J’ai lu aussitôt votre écrit
[1] et je m’empresse de vous féliciter.
Non pas
que je partagerais votre avis en tous points – ce n’est en aucune manière le
cas –, mais on a affaire ici à un exposé avec lequel on peut se confronter, dans
la mesure où il cherche à mettre au jour des chaînes causales concrètes au sein
du développement, au lieu de la dialectique conceptuelle psychologisante à la
Lamprecht
[2]. Cela étant, il serait terriblement difficile de prendre position
dans une
lettre sur les points qui sont l’objet de mes réserves, et à cette difficulté intrinsèque s’ajoute le fait qu’à la suite de toute une série d’incidents je
dois une fois de plus corriger des épreuves en toute hâte, afin que le numéro
de janvier
[3] puisse sortir encore ce mois-ci. Pardonnez-moi donc si, cette
fois encore, je me contente
dans un premier temps de vous remercier pour
votre envoi. Vous ne sauriez être « payé » de la sorte, mais l’occasion se
présentera de revenir sur le fond des choses. Ayant du reste, conformément à
une vilaine habitude de savant, commencé par dire que je ne partageais pas
votre avis sur beaucoup de points (plus précisément sur les enchaînements
causaux concrets), je me dois d’autant plus de souligner que votre écrit
regorge de remarques qui sont formulées avec un grand bonheur et dont la
pertinence est à mes yeux totale ; leur précision est d’une telle
clarté que j’ai
beaucoup appris et qu’
en particulier je pense très fermement – comme vous –
qu’il est absolument nécessaire d’insérer ces choses que vous appelez la « vie
nerveuse » dans l’analyse causale relative à l’histoire culturelle, partout où
nous disposons du
matériau pour cela, c’est-à-dire dire avant tout pour
l’époque présente. Concernant la
mesure de la signification causale, il pourra
et il y aura nécessairement débat ; mes objections portent sur ce point –
malgré votre réserve louable –,
plus précisément à propos du « prolétariat »,
mais
aussi concernant la bourgeoisie. Également à l’encontre de ce que vous
dites sur le Moyen Âge
[4], j’ai ici ou là des objections (c’était le cas déjà
pour votre
Psychologie de l’hystérie) Nous en reparlerons.
[*]
Publiée dans
Max Weber Gesamtausgabe
II-5,
Briefe 1906-1908 (Tübingen, J. C. B.
Mohr [Paul Siebeck], 1990). Cette lettre,
comme la suivante, sont évoquées dans ce
numéro dans l’article de Sabine Frommer. Les
notes sont reprises directement de l’édition
MWG. Traduction de Jean-Pierre Grossein.
[(2)]
Weber avait déjà exprimé ses réserves
quant au recours par Hellpach à la conceptualisation de Lamprecht dans
L’éthique protestante
et l’esprit du capitalisme (Paris, Gallimard,
2003, p. 159). On trouvera la justification de
ces réserves dans deux notes de « Roscher und
Knies und die logischen Problemen der historischen Nationalökonomie » dans Max Weber,
Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre
(Tübingen, J. C. B. Mohr [Paul Siebeck], 1982,
p. 7, note 2 et p. 24, note 5).