2006
Revue française de sociologie
Présentation
Olivier GALLAND
Yannick LEMEL
Les « valeurs » constituent une notion extrêmement générale si l’on retient
comme définition qu’elles sont l’expression des orientations profondes et des
croyances collectives d’une société. Tenter de faire la sociologie d’une telle
notion peut conduire à bien des impasses dont deux cas extrêmes consisteraient à réduire la sociologie des valeurs à une « philosophie morale » avec
toute la normativité que l’expression sous-tend ou à se contenter de récolter
des « opinions » sans chercher à dégager les principes qui les organisent.
Ce numéro veut se tenir à égale distance de ces deux écueils. Les auteurs
qui y participent tentent de se garder de toute orientation normative et ne se
contentent pas de spéculations générales sur la « perte » ou le « retour » des
valeurs. Ils croient que les valeurs constituent l’armature d’une société, mais
ils pensent également qu’il n’est pas vain de construire des instruments empiriques pour les mesurer sans renoncer pour autant à trouver des principes
explicatifs généraux de leurs agencements et de leurs évolutions. Bien sûr
tous ces auteurs ne sont pas forcément d’accord sur la nature de ces principes
et ce numéro ne prétend nullement les rassembler sous une même bannière
théorique.
Certains accepteront probablement de voir leur approche qualifiée de relativiste dans le sens où ils cherchent d’abord à faire apparaître, à l’aide de
méthodes appropriées, les structures sous-jacentes dans l’organisation des
attitudes et l’expression des opinions propres à des aires culturelles données.
D’autres auteurs de ce numéro adhèrent sans doute à une conception plus
universaliste des valeurs que défend par exemple Raymond Boudon en soutenant qu’à travers le processus de « rationalisation diffuse » évoqué par Max
Weber, le respect de la dignité humaine se place au centre des valeurs des
sociétés contemporaines, au-delà de toutes leurs différences apparentes.
D’autres encore, comme Michel Forsé et Maxime Parodi, mettent en avant un
autre principe unificateur qui serait à rechercher non plus dans le contenu des
valeurs mais dans l’attitude à l’égard des valeurs des autres même lorsqu’elles
divergent des siennes propres. Selon eux, c’est cette reconnaissance « d’un
pluralisme des conceptions raisonnables du bien » qui constitue aujourd’hui
le socle commun des valeurs modernes. Shalom Schwartz part d’une conception plus radicale de l’universalisme des valeurs, puisqu’il cherche à dégager
les valeurs de base que les individus de toutes cultures reconnaissent. Le
résultat auquel il parvient selon lequel dans la plupart des nations étudiées les
valeurs placées au sommet de la hiérarchie sont la bienveillance à l’égard des
autres, l’autonomie personnelle et l’universalisme (le pouvoir et la tradition
étant situés au bas de l’échelle), n’est d’ailleurs pas contradictoire avec les
résultats des deux auteurs précédents.
Cependant, chercher des principes organisateurs généraux aux valeurs des
sociétés contemporaines n’empêche nullement de s’intéresser à la façon dont
ces principes se déclinent de manières fort diverses dans différentes sociétés.
Les deux démarches ne sont pas contradictoires. Plusieurs articles de ce
numéro montrent ainsi à quel point cette diversité culturelle perdure même à
l’intérieur d’une aire supposée relativement homogène comme l’Europe.
Olivier Galland et Yannick Lemel, par exemple, montrent que la convergence des valeurs prédite par les théoriciens de la modernisation dans les
années cinquante et soixante ne s’est pas produite et que les valeurs traditionnelles censées disparaître dans les sociétés modernes y constituent toujours –
même si leur influence régresse – un des pôles structurant de l’organisation
générale des valeurs. Pierre Bréchon montre que la détermination politique et
religieuse des valeurs reste forte. Cet effet politico-religieux est relativement
indifférent aux frontières nationales, mais, dans le domaine religieux, il joue
évidemment d’autant plus que la société est moins sécularisée. Sur ce plan, il
est d’ailleurs assez frappant de voir l’ébauche d’un retour du religieux dans
certains pays d’Europe, mouvement qui avait été constaté par Yves Lambert
dans ses derniers travaux. Ce mouvement a conduit d’ailleurs les sociologues
des religions a réinterroger le concept de sécularisation, c’est ainsi que Jean-Paul Willaime propose dans son article un tour d’horizon très complet des
débats autour de cette notion. Les contrastes religieux en Europe que ce soit
en termes d’appartenance ou de pratique ont évidemment une profonde
influence sur la place et l’importance relative d’autres valeurs : le traditionalisme est fortement corrélé à la religiosité.
Les cultures nationales ne sont pourtant pas simplement le réceptacle des
influences religieuses. À niveau de religiosité donné, leurs spécificités restent
fortes et il n’est pas sûr que le mouvement de sécularisation (si tant est qu’il
se poursuive tel qu’il a été défini par ses premiers théoriciens : voir l’article
de Jean-Paul Willaime) contribue à les réduire.
Il faut cependant éviter un malentendu : ces différences nationales ne
signifient pas du tout que des matrices culturelles profondément divergentes
organisent les valeurs des Européens. Claude Dargent montre bien, par
exemple, qu’en matière de mœurs, une même structure organise les valeurs
des Européens, ce qui lui permet de construire une échelle de libéralisme
moral dont le niveau est certes très variable d’un pays à l’autre, mais qui obéit
dans chacun d’eux à la même articulation de valeurs. Max Haller invalide de
son côté l’hypothèse selon laquelle on trouverait en Europe (y compris en
Europe de l’Est) des représentations profondément distinctes de la Nation.
Olivier Galland et Yannick Lemel aboutissent à une conclusion semblable : la
permanence de la structure est frappante, aussi bien dans la durée que dans
l’espace européen, mais la permanence des différences dans le niveau des
indicateurs est également remarquable et, de ce point de vue, rien ne semble
indiquer que l’on assiste à une forte et rapide convergence des sociétés
européennes.
Le lecteur de ce numéro constatera que la plupart des articles qui le composent ont recours à des données quantitatives et aux méthodes statistiques
habituellement utilisées pour les traiter. Ce choix ne résulte pas d’une position de principe qui consisterait à considérer que seules des données de ce
type sont utiles pour traiter des valeurs. Les chercheurs qui utilisent ces
données constatent simplement que les enquêtes internationales dont elles sont
issues (Enquêtes européennes sur les valeurs, International Social Survey
Programme, European Social Survey notamment) constituent des outils irremplaçables pour qui veut mener une étude systématique, diachronique (elles
sont répétées dans le temps) et comparative (elles sont administrées dans la
plupart des pays européens) des valeurs. Ces données ont aussi bien sûr les
inconvénients de leurs avantages : leur standardisation ne permet évidemment
pas d’aller autant en profondeur que le feraient des enquêtes qualitatives et
des entretiens approfondis. Jocelyne Streiff-Fénart montre d’ailleurs dans son
article tout le parti que peut tirer la recherche dans un domaine particulier –
ici les valeurs des immigrés – de l’utilisation croisée d’enquêtes statistiques et
de méthodes qualitatives.
Il faut écarter un malentendu fréquent à propos de l’exploitation par les
sociologues d’enquêtes d’opinion (ce que sont au sens strict ce type
d’enquêtes). Celle-ci ne se propose évidemment pas d’atteindre directement
les valeurs visées par les acteurs grâce à des questions définies par les chercheurs et qui supposeraient que les acteurs aient directement conscience des
valeurs auxquelles ils adhèrent. La démarche quantitative n’est heureusement
pas aussi naïve : elle vise à révéler la structure sous-jacente des valeurs, qui
n’est pas directement accessible mais qui peut être dégagée par l’étude des
liens entre différents domaines de valeurs (permise par différentes techniques
statistiques). Il y a bien sûr dans ce type de travail une part importante d’interprétation et il repose aussi sur des conventions de mesure qui peuvent être
contestées comme pour tout travail scientifique.