Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.2708011243
368 pages

p. 937 à 940
doi: en cours

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MAX WEBER : TEXTES

Volume 46 2005/4

2005 Revue française de sociologie MAX WEBER : TEXTES

Puissance et domination

Formes de transition  [*]

La « domination » (Herrschaft), dans son concept le plus général, qui ne se rapporte pas à un contenu concret, constitue un des éléments les plus importants de l’action en communauté (Gemeinschaftshandeln). Certes, toute action en communauté ne révèle pas une structure de domination. Toutefois, dans la plupart des cas, la domination y joue un rôle très important, y compris là où on n’y pense pas d’emblée ; comme par exemple dans les communautés linguistiques. La promotion d’un dialecte au rang de langue de chancellerie dans le cadre de l’exercice d’une domination politique a très souvent contribué d’une façon décisive au développement de grandes communautés unifiées de langue écrite (comme dans le cas de l’Allemagne) et, à l’inverse, tout aussi souvent, une séparation politique a déterminé d’une façon décisive une différenciation linguistique correspondante (voir la Hollande par rapport à l’Allemagne) ; mais surtout, la domination qui est mise en œuvre à l’« école » exerce un effet de stéréotypisation des plus durables et des plus définitifs sur la nature et sur la prééminence de la langue scolaire officielle. Tous les domaines de l’action en communauté, sans exception, révèlent une influence des plus profondes exercée par des formations de domination (Herrschaftsgebilde). Dans un nombre de cas extraordinairement élevé, c’est la domination et son mode d’exercice qui transforme une action en communauté jusque-là amorphe en une sociétisation (Vergesellschaftung) rationnelle ; et, même là où ce n’est pas le cas, c’est encore la structure de la domination et son déploiement qui donnent forme à l’action en communauté, notamment en déterminant d’une façon enfin univoque son orientation vers un « but ». L’existence d’une « domination » joue en particulier un rôle déterminant précisément dans les formations sociales du passé ou du présent qui ont eu la plus grande portée économique : la seigneurie foncière d’une part, la grande entreprise capitaliste d’autre part. Quelle que soit la manière dont on l’aborde, la domination est un cas particulier de la puissance (Macht). Comme pour les autres formes de la puissance, les détenteurs de la domination, particulièrement, n’ont pas non plus comme objectif exclusif, ou même seulement régulier, de poursuivre, grâce à cette détention, des intérêts purement économiques, en particulier d’obtenir pour eux-mêmes une abondance de biens économiques. Il n’en demeure pas moins que l’accès aux biens économiques, et donc la puissance économique, constituent une conséquence fréquente, et même très souvent systématiquement recherchée, de la domination ; et tout aussi souvent, la domination économique constitue un des moyens les plus importants de la domination. Cependant, toute position de puissance économique ne se manifeste pas – ainsi que nous allons le voir – comme une « domination », au sens que nous donnons ici à ce mot. Et toute « domination » n’a pas recours, pour s’établir et se maintenir, à des moyens de puissance économiques. Pourtant, c’est le cas pour la très grande majorité des formes de domination, dont justement les plus importantes ; et ceci de telle manière et à un tel degré que le mode d’utilisation des moyens économiques en vue du maintien de la domination exerce à son tour une influence déterminante sur la nature de la structure de domination (Herrschaftsstruktur). En outre, la grande majorité des communautés économiques, dont justement les plus importantes et les plus modernes, révèlent une structure de domination. Enfin, même si, dans sa spécificité, elle n’a pas de lien univoque avec des formes économiques déterminées, la structure de la domination constitue néanmoins, le plus souvent, un facteur qui a une grande portée économique, tandis que, de son côté, elle est, avec la même fréquence, co-conditionnée, d’une manière ou d’une autre, par l’économie.
Dans un premier temps, nous chercherons ici à établir des propositions concernant les relations entre l’économie et la domination qui soient seulement (autant que possible) d’ordre général, dont la formulation sera donc inévitablement peu concrète et parfois aussi, nécessairement, assez indéterminée. Pour cela, il nous faudra en premier lieu déterminer plus précisément la signification pour nous du terme de « domination » et son rapport au concept général de « puissance » (Macht). La domination, au sens très général de puissance, c’est-à-dire de la possibilité d’imposer sa volonté propre au comportement d’autres personnes, peut apparaître sous les formes les plus variées. On peut par exemple, comme cela a été fait à l’occasion, concevoir les droits conférés juridiquement à une personne vis-à-vis d’une autre ou de plusieurs autres comme le pouvoir (Gewalt) d’intimer des commandements à l’adresse du débiteur ou de la personne qui n’est pas dans son droit ; autrement dit, on peut concevoir tout le cosmos du droit privé moderne comme une décentralisation de la domination entre les mains de celui à qui la loi « donne le droit ». Dans ce cas, le travailleur exercerait un pouvoir de commandement (Befehlsgewalt), donc une « domination », à l’encontre de l’entrepreneur à hauteur de sa revendication salariale, le fonctionnaire à l’égard du roi à hauteur de sa revendication d’émoluments, etc., ce qui produirait un concept quelque peu artificiel du point de vue terminologique et en tout cas seulement provisoire, étant donné qu’il faut bien distinguer qualitativement les commandements émis par le pouvoir judiciaire à l’encontre du condamné des « commandements » que l’ayant droit émet à l’encontre de son débiteur qui n’a pas encore été condamné. En revanche, une position que l’on qualifie couramment de « dominante » peut se déployer tout aussi bien au sein de relations sociales dans un salon que dans le cadre du marché, du haut d’une chaire de conférences comme à la tête d’un régiment, au sein d’une relation érotique ou caritative comme dans le cadre d’une discussion scientifique ou encore dans le sport. Mais avec une telle extension, le concept de « domination » ne constituerait plus une catégorie utilisable scientifiquement. Dans cette acception très large, il est impossible d’établir ici une casuistique générale de toutes les formes, les conditions et les contenus du « dominer ». C’est pourquoi nous considérerons seulement, que, à côté d’innombrables autres types possibles, il existe deux types de domination qui sont en opposition polaire. D’une part la domination en vertu d’une constellation d’intérêts (en particulier, en vertu d’une situation de monopole), d’autre part la domination en vertu d’une « autorité » (pouvoir de commandement et devoir d’obéissance). Le type le plus pur de la première est représenté par la domination monopolistique sur le marché, le type le plus pur de la seconde par le pouvoir du père de famille, de l’agent officiel ou encore du prince. La première repose, dans son type pur, uniquement sur l’influence qu’il s’agit de faire valoir sur l’action formellement « libre » des dominés qui poursuivent uniquement leurs intérêts propres, cette influence s’exerçant en vertu d’une possession, garantie d’une manière ou d’une autre (ou encore en vertu d’un savoir-faire négociable). La seconde repose sur l’appel à un devoir d’obéissance entendu dans l’absolu, indépendamment de toute motivation et de tout intérêt. Ces deux types de domination passent graduellement de l’une à l’autre. [...] Pourtant, si l’on veut parvenir à des distinctions fécondes au sein du flux ininterrompu des phénomènes réels, il nous faudra maintenir strictement l’opposition polaire bien tranchée entre, par exemple, la puissance de fait qui émane purement de l’échange marchand, lequel est réglé par des compromis d’intérêts, et donc qui émane de la possession en tant que telle et, d’autre part, le pouvoir autoritaire d’un père de famille ou d’un monarque qui fait appel au seul devoir d’obéissance. […] Dans les pages qui suivent, nous voulons utiliser le concept de domination dans un sens plus étroit, qui est directement à l’opposé de la puissance déterminée par des constellations d’intérêts, en particulier à travers le marché, au sens donc d’un pouvoir autoritaire de commandement.
Par « domination », on entendra donc ici le fait qu’une volonté manifestée (un « commandement ») par un ou des « dominants » veut influencer l’action d’autres personnes (du ou des « dominés ») et qu’elle l’influence effectivement de telle sorte que cette action se déroule, à un degré qui a une portée sociale, comme si les dominés avaient fait du contenu du commandement, pris en lui-même, la maxime de leur action (« obéissance »).
  1. La lourdeur de la formule « comme si » est inévitable, si l’on veut donner un fondement au concept de domination tel que nous l’avons adopté ici, pour deux raisons : d’une part, parce que, eu égard à nos objectifs, la seule résultante extérieure, le fait que l’ordre soit suivi, ne suffit pas : en effet, le fait qu’il ait été suivi a un sens qui n’est pas indifférent pour nous ; mais, d’autre part, parce que la chaîne causale qui va de l’ordre donné à l’ordre suivi peut prendre des formes très différentes. Sur le plan purement psychologique déjà : un ordre peut chercher à produire son action à travers l’« empathie », l’« inspiration », la « persuasion » rationnelle ou encore la combinaison de plusieurs de ces trois formes principales, sous lesquelles une personne agit sur une autre. Même chose en ce qui concerne la motivation concrète : suivant les cas, une personne peut exécuter un ordre parce qu’elle est convaincue de sa justesse ou par sentiment du devoir, par peur, par « habitude apathique » ou encore en vue d’avantages personnels, sans que la différence revête nécessairement une signification sociologique. En revanche, les caractéristiques sociologiques de la domination s’avéreront différentes selon certaines différences fondamentales dans les fondements généraux de la validité de la domination.
  2. Entre le sens large, que nous avons mentionné plus haut, du « se faire valoir » (sur le marché, dans un salon, dans une discussion ou ailleurs) et le concept plus étroit que nous utilisons ici, il y a, comme nous l’avons vu, de nombreuses transitions. […] En ce qui nous concerne, nous considérerons que le maire de village, le juge, le banquier ou encore l’artisan exercent tous également une « domination » partout là où, mais uniquement là où ils demandent et obtiennent (à un degré qui a une portée sociale) une « obéissance » vis-à-vis de règlements donnés. Ce concept n’acquiert une extension à peu près utilisable pour nous que si l’on prend en compte le « pouvoir de commandement », même si l’on doit admettre qu’ici aussi, dans la réalité de la vie, tout est « transition ». Il va de soi que ce qui est décisif pour l’analyse sociologique, ce n’est pas l’existence « idéelle » d’un tel pouvoir, laquelle peut être déduite d’une norme dans le cadre d’une dogmatique juridique, mais son existence effective, c’est-à-dire le fait qu’une autorité qui revendique le droit de donner des ordres y parvient dans les faits, dans une mesure qui a une portée sociale. Toutefois, l’analyse sociologique part, bien entendu, du fait que des pouvoirs de commandement « effectifs » prétendent généralement relever de surcroît d’un « ordre » normatif existant « en droit » et donc, elle ne peut faire autrement qu’opérer avec l’appareil conceptuel juridique.
 
NOTES
 
[*]Pages d’ouverture de « Sociologie de la domination », chapitre IX de Wirtschaft und Gesellschaft, 5e éd. On ne sait pas si ce sous-titre (« Macht und Herrschaft. Übergangsformen ») est de Weber lui-même. On le trouve déjà dans la 1re édition et il est conservé dans l’édition critique (MWG I/22-4), laquelle, en revanche, ne retient pas le titre général choisi par Winckelmann (« Sociologie de la domination »), mais : « Domination » ( Herrschaft). Pour des raisons d’espace et de concision, nous avons procédé à quelques coupes, matérialisées par : […]. Traduction de Jean-Pierre Grossein.
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Pages d’ouverture de « Sociologie de la domination », chap...
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