaîne ? J’étais seul, désespérément seul. Je n’avais aucune idée de rien, aucune référence concrète sur laquelle m’appuyer. » Sa véritable ouverture au monde viendra d’un séjour aux États-Unis, grâce à une bourse providentielle, au lendemain de la guerre. La découverte de l’univers américain – spécialement celui du syndicalisme, sur lequel il va rassembler les éléments d’une thèse de droit – est pour lui une révélation : celle de contacts humains d’une chaleur et d’une diversité auxquelles la France ne l’avait pas habitué. Michel Crozier s’y constitue un premier réseau de relations qui contribueront à l’introduire, très vite, dans l’intelligentsia américaine.
À son retour des États-Unis, il écrit et soutient sa thèse, passe quelques années en Belgique à la Confédération internationale des syndicats libres, convole en justes noces, puis, comme beaucoup de jeunes intellectuels de sa génération, se trouve aiguillé sur les rails du CNRS, où il va mener une carrière bien remplie de chercheur et d’enseignant sous les couleurs de la sociologie.
Ce premier volume décrit de façon vivante et précise ce début dans la vie sérieuse, marqué de quelques grandes étapes : enquêtes sociologiques dans l’Administration et dans les manufactures de tabac, soutenance d’une thèse à la Sorbonne, premières publications. Années émaillées de rencontres formatrices : Daniel Guérin, Jean-Marie Domenach, Gabriel Ardant, Pierre Grimanelli, Roger Grégoire, etc. qui l’introduisent les uns dans les milieux intellectuels (quelques articles dans Les Temps modernes et dans Esprit ne le desservent pas), les autres, dans la Haute Administration. Premiers contacts aussi avec une équipe de jeunes sociologues – ceux qu’il appelle ses « mousquetaires » et auprès desquels il se voit tenir le rôle d’un « chef de commando » plutôt que d’un « patron » – qui formeront le noyau du Centre de sociologie des organisations qu’il va créer. En 1959, il contribue de façon décisive à mettre au jour, puis à animer, la revue Sociologie du travail. Bientôt son livre Le phénomène bureaucratique, tiré de sa thèse, l’imposera dans le milieu universitaire. Sa version américaine, qui se vendra à 60 000 exemplaires, achèvera de le faire connaître aux États-Unis, où il va multiplier les séjours d’abord à Stanford, puis à Harvard, où il enseignera comme professeur invité.
Un autre aspect de son activité se déroule sur le plan civique : il est un des animateurs, avec Stéphane Hessel, Georges Suffert et quelques autres, du Club Jean Moulin. Son témoignage sur le fonctionnement de ce club et sur ses conflits internes nous vaut quelques pages savoureuses. Mais c’est dans le dernier tiers que ce volume atteint peut-être son sommet, avec le récit des tribulations de Michel Crozier à l’université de Nanterre, où il a été élu en 1967, récit qu’il intitule fort justement « Le bruit et la fureur ». Sociologue marqué à droite, il y montrera beaucoup de courage à ramer contre le courant, durant les événements du printemps 1968.
Une remarque au passage : la comparaison du fonctionnement des universités françaises et américaines, qui est de ses thèmes favoris, repose sur une double expérience : Harvard et Nanterre, les deux seules universités où il ait exercé à plein temps le métier de professeur. Est-il sûr que cette comparaison ne soit pas biaisée par un simple fait : Harvard est une université d’élite, où les étudiants sont triés sur le volet ; Nanterre est, au contraire, comme toutes les universités françaises, une université de masse, conditionnée, au moins dans le premier cycle, par l’absence de toute sélection ? On conçoit que la première lui laisse des souvenirs d’enseignant sans commune mesure avec la seconde (surtout dans les années 1967-1968 !). Ces deux expériences, l’une heureuse, l’autre malheureuse, le mettent-elles à même de tirer des conclusions générales sur les mérites respectifs des deux enseignements supérieurs ?
À contre-courant dans le Nanterre de 1968, Michel Crozier l’est demeuré après son départ de Nanterre : ceci justifie le titre du second volume. Très brutal, dans les années soixante-dix, est le razdemarée qui pousse l’intelligentsia française vers la gauche et l’extrême gauche ; Crozier est un des rares sociologues qui aient eu le courage de lui résister. Il apparaît à beaucoup comme engagé sous la bannière du gouvernement et du patronat du seul fait qu’il s’avoue plus réformiste que révolutionnaire. C’est un homme qui veut que les choses changent dans son pays et qui pense : 1) que la manière forte n’est pas la plus efficace pour y parvenir ; 2) qu’en revanche son activité de sociologue peut y aider. Cela ne lui attire pas que des amis. En 300 et quelques pages bien ficelées, il nous fait part des illusions et des désillusions, des réussites et des échecs que lui vaut son obstination à ouvrir des pistes originales, mais impopulaires.
Grandeurs et misères du métier de « patron » scientifique, concurrence décevante avec les « intellectuels à paillettes » que lui préfère tel ou tel homme politique, démêlés avec les groupuscules gauchistes, gratifications psychologiques tirées de ses contacts avec les étudiants qu’il dirige à l’école doctorale de Sciences Po, intérêt soulevé par un sémi-naire sur la sociologie des innovations : c’est tout cela et bien autre chose que ce second volume nous raconte avec le même allant que le premier. Les jeunes sociologues en tireront plus d’une leçon sur les pièges à éviter dans la conduite d’une équipe de chercheurs et dans l’exploration des arcanes politiques et administratives de la maison France ; les plus âgés, une considération sincère pour l’originalité d’une pensée et la vertu d’une action dont ils ont rencontré peu d’équivalents dans leur génération.
De nombreux livres jalonnent ce parcours, dont certains portent des titres qui font mouche : La société bloquée ; On ne change pas la société par décret ; État modeste, État moderne. Ils ne reçoivent pas toujours l’accueil que leur auteur aurait souhaité, mais n’en témoignent pas moins d’une continuité remarquable dans les analyses et le projet intellectuel. Un ouvrage sur Le Mal américain, que ses amis d’outre-Atlantique apprécient moins, l’éloignera durablement d’un pays et de gens qui lui ont beaucoup apporté et auxquels, contre vents et marées, il conserve sa gratitude.
Au bout de cette carrière magistralement menée s’ouvre l’élection à l’Académie des sciences morales et politiques, où Michel Crozier siège sans doute à gauche, avec Raymond Boudon et Jean Baechler à sa droite : retour bienvenu aux positions de sa jeunesse ? « Le Seigneur, selon la parabole, m’avait confié un talent. Je ne l’ai pas enfoui dans la terre, je ne l’ai pas dilapidé pour briller ou m’enrichir. Je l’ai fait fructifier à la mesure de mes forces. Cela n’a pas été inutile… » Quel est le lecteur qui ne souscrira pas à cette conclusion ?
Jean-René Tréanton
 
Forsé (Michel), Parodi (Maxime). – La priorité du juste. Éléments pour une sociologie des choix moraux. Paris, Presses Universitaires de France (Sociologies), 2003,264 p., 30 €.
 
 
Michel Forsé, connu surtout jusqu’alors pour son inventivité méthodologique avec, notamment, L’ordre improbable et la matrice de Louis Dirn, allié à Maxime Parodi, auteur d’une récente thèse consacrée à l’échec du structuralisme, viennent de produire un livre important, qui prend place dans la lignée du renouveau de la sociologie des choix moraux scandée par Rawls (1971), Sphères de justice de Walzer (1983), Le juste et le vrai de Boudon (1995), Une théorie libérale du droit des minorités de Kymlicka (1995). Il sera sûrement lu avec une curiosité soutenue de bout en bout par ceux qui ont retenu de Durkheim le souci d’une médiation développée entre théorie du lien social et philosophie morale ; il donnera des arguments solides à tous ceux que communautaristes, libertariens, relativistes enférocés ou honteux inquiètent. Il déplaira à ceux qui veulent que les valeurs morales ne soient jamais que des déguisements de la domination et que les individus soient toujours dans l’hétéronomie ou la manipulation.
Destiné à être cité comme exemplaire d’un argument de science sociale non formalisée conduit avec rigueur, ce n’est pas un livre facile. Les auteurs sont profondément kantiens, mais ils appellent la distinction entre équilibre de Nash et optimum de Pareto, ils ont recours à des démonstrations de logique formelle et la culture qu’ils mobilisent, tant philosophique qu’économique ou sociologique, est grande.
Le point de départ, très rapidement posé, est l’impossibilité dans le monde moderne de soutenir une théorie transcendante du Bien universel et, donc, la substitution dans les représentations morales, spontanées aussi bien que savantes, de théories immanentistes pour la justification de l’action. Or, l’adoption par les économistes de l’utilitarisme et un héritage positiviste mal assumé chez les sociologues ont longtemps rendu suspecte toute tentative d’une sociologie des choix moraux, c’est le sous-titre du livre. On pourrait ajouter que cette défiance a été plus forte chez les sociologues français qu’ailleurs. Il sera vite montré que remplacer Bentham par Pareto n’arrange rien.
Pour nos auteurs, l’acteur social est doté d’une liberté dont le contenu ne fera pas objet d’approfondissement, et il est raisonnable. Ce dernier terme exprime un assouplissement des contraintes du rationnel pour tenir compte des limites imposées à mon action par le fait que je suis en société et que les autres existent avec des préférences et des attentes qui ne s’accordent pas nécessairement aux miennes. Être raisonnable implique d’évaluer les chances de succès de l’action, ce qui ne veut pas dire prendre pour règle de décision son intérêt personnel. Raisonnable pourra donc s’accorder avec non conséquentialiste, pour autant qu’il s’agisse de la détermination morale, quoi qu’il en soit d’une certaine contamination par les anticipations.
Comment des humains raisonnables parviennent-ils à établir et à faire évoluer des règles et des institutions qui rendent la vie collective possible et permettent de traiter les conflits ? Telle est la question aussi simple que colossale à laquelle la réponse proposée est le sentiment partagé de construire une solution juste ou d’accepter une décision juste. Pour étayer l’argument, Forsé et Parodi ont recours à deux détours, l’un théorique, l’autre empirique. Le premier est l’appel à l’hypothèse du spectateur équitable qui n’est pas très éloigné, on s’en doute, du spectateur impartial d’Adam Smith et qui a aussi quelque rapport avec le voile de l’ignorance chez Rawls. Kant, de qui procède la réflexion et qui est cité souvent, disait « spectateur raisonnable autant qu’impartial ». Nos auteurs explicitent bien comment « l’impartialité ou équité consiste à respecter des différences de droits et devoirs entre classes d’équivalence ». Le sentiment de justice ou équité admet, voire suppose, la différenciation.
La consistance empirique de l’hypothèse est alors apportée par l’analyse très poussée du sondage IFOP commandité en 2000 par le ministère de l’Emploi portant sur l’appréciation que les Français ont de l’État-providence et de ses réalisations. Pris en lui-même ce chapitre est passionnant et montre qu’une exploitation astucieuse peut tirer beaucoup d’une enquête d’opinion. Pour l’argument principal, on en retiendra que l’opposition entre les concernés/intéressés et les non-concernés est, en fait, dominée ou écrasée par position universaliste sans cynisme ni angélisme. Au passage le lecteur sourira des contorsions de certains commentateurs cités pour qui toute opinion doit être interprétable selon le canon du choix rationnel ou ne pas être.
Établir l’intérêt théorique et la présence observée du sentiment de justice ne suffit pas. Il faut trouver ses règles d’émergence et d’universalisation. C’est alors qu’apparaît l’affirmation la plus forte du livre : la définition du juste demande que l’accord soit unanime avec droit de veto reconnu aux citoyens. Le rapprochement est fait qui s’impose avec le théorème d’Arrow établissant l’impossibilité de fonder un choix collectif à partir des préférences individuelles. Le juste ne peut pas être affaire de majorité et imposé à la minorité. La procédure démocratique ne peut valoir qu’une fois établies les règles fondatrices de la communauté qui font passer de l’état de nature à une liberté dans les limites d’une raison qui tiendra compte de l’existence des autres, c’est-à-dire du raisonnablement possible. Dès lors la réponse kantienne s’impose : l’impératif catégorique de l’universalisable, lequel ne peut se penser que dans l’intersubjectivité. L’accord unanime déraisonnable est impossible logiquement et pratiquemen t. Dès lors l’insista nce d’un Habermas sur la procédure dialogique apparaît bien secondaire et nos auteurs citent un frère en kantisme, Alain Renaut, rappelant que la philosophie transcendantale n’a pas attendu le tournant linguistique du milieu du XXe siècle pour affirmer le primat de l’interaction sur la conscience de soi.
La norme fondamentale établie par accord unanime sur la base de l’impératif catégorique doit pouvoir prendre des modalités différentes selon la situation et le problème à résoudre. Les règles de la pratique juste sont plurielles. Bien mis en lumière, ce point est d’importance et constitue un des progrès du livre par rapport à la recherche du trébuchet universel d’un Rawls voulant que la société soit globalement cohérente. Premier arrivé, premier servi ne peut être la règle que si aucune caractéristique individualisable n’est à prendre en compte. De même, le tirage au sort, forme maximale de justice procédurale pure, ne peut être appliqué sans plus que si les protagonistes dans un conflit ou un choix crucial disposent, au regard de la situation, de ressources totalement symétriques et, bien entendu, si tout dénouement par compétition est écarté a priori. Soit, mais on aimerait demander à nos auteurs pourquoi le tirage au sort est si peu pratiqué et n’a plus jamais été évoqué depuis la Convention de Philadelphie où, discuté, il a été écarté comme mode possible de désignation des représentants du peuple.
Suit un développement de philosophie politique appuyé sur une démonstration de logique formelle remarquablement claire et qui fera date sur un sujet embrouillé par des strates confuses, établissant l’impossibilité du renoncement individuel au droit de veto. Dit simplement, un accord unanime non souscrit de fait par ceux qui auraient renoncé au droit de veto n’est pas un accord unanime.
Pour éviter une première forme du risque de relativisme, il faut admettre au plan formel que le contrat social n’est pas un moment fondateur unique et acquis mais une exigence de tous les instants et, ajouterai-je, que c’est ainsi qu’est dominée l’incomplétude logique du système concret des règles multiples. Dès lors on ne saurait s’étonner tout à fait que Forsé et Parodi défendent une justice procédurale pure, qui ne fait appel à aucun critère indépendant du défini juste et de son application procédurale. En effet, leur conception du contrat unanime interdit d’accepter une procédure définie à partir d’une distribution antérieure quelconque des droits ou de quoi que ce soit et il leur est donc possible d’affirmer de façon très argumentée que les procédures dites parfaites [1] dans le langage des spécialistes supposent en fait, à l’arrière, une justice procédurale pure. Ce que, on le sait, les théoriciens du choix rationnel, de stricte obédience parétienne ou non, refusent tous, les uns parce qu’ils sont attachés au critère d’optimalité, les autres à raison de la place accordée à la rationalité cognitive. Que le procédural pur procède de la liberté et soit donc dit moral, on en conviendra volontiers ; que cela suffise à écarter le risque du relativisme est sensiblement moins évident, comme en conviennent, à ce point de leur construction, les auteurs eux-mêmes. Au demeurant, avoir montré que la justice parfaite s’appuie sur un substrat procédural pur pourrait permettre de dire que le problème des valeurs et de leur hiérarchie ne relève pas du niveau procédural. À cela, il y a une difficulté connue et indépassable, à savoir que si l’on est universaliste on tient la liberté à la fois pour valeur et pour critère de mesure des autres valeurs.
Un chapitre, que l’on pourrait dire intermédiaire, sorte de respiration dans la montée de l’argument principal, vient, développé avec un talent certain de polémistes, et un humour qui en fait le plus agréable à lire du livre, faire le bouquet des apories auxquelles se sont exposés et s’exposent les libertariens, les naturalistes de la coopération et les communautariens. Nozick pour les premiers avec la substitution de la liberté du propriétaire à celle du citoyen ; Axelrod pour les seconds avec une sophistication technique qui cache mal le retour de la tautologie utilitariste sont pris pour cibles de choix. La dénonciation chez les communautariens du refus du bien commun conduit de façon un peu inattendue les auteurs à faire le point sur leur rapport à Rawls avec qui ils entretiennent une proximité critique. Ici celui-ci est appelé pour soutenir la compatibilité entre l’accord unanime sur le vivre ensemble et la pluralité des conceptions de la vie bonne par opposition à l’intolérance communautariste. Et de souligner comment il a définitivement débarrassé la position libérale de toute contamination utilitariste. En revanche, l’artifice du fameux voile de l’ignorance permet mal de dire si l’occultation des conceptions plurielles du bien réduit ou non à un accord vide de tout contenu potentiel. Forsé et Parodi en proposent une lecture qui leur permet d’avoir Rawls avec eux mais ils admettent la difficulté de cohérence de son modèle. Selon eux, le communautarisme doit bonne part de son succès idéologique au relativisme généralisé qu’il véhicule.
D’où la nécessité de développer plus avant la défense de l’universalisme du choix raisonnable. C’est alors qu’apparaît un adversaire sérieux en la personne de Hans Kelsen, auteur d’une Théorie générale des normes peu connue chez les sociologues mais qui a profondément influencé nombre de philosophes et de théoriciens du droit. Il nie tout recours possible au principe de non-contradiction dans l’examen des questions pratiques, à raison de ce que, observation commune, une norme affirmée valide peut se trouver largement contredite dans les faits. En bon positiviste, il adhère totalement au principe, hérité de Hume, selon lequel il n’y a pas de passage légitime de l’être au devoir être. Or, on se rappelle que, dans Le juste et le vrai, Boudon a montré l’impossibilité de tenir cette position, dès lors que l’on entend entrer, raisonnablement, dans la rationalité axiologique. Kelsen est et s’avoue relativiste.
Dans leur critique, Forsé et Parodi dévoilent comment leur vue du raisonnable leur permet d’affirmer un refus fort du relativisme. Tout simplement, devant un conflit mettant en jeu des normes, donc des valeurs, le raisonnable sera la solution que tous les individus supposés doués de raison vont accepter après avoir mis en œuvre la logique commune qui comprend le principe de non-contradic-tion. Ils disent « objectivité du raisonnable ».
Autant, pour se prémunir contre le relativisme, leur premier argument (évoqué plus haut) liant l’accord unanime à la liberté transcendantale me semble solide, sur le plan théorique ou philosophique fondamental, autant celui-ci, qui vise le quotidien des décisions, me semble tributaire de conditions d’ataraxie et de confiance dans les représentations dominantes des sociétés occidentales. L’objectivité du raisonnable n’est telle que pour ceux qui participent d’une vision désenchantée du monde.
Poussant leur argument, Forsé et Parodi développent, en s’appuyant sur le livre de Sylvie Mesure et Alain Renaut, La guerre des Dieux, une critique dure de la position wébérienne, taxée de confusion entre le Juste et le Bien, qui conduirait au relativisme, voire au nihilisme. Il serait tellement déraisonnable de vouloir faire de Weber un relativiste que l’on ne saurait soupçonner nos auteurs. Que Weber ait été habité de la tentation d’une lecture nietzschéenne du monde moderne, c’est certain et il l’a reconnu. Cependant, affirmer que, dans le monde du début du XXe siècle, le polythéisme des valeurs est indépassable, que l’ascétisme rationnel calviniste s’est perverti dans le développement du capitalisme, ce sont là les constats d’une lecture sociologique des faits. Ce n’est pas la position axiologique personnelle de celui qui, finalement, voyait l’éthique du politique comme plus exigeante, voire plus noble, que celle du savant, précisément parce qu’ayant à traiter de questions que la seule soumission au critère de vérité ne permet pas de trancher. Ce n’est pas non plus la formule qui résumerait la pensée de Weber sur une question qu’il ne se pose pas : comment le contrat social aujourd’hui devrait-il être établi ? L’exemple montre qu’il y a trois niveaux d’expression : lecture des faits 1) engagement du socio-logue par rapport aux valeurs, 2) réécriture des fondements du contrat social, 3) dans un temps où, pour kantien toujours que l’on doive être, force est de développer un peu plus l’élucidation des points entre morale, droit et politique.
L’imbrication de ces trois plans fait, au-delà du passage consacré à Weber, la difficulté de ce dernier chapitre et le malaise du lecteur à la fin d’un livre si riche, et, de bout en bout, si rigoureusement argumenté. Aussi longtemps que le propos est clairement d’ordre théorique (niveau 3), la construction est très forte et l’appel à la confirmation empirique (niveau 1) a montré que le sentiment commun est fort compatible. Les résultats ont permis de systématiser les objections opposables aux théories concurrentes. Jusqu’alors, seul le parti pris en faveur de la justice purement procédurale ressort comme une outrance du penchant à l’abstraction et presque comme une contradiction interne de la part d’auteurs si soucieux d’exhiber la supériorité du raisonnable sur le rationnel. Ce sont les relativistes, adversaires de toute hiérarchie de valeurs que l’on s’attend à voir défendre la procédure comme telle. Or, Forsé et Parodi brouillent l’image lorsqu’ils veulent que l’objectivité du raisonnable soit aussi l’horizon du travail du sociologue (niveau 2). Avoir donné de bons éléments pour réfuter la collusion entre sociologie et relativisme est une chose : l’analyste est fondé à dire que certaines positions empiriquement rencontrées manquent de bonnes raisons ou que, culturellement situé comme il l’est, il ne les reconnaît pas comme bonnes, cela n’emporte pas que l’objectivité du propos de science sociale se confonde avec celle des citoyens de bonne volonté construisant une règle de politique publique. Au demeurant, la portée de l’objection doit être nuancée car les auteurs ont une ligne incertaine, avouant, par exemple, qu’il est plus que délicat pour le sociologue de se prononcer quant à la discrimination positive.
Le mot conflit apparaît souvent (au lexicomètre de mesurer !) et, pour autant, on se sent très loin des violences de l’histoire, des quartiers de non-droit, de la pauvreté vraie dans les sociétés riches, comme de l’enrichissement sans cause objectivement raisonnable des chefs d’entreprise qui font faillite ou des hauts cadres dont les stock-options spolient les petits actionnaires. Loin de moi le propos de dévaloriser la démocratie que d’aucuns disent formelle ou les procédures de justice qui vont avec et qui, pour imparfaites qu’elles soient, sont incommensurablement supérieures à toutes autres connues. Reste, une fois le livre fermé, un parfum comme d’irréalité. Est-ce que le sondage du chapitre 2, traitant du RMI et des rmistes, n’était pas un peu trop aseptisé, autocensuré pour valoir force d’accord du commun avec la théorie ? La forte satisfaction d’une lecture intellectuellement roborative se nuance d’un doute sur la pertinence des conditions restrictives imposées par un modèle, dont l’objectivité réelle est normative en actes, si lesdits actes manquent par trop.
Jacques Lautman
Maison Méditerranéenne des Sciences Humaines
Aix-en-Provence
 
Barbera (Filippo). – Meccanismi sociali. Elementi di sociologia analitica. Bologna, Il Mulino (Il Mulino/Ricerca), 2004,223 p., 20 €.
 
 
Le lecteur dispose dans cet ouvrage d’une introduction à la fois claire et riche de cette nouvelle approche de l’analyse sociologique : la sociologie analytique. Cela a d’autant plus d’intérêt que ce livre rend compte d’une transformation intellectuelle en cours de réalisation.
Barbera, sociologue de l’économie, y reconnaît l’une des ambitions principales de la sociologie analytique : la construction de schémas explicatifs visant l’intégration des niveaux micro et macro. Fondation microsociologique et réduction individualiste de l’explication doivent être clairement distinguées : postuler que seuls les acteurs aient un pouvoir causal n’implique aucunement une vision atomiste du monde social. Ainsi, « individualisme » et « holisme méthodologique » deviennent composables. Le lien entre ces plans analytiquement distincts se ferait au moyen d’une modélisation systématique des mécanismes générateurs. Ceux-ci sont définis comme des processus causaux situés au niveau des microsystèmes d’interaction capables, sous certaines conditions de contextes, de produire le phénomène macro à expliquer. Le mécanisme représente ainsi la brique élémentaire de la sociologie analytique.
L’ouvrage est organisé en sept chapitres. Deux chapitres éclairent l’origine et la place actuelle de la sociologie analytique ; trois autres discutent ensuite les trois moments analytiques élémentaires d’une explication centrée sur l’interdépendance entre micro et macro ; deux chapitres, enfin, étudient la place de la notion de mécanisme dans la recherche empirique.
Le chapitre I reconstruit l’émergence de l’idée de l’explication par les mécanismes générateurs : Barbera privilégie deux filiations principales. D’une part, il pointe le lien existant entre la sociologie analytique et l’école de la « Columbia University », notamment au travers de l’œuvre de Robert Merton. L’auteur insiste ainsi sur la préférence de la socio-logie analytique pour un style de recherche tourné vers la construction de théorie de portée moyenne et visant une intégration stricte entre élaboration conceptuelle et analyse empirique de phénomènes sociaux précisément délimités. D’autre part, Barbera reconstruit les contributions pionnières de trois auteurs (Jon Elster, Raymond Boudon et James Coleman) pour montrer que l’explication par les mécanismes jaillit dans le contexte d’un indiv id ualisme méthodologique non réductionniste.
Le chapitre II situe en revanche la sociologie analytique dans le panorama de la sociologie contemporaine. Premièrement, Barbera reconstruit les éléments institutionnels (conférences, réseaux et projets de recherche, associations intellectuelles, ouvrages collectifs, etc.) qui font de la sociologie analytique un courant à part entière de la sociologie de nos jours. Deuxièmement, l’auteur insiste sur la volonté de cette approche de se démarquer nettement de tous les courants (« social theory », « post-modernisme », etc.) qui réduisent la sociologie à l’essai, à un discours théorique sur d’autres théories ou à la construction de grands schémas conceptuels sans fondement empirique. La sociologie analytique est également fort critique envers la pratique dominante de recherche empirique aussi bien quantitative que qualitative : la première se limiterait bien souvent à la mise en rapport de structures de relations entre variables tandis que la seconde aurait tendance à se soustraire à la logique de l’inférence et de la généralisation sous prétexte de raisons épistémologiques « régionales » de validité incertaine. La sociologie analytique propose en revanche de centrer l’analyse sur la modélisation des mécanismes générateurs qui permettent de transiter du macro au micro pour remonter ensuite du micro au macro dans le but de rendre compte de l’émergence de phénomènes macrosociologiques clairement délimités. Comment cette double transition pourrait-elle se réaliser ?
Le chapitre III analyse dans le détail le premier moment analytique de l’explication : le passage du macro au micro. Il s’agit ici de reconstruire la logique de la situation, c’est-à-dire les modalités de l’influence du contexte sur les composantes élémentaires de toute action sociale : croyances, préférences et opportunités. Barbera suggère quatre classes générales de processus vraisemblablement à l’œuvre dans la construction de ces éléments : ces quatre types, nous semble-t-il, peuvent être rangés selon leur degré de proximité décroissant avec l’acteur même. L’on a ainsi des mécanismes d’interdépendance entre ces mêmes états internes des acteurs qui engendrent certaines préférences ou croyances (mécanismes du type « raisin vert », « préférences contre adaptatives », « Ulysse et les sirènes », etc.). L’on trouve ensuite des mécanismes de formations des préférences et des opportunités qui ont trait à l’enracinement des individus en des chaînes d’interaction dyadique (« effet d’interaction »). L’on peut penser en outre à des processus de production liés à la place que les acteurs occupent dans un réseau de relations sociales (« effet structurel »). L’on a enfin une série de mécanismes de façonnage des préférences et des croyances qui tiennent aux modifications dynamiques du contexte décisionnel entraînées par le nombre d’individus ayant déjà accompli l’action que l’acteur i se propose de réaliser (« effet social endogène »). Ces derniers mécanismes expriment ainsi le « poids de l’agrégat ».
Le chapitre IV aborde ensuite le niveau micro qui met en jeu l’image de l’acteur social utilisable dans l’analyse. À ce propos, Barbera souligne qu’il existe désormais une véritable réflexion socio-logique sur la rationalité qui tend à s’affranchir progressivement de la conception économique de l’action rationnelle. Selon l’auteur, on peut mobiliser dans le cadre de la sociologie analytique quatre différents modèles d’acteur. La conception instrumentale et conséquentialiste de la rationalité – modèle forward-looking – constitue bien entendu le modèle de base à disposition du sociologue : Barbera remarque que la sociologie analytique a cependant tenté d’étendre son application à l’étude de la genèse des normes sociales. Il existe ensuite une vision de l’action rationnelle qui fait des acteurs des êtres intéressés non pas aux conséquences futures de l’action mais à celles passées dans le sens où les individus choisiraient les actions qui ont montré dans le passé l’adaptation meilleure à l’environnement : il s’agirait d’une conception « adaptative », « pragmatique » et « évolutive » de la rationalité (modèle backward-looking). L’on peut regarder « en avant », « en arrière » mais aussi « à côté » en ce sens que les acteurs imiteraient les actions des individus autour d’eux qui se sont avérées des solutions efficaces de tel ou tel problème à un instant donné (modèle sideward-looking). Il y aurait enfin un modèle de rationalité cognitive selon lequel les individus sont principalement des acteurs qui théorisent la situation dans laquelle ils agissent à partir de l’information disponible.
Le chapitre V ferme la boucle en étudiant les modalités de transition du micro au macro. Il s’agit probablement de la partie dont les conséquences théoriques sont les plus importantes : la discussion de Barbera attire en effet l’attention sur le problème fondamental de la modélisation des structures d’interdépendance. Deux cas généraux existent. S’il est légitime de considérer les acteurs comme indépendants, un processus d’agrégation simple par addition des unités d’analyse est possible et la transition du micro au macro n’est pas problématique. S’il est en revanche irréaliste de postuler l’indépendance entre les acteurs, il y aura une discontinuité entre micro et macro : ce dernier sera émergent par rapport aux unités élémentaires qui en sont à l’origine. Barbera discute trois types généraux de structures d’interdépendance qui pourraient donner corps à l’expression durkheimienne « un tout n’est pas identique à la somme de ses parties » : 1) « interdépendance stratégique », celle fondée sur des acteurs qui possèdent des attentes sur le comportement d’autrui et essaient de l’anticiper ; 2) « interdépendance processuelle », celle qui dérive de l’enchaînement d’acteurs qui agissent de manière séquentielle et dans laquelle le nombre d’acteurs ayant déjà achevé l’action influence le comportement de l’acteur i-ème ; 3) « interdépendance relationnelle ou spatiale », celle liée à la présence (ou l’absence) de liens structuraux ainsi qu’à la simple disposition spatiale des acteurs. L’auteur attire enfin l’attention du lecteur sur un fait important : un objet social macro qui est supposé exogène dans le cadre de l’explication au temps t peut être conçu comme l’effet émergent d’un processus d’interdépendance qui a existé au temps t-1. Cela ouvre la voie à une généralisation dynamique du schéma macromicromacro dans le sens d’un enchaînement de n boucles de ce type.
Le développement de l’explication par mécanismes générateurs ne peut reposer uniquement sur la réflexion théorique et méthodologique : on risquerait sinon « de parler de mécanismes sans faire de la recherche avec eux ». Cette formule rhétorique efficace ouvre le chapitre VI qui rappelle trois recherches empiriques exemplaires qui utilisent la méthodologie des mécanismes générateurs pour expliquer des phénomènes sociaux aussi différents que la diffusion des innovations (Coleman, Katz et Menzel, 1957,1966), l’in égalités de ch ances sco la ire s (Gambetta, 1987) et la violence collective (Kalyvas, 1999). Le problème des rapports entre théorie et recherche empirique est enfin complètement analysé dans le chapitre VII. Décrire soigneusement le phénomène à expliquer, postuler un ensemble de mécanismes générateurs et tester les mécanismes, tel est l’algorithme de base de toute recherche inspirée par la sociologie analytique. Barbera montre cependant que les manières de remplir ces trois tâches peuvent être variées et prône un pluralisme méthodologique qui fait des méthodes formelles et structurées de collecte et de traitement des données l’une des solutions possibles mais non la seule. Trois contraintes doivent cependant être toujours respectées : 1) ne jamais perdre de vue l’objectif principal, celui de l’explication d’une régularité macrosociale (l’étude du détail en tant que tel n’a pas de place dans la sociologie analytique) ; 2) viser la théorisation de portée moyenne testable empiriquement non pas la construction de grands schémas théoriques ; 3) ne jamais oublier de fonder micrologiquement l’explication.
L’un des mérites principaux de l’ouvrage de Filippo Barbera est sans doute d’interpréter correctement l’esprit de fond de l’approche de sociologie analytique. L’auteur, en effet, ne tombe jamais dans l’erreur de tenter des théorisations globales du social ou d’avancer des solutions générales au problème fondamental des rapports entre micro et macro. Il propose de manière très équilibrée une série de modèles, de processus et de mécanismes utilisables pour désagréger et agréger continuellement les effets des structures ainsi que les produits des actions : le lecteur n’est à aucun moment induit à choisir a priori une image de l’acteur ou un type d’interdépendance. Ces choix sont toujours présentés comme une question d’utilité heuristique à préciser selon l’objet que l’on étudie : c’est bien cette prudence et cette humilité intellectuelles, nous semble-t-il, qui font de la sociologie analytique l’une des options méthodologiques les plus sérieuses et attrayantes de la sociologie contemporaine.
Gianluca Manzo
Université de Paris IV– Sorbonne
Université de Trento
 
Durand (Claude) (dir.). Regards sur les biotechnologies. Paris, L’Harmattan (Sciences et société), 2004,296 p., 27 €.
 
 
L’essor contemporain des biotechnologies met en jeu de nombreux mécanismes sociaux, soit qu’il les influence, soit qu’il en dépende. Il suffit d’évoquer les débats que suscite le clonage de l’être humain ou même la simple utilisation, à des fins thérapeutiques, des embryons déjà existants pour se rendre compte que la sociologie ne peut leur rester indifférente. Il n’est donc pas surprenant que le Centre Pierre Naville et son équipe « biotech » de l’université d’Évry aient organisé un colloque sur les biotechnologies, les 11 et 12 octobre 2002, dont est issu ce livre. Comme l’écrit Claude Durand dans son introduction : « Démontrer ou infirmer l’importance du décryptage du génome ou des nouvelles approches de la biologie moléculaire est l’œuvre des scientifiques; les sociologues, quant à eux, s’efforcent de comprendre la signification générale des controverses entre les grandes écoles scientifiques et les enjeux philosophiques et sociaux que font surgir leurs applications. »
Seuls les trois premiers chapitres de l’ouvrage portent sur l’état présent des controverses scientifiques. Les dix suivants nous intéressent plus spécifiquement, qui concernent les applications professionnelles des recherches entreprises et le cadre social où elles se déroulent. Comment fonctionne le Génopole d’Évry ? (C. Heil, G. Lacroix) ; quels problèmes doivent résoudre les « jeunes pousses » dans le secteur des biotechnologies ? (C. Fonrouge) ; comment les sciences et la pratique médicales doivent-elles s’adapter aux nouveaux développements de la recherche ? (N. Ansellem). Ces communications abordent trois questions majeures du domaine professionnel. Puis Claude Durand, maître d’œuvre de l’ouvrage, traite de l’acceptabilité sociale de la biotechnologie : thème d’actualité si l’on songe aux remous provoqués, il y a peu, par l’expérimentation sur les OGM. Sylvie Bonny expose la manière dont le grand public perçoit ces derniers : au dire des sondages, les Français les considèrent d’un œil beaucoup plus hostile que la moyenne des Européens, sans parler, bien sûr, des Américains. Deux études portent, l’une sur ATTAC (Muriel Chevallier), l’autre sur la Confédération paysanne (Guy Le Fur), qui sont les deux fers de lance de la contestation des OGM. Il est également question des associations de malades qui s’efforcent d’encourager les recherches relatives aux maladies dites « orphelines », telles les myopathies, et l’information à leur sujet (B. Piazza-Paruch). Claude Durand, qui n’a pas ménagé sa peine, consacre ensuite une trentaine de pages au contrôle social des biotechnologies : comment concilier la gestion des risques et l’innovation scientifique, tout en respectant les valeurs des sociétés démocratiques ? À cet égard, l’autorisation de breveter les gènes humains (Antoine Schoen) et le rôle crucial à donner aux comités d’éthique (A. Bertrand-Mirkov ic) méritent l’attention qui leur est accordée.
On conclura, avec Claude Durand, dans les dernières pages d’un volume où abondent réflexions judicieuses, informations tous azimuts et références bibliographiques, que rien n’est plus nécessaire au progrès raisonnable de ce secteur-clé qu’une politique hardie de controverses publiques. La route est tracée.
Jean-René Tréanton
 
Fassin (Didier). – Des maux indicibles. Sociologie des lieux d’écoute. Paris, La Découverte (Alternatives sociales), 2004,198 p., 17 €.
 
 
Les années quatre-vingt-dix ont vu l’apparition d’une nouvelle forme d’intervention sociale avec la mise en place de lieux d’écoute destinés à prendre en charge la souffrance psychique d’individus considérés en situation d’exclusion. Comment comprendre cette inflexion dans le traitement des populations défavorisées ? Quelle signification accorder à l’importance prise par le thème de la souffrance dans le discours public et l’action sociale ? Quelles sont les modalités concrètes de mise en œuvre de cette politique de l’écoute ? Entraîne-t-elle une redéfinition des métiers du social et du rôle traditionnel des thérapeutes ? Telles sont les questions auxquelles Didier Fassin s’emploie à répondre, en s’appuyant sur une enquête menée dans plusieurs de ces nouveaux dispositifs par une équipe de recherche constituée de Pierre Aïach, Blandine Boulenger, Hélène Bretin, Dominique Cèbe, Zahia Kessar, Sylvia Klingberg et Claudine Philippe.
En introduction et dans la première partie de l’ouvrage, Didier Fassin restitue le contexte dans lequel cette nouvelle politique a été conçue. Si ce sont des circulaires de 1996 et 1997 qui définissent la politique française de l’écoute, celle-ci s’inscrit dans la nouvelle façon de penser la question sociale qui se forme au début des années quatre-vingt-dix. La notion d’exclusion en est, on le sait, le maître mot. Quelles que soient sa polysémie et ses insuffisances analytiques, elle traduit un changement notable dans la perception publique des pauvres et des déviants. Ceux-ci ne sont plus vus comme des inadaptés ou des délinquants, mais, de plus en plus, comme des victimes d’une société incapable d’assurer une place convenable à tous ses membres. Le succès du thème de la souffrance naît de cette conjoncture qui voit la société tenue pour responsable de ses maux. La politique de l’écoute qui en est issue exprime la volonté des pouvoirs publics de faire preuve de sollicitude à défaut de pouvoir remédier au chômage, à la précarité, à l’échec scolaire ou à la discrimination raciale.
Pour autant, précise Fassin, on ne saurait comprendre les politiques de l’écoute en s’en tenant aux textes et aux rapports. Il faut aussi observer les dispositifs qui les mettent en œuvre et rencontrer leurs agents et leurs usagers. Les chapitres suivants présentent justement les résultats de l’enquête dans cinq lieux d’écoute situés en Île-de-France. Et, au travers d’ethnographies réalisées dans ces lieux qui accueillent des publics aussi divers que des adolescents issus de milieux défavorisés, des précaires de tous âges, des chômeurs ou des femmes victimes de violence, on perçoit clairement ce qui se joue dans les dispositifs censés pallier la souffrance psychique née de difficultés sociales.
La richesse des matériaux recueillis est cependant telle qu’on ne peut mentionner ici toutes les dimensions soulignées par l’équipe de Didier Fassin. On se contentera pour cette raison de n’en évoquer que trois qui nous paraissent constituer les principaux résultats de la recherche.
La première a trait au thème de la souffrance à proprement parler. Si ce mot est au cœur des politiques de l’écoute, il n’est pourtant jamais précisément défini. Or cette indéfinition n’est pas indifférente. Elle révèle même le caractère peu codifié des pratiques qui se développent autour de l’écoute. On ne sait par exemple pas bien dire qui est le sujet de la souffrance : s’agit-il seulement des usagers de ces dispositifs d’accueil ou faut-il encore considérer ceux qui y interviennent et sont, comme par un effet de retour, touchés par les maux dont ils sont les écoutants ? L’idée qui semble prévaloir est celle d’un e « souffrance psychique sans pathologie » (p. 36) qui affecterait beaucoup de ceux qui sont confrontés à des problèmes sociaux. Et bien que les lieux d’écoute n’entendent faire ni de l’action sociale ni de la psychiatrie au sens traditionnel, il s’avère toutefois que « plus qu’à une psychiatrisation du social, on a affaire à une sanitarisation de la psychiatrie » (p. 35). Cette politique participe en effet du projet plus général de recomposer la psychiatrie publique en la rendant plus proche des gens et moins médicale. Il en résulte en particulier que les intervenants dans les lieux d’écoute n’ont pas de véritable formation en psychologie ou en psychiatrie, ou que, quand ils sont eux-mêmes psychologues, psychanalystes ou psychiatres, il leur est fait interdiction d’aller au-delà du cadre de l’écoute de la souffrance pour intervenir en tant que tels.
La deuxième renvoie à la description du monde de l’action sociale et de ses métiers. La qualité des notations nous en révèle sa figure concrète jusque dans ses aspects les plus prosaïques. On est ici au plus loin des travaux sur le travail social qui se contentaient de dénoncer ses effets stigmatisants et de présenter ses acteurs comme des agents du maintien d’un ordre politique conservateur. La démarche ethnographique met au contraire clairement en évidence les contraintes qu’affrontent sans cesse les intervenants des lieux d’écoute : la précarité de leur propre emploi, la chasse permanente aux financements, la difficulté à mener une action dans la durée, des objectifs imprécis, des locaux inadaptés ou, encore, le manque de coordination entre les différents services sociaux. Le livre se situe, de ce point de vue, dans la lignée d’un ensemble de travaux récents qui se donnent pour objectif d’examiner au plus près le fonctionnement des institutions de l’État social.
La troisième dimension concerne le rôle singulièrement ambivalent des psychologues, des psychiatres et des psychanalystes dans les lieux d’écoute. Didier Fassin montre bien comment la polysémie de la notion de souffrance place les métiers du psychisme dans une position encore plus difficile que ceux du social, déjà peu ou prou habitués à composer avec des situations aux contours mal définis. Le chapitre sur l’action de psychanalystes auprès de chômeurs souligne par exemple combien l’idée que la souffrance psychique est la conséquence psychologique de la précarité sociale met les premiers face à une double ambiguïté. On attend d’eux, d’une part, qu’ils apportent une réponse à un problème social en intervenant dans le domaine du psychique, bien qu’ils disent travailler sur l’inconscient et estiment ne pas avoir de « solutions » concrètes à proposer. Alors, d’autre part, que leur démarche suppose habituellement qu’une personne les sollicite pour entreprendre une démarche thérapeutique, ils doivent recevoir des individus qui ne les consultent que soumis à l’obligation administrative de valider de la sorte un projet d’insertion. À propos du statut des « psys » dans ces dispositifs, Fassin n’hésite pas à parler d’une « déprofessionnalisation des métiers » (p. 78).
La qualité et l’aspect novateur de l’ouvrage n’empêchent toutefois pas quelques observations critiques. On peut regretter, en premier lieu, que Didier Fassin ne discute pas davantage les autres approches sociologiques et anthropologiques de la souffrance. Les travaux de Pierre Bourdieu, Alain Ehrenberg et Luc Boltanski, ainsi que l’importance prise par la notion de social suffering dans l’anthropologie nord-américaine, sont certes mentionnés au début du livre, mais Didier Fassin ne précise pas véritablement en quoi sa démarche s’en rapproche ou s’en distingue [1]. Il y avait également matière à des développements capables d’alimenter les débats actuels sur les conditions de possibilité d’une approche sociologique de l’individu. En effet la prégnance du thème de la souffrance dans les études sur la précarité traduit aussi de nouvelles formes d’expression de la subjectivité dans l’expérience individuelle. Les lieux d’écoute ne révèlent-ils pas fondamentalement un aspect de cette injonction à se comporter en individu autonome faite aux plus démunis en ressources d’autonomie ? La mobilisation des recherches autour de la thématique de la reconnaissance aurait, enfin, vraisemblablement permis de mieux mettre en relief la nature des demandes auxquelles sont confrontés les intervenants de ces dispositifs et les difficultés qu’ils disent rencontrer. Sur une base empirique, il était là possible de fournir un éclairage original aux discussions de la philosophie morale qui soulignent combien, dans les sociétés contemporaines, le sentiment d’injustice résulte autant de l’infériorité sociale ou d’un état de pauvreté que de l’impression de ne pas être traité conformément à l’idée que l’on se fait de sa propre dignité.
Ces remarques de détail faites, il n’en reste pas moins que le travail de Didier Fassin et de son équipe participe de manière heureuse et féconde à la compréhension des implicites et des effets de la transformation de l’intervention sociale. Un de ses mérites, et non des moindres, est notamment de toujours répondre à l’exigence de neutralité axiologique dans un domaine où la conviction politique l’emporte fréquemment sur l’objectivité scientifique. La tonalité critique qui accompagne la discussion d’ensemble ne tombe ainsi jamais dans les facilités du propos caricatural ou de la formule choc. Dans une période où trop de sociologues tendent à n’appréhender le trouble psychique qu’en termes de construction sociale, il est par exemple fort justement rappelé que, s’il faut assurément se garder de toute naturalisation de ce que recouvre le terme de souffrance, des manifestations psycho log iqu es e t psychiatriques de la souffrance psychique existent bel et bien chez les individus en situation de précarité. Le chapitre de conclusion reste de même prudent sur le sens des évolutions repérées. Contrairement à ce que ferait facilement une lecture idéologique, les lieux d’écoute ne sont pas érigés en indice du retrait de l’État dans la lutte contre les inégalités. C’est, différemment, l’incapacité actuelle des pouvoirs publics à déchiffrer ces inégalités que la recherche met en évidence. Aucune « fonction » n’est non plus prêtée à ces dispositifs, alors que l’on imagine sans peine comment, en d’autres temps, une machinerie fonctionnaliste les aurait mis en un tournemain à son service. Car c’est en définitive l’incertitude du moment présent qui est soulignée et, en dépit de sa gravité, la capacité collective des citoyens à agir sur son cours qui est suggérée.
Dominique Vidal
GRACC – Université de Lille III
 
Jellab (Aziz). – L’École en France. La sociologie de l’éducation entre hier et aujourd’hui. Paris, L’Harmattan, 2004,256 p., 21,50 €.
 
 
L’École en France. La sociologie de l’éducation entre hier et aujourd’hui, bilan, certes non exhaustif mais souvent synthétique des travaux sociologiques – principalement français – s’inscrit dans la problématique de la démocratisation scolaire qui connaît actuellement un regain d’intérêt sociologique. Son auteur, Aziz Jellab, a l’ambition d’initier le lecteur aux grandes questions traitées par la sociologie de l’éducation. Sont décrites et confrontées à la fois l’évolution du système scolaire français et l’évolution des préoccupations de la sociologie de l’éducation. L’ouvrage, qui s’apparente à un manuel, procède en deux temps.
La première partie, générale, présente un large panorama des connaissances sociologiques dans le domaine de l’éducation. De construction traditionnelle, elle introduit néanmoins des particularités qui peuvent la distinguer d’autres ouvrages généraux sur l’école. En effet, le premier chapitre, consacré à une histoire classique du système scolaire accorde une place considérable à l’enseignement professionnel – en particulier au lycée professionnel – certainement trop absent de la sociologie de l’éducation, comme le souligne l’auteur (p. 46). Le deuxième chapitre, portant sur les principales théories sociologiques de l’éducation – celles des années soixante-dix, plutôt étrangères aux dynamiques internes du système scolaire et macrosociologiques, celles récentes pénétrant au contraire l’organisation scolaire dans son quotidien et microsociologiques – dresse un bilan critique. L’auteur, avec efficacité, décoche de nombreuses flèches aux différentes approches théoriques. Il montre les nombreuses « anomalies » qu’elles peuvent recouvrir. Parmi les plus explicites et connues, il pose la question de savoir en quoi les théories de la reproduction et les théories conflictualistes permettent de comprendre les réussites scolaires paradoxales.
Au terme de cette partie, le lecteur retiendra que ce sont à la fois les enjeux du système scolaire qui ont évolué au fil des différentes Républiques mais également les regards sociologiques glissant des structures vers les acteurs ou « sujets » de l’expérience.
La deuxième partie, axée sur la question spécifique des inégalités scolaires sous l’angle de nouvelles problématiques, est composée de quatre chapitres. Si la scolarité s’appréhende notamment à partir des socialisations familiales, de l’orientation, de l’évaluation scolaire, etc., elle « est aussi apprentissage et confrontations avec des savoirs » (p. 114), (chap. III). La problématique « du rapport aux savoirs », longuement développée dans ce chapitre, sous ses différentes approches, permet de reformuler selon l’auteur, entre autres, les questions de l’échec et de la réussite scolaires.
Une autre manière d’interroger les inégalités « face [à] et dans l’école », est de partir du local, du contexte (chap. IV). L’auteur développe ici, principalement, les conséquences des politiques locales (décentralisation, ZEP, etc.) engagées dès le début des années quatre-vingt à destination des établissements scolaires. En outre, une mise à jour assez conséquente des travaux relatifs à « l’effet-maître » et à « l’effet-établissement » est effectuée.
Le chapitre V, centré sur les questions mises en avant par les médias ces derniers temps, introduit principalement la thématique des problèmes sociaux au sein du système scolaire suite à sa massification, selon trois axes. Le premier, la violence à l’école, qui n’est pas comme le rappelle justement Aziz Jellab un phénomène récent mais seulement un problème changeant, se voit ré-interrogé différemment avec la montée des effectifs. Le deuxième axe parcourt la question de « l’ethnicisation de s pro blèmes scolaires ». Le troisième traite des épreuves du métier d’enseignant suite aux profondes mutations de l’École.
Le chapitre VI, quant à lui, se propose d’explorer « [l]a question de la démocratisation du système scolaire dans son rapport avec la démocratisation de la vie au sein de la société civile […] » (p. 194). Sont évoqués « quelques enjeux actuels » sous les angles, essentiellement, de la question du genre et des rapports complexes instaurés entre l’École et le marché du travail.
Enfin, la conclusion, courte et stimulante, nous convie à partager des pistes de réflexion et de recherche sur l’École. Elle invite, par exemple, la sociologie de l’éducation à « penser » les relations entre sujet et contexte, entre apprentissage et socialisation ainsi qu’à réfléchir sur la capacité et la contribution des savoirs sociologiques à transformer ou non l’École.
On pourrait s’interroger sur la nécessité de produire un énième manuel, si cet ouvrage ne présentait pas des qualités indéniables : réflexivité et distance par rapport aux théories sociologiques anciennes et récentes; présentation claire et soignée de certains travaux de socio-logie de l’éducation comme ceux de Pierre Bourdieu et de la sociologie du « rapport aux savoirs »; apports inhabituels, pour un ouvrage général, d’éléments sur le monde de l’enseignement professionnel.
Toutefois, L’École en France souffre de plusieurs défauts tant sur le fond que sur la forme dont il nous faut exposer les principaux. Tout d’abord, la trame de l’ouvrage est souvent difficile à suivre. Une écriture dense, affectée par endroit de maladresses stylistiques, ne facilite pas toujours une lecture à visée introductive comme le souhaite l’auteur. L’ouvrage est inégal : à des passages bien construits succèdent d’autres moins structurés, nous semble-t-il, comme le chapitre VI. Ensuite, on peut regretter l’impasse faite sur certaines problématiques actuelles (sociologiques et politiques) de l’éducation. D’une part, on peut s’étonner de l’absence de certaines références bibliographiques récentes. L’introduction, par exemple, dans le chapitre VI, des travaux récents de Marry, Kieffer et Duru-Bellat sur la scolarité des filles, ou encore ceux de Felouzis, relatifs à la ségrégation ethnique [1] aurait donné un contenu plus actualisé. D’autre part, l’auteur fournissant des éléments sur l’enseignement professionnel aurait pu apporter également des informations sur la question de la démocratisation du monde des classes préparatoires et des grandes écoles, encore trop peu présente dans les ouvrages généraux de l’éducation, et retravaillée pourtant dans des articles récents spécialisés (Albouy et Wanecq ; Vallet ; Euriat et Thélot). Enfin, le thème des inégalités scolaires aurait pu être discuté à travers les « mesures politiques » prises ces dernières années par certaines grandes écoles dans un souci de justice.
Si l’auteur rappelle que les productions sociologiques s’inscrivent dans des contextes précis (p. 19), il est dommage que le lien entre texte et contexte ne soit pas systématiquement et/ou explicitement étudié. Dévoiler à la manière de Merton, par exemple, les facteurs internes et externes qui agissent sur le choix des problématiques et des thèmes étudiés par la sociologie de l’éducation aurait donné au propos une véritable problématique et, partant, une tout autre intensité à l’ouvrage.
Au bout du compte, malgré les imperfections, et si on lit le livre comme une somme de connaissances, un état des lieux critique, l’ouvrage apparaît être un bon outil de travail tant pour l’étudiant de sociologie que pour le sociologue praticien.
Benjamin Castets-Fontaine
LAPSAC – Université Victor Segalen Bordeaux II
 
Pillon (Thierry), Vatin (François). – Traité de sociologie du travail. Toulouse, Octarès (Travail & activité humaine), 2003,501 p., 30 €.
 
 
C’est en écho à un modeste nombre de traités ou de manuels de sociologie du travail produits au cours de ces quarante dernières années que Thierry Pillon et François Vatin ont entrepris de rédiger ce livre à vocation didactique. Cependant, il ne s’agit pas pour les auteurs de procéder à un simple inventaire des connaissances circonscrites au champ de la sociologie du travail, mais plus fondamentalement de réaliser ce qu’ils nomment une « synthèse réflexive » (p. 1) des recherches menées sur le travail. Ce faisant, afin de ne pas se contenter d’un état des savoirs d’un champ disciplinaire particulier, l’objectif de l’ouvrage est de répondre de façon ambitieuse à la question suivante : « Qu’est-ce que le socio-logue peut, aujourd’hui, dire du travail ? » Il en résulte un regard original porté sur un vaste ensemble de travaux – en témoigne une bibliographie conséquente – qui contient de véritables apports dont certains sont perceptibles à travers quelques principes de bases énoncés dans l’avant-propos.
Ainsi, par exemple, compte tenu de la centralité prise par le travail dans les sociétés industrielles, la sociologie du travail est assimilée par les auteurs à une sociologie générale qui étudierait un élément essentiel de la dynamique sociale de ces sociétés. Ils appliquent cette position de principe en procédant par exemple à un tour d’horizon des principales analyses sociologiques portant sur la question des classes sociales. Autre pierre angulaire de l’ouvrage qui lui confère toute sa spécificité : la sociologie n’est pas conçue comme une discipline autonome au regard d’autres disciplines voisines ayant pour objet d’étude le travail. Dans cette optique, T. Pillon et F. Vatin ont consacré la première des trois grandes parties que comporte l’ouvrage à un recensement des différentes approches scientifiques étudiant le travail parmi lesquelles on compte la psychophysiologie, la psychotechnique et l’ergonomie ou encore la psychosociologie du travail.
Par ailleurs, nous saurons gré aux auteurs d’avoir recours à une mobilisation quasi permanente de références historiques afin d’éclairer l’émergence de telle ou telle discipline comme l’ergonomie ou bien évidemment la naissance de la sociologie du travail française d’après-guerre. Cette démarche historique est mise à profit pour rendre intelligible l’apparition de notions fondamentales comme celles de travail et de chômage ou encore pour saisir la façon dont un objet particulier, à l’image de l’organisation du travail, s’est imposé en tant que problématique majeure à un moment donné de l’histoire. Ces apports sont fondamentaux pour le sociologue qui ne prend peut-être pas toujours le recul historique nécessaire dans son travail de construction de l’objet.
Enfin, T. Pillon et F. Vatin sont restés fidèles à l’objectif originel de la socio-logie en déconstruisant de nombreux stéréotypes présents y compris au sein de la communauté des sociologues. Une multitude d’exemples vient illustrer cette approche critique. On assiste alors à un travail de déconstruction du concept de « révolution industrielle » – reprenant une réflexion déjà engagée par F. Braudel – qui consiste à dire que contrairement à ce que l’on croit généralement, la révolution industrielle a résulté d’un lent mouvement qui n’a pas été décelable à ses débuts. Le problème de l’extrême hétérogénéité de la réalité désignée par le concept d’exclusion, et des nombreuses confusions qu’il engendre, est également soulevé. Les auteurs remettent aussi en question une représentation largement répandue qui fait du taylorisme l’organisation hiérarchique par excellence alors que F. W. Taylor, à l’inverse de H. Fayol, était opposé à un tel type d’organisation inspiré du système hiérarchique militaire. Dans une perspective similaire, la vision « romantique du monde ouvrier » (p. 304) est fortement relativisée par les auteurs lorsque ces derniers rappellent, en s’appuyant sur des travaux d’historiens, que la classe ouvrière pouvait être dispersée et culturellement hétérogène.
Mais davantage que ces positions de principes et ce travail de déconstruction, on décèle l’adoption par les auteurs d’une véritable grille de lecture singulière pour rendre compte de cette vaste littérature sociologique ayant étudié le travail. Cet aspect n’est pas condamnable en soi et possède le mérite de ne pas cantonner ce traité au pur didactisme.
En premier lieu, ce point de vue théorique s’affirme par l’entremise d’une série de petites thèses ou prises de positions que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage et qui sont parfois susceptibles de susciter la discussion et le débat. Nous fournirons ici deux exemples de ces prises de position controversables. Ainsi, l’affirmation que le travail serait d’abord un acte technique au sens où il constitue un moyen pour l’homme d’agir sur son environnement puis, ensuite seulement, un acte social entendu comme espace et moment privilégiés de production de lien social. Si l’on reconnaît, en accord avec les auteurs, la double dimension à la fois technique et sociale du travail, on peut toutefois s’interroger sur leur volonté de vouloir y déceler un ordre. Comme le montre avec force M. Godelier [1], il n’existe pas d’opposition ni même de hiérarchie entre ce qu’il appelle les réalités matérielles dans lesquelles on pourrait ranger la technique et les réalités idéelles qui recouvrent les représentations, le symbolique et donc le lien social. Par conséquent, vouloir déceler un ordre entre ces deux entités, n’est-ce pas d’une certaine façon les dissocier ?
Toujours au regard du thème de la technique – auquel est dédiée toute la deuxième partie de l’ouvrage – les auteurs adoptent une position très tranchée par rapport à la façon dont les sociologues ont abordé le concept en lui-même. Pour eux, les chercheurs se seraient surtout focalisés sur les conséquences sociales et organisationnelles du changement technique. Afin d’illustrer cette tendance, les auteurs relatent l’exemple emblématique de la critique émise par les sociologues du travail à l’encontre du travail à la chaîne. Ils considèrent qu’une telle posture antitechniciste viserait essentiellement à dénoncer l’emprise du machinisme sur les travailleurs et l’aliénation qui en résulte. L’argumentation de T. Pillon et F. Vatin est utile ici dans le sens où elle rappelle la faiblesse de l’opposition entre la rationalité technique d’un côté et les valeurs sociales et humaines de l’autre. Mais en même temps, on regrette qu’ils ne fassent pas allusion au type de rapport social dans lequel s’inscrit l’utilisation des techniques productives tant décriées par certaines « sociologies critiques ». En effet, les rapports sociaux – en l’occurrence le rapport salarial dans le cadre de l’entreprise capitaliste – ne déterminent-ils pas pour une large part la finalité d’utilisation de ces techniques de production ? Partant, la posture anti-techniciste deviendrait légitime à partir du moment où elle met en exergue le caractère aliénant du machinisme sans évidemment le faire résulter des nécessités techniques mais bien des stratégies politiques et économiques inhérentes aux rapports de production capitalistes.
En second lieu, la manifestation de cette grille de lecture spécifique portée sur les différents travaux de la littérature sociologique réside dans la manière dont ils ont été exposés et sélectionnés. Ce qui semble avoir conduit les deux auteurs à porter des éclairages sur certains points mais peut-être aussi à laisser dans l’ombre d’autres aspects. Par exemple, des écoles ou courants de pensée contemporains tels que le conventionnalisme ou la sociologie économique (p. 62) sont exposés sans forcément faire l’objet d’une discussion critique qui aurait permis d’en souligner les éventuelles limites. Dans le même temps, T. Pillon et F. Vatin paraissent se démarquer de ce que l’on pourrait appeler les « sociologies contemporaines critiques du monde du travail » en réfutant certaines de leurs thèses et, par conséquent, en y restreignant sensiblement l’attention portée. En ce qui concerne la littérature anglosaxonne en matière de sociologie du travail, dix pages sont consacrées à l’interactionnisme symbolique incarné par des auteurs issus de l’École de Chicago. Mais, malgré la perspective transdisciplinaire qu’est la leur, les auteurs ne nous disent quasiment rien sur un courant d’économistes hétérodoxes – les « radicaux américains » – qui s’est pourtant intéressé de très près aux questions du travail salarié et de la technique à la fin des années soixante. Enfin, la conception même de la notion de travail, qui est privilégiée dans l’ouvrage, est entendue comme « un acte engageant l’homme dans toutes ses composantes, physiologiques, psychiques et sociales » (p. 357) par opposition à celle, plus restrictive, du salariat en tant que forme majoritaire prise par le travail dans notre société. Seules les cinquante dernières pages sont destinées aux questions de l’emploi dans la littérature sociologique.
Pour conclure, il convient cependant de préciser que l’adoption par T. Pillon et F. Vatin d’un regard particulier – ou tant soit peu partial – sur toute une production de la littérature scientifique est loin d’être un fourvoiement mais constitue bien le propre d’une « synthèse réflexive ». Cela présente notamment l’avantage de mettre en lumière les conceptions et approches théoriques dominantes du travail aujourd’hui dans le champ disciplinaire de la sociologie.
Gaëtan Flocco
Centre Pierre Naville – Université d’Évry
 
Beau (Anne-Sophie). – Un siècle d’emplois précaires : patron-ne-s et salarié-e-s dans le grand commerce, XIXe -XXe siècles. Paris, Payot, 2004,303 p., 20 €.
 
 
A.-S. Beau précise d’emblée dans l’introduction de son ouvrage, issu d’un travail de doctorat, que les analyses de la gestion de la main-d’œuvre produites par les sociologues et les historiens souffrent chacune de lacunes spécifiques. Les premières – essentiellement des études de « genres » – se focalisent sur les formes d’emploi précaire et flexible, mais sans se poser la question de leur origine historique. Les secondes portent surtout sur la rémunération, dont le rôle serait primordial dans le processus de stabilisation de la main-d’œuvre qualifiée, mais sans s’intéresser à la période récente. C’est donc dans une perspective à la fois socio-logique et historique que l’auteure inscrit son analyse de la gestion de la maind’œuvre dans les grands magasins avec l’exemple du Grand Bazar de Lyon. L’enjeu majeur de cet ouvrage est de rompre avec la vision dominante selon laquelle la précarité des employé-e-s du secteur de la grande distribution constituerait une nouveauté des années soixante-dix pour en démontrer l’ancienneté par une analyse historique détaillée et approfondie. Cette approche permet la remise en cause de trois présupposés. Tout d’abord, les hyper- et supermarchés ne constituent pas un secteur d’activité récent. En effet, les politiques actuelles des hypermarchés en termes de gestion de la main-d’œuvre s’inscrivent dans la continuité d’usages élaborés depuis une centaine d’années par les grands magasins. Le principe sur lequel elles reposent demeure le même : celui de la flexibilité maximale du personnel en vue de l’adaptation la plus adéquate possible des effectifs aux fluctuations de la clientèle. Les trois leviers principaux en sont la précarité des emplois, la faiblesse des salaires et l’absence de qualification des salariées recruté-e-s. Autre apport essentiel de cet ouvrage, A.-S. Beau démontre que les contrats à durée déterminée et les emplois à temps partiel ne constituent pas des formes d’emplois « nouvelles » ou « atypiques » des années soixante-dix, mais c’est seulement à partir de cette date que ces pratiques anciennes deviennent visibles car inscrites dans la loi. Enfin, cette perspective historique permet de rompre avec l’idée selon laquelle les salarié-e-s du grand commerce du XIXe siècle auraient occupé une position socio-professionnelle privilégiée en comparaison de celle des employé-e-s du XXe siècle ou de celle des ouvriers. A.-S. Beau en vient à ces conclusions innovantes en retraçant l’histoire de la gestion de la main-d’œuvre du Grand Bazar de Lyon entre 1886 et 1974. Elle insiste sur le rôle déterminant du droit du travail qui constitue « le cadre de contraintes dans lequel s’organisent les stratégies patronales » (p. 13) en vue de les restreindre ou de les contourner. Dans la période 1886-1974, 1936 est la principale rupture. La période antérieure est celle de la liberté patronale (1re partie) à laquelle succède une période durant laquelle le droit devient plus contraignant (2e partie).
Au temps de la liberté patronale (1886-1936), la main-d’œuvre d’un grand magasin, en dehors de l’encadrement, se caractérise par sa précarité (chap. 1). Étant exclus des premières législations du travail, les conditions de travail des employé-e-s sont alors moins favorables que celles des travailleurs et travailleuses de l’industrie. Avant que ne soient promulguées la loi sur le repos hebdomadaire du 13 juillet 1906 et la loi de 1919 limitant à huit heures la durée de travail journalier ou à 48 heures la durée de travail hebdomadaire, le temps de travail des employé-e-s est illimité. En outre, une fois les lois votées, les patron-ne-s du commerce obtiennent des dérogations leur laissant encore une grande liberté dans l’aménagement des horaires jusqu’en 1936.
En ce qui concerne les contrats de travail des employé-e-s, seul le personnel d’encadrement, dont l’instabilité est redoutée par la direction, bénéficie d’avantages spécifiques. La loi de 1890 sur la rupture du contrat de travail a pour effet de créer deux modes d’emplois distincts : les titulaires et les non-titu-laires (appelés « auxiliaires » puis « temporaires » à partir de 1914). Dans un cas comme dans l’autre, la protection des employé-e-s en termes de sécurité et de stabilité est minimale. L’auteure insiste ainsi sur l’instabilité forte et précoce de la main-d’œuvre employée. Dans les années trente, s’amorce un changement majeur dans la gestion de la main-d’œuvre. Pour réduire les dépenses salariales, des surnuméraires sont embauchés pendant les fêtes « pour l’après-midi seulement » (p. 54). Progressivement, ce type d’emploi à temps partiel s’étend aux autres périodes de l’année. Alors que les premiers étaient majoritairement occupés par des hommes, ces derniers sont tous occupés par des femmes. A.-S. Beau montre que la discrimination sexuelle par le mode d’emploi ne date pas de la crise économique des années soixante-dix mais de celle des années trente. C’est là un des apports essentiels de l’ouvrage que de se démarquer des recherches sociologiques qualifiant de « nouvelles » des formes d’emploi précaire dont l’ancienneté est ici démontrée.
À la faiblesse des salaires et à la précarité des emplois proposés correspond l’embauche d’une main-d’œuvre non qualifiée toujours disponible sur le marché du travail. Du fait qu’aucun barème salarial n’existe avant 1936, les salaires sont faibles et homogènes pour tous les postes de travail (en deh