Revue française de sociologie 2006/2
Revue française de sociologie
2006/2 (Vol. 47)
200 pages
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Vous consultezProcessus mimétiques et identité collective : gloire et déclin du « Silicon Sentier » [*] [*] Nous remercions vivement Pierre François, Michel Grossetti,...
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AuteursYan Dalla Pria du même auteur

CSO-CNRS – IEP-Paris 19, rue Amélie – 75007 Paris y.dallapria@cso.cnrs.fr

Jérôme Vicente du même auteur

LEREPS-GRES – IEP-Toulouse Manufacture des Tabacs 21, allée de Brienne – 31000 Toulousevicente@univ-tlse1.fr

Le quartier parisien du Sentier a été à la fin des années quatre-vingt-dix le théâtre d’un processus fortement médiatisé d’agglomération d’entreprises de la net-économie (« L’histoire retiendra qu’à la fin du XXe siècle, le quartier parisien que l’on appelle “le Sentier”, et qui pendant des années a été reconnu comme étant le quartier traditionnel du textile, est devenu tout d’un coup le symbole de la nouvelle économie en France. », France Info, 25 mai 2001). En l’espace de trois années, environ 300 start-up se sont localisées dans ce fief historique de l’industrie textile. Rapidement labellisé « Silicon Sentier », en référence à la Silicon Valley californienne (Saxenian, 1994), le quartier a ensuite connu une phase de déclin au début des années 2000, à la suite de l’éclatement de la bulle spéculative sur les marchés internationaux des nouvelles technologies (« Fini la mode des start-up dans le quartier du Sentier. La Mecque parisienne de l’Internet tourne la page… et revient au textile. […] Le Silicon Sentier est mort, vive le Sentier. », Le Point, 21 septembre 2001). Ce retournement suffit à lui seul à montrer que derrière l’analogie du label se cachent des réalités dissemblables, puisque la Silicon Valley a bien résisté à l’éclatement de la bulle, en reconvertissant nombre d’activités vers les bio- et nanotechnologies.

2 L’histoire du Silicon Sentier est intéressante à plusieurs titres. Elle soulève d’abord la question de savoir pourquoi des regroupements géographiques de ce type existent dans un secteur d’activités – l’infomédiation – dont la spécificité productive et commerciale ne semble pas requérir une telle contrainte. En effet, compte tenu des vertus décentralisatrices de la technologie Internet ainsi que des discours relayés par les médias sur la « fin de la géographie », nombreux étaient ceux qui voyaient dans l’émergence de ces activités (e-commerce, médias en ligne, portails Internet et autres moteurs de recherches) une source potentielle de déconcentration spatiale de l’activité économique.

3 Les modèles traditionnels d’économie géographique justifient la pression agglomérative des offreurs et des consommateurs par le poids des coûts de transport (Fujita, Krugman et Venables, 1999). Or, ces derniers étant marginaux dans l’activité des start-up, il devenait logique d’anticiper une localisation de ce type d’activités dans les zones périphériques ou rurales. Certes, on peut imputer l’agglomération de ces « infomédiaires » à des facteurs socioculturels tels que les aménités urbaines propices au développement des activités créatives (Florida, 2002 ; Suire, 2003), à la présence de nœuds de connexions aux grands backbones internationaux ou à des prix du foncier attrayants (Dalla Pria, 2004). Mais ces considérations ne suffisent pas à expliquer l’émergence du Silicon Sentier comme « standard de localisation » des infomédiaires dans la mesure où d’autres quartiers présentaient des caractéristiques similaires. Dès lors, la question n’est donc plus tant de savoir pourquoi ce quartier est devenu l’attracteur des activités du e-business, mais plutôt de comprendre pourquoi un quartier parmi d’autres a quasi monopolisé ces activités, et qui plus est dans une période de temps aussi brève.

4 Loin de se situer dans les seules caractéristiques intrinsèques des différentes places potentielles, nous nous proposons de montrer que la réponse réside également dans la dynamique de relations sociales entre les firmes faisant face à différentes alternatives de localisation. Au-delà de son intérêt empirique, l’histoire du Silicon Sentier soulève donc un deuxième problème, théorique cette fois, que l’on formulera ainsi : comment un processus d’agrégation de décisions individuelles de localisation peut-il donner lieu à l’émergence d’une norme de localisation et de comportement, sans pour autant qu’il y ait une correspondance directe entre cette norme et les préférences individuelles sous-jacentes ? L’intérêt de cette problématique réside dans le fait qu’elle se situe au croisement de deux champs disciplinaires : celui de l’économie et celui de la sociologie, qui ont pendant longtemps échoué à lui apporter des réponses satisfaisantes.

5 Afin d’éclairer ces deux premiers questionnements, nous montrerons que les processus mimétiques constituent le ressort fondamental de la construction des formes d’action collective à l’œuvre dans le Silicon Sentier, qu’il s’agisse de l’émergence d’une norme de localisation ou encore d’un réseau d’acteurs doté d’une identité collective. Par le concept de processus mimétiques, nous désignerons le phénomène suivant : « On peut dire d’un acteur A qu’il imite le comportement d’un autre acteur B quand l’observation du comportement de B affecte A au point que le comportement ultérieur de A devient plus similaire au comportement observé de B. » (Hedström, 1998, p. 307, traduit par nous). Nous nous situerons donc dans la lignée des travaux de sociologie économique fondés sur l’idée que des producteurs interagissent sur les marchés en s’observant puis en ajustant leurs comportements les uns aux autres (White, 1981,2002). Nous élargirons en l’occurrence cette perspective pour montrer que les observations des producteurs ne portent pas seulement sur les prix et les quantités mais également sur les choix de localisation et que, lorsqu’elles donnent lieu à des phénomènes mimétiques, ces observations peuvent aboutir à l’émergence d’une norme de localisation fondée sur une homogénéisation progressive des comportements.

6 Les processus mimétiques demeurent un champ d’études largement sous-exploré au regard de leur rôle dans la réalité des relations sociales. En sciences économiques, ils ont longtemps été mis à l’écart en raison de l’hégémonie du modèle canonique de la concurrence walrassienne (Orléan, 2002), dans lequel les agents autonomes n’interagissent qu’à travers le seul système de prix. Tout autre comportement individuel, comme l’observation des stratégies des autres ou l’échange volontaire d’informations, est au pire considéré comme irrationnel, au mieux renvoyé à d’autres disciplines, telle la socio-logie. Or, en dehors de la « loi de l’unité mentale des foules » de Le Bon (1895) et des travaux de Tarde (1890) sur la fonction sociale de l’imitation, vivement réfutés par Durkheim, cette dernière n’a pendant longtemps accordé qu’une place restreinte à l’analyse des comportements mimétiques. La raison est à rechercher, selon Granovetter (1978), dans la tradition sociologique qui veut que l’existence de normes soit nécessairement le résultat d’un fort degré d’homogénéité des préférences individuelles. À tel point qu’il a fallu attendre les dernières décennies pour que ces disciplines investissent plus en profondeur le champ des processus mimétiques. En sciences économiques, les modèles de cascades informationnelles (Bikhchandani et al., 1998) et les modèles de rendements croissants d’adoption (Arthur, 1989) constituent aujourd’hui la base de la recherche sur les processus mimétiques [1] [1] Voir Orléan (2002). ...
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. En sociologie, Merton (1968) a fait figure de précurseur en mobilisant la notion de processus mimétiques dans les travaux qu’il a consacrés aux prophéties auto-réalisatrices. Mais c’est surtout sur le couple « incertitude et légitimation » que se sont fondés les travaux sur cette thématique, avec notamment les modèles d’isomorphisme de DiMaggio et Powell (1983) [2] [2] Voir Strang et Macy (2001). ...
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. Parallèlement, un courant de recherche s’est développé au croisement des deux disciplines autour de travaux qui, depuis Granovetter (1978) et Schelling (1978), essaient de rendre compte du passage des comportements individuels à l’action collective, c’est-à-dire d’expliquer la formation de macrostructures complexes à partir de principes d’agrégation simples. Parce qu’ils sont fondés sur l’idée que ces macrostructures ne préexistent pas mais émergent de la dynamique des relations sociales, ces modèles permettent de comprendre des « ordres » économiques et sociaux dont la seule observation aurait pu laisser à penser qu’ils étaient « incompatibles avec les préférences individuelles sous-jacentes » (Granovetter, 2000, p. 147).

7 Enfin, l’histoire du Silicon Sentier telle que nous l’aborderons présente une particularité notable : elle rend compte de la construction d’un district mais également de sa déconstruction. Elle soulève de ce fait une troisième question fondamentale : celle des conditions de la stabilité des districts technologiques. Là où la majorité des études sur les districts industriels ou technologiques s’intéressent en général à leur émergence, plus rarement à leur déclin, nous nous proposons d’appréhender ces deux mouvements dans une même étude. L’originalité de notre approche de cette question résidera dans le fait que nous utiliserons pour ce faire un seul et même outil conceptuel, les processus mimétiques, dont la dimension englobante [3] [3] Au même titre par exemple que le concept d’encastrement...
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permet d’appréhender à la fois des trajectoires ascendante et descendante d’adoption de comportements collectifs, et donc leur degré de réversibilité. Nous nous intéresserons pour ce faire aux différences de nature des processus mimétiques afin d’identifier les mécanismes relationnels, de croyances et d’anticipations individuelles, conférant aux districts du type du Silicon Sentier une fragilité sensiblement supérieure à celle d’autres districts tels que la Silicon Valley ou, à une échelle plus comparable, Sophia Antipolis.

8 Ainsi, nous rendrons compte dans une première partie du phénomène d’agglomération des start-up qu’a connu le Sentier dès 1998 en mettant au jour les mécanismes qui ont conduit à une homogénéisation rapide des choix de localisation. Nous soulignerons notamment que les seules caractéristiques économiques, qui ont conféré au quartier du Sentier un attrait particulier aux yeux des start-up, ne suffisent pas à rendre compte de l’émergence de ce « district numérique ». Nous analyserons pour ce faire le processus de construction de la proximité géographique et d’une identité collective en mettant au jour à la fois la relation existant entre les préférences individuelles des start-up et la manière dont ces préférences hétérogènes s’agrègent ensuite pour donner lieu à l’émergence d’une norme de localisation. Dans une deuxième partie, nous nous attacherons à étudier les causes du déclin du Sentier au début des années 2000. Pour cela, nous montrerons que la stabilité d’une norme varie selon la nature du processus mimétique à l’œuvre dans l’émergence d’un comportement collectif, faisant ainsi du Silicon Sentier plus une éphémère success story de la net-économie que l’incontournable lieu d’un nouveau régime de croissance durable [4] [4] Le matériau empirique provient d’une cinquantaine d’entretiens...
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Localisation en cascade, isomorphisme institutionnel et effets de seuil dans le Sentier

9 La genèse du district numérique du Sentier a débuté à partir de 1998 par une phase de développement rapide durant laquelle de nombreuses start-up sont venues s’installer dans cet ancien haut lieu de l’industrie textile parisienne. À tel point que le quartier est progressivement devenu la vitrine regroupant les plus grands noms des « dotcoms » de la net-économie française (voir Encadré I), et a été rebaptisé « Silicon Sentier » par analogie avec la Silicon Alley new-yorkaise et la Silicon Valley californienne. À cette période, les start-up installées dans ce district ont largement contribué à la construction du label de qualité représenté par la dénomination de « Silicon Sentier », label qu’elles ont également exploité afin d’acquérir la légitimité qui leur faisait défaut en raison de leur jeunesse. Au point que ce pôle était à cette période une « localisation signal » conférant aux start-up qui y étaient implantées une excellente image de marque. Pour autant, cet état de grâce n’a été que de courte durée puisqu’à partir de 2000 l’image du quartier a été ternie par les multiples faillites des start-up implantées en son sein. Le Silicon Sentier a alors connu un rapide déclin qui s’est confirmé par la suite puisque ce territoire pâtissait jusqu’à ces derniers mois encore d’une très mauvaise réputation et continuait de se dépeupler. D’aucuns l’avaient à cet égard surnommé le « Silicon Désert ».

ENCADRÉ I. – Absence de données fiables sur le phénomène « start-up » et tentative de clarification
Diverses définitions existent pour appréhender les caractéristiques principales d’une start-up. On citera entre autres celle proposée en 2000 par l’Agence pour la création d’entreprise (APCE) qui englobe l’ensemble des critères généralement retenus : « Entreprise créée entre 1995 et 1999, innovante soit par son secteur d’activités, soit par ses méthodes de commercialisation ou son mode de développement, et connaissant une croissance rapide, en matière de chiffre d’affaires et de capital. »
Au niveau qualitatif, la nature des start-up du Silicon Sentier a été largement corrélée aux effets de mode de la net-économie : portails et fournisseurs d’accès, puis BtoC, BtoB, logiciels, télécoms, etc. Cependant, une tendance lourde a transcendé ces effets de mode : le Sentier a toujours été considéré comme le fief des « dotcoms », entreprises spécialisées dans le e-commerce.
Au niveau quantitatif, en revanche, les données brutes relatives à cette population sont à la fois rares et peu fiables. En premier lieu, leur nombre est difficile à estimer. Cette difficulté tient d’abord au rythme rapide des créations, dépôts de bilan et changements de locaux. À titre d’exemple, 931 créations et 138 cessations de paiement de start-up ont été enregistrées en 2001 par le greffe du Tribunal de commerce de Paris. De même, la notion de « start-up » n’étant pas clairement stabilisée et faisant l’objet d’une exploitation stratégique, les initiatives reposant sur la déclaration des fondateurs eux-mêmes ne sont pas plus fructueuses. Ce flou autour des chiffres, révélateur de l’inadaptation des codes statistiques en vigueur dans un secteur d’activités encore peu structuré, se retrouve d’ailleurs dans les propos des personnes interviewées. Ainsi, pour l’année 2001, le ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie recense 260 start-up pour Paris intra-muros, l’association Nouvelles entreprises et territoire (NET) en décompte 1 500 pour le seul quartier du Sentier et la chambre de commerce et d’industrie de Paris avance le chiffre de 533 « entreprises NTIC » (et non start-up exclusivement)
dans le IIe arrondissement. Plus raisonnablement, on estimera le nombre des startup implantées dans le Silicon Sentier à cette période à environ 300.
En outre, les données quantitatives relatives aux effectifs, au chiffre d’affaires ou au montant des levées de fonds sont soit tenues confidentielles soit manipulées sans vergogne. À titre d’exemple, le nombre d’employés englobe généralement les CDD, stagiaires voire sous-traitants, le chiffre d’affaires (souvent faible, voire inexistant) est évacué au profit du nombre de visiteurs sur le site (« nombre de clicks »), considéré comme révélateur du potentiel de développement de l’entreprise, et le montant des fonds levés est gonflé par l’inclusion des prestations en nature (conseil, hébergement, etc.) fournies par les incubateurs ou capitaux-risqueurs.
Au final, le terme « start-up » s’apparente surtout à un construit social dont le contenu économique, idéologique et social a sensiblement évolué entre 1996-1997 et 2001-2002.

10 Cette section s’intéresse à la première phase. En particulier, elle met en évidence l’idée que le fait d’appréhender l’émergence du Silicon Sentier comme le résultat d’une multitude de décisions de localisation individuelles indépendantes les unes des autres et uniquement liées aux caractéristiques socio-économiques du territoire s’avère non seulement inexact mais équivaut également à passer à côté des mécanismes sociaux qui ont fait la richesse de ce district technologique. En effet, si le choix des premiers entrants peut s’expliquer à partir de facteurs traditionnels de localisation, tels la minimisation des coûts fixes et la présence d’un marché local du travail, la dynamique cumulative d’agglomération dans le quartier semble répondre à des mécanismes sociaux dans lesquels le mimétisme joue un rôle central.

Les premiers entrants

11 L’émergence du Silicon Sentier a d’abord été nettement favorisée par la situation du marché de l’immobilier dans ce quartier au milieu des années quatre-vingt-dix. En effet, à partir des années quatre-vingt puis surtout des années quatre-vingt-dix, les entreprises textiles du Sentier ont connu des difficultés croissantes liées notamment à la concurrence des pays en développement avantagés par le bas coût de la main-d’œuvre et à l’organisation anarchique de leurs processus de production et de commercialisation. Cette crise a encore été aggravée en 1997 par l’affaire des fausses traites qui a jeté le discrédit sur ce pôle économique déjà agonisant. À tel point que les faillites se sont succédées et que des dizaines de grossistes en tissu ont cédé leurs enseignes. L’existence de locaux très vastes rendant possible l’aménagement à moindre coût d’« open spaces » a représenté une première incitation pour les pionniers de l’Internet à venir s’installer dans ce quartier. D’autant que le montant des loyers est demeuré dans les premiers temps relativement bas. À titre d’exemple, les prix n’excédaient pas 1 200 F/m2 /an dans le Sentier jusqu’en 1999.

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« Il y avait beaucoup de trucs à louer car le Sentier était en crise à la fin de la décennie
quatre-vingt-dix. Depuis 1992-1993, il y a une crise de représentation et donc moins de
business dans le Sentier : les loyers n’étaient donc pas chers au début. »
(Dirigeant de start-up)
« Les start-up se sont installées dans le Sentier car les locaux sont peu chers : ce sont
les anciens locaux de l’industrie textile. » (Dirigeant de start-up)

13 Le deuxième argument qui plaide en faveur de l’arrivée des premières start-up est lié à une qualité inégalée de connexion aux grands backbones internationaux. L’explicitation de ce deuxième fondement implique de faire un retour en arrière rapide sur l’état de la technique. À cette époque, l’Internet « classique » a déjà pris son essor même s’il n’est encore utilisé que par une faible partie de la population comme des entreprises. En revanche, l’Internet « haut débit » n’en est qu’à ses balbutiements. Ainsi, le Sentier était à cette époque le seul quartier de Paris équipé en fibres optiques par les grands opérateurs de télécoms. Par ailleurs, France Télécom a ouvert au printemps 1998 son principal nœud d’interconnexion (ou GIX) baptisé PARIX et hébergé rue des Jeûneurs (en plein cœur du Sentier) par la société anglaise Téléhouse. Historiquement, le choix de ce quartier reposait sur des considérations économiques : ces installations techniques étaient en effet notamment destinées à nourrir les activités du Palais Brongniart et de l’Agence France Presse implantés dans le deuxième arrondissement.

14 Dans ce contexte, le quartier du Sentier constituait pour des sociétés dont le cœur de métier est l’Internet un lieu d’implantation idéal. L’accès à l’Internet haut débit en se connectant directement sur le GIX PARIX diminuait le temps de transfert des données, garantissait une grande qualité de connexion et en réduisait le coût, encore proportionnel à cette époque à la distance séparant les locaux de l’entreprise du GIX.

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« Le choix de localisation des entreprises TIC était lié au début à l’existence d’une connexion haut débit. Elles se sont donc installées au départ dans le Sentier. Ce quartier était privilégié car il y avait la Bourse, l’AFP et le nœud d’interconnexion PARIX de France Télécom. Un nœud relie des réseaux de télécommunications différents : PARIX est le nœud entre le réseau France Télécom national et le réseau France Télécom qui va vers les États-Unis. Dès lors, plus on est proche du nœud, moins le temps de transfert des données vers l’international est long. » (Mairie de Paris)
« Si toutes les start-up sont installées dans ce quartier, c’est car c’est historiquement le premier quartier câblé. » (Fondateur de start-up)

16 Enfin, le dernier argument à l’origine de l’arrivée des start-up pionnières dans le Sentier est relatif à la spécificité du marché du travail dans les entreprises de la net-économie, du moins dans la période de gonflement de la bulle Internet. En effet, si l’on suit les analyses de Brueckner, Thisse et Zénou (1999), Florida (2002) et Suire (2003), la main-d’œuvre créative caractéristique des start-up est à la recherche d’aménités urbaines. Situé en plein centre de Paris, le quartier du Sentier présente l’avantage d’être facilement accessible et vivant à toute heure de la journée. Ainsi, il était possible d’organiser des réunions dans les cafés du quartier ou d’aller « boire un verre » après le bureau. De même, de nombreux petits restaurants sont ouverts tard dans la nuit, à la grande satisfaction des employés des start-up qui avaient coutume d’avoir des horaires de travail très flexibles et souvent décalés en fin de journée. Ces aménités, si l’on suit l’analyse de Brueckner, Thisse et Zénou, constituent des conditions historiques, de nature exogène, facteurs d’attractivité. Elles sont généralement à même de peser sur les choix de localisation des entreprises dans les aires métropolitaines [5] [5] Ainsi Brueckner, Thisse et Zénou (1999) montrent en quoi...
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17 Pour toutes ces raisons, de nombreuses personnes ont souligné l’ambiance spécifique qui se dégage de ce quartier en l’opposant aux quartiers d’affaires traditionnels de Paris (notamment La Défense).

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« L’avantage, c’est que tu es à ton rendez-vous en cinq minutes à pied et que tu peux prendre une bière après le bureau. Le quartier a aussi correspondu à des types de gens (jeunes…). » (Fondateur de start-up)
« Il y a le côté “hype” qui arrive dans un quartier spécifique. […] Il y a aussi l’opportunisme, la volonté de créer un nouveau rapport entre les gens, un nouveau rapport à la ville (utiliser les transports en commun plus que les voitures). Il y a eu aussi une réaction par rapport aux tours peu conviviales (séparation quartier de travail/vie personnelle). Il y a dans le Sentier une idée de mixité : on travaille là où on habite. Quand on a commencé, beaucoup de jeunes se logeaient à côté des locaux. » (Fondateur de start-up/Leveur de fonds)

19 Les facteurs évoqués ci-dessus ont conféré au quartier du Sentier un attrait certain aux yeux des start-up spécialisées dans les activités de l’infomédiation. Les localisations de Yahoo-France (site portail) dans le Sentier en juin 1998, de Lycos (moteur de recherche) quelques mois plus tard, et des autres start-up pionnières, étaient bien entendu indépendantes et fondées sur des considérations purement économiques : il était plus avantageux de s’installer dans ce quartier qu’ailleurs dans Paris ou bien en dehors de la capitale.

20 Pour autant, les choix de localisation des start-up qui sont arrivées dans le quartier par la suite ne peuvent plus être considérés comme indépendants et décrits par une seule logique purement économique. En effet, d’une part, si l’on s’arrête sur la combinaison de facteurs de production évoquée ci-dessus, la généralisation progressive du haut débit dans la capitale et la baisse des coûts qui en découle ne procuraient pas au Sentier un avantage concurrentiel aussi évident qu’en début de période considérée. La croissance des loyers de l’immobilier concomitante au nouveau développement du quartier rendait d’autres quartiers tout aussi compétitifs dans l’attraction des start-up [6] [6] Les données les plus désagrégées relatives à l’évolution...
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« Il y a également un objectif économique. En matière d’immobilier, le mètre carré de bureau était de 1 500 F dans le sentier en 1998 contre 4 500 F mi-1999 [ndlr : tarif annuel à la location]. Il n’y qu’à voir comment Auguste Thouard regorge de fric. Les start-up prennent des locaux mais sans savoir qui mettre dedans. Se crée alors un marché gris (parallèle à Auguste Thouard) où les start-up louent des locaux à d’autres start-up en attendant de les utiliser. » (Observatoire des stratégies industrielles, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie)

22 D’autre part, si l’on s’arrête sur la dynamique de marché des biens et services, la proximité géographique ne peut pas s’expliquer à partir des simples interactions stratégiques entre start-up concurrentes, tel qu’il est de coutume de faire depuis les travaux de Hotelling (1929) et le développement de la théorie des jeux. En effet, dans ce cadre, lorsque plusieurs entreprises souhaitent opérer sur une aire géographique donnée, leur rationalité les conduit progressivement à se localiser au centre du marché, afin de capter une part de la clientèle de leurs concurrents. Ce sont les coûts de transport, qu’ils soient à la charge des consommateurs ou des producteurs, qui sont la variable de décision essentielle influençant le choix de localisation des entreprises et conduisant à leur agglomération par un jeu d’interactions et de pression concurrentielles. La géographie économique est riche d’exemples d’un tel phénomène. Citons l’agglomération des concessionnaires dans les périphéries urbaines sur le marché automobile, les quartiers du meuble, etc. Or, dans le cas qui nous intéresse ici, cette théorie ne tient pas : les start-up observées opèrent certes sur des marchés peu différenciés et se trouvent donc souvent en concurrence mais cette concurrence ne se traduit pas par une course à la minimisation des coûts de transport, déjà négligeables dans le secteur d’activités de l’infomédiation par rapport à l’économie dite « traditionnelle ». En effet, les start-up Internet fournissent des services dématérialisés et accessibles à tout consommateur dans l’espace dès lors que ce dernier est connecté au réseau. Ainsi, du point de vue de la dynamique de marché stricto sensu, une start-up Internet est-elle indifférente à la localisation de ses consommateurs dans l’espace et, surtout, à celle de ses principaux concurrents. Dans un secteur économique où la dématérialisation des services joue un rôle majeur et réduit les frictions spatiales sur les marchés – Quah (2000,2003) parle de « weightless economy » – les seules logiques concurrentielles, même bien réelles, ne peuvent donc suffire à justifier l’agglomération des entreprises. Que Lycos soit localisé à proximité de Yahoo ou non ne peut avoir d’influence significative sur sa compétitivité, le volume ou la géographie de la demande qui lui est adressée. C’est bien plus au niveau du degré de différenciation des services qu’à celui du degré de différenciation spatiale que se joue la performance dans un tel secteur. Il apparaît alors logique que les personnes interviewées n’aient jamais affirmé que la localisation à proximité d’un concurrent ait eu directement pour objectif de lui prendre des parts de marché.

23 Comment alors expliquer que, dans la période allant de début 1999 à mi-2000, environ 300 start-up du secteur de l’infomédiation se soient localisées dans le quartier, que cela soit des filiales étrangères (Lycos, Spray, Boo.com, FAI-AOL), des start-up françaises, telles Alafolie.com, Monte Cristo, Multimania, Caramail, Nomade, Liberty Surf, Lastminute.com, Buycentral.fr, Magic Emilie, Net2one, etc. ou d’autres, plus anonymes ? Au-delà du seul rôle joué par les aménités urbaines, c’est du côté des relations autres que marchandes, c’est-à-dire seulement médiatisées par les prix et l’accessibilité des facteurs de production, qu’il faut aller chercher les mécanismes sociaux d’un tel processus d’agglomération.

La dynamique cumulative : le rôle des processus mimétiques

24 Nous allons le voir, l’étude des motivations qui ont poussé les start-up à s’agglomérer dans le Silicon Sentier conduit à mettre au jour l’existence de processus mimétiques dans la formation des préférences individuelles, dans leur dynamique d’agrégation et par suite dans les comportements collectifs qui en découlent. La mise en évidence de ces processus mimétiques nous permet d’appréhender la manière dont la proximité géographique peut se construire sans faire appel à des notions relatives aux coûts de la distance, impliquant nécessairement une homogénéité des préférences individuelles initiales des start-up en matière de localisation.

25 Le premier argument fondant l’existence d’effets mimétiques dans le Sentier est celui de l’incertitude, en particulier dans le contexte balbutiant de la net-économie où les modèles d’affaires sont peu stabilisés et la nécessité d’être identifié assez forte. Ainsi la localisation des pionniers comme Yahoo-France, start-up largement reconnue dans la période de gonflement de la bulle Internet, a-t-elle fortement conditionné la trajectoire de localisation dans le Sentier.

26 La convergence des choix de localisation des start-up peut donc à ce titre être considérée comme le résultat d’une cascade informationnelle (Bikhchandani et al., 1998), issue de l’agrégation des stratégies individuelles de ces start-up. Ces stratégies sont étroitement liées à un processus d’apprentissage observationnel (Manski, 2000), qui peut se définir comme le processus par lequel un agent va construire sa décision sur la base de sa propre information privée, de nature probabiliste, et sur la base de l’information publique que constituent les actions des agents ayant déjà fait face à un problème de décision similaire.

27

« Il y a eu un effet de mode qui consistait à dire qu’on était dans le Sentier. »
(Fondateur de start-up)
« “Mon nom est trouvtout.com, I belong to the Silicon Sentier” devrait être plus identi-
fiant que “Mon nom est trouvtout.com, I belong to Paris”. » (Chargé des nouvelles
technologies à Bercy, Libération, janvier 2000)

28 Ainsi, l’approche par les cascades informationnelles vise à déconstruire l’idée selon laquelle les comportements collectifs seraient le résultat d’un simple processus d’agrégation de décisions d’agents dotés de préférences similaires. Dans une perspective plus sociologique, Granovetter (1978) étudie le même type de phénomènes afin de montrer que des normes peuvent émerger à partir de l’interaction d’agents hétérogènes, dès lors que ces agents décident de manière séquentielle et qu’une forme d’interdépendance est introduite. Mais pour lui, l’interdépendance est introduite à travers la recherche d’une légitimation de la décision. La décision d’un agent, la participation à une émeute dans le cas de Granovetter, paraît d’autant plus légitime que cette décision est adoptée par une certaine proportion de la population considérée. Et c’est par la notion de seuil que Granovetter essaie de capturer cette intuition. Le seuil est défini comme la proportion d’individus de la population engagée dans une action à partir de laquelle un agent décide de s’y engager également. Il traduit ainsi de manière originale les préférences individuelles, l’hétérogénéité de ces dernières étant d’autant plus forte que les seuils individuels sont largement répartis sur une échelle donnée. Il traduit également une forme de rationalité, puisque l’agent adopte un comportement mimétique à l’issue d’un calcul, celui qui vise à confronter son seuil à la réalisation des actions des agents de la population.

29 Mais le processus peut encore être affiné par rapport aux formulations précédentes, dans lesquelles l’hétérogénéité des agents est supposée porter uniquement sur celle des signaux qui leur sont envoyés. En effet, la localisation des pionniers de l’infomédiation peut s’apparenter aux décisions des « fashion leaders » identifiés par Bikhchandani et al. (1998), autrement dit de start-up qui possèdent une capacité d’expertise ou une réputation telle dans le domaine de l’infomédiation qu’elles peuvent orienter en début de processus, ou réorienter en cours de processus, la trajectoire des choix collectifs. On retrouve en outre cette idée chez Steyer et Zimmermann (1996) qui, via la construction d’une matrice d’influence décrivant une structure relationnelle, montrent que les positions occupées par les agents ne sont pas équivalentes en termes d’influence, certains agents ayant des positions de leaders qui influent sur la forme des trajectoires de diffusion.

30

« Dans le Sentier, il y avait des lieux mythiques : le siège de Free, de Spray… On a fait pareil : on a repris des locaux pourris rue de Turenne pour les aménager. » (Fondateur de start-up)

31 Ainsi, la localisation et le succès des entreprises pionnières ont constitué un signal pour les autres entreprises du secteur de l’infomédiation. Au fur et à mesure de la dynamique cumulative, les start-up voyaient l’étendue des alternatives de localisation se réduire et la légitimité du quartier du Sentier s’imposer, jusqu’à atteindre les seuils élevés de certaines entreprises pour lesquelles le Sentier ne présentait pas a priori les meilleures caractéristiques intrinsèques.

32 Les processus mimétiques ont en outre joué au niveau des pratiques organisationnelles et managériales. Ils ont en effet contribué à diffuser un certain nombre de règles informelles de comportement et de communication qui se sont progressivement durcies au point de devenir les « allant de soi » (Goffman, 1973) indispensables à la constitution d’une identité collective, comme l’a montré Suchman (1994) au sujet de la Silicon Valley. Ainsi, parallèlement à la proximité géographique, s’est progressivement développée une proximité organisationnelle, dans une acception particulière que Torre et Gilly (2000) qualifient de « similitude ». Par ce terme, ils désignent plus précisément l’ensemble des représentations et des règles de pensée et d’action partagées qui sont les fondements de l’identité collective. Les mécanismes de développement économique qu’ils soulignent relèvent en ce sens de la logique de la communauté plutôt que de celle de la société pour reprendre la distinction proposée par Storper (2004) dans son étude consacrée à l’efficacité économique respective de ces deux modes de fonctionnement dans la Silicon Valley.

33

« Il y a des effets de mode : par exemple, on s’habille comme on veut, on fait la fête, on fait du business en soirées… Il y a beaucoup de mimétisme. Il y a eu une éclosion de 80-100 dirigeants d’entreprises jeunes qui ont tenté d’allier business et fête : c’est le funky business avec ses soirées et ses mots à la mode. […] Il faut adopter le tutoiement, être ouvert… » (Fondateur de start-up)
« Le microcosme des start-up s’est créé beaucoup de règles : bosser la nuit, tout faire ensemble… C’est beaucoup de responsabilités mises sur des épaules trop faibles mais c’est bien quand même. La notion de hiérarchie plate me plaît beaucoup aussi (je n’ai pas à jouer au petit chef à 26 ans). Mon seul truc différent des autres ici est mon fauteuil. Mais je n’ai pas le plus haut salaire de la boîte. On ne reviendra pas en arrière sur la hiérarchie plate, les responsabilités confiées aux jeunes… Le seul truc un peu compliqué, c’est de faire la différence entre vie professionnelle et vie personnelle : il y a beaucoup de start-up où les gens vivaient ensemble, baisaient ensemble… C’est pas bon. »
(Fondateur de start-up)

34 On reconnaît ainsi une des trois formes d’isomorphisme institutionnel développées par DiMaggio et Powell (1983), celle qu’ils qualifient de processus mimétique. Ces derniers observent que les firmes tendent à adopter les mêmes pratiques au fur et à mesure de la structuration du champ organisationnel. Le processus mimétique, loin d’être contraint par l’édiction de règles ou la contrainte normative, se fonde selon eux sur un comportement rationnel visant à adopter les stratégies des agents du champ perçus comme étant légitimes, les « leaders », afin de réduire l’incertitude inhérente à l’environnement. Dans ces conditions, la diffusion rapide de certaines pratiques organisationnelles s’apparente plus au résultat d’un processus mimétique qu’à une réelle expérimentation des performances de chacune des alternatives par les organisations. Ainsi, dans le Sentier, l’identité collective ne provient pas de l’existence a priori de règles coercitives (processus coercitif), ni même de l’existence de pratiques cognitives préétablies et largement diffusées (processus normatif). Au contraire, cette identité collective a émergé de manière endogène dans une communauté d’entreprises en quête d’une légitimité. Ces start-up, se posant en rupture sur nombre de points avec les modèles traditionnels d’organisation, voire avec le reste de la société, ont réagi à l’incertitude caractérisant à la fois leur secteur d’activité et leur avenir en choisissant la même localisation et en adoptant les mêmes pratiques que les start-up pionnières.

35 L’alignement des choix de localisation et de pratiques a donc créé une légitimité et une identité collective propres au Sentier, qui ont fait du quartier une norme de localisation des entreprises de la net-économie dans la période de gonflement de la bulle Internet. Ainsi, on aboutit dans le cas des districts technologiques à souligner la fonction déterminante de l’identité collective, comme cela était déjà le cas dans nombre de travaux d’inspiration marshallienne consacrés aux districts industriels, italiens notamment (Bagnasco, 1977 ; Becattini, 1990). Cette similitude des conclusions dissimule toutefois une différence majeure dans la fonction remplie par cette identité collective. Ainsi, Saglio (1991) a mis l’accent sur la fonction de régulation interne de l’identité collective dans les systèmes industriels : cette dernière rend selon lui possible l’émergence d’un mode de fonctionnement fondé sur les échanges sociaux, plus souple et donc plus efficace que le seul échange économique. Au contraire, sa fonction dans le cas qui nous intéresse a débordé le territoire du Sentier en donnant lieu à une sorte de labellisation du site, à travers la diffusion du concept Silicon Sentier à l’extérieur du territoire puis la création d’une association du même nom. Par suite, cette labellisation a généré un phénomène de rétroactions positives sur la réputation individuelle des start-up du district. En particulier, en imposant un tel label, les acteurs de la netéconomie ont facilité le travail des entreprises appartenant à leur communauté, notamment s’agissant de la recherche des sources de financements externes (capital-risque), sur lesquelles s’appuient les modèles d’affaires des start-up.

36

« Après, il y a eu une hypermédiatisation du Sentier. À cette époque-là, j’avais coutume de dire : “Pourquoi aller à Nice ou à Strasbourg alors que je trouve des deals sur la ligne 3 [du métro]”. » (Financeur)
« Cela facilitera le travail des créateurs de start-up lorsqu’ils présenteront leurs projets devant les capitaux-risqueurs. Ils apparaîtront comme étant inscrits dans un territoire qui a la baraka. » (Jean Ferré, pour Creascope, janvier 2001)

37 Comme conséquence du processus de localisation en cascade, le quartier du Sentier est devenu progressivement à partir de 1998 la vitrine que la France attendait pour sa net-économie. Ce quartier a fait l’objet d’une forte médiatisation, participant ainsi au renforcement de la norme de localisation. Si l’on fait une requête de l’expression « Silicon Sentier » sur le site d’Euro-presse (regroupant les huit grands quotidiens français), on trouve 70 articles relatifs au Silicon Sentier sur la période 2000-2001.

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« LE SENTIER : ses films à succès, ses grossistes en vêtement et… ses start-up Internet. En janvier 2000, le quartier parisien devenait l’emblème de la nouvelle économie made in France. C’était l’époque de l’euphorie boursière, de la “Netmania”… L’Hexagone découvrait qu’une génération de jeunes entrepreneurs avait investi les anciens ateliers textiles de la Capitale. » (Le Monde, mars 2000)

39 Ainsi peut-on justifier d’un alignement des choix de localisation de firmes appartenant à une même communauté et opérant dans un même environnement économique sans supposer a priori que chacune d’elles soit dotée de préférences similaires, mais en mettant en avant le rôle de la séquentialité des décisions et la rationalité du comportement mimétique. Il y a fort à penser que si les premières entreprises leaders de la net-économie ne s’étaient pas localisées dans le Sentier, et ce malgré les quelques avantages du site, un tel processus n’aurait pas émergé de manière aussi rapide et d’autres quartiers auraient pu être candidats à un tel succès. On se rend compte alors qu’une norme de localisation peut apparaître en étant fondée non pas uniquement sur des considérations productives, mais simplement sur une dynamique mimétique qui « cumulativement amène à l’idée qu’être ailleurs pourrait être une erreur » (Suire, 2003, p. 387).

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« Le problème, c’est les effets de mode : payer très cher pour être là où tout le monde est n’est pas bon mais être seul ailleurs est très risqué… » (Fondateur d’incubateur de start-up)

Délocalisations en cascade et absence d’effets de réseau dans le Sentier

41 L’analyse pourrait s’arrêter là si l’objectif était l’analyse d’une success story. Or, on ne peut faire abstraction de la crise qu’a connue la net-économie suite à l’éclatement de la bulle Internet fin 2000, et des conséquences sur l’attractivité du Silicon Sentier. Une telle analyse, d’un point de vue théorique, revient à étudier les propriétés de stabilité d’une cascade informationnelle et d’un comportement collectif. La contrepartie empirique, quant à elle, équivaut à appréhender les comportements qui ont conduit au déclin rapide du Silicon Sentier sur la période 2001-2003. En effet, si l’on refait la même requête que précédemment sur Europresse, on observe seulement 7 occurrences sur la période 2002-2003.

42 Comme précédemment, on peut s’arrêter à de simples raisons économiques. D’une part, la banalisation du haut débit rendait moins concurrentiel qu’auparavant le quartier du Sentier. D’autre part, l’éclatement de la bulle a conduit à la disparition de nombreuses start-up dont les modèles d’affaires ne s’avéraient pas être des plus fiables et des plus pertinents. En particulier, les start-up opérant sur le marché du commerce électronique ont bien moins résisté que celles dédiées à l’activité d’intermédiation ou à l’innovation, expliquant ainsi une simple sélection par le marché des entreprises les plus performantes. Néanmoins, s’arrêter à ce simple processus de sélection par le marché conduirait à passer encore à côté de mécanismes sociaux où les processus mimétiques jouent un rôle central.

Le déclin du Sentier, la perte d’une identité collective

43 Le dépeuplement du district numérique du Silicon Sentier présente une originalité notable : il a répondu à la même logique que le peuplement initial et peut de fait être caractérisé de phénomène de délocalisations en cascade. En effet, il apparaît qu’à partir de la fin 2000, le dernier facteur assurant le maintien du Silicon Sentier – le facteur symbolique représenté par le label du même nom – s’est dégradé très rapidement. Dans ces conditions, non seulement il n’a plus compensé l’effet négatif du facteur économique (généralisation du haut débit, augmentation des prix du foncier, éclatement de la bulle Internet), mais il a en plus contribué à le renforcer. Au point que, dans la terminologie de Granovetter (1978) et de Schelling (1978), les seuils ont pris une valeur tellement élevée pour la plupart des start-up qu’ils ont dans un premier temps mis un terme aux nouvelles localisations et, dans un second temps, inversé le phénomène en entraînant une délocalisation en cascade qui s’est traduite dans les faits par le départ de la grande majorité des start-up.

44 L’explication peut être trouvée également dans les modèles de mimétisme informationnel de Bikhchandani et al. (1998). Selon ces derniers, une cascade informationnelle repose sur peu d’informations, celles divulguées par la localisation des premiers adopteurs, si bien qu’elle présente une grande fragilité au regard des chocs exogènes ou de l’introduction de nouvelles informations en cours de processus.

45 Dans ce cadre-là, plusieurs événements illustrent la réversibilité de la trajectoire de localisation dans le Sentier. Chacun est lié à une « impulsion » économique et est renforcé par des mécanismes sociaux de type mimétique.

46 Le départ de Yahoo est probablement le premier événement déclencheur du processus de délocalisations en cascade. L’entreprise, faute de pouvoir accéder à des locaux suffisamment spacieux et refusant de participer à la surenchère immobilière, a décidé de quitter le Sentier pour s’installer dans le 17e arrondissement. D’autres start-up ont suivi le mouvement : Nomade s’est relocalisé à la périphérie de la ville pour rejoindre les locaux de Liberty Surf à la suite de l’opération de rachat de la première par la seconde, avant de se déplacer une fois de plus suite au rachat des deux premières par l’entreprise Tiscali. Publibook, premier éditeur en ligne, se fait racheter par le Petit Futé et se localise près des Invalides. Le fournisseur d’accès Free se relocalise dans des locaux flambant neufs à la Madeleine, etc. Un journaliste titre le 25 novembre 2000 : « Rachats en cascade » (Libération), sans malheureusement identifier que derrière se cache également une cascade de relocalisations.

47 Tout comme nous l’avons montré dans le cadre du processus de construction de la proximité géographique, il serait tentant d’associer le processus de déconstruction à des raisons purement économiques. Le départ de Yahoo, comme d’autres start-up, pourrait s’analyser à travers la hausse du prix du foncier. Rien n’est moins sûr une fois encore, en particulier si l’on compare le district du Sentier à d’autres districts technologiques où l’accroissement du prix du foncier provoqué par l’agglomération des firmes et l’attractivité du territoire n’ont pas entraîné de départ en masse des firmes. À l’inverse, dans d’autres districts technologiques, le bénéfice que procure la proximité géographique permet de sur-compenser l’accroissement des prix de l’immobilier, bien au-delà du processus de rattrapage qu’a connu le Sentier. Les raisons de la « fragilité » de la proximité géographique dans le Silicon Sentier, et le processus de relocalisation qui s’en est rapidement suivi, sont donc à rechercher ailleurs.

48 Parallèlement à ces relocalisations, le quartier perd l’essentiel de ce que nous avons identifié comme une identité collective : le « funky business ». Cet isomorphisme institutionnel n’a eu qu’un temps, et les pratiques et discours managériaux se sont rapidement retournés vers des recettes plus traditionnelles, caractéristiques des PME. Ici aussi, la vague de rationalisation qu’ont connue les pionniers de l’Internet a fait tâche d’huile sur l’ensemble de la communauté.

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« Pour nous, on est surtout une maison d’édition qui a une activité Internet. »
(Fondateur de start-up)
« On est finalement une boîte informatique qui fait des jeux. » (Dirigeant de start-up)
« Ça serait mentir de dire qu’on n’est pas une start-up. On n’a cependant jamais mis ça beaucoup en avant. On est une “start-up pas beaucoup financée”. On dit qu’on est une entreprise technologique. » (Fondateur de start-up)
« Au tout début, s’appeler start-up était un avantage mais aujourd’hui, c’est un inconvénient : le terme de start-up est décrié et je ne me définis plus comme une start-up mais comme une PME. Et je ne suis pas le seul. On a vu qu’Internet n’était pas la poule aux œufs d’or. Aujourd’hui, ça fait ringard de dire start-up : les gens pensent “C’est encore du vent et il va déposer le bilan”. Nous, on fait un truc classique : on gagne de l’argent. »
(Fondateur de start-up)

50 On se rend compte alors du rôle que peut avoir un choc exogène sur la stabilité d’une cascade et d’un comportement collectif. En l’espace de quelques mois, le quartier du Sentier s’est retrouvé dénigré par la plupart des acteurs de la net-économie française. Ce choc, que l’on peut aisément identifier à l’éclatement de la bulle spéculative sur les marchés des valeurs dites « technologiques », en touchant les pionniers de l’Internet, a modifié leurs stratégies de localisation et leurs stratégies industrielles. Rapidement, cela a modifié la structure de croyances de l’ensemble des acteurs de la netéconomie, en réduisant la prime à l’alignement des choix qui avait fait le succès du Sentier. Ainsi le label « Silicon Sentier » a-t-il perdu toute la légitimité qu’il avait acquise lors de l’euphorie boursière.

51

« Il n’y a pas eu pour moi de religion Silicon Sentier. C’est juste pratique et pas cher.
[…] Mais ça donne une très mauvaise image aujourd’hui : il vaut mieux ne pas être dans le Sentier. Beaucoup de boîtes se sont barrées car les locaux sont plus chers et car il y a des faillites. » (Fondateur de start-up)
« On est dans le Silicon Sentier mais je ne m’en sens pas car je n’ai pas le temps d’essayer mes costards aux déjeuners pouet-pouet : j’ai à gérer mon chiffre d’affaires. »
(Dirigeant de start-up)
« Le “Silicon Sentier” est devenu le “Silicon Désert”… » (Fondateur de start-up)
« On s’est dit qu’il fallait y aller au départ. Mais aujourd’hui, ce quartier a une mauvaise image économique car il a symbolisé le bordel des start-up et les abus de la nouvelle économie. Il a perdu son image pour avoir été trop porté aux nues. » (Fondateur de start-up)

52 À cet égard, les analyses en termes de seuil évoquées précédemment permettent de mieux rendre compte du caractère soudain et difficilement prévisible de la crise qui a frappé le Silicon Sentier. Comme l’a montré Kuran (1991) au sujet de l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, certaines structures particulières de distribution des préférences individuelles suffisent à expliquer une diffusion très rapide de l’onde consécutive à un choc externe. Dans ces conditions, l’effet de surprise lié au déclin brutal du Sentier est relativisé dans la mesure où il n’est finalement que la conséquence logique de l’impossibilité de mesurer précisément le seuil de chaque start-up. En outre, il est probable que l’influence exercée par le comportement de chaque start-up sur les autres a été rendue plus sensible par le fait de la structure de la population concernée par le phénomène de délocalisations en cascade, composée de start-up géographiquement proches, appartenant aux mêmes réseaux sociaux et s’observant les unes les autres. On retrouve alors deux types d’effets mis au jour par Granovetter (1978) et susceptibles d’influencer le rythme du processus d’agrégation des préférences individuelles : les effets spatiaux et les effets de l’amitié et de l’influence.

53 Comme pour la phase de croissance du Sentier, la presse s’est largement fait l’écho de la phase de déclin, renforçant ainsi le processus mimétique, en stigmatisant les difficultés rencontrées par certaines start-up du Sentier et en dénonçant les « abus » perpétrés par d’autres [7] [7] Jusqu’en 2000, les pratiques de gestion et de management...
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.

54

« Un an et deux krachs boursiers plus tard, la nouvelle économie est retombée sur terre.
Les start-up qui avaient élu domicile dans la symbolique rue des Jeûneurs ont connu des bonheurs divers. Au deuxième étage du numéro 25, les locaux du site Toluna.com ont été vidés mardi 13 février au matin. […] Dans la pièce voisine, la situation n’est pas plus brillante. À trente-cinq ans, le journaliste Philip Sinsheimer prend les événements avec philosophie. Responsable rédactionnel du site de cuisine Oncook.com depuis mars 2000, il se retrouve, onze mois plus tard au point de départ. […] » (Le Monde, 15 février 2001)
« Une fois retirés les paniers de basket et les tables de ping-pong, une fois recloisonnés les grands espaces ouverts, le travail “normal” a repris ses droits dans des lieux parfois luxueusement aménagés. Quid de la communauté des start-up ? Des entreprises sans hiérarchie ? De la grande bande de copains ? Un souvenir qui aura eu le mérite de faire sortir le quartier de son passé textile. » (Le Figaro, octobre 2002)

55 On se rend compte ainsi de la manière dont les comportements mimétiques ont pu entraîner la phase de déclin du Sentier tout comme ils avaient conduit à son succès. Là où des observateurs auraient pu s’arrêter aux facteurs économiques liés à l’éclatement de la bulle Internet et l’accroissement des prix du foncier, nous avons souligné l’importance de facteurs liés aux relations sociales au sein du district. Par là même, et malgré la rationalité individuelle du comportement mimétique que nous avons justifiée au début de l’analyse, la dynamique d’agrégation des préférences individuelles peut conduire à des formes d’irrationalité collective que l’on retrouve dans la plupart des success stories (Strang et Macy, 2001) ou sur les marchés financiers [8] [8] On soulignera à cet égard qu’il est possible d’opérer...
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, et dont un fondateur de start-up illustre parfaitement l’émergence :

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« L’excès de dénigrement des start-up est tout aussi ridicule que l’excès d’adoration il y a un an. » (Fondateur de Kelkoo, Libération, mars 2001)

L’absence d’effet réseau dans le sentier

57 Pour autant, la construction de la proximité géographique dans les districts dédiés aux activités TIC conduit-elle nécessairement à une instabilité chronique ? Les processus mimétiques de localisation sont-ils condamnés à connaître des phases de déclin ? Rien n’est moins sûr, en particulier si l’on porte un regard sur d’autres districts qui ont su résister à l’éclatement de la bulle Internet. Ainsi la Silicon Valley, qui constituait pourtant l’exemple emblématique sur lequel s’appuyaient les acteurs de la net-économie francilienne, a-t-elle bien résisté à la crise des valeurs technologiques, tout comme plus près de nous Sophia Antipolis (Dalla Pria, 2004).

58 La raison est à rechercher de manière concomitante dans la nature du processus mimétique qui a conduit à l’émergence de chacune de ces structures d’agglomération et dans la nature de la proximité organisationnelle sur laquelle se fonde l’identité collective du district. Si l’incertitude et la recherche de légitimité ont été identifiées comme les sources principales du comportement mimétique de localisation de la part des start-up du Sentier, d’autres sources peuvent également prévaloir pour d’autres clusters technologiques. Ainsi l’alignement des choix peut-il également provenir d’une dynamique séquentielle de localisation où prime la nécessité de compatibilité des choix de localisation de firmes engagées dans des activités complémentaires. Cette compatibilité des choix est rendue nécessaire par la mise en coordination des firmes, leur organisation en réseau, afin de faciliter les rencontres productives et l’apprentissage collectif. Ainsi, dans ce dernier cas, la dynamique d’agglomération n’est plus uniquement le résultat d’un processus soumis aux externalités informationnelles qu’engendre le choix de localisation des firmes en situation d’incertitude. Elle peut être également le résultat d’un processus soumis à des externalités de réseaux, processus selon lequel un réseau devient d’autant plus attractif que le nombre de firmes qui y est connecté est élevé, et ce en raison de l’accroissement des possibilités de communication, de coopération et d’échanges sur des actifs intangibles telle la connaissance, nécessaire au processus d’invention collective.

59 C’est en ce sens qu’Arthur (1989) a développé son modèle de rendements croissants d’adoption, que Orléan (2002) qualifie de modèle de mimétisme préférentiel, et l’a appliqué au cas emblématique de la Silicon Valley (Arthur, 1990). Dans ce dernier travail, il montre qu’à travers la nécessité de coordination et d’apprentissage collectif, la dynamique séquentielle de localisation peut conduire une région, à travers un processus dépendant du sentier (Pierson, 2000), à monopoliser l’ensemble d’un secteur technologique. Ce travail a été largement conforté par l’analyse sociologique de Saxenian (1994) sur les liens entre les interactions sociales à l’œuvre dans la Silicon Valley et l’attractivité du site durant plus d’un demi-siècle. Saxenian note que « la Silicon Valley repose sur un système industriel régional qui valorise l’apprentissage et l’ajustement mutuel entre producteurs spécialisés dans un ensemble de technologies connexes » (p. 126, traduit pas nous). Tout comme Longhi (1999) a montré que les politiques publiques en faveur de la coopération interentreprises, des liens sciences-industries et de l’essaimage a permis au district de Sophia Antipolis de rentrer au milieu des années quatre-vingt-dix dans une phase de croissance endogène faisant suite à une période de déclin dû à la baisse de l’attractivité des investissements productifs extérieurs.

60 Cet effet réseau n’a pu être identifié au sein du Silicon Sentier. À l’inverse, la mise en réseau des start-up du Sentier n’a pu se développer en raison de la concurrence qu’elles se livraient en opérant sur des marchés parfois peu différenciés. Si l’on associe souvent la confiance aux relations industrielles au sein des districts technologiques, dans le cas du Silicon Sentier, c’est bien plus un climat de défiance qui s’est développé, notamment à travers un fort degré de contractualisation dans les quelques partenariats qui ont pu être identifiés.

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« On a développé des partenariats Internet avec Lycos, Caramail, Chez.com : on rémunère ces sites en fonction des achats qu’ils entraînent chez nous. Mais on s’est trompé car ces partenariats ne marchent pas. » (Fondateur de start-up)
« C’est très vrai dans le Sentier : quand un capital risqueur se pointe au bout de la rue, il n’y a pas d’amis. » (Avocat spécialiste des start-up)
« Globalement, nos relations sont contractualisées. On formalise. […] On a fait beaucoup appel à des avocats et on a signé des contrats. On veut être clean avec les partenaires et ça va mieux si on contractualise tout ça. » (Fondateur de start-up)

62 Cette absence d’effet de réseau au niveau empirique se retrouve également au niveau théorique dès lors que l’on parvient à distinguer le rôle joué par les externalités de réseaux de celui joué par les externalités informationnelles dans la convergence des choix de localisation. Du côté de la science économique, Bikhchandani et al. (1998) avaient déjà pressenti la différence entre ces formes d’externalités en faisant le lien entre les deux formes de comportement mimétique. « Dans nombre de situations, conjointement aux externalités informationnelles, il existe d’autres externalités, appelées externalités de réseaux. L’intuition est que joindre un réseau contribue au gain de celui qui le joint et de ceux qui y sont déjà insérés. L’alignement des choix est également préféré en présence d’externalités de réseaux. Cependant, cet alignement des choix ne présente pas les propriétés de fragilité inhérentes aux cascades informationnelles. » (p. 163, traduit par nous). Ils signifient par là que l’absence de coordination au sein de la structure d’ensemble rend le comportement collectif particulièrement fragile au regard des chocs informationnels exogènes, alors que l’organisation progressive en réseau et les interdépendances productives fondées sur des complémentarités technologiques rendent coûteuses les stratégies individuelles de relocalisation, amenuisant ainsi les possibilités de retournement.

63 Du côté de la sociologie, Hedström (1998) s’est intéressé à la stabilité temporelle des comportements collectifs issus de processus mimétiques. Pour ce faire, il part tout d’abord de l’idée que l’imitation est un comportement polymorphe. Dans la catégorie des phénomènes mimétiques intentionnels, il opère alors une première distinction entre l’imitation « comme fin » et l’imitation « comme moyen ». Puis au sein de cette seconde catégorie, il oppose l’imitation visant à acquérir de la légitimité et celle permettant d’arriver à de meilleures décisions (« rational imitation »). La question sous-jacente à cette distinction est celle de savoir si les agents tirent un bénéfice de l’imitation et Hedström propose de l’éclaircir en déterminant sous quelles conditions les effets mimétiques donnent lieu à des comportements collectifs stables ou au contraire instables. Il ressort de son analyse que le facteur principal de stabilité réside dans les gains individuels que les agents retirent de l’imitation. De ce fait, Hedström met en perspective les résultats précédemment discutés d’Arthur (1989) et de Bikhchandani et al. (1992). Si les gains individuels augmentent avec le nombre d’agents impliqués dans le processus mimétique, c’est-à-dire si la valeur du résultat d’une décision augmente proportionnellement au nombre d’agents ayant pris la même décision, la dynamique d’agrégation donne lieu à un comportement collectif stable. Au contraire, si cette valeur n’augmente pas, ou même décroît, les comportements collectifs observés sont instables car sensibles aux chocs exogènes et les conditions sont alors réunies pour qu’émergent les « modes » décrites par Bikhchandani et al. (1998) ou les éphémères success stories identifiées par Strang et Macy (2001).

64 Ainsi la stabilité différenciée des comportements collectifs peut-elle être interprétée selon la nature de la proximité organisationnelle sur laquelle se fonde l’isomorphisme institutionnel. En effet, la proximité organisationnelle au sein du Sentier identifiée précédemment s’appuie, selon les termes de Torre et Gilly (2000), sur une logique de similitude caractérisée par la convergence dans les pratiques organisationnelles et les modes de représentation. Or, les relations de proximité au sein de la Silicon Valley ou de Sophia Antipolis sont sensiblement différentes. Toujours selon les termes de Torre et Gilly, la proximité organisationnelle au sein de ces deux derniers districts répond plus à une logique d’appartenance qu’à une logique de similitude. Dans ce dernier cas, c’est de l’effectivité des interactions directes dont il s’agit, alors que ces dernières ne sont pas requises dans la logique de similitude.

65 En effet, dans la Silicon Valley ou à Sophia Antipolis (Saxenian, 1994 ; Longhi, 1999), parce que la couche de l’infostructure est caractérisée par la production de biens systèmes et une concurrence monopolistique par l’innovation, les interactions directes entre firmes aux compétences complémentaires sont nombreuses et la structure de ces interactions directes est une profonde source d’interdépendance des firmes faisant face à des marchés évolutifs et des logiques de compatibilité. À l’inverse, dans le Silicon Sentier, les firmes s’appuient sur un ensemble de représentation et de modes de fonctionnement communs caractéristiques de la couche de l’infomédiation. Mais les interactions productives entre firmes sont quasi inexistantes. Les relations qui caractérisent les firmes de ce modèle sont des relations concurrentielles entre des infomédiaires dont les modèles d’affaires sont proches et qui opèrent, parfois frontalement, sur les mêmes marchés. Ainsi, malgré l’identité collective revendiquée par les start-up du Sentier, les relations de concurrence fragilisent la structure en n’assurant pas la mise en réseau des acteurs. On retrouve dans le déclin du Silicon Sentier le cadre d’analyse plus général du déclin organisationnel formulé en sociologie par Uzzi (1997). Selon ce dernier, les structures organisationnelles où prédominent les relations concurrentielles, caractérisées par des transactions marchandes et un fort degré d’opportunisme, présentent une probabilité de déclin plus forte que celles où prédominent les relations d’encastrement dans des réseaux sociaux, caractérisées par la confiance, l’échange de savoir-faire et de connaissances. En particulier, cet encastrement se révèle essentiel face à la nécessité de réorganisation de la structure d’ensemble que peut entraîner un choc exogène, tel l’éclatement de la bulle Internet pour ce qui concerne les entreprises de la netéconomie.

66 Cette faiblesse des effets de réseau a été bien identifiée par des observateurs privilégiés du Silicon Sentier.

67

« Ceux que j’ai rencontrés m’ont dit que la sous-traitance, les partenariats sont très ponctuels dans le temps (mission) et dans les tâches… Il n’y a pas de logique de fidélisation mais plus du coup par coup. Il n’y a pas de réseaux stables et pérennes. » (Chargé d’étude CCIP)
« Il y a eu un boom extraordinaire de création de start-up au début, d’où un fort besoin de main-d’œuvre compétente dans un contexte où la force de travail était faible. À cette époque, les start-up se piquaient les gens les unes les autres. Les collaborations ne pouvaient être que limitées. Au sein des First Tuesday, les PDG ne voulaient pas envoyer leurs employés pour représenter l’entreprise car ils étaient débauchés par d’autres PDG. »
(Journaliste)
« Dans la nouvelle économie, il y a une paranoïa ambiante qui fait que les réseaux sont difficiles à développer. Ce n’est pas facile ! Par exemple, il y a une start-up qui fait du coaching et autres prestations marketing pour les start-up qui a créé un portail des ressources marketing qui existent sur le web. Ils ont voulu faire ça sous une forme collaborative (chacun donne son avis et met des informations). Au bout d’un an, ils se sont rendus compte que l’aspect collaboratif était inexistant… Les créateurs de start-up sont très individualistes. » (DRIRE)

68 Ainsi la nature du processus mimétique qui conduit au processus de construction de la proximité géographique n’est-elle pas sans conséquence sur les formes de proximité organisationnelle et d’identité collective qui gouvernent le district. De la forme de proximité organisationnelle qui caractérise les relations au sein du district va alors dépendre la stabilité de ce dernier. Et dans le cas qui nous intéresse ici, on se rend compte que la faiblesse des effets de réseau dans le Sentier a été l’une des causes principales, au-delà des simples « catalyseurs économiques », de son déclin.

69 Nous avons étudié dans cet article le processus de construction et de déconstruction de la proximité géographique et de l’identité collective dans le Silicon Sentier. Nous avons eu recours pour cela à une approche séquentielle et cumulative des décisions individuelles de localisation visant à mettre en avant le rôle des processus mimétiques. Nous parvenons ainsi à expliquer comment émerge une norme de localisation, comment se construit une identité collective, à partir de mécanismes sociaux impliquant une multitude d’agents aux préférences hétérogènes.

70 L’intérêt premier de ce type d’approche est de dépasser les théories de la localisation qui supposent qu’une agglomération d’entreprises résulte de la simple agrégation des décisions de localisation d’entreprises répondant à des signaux envoyés par les prix et à la minimisation des coûts de production. Si ces facteurs peuvent intervenir, et interviennent généralement, en début de processus, d’autres mécanismes fondés sur les relations sociales viennent rapidement les renforcer voire prendre leur relais. Ces derniers permettent d’expliquer que des firmes pourtant non soumises à des contraintes géographiques fortes voient dans l’alignement de leur choix de localisation une satisfaction et une légitimité supérieures à celles qu’elles retireraient de leur dispersion.

71 L’intérêt second est de pouvoir discuter des propriétés de stabilité de la norme de localisation selon la nature du processus mimétique. En l’absence d’effets de réseau et d’interdépendances productives, et si seul l’effet informationnel prévaut, la norme se révèle être fragile et sensible à des chocs exogènes. Ainsi le Silicon Sentier est-il apparu bien plus comme une éphé-mère success story corrélative au gonflement de la bulle Internet que comme le lieu d’un nouveau régime de croissance durable.

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Notes

[ *] Nous remercions vivement Pierre François, Michel Grossetti, Christine Musselin et Raphaël Suire ainsi que les rapporteurs de la revue, et tout particulièrement Denis Segrestin, pour l’aide précieuse qu’ils nous ont apportée lors de la réalisation de cet article. Nous restons évidemment seuls responsables des imperfections du présent travail.Retour

[ (1)] Voir Orléan (2002). Retour

[ (2)] Voir Strang et Macy (2001).Retour

[ (3)] Au même titre par exemple que le concept d’encastrement qui présente, selon Granovetter (1985), un intérêt analytique supérieur à la dichotomie organisation/marché (Williamson, 1975) parce qu’il permet d’expliquer à la fois l’ordre et le désordre, l’honnêteté et les méfaits observés dans la vie économique.Retour

[ (4)] Le matériau empirique provient d’une cinquantaine d’entretiens de type semi-directif réalisés auprès d’un échantillon représentatif des acteurs du district, ainsi que d’une recension des (suite note 4) déterminant dans l’histoire du Silicon Sentier. En outre, lorsque ces coupures de presse citaient les propos d’acteurs du Silicon Sentier, il nous est apparu légitime de considérer que ces propos pouvaient être exploités de la même manière que les entretiens que nous avons réalisés. articles sur le Silicon Sentier parus dans les huit grands quotidiens français dans la période 1998-2003 (Source : Europresse). L’exploitation d’articles nous a permis de défendre l’idée selon laquelle les médias ont joué un rôleRetour

[ (5)] Ainsi Brueckner, Thisse et Zénou (1999) montrent en quoi ces aménités historiques sont un facteur de différenciation des processus d’agglomération des activités économiques, s’appuyant, outre sur la construction de modèles d’économie géographique, sur la distinction entre Paris, où les aménités historiques sont fortes, et Détroit, où ces dernières sont faibles, pour justifier l’attractivité du centre de Paris, et celle de la périphérie de Détroit.Retour

[ (6)] Les données les plus désagrégées relatives à l’évolution des prix à la location de l’immobilier de bureau à Paris descendant au niveau de l’arrondissement (Source : Service études du cabinet CB Richard Ellis Bourdais), nous ne disposons pas de données chiffrées relatives au seul quartier du Sentier. Tout au plus, la confrontation des données fournies par ce cabinet pour le deuxième arrondissement et Paris intra-muros avec les déclarations des acteurs du Sentier nous fonde à penser que ce quartier a connu une croissance des prix de l’immobilier de bureau beaucoup plus forte que celle qu’ont connue les autres quartiers de la capitale, qui pourrait s’expliquer par un rapide phénomène de rattrapage. Hypothèse qui expliquerait que la limitation de la hausse des prix du foncier dans ce quartier soit devenue à partir de 1999 l’un des principaux objectifs de l’association Silicon Sentier (ensuite devenue NET – Nouvelles entreprises et territoires).Retour

[ (7)] Jusqu’en 2000, les pratiques de gestion et de management originales des start-up (hiérarchie plate, rejet du contrôle formel, liberté des horaires et comportements, évaluation des performances à partir du montant des levées de fonds ou du nombre de visiteurs sur le site, etc.) étaient considérées comme les manifestations bienfaisantes de la révolution représentée par la « nouvelle économie ». Et de fait, fonds de financement et (suite note 7) entreprises « traditionnelles » ont investi massivement dans des start-up dont ils connaissaient parfaitement les modes de fonctionnement excentriques. Mais à partir de 2000, les déceptions relatives au rythme de développement du secteur des NTIC, et notamment du e-commerce, ont plongé la net-économie dans la crise. Et très vite, les pratiques originales des start-up sont devenues suspectes, voire « abusives », au point d’être dénoncées par les mêmes qui avaient quelques mois plus tôt alimenté le mirage d’une « nouvelle économie ». On voit donc combien le regard porté sur le fonctionnement des startup doit être recontextualisé pour être appréhendé avec pertinence.Retour

[ (8)] On soulignera à cet égard qu’il est possible d’opérer un parallèle entre le phénomène de bulle spéculative qu’a connu le secteur de l’Internet et la « bulle de localisation » qu’a connue le quartier du Sentier. On retrouve en effet dans ces deux phénomènes, outre leur même chronologie, l’ambivalence de la rationalité du comportement mimétique décrit par les économistes sur les marchés financiers. Alors que ces derniers ont longtemps été analysés sous le prisme des anticipations rationnelles, avec un fort pouvoir d’autorégulation des marchés à l’équilibre, de nombreux travaux, de Tirole (1982) à Orléan (1995,2002), se sont attachés à montrer que les situations de déséquilibre caractéristiques des bulles, s’apparentant à des phénomènes de panique ou de foule, pouvaient résulter d’un comportement rationnel de la part des agents. Le dénominateur commun de ces travaux réside dans l’incertitude inhérente aux anticipations sur les valeurs des entreprises ou sur leurs perspectives de croissance. Face à une telle incertitude, il est rationnel pour les agents d’adopter un comportement mimétique, c’est-à-dire de construire leur propre décision sur la base de celles d’agents qu’ils pensent mieux informés sur les marchés (les « gourous » de l’économie). Un tel comportement individuel, au niveau agrégé, peut entraîner un phénomène de bulle, c’est-à-dire une valorisation financière des entreprises bien au-delà de leur valeur réelle.Retour

Résumé

L’objectif de l’article est d’expliquer le processus de construction puis de déconstruction de la proximité géographique et de l’identité collective qui ont caractérisé la brève histoire du Silicon Sentier, haut lieu parisien de la net-économie durant la période de la bulle Internet. Pour cela, nous réfutons l’explication selon laquelle le Silicon Sentier serait le résultat d’une multitude de décisions individuelles de localisation indépendantes les unes des autres et uniquement liées aux caractéristiques économiques du territoire. Nous montrons au contraire comment les processus mimétiques intervenant dans la formation de ces décisions et dans leur dynamique d’agrégation ont provoqué l’émergence d’une norme de localisation, c’est-à-dire d’un territoire qui rassemble un nombre significatif d’acteurs du secteur et leur confère une légitimité aux yeux de leur environnement. La nature de ces processus mimétiques nous permet en outre d’analyser et d’illustrer les propriétés de stabilité du district.



Mimetic processes and collective identity : the glory and decline of « Silicon Sentier ».
The aim of this article is to explain the successive processes of constructing and deconstructing geographic proximity and collective identity that characterized the brief history of « Silicon Sentier », main locus of the « net economy » in Paris during the time of the internet bubble. We refute the understanding that Silicon Sentier was the result of a multitude of mutually independent individual decisions to set up in business there linked to the economic characteristics of the territory, showing instead how the mimetic processes that played a role in the making of these decisions and how they were aggregated brought about the emergence of a norm for where to locate one’s business ; that is, a territory bringing together a significant number of sector actors and conferring legitimacy on them in the eyes of the environment. Moreover, the nature of these mimetic processes makes it possible to illustrate and analyze the stability characteristics of the district.


Mimetischer Prozeß und kollektive Identität : Glanz und Verfall des « Silicon Sentier ».
Zweck dieses Aufsatzes ist den Konstruktions- und Dekonstruktionsprozeß der geographischen Nähe und der kollektiven Identität zu erklären, die die kurze Geschichte des Silicon Sentier auszeichneten, dieser Pariser Hochburg der Webwirtschaft während der Internet-Blase. Wir bezweifeln dazu die Erklärung, wonach der Silicon Sentier das Ergebnis einer großen Anzahl von untereinander unabhängigen individuellen Entscheidungen wäre, die ausschließlich in Zusammenhang stünden mit den wirtschaftlichen Gebietseigenschaften. Wir zeigen im Gegenteil wie der zur Bildung dieser Entscheidungen und innerhalb ihrer Aggregationsdynamik eingebrachte mimetische Prozesse in Wirklichkeit zum Auftreten einer Lokalisierungsnorm geführt hat, das heißt eines Gebiets, auf dem eine aussagefähige Zahl von Aktoren des Sektors zusammengefaßt wurden, denen eine Legitimierung in Bezug auf ihre Umwelt zugeteilt wurde. Die Art dieses mimetischen Prozesses erlaubt uns außerdem, die Stabilitätseigenschaften des Gebiets zu untersuchen und zu erklären.


Procesos miméticos e identidad colectiva : esplendor y decadencia del « Silicon Sentier ».
El objetivo del artículo es explicar el proceso de formación de la identidad colectiva y después la desintegración de la proximidad geográfica que caracterizaron la historia corta del Silicon Sentier, renombrado lugar parisino de la net-economía durante el período de la ola Internet. Nosotros rechazamos la explicación según la cual el Silicon Sentier sería el resultado de una serie de decisiones individuales independientes unas de otras y únicamente ligadas por las características económicas de la localización del sector. Al contrario demostramos cómo los procesos miméticos interviniendo en esas decisiones y en la formación de su dinámica de agregación han provocado una norma de localización, es decir el aparecimiento de un territorio que reúne un significativo número de actores del sector, confiriéndole una legitimidad a la vista de su medio social. La naturaleza de esos procesos miméticos nos permite además analizar e ilustrar las propiedades de la estabilidad del distrito.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Yan Dalla Pria et Jérôme Vicente « Processus mimétiques et identité collective : gloire et déclin du « Silicon Sentier » », Revue française de sociologie 2/2006 (Vol. 47), p. 293-317.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2006-2-page-293.htm.