2005
Revue française de sociologie
MAX WEBER : TEXTES
Puissance et domination
Formes de transition
[*]
La « domination » (Herrschaft), dans son concept le plus général, qui ne se
rapporte pas à un contenu concret, constitue un des éléments les plus importants de l’action en communauté (Gemeinschaftshandeln). Certes, toute action
en communauté ne révèle pas une structure de domination. Toutefois, dans la
plupart des cas, la domination y joue un rôle très important, y compris là où
on n’y pense pas d’emblée ; comme par exemple dans les communautés
linguistiques. La promotion d’un dialecte au rang de langue de chancellerie
dans le cadre de l’exercice d’une domination politique a très souvent
contribué d’une façon décisive au développement de grandes communautés
unifiées de langue écrite (comme dans le cas de l’Allemagne) et, à l’inverse,
tout aussi souvent, une séparation politique a déterminé d’une façon décisive
une différenciation linguistique correspondante (voir la Hollande par rapport
à l’Allemagne) ; mais surtout, la domination qui est mise en œuvre à
l’« école » exerce un effet de stéréotypisation des plus durables et des plus
définitifs sur la nature et sur la prééminence de la langue scolaire officielle.
Tous les domaines de l’action en communauté, sans exception, révèlent une
influence des plus profondes exercée par des formations de domination
(Herrschaftsgebilde). Dans un nombre de cas extraordinairement élevé, c’est
la domination et son mode d’exercice qui transforme une action en communauté jusque-là amorphe en une sociétisation (Vergesellschaftung) rationnelle ; et, même là où ce n’est pas le cas, c’est encore la structure de la
domination et son déploiement qui donnent forme à l’action en communauté,
notamment en déterminant d’une façon enfin univoque son orientation vers
un « but ». L’existence d’une « domination » joue en particulier un rôle déterminant précisément dans les formations sociales du passé ou du présent qui
ont eu la plus grande portée économique : la seigneurie foncière d’une part, la
grande entreprise capitaliste d’autre part. Quelle que soit la manière dont on
l’aborde, la domination est un cas particulier de la puissance (Macht). Comme
pour les autres formes de la puissance, les détenteurs de la domination, particulièrement, n’ont pas non plus comme objectif exclusif, ou même seulement
régulier, de poursuivre, grâce à cette détention, des intérêts purement économiques, en particulier d’obtenir pour eux-mêmes une abondance de biens
économiques. Il n’en demeure pas moins que l’accès aux biens économiques,
et donc la puissance économique, constituent une conséquence fréquente, et
même très souvent systématiquement recherchée, de la domination ; et tout
aussi souvent, la domination économique constitue un des moyens les plus
importants de la domination. Cependant, toute position de puissance économique ne se manifeste pas – ainsi que nous allons le voir – comme une
« domination », au sens que nous donnons ici à ce mot. Et toute « domination » n’a pas recours, pour s’établir et se maintenir, à des moyens de puissance économiques. Pourtant, c’est le cas pour la très grande majorité des
formes de domination, dont justement les plus importantes ; et ceci de telle
manière et à un tel degré que le mode d’utilisation des moyens économiques
en vue du maintien de la domination exerce à son tour une influence déterminante sur la nature de la structure de domination (Herrschaftsstruktur). En
outre, la grande majorité des communautés économiques, dont justement les
plus importantes et les plus modernes, révèlent une structure de domination.
Enfin, même si, dans sa spécificité, elle n’a pas de lien univoque avec des
formes économiques déterminées, la structure de la domination constitue
néanmoins, le plus souvent, un facteur qui a une grande portée économique,
tandis que, de son côté, elle est, avec la même fréquence, co-conditionnée,
d’une manière ou d’une autre, par l’économie.
Dans un premier temps, nous chercherons ici à établir des propositions
concernant les relations entre l’économie et la domination qui soient seulement (autant que possible) d’ordre général, dont la formulation sera donc
inévitablement peu concrète et parfois aussi, nécessairement, assez indéterminée. Pour cela, il nous faudra en premier lieu déterminer plus précisément
la signification pour nous du terme de « domination » et son rapport au
concept général de « puissance » (Macht). La domination, au sens très général
de puissance, c’est-à-dire de la possibilité d’imposer sa volonté propre au
comportement d’autres personnes, peut apparaître sous les formes les plus
variées. On peut par exemple, comme cela a été fait à l’occasion, concevoir
les droits conférés juridiquement à une personne vis-à-vis d’une autre ou de
plusieurs autres comme le pouvoir (Gewalt) d’intimer des commandements à
l’adresse du débiteur ou de la personne qui n’est pas dans son droit ; autrement dit, on peut concevoir tout le cosmos du droit privé moderne comme une
décentralisation de la domination entre les mains de celui à qui la loi « donne
le droit ». Dans ce cas, le travailleur exercerait un pouvoir de commandement
(Befehlsgewalt), donc une « domination », à l’encontre de l’entrepreneur à
hauteur de sa revendication salariale, le fonctionnaire à l’égard du roi à
hauteur de sa revendication d’émoluments, etc., ce qui produirait un concept
quelque peu artificiel du point de vue terminologique et en tout cas seulement
provisoire, étant donné qu’il faut bien distinguer qualitativement les commandements émis par le pouvoir judiciaire à l’encontre du condamné des
« commandements » que l’ayant droit émet à l’encontre de son débiteur qui
n’a pas encore été condamné. En revanche, une position que l’on qualifie
couramment de « dominante » peut se déployer tout aussi bien au sein de relations sociales dans un salon que dans le cadre du marché, du haut d’une chaire
de conférences comme à la tête d’un régiment, au sein d’une relation érotique
ou caritative comme dans le cadre d’une discussion scientifique ou encore
dans le sport. Mais avec une telle extension, le concept de « domination » ne
constituerait plus une catégorie utilisable scientifiquement. Dans cette acception très large, il est impossible d’établir ici une casuistique générale de toutes
les formes, les conditions et les contenus du « dominer ». C’est pourquoi nous
considérerons seulement, que, à côté d’innombrables autres types possibles, il
existe deux types de domination qui sont en opposition polaire. D’une part la
domination en vertu d’une constellation d’intérêts (en particulier, en vertu
d’une situation de monopole), d’autre part la domination en vertu d’une
« autorité » (pouvoir de commandement et devoir d’obéissance). Le type le
plus pur de la première est représenté par la domination monopolistique sur le
marché, le type le plus pur de la seconde par le pouvoir du père de famille, de
l’agent officiel ou encore du prince. La première repose, dans son type pur,
uniquement sur l’influence qu’il s’agit de faire valoir sur l’action formellement « libre » des dominés qui poursuivent uniquement leurs intérêts propres,
cette influence s’exerçant en vertu d’une possession, garantie d’une manière
ou d’une autre (ou encore en vertu d’un savoir-faire négociable). La seconde
repose sur l’appel à un devoir d’obéissance entendu dans l’absolu, indépendamment de toute motivation et de tout intérêt. Ces deux types de domination
passent graduellement de l’une à l’autre. [...] Pourtant, si l’on veut parvenir à
des distinctions fécondes au sein du flux ininterrompu des phénomènes réels,
il nous faudra maintenir strictement l’opposition polaire bien tranchée entre,
par exemple, la puissance de fait qui émane purement de l’échange marchand,
lequel est réglé par des compromis d’intérêts, et donc qui émane de la possession en tant que telle et, d’autre part, le pouvoir autoritaire d’un père de
famille ou d’un monarque qui fait appel au seul devoir d’obéissance. […]
Dans les pages qui suivent, nous voulons utiliser le concept de domination
dans un sens plus étroit, qui est directement à l’opposé de la puissance déterminée par des constellations d’intérêts, en particulier à travers le marché, au
sens donc d’un pouvoir autoritaire de commandement.
Par « domination », on entendra donc ici le fait qu’une volonté manifestée
(un « commandement ») par un ou des « dominants » veut influencer l’action
d’autres personnes (du ou des « dominés ») et qu’elle l’influence effectivement de telle sorte que cette action se déroule, à un degré qui a une portée
sociale, comme si les dominés avaient fait du contenu du commandement,
pris en lui-même, la maxime de leur action (« obéissance »).
- La lourdeur de la formule « comme si » est inévitable, si l’on veut
donner un fondement au concept de domination tel que nous l’avons adopté
ici, pour deux raisons : d’une part, parce que, eu égard à nos objectifs, la seule
résultante extérieure, le fait que l’ordre soit suivi, ne suffit pas : en effet, le
fait qu’il ait été suivi a un sens qui n’est pas indifférent pour nous ; mais,
d’autre part, parce que la chaîne causale qui va de l’ordre donné à l’ordre
suivi peut prendre des formes très différentes. Sur le plan purement psychologique déjà : un ordre peut chercher à produire son action à travers
l’« empathie », l’« inspiration », la « persuasion » rationnelle ou encore la
combinaison de plusieurs de ces trois formes principales, sous lesquelles une
personne agit sur une autre. Même chose en ce qui concerne la motivation
concrète : suivant les cas, une personne peut exécuter un ordre parce qu’elle
est convaincue de sa justesse ou par sentiment du devoir, par peur, par « habitude apathique » ou encore en vue d’avantages personnels, sans que la différence revête nécessairement une signification sociologique. En revanche, les
caractéristiques sociologiques de la domination s’avéreront différentes selon
certaines différences fondamentales dans les fondements généraux de la
validité de la domination.
- Entre le sens large, que nous avons mentionné plus haut, du « se faire
valoir » (sur le marché, dans un salon, dans une discussion ou ailleurs) et le
concept plus étroit que nous utilisons ici, il y a, comme nous l’avons vu, de
nombreuses transitions. […] En ce qui nous concerne, nous considérerons que
le maire de village, le juge, le banquier ou encore l’artisan exercent tous
également une « domination » partout là où, mais uniquement là où ils
demandent et obtiennent (à un degré qui a une portée sociale) une « obéissance » vis-à-vis de règlements donnés. Ce concept n’acquiert une extension à
peu près utilisable pour nous que si l’on prend en compte le « pouvoir de
commandement », même si l’on doit admettre qu’ici aussi, dans la réalité de
la vie, tout est « transition ». Il va de soi que ce qui est décisif pour l’analyse
sociologique, ce n’est pas l’existence « idéelle » d’un tel pouvoir, laquelle
peut être déduite d’une norme dans le cadre d’une dogmatique juridique, mais
son existence effective, c’est-à-dire le fait qu’une autorité qui revendique le
droit de donner des ordres y parvient dans les faits, dans une mesure qui a une
portée sociale. Toutefois, l’analyse sociologique part, bien entendu, du fait
que des pouvoirs de commandement « effectifs » prétendent généralement
relever de surcroît d’un « ordre » normatif existant « en droit » et donc, elle
ne peut faire autrement qu’opérer avec l’appareil conceptuel juridique.
[*]
Pages d’ouverture de « Sociologie de la
domination », chapitre IX de
Wirtschaft und
Gesellschaft, 5
e éd. On ne sait pas si ce sous-titre («
Macht und Herrschaft. Übergangsformen ») est de Weber lui-même. On le trouve
déjà dans la 1
re édition et il est conservé dans
l’édition critique (MWG I/22-4), laquelle, en
revanche, ne retient pas le titre général choisi
par Winckelmann (« Sociologie de la
domination »), mais : « Domination » (
Herrschaft).
Pour des raisons d’espace et de concision,
nous avons procédé à quelques coupes, matérialisées par : […]. Traduction de Jean-Pierre
Grossein.