Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.9782708011564
320 pages

p. 683 à 685
doi: en cours

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Volume 47 2006/4

2006 Revue française de sociologie

Présentation

Olivier GALLAND Yannick LEMEL
Les « valeurs » constituent une notion extrêmement générale si l’on retient comme définition qu’elles sont l’expression des orientations profondes et des croyances collectives d’une société. Tenter de faire la sociologie d’une telle notion peut conduire à bien des impasses dont deux cas extrêmes consisteraient à réduire la sociologie des valeurs à une « philosophie morale » avec toute la normativité que l’expression sous-tend ou à se contenter de récolter des « opinions » sans chercher à dégager les principes qui les organisent.
Ce numéro veut se tenir à égale distance de ces deux écueils. Les auteurs qui y participent tentent de se garder de toute orientation normative et ne se contentent pas de spéculations générales sur la « perte » ou le « retour » des valeurs. Ils croient que les valeurs constituent l’armature d’une société, mais ils pensent également qu’il n’est pas vain de construire des instruments empiriques pour les mesurer sans renoncer pour autant à trouver des principes explicatifs généraux de leurs agencements et de leurs évolutions. Bien sûr tous ces auteurs ne sont pas forcément d’accord sur la nature de ces principes et ce numéro ne prétend nullement les rassembler sous une même bannière théorique.
Certains accepteront probablement de voir leur approche qualifiée de relativiste dans le sens où ils cherchent d’abord à faire apparaître, à l’aide de méthodes appropriées, les structures sous-jacentes dans l’organisation des attitudes et l’expression des opinions propres à des aires culturelles données. D’autres auteurs de ce numéro adhèrent sans doute à une conception plus universaliste des valeurs que défend par exemple Raymond Boudon en soutenant qu’à travers le processus de « rationalisation diffuse » évoqué par Max Weber, le respect de la dignité humaine se place au centre des valeurs des sociétés contemporaines, au-delà de toutes leurs différences apparentes. D’autres encore, comme Michel Forsé et Maxime Parodi, mettent en avant un autre principe unificateur qui serait à rechercher non plus dans le contenu des valeurs mais dans l’attitude à l’égard des valeurs des autres même lorsqu’elles divergent des siennes propres. Selon eux, c’est cette reconnaissance « d’un pluralisme des conceptions raisonnables du bien » qui constitue aujourd’hui le socle commun des valeurs modernes. Shalom Schwartz part d’une conception plus radicale de l’universalisme des valeurs, puisqu’il cherche à dégager les valeurs de base que les individus de toutes cultures reconnaissent. Le résultat auquel il parvient selon lequel dans la plupart des nations étudiées les valeurs placées au sommet de la hiérarchie sont la bienveillance à l’égard des autres, l’autonomie personnelle et l’universalisme (le pouvoir et la tradition étant situés au bas de l’échelle), n’est d’ailleurs pas contradictoire avec les résultats des deux auteurs précédents.
Cependant, chercher des principes organisateurs généraux aux valeurs des sociétés contemporaines n’empêche nullement de s’intéresser à la façon dont ces principes se déclinent de manières fort diverses dans différentes sociétés. Les deux démarches ne sont pas contradictoires. Plusieurs articles de ce numéro montrent ainsi à quel point cette diversité culturelle perdure même à l’intérieur d’une aire supposée relativement homogène comme l’Europe.
Olivier Galland et Yannick Lemel, par exemple, montrent que la convergence des valeurs prédite par les théoriciens de la modernisation dans les années cinquante et soixante ne s’est pas produite et que les valeurs traditionnelles censées disparaître dans les sociétés modernes y constituent toujours – même si leur influence régresse – un des pôles structurant de l’organisation générale des valeurs. Pierre Bréchon montre que la détermination politique et religieuse des valeurs reste forte. Cet effet politico-religieux est relativement indifférent aux frontières nationales, mais, dans le domaine religieux, il joue évidemment d’autant plus que la société est moins sécularisée. Sur ce plan, il est d’ailleurs assez frappant de voir l’ébauche d’un retour du religieux dans certains pays d’Europe, mouvement qui avait été constaté par Yves Lambert dans ses derniers travaux. Ce mouvement a conduit d’ailleurs les sociologues des religions a réinterroger le concept de sécularisation, c’est ainsi que Jean-Paul Willaime propose dans son article un tour d’horizon très complet des débats autour de cette notion. Les contrastes religieux en Europe que ce soit en termes d’appartenance ou de pratique ont évidemment une profonde influence sur la place et l’importance relative d’autres valeurs : le traditionalisme est fortement corrélé à la religiosité.
Les cultures nationales ne sont pourtant pas simplement le réceptacle des influences religieuses. À niveau de religiosité donné, leurs spécificités restent fortes et il n’est pas sûr que le mouvement de sécularisation (si tant est qu’il se poursuive tel qu’il a été défini par ses premiers théoriciens : voir l’article de Jean-Paul Willaime) contribue à les réduire.
Il faut cependant éviter un malentendu : ces différences nationales ne signifient pas du tout que des matrices culturelles profondément divergentes organisent les valeurs des Européens. Claude Dargent montre bien, par exemple, qu’en matière de mœurs, une même structure organise les valeurs des Européens, ce qui lui permet de construire une échelle de libéralisme moral dont le niveau est certes très variable d’un pays à l’autre, mais qui obéit dans chacun d’eux à la même articulation de valeurs. Max Haller invalide de son côté l’hypothèse selon laquelle on trouverait en Europe (y compris en Europe de l’Est) des représentations profondément distinctes de la Nation. Olivier Galland et Yannick Lemel aboutissent à une conclusion semblable : la permanence de la structure est frappante, aussi bien dans la durée que dans l’espace européen, mais la permanence des différences dans le niveau des indicateurs est également remarquable et, de ce point de vue, rien ne semble indiquer que l’on assiste à une forte et rapide convergence des sociétés européennes.
Le lecteur de ce numéro constatera que la plupart des articles qui le composent ont recours à des données quantitatives et aux méthodes statistiques habituellement utilisées pour les traiter. Ce choix ne résulte pas d’une position de principe qui consisterait à considérer que seules des données de ce type sont utiles pour traiter des valeurs. Les chercheurs qui utilisent ces données constatent simplement que les enquêtes internationales dont elles sont issues (Enquêtes européennes sur les valeurs, International Social Survey Programme, European Social Survey notamment) constituent des outils irremplaçables pour qui veut mener une étude systématique, diachronique (elles sont répétées dans le temps) et comparative (elles sont administrées dans la plupart des pays européens) des valeurs. Ces données ont aussi bien sûr les inconvénients de leurs avantages : leur standardisation ne permet évidemment pas d’aller autant en profondeur que le feraient des enquêtes qualitatives et des entretiens approfondis. Jocelyne Streiff-Fénart montre d’ailleurs dans son article tout le parti que peut tirer la recherche dans un domaine particulier – ici les valeurs des immigrés – de l’utilisation croisée d’enquêtes statistiques et de méthodes qualitatives.
Il faut écarter un malentendu fréquent à propos de l’exploitation par les sociologues d’enquêtes d’opinion (ce que sont au sens strict ce type d’enquêtes). Celle-ci ne se propose évidemment pas d’atteindre directement les valeurs visées par les acteurs grâce à des questions définies par les chercheurs et qui supposeraient que les acteurs aient directement conscience des valeurs auxquelles ils adhèrent. La démarche quantitative n’est heureusement pas aussi naïve : elle vise à révéler la structure sous-jacente des valeurs, qui n’est pas directement accessible mais qui peut être dégagée par l’étude des liens entre différents domaines de valeurs (permise par différentes techniques statistiques). Il y a bien sûr dans ce type de travail une part importante d’interprétation et il repose aussi sur des conventions de mesure qui peuvent être contestées comme pour tout travail scientifique.
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