2005
Revue française de sociologie
Les livres
Pontille (David). – La signature
scientifique. Une sociologie pragmatique de l’attribution. Préface
de Béatrice Fraenkel.
Paris, CNRS Éditions (Sociologie), 2004,
200 p., 19 €.
L’objet de cet ouvrage a de quoi
passionner tous les chercheurs qui ont un
jour été confrontés à la délicate question
de la signature d’un article scientifique
issu d’un travail collectif. Qui inclure
dans la liste des auteurs ? dans quel
ordre ? selon quels principes ? Les
réponses à ces différentes questions ne
relèvent pas de la simple évidence et
peuvent varier suivant les époques et les
disciplines. C’est ce que montre David
Pontille à travers une généalogie historique de la signature scientifique et
l’étude des pratiques propres à trois disciplines : la biologie, le droit et la socio-logie. À l’appui de ses analyses, il mobilise des matériaux empiriques variés :
observations et entretiens (N = 49) auprès
de chercheurs des trois disciplines
étudiées, étude quantitative d’un corpus
de 5 180 articles publiés entre 1990 et
1995 dans 17 revues – françaises et internationales – des disciplines concernées et
exploitation secondaire de données équivalentes produites dans des recherches
anglo-saxonnes.
Historiquement, la signature a d’abord
eu une fonction d’authentification et de
validation qui ne peut être réservée qu’à
certaines personnes, celles qui ont « l’autorité » (le mot à la même racine étymologique « qu’auteur ») pour appuyer de
leur nom la force de l’écrit. À la fin du
XVIIe siècle, par exemple, les membres
de la Royal Society de Londres prennent
l’habitude de signer les registres pour
attester de leur présence physique au
moment de la réalisation d’une expérience. L’inscription graphique du nom
devient une preuve d’authenticité. Mais
en même temps que l’on passe du texte
manuscrit au texte imprimé reproduit en
un nombre de plus en plus grand d’exemplaires, la question de la renommée de
l’auteur, de son crédit scientifique, de sa
reconnaissance en tant qu’inventeur et
producteur individuel de connaissances
devient de plus en plus centrale. La fonction d’identité de la signature s’accroît,
même si celle de validation reste importante dans certaines disciplines comme la
biologie.
David Pontille refuse néanmoins de
limiter son analyse aux seules stratégies
utilitaristes de maximisation personnelle
du crédit scientifique dans lesquelles les
chercheurs chercheraient à associer leur
nom au plus grand nombre possible de
textes ou de découvertes afin d’augmenter leur renommée, gage de pouvoir
et de reconnaissance. En effet, bien que
rares, les refus de signer un texte (peur
d’être associé à des données peu fiables,
à une spécialisation trop ou pas assez
pointue, etc.) existent et sont tout à fait
significatifs des différents enjeux associés à l’acte de lier son nom à un texte.
L’analyse de David Pontille fait alors
appel à l’éthnométhodologie pour
« rendre compte des manières dont les
personnes agencent différentes entités
(des personnes, des institutions, des
objets, des représentations, des dispositifs
d’écriture, des valeurs), s’accordent pour
garantir l’attachement des énoncés à
certains noms propres » (p. 24). Les
routines révèlent ainsi les représentations
collectives de l’auctorialité et de la signature.
Ce positionnement théorique n’empêche toutefois pas de souligner les effets
de pouvoirs souvent contenus dans l’utilisation des signatures. Le plus puissant
hiérarchiquement, celui dont le nom est
le plus connu, sera souvent valorisé dans
le jeu de l’attribution. D’une part, il peut
généralement décider des règles de signature, de l’ordre des signatures, des
supports pour les articles, de la distinction entre ceux qui seront placés parmi
les auteurs et ceux qui ne seront que
remerciés en note de bas de page. Sa
signature peut n’être là que pour signifier
une fonction de validation ou d’autorité.
Dans certaines disciplines, comme en
médecine, le chef de service signe systématiquement tous les articles faits sous sa
responsabilité, même s’il n’a pratiquement pas (voire pas du tout) participé à la
recherche et/ou à la rédaction. De plus,
même quand une plus grande équité est
respectée dans la liste des auteurs, seul le
nom le plus prestigieux risque d’être véritablement retenu par le lecteur (ce que
Merton avait appelé « l’effet Matthieu »).
Mais ces effets de pouvoir s’inscrivent
dans tout un ensemble de valeurs qui les
dépassent : « Mettre en doute l’honneur
engagé dans la recherche, faire valoir son
rang, rendre justice aux actions des collaborateurs, rendre visible son propre
nom. » (p. 56). Par ailleurs, les différentes
disciplines scientifiques vont progressivement standardiser et normaliser les procédures d’écriture et de présentation des
recherches afin de garantir la possibilité
de reproduction des résultats mais aussi
d’évaluation scientifique. À partir de la
fin des années soixante-dix sont mis en
place, en effet, des instruments de mesure
quantitative du nombre de fois où une
revue ou un auteur (seul le premier nom
est indexé) sont cités. Dans certaines
disciplines comme la biologie, cette
« cote » joue un rôle primordial dans la
carrière des chercheurs (soutenance de
thèse, recrutement, avancement, etc.).
« La signature apposée sur la publication
est l’objet d’un calcul qui hiérarchise les
places (dans quelle revue a-t-il publié,
combien vaut cette revue, quel est son
rang dans les cosignatures, combien vaut-il ?). Producteurs et produits sont donc
distribués sur une échelle de valeur
objectivée. La qualité des énoncés est
maintenant calculable. » (p. 82).
Cette importance de la codification est
toutefois variable d’une discipline à
l’autre. L’industrialisation et la massification de la recherche ont conduit au
développement du travail d’équipe et
donc de la cosignature pour toutes les
disciplines. Mais certaines ont plus été
touchées par ce mouvement. Par ailleurs,
suivant les disciplines ou les époques,
collaboration scientifique et cosignatures
ne sont pas toujours corrélées de la même
façon. Les sciences expérimentales sont
celles qui présentent les plus hauts taux
de cosignature tandis que les « humanités » (philosophie, histoire, langue,
droit) gardent des taux très bas. Les
sciences humaines et sociales se trouvent
en position intermédiaire (à l’exception
de la psychologie, plus proche des
sciences expérimentales).
De même, si l’on ne tient compte que
des articles cosignés, certaines disciplines favorisent plutôt l’ordre alphabétique (économie, sciences politiques,
sociologie, physique, etc.) tandis que
d’autres (biologie, psychologie, etc.)
privilégient d’autres principes de classement. Les disciplines où le nombre de
cosignataires est le plus élevé sont aussi
celles qui utilisent le moins l’ordre alphabétique.
Ces particularités témoignent, selon
l’auteur, de l’existence « d’espaces disciplinaires » bien définis dans lesquels se
manifestent différentes figures de l’auteur. En biologie, le travail d’équipe est
particulièrement poussé : directeur de
laboratoire qui assure les contacts extérieurs, l’organisation des contrats et des
moyens ; chercheurs confirmés qui intègrent les ressources ; doctorants qui réalisent pratiquement les expériences avec
l’aide des techniciens, etc. De même,
l’utilisation de matériel complexe et
pointu pousse à la collaboration élargie.
Le souci de justice conduit alors à faire
signer tous ceux qui ont contribué d’une
façon ou d’une autre au produit final,
voire à ajouter des noms en remerciement
de services rendus à d’autres occasions.
L’idée d’un auteur individuel est en effet
difficilement imaginable et plusieurs
figures de l’auteur sont matérialisées par
un ordre bien précis des signatures : au
début les jeunes chercheurs et doctorants
qui ont conçu et réalisé les expériences,
au centre les chercheurs plus expérimentés qui les ont encadrés et à la fin le
responsable du laboratoire qui garantit
les moyens et la cohérence d’ensemble.
Cette répartition laisse toutefois de côté
les « mains invisibles » des techniciens
dont le rôle, pourtant indispensable, n’est
pas jugé digne de la qualité d’auteur.
À l’inverse, en droit, les cosignatures
sont rares. Ce n’est pas la collecte ou la
construction des faits bruts qui a une
valeur, mais leur interprétation. Le travail
peut et doit être solitaire, malgré les pressions en faveur du travail d’équipe de la
part des instances de gestion de la
recherche. L’existence d’un cadre juridique national, de domaines du droit bien
définis, la forte hiérarchisation des fonctions empêchent le développement et la
reconnaissance du travail collectif. Dans
les rares articles cosignés, c’est toujours
le plus élevé hiérarchiquement qui prend
la responsabilité du choix du sujet, de la
problématique et de la revue. C’est donc
lui qui signe en premier, le second ayant
surtout contribué à rassembler les matériaux d’analyse et à produire une
relecture critique.
La sociologie, enfin, se trouve dans
une situation intermédiaire. Si les publications françaises restent majoritairement
monosignées, la sociologie américaine,
plus technique, présente une majorité d’articles cosignés dans lesquels apparaissent
souvent ceux qui ont simplement participé
à la recherche. Alors qu’outre-Atlantique,
la scientificité passe d’abord par l’utilisation de vastes enquêtes quantitatives, en
France, la sociologie garde encore les
traces de son ancrage philosophique et
valorise plus la réflexion individuelle. Une
participation effective et conséquente à
l’écriture est indispensable pour figurer
parmi les auteurs et celui qui n’a que
participé à la collecte des matériaux sera
plutôt remercié en note de bas de page.
Au final, la richesse de ce livre se
trouve plus dans les apports empiriques
tout à fait intéressants que dans l’analyse
conceptuelle qui souffre parfois d’un
manque de cohérence. Le cadre théorique
sophistiqué présenté en début d’ouvrage
(approche pragmatique, sociologie des
sciences en termes d’acteurs-réseaux,
volonté de réintroduire les corps et les
objets dans l’analyse, théorie de l’action
située, rejet tant du déterminisme socio-logique que du constructivisme associé
de façon un peu rapide au relativisme
absolu) semble plus relever de la position
de principe, du désir de satisfaire à une
séduction intellectuelle, qu’aux principes
d’analyse réellement mis en œuvre.
Malgré le souhait de David Pontille de
réaliser une étude ethnométhodologique
des pratiques routinières de signature des
articles scientifiques, les informations
qu’il donne concernent beaucoup plus les
différentes formes de contraintes qui
pèsent, dans chacune des disciplines, sur
l’acte de signer que sur la science en train
de se faire. Dans l’utilisation des entretiens, il semble ainsi y avoir un manque
de discernement entre les négociations et
tractations en cours d’action (en fait très
difficiles à observer) et les justifications
après-coup des acteurs pour rendre
compte des choix effectifs (matériel plus
facile à recueillir). De même, les données
quantitatives produites à partir du corpus
d’articles étudiés ne peuvent que nous
renseigner sur les régularités à l’œuvre
dans chaque discipline. Enfin, il faut
déplorer, dans ce cadre, que les informations issues du travail d’observation soient
aussi peu mobilisées. Que l’approche
sociologique finalement suivie soit relativement classique n’est pas critiquable en
soi. Cela serait même plutôt judicieux
s’agissant d’un objet assez original et
difficile à saisir empiriquement. Mais
l’écart entre ce qui est annoncé et ce qui
est effectivement réalisé tend à alourdir
inutilement la lecture du livre.
Marc Loriol
Laboratoire Georges Friedmann
CNRS – Université de Paris I
Crozier (Michel). – Ma belle époque.
Mémoires. 1947-1969. Vol. 1.
Paris, Fayard, 2002,391 p., 22 €.
Crozier (Michel). – À co n tre -
courant. Mémoires. 1969-2000.
Vol. 2. Paris, Fayard, 2004,373 p.,
22 €.
Le rôle majeur qu’a joué Michel
Crozier dans le renouveau de la socio-logie française à partir des années
cinquante n’est plus à démontrer : aucun
témoin ou acteur de cette période ne
saurait en disconvenir. Chacun se
réjouira d’avoir désormais sous la main
deux volumes de Mémoires qui retracent
ce parcours exemplaire et permettent de
le faire connaître aux nouvelles générations.
Michel Crozier ne se doutait certainement pas qu’il ferait un sociologue
universitaire quand il s’ennuyait, dans les
années quarante, sur les bancs inconfortables de l’École des hautes études
commerciales. « Ce fut, nous dit-il, une
erreur de casting complète. J’y fus,
pendant trois longues années, à la fois
marginal et malheureux. » Seconde
erreur : accepter de partir en Allemagne
(en fait, en Autriche) faire le service du
travail obligatoire imposé à sa classe
d’âge, même s’il n’y fut pas trop malheureux. « Pourquoi ces erreurs en chaîne ?
J’étais seul, désespérément seul. Je
n’avais aucune idée de rien, aucune référence concrète sur laquelle m’appuyer. »
Sa véritable ouverture au monde viendra
d’un séjour aux États-Unis, grâce à une
bourse providentielle, au lendemain de la
guerre. La découverte de l’univers américain – spécialement celui du syndicalisme, sur lequel il va rassembler les
éléments d’une thèse de droit – est pour
lui une révélation : celle de contacts
humains d’une chaleur et d’une diversité
auxquelles la France ne l’avait pas
habitué. Michel Crozier s’y constitue un
premier réseau de relations qui contribueront à l’introduire, très vite, dans
l’intelligentsia américaine.
À son retour des États-Unis, il écrit et
soutient sa thèse, passe quelques années
en Belgique à la Confédération internationale des syndicats libres, convole en
justes noces, puis, comme beaucoup de
jeunes intellectuels de sa génération, se
trouve aiguillé sur les rails du CNRS, où
il va mener une carrière bien remplie de
chercheur et d’enseignant sous les
couleurs de la sociologie.
Ce premier volume décrit de façon
vivante et précise ce début dans la vie
sérieuse, marqué de quelques grandes
étapes : enquêtes sociologiques dans
l’Administration et dans les manufactures
de tabac, soutenance d’une thèse à la
Sorbonne, premières publications.
Années émaillées de rencontres formatrices : Daniel Guérin, Jean-Marie
Domenach, Gabriel Ardant, Pierre
Grimanelli, Roger Grégoire, etc. qui l’introduisent les uns dans les milieux intellectuels (quelques articles dans Les
Temps modernes et dans Esprit ne le
desservent pas), les autres, dans la Haute
Administration. Premiers contacts aussi
avec une équipe de jeunes sociologues –
ceux qu’il appelle ses « mousquetaires »
et auprès desquels il se voit tenir le rôle
d’un « chef de commando » plutôt que
d’un « patron » – qui formeront le noyau
du Centre de sociologie des organisations
qu’il va créer. En 1959, il contribue de
façon décisive à mettre au jour, puis à
animer, la revue Sociologie du travail.
Bientôt son livre Le phénomène bureaucratique, tiré de sa thèse, l’imposera dans
le milieu universitaire. Sa version américaine, qui se vendra à 60 000 exemplaires, achèvera de le faire connaître aux
États-Unis, où il va multiplier les séjours
d’abord à Stanford, puis à Harvard, où il
enseignera comme professeur invité.
Un autre aspect de son activité se
déroule sur le plan civique : il est un des
animateurs, avec Stéphane Hessel,
Georges Suffert et quelques autres, du
Club Jean Moulin. Son témoignage sur le
fonctionnement de ce club et sur ses
conflits internes nous vaut quelques
pages savoureuses. Mais c’est dans le
dernier tiers que ce volume atteint peut-être son sommet, avec le récit des tribulations de Michel Crozier à l’université de
Nanterre, où il a été élu en 1967, récit
qu’il intitule fort justement « Le bruit et
la fureur ». Sociologue marqué à droite, il
y montrera beaucoup de courage à ramer
contre le courant, durant les événements
du printemps 1968.
Une remarque au passage : la comparaison du fonctionnement des universités
françaises et américaines, qui est de ses
thèmes favoris, repose sur une double
expérience : Harvard et Nanterre, les
deux seules universités où il ait exercé à
plein temps le métier de professeur. Est-il
sûr que cette comparaison ne soit pas
biaisée par un simple fait : Harvard est
une université d’élite, où les étudiants
sont triés sur le volet ; Nanterre est, au
contraire, comme toutes les universités
françaises, une université de masse,
conditionnée, au moins dans le premier
cycle, par l’absence de toute sélection ?
On conçoit que la première lui laisse des
souvenirs d’enseignant sans commune
mesure avec la seconde (surtout dans les
années 1967-1968 !). Ces deux expériences, l’une heureuse, l’autre malheureuse, le mettent-elles à même de tirer
des conclusions générales sur les mérites
respectifs des deux enseignements
supérieurs ?
À contre-courant dans le Nanterre de
1968, Michel Crozier l’est demeuré après
son départ de Nanterre : ceci justifie le
titre du second volume. Très brutal, dans
les années soixante-dix, est le razdemarée qui pousse l’intelligentsia française vers la gauche et l’extrême gauche ;
Crozier est un des rares sociologues qui
aient eu le courage de lui résister. Il apparaît à beaucoup comme engagé sous la
bannière du gouvernement et du patronat
du seul fait qu’il s’avoue plus réformiste
que révolutionnaire. C’est un homme qui
veut que les choses changent dans son
pays et qui pense : 1) que la manière forte
n’est pas la plus efficace pour y
parvenir ; 2) qu’en revanche son activité
de sociologue peut y aider. Cela ne lui
attire pas que des amis. En 300 et quelques pages bien ficelées, il nous fait part
des illusions et des désillusions, des réussites et des échecs que lui vaut son obstination à ouvrir des pistes originales, mais
impopulaires.
Grandeurs et misères du métier de
« patron » scientifique, concurrence
décevante avec les « intellectuels à paillettes » que lui préfère tel ou tel homme
politique, démêlés avec les groupuscules
gauchistes, gratifications psychologiques
tirées de ses contacts avec les étudiants
qu’il dirige à l’école doctorale de
Sciences Po, intérêt soulevé par un sémi-naire sur la sociologie des innovations :
c’est tout cela et bien autre chose que ce
second volume nous raconte avec le
même allant que le premier. Les jeunes
sociologues en tireront plus d’une leçon
sur les pièges à éviter dans la conduite
d’une équipe de chercheurs et dans l’exploration des arcanes politiques et administratives de la maison France ; les plus
âgés, une considération sincère pour
l’originalité d’une pensée et la vertu
d’une action dont ils ont rencontré peu
d’équivalents dans leur génération.
De nombreux livres jalonnent ce
parcours, dont certains portent des titres
qui font mouche : La société bloquée ;
On ne change pas la société par décret ;
État modeste, État moderne. Ils ne reçoivent pas toujours l’accueil que leur
auteur aurait souhaité, mais n’en témoignent pas moins d’une continuité remarquable dans les analyses et le projet intellectuel. Un ouvrage sur Le Mal américain,
que ses amis d’outre-Atlantique apprécient moins, l’éloignera durablement
d’un pays et de gens qui lui ont beaucoup
apporté et auxquels, contre vents et
marées, il conserve sa gratitude.
Au bout de cette carrière magistralement menée s’ouvre l’élection à l’Académie des sciences morales et politiques,
où Michel Crozier siège sans doute à
gauche, avec Raymond Boudon et Jean
Baechler à sa droite : retour bienvenu aux
positions de sa jeunesse ? « Le Seigneur,
selon la parabole, m’avait confié un
talent. Je ne l’ai pas enfoui dans la terre,
je ne l’ai pas dilapidé pour briller ou
m’enrichir. Je l’ai fait fructifier à la
mesure de mes forces. Cela n’a pas été
inutile… » Quel est le lecteur qui ne
souscrira pas à cette conclusion ?
Jean-René Tréanton
Forsé (Michel), Parodi (Maxime). –
La priorité du juste. Éléments
pour une sociologie des choix
moraux.
Paris, Presses Universitaires de France
(Sociologies), 2003,264 p., 30 €.
Michel Forsé, connu surtout jusqu’alors
pour son inventivité méthodologique
avec, notamment, L’ordre improbable et
la matrice de Louis Dirn, allié à Maxime
Parodi, auteur d’une récente thèse
consacrée à l’échec du structuralisme,
viennent de produire un livre important,
qui prend place dans la lignée du renouveau de la sociologie des choix moraux
scandée par Rawls (1971), Sphères de
justice de Walzer (1983), Le juste et le
vrai de Boudon (1995), Une théorie libérale du droit des minorités de Kymlicka
(1995). Il sera sûrement lu avec une
curiosité soutenue de bout en bout par
ceux qui ont retenu de Durkheim le souci
d’une médiation développée entre théorie
du lien social et philosophie morale ; il
donnera des arguments solides à tous
ceux que communautaristes, libertariens,
relativistes enférocés ou honteux inquiètent. Il déplaira à ceux qui veulent que les
valeurs morales ne soient jamais que des
déguisements de la domination et que les
individus soient toujours dans l’hétéronomie ou la manipulation.
Destiné à être cité comme exemplaire
d’un argument de science sociale non
formalisée conduit avec rigueur, ce n’est
pas un livre facile. Les auteurs sont
profondément kantiens, mais ils appellent
la distinction entre équilibre de Nash et
optimum de Pareto, ils ont recours à des
démonstrations de logique formelle et la
culture qu’ils mobilisent, tant philosophique qu’économique ou sociologique,
est grande.
Le point de départ, très rapidement
posé, est l’impossibilité dans le monde
moderne de soutenir une théorie transcendante du Bien universel et, donc, la
substitution dans les représentations
morales, spontanées aussi bien que
savantes, de théories immanentistes pour
la justification de l’action. Or, l’adoption
par les économistes de l’utilitarisme et un
héritage positiviste mal assumé chez les
sociologues ont longtemps rendu
suspecte toute tentative d’une sociologie
des choix moraux, c’est le sous-titre du
livre. On pourrait ajouter que cette
défiance a été plus forte chez les sociologues français qu’ailleurs. Il sera vite
montré que remplacer Bentham par
Pareto n’arrange rien.
Pour nos auteurs, l’acteur social est
doté d’une liberté dont le contenu ne fera
pas objet d’approfondissement, et il est
raisonnable. Ce dernier terme exprime un
assouplissement des contraintes du
rationnel pour tenir compte des limites
imposées à mon action par le fait que je
suis en société et que les autres existent
avec des préférences et des attentes qui
ne s’accordent pas nécessairement aux
miennes. Être raisonnable implique
d’évaluer les chances de succès de l’action, ce qui ne veut pas dire prendre pour
règle de décision son intérêt personnel.
Raisonnable pourra donc s’accorder avec
non conséquentialiste, pour autant qu’il
s’agisse de la détermination morale, quoi
qu’il en soit d’une certaine contamination
par les anticipations.
Comment des humains raisonnables
parviennent-ils à établir et à faire évoluer
des règles et des institutions qui rendent
la vie collective possible et permettent de
traiter les conflits ? Telle est la question
aussi simple que colossale à laquelle la
réponse proposée est le sentiment partagé
de construire une solution juste ou
d’accepter une décision juste. Pour étayer
l’argument, Forsé et Parodi ont recours à
deux détours, l’un théorique, l’autre
empirique. Le premier est l’appel à l’hypothèse du spectateur équitable qui n’est
pas très éloigné, on s’en doute, du spectateur impartial d’Adam Smith et qui a
aussi quelque rapport avec le voile de
l’ignorance chez Rawls. Kant, de qui
procède la réflexion et qui est cité
souvent, disait « spectateur raisonnable
autant qu’impartial ». Nos auteurs explicitent bien comment « l’impartialité ou
équité consiste à respecter des différences de droits et devoirs entre classes
d’équivalence ». Le sentiment de justice
ou équité admet, voire suppose, la
différenciation.
La consistance empirique de l’hypothèse est alors apportée par l’analyse très
poussée du sondage IFOP commandité en
2000 par le ministère de l’Emploi portant
sur l’appréciation que les Français ont de
l’État-providence et de ses réalisations.
Pris en lui-même ce chapitre est passionnant et montre qu’une exploitation astucieuse peut tirer beaucoup d’une enquête
d’opinion. Pour l’argument principal, on
en retiendra que l’opposition entre les
concernés/intéressés et les non-concernés
est, en fait, dominée ou écrasée par position universaliste sans cynisme ni angélisme. Au passage le lecteur sourira des
contorsions de certains commentateurs
cités pour qui toute opinion doit être
interprétable selon le canon du choix
rationnel ou ne pas être.
Établir l’intérêt théorique et la
présence observée du sentiment de justice
ne suffit pas. Il faut trouver ses règles
d’émergence et d’universalisation. C’est
alors qu’apparaît l’affirmation la plus
forte du livre : la définition du juste
demande que l’accord soit unanime avec
droit de veto reconnu aux citoyens. Le
rapprochement est fait qui s’impose avec
le théorème d’Arrow établissant l’impossibilité de fonder un choix collectif à
partir des préférences individuelles. Le
juste ne peut pas être affaire de majorité
et imposé à la minorité. La procédure
démocratique ne peut valoir qu’une fois
établies les règles fondatrices de la
communauté qui font passer de l’état de
nature à une liberté dans les limites
d’une raison qui tiendra compte de
l’existence des autres, c’est-à-dire du
raisonnablement possible. Dès lors la
réponse kantienne s’impose : l’impératif
catégorique de l’universalisable, lequel
ne peut se penser que dans l’intersubjectivité. L’accord unanime déraisonnable
est impossible logiquement et pratiquemen t. Dès lors l’insista nce d’un
Habermas sur la procédure dialogique
apparaît bien secondaire et nos auteurs
citent un frère en kantisme, Alain
Renaut, rappelant que la philosophie
transcendantale n’a pas attendu le tournant linguistique du milieu du XXe siècle
pour affirmer le primat de l’interaction
sur la conscience de soi.
La norme fondamentale établie par
accord unanime sur la base de l’impératif
catégorique doit pouvoir prendre des
modalités différentes selon la situation et
le problème à résoudre. Les règles de la
pratique juste sont plurielles. Bien mis en
lumière, ce point est d’importance et
constitue un des progrès du livre par
rapport à la recherche du trébuchet
universel d’un Rawls voulant que la
société soit globalement cohérente.
Premier arrivé, premier servi ne peut être
la règle que si aucune caractéristique
individualisable n’est à prendre en
compte. De même, le tirage au sort,
forme maximale de justice procédurale
pure, ne peut être appliqué sans plus que
si les protagonistes dans un conflit ou un
choix crucial disposent, au regard de la
situation, de ressources totalement symétriques et, bien entendu, si tout dénouement par compétition est écarté a priori.
Soit, mais on aimerait demander à nos
auteurs pourquoi le tirage au sort est si
peu pratiqué et n’a plus jamais été évoqué
depuis la Convention de Philadelphie où,
discuté, il a été écarté comme mode
possible de désignation des représentants
du peuple.
Suit un développement de philosophie
politique appuyé sur une démonstration
de logique formelle remarquablement
claire et qui fera date sur un sujet
embrouillé par des strates confuses,
établissant l’impossibilité du renoncement individuel au droit de veto. Dit
simplement, un accord unanime non
souscrit de fait par ceux qui auraient
renoncé au droit de veto n’est pas un
accord unanime.
Pour éviter une première forme du
risque de relativisme, il faut admettre au
plan formel que le contrat social n’est pas
un moment fondateur unique et acquis
mais une exigence de tous les instants et,
ajouterai-je, que c’est ainsi qu’est
dominée l’incomplétude logique du
système concret des règles multiples. Dès
lors on ne saurait s’étonner tout à fait que
Forsé et Parodi défendent une justice
procédurale pure, qui ne fait appel à
aucun critère indépendant du défini juste
et de son application procédurale. En
effet, leur conception du contrat unanime
interdit d’accepter une procédure définie
à partir d’une distribution antérieure
quelconque des droits ou de quoi que ce
soit et il leur est donc possible d’affirmer
de façon très argumentée que les procédures dites parfaites
[1] dans le langage
des spécialistes supposent en fait, à l’arrière, une justice procédurale pure. Ce
que, on le sait, les théoriciens du choix
rationnel, de stricte obédience parétienne
ou non, refusent tous, les uns parce qu’ils
sont attachés au critère d’optimalité, les
autres à raison de la place accordée à la
rationalité cognitive. Que le procédural
pur procède de la liberté et soit donc dit
moral, on en conviendra volontiers ; que
cela suffise à écarter le risque du relativisme est sensiblement moins évident,
comme en conviennent, à ce point de leur
construction, les auteurs eux-mêmes. Au
demeurant, avoir montré que la justice
parfaite s’appuie sur un substrat procédural pur pourrait permettre de dire que
le problème des valeurs et de leur
hiérarchie ne relève pas du niveau procédural. À cela, il y a une difficulté connue
et indépassable, à savoir que si l’on est
universaliste on tient la liberté à la fois
pour valeur et pour critère de mesure des
autres valeurs.
Un chapitre, que l’on pourrait dire
intermédiaire, sorte de respiration dans la
montée de l’argument principal, vient,
développé avec un talent certain de polémistes, et un humour qui en fait le plus
agréable à lire du livre, faire le bouquet
des apories auxquelles se sont exposés et
s’exposent les libertariens, les naturalistes de la coopération et les communautariens. Nozick pour les premiers avec la
substitution de la liberté du propriétaire à
celle du citoyen ; Axelrod pour les
seconds avec une sophistication technique qui cache mal le retour de la tautologie utilitariste sont pris pour cibles de
choix. La dénonciation chez les communautariens du refus du bien commun
conduit de façon un peu inattendue les
auteurs à faire le point sur leur rapport à
Rawls avec qui ils entretiennent une
proximité critique. Ici celui-ci est appelé
pour soutenir la compatibilité entre l’accord unanime sur le vivre ensemble et la
pluralité des conceptions de la vie bonne
par opposition à l’intolérance communautariste. Et de souligner comment il a définitivement débarrassé la position libérale
de toute contamination utilitariste. En
revanche, l’artifice du fameux voile de
l’ignorance permet mal de dire si l’occultation des conceptions plurielles du bien
réduit ou non à un accord vide de tout
contenu potentiel. Forsé et Parodi en
proposent une lecture qui leur permet
d’avoir Rawls avec eux mais ils admettent la difficulté de cohérence de son
modèle. Selon eux, le communautarisme
doit bonne part de son succès idéologique
au relativisme généralisé qu’il véhicule.
D’où la nécessité de développer plus
avant la défense de l’universalisme du
choix raisonnable. C’est alors qu’apparaît
un adversaire sérieux en la personne de
Hans Kelsen, auteur d’une Théorie générale des normes peu connue chez les
sociologues mais qui a profondément
influencé nombre de philosophes et de
théoriciens du droit. Il nie tout recours
possible au principe de non-contradiction
dans l’examen des questions pratiques, à
raison de ce que, observation commune,
une norme affirmée valide peut se trouver
largement contredite dans les faits. En
bon positiviste, il adhère totalement au
principe, hérité de Hume, selon lequel il
n’y a pas de passage légitime de l’être au
devoir être. Or, on se rappelle que, dans
Le juste et le vrai, Boudon a montré l’impossibilité de tenir cette position, dès lors
que l’on entend entrer, raisonnablement,
dans la rationalité axiologique. Kelsen est
et s’avoue relativiste.
Dans leur critique, Forsé et Parodi
dévoilent comment leur vue du raisonnable leur permet d’affirmer un refus fort
du relativisme. Tout simplement, devant
un conflit mettant en jeu des normes,
donc des valeurs, le raisonnable sera la
solution que tous les individus supposés
doués de raison vont accepter après avoir
mis en œuvre la logique commune qui
comprend le principe de non-contradic-tion. Ils disent « objectivité du raisonnable ».
Autant, pour se prémunir contre le
relativisme, leur premier argument
(évoqué plus haut) liant l’accord unanime
à la liberté transcendantale me semble
solide, sur le plan théorique ou philosophique fondamental, autant celui-ci, qui
vise le quotidien des décisions, me
semble tributaire de conditions d’ataraxie
et de confiance dans les représentations
dominantes des sociétés occidentales.
L’objectivité du raisonnable n’est telle
que pour ceux qui participent d’une
vision désenchantée du monde.
Poussant leur argument, Forsé et
Parodi développent, en s’appuyant sur le
livre de Sylvie Mesure et Alain Renaut,
La guerre des Dieux, une critique dure de
la position wébérienne, taxée de confusion entre le Juste et le Bien, qui conduirait au relativisme, voire au nihilisme. Il
serait tellement déraisonnable de vouloir
faire de Weber un relativiste que l’on ne
saurait soupçonner nos auteurs. Que
Weber ait été habité de la tentation d’une
lecture nietzschéenne du monde moderne,
c’est certain et il l’a reconnu. Cependant,
affirmer que, dans le monde du début du
XXe siècle, le polythéisme des valeurs est
indépassable, que l’ascétisme rationnel
calviniste s’est perverti dans le développement du capitalisme, ce sont là les
constats d’une lecture sociologique des
faits. Ce n’est pas la position axiologique
personnelle de celui qui, finalement,
voyait l’éthique du politique comme plus
exigeante, voire plus noble, que celle du
savant, précisément parce qu’ayant à
traiter de questions que la seule soumission au critère de vérité ne permet pas de
trancher. Ce n’est pas non plus la formule
qui résumerait la pensée de Weber sur
une question qu’il ne se pose pas :
comment le contrat social aujourd’hui
devrait-il être établi ? L’exemple montre
qu’il y a trois niveaux d’expression :
lecture des faits 1) engagement du socio-logue par rapport aux valeurs, 2) réécriture des fondements du contrat social,
3) dans un temps où, pour kantien
toujours que l’on doive être, force est de
développer un peu plus l’élucidation des
points entre morale, droit et politique.
L’imbrication de ces trois plans fait,
au-delà du passage consacré à Weber, la
difficulté de ce dernier chapitre et le
malaise du lecteur à la fin d’un livre si
riche, et, de bout en bout, si rigoureusement argumenté. Aussi longtemps que le
propos est clairement d’ordre théorique
(niveau 3), la construction est très forte et
l’appel à la confirmation empirique
(niveau 1) a montré que le sentiment
commun est fort compatible. Les résultats
ont permis de systématiser les objections
opposables aux théories concurrentes.
Jusqu’alors, seul le parti pris en faveur de
la justice purement procédurale ressort
comme une outrance du penchant à l’abstraction et presque comme une contradiction interne de la part d’auteurs si
soucieux d’exhiber la supériorité du
raisonnable sur le rationnel. Ce sont les
relativistes, adversaires de toute
hiérarchie de valeurs que l’on s’attend à
voir défendre la procédure comme telle.
Or, Forsé et Parodi brouillent l’image
lorsqu’ils veulent que l’objectivité du
raisonnable soit aussi l’horizon du travail
du sociologue (niveau 2). Avoir donné de
bons éléments pour réfuter la collusion
entre sociologie et relativisme est une
chose : l’analyste est fondé à dire que
certaines positions empiriquement
rencontrées manquent de bonnes raisons
ou que, culturellement situé comme il
l’est, il ne les reconnaît pas comme
bonnes, cela n’emporte pas que l’objectivité du propos de science sociale se
confonde avec celle des citoyens de
bonne volonté construisant une règle de
politique publique. Au demeurant, la
portée de l’objection doit être nuancée
car les auteurs ont une ligne incertaine,
avouant, par exemple, qu’il est plus que
délicat pour le sociologue de se
prononcer quant à la discrimination
positive.
Le mot conflit apparaît souvent (au
lexicomètre de mesurer !) et, pour autant,
on se sent très loin des violences de l’histoire, des quartiers de non-droit, de la
pauvreté vraie dans les sociétés riches,
comme de l’enrichissement sans cause
objectivement raisonnable des chefs
d’entreprise qui font faillite ou des hauts
cadres dont les stock-options spolient les
petits actionnaires. Loin de moi le propos
de dévaloriser la démocratie que d’aucuns disent formelle ou les procédures de
justice qui vont avec et qui, pour imparfaites qu’elles soient, sont incommensurablement supérieures à toutes autres
connues. Reste, une fois le livre fermé,
un parfum comme d’irréalité. Est-ce que
le sondage du chapitre 2, traitant du RMI
et des rmistes, n’était pas un peu trop
aseptisé, autocensuré pour valoir force
d’accord du commun avec la théorie ? La
forte satisfaction d’une lecture intellectuellement roborative se nuance d’un
doute sur la pertinence des conditions
restrictives imposées par un modèle, dont
l’objectivité réelle est normative en actes,
si lesdits actes manquent par trop.
Jacques Lautman
Maison Méditerranéenne
des Sciences Humaines
Aix-en-Provence
Barbera (Filippo). – Meccanismi
sociali. Elementi di sociologia
analitica.
Bologna, Il Mulino (Il Mulino/Ricerca),
2004,223 p., 20 €.
Le lecteur dispose dans cet ouvrage
d’une introduction à la fois claire et riche
de cette nouvelle approche de l’analyse
sociologique : la sociologie analytique.
Cela a d’autant plus d’intérêt que ce livre
rend compte d’une transformation intellectuelle en cours de réalisation.
Barbera, sociologue de l’économie, y
reconnaît l’une des ambitions principales
de la sociologie analytique : la construction de schémas explicatifs visant l’intégration des niveaux micro et macro.
Fondation microsociologique et réduction
individualiste de l’explication doivent
être clairement distinguées : postuler que
seuls les acteurs aient un pouvoir causal
n’implique aucunement une vision
atomiste du monde social. Ainsi, « individualisme » et « holisme méthodologique » deviennent composables. Le
lien entre ces plans analytiquement
distincts se ferait au moyen d’une modélisation systématique des mécanismes
générateurs. Ceux-ci sont définis comme
des processus causaux situés au niveau
des microsystèmes d’interaction capables,
sous certaines conditions de contextes, de
produire le phénomène macro à expliquer. Le mécanisme représente ainsi la
brique élémentaire de la sociologie analytique.
L’ouvrage est organisé en sept chapitres. Deux chapitres éclairent l’origine et
la place actuelle de la sociologie analytique ; trois autres discutent ensuite les
trois moments analytiques élémentaires
d’une explication centrée sur l’interdépendance entre micro et macro ; deux
chapitres, enfin, étudient la place de la
notion de mécanisme dans la recherche
empirique.
Le chapitre I reconstruit l’émergence
de l’idée de l’explication par les mécanismes générateurs : Barbera privilégie
deux filiations principales. D’une part, il
pointe le lien existant entre la sociologie
analytique et l’école de la « Columbia
University », notamment au travers de
l’œuvre de Robert Merton. L’auteur
insiste ainsi sur la préférence de la socio-logie analytique pour un style de
recherche tourné vers la construction de
théorie de portée moyenne et visant une
intégration stricte entre élaboration
conceptuelle et analyse empirique de
phénomènes sociaux précisément délimités. D’autre part, Barbera reconstruit
les contributions pionnières de trois
auteurs (Jon Elster, Raymond Boudon et
James Coleman) pour montrer que l’explication par les mécanismes jaillit dans
le contexte d’un indiv id ualisme
méthodologique non réductionniste.
Le chapitre II situe en revanche la
sociologie analytique dans le panorama
de la sociologie contemporaine. Premièrement, Barbera reconstruit les éléments
institutionnels (conférences, réseaux et
projets de recherche, associations intellectuelles, ouvrages collectifs, etc.) qui
font de la sociologie analytique un
courant à part entière de la sociologie de
nos jours. Deuxièmement, l’auteur insiste
sur la volonté de cette approche de se
démarquer nettement de tous les courants
(« social theory », « post-modernisme »,
etc.) qui réduisent la sociologie à l’essai,
à un discours théorique sur d’autres théories ou à la construction de grands
schémas conceptuels sans fondement
empirique. La sociologie analytique est
également fort critique envers la pratique
dominante de recherche empirique aussi
bien quantitative que qualitative : la
première se limiterait bien souvent à la
mise en rapport de structures de relations
entre variables tandis que la seconde
aurait tendance à se soustraire à la
logique de l’inférence et de la généralisation sous prétexte de raisons épistémologiques « régionales » de validité incertaine. La sociologie analytique propose
en revanche de centrer l’analyse sur la
modélisation des mécanismes générateurs
qui permettent de transiter du macro au
micro pour remonter ensuite du micro au
macro dans le but de rendre compte de
l’émergence de phénomènes macrosociologiques clairement délimités. Comment
cette double transition pourrait-elle se
réaliser ?
Le chapitre III analyse dans le détail
le premier moment analytique de l’explication : le passage du macro au micro. Il
s’agit ici de reconstruire la logique de la
situation, c’est-à-dire les modalités de
l’influence du contexte sur les composantes élémentaires de toute action
sociale : croyances, préférences et opportunités. Barbera suggère quatre classes
générales de processus vraisemblablement à l’œuvre dans la construction de
ces éléments : ces quatre types, nous
semble-t-il, peuvent être rangés selon
leur degré de proximité décroissant avec
l’acteur même. L’on a ainsi des mécanismes d’interdépendance entre ces
mêmes états internes des acteurs qui
engendrent certaines préférences ou
croyances (mécanismes du type « raisin
vert », « préférences contre adaptatives »,
« Ulysse et les sirènes », etc.). L’on trouve
ensuite des mécanismes de formations
des préférences et des opportunités qui
ont trait à l’enracinement des individus
en des chaînes d’interaction dyadique
(« effet d’interaction »). L’on peut penser
en outre à des processus de production
liés à la place que les acteurs occupent
dans un réseau de relations sociales
(« effet structurel »). L’on a enfin une
série de mécanismes de façonnage des
préférences et des croyances qui tiennent
aux modifications dynamiques du
contexte décisionnel entraînées par le
nombre d’individus ayant déjà accompli
l’action que l’acteur i se propose de
réaliser (« effet social endogène »). Ces
derniers mécanismes expriment ainsi le
« poids de l’agrégat ».
Le chapitre IV aborde ensuite le
niveau micro qui met en jeu l’image de
l’acteur social utilisable dans l’analyse. À
ce propos, Barbera souligne qu’il existe
désormais une véritable réflexion socio-logique sur la rationalité qui tend à s’affranchir progressivement de la conception économique de l’action rationnelle.
Selon l’auteur, on peut mobiliser dans le
cadre de la sociologie analytique quatre
différents modèles d’acteur. La conception instrumentale et conséquentialiste de
la rationalité – modèle forward-looking –
constitue bien entendu le modèle de base
à disposition du sociologue : Barbera
remarque que la sociologie analytique a
cependant tenté d’étendre son application
à l’étude de la genèse des normes
sociales. Il existe ensuite une vision de
l’action rationnelle qui fait des acteurs
des êtres intéressés non pas aux conséquences futures de l’action mais à celles
passées dans le sens où les individus
choisiraient les actions qui ont montré
dans le passé l’adaptation meilleure à
l’environnement : il s’agirait d’une
conception « adaptative », « pragmatique »
et « évolutive » de la rationalité (modèle
backward-looking). L’on peut regarder
« en avant », « en arrière » mais aussi « à
côté » en ce sens que les acteurs imiteraient les actions des individus autour
d’eux qui se sont avérées des solutions
efficaces de tel ou tel problème à un
instant donné (modèle sideward-looking).
Il y aurait enfin un modèle de rationalité
cognitive selon lequel les individus sont
principalement des acteurs qui théorisent
la situation dans laquelle ils agissent à
partir de l’information disponible.
Le chapitre V ferme la boucle en
étudiant les modalités de transition du
micro au macro. Il s’agit probablement
de la partie dont les conséquences théoriques sont les plus importantes : la discussion de Barbera attire en effet l’attention
sur le problème fondamental de la modélisation des structures d’interdépendance.
Deux cas généraux existent. S’il est légitime de considérer les acteurs comme
indépendants, un processus d’agrégation
simple par addition des unités d’analyse
est possible et la transition du micro au
macro n’est pas problématique. S’il est
en revanche irréaliste de postuler l’indépendance entre les acteurs, il y aura une
discontinuité entre micro et macro : ce
dernier sera émergent par rapport aux
unités élémentaires qui en sont à l’origine. Barbera discute trois types généraux de structures d’interdépendance qui
pourraient donner corps à l’expression
durkheimienne « un tout n’est pas identique à la somme de ses parties » :
1) « interdépendance stratégique », celle
fondée sur des acteurs qui possèdent des
attentes sur le comportement d’autrui et
essaient de l’anticiper ; 2) « interdépendance processuelle », celle qui dérive de
l’enchaînement d’acteurs qui agissent de
manière séquentielle et dans laquelle le
nombre d’acteurs ayant déjà achevé
l’action influence le comportement de
l’acteur i-ème ; 3) « interdépendance
relationnelle ou spatiale », celle liée à la
présence (ou l’absence) de liens structuraux ainsi qu’à la simple disposition
spatiale des acteurs. L’auteur attire enfin
l’attention du lecteur sur un fait important : un objet social macro qui est
supposé exogène dans le cadre de l’explication au temps t peut être conçu comme
l’effet émergent d’un processus d’interdépendance qui a existé au temps t-1.
Cela ouvre la voie à une généralisation
dynamique du schéma macromicromacro dans le sens d’un enchaînement de
n boucles de ce type.
Le développement de l’explication par
mécanismes générateurs ne peut reposer
uniquement sur la réflexion théorique et
méthodologique : on risquerait sinon « de
parler de mécanismes sans faire de la
recherche avec eux ». Cette formule
rhétorique efficace ouvre le chapitre VI
qui rappelle trois recherches empiriques
exemplaires qui utilisent la méthodologie
des mécanismes générateurs pour expliquer des phénomènes sociaux aussi différents que la diffusion des innovations
(Coleman, Katz et Menzel, 1957,1966),
l’in égalités de ch ances sco la ire s
(Gambetta, 1987) et la violence collective (Kalyvas, 1999). Le problème des
rapports entre théorie et recherche empirique est enfin complètement analysé
dans le chapitre VII. Décrire soigneusement le phénomène à expliquer, postuler
un ensemble de mécanismes générateurs
et tester les mécanismes, tel est l’algorithme de base de toute recherche
inspirée par la sociologie analytique.
Barbera montre cependant que les
manières de remplir ces trois tâches
peuvent être variées et prône un pluralisme méthodologique qui fait des
méthodes formelles et structurées de
collecte et de traitement des données
l’une des solutions possibles mais non la
seule. Trois contraintes doivent cependant être toujours respectées : 1) ne
jamais perdre de vue l’objectif principal,
celui de l’explication d’une régularité
macrosociale (l’étude du détail en tant
que tel n’a pas de place dans la sociologie
analytique) ; 2) viser la théorisation de
portée moyenne testable empiriquement
non pas la construction de grands
schémas théoriques ; 3) ne jamais oublier
de fonder micrologiquement l’explication.
L’un des mérites principaux de l’ouvrage de Filippo Barbera est sans doute
d’interpréter correctement l’esprit de
fond de l’approche de sociologie analytique. L’auteur, en effet, ne tombe jamais
dans l’erreur de tenter des théorisations
globales du social ou d’avancer des solutions générales au problème fondamental
des rapports entre micro et macro. Il
propose de manière très équilibrée une
série de modèles, de processus et de
mécanismes utilisables pour désagréger
et agréger continuellement les effets des
structures ainsi que les produits des
actions : le lecteur n’est à aucun moment
induit à choisir a priori une image de
l’acteur ou un type d’interdépendance.
Ces choix sont toujours présentés comme
une question d’utilité heuristique à
préciser selon l’objet que l’on étudie :
c’est bien cette prudence et cette humilité
intellectuelles, nous semble-t-il, qui font
de la sociologie analytique l’une des
options méthodologiques les plus
sérieuses et attrayantes de la sociologie
contemporaine.
Gianluca Manzo
Université de Paris IV– Sorbonne
Université de Trento
Durand (Claude) (dir.). – Regards
sur les biotechnologies.
Paris, L’Harmattan (Sciences et société),
2004,296 p., 27 €.
L’essor contemporain des biotechnologies met en jeu de nombreux mécanismes sociaux, soit qu’il les influence,
soit qu’il en dépende. Il suffit d’évoquer
les débats que suscite le clonage de l’être
humain ou même la simple utilisation, à
des fins thérapeutiques, des embryons
déjà existants pour se rendre compte que
la sociologie ne peut leur rester indifférente. Il n’est donc pas surprenant que le
Centre Pierre Naville et son équipe
« biotech » de l’université d’Évry aient
organisé un colloque sur les biotechnologies, les 11 et 12 octobre 2002, dont est
issu ce livre. Comme l’écrit Claude Durand
dans son introduction : « Démontrer ou
infirmer l’importance du décryptage du
génome ou des nouvelles approches de la
biologie moléculaire est l’œuvre des scientifiques; les sociologues, quant à eux, s’efforcent de comprendre la signification
générale des controverses entre les grandes
écoles scientifiques et les enjeux philosophiques et sociaux que font surgir leurs
applications. »
Seuls les trois premiers chapitres de
l’ouvrage portent sur l’état présent des
controverses scientifiques. Les dix
suivants nous intéressent plus spécifiquement, qui concernent les applications
professionnelles des recherches entreprises et le cadre social où elles se déroulent. Comment fonctionne le Génopole
d’Évry ? (C. Heil, G. Lacroix) ; quels
problèmes doivent résoudre les « jeunes
pousses » dans le secteur des biotechnologies ? (C. Fonrouge) ; comment les
sciences et la pratique médicales doivent-elles s’adapter aux nouveaux développements de la recherche ? (N. Ansellem).
Ces communications abordent trois questions majeures du domaine professionnel.
Puis Claude Durand, maître d’œuvre de
l’ouvrage, traite de l’acceptabilité sociale
de la biotechnologie : thème d’actualité si
l’on songe aux remous provoqués, il y a
peu, par l’expérimentation sur les OGM.
Sylvie Bonny expose la manière dont le
grand public perçoit ces derniers : au dire
des sondages, les Français les considèrent
d’un œil beaucoup plus hostile que la
moyenne des Européens, sans parler, bien
sûr, des Américains. Deux études portent,
l’une sur ATTAC (Muriel Chevallier),
l’autre sur la Confédération paysanne
(Guy Le Fur), qui sont les deux fers de
lance de la contestation des OGM. Il est
également question des associations de
malades qui s’efforcent d’encourager les
recherches relatives aux maladies dites
« orphelines », telles les myopathies, et
l’information à leur sujet (B. Piazza-Paruch). Claude Durand, qui n’a pas
ménagé sa peine, consacre ensuite une
trentaine de pages au contrôle social des
biotechnologies : comment concilier la
gestion des risques et l’innovation scientifique, tout en respectant les valeurs des
sociétés démocratiques ? À cet égard,
l’autorisation de breveter les gènes
humains (Antoine Schoen) et le rôle
crucial à donner aux comités d’éthique
(A. Bertrand-Mirkov ic) méritent
l’attention qui leur est accordée.
On conclura, avec Claude Durand,
dans les dernières pages d’un volume où
abondent réflexions judicieuses, informations tous azimuts et références bibliographiques, que rien n’est plus nécessaire au
progrès raisonnable de ce secteur-clé
qu’une politique hardie de controverses
publiques. La route est tracée.
Jean-René Tréanton
Fassin (Didier). – Des maux indicibles. Sociologie des lieux
d’écoute.
Paris, La Découverte (Alternatives
sociales), 2004,198 p., 17 €.
Les années quatre-vingt-dix ont vu
l’apparition d’une nouvelle forme d’intervention sociale avec la mise en place
de lieux d’écoute destinés à prendre en
charge la souffrance psychique d’individus considérés en situation d’exclusion.
Comment comprendre cette inflexion
dans le traitement des populations défavorisées ? Quelle signification accorder à
l’importance prise par le thème de la
souffrance dans le discours public et l’action sociale ? Quelles sont les modalités
concrètes de mise en œuvre de cette politique de l’écoute ? Entraîne-t-elle une
redéfinition des métiers du social et du
rôle traditionnel des thérapeutes ? Telles
sont les questions auxquelles Didier
Fassin s’emploie à répondre, en s’appuyant sur une enquête menée dans
plusieurs de ces nouveaux dispositifs par
une équipe de recherche constituée de
Pierre Aïach, Blandine Boulenger,
Hélène Bretin, Dominique Cèbe, Zahia
Kessar, Sylvia Klingberg et Claudine
Philippe.
En introduction et dans la première
partie de l’ouvrage, Didier Fassin restitue
le contexte dans lequel cette nouvelle
politique a été conçue. Si ce sont des
circulaires de 1996 et 1997 qui définissent la politique française de l’écoute,
celle-ci s’inscrit dans la nouvelle façon
de penser la question sociale qui se forme
au début des années quatre-vingt-dix. La
notion d’exclusion en est, on le sait, le
maître mot. Quelles que soient sa polysémie et ses insuffisances analytiques,
elle traduit un changement notable dans
la perception publique des pauvres et des
déviants. Ceux-ci ne sont plus vus
comme des inadaptés ou des délinquants,
mais, de plus en plus, comme des
victimes d’une société incapable d’assurer une place convenable à tous ses
membres. Le succès du thème de la souffrance naît de cette conjoncture qui voit
la société tenue pour responsable de ses
maux. La politique de l’écoute qui en est
issue exprime la volonté des pouvoirs
publics de faire preuve de sollicitude à
défaut de pouvoir remédier au chômage,
à la précarité, à l’échec scolaire ou à la
discrimination raciale.
Pour autant, précise Fassin, on ne
saurait comprendre les politiques de
l’écoute en s’en tenant aux textes et aux
rapports. Il faut aussi observer les dispositifs qui les mettent en œuvre et rencontrer leurs agents et leurs usagers. Les
chapitres suivants présentent justement
les résultats de l’enquête dans cinq lieux
d’écoute situés en Île-de-France. Et, au
travers d’ethnographies réalisées dans ces
lieux qui accueillent des publics aussi
divers que des adolescents issus de
milieux défavorisés, des précaires de tous
âges, des chômeurs ou des femmes
victimes de violence, on perçoit clairement ce qui se joue dans les dispositifs
censés pallier la souffrance psychique
née de difficultés sociales.
La richesse des matériaux recueillis
est cependant telle qu’on ne peut
mentionner ici toutes les dimensions
soulignées par l’équipe de Didier Fassin.
On se contentera pour cette raison de
n’en évoquer que trois qui nous paraissent constituer les principaux résultats de
la recherche.
La première a trait au thème de la
souffrance à proprement parler. Si ce mot
est au cœur des politiques de l’écoute, il
n’est pourtant jamais précisément défini.
Or cette indéfinition n’est pas indifférente. Elle révèle même le caractère peu
codifié des pratiques qui se développent
autour de l’écoute. On ne sait par
exemple pas bien dire qui est le sujet de
la souffrance : s’agit-il seulement des
usagers de ces dispositifs d’accueil ou
faut-il encore considérer ceux qui y interviennent et sont, comme par un effet de
retour, touchés par les maux dont ils sont
les écoutants ? L’idée qui semble prévaloir est celle d’un e « souffrance
psychique sans pathologie » (p. 36) qui
affecterait beaucoup de ceux qui sont
confrontés à des problèmes sociaux. Et
bien que les lieux d’écoute n’entendent
faire ni de l’action sociale ni de la
psychiatrie au sens traditionnel, il s’avère
toutefois que « plus qu’à une psychiatrisation du social, on a affaire à une sanitarisation de la psychiatrie » (p. 35). Cette
politique participe en effet du projet plus
général de recomposer la psychiatrie
publique en la rendant plus proche des
gens et moins médicale. Il en résulte en
particulier que les intervenants dans les
lieux d’écoute n’ont pas de véritable
formation en psychologie ou en
psychiatrie, ou que, quand ils sont eux-mêmes psychologues, psychanalystes ou
psychiatres, il leur est fait interdiction
d’aller au-delà du cadre de l’écoute de la
souffrance pour intervenir en tant que tels.
La deuxième renvoie à la description
du monde de l’action sociale et de ses
métiers. La qualité des notations nous en
révèle sa figure concrète jusque dans ses
aspects les plus prosaïques. On est ici au
plus loin des travaux sur le travail social
qui se contentaient de dénoncer ses effets
stigmatisants et de présenter ses acteurs
comme des agents du maintien d’un ordre
politique conservateur. La démarche
ethnographique met au contraire clairement en évidence les contraintes qu’affrontent sans cesse les intervenants des
lieux d’écoute : la précarité de leur
propre emploi, la chasse permanente aux
financements, la difficulté à mener une
action dans la durée, des objectifs
imprécis, des locaux inadaptés ou,
encore, le manque de coordination entre
les différents services sociaux. Le livre se
situe, de ce point de vue, dans la lignée
d’un ensemble de travaux récents qui se
donnent pour objectif d’examiner au plus
près le fonctionnement des institutions de
l’État social.
La troisième dimension concerne le
rôle singulièrement ambivalent des
psychologues, des psychiatres et des
psychanalystes dans les lieux d’écoute.
Didier Fassin montre bien comment la
polysémie de la notion de souffrance
place les métiers du psychisme dans une
position encore plus difficile que ceux du
social, déjà peu ou prou habitués à
composer avec des situations aux
contours mal définis. Le chapitre sur l’action de psychanalystes auprès de
chômeurs souligne par exemple combien
l’idée que la souffrance psychique est la
conséquence psychologique de la précarité sociale met les premiers face à une
double ambiguïté. On attend d’eux, d’une
part, qu’ils apportent une réponse à un
problème social en intervenant dans le
domaine du psychique, bien qu’ils disent
travailler sur l’inconscient et estiment ne
pas avoir de « solutions » concrètes à
proposer. Alors, d’autre part, que leur
démarche suppose habituellement qu’une
personne les sollicite pour entreprendre
une démarche thérapeutique, ils doivent
recevoir des individus qui ne les consultent que soumis à l’obligation administrative de valider de la sorte un projet d’insertion. À propos du statut des « psys »
dans ces dispositifs, Fassin n’hésite pas à
parler d’une « déprofessionnalisation des
métiers » (p. 78).
La qualité et l’aspect novateur de
l’ouvrage n’empêchent toutefois pas
quelques observations critiques. On peut
regretter, en premier lieu, que Didier
Fassin ne discute pas davantage les autres
approches sociologiques et anthropologiques de la souffrance. Les travaux de
Pierre Bourdieu, Alain Ehrenberg et Luc
Boltanski, ainsi que l’importance prise
par la notion de
social suffering dans
l’anthropologie nord-américaine, sont
certes mentionnés au début du livre, mais
Didier Fassin ne précise pas véritablement en quoi sa démarche s’en rapproche
ou s’en distingue
[1]. Il y avait également
matière à des développements capables
d’alimenter les débats actuels sur les
conditions de possibilité d’une approche
sociologique de l’individu. En effet la
prégnance du thème de la souffrance dans
les études sur la précarité traduit aussi de
nouvelles formes d’expression de la
subjectivité dans l’expérience individuelle. Les lieux d’écoute ne révèlent-ils
pas fondamentalement un aspect de cette
injonction à se comporter en individu
autonome faite aux plus démunis en
ressources d’autonomie ? La mobilisation
des recherches autour de la thématique de
la reconnaissance aurait, enfin, vraisemblablement permis de mieux mettre en
relief la nature des demandes auxquelles
sont confrontés les intervenants de ces
dispositifs et les difficultés qu’ils disent
rencontrer. Sur une base empirique, il
était là possible de fournir un éclairage
original aux discussions de la philosophie
morale qui soulignent combien, dans les
sociétés contemporaines, le sentiment
d’injustice résulte autant de l’infériorité
sociale ou d’un état de pauvreté que de
l’impression de ne pas être traité
conformément à l’idée que l’on se fait de
sa propre dignité.
Ces remarques de détail faites, il n’en
reste pas moins que le travail de Didier
Fassin et de son équipe participe de
manière heureuse et féconde à la compréhension des implicites et des effets de la
transformation de l’intervention sociale.
Un de ses mérites, et non des moindres,
est notamment de toujours répondre à
l’exigence de neutralité axiologique dans
un domaine où la conviction politique
l’emporte fréquemment sur l’objectivité
scientifique. La tonalité critique qui
accompagne la discussion d’ensemble ne
tombe ainsi jamais dans les facilités du
propos caricatural ou de la formule choc.
Dans une période où trop de sociologues
tendent à n’appréhender le trouble
psychique qu’en termes de construction
sociale, il est par exemple fort justement
rappelé que, s’il faut assurément se
garder de toute naturalisation de ce que
recouvre le terme de souffrance, des
manifestations psycho log iqu es e t
psychiatriques de la souffrance psychique
existent bel et bien chez les individus en
situation de précarité. Le chapitre de
conclusion reste de même prudent sur le
sens des évolutions repérées. Contrairement à ce que ferait facilement une
lecture idéologique, les lieux d’écoute ne
sont pas érigés en indice du retrait de
l’État dans la lutte contre les inégalités.
C’est, différemment, l’incapacité actuelle
des pouvoirs publics à déchiffrer ces
inégalités que la recherche met en
évidence. Aucune « fonction » n’est non
plus prêtée à ces dispositifs, alors que
l’on imagine sans peine comment, en
d’autres temps, une machinerie fonctionnaliste les aurait mis en un tournemain à
son service. Car c’est en définitive l’incertitude du moment présent qui est
soulignée et, en dépit de sa gravité, la
capacité collective des citoyens à agir sur
son cours qui est suggérée.
Dominique Vidal
GRACC – Université de Lille III
Jellab (Aziz). – L’École en France.
La sociologie de l’éducation entre
hier et aujourd’hui.
Paris, L’Harmattan, 2004,256 p., 21,50 €.
L’École en France. La sociologie de
l’éducation entre hier et aujourd’hui,
bilan, certes non exhaustif mais souvent
synthétique des travaux sociologiques –
principalement français – s’inscrit dans la
problématique de la démocratisation
scolaire qui connaît actuellement un
regain d’intérêt sociologique. Son auteur,
Aziz Jellab, a l’ambition d’initier le
lecteur aux grandes questions traitées par
la sociologie de l’éducation. Sont décrites
et confrontées à la fois l’évolution du
système scolaire français et l’évolution
des préoccupations de la sociologie de
l’éducation. L’ouvrage, qui s’apparente à
un manuel, procède en deux temps.
La première partie, générale, présente
un large panorama des connaissances
sociologiques dans le domaine de l’éducation. De construction traditionnelle,
elle introduit néanmoins des particularités qui peuvent la distinguer d’autres
ouvrages généraux sur l’école. En effet,
le premier chapitre, consacré à une
histoire classique du système scolaire
accorde une place considérable à l’enseignement professionnel – en particulier au
lycée professionnel – certainement trop
absent de la sociologie de l’éducation,
comme le souligne l’auteur (p. 46). Le
deuxième chapitre, portant sur les principales théories sociologiques de l’éducation – celles des années soixante-dix,
plutôt étrangères aux dynamiques
internes du système scolaire et macrosociologiques, celles récentes pénétrant au
contraire l’organisation scolaire dans son
quotidien et microsociologiques – dresse
un bilan critique. L’auteur, avec efficacité, décoche de nombreuses flèches aux
différentes approches théoriques. Il
montre les nombreuses « anomalies »
qu’elles peuvent recouvrir. Parmi les plus
explicites et connues, il pose la question
de savoir en quoi les théories de la reproduction et les théories conflictualistes
permettent de comprendre les réussites
scolaires paradoxales.
Au terme de cette partie, le lecteur
retiendra que ce sont à la fois les enjeux
du système scolaire qui ont évolué au fil
des différentes Républiques mais également les regards sociologiques glissant
des structures vers les acteurs ou
« sujets » de l’expérience.
La deuxième partie, axée sur la question spécifique des inégalités scolaires
sous l’angle de nouvelles problématiques,
est composée de quatre chapitres. Si la
scolarité s’appréhende notamment à
partir des socialisations familiales, de
l’orientation, de l’évaluation scolaire,
etc., elle « est aussi apprentissage et
confrontations avec des savoirs » (p. 114),
(chap. III). La problématique « du
rapport aux savoirs », longuement développée dans ce chapitre, sous ses différentes approches, permet de reformuler
selon l’auteur, entre autres, les questions
de l’échec et de la réussite scolaires.
Une autre manière d’interroger les
inégalités « face [à] et dans l’école », est
de partir du local, du contexte (chap. IV).
L’auteur développe ici, principalement,
les conséquences des politiques locales
(décentralisation, ZEP, etc.) engagées dès
le début des années quatre-vingt à destination des établissements scolaires. En
outre, une mise à jour assez conséquente
des travaux relatifs à « l’effet-maître » et
à « l’effet-établissement » est effectuée.
Le chapitre V, centré sur les questions
mises en avant par les médias ces
derniers temps, introduit principalement
la thématique des problèmes sociaux au
sein du système scolaire suite à sa massification, selon trois axes. Le premier, la
violence à l’école, qui n’est pas comme le
rappelle justement Aziz Jellab un phénomène récent mais seulement un problème
changeant, se voit ré-interrogé différemment avec la montée des effectifs. Le
deuxième axe parcourt la question de
« l’ethnicisation de s pro blèmes
scolaires ». Le troisième traite des
épreuves du métier d’enseignant suite
aux profondes mutations de l’École.
Le chapitre VI, quant à lui, se propose
d’explorer « [l]a question de la démocratisation du système scolaire dans son
rapport avec la démocratisation de la vie
au sein de la société civile […] » (p. 194).
Sont évoqués « quelques enjeux actuels »
sous les angles, essentiellement, de la
question du genre et des rapports
complexes instaurés entre l’École et le
marché du travail.
Enfin, la conclusion, courte et stimulante, nous convie à partager des pistes de
réflexion et de recherche sur l’École. Elle
invite, par exemple, la sociologie de
l’éducation à « penser » les relations
entre sujet et contexte, entre apprentissage et socialisation ainsi qu’à réfléchir
sur la capacité et la contribution des
savoirs sociologiques à transformer ou
non l’École.
On pourrait s’interroger sur la nécessité de produire un énième manuel, si cet
ouvrage ne présentait pas des qualités
indéniables : réflexivité et distance par
rapport aux théories sociologiques
anciennes et récentes; présentation claire
et soignée de certains travaux de socio-logie de l’éducation comme ceux de Pierre
Bourdieu et de la sociologie du « rapport
aux savoirs »; apports inhabituels, pour
un ouvrage général, d’éléments sur le
monde de l’enseignement professionnel.
Toutefois,
L’École en France souffre
de plusieurs défauts tant sur le fond que
sur la forme dont il nous faut exposer les
principaux. Tout d’abord, la trame de
l’ouvrage est souvent difficile à suivre.
Une écriture dense, affectée par endroit
de maladresses stylistiques, ne facilite
pas toujours une lecture à visée introductive comme le souhaite l’auteur. L’ouvrage est inégal : à des passages bien
construits succèdent d’autres moins
structurés, nous semble-t-il, comme le
chapitre VI. Ensuite, on peut regretter
l’impasse faite sur certaines problématiques actuelles (sociologiques et politiques) de l’éducation. D’une part, on peut
s’étonner de l’absence de certaines références bibliographiques récentes. L’introduction, par exemple, dans le chapitre VI,
des travaux récents de Marry, Kieffer et
Duru-Bellat sur la scolarité des filles, ou
encore ceux de Felouzis, relatifs à la
ségrégation ethnique
[1] aurait donné un
contenu plus actualisé. D’autre part, l’auteur fournissant des éléments sur
l’enseignement professionnel aurait pu
apporter également des informations sur
la question de la démocratisation du
monde des classes préparatoires et des
grandes écoles, encore trop peu présente
dans les ouvrages généraux de l’éducation, et retravaillée pourtant dans des articles récents spécialisés (Albouy et
Wanecq ; Vallet ; Euriat et Thélot).
Enfin, le thème des inégalités scolaires
aurait pu être discuté à travers les
« mesures politiques » prises ces dernières
années par certaines grandes écoles dans
un souci de justice.
Si l’auteur rappelle que les productions sociologiques s’inscrivent dans des
contextes précis (p. 19), il est dommage
que le lien entre texte et contexte ne soit
pas systématiquement et/ou explicitement étudié. Dévoiler à la manière de
Merton, par exemple, les facteurs
internes et externes qui agissent sur le
choix des problématiques et des thèmes
étudiés par la sociologie de l’éducation
aurait donné au propos une véritable
problématique et, partant, une tout autre
intensité à l’ouvrage.
Au bout du compte, malgré les imperfections, et si on lit le livre comme une
somme de connaissances, un état des
lieux critique, l’ouvrage apparaît être un
bon outil de travail tant pour l’étudiant de
sociologie que pour le sociologue praticien.
Benjamin Castets-Fontaine
LAPSAC – Université Victor Segalen
Bordeaux II
Pillon (Thierry), Vatin (François).
– Traité de sociologie du travail.
Toulouse, Octarès (Travail & activité
humaine), 2003,501 p., 30 €.
C’est en écho à un modeste nombre de
traités ou de manuels de sociologie du
travail produits au cours de ces quarante
dernières années que Thierry Pillon et
François Vatin ont entrepris de rédiger ce
livre à vocation didactique. Cependant, il
ne s’agit pas pour les auteurs de procéder
à un simple inventaire des connaissances
circonscrites au champ de la sociologie
du travail, mais plus fondamentalement
de réaliser ce qu’ils nomment une
« synthèse réflexive » (p. 1) des recherches menées sur le travail. Ce faisant,
afin de ne pas se contenter d’un état des
savoirs d’un champ disciplinaire particulier, l’objectif de l’ouvrage est de
répondre de façon ambitieuse à la question suivante : « Qu’est-ce que le socio-logue peut, aujourd’hui, dire du travail ? »
Il en résulte un regard original porté sur
un vaste ensemble de travaux – en
témoigne une bibliographie conséquente
– qui contient de véritables apports dont
certains sont perceptibles à travers quelques principes de bases énoncés dans
l’avant-propos.
Ainsi, par exemple, compte tenu de la
centralité prise par le travail dans les
sociétés industrielles, la sociologie du
travail est assimilée par les auteurs à une
sociologie générale qui étudierait un
élément essentiel de la dynamique sociale
de ces sociétés. Ils appliquent cette position de principe en procédant par
exemple à un tour d’horizon des principales analyses sociologiques portant sur
la question des classes sociales. Autre
pierre angulaire de l’ouvrage qui lui
confère toute sa spécificité : la sociologie
n’est pas conçue comme une discipline
autonome au regard d’autres disciplines
voisines ayant pour objet d’étude le
travail. Dans cette optique, T. Pillon et
F. Vatin ont consacré la première des trois
grandes parties que comporte l’ouvrage à
un recensement des différentes approches
scientifiques étudiant le travail parmi
lesquelles on compte la psychophysiologie, la psychotechnique et l’ergonomie
ou encore la psychosociologie du travail.
Par ailleurs, nous saurons gré aux
auteurs d’avoir recours à une mobilisation quasi permanente de références
historiques afin d’éclairer l’émergence de
telle ou telle discipline comme l’ergonomie ou bien évidemment la naissance
de la sociologie du travail française
d’après-guerre. Cette démarche historique est mise à profit pour rendre intelligible l’apparition de notions fondamentales comme celles de travail et de
chômage ou encore pour saisir la façon
dont un objet particulier, à l’image de
l’organisation du travail, s’est imposé en
tant que problématique majeure à un
moment donné de l’histoire. Ces apports
sont fondamentaux pour le sociologue qui
ne prend peut-être pas toujours le recul
historique nécessaire dans son travail de
construction de l’objet.
Enfin, T. Pillon et F. Vatin sont restés
fidèles à l’objectif originel de la socio-logie en déconstruisant de nombreux
stéréotypes présents y compris au sein de
la communauté des sociologues. Une
multitude d’exemples vient illustrer cette
approche critique. On assiste alors à un
travail de déconstruction du concept de
« révolution industrielle » – reprenant
une réflexion déjà engagée par F. Braudel
– qui consiste à dire que contrairement à
ce que l’on croit généralement, la révolution industrielle a résulté d’un lent
mouvement qui n’a pas été décelable à
ses débuts. Le problème de l’extrême
hétérogénéité de la réalité désignée par le
concept d’exclusion, et des nombreuses
confusions qu’il engendre, est également
soulevé. Les auteurs remettent aussi en
question une représentation largement
répandue qui fait du taylorisme l’organisation hiérarchique par excellence alors
que F. W. Taylor, à l’inverse de H. Fayol,
était opposé à un tel type d’organisation
inspiré du système hiérarchique militaire.
Dans une perspective similaire, la vision
« romantique du monde ouvrier » (p. 304)
est fortement relativisée par les auteurs
lorsque ces derniers rappellent, en s’appuyant sur des travaux d’historiens, que
la classe ouvrière pouvait être dispersée
et culturellement hétérogène.
Mais davantage que ces positions de
principes et ce travail de déconstruction,
on décèle l’adoption par les auteurs d’une
véritable grille de lecture singulière pour
rendre compte de cette vaste littérature
sociologique ayant étudié le travail. Cet
aspect n’est pas condamnable en soi et
possède le mérite de ne pas cantonner ce
traité au pur didactisme.
En premier lieu, ce point de vue théorique s’affirme par l’entremise d’une
série de petites thèses ou prises de positions que l’on retrouve tout au long de
l’ouvrage et qui sont parfois susceptibles
de susciter la discussion et le débat. Nous
fournirons ici deux exemples de ces
prises de position controversables. Ainsi,
l’affirmation que le travail serait d’abord
un acte technique au sens où il constitue
un moyen pour l’homme d’agir sur son
environnement puis, ensuite seulement,
un acte social entendu comme espace et
moment privilégiés de production de lien
social. Si l’on reconnaît, en accord avec
les auteurs, la double dimension à la fois
technique et sociale du travail, on peut
toutefois s’interroger sur leur volonté de
vouloir y déceler un ordre. Comme le
montre avec force M. Godelier
[1], il
n’existe pas d’opposition ni même de
hiérarchie entre ce qu’il appelle les
réalités matérielles dans lesquelles on
pourrait ranger la technique et les réalités
idéelles qui recouvrent les représentations, le symbolique et donc le lien
social. Par conséquent, vouloir déceler un
ordre entre ces deux entités, n’est-ce pas
d’une certaine façon les dissocier ?
Toujours au regard du thème de la
technique – auquel est dédiée toute la
deuxième partie de l’ouvrage – les
auteurs adoptent une position très
tranchée par rapport à la façon dont les
sociologues ont abordé le concept en lui-même. Pour eux, les chercheurs se
seraient surtout focalisés sur les conséquences sociales et organisationnelles du
changement technique. Afin d’illustrer
cette tendance, les auteurs relatent
l’exemple emblématique de la critique
émise par les sociologues du travail à
l’encontre du travail à la chaîne. Ils
considèrent qu’une telle posture antitechniciste viserait essentiellement à
dénoncer l’emprise du machinisme sur
les travailleurs et l’aliénation qui en
résulte. L’argumentation de T. Pillon et
F. Vatin est utile ici dans le sens où elle
rappelle la faiblesse de l’opposition entre
la rationalité technique d’un côté et les
valeurs sociales et humaines de l’autre.
Mais en même temps, on regrette qu’ils
ne fassent pas allusion au type de rapport
social dans lequel s’inscrit l’utilisation
des techniques productives tant décriées
par certaines « sociologies critiques ». En
effet, les rapports sociaux – en l’occurrence le rapport salarial dans le cadre de
l’entreprise capitaliste – ne déterminent-ils pas pour une large part la finalité
d’utilisation de ces techniques de production ? Partant, la posture anti-techniciste
deviendrait légitime à partir du moment
où elle met en exergue le caractère aliénant du machinisme sans évidemment le
faire résulter des nécessités techniques
mais bien des stratégies politiques et
économiques inhérentes aux rapports de
production capitalistes.
En second lieu, la manifestation de
cette grille de lecture spécifique portée
sur les différents travaux de la littérature
sociologique réside dans la manière dont
ils ont été exposés et sélectionnés. Ce qui
semble avoir conduit les deux auteurs à
porter des éclairages sur certains points
mais peut-être aussi à laisser dans
l’ombre d’autres aspects. Par exemple,
des écoles ou courants de pensée contemporains tels que le conventionnalisme ou
la sociologie économique (p. 62) sont
exposés sans forcément faire l’objet
d’une discussion critique qui aurait
permis d’en souligner les éventuelles
limites. Dans le même temps, T. Pillon et
F. Vatin paraissent se démarquer de ce
que l’on pourrait appeler les « sociologies contemporaines critiques du monde
du travail » en réfutant certaines de leurs
thèses et, par conséquent, en y restreignant sensiblement l’attention portée. En
ce qui concerne la littérature anglosaxonne en matière de sociologie du
travail, dix pages sont consacrées à
l’interactionnisme symbolique incarné
par des auteurs issus de l’École de
Chicago. Mais, malgré la perspective
transdisciplinaire qu’est la leur, les
auteurs ne nous disent quasiment rien sur
un courant d’économistes hétérodoxes –
les « radicaux américains » – qui s’est
pourtant intéressé de très près aux questions du travail salarié et de la technique
à la fin des années soixante. Enfin, la
conception même de la notion de travail,
qui est privilégiée dans l’ouvrage, est
entendue comme « un acte engageant
l’homme dans toutes ses composantes,
physiologiques, psychiques et sociales »
(p. 357) par opposition à celle, plus
restrictive, du salariat en tant que forme
majoritaire prise par le travail dans notre
société. Seules les cinquante dernières
pages sont destinées aux questions de
l’emploi dans la littérature sociologique.
Pour conclure, il convient cependant
de préciser que l’adoption par T. Pillon et
F. Vatin d’un regard particulier – ou tant
soit peu partial – sur toute une production
de la littérature scientifique est loin
d’être un fourvoiement mais constitue
bien le propre d’une « synthèse
réflexive ». Cela présente notamment
l’avantage de mettre en lumière les
conceptions et approches théoriques
dominantes du travail aujourd’hui dans le
champ disciplinaire de la sociologie.
Gaëtan Flocco
Centre Pierre Naville – Université d’Évry
Beau (Anne-Sophie). – Un siècle
d’emplois précaires : patron-ne-s
et salarié-e-s dans le grand
commerce, XIXe -XXe siècles.
Paris, Payot, 2004,303 p., 20 €.
A.-S. Beau précise d’emblée dans l’introduction de son ouvrage, issu d’un
travail de doctorat, que les analyses de la
gestion de la main-d’œuvre produites par
les sociologues et les historiens souffrent
chacune de lacunes spécifiques. Les
premières – essentiellement des études de
« genres » – se focalisent sur les formes
d’emploi précaire et flexible, mais sans
se poser la question de leur origine historique. Les secondes portent surtout sur la
rémunération, dont le rôle serait primordial dans le processus de stabilisation de
la main-d’œuvre qualifiée, mais sans
s’intéresser à la période récente. C’est
donc dans une perspective à la fois socio-logique et historique que l’auteure inscrit
son analyse de la gestion de la maind’œuvre dans les grands magasins avec
l’exemple du Grand Bazar de Lyon.
L’enjeu majeur de cet ouvrage est de
rompre avec la vision dominante selon
laquelle la précarité des employé-e-s du
secteur de la grande distribution constituerait une nouveauté des années
soixante-dix pour en démontrer l’ancienneté par une analyse historique détaillée
et approfondie. Cette approche permet la
remise en cause de trois présupposés.
Tout d’abord, les hyper- et supermarchés
ne constituent pas un secteur d’activité
récent. En effet, les politiques actuelles
des hypermarchés en termes de gestion
de la main-d’œuvre s’inscrivent dans la
continuité d’usages élaborés depuis une
centaine d’années par les grands magasins. Le principe sur lequel elles reposent
demeure le même : celui de la flexibilité
maximale du personnel en vue de l’adaptation la plus adéquate possible des effectifs aux fluctuations de la clientèle. Les
trois leviers principaux en sont la précarité des emplois, la faiblesse des salaires
et l’absence de qualification des salariées recruté-e-s. Autre apport essentiel de
cet ouvrage, A.-S. Beau démontre que les
contrats à durée déterminée et les
emplois à temps partiel ne constituent pas
des formes d’emplois « nouvelles » ou
« atypiques » des années soixante-dix,
mais c’est seulement à partir de cette date
que ces pratiques anciennes deviennent
visibles car inscrites dans la loi. Enfin,
cette perspective historique permet de
rompre avec l’idée selon laquelle les
salarié-e-s du grand commerce du XIXe
siècle auraient occupé une position socio-professionnelle privilégiée en comparaison de celle des employé-e-s du XXe
siècle ou de celle des ouvriers. A.-S. Beau
en vient à ces conclusions innovantes en
retraçant l’histoire de la gestion de la
main-d’œuvre du Grand Bazar de Lyon
entre 1886 et 1974. Elle insiste sur le rôle
déterminant du droit du travail qui constitue « le cadre de contraintes dans lequel
s’organisent les stratégies patronales »
(p. 13) en vue de les restreindre ou de les
contourner. Dans la période 1886-1974,
1936 est la principale rupture. La période
antérieure est celle de la liberté patronale
(1re partie) à laquelle succède une période
durant laquelle le droit devient plus
contraignant (2e partie).
Au temps de la liberté patronale
(1886-1936), la main-d’œuvre d’un grand
magasin, en dehors de l’encadrement, se
caractérise par sa précarité (chap. 1).
Étant exclus des premières législations du
travail, les conditions de travail des
employé-e-s sont alors moins favorables
que celles des travailleurs et travailleuses
de l’industrie. Avant que ne soient
promulguées la loi sur le repos hebdomadaire du 13 juillet 1906 et la loi de 1919
limitant à huit heures la durée de travail
journalier ou à 48 heures la durée de
travail hebdomadaire, le temps de travail
des employé-e-s est illimité. En outre,
une fois les lois votées, les patron-ne-s du
commerce obtiennent des dérogations
leur laissant encore une grande liberté
dans l’aménagement des horaires
jusqu’en 1936.
En ce qui concerne les contrats de
travail des employé-e-s, seul le personnel
d’encadrement, dont l’instabilité est
redoutée par la direction, bénéficie
d’avantages spécifiques. La loi de 1890
sur la rupture du contrat de travail a pour
effet de créer deux modes d’emplois
distincts : les titulaires et les non-titu-laires (appelés « auxiliaires » puis
« temporaires » à partir de 1914). Dans
un cas comme dans l’autre, la protection
des employé-e-s en termes de sécurité et
de stabilité est minimale. L’auteure
insiste ainsi sur l’instabilité forte et
précoce de la main-d’œuvre employée.
Dans les années trente, s’amorce un changement majeur dans la gestion de la
main-d’œuvre. Pour réduire les dépenses
salariales, des surnuméraires sont embauchés pendant les fêtes « pour l’après-midi
seulement » (p. 54). Progressivement, ce
type d’emploi à temps partiel s’étend aux
autres périodes de l’année. Alors que les
premiers étaient majoritairement occupés
par des hommes, ces derniers sont tous
occupés par des femmes. A.-S. Beau
montre que la discrimination sexuelle par
le mode d’emploi ne date pas de la crise
économique des années soixante-dix mais
de celle des années trente. C’est là un des
apports essentiels de l’ouvrage que de se
démarquer des recherches sociologiques
qualifiant de « nouvelles » des formes
d’emploi précaire dont l’ancienneté est
ici démontrée.
À la faiblesse des salaires et à la
précarité des emplois proposés correspond l’embauche d’une main-d’œuvre
non qualifiée toujours disponible sur le
marché du travail. Du fait qu’aucun
barème salarial n’existe avant 1936, les
salaires sont faibles et homogènes pour
tous les postes de travail (en deh