2005
Revue française de sociologie
MAX WEBER : TEXTES
Les relations économiques des communautés en général
[*]
Pour la très grande majorité d’entre elles, les communautisations (
Vergemeinschaftungen)
[1] entretiennent, d’une manière ou d’une autre, des relations avec l’économie. Par économie on n’entendra pas ici, comme le veut un
usage inapproprié, toute action orientée rationnellement en vue d’une fin. Une
prière qui est élaborée de façon appropriée, en conformité avec les doctrines
de telle ou telle religion, dans le but d’obtenir un « bien » intérieur, ne constitue pas pour nous un acte économique. Pas plus que toute action ou accomplissement se conformant au principe de la réalisation d’économies
(
Sparsamkeit). Non seulement une économie de pensée (
Denkökonomie)
[2],
aussi consciemment pratiquée soit-elle à l’occasion de la formation de
concepts, n’est certainement pas une action économique (
wirtschaften), mais
même la mise en œuvre dans l’art, par exemple, du principe d’« économie des
moyens » n’a rien à voir avec l’action économique et elle est, à l’aune de
critères de rentabilité, le produit souvent hautement antiéconomique d’un
travail incessant de refonte et de simplification. Et de même, l’observation de
la maxime technique universelle de l’« optimum » – le résultat relativement le
plus grand pour la plus petite dépense – ne constitue pas encore en tant que
telle une action économique, mais une
technique orientée rationnellement en
vue d’une fin. Pour ce qui nous concerne, du moins, nous ne parlerons ici
d’économie que lorsque la satisfaction d’un besoin ou d’un complexe de
besoins est confrontée, par comparaison, selon l’estimation de l’acteur, à un
stock
rare de moyens et de possibilités d’actions et que cet état de choses
devient la cause d’un comportement qui en tient compte spécifiquement.
L’élément décisif dans ce contexte, c’est, évidemment, le fait que cette rareté
est présupposée
subjectivement et que l’action est orientée en conséquence.
Nous n’irons pas plus loin ici dans la discussion casuistique et terminologique. On peut pratiquer l’économie sous deux rapports différents. En
premier lieu, pour couvrir un besoin propre donné. Celui-ci peut être un
besoin se rapportant à toutes les fins imaginables, de l’alimentation à l’édification religieuse, dès lors qu’il est nécessaire de recourir à des biens ou à des
actions possibles qui, relativement au besoin, sont rares. C’est en soi une
convention, quand il est question d’économie, que de penser, en y mettant un
accent spécifique, à la couverture des besoins de la vie quotidienne, aux
besoins dits matériels. En réalité, les prières et les messes des morts
peuvent
tout aussi bien devenir objets de l’économie, quand les personnes qualifiées
pour les dire et leurs actions sont rares, de telle sorte que l’on ne peut se les
procurer que contre rémunération, au même titre que le pain quotidien. Les
dessins des Boschimans, auxquels on attribue très souvent une grande valeur
artistique, ne sont pas des objets de l’économie ; ce ne sont pas même le
produit de travaux au sens économique. En revanche, certains produits de la
création artistique, auxquels on attribue le plus souvent une valeur bien
moindre, deviennent l’objet d’une action économique, dès lors que se manifeste l’état de choses spécifiquement économique, à savoir la rareté par
rapport à la demande. – À la différence de l’économie qui vise la couverture
des besoins propres, la seconde sorte d’action économique représente une
économie en vue du gain : elle consiste à exploiter l’état de choses
spécifiquement économique, à savoir la rareté des biens désirés, afin
d’accroître la disposition que l’on peut avoir de ces biens.
Mais l’action sociale peut entrer dans des relations diverses avec
l’économie
[3].
L’action en société (
Gesellschaftshandeln) peut, en son sens saisi subjectivement par les participants – de quelque manière que ce soit –, être orientée
vers des résultats purement économiques : la couverture des besoins ou le
gain. Dans ce cas, elle est au fondement d’une communauté économique
(
Wirtschaftsgemeinschaft). Ou bien elle peut recourir à l’action économique
propre comme moyen pour obtenir les résultats d’une autre nature vers
lesquels elle est orientée : il s’agit alors de communautés pratiquant l’économie. Ou bien une action en communauté (
Gemeinschaftshandeln) est
orientée d’après une combinaison de résultats économiques et extra~économiques. Ou bien, enfin, aucun de ces cas ne se présente. La frontière est fluctuante entre les deux premières catégories citées. En un sens tout à fait strict,
le premier état de fait mentionné ne se présente que dans des communautés
qui visent l’obtention d’un gain en exploitant l’état de choses spécifiquement
économique. Donc dans des communautés économiques de gain. En effet,
toutes les communautés qui sont orientées, de quelque manière que ce soit,
vers la couverture des besoins n’ont recours à l’action économique que pour
autant qu’elle est rendue inévitable par la relation telle qu’elle existe entre
besoin et biens. C’est en cela que s’équivalent l’économie d’une famille, celle
d’une fondation pie ou d’une administration militaire, d’une sociétisation
(
Vergesellschaftung) ayant pour but le défrichage collectif d’une forêt ou une
expédition collective de chasse. Une différence semble, certes, subsister,
selon qu’une action en communauté voit le jour essentiellement pour prendre
en compte l’état de choses spécifiquement économique à l’occasion de la
couverture des besoins, comme c’est le cas, par exemple, de la sociétisation
de défrichage ; ou selon que ce sont en priorité d’autres fins qui sont poursuivies (dressage pour le service de la guerre), lesquelles contraignent à l’action
économique seulement parce qu’elles butent précisément dans les faits sur
l’état de choses économique. Mais, dans la réalité, il s’agit là d’une distinction très fluide et qui ne peut être opérée nettement que pour autant que l’action en communauté présente des traits qui devraient rester identiques, quand
bien même l’on supprimerait en pensée
[4] l’état de choses économique,
c’est-à-dire en faisant l’hypothèse que l’on dispose d’une quantité, illimitée
dans la pratique, de biens et d’actions possibles de toutes sortes.
Mais même une action en communauté qui ne représente ni une communauté économique ni une communauté pratiquant l’économie peut dans son
émergence, sa perpétuation, sa structure et son déroulement être codéterminée
par des causes qui renvoient à l’état de choses économique ; et dans cette
mesure, elle est déterminée économiquement. À l’inverse, elle peut à son tour
constituer un facteur causal qui pèse sur le mode et le déroulement d’une
action économique : elle peut avoir une portée économique. La plupart du
temps les deux vont de pair. Une action en communauté qui ne représente ni
une communauté économique ni une communauté pratiquant l’économie n’a
rien d’inhabituel. Ce peut être le cas de toute promenade faite à plusieurs. De
même, des communautés qui n’ont pas de portée économique sont très
fréquentes. Parmi les communautés qui ont une portée économique, un cas
particulier est représenté par celles qui ne sont pas elles-mêmes des « communautés économiques » – c’est-à-dire dont les organes ne déterminent pas
d’une façon continue le déroulement d’une économie en y contribuant eux-mêmes ou par le truchement de règlements, commandements ou interdits
concrets, mais dont les ordres (
Ordnungen) régulent le comportement des
participants : il s’agit alors de « communautés régulant l’économie », comme
c’est le cas des communautés politiques de toutes sortes
[5], de beaucoup de
communautés religieuses et d’un grand nombre d’autres communautés, dont,
parmi elles, celles qui sont sociétisées spécialement dans le but de réguler
l’économie (coopératives de pêcheurs, communautés rurales
[6] et autres).
Il est extrêmement rare
[7], comme nous l’avons dit, de rencontrer des
communautés qui ne soient pas déterminées, d’une manière ou d’une autre, par
l’économie. En revanche, le degré de cette détermination est très variable et
surtout – à l’encontre de l’hypothèse avancée par la conception dite matérialiste
de l’histoire – la détermination économique de l’action en communauté par des
facteurs économiques est loin d’être univoque. Des phénomènes que l’analyse
de l’économie ne peut considérer que comme « identiques » sont très souvent
compatibles avec des communautés de toutes sortes – y compris des communautés économiques et des communautés pratiquant l’économie – qui les englobent ou qui coexistent avec eux, et dont la structure est très différente pour un
regard sociologique. Également la formule selon laquelle il existerait une relation « fonctionnelle » entre l’économie et les formations sociales constitue un
préjugé qui n’a pas de fondement universel dans l’histoire, si l’on entend par là
un conditionnement réciproque et univoque. En effet, comme nous ne cesserons de le voir, les formes structurelles de l’action en communauté possèdent
leur « logique propre » (
Eigengesetzlichkeit)
[8] ; en outre, leur façonnement
peut toujours, dans des cas concrets, être codéterminé par des causes autres
qu’économiques. En revanche, il est vrai, l’état de l’économie revêt habituellement une signification causale, une importance souvent décisive, en un point ou
un autre, pour la structure de presque toutes les communautés, en tout cas de
toutes les communautés qui ont une « signification culturelle » (
kulturbedeutsam)
[9]. Mais, à l’inverse, l’économie elle-même est habituellement
influencée, d’une manière ou d’une autre, par la structure de l’action en
communauté au sein de laquelle elle se déploie, structure elle-même conditionnée par une logique propre. Sur la question de savoir quand et de quelle
manière il en est ainsi, il est impossible de formuler des propositions très générales qui auraient une quelconque portée. Mais on peut énoncer des propositions générales sur le degré d’affinité élective (
Wahlverwandtschaft) entre les
formes structurelles concrètes de l’action en communauté et des formes économiques concrètes, c’est-à-dire sur la question de savoir si, et à quel degré,
celles-ci se favorisent mutuellement dans leur existence ou si, à l’inverse, ces
formes se font obstacle ou bien s’excluent : si elles sont « adéquates » ou
« inadéquates » les unes par rapport aux autres. Nous aurons sans cesse à
revenir sur ce genre de relations d’adéquation. En outre, on peut établir au
moins quelques propositions générales sur la manière dont les intérêts économiques, en général, induisent habituellement à une action en communauté d’une
nature déterminée.
[*]
Dans l’édition critique de
Wirtschaft und
Gesellschaft (
MWG I/22-1), ces pages ouvrent
le manuscrit d’avant 1914. Les éditeurs font
l’hypothèse qu’il s’agirait d’un extrait d’un
texte introductif aux manuscrits d’avant 1914.
Le titre est celui donné par la
MWG. La
datation de ce texte reste de l’ordre de la supputation, les éditeurs de la
MWG penchant pour
une rédaction précoce (1910/1911), dans tous
les cas antérieure à la rédaction de l’« Essai sur
quelques catégories de la sociologie de compréhension » (1913), dont tous les concepts ne se
retrouvent pas dans ces pages.
Traduction et notes de Jean-Pierre Grossein.
Comparer avec la traduction de ces pages dans
Économie et société (Paris, Librairie Plon,
1971, tome I, pp. 351-354), (par la suite :
ES).
[(1)]
Pour les choix de traduction et pour le
statut des concepts de « communauté »,
« action en communauté », « communautisation », « sociétisation », voir dans ce
numéro Jean-Pierre Grossein, « De l’interprétation de quelques concepts wébériens ».
[(2)]
Terme forgé par Husserl (voir le
chapitre : « Das Prinzip der Denkökonomie und
die Logik » dans E. Husserl,
Logische Untersuchungen I) sur celui d’« économie des
pensées » (
Ökonomie der Gedanken), par lequel
Ernst Mach désigne le travail de la science,
consistant à « éviter toutes les pensées inutiles,
en économisant au maximum les opérations de
pensée » (voir E. Mach,
Die Mechanik in ihrer
Entwickelung historisch kritisch dargestellt,
6
e éd. révisée et augmentée, Leipzig,
Brockhaus) [information reprise de
MWG I/22-1, p. 77, note 2 et de
MWG II-5, p. 79, note 7].
[(3)]
Le concept d’« action sociale » n’étant
pas utilisé par Weber à cette époque, les
éditeurs de la
MWG considèrent cette phrase
comme un ajout des premiers éditeurs de
Wirtschaft und Gesellschaft.
[(4)]
Il faut prendre garde au verbe ici
employé (
fortdenken), qui renvoie à l’idée
d’une « variation imaginaire » et auquel Weber
a recours aussi dans les « Concepts sociologiques fondamentaux » pour décrire un moment
de la démarche comparative (
ES, p. 9). La
traduction française fait chaque fois contresens.
[(5)]
Rappelons que Weber entend « communauté » en un sens très large, puisque parmi les
communautés politiques, il compte l’État.
[(6)]
Nous traduisons ainsi la notion, fort
disputée dans l’historiographie allemande, de
Markgenossenschaft.
[(7)]
Nous nous permettons d’introduire ici
un nouveau paragraphe, qui n’est pas dans le
texte original, parce qu’il nous semble que nous
avons là un passage ayant une forte unité
théorique.
[(8)]
La traduction par « logique intrinsèque », que nous avions proposée jusqu’à
présent (voir « Glossaire raisonné » dans Max
Weber,
Sociologie des religions, Gallimard,
1996) a l’inconvénient de suggérer l’idée d’une
logique sociale immanente, ce qui nous semble
contredire le sens dans lequel Weber entend
l’« autonomie » des différentes sphères
sociales.
[(9)]
Sur le sens de cette notion, voir
« L’objectivité de la connaissance dans les
sciences et la politique sociales » dans Max
Weber,
Essais sur la théorie de la science
(Paris, Plon, 1965, p. 182
sq.).