Revue française de sociologie
Ophrys

I.S.B.N.9782708011564
320 pages

p. 969 à 973
doi: en cours

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Volume 47 2006/4

2006 Revue française de sociologie

In memoriam

Yves Lambert (1946-2006)

Pierre Bréchon Président de l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (ARVAL)
Yves Lambert vient de nous quitter, après avoir combattu une longue maladie pendant douze ans. Il avait ces dernières années pleinement conscience de « l’épée de Damoclès » qui pesait sur lui, pour reprendre ses propres termes.
Il y a plusieurs manières de lire l’apport d’un chercheur à la connaissance et de reconstruire son itinéraire. L’interprétation est toujours risquée. Mais Yves Lambert avait lui-même balisé le terrain en publiant en 1997 un très beau texte sur son parcours [1], qui montre l’unité et la constance de ses préoccupations. Il a en fait montré autant de ténacité dans ses recherches que dans sa vie personnelle pour affronter le cancer. Il rappelle dans ce texte « De Limerzel au tournant axial » que sa thèse devait au départ comporter trois monographies de communes rurales, une de tradition catholique, une de tradition laïque, une « mixte ». C’était affirmer d’emblée ce qui restera une conviction forte, à savoir que les religions peuvent constituer un facteur explicatif des civilisations. Le symbolique n’est pas un reflet sans importance d’une infrastructure matérielle, il contribue fortement à la définition d’une société.
Sa thèse, publiée sous le titre : « Dieu change en Bretagne » [2], est devenue un classique de la sociologie des religions. Cette « ethnosociologie du catholicisme ordinaire » dévoile, à partir d’un cas typique – la commune de Limerzel –, l’importance des phénomènes religieux. Remontant dans l’histoire, il montre que toute la civilisation locale était autrefois fondée sur des valeurs religieuses. Or, dans la deuxième moitié du XXe siècle, le catholicisme vécu change complètement. On assiste à un effondrement de la « civilisation paroissiale », le culte de l’épanouissement personnel se développe, les croyants attendent de plus en plus un salut mondain, dès ici-bas, et non plus pour le futur. Les paroissiens ne veulent plus préparer par une vie de souffrance et de privations leur bonheur éternel. L’étude met donc en lumière la profonde transformation interne du catholicisme vécu.
Ayant pris conscience des bouleversements de la religiosité à partir de cet exemple, Yves Lambert a voulu les étudier de manière plus systématique dans les jeunes générations, habituellement annonciatrices des changements à venir. Alors chercheur à l’INRA, il a conduit avec Olivier Galland une recherche très importante : un long questionnaire a été administré en 1987-1988 à un échantillon de 2 400 jeunes ruraux, réparti dans dix zones géographiques sur toute la France. Soixante-trois entretiens approfondis ont aussi été réalisés en 1990. Au centre de cette étude se trouve la question suivante : si la société rurale traditionnelle disparaît, voit-on apparaître chez les jeunes une nouvelle identité ? Dans l’ouvrage de synthèse présentant les résultats de cette recherche [3], les auteurs montrent très bien qu’en beaucoup de domaines (ce qui est très important dans la vie, les représentations du couple et de la famille, le processus d’entrée dans la vie active et d’insertion sociale, la religiosité, etc.), les jeunes ruraux se distinguent de moins en moins des jeunes urbains. En revanche il y a de profondes différences à l’intérieur de chacun de ces ensembles. Yves Lambert a par la suite très souvent retravaillé sur les croyances et pratiques des jeunes Français [4] ou Européens [5].
Grâce à ces différentes recherches, Yves Lambert a pris conscience que beaucoup de jeunes se réfèrent désormais à de grandes valeurs qui n’ont plus besoin de fondement religieux. Il y a une autonomie de l’axiologie par rapport aux religions. On peut même identifier un « monothéisme des valeurs », un tronc commun de valeurs consensuelles autour de la démocratie, des droits de l’homme et de l’égale dignité des êtres humains. Ces valeurs n’ont pas besoin d’un fondement divin. Seuls les plus croyants continuent à se référer à leur religion pour définir leurs valeurs. Ils appartiennent au pôle minoritaire du christianisme confessant, alors que l’on peut identifier deux autres pôles, de plus en plus dominants. Celui du christianisme identitaire (ou culturel) est le fait de personnes qui se réfèrent au christianisme pour rappeler leurs origines mais dont les croyances religieuses sont devenues très floues et ne nourrissent plus un système de valeurs spécifiques. Celui de l’humanisme séculier se caractérise par une étrangeté affirmée à l’égard du monde religieux et l’affirmation d’un humanisme sans fondement transcendant.
Au début des années quatre-vingt-dix, les débats deviennent assez vifs entre sociologues de la religion [6]. La lecture même des évolutions religieuses fait question. Certains, qui prédisaient dans les années soixante-dix une sécularisation progressive mais inéluctable, avaient tendance vingt ans plus tard à voir du religieux partout. Dans ce contexte passionné, Yves Lambert a toujours voulu appuyer ses affirmations sur la solidité des données empiriques, qu’elles soient qualitatives ou quantitatives. C’est pour cela qu’il a cherché à reconstituer, sur l’ensemble des sondages ayant été réalisés depuis 1946, l’évolution de quelques grands indicateurs religieux comparables dans le temps : taux d’appartenance religieuse, taux de pratique, fréquence de la prière, croyance en Dieu, croyance en une vie après la mort. Il repère notamment dans les enquêtes la montée des croyances floues et incertaines, des croyances probabilistes qui s’appuient de moins en moins sur des grands récits ou des textes sacrés.
C’est aussi son souci de validation empirique qui l’a conduit à travailler à partir du début des années quatre-vingt-dix sur l’exploitation des enquêtes européennes sur les valeurs (EVS) [7]. Yves Lambert montre ainsi que les transformations de l’univers religieux correspondent à un phénomène largement générationnel [8], à partir de la cohorte du baby-boom (1946-1954) qui est à la fois une génération plus contestatrice des institutions, demandeuse de permissivité et d’hédonisme dans la vie privée, et aussi plus à distance des institutions religieuses et de leur système de sens. De plus, il a pu discerner des inflexions au fil du dernier quart de siècle. Si en 1990 les enquêtes sur les valeurs donnaient largement raison aux tenants de la thèse de la sécularisation, les conclusions sont plus difficiles sur la vague de 1999. Ce qui conduit Yves Lambert à titrer en 2002 son analyse dans Futuribles « Religion : l’Europe à un tournant » [9]. Complétant ce travail, il explique dans la Revue française de sociologie en 2004 [10] que l’on peut dégager aujourd’hui trois évolutions concomitantes. Comme il l’écrit, « la tendance au déclin se trouve désormais contrebalancée par deux autres tendances : un ressaisissement chrétien interne et un croire sans appartenance ». La montée de l’individualisation dans les sociétés contemporaines entraîne finalement non pas une sécularisation lente et inexorable, mais plutôt une diversification des attitudes : le « religieux hors piste » et le « spirituel autonome » deviennent des tendances importantes, à côté du déclin continu dans certains milieux et du ressaisissement lisible dans certains groupes religieux.
Son souci de la validation empirique a toujours été combiné avec une volonté d’interprétation large [11]. Yves Lambert n’est en rien un positiviste qui ne saurait pas manier le concept. Les changements contemporains l’amènent à se poser des questions sur l’évolution des sociétés depuis l’aube de l’humanité. De même que l’on peut dégager des phases de l’histoire en matière de techniques ou de modes de production, on peut aussi repérer les temps de l’histoire symbolique et plus précisément de l’histoire des religions. S’inspirant de Jaspers [12] qui découpe l’histoire en grandes périodes selon les orientations dominantes de la pensée et qui repère des tournants axiaux entre ces périodes, c’est-à-dire des moments de renouvellement des univers symboliques, il estime que l’on vit actuellement un tel tournant. Reprenant aussi Bellah [13], qui essaie de définir la modernité comme un tournant remettant en cause les grandes religions, plusieurs traits lui semblent dominer la situation contemporaine, notamment l’individualisation, la rationalisation scientifique, la mondanéité, la mondialisation. Chacune de ces tendances peut engendrer du déclin religieux mais aussi de la recomposition des systèmes symboliques, des productions symboliques nouvelles comme l’autonomie spirituelle de type New Age, la montée des para-sciences, du fondamentalisme et du créationnisme, la recherche d’un salut mondain, la croyance aux miracles, le développement des pentecôtismes et du syncrétisme religieux, la montée de la croyance en une réincarnation pour « repiquer au jeu » de la vie… Il y aurait là une possible « refondation du spirituel ». Taraudé par cette idée de tournant axial et de phases de l’histoire symbolique de l’humanité, il avait entrepris une grande œuvre de sociologie comparée des religions, inachevée mais qu’il travaillait encore ces derniers mois sur son lit d’hôpital et que l’on pourra lire dans les mois qui viennent. Pour lui, chaque âge de l’humanité correspond à un type idéal : religions des sociétés sans écriture, religions antiques, religions universalistes, religions de la modernité et du développement du capitalisme. Le religieux contemporain serait en train d’évoluer vers quelque chose de nouveau en cette période de « haute~modernité », de « sur-modernité » ou « d’ultra-modernité », caractérisé par la multiplication des possibles religieux et par le développement d’un religieux relativiste.
Pour interpréter l’évolution des phénomènes religieux, Yves Lambert n’avait pas pu faire l’impasse sur une réflexion concernant les définitions de la religion [14]. Rejetant à la fois les définitions fonctionnelles du religieux qui dissolvent leur objet et les définitions trop étroites par la croyance en une divinité, il retenait un critère définitionnel substantif essentiel, la croyance en une réalité supra-humaine, et deux critères complémentaires, la communication avec cette réalité dépassant les limites objectives de l’humain et la dimension communautaire.
De « Dieu change en Bretagne » à l’histoire comparée des religions, en passant par l’analyse des enquêtes sur les valeurs des européens, la problématique est la même : observer méticuleusement les faits et les données sur le religieux, savoir les exploiter pour décrypter le changement et produire du sens, les interpréter plus largement à l’aide de cadres conceptuels heuristiques soumis à la discussion et à la critique des pairs.
 
NOTES
 
[(1)]Yves Lambert, « De Limerzel au tournant axial » dans Yves Lambert, Guy Michelat, Albert Piette (dirs.), Le religieux des socio-logues. Trajectoires personnelles et débats scientifiques, Paris, L’Harmattan (Religion et sciences humaines), 1997, pp. 55-66.
[(2)]Y ves Lambert, D ieu change en Bretagne : la religion à Limerzel de 1900 à nos jours, Paris, Le Cerf, 1985.
[(3)]Olivier Galland, Yves Lambert, Les jeunes ruraux, Paris, L’Harmattan-INRA, 1993.
[(4)]Il avait été avec Guy Michelat l’initiateur d’un colloque dont les actes ont été publiés dans Yves Lambert, Guy Michelat (dirs.), Crépus cule des r eligions chez le s jeunes ? Jeunes et religions en France, Paris, L’Harmattan, 1992. Plus récemment il a montré que des croyances en une vie après la mort se développaient chez les jeunes se disant pourtant sans appartenance religieuse ; voir notamment Yves Lambert, « Croire sans appartenir » dans Olivier Galland, Bernard Roudet (dirs.), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans, Paris, L’Harmattan (INJEP Débats Jeunesses), 2001, pp. 79-97.
[(5)]I l avait par ticipé à une re cherche collective publiée dans Roland Campiche (dir.), Cultures jeunes et religions en Europe, Paris, Le Cerf, 1997. Voir aussi Yves Lambert, « Un regain religieux chez les jeunes d’Europe de l’Ouest et de l’Est » dans Olivier Galland, Bernard Roudet (dirs.), Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe centrale et orientale, Paris, La Découverte (Recherches), 2005, pp. 65-91.
[(6)]Yves Lambert aimait le débat intellectuel. Ferme sur ses positions, il était pourtant ouvert aux théories et analyses de ses collègues. Il a été président de l’Association française de sociologie religieuse (AFSR) de 1992 à 1998, transformée depuis en Association française de sciences sociales des religions. Il a co-dirigé plusieurs colloques importants de l’AFSR dont Le religieux des sociologues. Trajectoires personnelles et débats scientifiques; il était membre du comité de rédaction d’Archives des sciences sociales des religions, il a aussi été l’un des coordonnateurs d’un numéro de Futuribles consacré à « L’univers des croyances » (no 260, janvier 2001). Il était très présent dans les colloques internationaux de sociologues des religions et a publié de nombreux articles en anglais dans les meilleures revues de la discipline.
[(7)]Yves Lambert avait participé en 1992 à la création de l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (ARVAL) autour d’Hélène Riffault. Ce groupe de chercheurs réalise en France l’Enquête sur les valeurs des Européens (EVS) et en exploite les résultats.
[(8)]Yves Lambert, « Âge, générations et christianisme en France et en Europe », Revue française de sociologie, 1993, 34, 4, pp. 525-555.
[(9)]Yves Lambert, « Religion : l’Europe à un tournant », Futuribles, 2002,277, pp. 129-159.
[(10)]Yves Lambert, « Des changements dans l’évolution religieuse de l’Europe et de la Russie », Revue française de sociologie, 2004, 45, 2, pp. 307-338.
[(11)]On retrouve ces deux volontés chez un auteur comm e Ronald Ingleha rt. Sans en adopter toutes les thèses, Yves Lambert était fasciné par cet auteur. Il avait œuvré pour la traduction en français d’un texte important, « Choc des civilisations ou moder nisation culturelle du monde ? », Le débat, 1999,105, pp. 23-54.
[(12)]Ka rl Jas pers, O rigine et sens de l’histoire, Paris, Plon, 1954 (première édition allemande 1949).
[(13)]Norbert Bellah, Beyond belief : essays on r eligion in a pos t- tr aditional world, New York, London, Harper and Row, 1970.
[(14)]Yves Lambert, « La “Tour de Babel” des définitions de la religion », Social compass, 1991, 38, 1, pp. 73-85.
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