2005
Revue française de sociologie
Les livres
Norkus (Zenonas). – Max Weber und Rational Choice.
[*]
Marburg, Metropolis-Verlag, 2001,576 p., 59,80 €.
Le livre de Zenonas Norkus est à classer, selon moi, parmi les contributions les plus
importantes et les plus stimulantes qui aient été apportées ces dernières années aux
problèmes concernant les fondements des sciences sociales théoriques. On entend ici
par sciences sociales théoriques, tout à fait au sens de Max Weber, d’abord les
« sciences sociologiques et économiques » à quoi il faut ajouter la science historique,
dont on sait que Weber la comptait également au rang des sciences empiriques de l’action. Ce que l’on a appelé le débat sur les méthodes, déclenché en 1883 entre Carl
Menger et Gustav Schmoller, a joué un rôle important en le contraignant à déterminer
de manière convaincante les rapports entre approche théorique et approche historique
en économie et au-delà. La lecture que Zenonas Norkus propose consiste à dire que
Weber aurait finalement formulé le programme d’une science unifiée (en sciences
sociales) qui anticiperait les approches relevant de la théorie du rational choice, telles
qu’elles sont défendues aujourd’hui en économie, mais aussi en sociologie et en
sciences politiques. Cela concernerait avant tout l’individualisme méthodologique de
Weber, ainsi que la priorité heuristique qu’il accorde à l’action rationnelle en finalité.
C’est pourquoi le livre de Zenonas Norkus s’adresse aussi bien aux spécialistes de
Weber, afin de les convaincre de la valeur de cette perspective pour une interprétation
adéquate de l’œuvre, qu’aux représentants des sciences sociales qui pensent que la
théorie du choix rationnel (TCR) constitue actuellement la meilleure offre théorique
chevauchant les disciplines.
Dans son projet ambitieux, l’auteur prend pour modèle le traitement de Marx par
Jon Elster. De la même manière que ce dernier l’a fait pour Marx, il aimerait lire
Weber à partir de la perspective offerte par certaines variantes de la TCR. Une sorte de
wébérianisme analytique nous est donc proposé, comme un pendant du marxisme
analytique d’Elster. Mais l’auteur ne veut pas se contenter d’une interprétation de
Weber. Il vise bien plutôt une explication et en même temps une amélioration des
solutions proposées par Weber pour résoudre les problèmes de la théorie de l’action,
de l’ordre et de la culture ainsi que de la théorie de la compréhension.
Le texte est divisé en cinq parties, dans lesquelles est d’abord déterminé le contenu
systématique d’une sociologie compréhensive à la Weber, telle qu’elle émerge – c’est
la thèse de l’auteur – des débats contemporains en économie et en histoire. Ensuite
l’examen porte sur les rapports chez Weber entre les fondements épistémologiques et
conceptuels et sa sociologie concrète ainsi que les rapports avec la TCR. Suivent le
problème de la rationalité de l’action et la reconstruction de la typologie wébérienne
de l’action. Ensuite, le problème supposé central de Weber, à savoir le capitalisme
rationnel et l’explication de sa naissance, est soumis à un examen critique. Enfin, il est
procédé à la confrontation entre l’histoire économique institutionnelle ancienne
(Weber) et la nouvelle (North). Une annexe est jointe concernant L’éthique protestante.
Dans toutes les phases de son analyse complexe, l’auteur est à la hauteur des
exigences élevées qu’il s’est lui-même imposées. Il séduit par la vaste connaissance
qu’il a de l’œuvre wébérienne et de ses multiples interprétations, mais surtout par sa
remarquable compétence en matière de théorie économique. C’est ainsi que des lignes
argumentatives sont tirées, qui conduisent jusqu’aux débats théoriques fondamentaux
d’aujourd’hui. Cela a cependant parfois pour conséquence de réduire l’approche wébérienne à être simplement pourvoyeuse de mots-clés. Tout en reconnaissant le caractère
brillant de mises en rapport parfois surprenantes entre des idées de Weber et des
débats contemporains, on peut légitimement se demander : à quoi bon tout ce déploiement ? Car, au bout du compte, Weber ne se voit accorder qu’une place marginale au
sein de la famille des TCR (p. 189). La faute en incomberait au fait qu’il serait resté
attaché dans son orientation à la loi d’utilité marginale (décisions dans un contexte de
connaissance assurée et de rationalité paramétrique) et qu’il n’aurait connu ni la
théorie des préférences (décisions dans un contexte d’incertitude et de rationalité
limitée) ni la théorie des jeux (rationalité stratégique), avec lesquelles les TCR travaillent aujourd’hui. La faute en incomberait aussi à sa sociologie compréhensive dans son
œuvre tardive, qui serait liée à un abandon de la théorie économique abstraite comme
paradigme dominant pour une théorie de l’action et de l’ordre, et à l’élaboration d’une
sociologie économique propre.
On se demande en réalité pourquoi, dans son constat, l’auteur ne souligne pas
davantage le manque de recouvrement des deux approches et cela pas seulement au
sens où la première n’apparaîtrait que comme le précurseur déficitaire de la seconde.
Mise à part la dernière partie du livre – la question qui y est posée, entre autres, est de
savoir si dans le cadre de la sociologie des religions, qui du reste est prise en compte
de manière très sélective, on ne devrait pas traiter la rationalité en finalité aussi
comme une variable dépendante – le manque de recouvrement des deux approches
semble tenir avant tout, pour l’auteur, au fait que, comparée aux TCR, l’approche
wébérienne serait moins complexe. Mais qu’elle puisse être un défi pour les TCR, par
exemple au regard de la rationalité duelle de l’action ou de la théorie de la compréhension, cela ne semble pas être pour l’auteur d’un intérêt central. Pour Weber, toutefois,
dès avant 1910, la théorie économique abstraite ne constituait qu’un exemple parmi
d’autres de la manière dont devrait procéder au sein des sciences de la culture une
théorie de l’action, de l’ordre et de la compréhension. Dans cette mesure, une possibilité d’aller plus avant dans la construction théorique est gâchée.
Dans son explication de la construction wébérienne, l’auteur s’appuie – en particulier dans les deux premières parties de son livre – sur des thèses concernant l’histoire
des textes qui, au regard de l’état actuel de la recherche, ne sont absolument pas
convaincantes. Je le montrerai sur deux points. Dans la première partie, « La
Sozialökonomik et la sociologie compréhensive de Max Weber », il est affirmé que Weber
aurait dépassé la vieille pensée européenne autrement que ne l’affirme Wilhelm
Hennis, à savoir en recourant à une approche socio-économique, laquelle serait
formulée en 1904 dans l’essai sur l’objectivité (Weber 1968, p. 146
sq.)
[1]. On
devrait comprendre cette approche comme un compromis entre l’approche théorique et
l’approche historique en économie. Il s’agirait d’une vaste construction qui examine
aussi bien les phénomènes économiques que ceux qui sont conditionnés par l’économie ou encore ceux qui ont une portée économique et cela du point de vue de l’action rationnelle dans le contexte d’une lutte avec la nature, menée dans des conditions
de rareté et dans le cadre d’une socialisation avec d’autres hommes. Weber aurait mis
en œuvre cette approche de grande ampleur avec le
Grundriß der Sozialökonomie,
qu’il a lui-même conçu et organisé, et aurait défini pour elle une méthode et des
concepts dans l’essai sur les catégories de 1913. Déjà la première version d’une socio-logie compréhensive que Weber défend à cette occasion entretiendrait une certaine
tension avec la démarche socio-économique, mais Weber resterait un
Sozialökonom,
attaché à la liaison, au sein de l’économie politique, entre approche théorique et
approche historique. Ce n’est que dans son œuvre tardive, de 1918 à 1920, qu’il résoudrait définitivement cette tension au profit de la sociologie compréhensive. Et c’est
donc seulement à ce moment-là que Weber deviendrait sociologue. Ce qui l’obligerait
aussi à développer une « sociologie économique » propre.
Ce que cette reconstruction de l’histoire de l’œuvre méconnaît :
- En s’appuyant sur la logique des sciences de la culture de Rickert pour dépasser
(il ne s’agit pas de compromis !) le débat sur les méthodes en économie, Weber corrige
la compréhension à ses yeux erronée qu’ont d’elles-mêmes les orientations tant théorique qu’historique de l’économie et, ce faisant, il montre qu’en tant que sciences
sociales, l’une comme l’autre sont des sciences de la culture qui doivent traiter les
processus de la vie humaine du point de vue de leur signification culturelle et donc
comme des sciences qui établissent un rapport aux valeurs et qui sont en même temps
des sciences empiriques ayant pour objet des manifestations humaines et l’action
humaine. De telles sciences ont pour tâche non seulement de constater, mais de
comprendre le déroulement de l’action humaine (WL, p. 183 ; ETS, p. 170). La
Sozialökonomie est elle aussi, en ce sens, en tant que science de la culture, une science
sociale compréhensive.
- Elle est au reste, en tant que telle, une science qui opère d’un point de vue particulier et unilatéral, puisqu’elle examine le conditionnement économique des phénomènes économiques. Ce qui conduit à une interprétation économique de l’histoire,
laquelle n’offre qu’une image partielle de la réalité de la culture et donc ne constitue
qu’un travail préliminaire en vue d’une connaissance pleinement historique de la
culture (WL, p. 164 ; ETS, p. 143). L’interprétation « spiritualiste », par exemple, se
situe au même plan que cette interprétation économique de la réalité historique. L’interprétation économique de l’histoire « n’est qu’un cas particulier d’un principe qui a
une validité tout à fait générale pour la connaissance scientifique de la réalité culturelle » (WL, p. 170 ; ETS, p. 152).
- L’examen des phénomènes ayant une portée économique, qui en 1904 importe
avant tout à Weber, ne peut précisément pas s’opérer du point de vue de la Sozialökonomie, pour la raison que les phénomènes qui ont une portée économique doivent
nécessairement être conditionnés d’abord par des facteurs non économiques. C’est
pourquoi Weber dit aussi que des processus de la vie religieuse entrent ici en ligne de
compte. On pense naturellement à l’étude sur le protestantisme ascétique et l’« esprit »
du capitalisme. Weber ne la concevait précisément pas comme une analyse d’histoire
économique, mais comme une analyse d’histoire religieuse, une construction spiritualiste de l’histoire, comme il l’écrit à Rickert. Naturellement on peut analyser aussi la
vie religieuse d’un point de vue socio-économique, mais non lorsqu’il s’agit de phénomènes à portée économique.
- Au plus tard en 1907, mais au fond dès sa confrontation avec l’économie politique éthique, Weber établit clairement que l’action rationnelle se présente sous une
double figure : elle peut être régie soit par des maximes relatives à des fins, soit par
des maximes relatives à des normes. Les unes comme les autres se laissent saisir dans
des types idéaux de nature générale et de nature individuelle. Toutefois, les représentations de fins et les représentations de normes sont deux choses différentes. Toutes
deux peuvent être analysées sous l’angle de la socio-économie, mais cela ne supprime
pas leur différence de principe. L’économie théorique n’est précisément pas la science
des effets produits par les représentations de normes. Elle est la science des effets
produits par les représentations de fins dans le cadre de l’ordre propre à l’économie
d’échanges moderne. C’est pourquoi cette approche ne permet pas de formuler une
théorie globale de l’action, de l’ordre et de la compréhension. L’action orientée en
fonction du résultat et l’action orientée en fonction de sa valeur propre sont deux
choses différentes, comme le sont aussi l’ordre économique et l’ordre juridique.
- Au plus tard dans les travaux sur la psychophysique du travail industriel se
trouve déjà pleinement développée ce que sera ultérieurement la typologie de l’action
avec les deux orientations de l’action capables de produire une rationalisation, ainsi
que l’action régie par l’habitude et l’action régie par les affects. Sur le plan de la
méthode également, l’approche de Weber est à ce moment-là différenciée. À côté de la
compréhension pragmatique, en fonction de la logique de la situation, apparaît la
compréhension psychologique. Les « Concepts sociologiques fondamentaux » ne font
que reprendre tout cela.
- Le développement de la contribution de Weber au Grundriß der Sozialökonomik,
qui s’appelait d’abord Handbuch der politischen Ökonomie, et la naissance de l’essai
sur les catégories sont beaucoup plus compliqués que le laisse entendre la thèse de
l’auteur relative à l’histoire de l’œuvre. Je ne mentionnerai que deux points à titre
d’illustration. Les sections I à III de l’essai sur les catégories ont été rédigées, comme
nous pouvons le savoir à travers la correspondance, seulement en 1913 ; elles ne
correspondent donc absolument pas, comme le pense l’auteur, à la section qui était
prévue dans le « Plan général » et qui portait sur « Logique et nature des questionnements ». Ce serait le cas, en revanche, pour les sections IV à VI, qui dans leur version
originale sont plus anciennes. Or celles-ci n’introduisent pas au Grundriß der Sozialökonomik, mais à la contribution de Weber à cet ouvrage, c’est-à-dire à sa sociologie
compréhensive. Y sont traités les concepts fondamentaux de cette sociologie, à savoir
l’action en communauté [Gemeinschaftshandeln] (qui deviendra plus tard l’action
sociale) et sa subdivision en action en société [Gesellschaftshandeln] et action en
entente [Einverständnishandeln], ainsi que les concepts d’ordre et d’organisation
correspondant à ces orientations de l’action. Les concepts fondamentaux qui sont
présentés ici ne sont précisément pas les concepts fondamentaux qu’utilise l’économie
théorique ; ils ne le sont pas davantage, quand bien même on les interprète comme
faisant partie de la Sozialökonomik. Une chose encore : dès 1913, au plus tard, Weber
se présente ouvertement comme sociologue, définit à cette époque sa contribution au
Grundriß comme « une théorie et un exposé sociologiques qui forment un tout » et
envisage de lui donner aussi dans le « Plan de l’ensemble de l’œuvre » le titre de
« Sociologie ».
- Il n’y a pas dans les « Concepts sociologiques fondamentaux » de formulations
relatives à la méthode et aux concepts fondamentaux que l’on ne pourrait trouver déjà
dans des écrits antérieurs, dont certains très anciens. Toutes les remarques relatives à
la méthode sont anciennes. Cela vaut aussi pour les concepts fondamentaux, indépendamment de leur terminologie et de leur disposition. Weber dit lui-même que sa
critique de Stammler « contenait déjà à plus d’un titre les fondements de ce qui
suit »
[2]. À cela s’ajoute l’élément suivant : il est très vraisemblable que Weber a
rédigé une première version de sa « sociologie de l’économie » à partir d’avril-mai
1914, en se servant probablement de manuscrits plus anciens, par suite de la déception
provoquée par la contribution de von Wieser. En effet, après s’être fait une idée, au
printemps 1914, de la contribution de von Wieser sur « Les théories de l’économie
sociale », il s’est plaint du manque de traitement des problèmes sociologiques et a écrit
à son éditeur qu’il « repeigne » son « affaire » pour la troisième fois et qu’il y ajoute
« une section très volumineuse ». De quoi aurait-il pu s’agir dans ce contexte, sinon de
la « sociologie économique », d’autant que Weber avait besoin d’une « nouvelle tête »
pour sa contribution, qui traitait désormais explicitement du rapport de l’ordre économique et des puissances économiques avec les autres ordres et puissances sociaux ?
Cela n’exclut pas, bien entendu, que Weber ait remanié encore une fois en profondeur
sa « sociologie économique » en 1919-1920, comme aussi par exemple sa sociologie
de la domination, et en prenant en compte à cette occasion les changements de situation (économie de guerre !). Si l’on suit cette conjecture – et je souligne bien qu’il
s’agit de cela –, Weber n’aurait précisément pas, comme le laisse entendre l’auteur,
développé sa « sociologie économique » comme substitut d’une « théorie économique ». Cela est confirmé aussi par la « Remarque préliminaire » aux « Catégories
fondamentales de la sociologie de l’économie » de 1920, où il est dit : « Il n’est nullement question dans les pages qui suivent de mettre en œuvre une “théorie économique”, il s’agira seulement de définir quelques concepts dont nous aurons à faire
souvent usage par la suite et d’établir un certain nombre de relations sociologiques
extrêmement simples au sein de l’économie. » (WG, p. 31 ; ES, p. 61 [traduction
modifiée]). Pour qui analyse sociologiquement le rapport de l’économie à la
« société », c’est-à-dire aux autres ordres et puissances sociaux – et c’est ce que fait
Weber avant 1910 déjà –, il est nécessaire de disposer d’une sociologie économique
qui soit différente d’une théorie économique !
La thèse présentée par l’auteur en matière d’histoire des textes est donc, mise à part
sa critique de Hennis, incompatible avec les faits. C’est le cas également de la
deuxième thèse qu’il défend dans la partie 2. La question est alors de savoir si, et si oui
comment, Weber fait concorder sa construction proche de la TCR (individualisme
méthodologique et priorité heuristique de l’action rationnelle en finalité) avec sa
sociologie concrète, laquelle adopterait une démarche structuraliste. Pour répondre,
l’auteur identifie deux strates (deux phases ?) dans les formulations de Weber touchant
à la méthodologie des sciences sociales et tente d’établir une distinction entre une
logique à l’œuvre et une logique reconstruite. Il est même affirmé, avec Rawls, que
Weber aurait, au cours du temps, opéré un déplacement d’accent dans sa réflexion. La
plus importante de ces deux strates correspondrait à l’essai sur les catégories de 1913
et aux « Concepts sociologiques fondamentaux » de 1920 (l’auteur mentionne encore
l’essai sur Stammler et la psychophysique, mais il n’exploite pas ces indications
exactes).
Cette thèse me semble également hautement problématique. Elle méconnaît le fait
que ces strates, qui sans aucun doute existent, se rapportent à des problèmes spécifiques. Weber fait une distinction entre les questions logiques (y compris méthodologiques), les questions de méthode et les questions relatives aux concepts fondamentaux.
Les questions logiques ont été clarifiées par lui dès 1903-1904 en s’appuyant sur la
théorie du rapport aux valeurs de Rickert. Les conceptions qu’il a acquises à cette
occasion sont restées les siennes jusqu’au bout. Dans la « Remarque préliminaire »
aux « Concepts sociologiques fondamentaux », il rappelle encore ce point (référence
aux Grenzen de Rickert dans leur version de 1913 et aux passages dans lesquels ce
dernier définit les caractéristiques logiques des sciences de la culture). La solution
qu’il a trouvée à cette occasion est du reste incompatible avec la méthode de l’abstraction décroissante, telle que la pratiquait von Wieser. Weber s’intéressait à deux sortes
d’abstraction : la généralisation et l’individualisation, qu’il reliait à des intérêts de
connaissance différents. La généralisation, dans les sciences de la culture, ne conduit
pas à des concepts génériques, mais à des concepts types, y compris à des concepts
types de caractère général, que Weber appelle aussi des concepts génériques idéaltypiques. La théorie économique abstraite recourt à de tels concepts, mais la sociologie
elle aussi, que Weber qualifiera explicitement, plus tard, de science généralisante.
Les questions de méthode, en revanche, ont été clarifiées par Weber non pas avec
l’aide de Rickert, mais, déjà dans l’essai sur Knies, avec Simmel et Gottl, plus tard
avec Jaspers, mais également avec Kraepelin et l’école de psychophysique. Ici, Weber
est concerné par une théorie de l’interprétation, y compris de l’interprétation rationnelle, mais surtout par une théorie globale de la compréhension, qui est indispensable
pour l’approche théorique comme pour l’approche historique. Il s’agit d’une théorie de
la compréhension qui traite les raisons comme des causes. Quant aux questions relatives aux concepts fondamentaux, elles se placent, elles aussi, dans un autre cadre
argumentatif. Weber les a clarifiées dans sa confrontation avec Stammler et Tönnies
qui, comme celle relative à la méthode, remonte, elle aussi, à avant 1910.
Une dernière remarque critique s’impose. Elle concerne la thèse selon laquelle le
thème central de Weber serait le capitalisme rationnel. Cette thèse est valable pour la
période antérieure à 1910, mais pas au-delà, dans la mesure où elle passe sous silence
la découverte que fait Weber en 1910-1911 en relation avec ses études sur la musique.
Il suffit de lire l’« Avant-propos » aux études de sociologie des religions pour
comprendre que le thème central de Weber n’est plus seulement désormais le capitalisme rationnel.
Ces objections relatives aux interprétations de Weber ne doivent toutefois pas
remettre fondamentalement en cause la valeur de ce travail. Au regard de la disposition d’ensemble de cette étude, elles sont relativement marginales. Il reste que l’auteur
tire des conséquences d’ordre systématique des thèses qu’il avance quant à l’histoire
des textes, conséquences que je considère comme erronées ou à tout le moins problématiques. En ce sens, les objections relatives à l’histoire de l’œuvre touchent un point
central chez lui, à savoir la thèse selon laquelle Weber se serait mué de Sozialökonom
en sociologue seulement entre 1918 et 1920. Or l’auteur insiste sur le lien interne entre
la reconstruction – problématique – de l’histoire de l’œuvre qu’il opère et son argumentation systématique. Cette faiblesse mise à part, on se réjouira de cette analyse
argumentative d’une grande richesse et du plus haut niveau, qui répond en tous points
à ce que l’on peut exiger d’une contribution systématique aux problèmes de l’action et
de l’ordre dans les sciences sociales (sociologie et économie). Il ne fait aucun doute
pour moi qu’avec ce livre l’auteur a enrichi d’une manière décisive le dialogue entre
les wébériens et les représentants de la théorie du choix rationnel.
Wolfgang Schluchter
Institut für Soziologie
Universität Heidelberg
Références bibliographiques
Weber Max, 1968. – Gesammelte Aufsätze zur Wissenschaftslehre, 3e éd., Tübingen, J. C. B. Mohr
(Paul Siebeck) [Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965].
— 1985. – Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck) [Économie et
société, Paris, Plon, 1971].
Hinnerk Bruhns, Wilfried Nippel (hrsg.). – Max Weber und die Stadt im
Kulturvergleich.
Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2000,201 p., 26,90 €.
Ce recueil de dix études rédigées en grande majorité par des spécialistes allemands
tente d’apprécier la portée de l’étude de Weber consacrée à la ville dans une perspective d’histoire comparée et rencontre ainsi des questions très actuelles dans le champ
des sciences sociales et humaines.
Il est à peine besoin de redire ici que
La ville, ainsi que le rappelle fort à propos la
première communication de Wilfried Nippel
[1], n’est qu’une étude inachevée
[2],
conçue entre 1911 et 1914 et parue de manière posthume en 1921 de façon séparée
dans le numéro 47 de la revue
Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, puis
intégrée dans
Wirtschaft und Gesellschaft. L’importance de ce texte dépasse toutefois
de loin le caractère fragmentaire de sa publication, à la fois par la question posée et par
l’ambition comparatiste (Kocka, 1986)
[3], qui conduit Weber à s’interroger sur la
spécificité de la ville occidentale dans son développement historique, particulièrement
au moment de sa formation, c’est-à-dire au Moyen Âge. La portée de cette interrogation tient au fait que Max Weber procède à deux types de comparaison (ce qui n’en fait
pas forcément pour autant un « historien », rappelle Wilfried Nippel, aussi historique
que soit cette démarche…), d’une part une comparaison dans le temps (entre Antiquité
et Moyen Âge), d’autre part une comparaison dans l’espace (entre Occident et
Orient) ; l’articulation de ces deux modes de comparaison constitue un élément crucial
de sa réflexion, même si celle-ci est demeurée sur ce point et par la force des choses
incomplète. C’est à l’aune des réponses apportées à cette question par Max Weber lui-même, par les spécialistes de son œuvre ensuite et par les sociologues et historiens
enfin que l’on peut lire les actes ici réunis et issus d’un colloque tenu à Berlin en 1997.
Signalons d’abord que leur publication vient utilement compléter le recueil
d’études paru à Munich en 1994 sous la direction de Christian Meier
[4], qui s’intéressait également à la ville occidentale selon Weber, et dans lequel on trouvait déjà deux
articles substantiels des éditeurs du présent volume, Wilfried Nippel et Hinnerk
Bruhns, le premier sur le synécisme
[5] et le second
[6] sur les structures de parenté et
la théorie wébérienne de la ville antique. Mais à la différence du présent recueil explicitement consacré à la comparaison dans l’espace, la publication de 1994 voulait
surtout s’interroger sur la comparaison temporelle interne à l’Occident et particulièrement sur la distinction entre Antiquité et Moyen Âge. Elle contient d’ailleurs des
contributions de plusieurs médiévistes, en particulier Otto Gerhard Oexle
[7] et Klaus
Schreiner
[8], qui rappellent l’intérêt et la réception positive des études wébériennes
pour l’histoire culturelle et sociale du Moyen Âge. Des historiens du droit comme
Eberhard Isenmann
[9] (Cologne) et Gerhard Dilcher
[10] (Francfort-sur-le-Main), qui
a également contribué au volume dont nous entreprenons ici de rendre compte
[11],
apportent un autre témoignage de cette influence, puisqu’ils ont explicitement utilisé
les thèses wébériennes sur le serment et l’association par le contrat dans le droit urbain
médiéval.
Il semble donc bien que, dans la lignée du recueil sur la ville occidentale d’après
Max Weber, la comparaison dans le temps entre ville antique et ville médiévale ait
rencontré un accueil favorable chez un certain nombre de médiévistes qui ont tiré parti
des notions de fraternisation, de conjuration et de sociation (
Vergesellschaftung) en
interrogeant leur charge à la fois constitutive et explosive au sein de la société urbaine
et dans les rapports de cette dernière avec les autres pouvoirs religieux, politiques et
territoriaux au Moyen Âge. Notons au détour que l’on serait bien en peine de brosser
un tableau historiographique comparable pour la médiévistique française. La parution
de la traduction par Philippe Fritsch de
La ville en 1982 ne semble pas y avoir
provoqué de débat de longue durée ni de réaction particulière et l’on doit bien plutôt,
le signe est révélateur, se reporter aux traductions des travaux d’Otto Gerhard
Oexle
[12] pour en trouver, en français, une analyse approfondie. C’est à juste titre
que Hinnerk Bruhns signale et souligne dans le présent recueil
[13] les malentendus
qui entourent la traduction française de
La ville de 1982, érigée en essai de sociologie
urbaine qui aurait préparé, chez Weber, une théorie de la ville moderne alors que,
souligne Hinnerk Bruhns, l’architecture globale de
Wirtschaft und Gesellschaft n’en
serait pas moins cohérente si on lui ôtait l’essai sur la ville… Quoi qu’il en soit, la
réception de l’œuvre de Weber comme un tout, et pas seulement comme un arsenal
dans lequel l’historien médiéviste des villes se contenterait de puiser partiellement et à
loisir, demeure encore lacunaire. Tout aussi symptomatique, sous cet angle, peut apparaître le fait que le maître ouvrage de Paolo Prodi
[14] sur le serment politique comme
sacrement du pouvoir (qui revendique clairement l’héritage wébérien pour le chapitre
consacré à la fin du Moyen Âge) ait bénéficié en 1997 d’une traduction allemande
mais attende toujours une traduction française.
Si, par conséquent, certains médiévistes allemands se sont plongés dans La ville
pour en dégager la portée scientifique, ils n’ont pas pour autant constitué la majorité
de leur « corporation », loin s’en faut, et la réception dans les autres communautés
historiennes a largement dépendu des traductions et des préoccupations historiographiques respectives.
Tel semble être le cas également chez les spécialistes de la ville antique, pour des
raisons cependant différentes que l’article de Raymond Descat
[15] restitue avec force.
Il est vrai, rappelle-t-il à la décharge des spécialistes de l’Antiquité, que la démonstration wébérienne relative à la ville médiévale est conduite souvent à partir d’un recensement, en creux, des manques repérés dans la ville antique et, par ailleurs, que l’historiographie contemporaine de Max Weber portait ce dernier à identifier la ville antique
à la ville grecque classique, selon une vision qui a pu éveiller, aujourd’hui encore, le
soupçon d’un « positivisme » latent. Toutefois, les questions posées par Weber au
sujet de la ville grecque dépassent le seul cadre de la cité attique et elles peuvent, au
minimum, être regroupées en trois faisceaux d’interrogations : raisons de la faiblesse
de la pensée philosophique grecque face à la ville,
polis dans laquelle pourtant
vivaient la plupart de ces auteurs ; place et conséquences de la guerre dans le développement politique et économique de la cité ; décalage entre l’évolution interne à la cité
en termes de rationalisation et de différenciation sociale d’une part et le contexte
global et externe d’organisation politique de l’autre. Ce dernier aspect permet à Weber
d’insister sur le fait que la ville médiévale, de ce point de vue, s’accorde chronologiquement davantage aux évolutions de fond qui traversent et transforment la société
médiévale. Cette évolution peut toutefois obéir à des rythmes différents, susceptibles
d’expliquer par exemple la prime géographique accordée par Max Weber aux
communes du Nord, et singulièrement de la Flandre et du Rhin, au détriment des villes
italiennes que l’on aurait au contraire plus volontiers attendues dans cette perspective.
Ce faisant, ces dernières se retrouvent plus proches, dès lors, des villes antiques, ainsi
que le remarque fort justement Luigi Capogrossi Colognesi
[16], compte tenu de la
place plus forte de la noblesse dans la ville italienne, de sorte que la
conjuratio entre
les métiers urbains peut atteindre un état d’autant plus parfait dans les communes du
Nord que la distinction y est plus prononcée d’avec une noblesse bien plus rurale.
Quoi qu’il en soit, la comparaison que Max Weber appelait de ses vœux entre la
ville antique et la ville médiévale et dont Marc Bloch devait rappeler quelques années
plus tard l’urgente nécessité
[17], ne semble pas avoir laissé indifférent quelques
secteurs des études historiques, particulièrement en Allemagne. Sur ce plan, le
consensus règne quant à l’interprétation par les historiens et sociologues des traits
distinctifs de la ville médiévale par rapport à la ville antique, et ce en relation avec la
théorie wébérienne de la modernité. Fondée sur le serment qui crée la communalisation et la sociation, la ville médiévale n’est donc pas seulement, comme son homologue antique, le lieu du commerce et de l’artisanat, mais inaugure un nouveau régime
de relations sociales reposant sur la rationalité, la défense, la coordination d’intérêts,
la réciprocité et le contrat. Ce statut d’associés de droit que possèdent les bourgeois
médiévaux détermine un droit et une juridiction propres qui transforment l’usurpation
révolutionnaire initiale en légitimité (seule peut-être cette interprétation d’une illégitimité devenue légitimité fait débat entre les historiens
[18], singulièrement les médiévistes) et sont à l’origine de la constitution d’un « ordre des bourgeois » qui n’existe
qu’en Occident. Ce résultat est obtenu, réaffirme à raison Hinnerk Bruhns
[19], par le
biais d’une comparaison contrastée avec la ville chinoise qui ne comporte ni commune
ni bourgeoisie, laquelle par conséquent ne peut s’ériger ni en facteur ni en porteur du
caractère associatif et régulateur de la ville. Cette conclusion forte montre bien que le
cœur de
La ville réside dès lors moins, ce n’est un paradoxe qu’en apparence, dans la
ville elle-même que dans sa bourgeoisie, moteur et vecteur du capitalisme moderne
porté, après le Moyen Âge, non plus par la cité mais par l’État qui transformera les
villes en centres d’administration et de consommation. Par conséquent, si l’on suit
l’interprétation de Hinnerk Bruhns, c’est la politique économique urbaine de la ville
médiévale, comme agir associatif, qui aurait retenu l’attention de Max Weber dans son
essai inachevé : ce point de focalisation rapprocherait du même coup cet écrit des
réflexions développées dans
L’éthique protestante. Le caractère associatif de la ville
médiévale tient à la valeur exemplaire de chaque individu dans la communauté religieuse fondée sur le christianisme (une religion par essence confraternelle) qui porte
en lui les valeurs de l’engagement volontaire et universel. Parallèlement, le bourgeois
médiéval poursuit des intérêts économiques réhabilitant la valeur du travail rationnel
et corporel qui se déploie dans le cadre de liens contractuels (
homo œconomicus versus
homo politicus de la cité antique). Les caractères idéaltypiques compris dans le
serment, le contrat, la conjuration et la rationalité des affaires… expliquent que l’État
moderne et le capitalisme aient pu sortir de la ville médiévale érigée non point tant en
« porteur » qu’en « facteur » de la modernité.
De la sorte, l’autocéphalie de communautés non monarchiquement constituées peut
former un élément d’une tradition européenne d’intégration politique et sociale, ce qui
fait des thèses wébériennes sur la ville occidentale un appareil de pensée qui n’est pas
encore dépassé sur le plan théorique (alors qu’elles peuvent l’être ici ou là sur le plan
historique, sans que cela compromette leur portée), ainsi que vient fort justement le
rappeler Gerhard Dilcher
[20] à la fin de sa réflexion. Celle-ci est accompagnée d’un
appel à faire retour, au sein des études urbaines médiévales, sur le faisceau problématique wébérien des liens tant idéels qu’empiriques entre communauté, normes, droit et
institutions : discipline et processus de civilisation par le droit urbain et l’adhésion
volontaire ; compatibilité entre autorité et liberté ; formalisation et prévisibilité des
transactions et des peines ; traduction politique du travail dans les institutions urbaines
par les métiers ; domination des élites décryptée à l’aune des critères idéaltypiques de
la légitimité, de l’autonomie et de la rationalité… Il ne s’agit rien moins que de
reposer le cadre fondamental d’une réflexion sur la modernité de la ville médiévale
afin d’examiner son apport au regard du développement social, économique et politique ultérieur de l’ensemble de la société occidentale après le XV
e siècle. En effet, il
existe tout au long des siècles suivants une tradition d’intégration des sujets et des
hommes fondée sur l’auto-régulation et l’auto-gouvernement qui survit à côté des intégrations sociales et politiques réalisées par les États royaux et princiers : et c’est parce
que cette tradition, héritée de la ville médiévale, a survécu, que les Révolutions des
XIX
e et XX
e siècles ont pu y puiser (en certains endroits, cette tradition rencontre le
protestantisme, ailleurs c’est le communalisme cher à Peter Blickle).
Sur la base de ces acquis produits par la comparaison dans le temps, la comparaison
dans l’espace cette fois, singulièrement entre ville occidentale et ville orientale,
demandait des compléments d’enquête et attendait une mise au point problématique et
historiographique actualisée, fondée sur l’observation de la spécificité de la ville
médiévale, c’est-à-dire de cette trilogie conjuratio/connubium/commercium, par
rapport à ce qui manque non pas cette fois aux villes antiques, mais aux villes byzantines, chinoises, islamiques, indiennes, russes...
C’est désormais chose faite avec ce recueil et c’est cette dimension qui en fait le
prix. On lira ainsi avec le plus grand profit la contribution de Manfred Hildemeier
[21]
consacrée aux considérations formulées par Max Weber sur la ville russe. En effet,
cette dernière ne fait l’objet chez lui que d’indications comparatives. Cela n’a pas
empêché dans un premier temps les historiens russes d’aborder son œuvre, y compris
au début de l’ère soviétique, à partir de la place qu’y occupent l’économique et le
social. Ici, comme dans bien d’autres domaines, la période stalinienne marque une
rupture, de sorte qu’il faut attendre les années soixante-dix pour qu’une grande entreprise de traduction soit entamée et qu’une réflexion de fond réinvestisse son œuvre.
L’intérêt que lui portent alors les historiens et les sociologues russes tient à la définition même de la ville par Weber, c’est-à-dire non pas à la conception d’une technicité
urbaine ou d’un ensemble monumental ou démographique, qui soumettrait la ville
russe ancienne au schéma d’interprétation marqué par l’éternel retard de celle-ci vis-à-vis de son homologue occidentale, mais bien davantage la conception wébérienne
d’une spécificité urbaine fondée sur le marché, le droit, la fortification et l’autonomie.
À cette aune, la différence de la ville russe n’est pas de degré mais tout simplement de
nature, ou disons systémique : son histoire subit les effets de la non-formation d’une
bourgeoisie urbaine au sein d’un État pauvre, et qui plus est, frappé du sceau d’une
faible étaticité. En d’autres termes, la ville russe, aussi populeuse soit-elle, ne parvient
pas à s’affranchir du village et demeure dans son développement, pour reprendre la
typologie wébérienne, une
Ackerbürgerstadt pour ce qui est de son économie et une
Fürstenstadt pour ce qui est de son organisation politico-administrative. La combinaison de ces deux caractères, et c’est bien ce qui a retenu la lecture des historiens
russes, empêche l’émergence d’une base propice à la
conjuratio dans la mesure où les
corporations marchandes et professionnelles, certes attestées ici ou là, ont pour but
essentiel l’autonomie fiscale et ne dépassent pas le mode fonctionnel, c’est-à-dire
n’aspirent pas à l’établissement d’une aire juridique qui leur soit propre. Autrement
dit, la pensée wébérienne de la ville appliquée à la spécificité russe interdit de penser
que l’histoire urbaine dans ce pays jusqu’au XIX
e siècle ne serait que celle d’un retard
puis d’un rattrapage par rapport aux villes occidentales, elle invite plutôt à y voir un
développement radicalement différent. Ce développement différent doit donc aussi
modifier l’interprétation de l’implication urbaine dans les événements révolutionnaires
du début du XX
e siècle et souligner l’impossibilité dans laquelle s’est brusquement
retrouvé l’État russe impérial de pouvoir s’allier aux villes au moment où il en aurait
eu le plus besoin.
La contribution suivante de Michael Mann
[22] sur Max Weber et la ville indienne
n’est, en dépit du saut géographique, qu’un changement apparent car l’on y retrouve
les mêmes catégories d’analyse. D’après l’auteur, ce qui intéressait Max Weber dans
l’étude du cas indien était le parallèle puis le contraste avec la situation occidentale.
Si, jusqu’au VI
e siècle après Jésus-Christ, un parallèle pouvait être observé entre la
situation des villes indiennes et ce qui plus tard se produit dans les villes occidentales
en termes d’organisation et de différenciation sociales, voire de rationalisation, l’Inde
retombe ensuite, résume l’auteur en suivant les grilles d’analyse wébériennes, dans le
« traditionalisme » qui fera à terme du capitalisme un produit d’importation purement
britannique et colonial. Là encore, avertit Michael Mann, il ne s’agit point de relever
les erreurs historiques que peut comporter un tel schéma (construit par Weber aux
sources d’une historiographie forcément empreinte de son temps, c’est-à-dire marquée
par la présence anglaise en Inde…), c’est-à-dire de déconstruire à la lumière de ce que
tout un siècle d’études a pu entre-temps apporter de connaissances et de corrections. Il
s’agit bien plutôt de prendre la mesure de la force de la construction conceptuelle
proposée par les écrits de Max Weber et des relations que ses essais sur l’hindouisme
et le brahmanisme peuvent entretenir avec sa réflexion sur la ville, dans un croisement
épistémologique entre économie et religion qui forme le fil rouge de toute son œuvre.
Pour Weber, la ville indienne ressort de la catégorie de la
Fürstenstadt dans laquelle,
en outre, s’épanouit historiquement un système religieux de sectes et de castes qui, à la
différence fondamentale de l’Occident, interdit intrinsèquement la naissance de la
commune et de la conjuration. Plus encore que la ville russe, la ville indienne constitue
dès lors l’idéaltype contraire de la ville occidentale, un idéaltype si purement contraire
que Michael Mann en fait la source de sa critique émise à l’encontre d’une construction wébérienne qui aurait tellement eu besoin de l’antithèse indienne par rapport au
cas occidental qu’elle en arrive à tordre par trop le cas de figure indien. Ce dernier,
sous la plume de Max Weber, deviendrait alors le support d’une altérité radicale qui ne
lui permet plus de regarder avec prudence la littérature scientifique de son temps
consacrée au sous-continent, au point de prendre pour argent comptant une thèse
simple qui attribuait à la renaissance brahmanique et à l’introduction de l’Islam la
responsabilité du blocage d’une évolution pourtant commencée « à l’occidentale »
avec des villes qui auraient ici, comme dans le Moyen Âge latin, compté des métiers et
un patriciat.
La dernière contribution de Helwig Schmidt-Glintzer
[23], qui observe le troisième
pôle géographique d’une comparaison à l’échelle mondiale, le cas chinois, n’a pas la
force synthétique et problématique des deux précédentes sur la Russie et sur l’Inde. Si
le lecteur est bien confronté à un bilan des caractéristiques et des différences de l’histoire urbaine chinoise sur le temps long (moindre coupure entre villes et campagnes en
dépit de villes systématiquement emmurées, multiplicité des capitales dans des ensembles régionaux à fortes frontières internes résultant des réseaux de centralisation
commandés par les sièges mandarinaux, planification plus accentuée des fonctions
militaires urbaines et enfin éclosion en deux temps – X
e -XIV
e siècles puis XVII
e siècle
– d’une culture urbaine marchande…), il est un peu livré à lui-même pour déceler, à
partir des écrits consacrés par Max Weber au taoïsme et au confucianisme, un mode
d’articulation différent entre économie et religion opérant en liaison avec le
développement de la société urbaine.
C’est dire si l’œuvre de comparaison n’est pas achevée et si les études historiques
urbaines, au début d’un XXIe siècle qui voit l’explosion mondiale des mégalopoles, en
sont encore à prendre la mesure du défi lancé par les constructions théoriques qui
jouent avec le temps et l’espace. Celle que proposait Max Weber il y a un siècle, en
pleine révolution de la modernité, est loin d’avoir été entièrement explorée : le recueil
que l’on vient de commenter invite à l’approfondir et à poursuivre ainsi le dialogue
entre historiographies et conceptualisations propres aux sciences sociales.
Pierre Monnet
EHESS
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Monceri (Flavio). – Musica e razionalizzazione in Max Weber, Fra Romanticismo e scuola di Vienna.
Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane (La cultura delle idee), 1999,148 p., 11,36 €.
Les RSGM (Die rationalen und soziologischen Grundlagen der Musik) constituent
un petit texte (une centaine de pages), très technique et inachevé où Weber explore
dans une longue première partie (90 pages environ) les enchaînements de circonstances qui ont présidé à l’apparition en Europe d’une musique harmoniquement rationalisée et esquisse dans une seconde partie (15 pages) une histoire technique, économique et sociale des instruments de musique. Il expose d’abord les principes simplifiés
de la musique européenne, et singulièrement des échelles musicales – de Zarlino et de
Pythagore. Son exposé se concentre sur les rationalisations de ces échelles, mais également sur les limites de la rationalisation de la musique harmonique. Il explore ensuite un
autre principe de rationalisation des échelles, à l’œuvre dans de nombreuses musiques
extra-européennes : la rationalisation mélodique à partir « des distances ». À l’occasion
il montre que l’on peut identifier dans ces musiques une notion de « tonalité », comparable à l’européenne. Deux sections importantes terminent cette première partie, l’une
consacrée aux rationalisations à l’œuvre dans les musiques polyvocales (à plusieurs voix
simultanées), l’autre à la notation musicale qui apparaît comme un outil central du développement de la musique occidentale. La première partie de son texte se clôt sur une
section dévolue au tempérament et aux logiques qui sont à son principe, sans lesquelles
les formes musicales européennes (opéras, symphonies, quatuors à cordes, etc.) n’auraient pu exister. La seconde partie esquisse, notamment à propos des instruments à
cordes, de l’orgue et du piano, quelques lignes d’évolution des techniques instrumentales et des chaînes de coopération entre professions musicales et paramusicales.
Cet essai, unique exemple développé d’une sociologie de la culture dans l’œuvre
wébérienne, reste un texte énigmatique, par sa forme – proche de notes de sémi-naires –, par son propos et sa haute technicité. Sous-tendu par de grandes thématiques
wébériennes, le texte est toujours théoriquement allusif en sorte qu’il ne peut être
directement compréhensible à un lecteur de bonne volonté. Après un peu moins d’un
siècle d’existence ce texte n’a exercé qu’une influence marginale en sociologie de la
musique puisque, en Europe ou aux États-Unis, une sociologie de la musique d’inspiration wébérienne ne s’est pas encore affirmée. C’est une des raisons pour lesquelles il
convient d’apporter une grande attention aux textes récents qui ont tenté de l’éclairer
et/ou de le faire travailler, comme le fait, avec bonheur, l’ouvrage de Flavia Monceri.
L’histoire des lectures critiques qu’ont suscitées les RSGM de Weber met particulièrement en lumière la façon dont les universitaires européens et américains travaillent et échangent au sein d’un domaine de recherche encore mal constitué – la socio-logie de la musique – et situé à la frontière de deux grands ensembles disciplinaires –
les sciences sociales et la musicologie – dont les relations restent problématiques, de
nos jours encore.
Elle met d’abord en évidence les temporalités variables des échanges scientifiques.
Ainsi si différentes traductions ou éditions critiques des
RSGM ont suscité des recherches venant renouveler la réflexion, d’autres n’ont été suivies que de quelques
comptes rendus ou par des brefs commentaires d’auteurs se bornant à citer ces
nouvelles sources. C’est ainsi que les traductions américaine (Martindale
et al., voir
Weber, 1958) – au reste problématique – et italienne, n’ont déclenché que peu de
débats et de controverses. L’ouvrage de Ch. Braun (1992) a en revanche été à l’origine
aux États-Unis de quelques articles (Duncan, 1993 ; Walters, 1994 notamment), d’autant plus intéressants qu’ils n’émanaient ni de sociologues ou d’anthropologues, mais
de musicologues pour lesquels la sociologie wébérienne ne constituait pas une langue
totalement étrangère. Notre traduction française (Molino et Pedler, voir Weber, 1998)
a suscité quelques travaux (notamment musicologiques, Levy, 2003) et alimenté les
débats d’un colloque (Paris, IRCAM, juin 2005), ce qui constitue en France une incontestable nouveauté. Presque dans le même temps, le petit – mais remarquable –
ouvrage de Flavia Monceri a ouvert de nouvelles perspectives. En définitive, la postérité des
RSGM s’inscrit dans un chassé-croisé euro-américain qui est d’autant plus
remarquable que la plupart de ses acteurs n’ont jamais qu’une connaissance incomplète de l’ensemble des travaux réalisés pour éclairer ou prolonger le texte embryonnaire de Weber. Cette circulation dissymétrique est d’autant plus étonnante que l’on
peut compter aujourd’hui une bonne trentaine d’ouvrages et articles qui ont cherché à
rendre compte, expliciter ou prolonger la
Sociologie de la musique de Weber
[1].
L’histoire des traductions et éditions critiques de la
MS révèle ensuite les orientations très contrastées de chercheurs qui choisissent soit de privilégier une reconstitution historiciste de l’ouvrage – j’entends ici le terme dans son acception historienne :
reconstruire le propos d’un auteur en l’inscrivant dans les débats intellectuels et les
points de vue scientifiques de son époque (c’est le cas de Ch. Braun, mais également
de D. Duncan et B. Walters) – soit de donner une extension contemporaine à un texte
passé, pour construire une sociologie de la culture d’inspiration wébérienne. C’est
précisément ce que cherche à faire Flavia Monceri.
En ce sens, il est très caractéristique que l’auteur commence son ouvrage par un
premier chapitre consacré aux « Fondements rationnels de la musique, entre tradition
et révolution ». Elle consacre le deuxième volet de son analyse à un propos plus technique, « La sociologie de la musique comme reconstruction de la rationalité occidentale », inversant en cela le cheminement argumentatif le plus fréquemment pratiqué
qui cherche d’abord à expliciter le torse wébérien pour ensuite proposer quelques perspectives sociologiques directement utilisables pour les travaux contemporains. Le troisième chapitre de l’ouvrage développe amplement ce qui aurait pu être une section du
premier : Flavia Monceri prend ainsi le temps d’explorer la question de la rationalisation musicale à l’œuvre dans la musique du XXe siècle.
Sphère musicale, monde professionnel et processus de rationalisation
Dès les premières lignes de son texte, Flavia Monceri prend un parti fructueux : au
lieu de présenter la notion de « processus de rationalisation » d’une manière globale et
donc référée à la société tout entière, elle s’en tient à une acception beaucoup plus
limitative et partant plus efficace. La principale question qu’elle pose peut ainsi se
formuler : comment les mondes de la musique – et avant tout ceux dans lesquels s’inscrivent les compositeurs et interprètes – ont-ils porté et travaillé le mouvement d’intellectualisation progressive qui est au principe des processus décrits par Weber ?
C’est sans doute sur ce plan que se situe la prise de position la plus heuristique du
livre. Pour la décliner, l’auteur reprend et discute les thèses de R. Williams (1958,
1961) et de C. Dahlhaus, en faisant un lien entre musique et révolution industrielle,
cette dernière n’étant pas dès lors considérée comme s’étant développée sur les seuls
plans techniques et matériels. Sur ce point Flavia Monceri montre de quelle façon les
conceptions culturelles et matérielles des strates sociales les plus élevées des sociétés
européennes ont changé à partir de l’époque romantique. Elle souligne la tension qui
traverse les positions à la fois rationalistes de ces groupes sociaux et leur profond enracinement idéaliste, ce qui n’exclut pas au reste le développement d’importants mouvements critiques à l’égard de l’industrialisation
[2].
La reconnaissance du statut d’artiste et la légitimation de la musique « pure »
Selon Flavia Monceri, une des conséquences majeures de la révolution industrielle
est que les groupes sociaux supérieurs ont subi de profondes recompositions. L’auteur
s’appuie alors sur les travaux de C. Dahlhaus pour souligner les mutations de la profession de musicien. Ces derniers – qui, à l’occasion, connaissent une trajectoire sociale
ascendante – ont fait d’importants efforts tout au long du XIXe siècle pour promouvoir
et légitimer leur activité, mais également pour construire collectivement de nouveaux
points de vue critiques sur la musique. L’élaboration d’une théorie de la musique
« pure », de « l’art pour l’art », fait partie de cet ensemble. La construction de cette
nouvelle identité professionnelle a bouleversé durablement différents équilibres et a
été à l’origine de l’affirmation de nouvelles valeurs.
Ainsi, les relations entre les musiciens et leurs publics ont connu une reconfiguration décisive pendant cette période en dissolvant le rapport triangulaire qui prévalait
jusque-là entre commanditaires, musiciens et publics de la musique. Le musicien dont
Flavia Monceri commente la carrière est Beethoven. Sur cette question elle suit les
travaux de Fubini (1987), trouvant en Beethoven le premier compositeur qui a su
exprimer à la fois les tensions existant entre « l’art et la vie » tout en affirmant l’indépendance radicale de l’artiste (Monceri, 1999, p. 18)
[3]. Du fait que le public change
de nature en étant composé d’un nombre illimité d’auditeurs, le musicien s’affronte à
un nouveau défi : gagner les faveurs d’une entité aux frontières évanescentes, irréductible aux réseaux des relations interpersonnelles. La relation « conflictuelle de l’artiste
et du monde a ainsi changé de forme » (
ibid., p. 20), ce qui ne signifie du reste aucunement que ce conflit soit résolu à l’avenir.
Dès lors une des façons d’exister des musiciens devient d’affirmer la grandeur de
leur art afin de légitimer et de pérenniser leur activité. La construction d’un répertoire
d’œuvres majeures (le répertoire) découle de cette affirmation. Les compositeurs,
interprètes et critiques (la critique s’affirme comme une activité distincte en ce début
du XIX
e siècle, mais la critique ordinaire des amateurs s’affirme également au même
moment) vont donc ré-élaborer la notion ancienne de répertoire pour la modeler à
partir de principes nouveaux : c’est ainsi à ce moment que s’affirment les redécouvertes de musiciens anciens, oubliés parfois depuis plusieurs décennies (l’exemple de
Bach vient évidemment tout de suite à l’esprit, voir Fauquet et Hennion, 2000). La
lecture présentiste de la notion de répertoire fait prévaloir les valeurs du romantisme
sur les valeurs de compositeurs du passé qui, dès lors, ne cesseront ensuite d’être
« réinventés » et « restaurés », au gré des tentatives visant à remodeler les valeurs
fondamentales qui légitiment la musique savante.
Mais c’est par l’examen attentif des différentes générations romantiques que Flavia
Monceri réussit à démêler les positionnements fluctuants des musiciens qui se sont
succédé depuis les premières décennies du XIXe siècle. Ces derniers, traversés par une
même tension de valeurs, chercheront vainement à la résoudre, en explorant des voies
partiellement divergentes. La métaphysique romantique qui est ainsi traversée « par
deux lignes possibles de son développement : l’esthétique de la forme et celle du sentiment » fait coexister un mouvement de rationalisation intimement travaillé par un
« résidu irrationnel » qui le taraude, le réoriente ou le masque.
Ainsi les musiciens de la deuxième ou troisième génération romantique chercheront
à produire des œuvres en sorte qu’elles soient perçues et reçues comme étant « naturelles » et « immédiatement accessibles » en masquant les fondements rationnels de
leur art (leur métier : les outils conceptuels et techniques sur lesquels il se fonde) ; la
part plus « irrationnelle » ou « affectuelle » de l’intervention musicale est ainsi mise
en avant pour ce « programme idéologique » afin de relativiser son intellectualisation
progressive. Il faut ajouter immédiatement que d’autres mouvements ne privilégieront
pas cet équilibre des forces. Sur ce plan, on peut saluer la clarté et la force heuristique
du travail de Flavia Monceri : elle sait extraire du nœud wébérien (« la musique est un
Janus, avec une face tournée vers la mathématique et la forme et l’autre tournée vers le
sentiment et la transe ; c’est, si l’on veut, un mixte » (Molino et Pedler, voir Weber,
1998, p. 17) une description par laquelle sont identifiés les projets artistiques
différenciés des artistes romantiques.
Flavia Monceri fait ainsi clairement apparaître que les visées explicites des artistes
et de la critique naissante prennent des formes différentes lorsque s’affirment des
mouvements ou des propositions artistiques tels que la « musique à programme », le
« formalisme », « l’esthétique wagnérienne » ou les esthétiques néo-baroques des
premières décennies du XXe siècle. Dans chacun de ces cas s’affirme la revendication
de savoir-faire fondés sur un métier rationalisé (allant des techniques d’écriture, des
ressources de l’« harmonie rationnelle », aux techniques d’apprentissage du jeu instrumental ou vocal). Pour autant cette affirmation prend des formes différentes, voire
contradictoires : dans certains cas elle passe au second plan (lorsque les musiciens
estiment que le « métier » doit être à la fois présent et ne pas laisser de traces audibles
évidentes ou lorsqu’ils affirment qu’il doit être oublié et dépassé, une fois acquis),
dans d’autres, elle s’impose ouvertement comme une exigence spéculative qui peut ne
pas être reconnue par un auditeur ordinaire, mais qui est dotée projectivement d’une
efficacité quasi subliminale par des auteurs développant une vision mystique de la
forme (on peut penser en particulier au cryptage des noms de compositeurs cités par
les lettres de l’alphabet musical ou les « secrets formels » de Berg) (Buch, 1994).
Le charisme des musiciens et sa rationalisation progressive
Notons en passant que l’intérêt de la lecture que propose l’auteur de l’histoire
musicale – et la remarque vaut également pour la vision présentée par L. A. Scaff –
réside dans le fait que le formalisme peut alors s’interpréter sous un angle différent de
celui qui est régulièrement privilégié dans la littérature spécialisée et en vertu duquel
le formalisme porterait d’abord la marque distinctive de tous ceux qui y adhèrent afin
de se différencier. Il pourrait plutôt s’interpréter comme la conséquence – en partie
volontaire et en partie seulement – d’une rationalisation progressive qui échappe en
grande partie aux acteurs et dépend d’un mouvement plus global de la société ;
certains des acteurs adhérant pleinement à ce mouvement ; d’autres prenant leurs
distances, mais sans pouvoir échapper complètement à son emprise.
Les pistes historiques identifiées par Flavia Monceri sont ainsi clairement dessinées. Elle ne se contente pas d’affirmer que la sociologie de la musique esquissée par
Weber constitue pour les chercheurs d’aujourd’hui une voie de recherche possible et
fructueuse, elle définit les cadres à partir desquels une telle étude pourrait être développée. En ce sens Flavia Monceri délimite sur un plan historique une interrogation
qui s’est affirmée depuis quelques années sur un plan sociologique : le travail de légitimation des musiciens indépendants, c’est-à-dire de ceux dont l’activité s’inscrit dans
un espace public, régulé par des instances multiples, y compris étatiques, passe par des
programmes d’institution qui ne sont pas tous issus du même moule (Pedler, 2004). La
traçabilité du travail effectué par des acteurs dont on peut localiser les trajectoires est
la garantie méthodologique grâce à laquelle la notion de légitimation cesse d’être
métaphorique et incantatoire.
Il reste à se demander – ce que Flavia Monceri ne fait pas – si cette histoire peut se
comprendre à partir de l’idée selon laquelle une rationalisation progressive se met en
place ou si le mouvement est travaillé par d’autres forces. Si la thèse d’une rationalisation progressive est acceptable, on pourrait caractériser ce mouvement par l’empiètement systématique d’un processus de rationalisation sur l’histoire des hauts faits
charismatiques des musiciens. Les métamorphoses de la virtuosité aux XIXe et
XXe siècles sont sans doute une bonne illustration de ce type de processus. D’abord
charismatique et liée à un savoir-faire non transmissible, la virtuosité instrumentale et
vocale s’est peu à peu enseignée, à partir de la fin du XIXe siècle, pour devenir
aujourd’hui tout à fait transmissible et très largement partagée. On pourrait dire la
même chose de dimensions qui, longtemps, ont été considérées comme faisant partie
de l’identité exceptionnelle de tel ou tel musicien : le son ou la pâte sonore sont des
exemples possibles de métamorphoses de cette nature.
Il reste que ce mouvement d’intellectualisation semble plus visible dans le cas de la
musique que dans d’autres domaines (parmi les activités culturelles, ce « fait n’est
jamais aussi visible que dans le cas de la musique » souligne Flavia Monceri dans son
introduction). Pourquoi en est-il ainsi ? Là encore les cadrages analytiques proposés
par l’auteur apparaissent tout à fait pertinents, bien que son argumentation ne tire pas
toutes les conséquences de ses choix théoriques liminaires. Ainsi la limitation de
l’analyse à la sphère professionnelle des musiciens invite à s’interroger sur les raisons
pour lesquelles la musique est un domaine emblématique où s’établit un mouvement
de rationalisation.
L’exemple emblématique de la musique
Comme Ch. Braun l’a montré dans son livre
Max Webers «
Musiksoziologie »
(1992), Weber ne travaillait pas seulement sur le cas de la musique, son projet était
plus large
[4]. L. A. Scaff (1993) souligne clairement ce point et remarque que la
logique interne «
internal logic » [
Eigengesetzlichkeit] de la musique constitue un
terrain emblématique où peut se lire le processus de rationalisation, à l’œuvre dans
d’autres sphères de la société, la musique étant construite à partir de matériaux spécifiques qui ne peuvent être explorés que d’une manière formelle, à la différence de la
littérature, de la poésie ou de la peinture, puisqu’en musique les sons ne sont pas
choisis d’une manière arbitraire, comme c’est le cas pour la langue naturelle (selon la
phonologie saussurienne)
[5].
Une deuxième différence doit être pointée : la chaîne de collaboration nécessaire
pour qu’un objet musical existe – objet que l’on ne peut jamais pérenniser, mais seulement rendre présent en le reconstruisant inlassablement – est sans doute la plus longue
qui soit. Lorsque l’on compare la musique et le théâtre, on réalise pleinement ce que
signifie la mesure des chaînes de collaboration : à la voix nue des acteurs correspond
l’organisation complexe et très rationalisée des instruments de musique, des facteurs
d’instrument et des théoriciens de la musique.
De la sorte Weber construit une sociologie de la musique qui suppose à son point
de départ une analyse interne du fait musical et, qui plus est, du fait musical européen.
Pour conclure il me reste à souligner ce que peuvent être les pistes de développement d’une sociologie wébérienne de la musique repensée à partir du cadrage proposé
par Flavia Monceri. L’auteur elle-même a choisi dans son troisième chapitre d’explorer les formes rationalisées de la composition au XXe siècle, privilégiant ainsi
l’univers des compositeurs. La piste est intéressante mais laisse de côté l’activité
majoritaire des cercles musicaux, composés avant tout par les interprètes – et l’ensemble des professions auxquels ils sont liés – qui reproduisent la musique savante – et
donc la réinventent – de génération en génération. Il ne faut pas, en effet, oublier que
les grandes figures charismatiques du XXe siècle n’ont pas été des compositeurs, mais
des interprètes. Les avancées techniques et scientifiques en matière sonore sont ainsi
indissociables de leurs activités. Dans le même temps, l’enregistrement sonore et sa
diffusion massive ont été au principe de transformations qui ont donné une nouvelle
« vie » à la musique savante. Sophie Maisonneuve (2002) et John Durham Peters
(1997) ont ainsi clairement montré comment une écoute abstraite et solipsite de la
musique a pu être construite par la diffusion de l’enregistrement sonore.
D’une manière générale, la sociologie de la musique de Weber nous laisse entrevoir, dans le cas du XXe siècle, de quelle manière il est possible désormais d’analyser
ce que l’on peut identifier comme étant les « musiques savantes » modernes et contemporaines, sans user du terme métaphoriquement. Pour ces formes musicales, jamais les
chaînes de coopération entre musiciens et les professions qui leur sont liées n’auront
été aussi longues et imbriquées, mêlant activités spéculatives, technologiques et pratiques musicales. Pour l’apercevoir, encore fallait-il opérer un renversement en contextualisant les raisonnements de Weber. En affirmant d’entrée de jeu que la notion de
rationalisation musicale est avant tout efficiente dans les cercles professionnels de la
musique, Flavia Monceri réalise un essai qui donne un contenu aux réinterprétations
présentistes des rationalen und soziologischen Grundlagen der Musik.
Emmanuel Pedler
Shadyc – EHESS
Références bibliographiques
Braun C., 1992. – Max Webers « Musiksoziologie », Berlin, Laaber.
Buch E., 1994. – Histoire d’un secret. À propos de la Suite lyrique d’Alban Berg, Arles, Actes Sud,
(Musique).
Dahlhaus C., 1980. – Die Musik des 19. Jahrhunderts, Wiesbaden, Athenaion (Neues Handbuch des
Musikwissenschaft, 6).
— 1993. – La tonalité harmonique, étude des origines, Liège, Pierre Mardaga [1re éd. 1967].
Duncan D., 1993. – « Max Weber’s unlucky number », Sociological theory, 11, 2, pp. 230-233.
Durham Peters J., Rothenbuhler E. W., 1997. – « Defining phonography : an experiment in
theory », The musical quarterly, 81, 2, pp. 242-264.
Fauquet J.-M., Hennion A., 2000. – La grandeur de Bach, Paris, Fayard.
Fubini E., 1983. – Les philosophes et la musique, trad. D. Pistone, Paris, Honoré Champion.
— 1987. – L’estetica musicale dal Settecento a oggi, Torino, Einaudi [1re éd. 1968].
Levy F., 2004. – Complexité grammatologique et complexité aperceptive en musique, Reims,
Université de Reims [dir. J.-M. Chouvel].
Maisonneuve S., 2002. – « Du concert à l’écoute : tendances récentes de l’histoire sociale de la
musique » Revue de musicologie, 88, 1, pp. 171-186.
Pedler E., 2004. – « Entendement musical et malentendu culturel : le concert comme lieu de confrontation symbolique », Sociologie et sociétés, 36, 1, pp. 127-144.
Scaff L. A., 1987. – « Fleeing the iron cage : politics and culture in the thought of Max Weber »,
American political science review, 81, 3, pp. 737-756.
— 1993. – « Life contra ratio : music and social theory », Sociological theory, 11, 2, pp. 234-240.
Walters B., 1994. – « The social construction of the scenario and the septima heresy : response to
Duncan », Sociological theory, 12, 3, pp. 319-327.
Weber M., 1958. – The rational and social foundations of music. Trans. by Don Martindale,
Johannes Riedel and Gertrude Neuwirth, Carbondale, Southern Illinois University Press.
— 1998. – Sociologie de la musique : les fondements rationnels et sociaux de la musique. Introduction, traduction et notes de J. Molino et E. Pedler, Paris, Métailié.
— 2004. – Zur Musiksoziologie, Nachlass 1921, hrsg. von Ch. Braun und L. Finscher (Max Weber-Gesamtausgabe I/14), Tübingen, Mohr Siebeck.
Williams R., 1958. – Culture and society, New York, Columbia University Press.
— 1961. – The long revolution, New York, Columbia University Press.
Weber (Max). – Wirtschaft, Staat und Sozialpolitik. Schriften und Reden
1900-1912. Édité par Wolfgang Schluchter, en collaboration avec Peter
Kurth et Birgitt Morgenbrod.
Tübingen, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck) (Max Weber-Gesamtausgabe I/8), 1998,546 p.,
144 €.
Ce nouveau volume des œuvres complètes de Max Weber présente un ensemble de
textes et documents qui à première vue pourraient paraître assez disparates. 17 textes
(articles, recensions de livres, transcriptions de longues interventions orales lors des
assemblées du Verein für Sozialpolitik), plusieurs comptes rendus, parus dans la presse
locale de Heidelberg, de discours de Weber, et enfin une bonne dizaine de pétitions et
manifestes cosignés par Weber. Certains de ces textes avaient auparavant été rassemblés dans les Gesammelte Aufsätze zur Soziologie und Sozialpolitik (GASS), édités par
Marianne Weber en 1924. La présente édition comporte une introduction générale
rédigée par Wolfgang Schluchter ; chacun des différents textes est introduit par un
rapport éditorial circonstancié. S’y ajoutent de nombreuses notes fort utiles et différents index, comme dans tous les volumes de la Max Weber-Gesamtausgabe (MWG).
La période couverte par ces différents textes est celle qui va de la maladie de
Weber autour de 1900 jusqu’au début de son travail au Grundriss für Sozialökonomie,
période donc la plus connue par ses travaux sur L’éthique protestante et l’esprit du
capitalisme, par plusieurs importants textes « méthodologiques » (« L’objectivité de la
connaissance dans les sciences et la politique sociales », « Roscher et Knies et les
problèmes logiques de l’économie nationale historique », etc.), par son intérêt pour la
Révolution russe (« À propos de la démocratie bourgeoise en Russie ») et son dernier
grand travail sur l’Antiquité (« Agrarverhältnisse im Altertum », traduction française
sous le titre : Économie et société dans l’Antiquité). Au cours de la même période,
Weber s’investit dans la psychophysique du travail industriel et participe activement à
la fondation de l’association allemande de sociologie. Le présent volume montre
qu’au-delà de toutes ces directions de travail, Weber en poursuit d’autres encore, en
partie anciennes, en partie nouvelles.
Aucun des textes publiés ici n’existe en traduction française, ni dans une autre
langue ; sauf un, dont nous ne possédons d’ailleurs que la traduction anglaise. Le
grand intérêt de cet ensemble composite est triple :
- Parcourant cette production « marginale » des douze années considérées comme
la période charnière dans la vie et l’œuvre de Weber (et déterminantes pour la « création » de « sa » sociologie), le lecteur perçoit d’abord l’étendue des intérêts de Weber, la
continuité avec ses préoccupations antérieures (essentiellement les grandes enquêtes
agraires) et l’importance primordiale de l’empirie pour les sciences sociales dans leur
relation avec la politique : statistiques professionnelles, analyse sociale de l’électorat
des partis politiques, modifications de l’alimentation populaire et comportements de
consommation, rapports de travail dans la grande industrie, travail féminin, question des
cartels, capitalisme agraire, « municipalisation » d’un certain type d’entreprises, etc.
- Ce volume met à notre disposition quelques textes essentiels sur des questions
agraires qui ont été largement négligés dans les études sur Weber : le plus long (un
cinquième du volume du livre) et le plus important : « Considérations de statistique
agraire et de politique sociale à propos de la question du fidéicommis en Prusse ».
Écrit et publié en 1904, ce texte est une critique radicale du projet de loi sur le fidéicommis qui avait été rendu public en 1903 ; c’est en même temps le point culminant
de la lutte que Weber menait publiquement contre les privilèges accordés – au détriment d’une paysannerie « saine » – aux grands propriétaires terriens, notamment dans
les provinces orientales de la Prusse, et contre la tendance « à détourner le capital
bourgeois allemand de la voie des conquêtes économiques dans le monde et de
l’orienter de plus en plus vers la création d’existences de rentier », caractéristique de
la politique économique protectionniste allemande (p. 185). Une question analogue est
traitée dans une étude, publiée en 1908 dans la revue Bank-Archiv, sur la politique de
crédit et la politique agraire des instituts de crédit agricole en Prusse. Ces instituts
(Landschaften), créés au XVIIIe siècle dans les différentes provinces prussiennes,
étaient des instituts de crédit immobilier de la propriété foncière de la noblesse ; sous
le contrôle de l’État, ils fonctionnaient sur une base mutualiste avec participation obligatoire. Weber les considère comme « un produit du caractère capitaliste », en
progression constante depuis le XVe siècle, de la grande propriété agricole (Gutswirtschaft) de l’Allemagne orientale (p. 338). L’intervention de Weber portait sur la
politique de crédit du gouvernement prussien qui visait à désendetter à grande échelle,
par l’intermédiaire des Landschaften, la grande propriété foncière. Weber s’opposa à
toute politique de crédit qui soutenait de façon artificielle les grandes propriétés au
détriment des petites et moyennes entreprises agricoles. Et il soupçonna que l’émission d’obligations destinées à de larges couches de petits rentiers visait à susciter un
soutien électoral pour le maintien de la protection douanière exorbitante pour le blé,
décidée par le Reichstag en 1902 (p. 352). La spécificité de l’histoire agraire de
l’Allemagne orientale, par rapport à l’ouest et au sud de l’Allemagne, ainsi que par
rapport à la France, avait été le thème de l’intervention de Weber lors du grand
congrès scientifique organisé à l’occasion de l’exposition universelle de St Louis en
1904. Weber y avait naturellement été invité comme le spécialiste allemand des questions agraires. Le manuscrit allemand de Weber étant perdu, sa conférence, qu’il avait
tenue en allemand, est publiée sous le titre peu clair « The relations of the rural
community to other branches of social science ». La MWG reprend ici la traduction
américaine qui avait été faite après le congrès et qui, de toute évidence, n’a pas été
revue par l’auteur. Une version révisée de ce texte a été publiée en 1946, et a ensuite
été retraduite en allemand en 1952
[1]. Les éditeurs de ce tome de la MWG ne prennent
pas en compte cette re-traduction de Hans H. Gerth et ne mentionnent même pas la
version américaine révisée par celui-ci et C. Wright Mills. C’est surprenant dans une
édition qui par ailleurs n’est jamais avare de notes et de commentaires détaillés. Pourquoi republier sans la moindre modification une traduction souvent insuffisante en ne
corrigeant que des fautes d’orthographe et quelques errata évidents, mais en gardant
des erreurs manifestes qui avaient déjà été corrigées en 1946 ? Un seul exemple parmi
d’autres, (p. 218) : dans la phrase : « [...] the formation of corporations among the
small farmers of the Continent [...] », le terme « corporations » avait été à juste titre
remplacé dans la version de 1946 (p. 367) par le terme « co-operatives » pour rendre le
terme allemand « Genossenschaften » que Weber avait certainement employé à cet
endroit. Ce seul texte de Weber qui n’existe qu’en anglais aurait mérité une attention
plus grande. Car il est tout à fait intéressant sur la différence des deux grands systèmes
agraires allemands et de leur relation avec les capitalismes agraire et industriel, ainsi
que sur la différence avec les évolutions en Amérique et en Angleterre.
- Ce volume donne enfin une bonne idée de l’engagement de Weber pour une politique sociale qui se situe entre le libéralisme du « laisser faire » et le patriarcalisme
étatique défendu par la génération plus ancienne du Verein für Sozialpolitik, sous
l’égide de Gustav Schmoller, politique sociale qui s’oppose également au socialisme
d’État. Les différentes prises de position de Weber lors des congrès du Verein en 1905,
1907 et 1909, republiées ici, en témoignent clairement. Wolfgang Schluchter, dans son
introduction générale à ce volume, donne une analyse très claire de cet aspect peu
connu de l’activité scientifique et politique de Weber : pour celui-ci, la politique
sociale devait rendre possible une politique d’intérêts rationnelle, en résolvant les
questions de répartition de telle sorte que pouvaient naître des acteurs collectifs, capables de s’organiser eux-mêmes et de défendre leurs intérêts sans que l’intérêt national
soit perdu de vue. Cette politique sociale « libérale » supposait une bourgeoisie libre,
une paysannerie libre et une classe ouvrière libre, comme fondements d’une société
civile capable de s’auto-organiser. D’où les polémiques continuelles de Weber, dans
les interventions rassemblées dans ce volume, contre nationalisations, communalisations, cartellisations, syndicalisations et autres formes de bureaucratisation. En 1912,
Weber entreprit une dernière et infructueuse tentative de rassembler autour de ces
idées un certain nombre de collègues pour renouveler la conception d’une politique
sociale, dans la reformulation de laquelle avait échoué, selon lui, le Verein für Sozialpolitik. Le projet d’une circulaire invitant à une réunion en 1913 est publié dans ce
volume. Weber proposait d’y traiter les questions suivantes : 1) Les raisons de l’échec
de l’actuelle politique sociale ; 2) Volontarisme ou socialisme d’État ? ; 3) Droit des
contrats de travail (Arbeitsvertragsrecht) ; 4) Droit des Beamten
[2] ; 5) L’intérêt des
consommateurs, du point de vue de la politique sociale ; 6) Politique paysanne. Les
limites de la présente édition apparaissent clairement à cet endroit : les autres circulaires concernant le même projet de réunion sont publiées dans la section « Correspondance » de la MWG (volumes II/7 et II/8), notamment la circulaire du 15 novembre
1912, beaucoup plus détaillée, à laquelle le lecteur devra se reporter pour vraiment
connaître la pensée de Weber sur ces points
[3].
Mais ces limites sont inhérentes à la structure adoptée par la MWG, et donc inévitables. Considérés dans leur ensemble, les textes rassemblés dans ce volume sont une
belle illustration de ce que Weber annonça en 1904 lors de la reprise de l’Archiv für
Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, l’ancien Archiv für soziale Gesetzgebung und
Statistik : la question sociale, la question ouvrière du XIXe siècle, était devenue tellement complexe qu’il fallait reformuler les bases de la politique sociale à la lumière des
analyses structurelles du capitalisme agraire dans sa transition vers le capitalisme
industriel. C’est ici que se croisent les innovations méthodologiques de Max Weber et
son engagement social et national qui s’exprime par la suite dans ses exigences
concernant la parlementarisation et la démocratisation du système politique allemand à
l’issue de la Première Guerre mondiale.
Hinnerk Bruhns
Centre de Recherches Historiques – EHESS-CNRS
Références bibliographiques
Schäfers Bernhard, 1967. – « Ein Rundschreiben Max Webers zur Sozialpolitik », Soziale Welt, 18,
pp. 261-271.
Weber Max, 1952. – « Kapitalismus und Agrarverfassung », Zeitschrift für die gesamte Staatswissenschaft, 108, pp. 431-452, traduit et introduit pa