2006
Revue française de sociologie
In memoriam
Yves Lambert (1946-2006)
Pierre Bréchon
Président de l’Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (ARVAL)
Yves Lambert vient de nous quitter, après avoir combattu une longue
maladie pendant douze ans. Il avait ces dernières années pleinement conscience de « l’épée de Damoclès » qui pesait sur lui, pour reprendre ses
propres termes.
Il y a plusieurs manières de lire l’apport d’un chercheur à la connaissance
et de reconstruire son itinéraire. L’interprétation est toujours risquée. Mais
Yves Lambert avait lui-même balisé le terrain en publiant en 1997 un très
beau texte sur son parcours
[1], qui montre l’unité et la constance de ses
préoccupations. Il a en fait montré autant de ténacité dans ses recherches que
dans sa vie personnelle pour affronter le cancer. Il rappelle dans ce texte « De
Limerzel au tournant axial » que sa thèse devait au départ comporter trois
monographies de communes rurales, une de tradition catholique, une de tradition laïque, une « mixte ». C’était affirmer d’emblée ce qui restera une
conviction forte, à savoir que les religions peuvent constituer un facteur explicatif des civilisations. Le symbolique n’est pas un reflet sans importance
d’une infrastructure matérielle, il contribue fortement à la définition d’une
société.
Sa thèse, publiée sous le titre : « Dieu change en Bretagne »
[2], est
devenue un classique de la sociologie des religions. Cette « ethnosociologie
du catholicisme ordinaire » dévoile, à partir d’un cas typique – la commune
de Limerzel –, l’importance des phénomènes religieux. Remontant dans
l’histoire, il montre que toute la civilisation locale était autrefois fondée sur
des valeurs religieuses. Or, dans la deuxième moitié du XX
e siècle, le catholicisme vécu change complètement. On assiste à un effondrement de la « civilisation paroissiale », le culte de l’épanouissement personnel se développe, les
croyants attendent de plus en plus un salut mondain, dès ici-bas, et non plus
pour le futur. Les paroissiens ne veulent plus préparer par une vie de souffrance et de privations leur bonheur éternel. L’étude met donc en lumière la
profonde transformation interne du catholicisme vécu.
Ayant pris conscience des bouleversements de la religiosité à partir de cet
exemple, Yves Lambert a voulu les étudier de manière plus systématique dans
les jeunes générations, habituellement annonciatrices des changements à
venir. Alors chercheur à l’INRA, il a conduit avec Olivier Galland une
recherche très importante : un long questionnaire a été administré en 1987-1988 à un échantillon de 2 400 jeunes ruraux, réparti dans dix zones géographiques sur toute la France. Soixante-trois entretiens approfondis ont aussi été
réalisés en 1990. Au centre de cette étude se trouve la question suivante : si la
société rurale traditionnelle disparaît, voit-on apparaître chez les jeunes une
nouvelle identité ? Dans l’ouvrage de synthèse présentant les résultats de cette
recherche
[3], les auteurs montrent très bien qu’en beaucoup de domaines (ce
qui est très important dans la vie, les représentations du couple et de la
famille, le processus d’entrée dans la vie active et d’insertion sociale, la religiosité, etc.), les jeunes ruraux se distinguent de moins en moins des jeunes
urbains. En revanche il y a de profondes différences à l’intérieur de chacun de
ces ensembles. Yves Lambert a par la suite très souvent retravaillé sur les
croyances et pratiques des jeunes Français
[4] ou Européens
[5].
Grâce à ces différentes recherches, Yves Lambert a pris conscience que
beaucoup de jeunes se réfèrent désormais à de grandes valeurs qui n’ont plus
besoin de fondement religieux. Il y a une autonomie de l’axiologie par rapport
aux religions. On peut même identifier un « monothéisme des valeurs », un
tronc commun de valeurs consensuelles autour de la démocratie, des droits de
l’homme et de l’égale dignité des êtres humains. Ces valeurs n’ont pas besoin
d’un fondement divin. Seuls les plus croyants continuent à se référer à leur
religion pour définir leurs valeurs. Ils appartiennent au pôle minoritaire du
christianisme confessant, alors que l’on peut identifier deux autres pôles, de
plus en plus dominants. Celui du christianisme identitaire (ou culturel) est le
fait de personnes qui se réfèrent au christianisme pour rappeler leurs origines
mais dont les croyances religieuses sont devenues très floues et ne nourrissent
plus un système de valeurs spécifiques. Celui de l’humanisme séculier se
caractérise par une étrangeté affirmée à l’égard du monde religieux et l’affirmation d’un humanisme sans fondement transcendant.
Au début des années quatre-vingt-dix, les débats deviennent assez vifs
entre sociologues de la religion
[6]. La lecture même des évolutions religieuses fait question. Certains, qui prédisaient dans les années soixante-dix
une sécularisation progressive mais inéluctable, avaient tendance vingt ans
plus tard à voir du religieux partout. Dans ce contexte passionné, Yves
Lambert a toujours voulu appuyer ses affirmations sur la solidité des données
empiriques, qu’elles soient qualitatives ou quantitatives. C’est pour cela qu’il
a cherché à reconstituer, sur l’ensemble des sondages ayant été réalisés depuis
1946, l’évolution de quelques grands indicateurs religieux comparables dans
le temps : taux d’appartenance religieuse, taux de pratique, fréquence de la
prière, croyance en Dieu, croyance en une vie après la mort. Il repère notamment dans les enquêtes la montée des croyances floues et incertaines, des
croyances probabilistes qui s’appuient de moins en moins sur des grands
récits ou des textes sacrés.
C’est aussi son souci de validation empirique qui l’a conduit à travailler à
partir du début des années quatre-vingt-dix sur l’exploitation des enquêtes
européennes sur les valeurs (EVS)
[7]. Yves Lambert montre ainsi que les
transformations de l’univers religieux correspondent à un phénomène largement générationnel
[8], à partir de la cohorte du baby-boom (1946-1954) qui
est à la fois une génération plus contestatrice des institutions, demandeuse de
permissivité et d’hédonisme dans la vie privée, et aussi plus à distance des
institutions religieuses et de leur système de sens. De plus, il a pu discerner
des inflexions au fil du dernier quart de siècle. Si en 1990 les enquêtes sur les
valeurs donnaient largement raison aux tenants de la thèse de la sécularisation, les conclusions sont plus difficiles sur la vague de 1999. Ce qui conduit
Yves Lambert à titrer en 2002 son analyse dans
Futuribles « Religion :
l’Europe à un tournant »
[9]. Complétant ce travail, il explique dans la
Revue
française de sociologie en 2004
[10] que l’on peut dégager aujourd’hui trois
évolutions concomitantes. Comme il l’écrit, « la tendance au déclin se trouve
désormais contrebalancée par deux autres tendances : un ressaisissement chrétien interne et un croire sans appartenance ». La montée de l’individualisation
dans les sociétés contemporaines entraîne finalement non pas une sécularisation lente et inexorable, mais plutôt une diversification des attitudes : le « religieux hors piste » et le « spirituel autonome » deviennent des tendances
importantes, à côté du déclin continu dans certains milieux et du ressaisissement lisible dans certains groupes religieux.
Son souci de la validation empirique a toujours été combiné avec une
volonté d’interprétation large
[11]. Yves Lambert n’est en rien un positiviste
qui ne saurait pas manier le concept. Les changements contemporains
l’amènent à se poser des questions sur l’évolution des sociétés depuis l’aube
de l’humanité. De même que l’on peut dégager des phases de l’histoire en
matière de techniques ou de modes de production, on peut aussi repérer les
temps de l’histoire symbolique et plus précisément de l’histoire des religions.
S’inspirant de Jaspers
[12] qui découpe l’histoire en grandes périodes selon
les orientations dominantes de la pensée et qui repère des tournants axiaux
entre ces périodes, c’est-à-dire des moments de renouvellement des univers
symboliques, il estime que l’on vit actuellement un tel tournant. Reprenant
aussi Bellah
[13], qui essaie de définir la modernité comme un tournant
remettant en cause les grandes religions, plusieurs traits lui semblent dominer
la situation contemporaine, notamment l’individualisation, la rationalisation
scientifique, la mondanéité, la mondialisation. Chacune de ces tendances peut
engendrer du déclin religieux mais aussi de la recomposition des systèmes
symboliques, des productions symboliques nouvelles comme l’autonomie
spirituelle de type
New Age, la montée des para-sciences, du fondamentalisme
et du créationnisme, la recherche d’un salut mondain, la croyance aux miracles, le développement des pentecôtismes et du syncrétisme religieux, la
montée de la croyance en une réincarnation pour « repiquer au jeu » de la
vie… Il y aurait là une possible « refondation du spirituel ». Taraudé par cette
idée de tournant axial et de phases de l’histoire symbolique de l’humanité, il
avait entrepris une grande œuvre de sociologie comparée des religions,
inachevée mais qu’il travaillait encore ces derniers mois sur son lit d’hôpital
et que l’on pourra lire dans les mois qui viennent. Pour lui, chaque âge de
l’humanité correspond à un type idéal : religions des sociétés sans écriture,
religions antiques, religions universalistes, religions de la modernité et du
développement du capitalisme. Le religieux contemporain serait en train
d’évoluer vers quelque chose de nouveau en cette période de « haute~modernité », de « sur-modernité » ou « d’ultra-modernité », caractérisé par la multiplication des possibles religieux et par le développement d’un religieux
relativiste.
Pour interpréter l’évolution des phénomènes religieux, Yves Lambert
n’avait pas pu faire l’impasse sur une réflexion concernant les définitions de
la religion
[14]. Rejetant à la fois les définitions fonctionnelles du religieux
qui dissolvent leur objet et les définitions trop étroites par la croyance en une
divinité, il retenait un critère définitionnel substantif essentiel, la croyance en
une réalité supra-humaine, et deux critères complémentaires, la communication avec cette réalité dépassant les limites objectives de l’humain et la
dimension communautaire.
De « Dieu change en Bretagne » à l’histoire comparée des religions, en
passant par l’analyse des enquêtes sur les valeurs des européens, la problématique est la même : observer méticuleusement les faits et les données sur le
religieux, savoir les exploiter pour décrypter le changement et produire du
sens, les interpréter plus largement à l’aide de cadres conceptuels heuristiques
soumis à la discussion et à la critique des pairs.
[(1)]
Yves Lambert, « De Limerzel au tournant
axial » dans Yves Lambert, Guy Michelat,
Albert Piette (dirs.),
Le religieux des socio-logues. Trajectoires personnelles et débats
scientifiques, Paris, L’Harmattan (Religion et
sciences humaines), 1997, pp. 55-66.
[(2)]
Y ves Lambert,
D ieu change en
Bretagne : la religion à Limerzel de 1900 à nos
jours, Paris, Le Cerf, 1985.
[(3)]
Olivier Galland, Yves Lambert,
Les
jeunes ruraux, Paris, L’Harmattan-INRA, 1993.
[(4)]
Il avait été avec Guy Michelat
l’initiateur d’un colloque dont les actes ont été
publiés dans Yves Lambert, Guy Michelat
(dirs.),
Crépus cule des r eligions chez le s
jeunes ? Jeunes et religions en France, Paris,
L’Harmattan, 1992. Plus récemment il a montré
que des croyances en une vie après la mort se
développaient chez les jeunes se disant pourtant
sans appartenance religieuse ; voir notamment
Yves Lambert, « Croire sans appartenir » dans
Olivier Galland, Bernard Roudet (dirs.),
Les
valeurs des jeunes. Tendances en France
depuis 20 ans, Paris, L’Harmattan (INJEP
Débats Jeunesses), 2001, pp. 79-97.
[(5)]
I l avait par ticipé à une re cherche
collective publiée dans Roland Campiche (dir.),
Cultures jeunes et religions en Europe, Paris,
Le Cerf, 1997. Voir aussi Yves Lambert, « Un
regain religieux chez les jeunes d’Europe de
l’Ouest et de l’Est » dans Olivier Galland,
Bernard Roudet (dirs.),
Les jeunes Européens et
leurs valeurs. Europe occidentale, Europe
centrale et orientale, Paris, La Découverte
(Recherches), 2005, pp. 65-91.
[(6)]
Yves Lambert aimait le débat intellectuel. Ferme sur ses positions, il était pourtant
ouvert aux théories et analyses de ses collègues.
Il a été président de l’Association française de
sociologie religieuse (AFSR) de 1992 à 1998,
transformée depuis en Association française de
sciences sociales des religions. Il a co-dirigé
plusieurs colloques importants de l’AFSR dont
Le religieux des sociologues. Trajectoires
personnelles et débats scientifiques; il était
membre du comité de rédaction d’
Archives des
sciences sociales des religions, il a aussi été l’un
des coordonnateurs d’un numéro de
Futuribles
consacré à « L’univers des croyances » (n
o 260,
janvier 2001). Il était très présent dans les
colloques internationaux de sociologues des
religions et a publié de nombreux articles en
anglais dans les meilleures revues de la discipline.
[(7)]
Yves Lambert avait participé en 1992 à
la création de l’Association pour la recherche
sur les systèmes de valeurs (ARVAL) autour
d’Hélène Riffault. Ce groupe de chercheurs
réalise en France l’Enquête sur les valeurs des
Européens (EVS) et en exploite les résultats.
[(8)]
Yves Lambert, « Âge, générations et
christianisme en France et en Europe »,
Revue
française de sociologie, 1993,
34, 4, pp. 525-555.
[(9)]
Yves Lambert, « Religion : l’Europe à un
tournant »,
Futuribles, 2002,277, pp. 129-159.
[(10)]
Yves Lambert, « Des changements
dans l’évolution religieuse de l’Europe et de la
Russie »,
Revue française de sociologie, 2004,
45, 2, pp. 307-338.
[(11)]
On retrouve ces deux volontés chez un
auteur comm e Ronald Ingleha rt. Sans en
adopter toutes les thèses, Yves Lambert était
fasciné par cet auteur. Il avait œuvré pour la
traduction en français d’un texte important,
« Choc des civilisations ou moder nisation
culturelle du monde ? »,
Le débat, 1999,105,
pp. 23-54.
[(12)]
Ka rl Jas pers,
O rigine et sens de
l’histoire, Paris, Plon, 1954 (première édition
allemande 1949).
[(13)]
Norbert Bellah,
Beyond belief : essays
on r eligion in a pos t- tr aditional world,
New York, London, Harper and Row, 1970.
[(14)]
Yves Lambert, « La “Tour de Babel” des définitions de la religion
», Social compass,
1991,
38, 1, pp. 73-85.