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| Revue française de sociologie 2009/1 (Vol. 50) | 23 € |
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L’expérience des Protections Ville de ParisAuteurFrançois-Mathieu Poupeau du même auteur
LATTS Cnrs-Université Paris-Est École nationale des ponts et chaussées Cité Descartes 6-8, avenue Blaise Pascal 77455 Marne-la-Vallée cedex 2 fm.poupeau@enpc.frEn France, la protection du patrimoine bâti fait partie de ces domaines où la parole profane a longtemps été écartée au profit d’un savoir expert institué, considéré comme seul légitime à dire le beau et le digne d’intérêt [1][1] Dans cet article, le terme « expert » doit ...
suite. Même s’il s’appuie sur un héritage assez ancien, celui-ci se développe surtout à partir de la période de la Révolution, lorsque l’État considère comme étant de sa responsabilité de préserver les « richesses » de la Nation, en ce qu’elles sont porteuses de vertus éducatives et culturelles (Choay, 1992 ; Babelon et Chastel, 1994). Au fil du temps se mettent en place un appareil administratif et un outillage de plus en plus élaborés pour tenter de donner un contenu opératoire à cette ambition : constitution de corps et fonctions dédiés à l’inventaire et à la protection du patrimoine [2][2] Inspecteurs généraux des monuments historiques, architectes...
suite, adoption d’un arsenal réglementaire [3][3] Notamment les lois du 31 décembre 1913 sur les monuments...
suite, mise en place de sources de financement, création de commissions appelées à se prononcer sur le classement ou la protection, etc. [4][4] Commission supérieure des monuments historiques, commissions...
suite. Ces dispositifs permettent à l’État de se doter d’une forme d’expertise qui, sans être totalement fermée aux « simples » citoyens, se construit plutôt sur le mode de la mise à distance et de la cooptation, en s’appuyant sur un réseau de sociétés savantes.
2 Avec la recomposition du rôle de l’État, la décentralisation, la sensibilité croissante de la population à l’égard du patrimoine [5][5] Sensibilité qui traduit d’ailleurs une extension et...
suite, ce savoir expert tend quelque peu à être battu en brèche. Profitant des avancées législatives, en particulier celles offertes par la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU) votée en 2000, des acteurs jusque-là en marge du système de décision font leur apparition : élus locaux, fonctionnaires territoriaux, associations de défense de l’environnement ou du cadre de vie, habitants, etc. Dans certaines villes, des dispositifs de participation sont mis en œuvre afin d’associer la population à la définition des grandes orientations de ce que peut être une politique de protection du patrimoine soucieuse de préserver des bâtiments que l’État ne considère pas comme étant d’un intérêt national.
3 C’est sur l’une de ces expériences de protection, celle mise en œuvre à Paris lors de l’élaboration de son Plan local d’urbanisme (2001-2007), que nous voudrions nous pencher [6][6] Cette étude s’inscrit dans un travail de recherche portant...
suite. Expérience originale s’il en est, par son ambition et surtout par son ampleur, les citoyens étant invités, via différents vecteurs (conseils de quartier, associations), à proposer des adresses de bâtiments à préserver, aux côtés de l’administration et des élus notamment. En l’espace de quelques années, ce ne sont pas moins de 8 000 demandes, très hétérogènes, qui ont dû être instruites et évaluées par une commission ad hoc pour aboutir, au final, à l’inscription de plus de 4 500 d’entre elles sur la liste des Protections Ville de Paris (PVP).
4 Comment les experts de cette commission s’y sont-ils pris pour établir la liste des PVP sous contrainte de cette parole profane, souvent peu compatible avec leur vision de la protection du patrimoine ? Quels dispositifs concrets ont-ils inventés et mis en œuvre ? Quelle influence ont pu exercer, au final, les habitants ou les associations sur les décisions prises ? L’angle d’analyse choisi dans cet article partir du travail concret des experts qui ont à gérer les demandes issues d’un dispositif de concertation nous permettra de mettre en évidence ce qui constitue une sorte d’impensé de l’abondante littérature qui a émergé ces dernières années autour du thème de la démocratie participative (concertation, gestion de proximité, débat public, etc.) : la nature des objets soumis à discussion. Si l’on excepte l’approche développée autour de la « démocratie technique », qui place les controverses sociotechniques au cœur de son analyse (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001), la plupart des travaux ont curieusement tendance à occulter ce qui fait l’objet même des « disputes participatives », semblant postuler implicitement un principe d’équivalence entre autoroutes, trains à grande vitesse, OGM, schémas d’aménagement ou construction d’une crèche. Qu’ils s’intéressent aux effets des processus délibératifs sur la décision publique (Bacqué, Rey et Sintomer, 2005 ; Simard et al., 2005 ; Politix, 2006 ; Revel et al., 2007), sur les acteurs eux-mêmes (Rui, 2004 ; Simard et al., 2005), sur leur mode de relations (Politix, 2002 ; Simard et al., 2005) ou, plus généralement, sur le renouvellement des formes démocratiques (Blondiaux, Marcou et Rangeon, 1999 ; Politix, 2002 ; Rui, 2004 ; Bacqué, Rey et Sintomer, 2005 ; Blondiaux, 2008), ils font le plus souvent l’économie d’une vraie réflexion sur ce qui fait l’objet même des débats [7][7] Il est significatif de constater que, dans le panorama...
suite. Or, ce dernier, même « ordinaire », n’est pas une matière inerte, neutre pour les acteurs sociaux, qu’ils soient experts ou profanes. Doté d’un certain nombre de caractéristiques, de propriétés sociopolitiques, véhiculant un ensemble de contraintes qu’une analyse situationnelle ne permet pas toujours d’appréhender au mieux, il pèse sur le comportement des protagonistes et, partant, sur la nature des interactions à l’œuvre.
5 Le regain d’intérêt de la Ville de Paris pour la question patrimoniale
6 Eu égard à son statut de capitale, lieu de concentration de monuments exceptionnels mais aussi espace de mutations socio-économiques majeures, Paris a toujours entretenu des relations très particulières avec son patrimoine architectural. Indexé à l’intensité des transformations urbaines et aux conceptions qui ont cours dans les milieux de l’urbanisme, ce rapport ne cesse d’évoluer dans la période contemporaine pour laisser place assez récemment les années 1970 à un intérêt croissant de la part des élus et de l’administration. C’est dans ce contexte que se situe la volonté de mettre en place des Protections Ville de Paris permettant de compléter l’arsenal de mesures déjà mobilisées par l’État.
Le patrimoine, une question longtemps secondaire pour les urbanistes
7 L’engagement de la Ville de Paris en faveur de la protection du patrimoine n’est pas en soi un phénomène si récent. Dès la fin du XIXe siècle, avec les grandes transformations que connaît la capitale, une préoccupation croissante se fait jour pour préserver les traces d’un passé architectural menacé d’oubli. Relayant le mécontentement d’une partie de la population, de nombreuses sociétés se créent sur le territoire parisien (Réau, 1994). Portées ou soutenues par des personnalités influentes du monde artistique et politique, ces associations savantes interpellent les pouvoirs publics sur la nécessité d’une modernisation soucieuse de la protection du patrimoine parisien. C’est dans ce contexte que la Ville instaure la Commission du vieux Paris (CVP), parallèlement aux dispositifs déjà mis en place par l’État. Créée en 1897 sous forme de commission extramunicipale, la CVP a une composition tripartite : conseillers municipaux, représentants de l’administration, experts et savants issus du monde de l’histoire de l’art et de l’architecture (Fierro, 1996 ; Calabi, 1997). Elle a pour mission de « rechercher les vestiges du vieux Paris, de constater leur état actuel, de veiller, dans la mesure du possible, à leur conservation, de suivre, au jour le jour, les fouilles qui pourront être entreprises et les transformations jugées indispensables et d’en conserver les preuves authentiques » (Fierro, 1996, p. 793).
8 Même si elle n’est pas dénuée de moyens d’action pour faire entendre sa voix (Calabi, 1997), la CVP, tout comme l’ensemble des acteurs défendant la protection patrimoniale, occupe une place somme toute périphérique dans la prise de décision autour des questions d’urbanisme à Paris. Son audience est fonction de l’intensité des enjeux de modernisation qui traversent la capitale tout au long du XXe siècle. Paris est en proie à des difficultés récurrentes en matière de logement, de salubrité, de transports, d’emploi, qui poussent élus et fonctionnaires à plaider pour de nouveaux aménagements. La période de la Belle Époque, l’entre-deux-guerres, les décennies 1950 et 1960 sont ainsi le théâtre de fortes pressions, qui rendent difficilement audible l’expression d’un souci de préservation du patrimoine. Bien qu’étant en opposition sur certains dossiers, la Ville et l’État se rejoignent alors sur l’idée d’une modernisation « nécessaire », au risque d’entraîner la destruction d’une partie du tissu urbain parisien (Lacaze, 1994 ; Nivet, 1999). Le Plan d’urbanisme directeur rédigé dès la fin des années 1950 par les services de l’État incarne bien cette volonté de renouvellement urbain, qui se traduit notamment par une politique soutenue de construction de grands ensembles dans les arrondissements périphériques de la capitale. Ce faible intérêt pour le patrimoine est renforcé et c’est un second élément d’explication, qui relève plus d’une sociologie des professions par la prédominance jusque dans les années 1970 d’un paradigme moderniste et fonctionnel au sein de la communauté des urbanistes. Théorisé par la Charte d’Athènes de 1930, celui-ci promeut un urbanisme volontariste et soucieux de ne conserver du passé que les grands monuments. Si l’on excepte les projets utopistes qui ne seront jamais réalisés, il se traduit par des opéra tions de construction et d’a ménagement faisant table rase de leur environnement et qui s’accompagnent de destructions systématiques d’immeubles parfois anciens.
9 Dans un tel contexte, le rôle de la CVP et des défenseurs du patrimoine se borne à « limiter les dégâts » et à essayer d’instaurer des rapports de force permettant de sauver de la destruction certains bâtiments ou ensembles architecturaux. Les combats pour la sauvegarde du Marais ou du quartier des Halles font partie des principaux « faits d’armes » de la CVP. Au fil des années, un compromis implicite se dégage avec les pouvoirs publics autour d’une « ligne de démarcation » séparant les arrondissements centraux (du 1er au 9e arrondissements ainsi que les 16e et 17e ) des quartiers plus périphériques de Paris (Calabi, 1997 ; Nivet, 1999). Alors que les premiers font l’objet d’une grande vigilance de la part des défenseurs du patrimoine, dont la CVP, les seconds sont plus volontiers laissés aux bons soins des urbanistes modernistes, lesquels en font des zones privilégiées de mise en pratique de leur théorie. Cette « partition » du territoire parisien reflète alors l’état d’esprit de nombreux défenseurs du patrimoine, lesquels considèrent comme moins prioritaire de conserver les traces d’un Paris des faubourgs et du XIXe siècle.
L’émergence d’un nouvel outil : les Protections Ville de Paris
10 Il faut attendre le début des années 1970 pour voir apparaître un nouveau regard sur la question patrimoniale. Considérée jusque-là par les décideurs comme une contrainte empêchant la modernisation de la capitale, celle-ci acquiert un nouveau statut. Le paradigme moderniste fait place à un « urbanisme à visage humain » (Lacaze, 1994 ; Rouleau, 1997). Au sein de l’administration parisienne, la question est portée par Pierre-Yves Léger, Jean-Marc Subileau et Marc Leroy, qui travaillent tous trois à l’Atelier parisien d’urbanisme [8][8] L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) a été créé...
suite. Comme leurs homologues contestataires, ces derniers dénoncent avec force la politique de rénovation à grande échelle qui a été menée dans la capitale durant l’après-guerre. S’appuyant sur des travaux de chercheurs italiens, ils défendent une tout autre vision de l’aménagement, qui tient compte des ordonnances héritées de l’histoire, de l’homogénéité des formes de bâtis au-delà des différences pouvant exister entre des bâtiments construits à des époques différentes. Contre la politique de la table rase, ils mettent alors en avant la notion de « tissu constitué » (Leroy et Subileau, 1975), notion élaborée pour rendre compte de la diversité des paysages urbains parisiens et, partant, pour tenter de revisiter les théories et pratiques ayant cours dans l’urbanisme. Cette attention, qui gagne progressivement la Direction de l’urbanisme (DU), préfigure un changement important dans la politique d’aménagement de la capitale, qui peut se lire dans les Plans d’occupation des sols (PO S) s ucc éda nt à ce lui de 1977, enc ore forte me nt prote cteur (Thié vena z, 2002). Elle s’incarne notamment dans l’expérience des « POS de quartier », qui commence au début des années 1990 et donne une plus forte consistance à la politique parisienne de protection patrimoniale, qui restait encore assez limitée, étant donné l’absence de cadre légal bien défini.
11 C’est portée par cette petite communauté constituée d’architectes urbanistes que la DU décide de profiter des opportunités offertes par la loi SRU pour mettre à l’ordre du jour du nouveau Plan local d’urbanisme (PLU) une mesure inédite en matière de protection du patrimoine : les Protections Ville de Paris. Celles-ci sont conçues dans un souci de complémentarité vis-à-vis des mesures de préservation instituées par l’État (classement ou inscription à l’inventaire des monuments historiques), lesquelles sont assez limitées et ne s’intéressent qu’aux bâtiments jugés les plus exceptionnels [9][9] Contrairement à certaines idées reçues, le patrimoine...
suite. Les PVP visent quant à elles à opérer un double élargissement. Un élargissement temporel tout d’abord, en portant une attention plus particulière aux éléments architecturaux hérités des XIXe et XXe siècles, qui ont été quelque peu délaissés par le passé. Un élargissement thématique ensuite, en s’intéressant à des types de bâtis peut-être moins « prestigieux », plus « communs », mais qui témoignent de l’évolution de la ville et des formes urbaines dans la capitale, dans une conception davantage territoriale de la protection patrimoniale. Concrètement, l’inscription d’un bâtiment au titre de PVP empêche toute démolition et toute forme d’altération, obligeant son propriétaire à utiliser des matériaux compatibles avec le bâti existant en cas de travaux importants. Il s’agit donc d’une mesure contraignante, ce qui a, nous le verrons, des incidences sur la manière dont il convient d’en définir la liste.
La mise en concertation du patrimoine bâti
12 Étant donné cette spécificité de la PVP, les architectes urbanistes de la DU et de l’APUR sont au départ peu convaincus de l’utilité et de la pertinence d’une « mise en concertation » du patrimoine, préférant le cadre traditionnel d’une délibération en petit comité, mêlant représentants de la Ville et experts. La publicité accordée à une telle mesure leur semble des plus risquée car susceptible de mobiliser un réseau associatif local parfois très structuré et bien décidé à prendre sa revanche sur des décennies d’urbanisme peu soucieux du tissu local. Cette crainte se manifeste lors des travaux préparatoires au PLU, lorsque la DU refuse de voir figurer dans le document de diagnostic versé au débat public une carte de « potentiel patrimonial » qu’elle a pourtant commanditée auprès de l’APUR. Établie par deux étudiantes en histoire de l’art placées sous la direction de François Loyer, alors secrétaire général de la CVP, cette carte recense avec précision les parcelles ayant faiblement muté depuis le XIXe siècle. Elle se veut être un outil dynamique et opérationnel de protection du patrimoine, utilisé par les services de la DU pour gérer les demandes d’instruction en relation avec les pétitionnaires. Cette carte montre qu’un très grand nombre de parcelles a subi peu ou pas de transformations, ce qui signifie que le nombre potentiel de bâtiments à préserver pourrait être important, sous réserve d’un inventaire qui n’existe pas encore à Paris. Craignant de voir un tel document lui échapper et être instrumentalisé par les associations ou une partie de la population pour réclamer des mesures de protection trop strictes, la DU le retire du diagnostic et le cantonne à une publication plus discrète et réservée à un cénacle d’experts initiés [10][10] Remplacée dans le docum ent de diagnostic par une carte...
suite.
13 Malgré ces craintes, qui se matérialisent par le retrait d’un document qui pourrait être utilisé par les associations locales de défense de l’environnement et les élus Verts, décision est pourtant prise de faire du patrimoine un objet de concertation locale. Elle est le fait des « concertateurs » de la DU, qui ont pour mission de donner un contenu opératoire à la décision du maire de Paris de faire œuvre de démocratie participative lors de l’élaboration du Plan local d’urbanisme. Profitant de la loi démocratie de proximité, qui a généralisé les conseils de quartier sur l’ensemble du territoire de la capitale, la mairie de Paris décide d’aller au-delà de l’obligation légale de concertation et de mobiliser ces nouvelles structures. Ce souci politique nécessite de trouver de « bons » objets, au risque sinon de décevoir la population. Parmi ceux-ci, le patrimoine a toutes les qualités requises : il « parle aux gens » ; il est a priori peu technique ; il donne enfin le sentiment de pouvoir agir de manière concrète sur un document d’urbanisme qui peut sembler abstrait car ayant une portée de plus long terme.
14 Le patrimoine fait partie des huit thèmes retenus par la Mission communication et concertation de la DU pour alimenter la contribution des 121 conseils de quartier mobilisés pour l’occasion [11][11] Les autres items étant équipements et se rvice s publics ;...
suite. Après une phase de présentation du diagnostic en arrondissement, les habitants sont invités à formuler leurs propositions dans un laps de temps très court, afin de ne pas ralentir le processus d’élaboration du PLU. Début 2003, durant quelques semaines seulement, les conseils de quartier s’organisent pour faire remonter leurs demandes à la DU, via les mairies d’arrondissement. S’agissant du thème du patrimoine, la méthode de travail la plus répandue est la « balade » [12][12] Terme utilisé par certains conseillers de quartier et...
suite. Elle consiste à organiser des marches collectives dans le quartier, par petits groupes d’habitants, afin de noter les bâtiments qui semblent les plus remarquables. Elle s’appuie donc sur un dispositif très rudimentaire qui laisse surtout place au jugement esthétique fondé sur une appréciation intuitive, au gré des déambulations. Parfois, quelques érudits locaux ou quelques membres d’associations locales lorsqu’ils sont admis à le faire par les conseils de quartier peuvent formuler d’autres propositions. Une fois les éléments consignés, la liste est présentée et discutée en réunion publique, dans certains cas à l’aide de photographies, afin de recueillir l’assentiment des habitants présents avant transmission à la mairie d’arrondissement, qui constitue le relais de la DU.
15 Pourtant menée tambour battant, dans un laps de temps très court, la concertation locale dépasse toutes les prévisions de la DU. 15 000 demandes environ, tous thèmes confondus, sont formulées, dont 5 000 concernent le seul patrimoine, ce qui montre l’intérêt porté à une question longtemps sensible à Paris. Les contributions varient considérablement d’un quartier à un autre, au gré de la mobilisation locale et des enjeux perçus par les habitants ou associations. Elles montrent toutefois une tendance forte des arrondissements dits « périphériques », peu protégés jusque-là, à demander des mesures de préservation, confirmant le caractère subsidiaire de la PVP, en marge des protections d’État existantes.
Une concertation contrainte par son objet même
16 C’est donc forte d’un corpus d’informations particulièrement riche que la Ville de Paris doit établir sa liste de PVP. Pas moins de 8 000 bâtiments [13][13] Source : APUR, Note de 4 pages, 2004, 15, p. 1. ...
suite font l’objet d’une demande de protection émanant des conseils de quartier, des associations, de la CVP, de la DU et de l’APUR, certaines d’entre elles se recoupant parfois. Surprise par un tel engouement, la Ville met en place à l’été 2003 une commission chargée d’instruire l’ensemble de ces demandes et de dresser la liste des PVP qui doit figurer en annexe du document d’urbanisme. Avant d’en venir au travail de cette instance délibérative, il nous semble nécessaire, à ce stade, de nous pencher plus en avant sur l’objet même de la concertation : le patrimoine bâti. Sa nature, les contraintes qui pèsent sur lui jouent en effet constamment sur l’état d’esprit des experts ainsi que sur leur manière d’appréhender le dispositif participatif et leurs relations aux profanes [14][14] Nous n’évoquerons pas le fait qu’il s’agit également...
suite.
Discuter des goûts et des couleurs : la difficile recherche d’accords
17 Parce qu’elle est pour une part importante affaire de convention voire de goût, la protection du patrimoine bâti fait partie de ces objets qui déplacent très rapidement les acteurs et les échanges vers le registre du jugement de valeur, de l’affectif, du sensible [15][15] Ce qui ne veut pas dire que l’intérêt purement personnel...
suite. Débattre d’une proposition de classement ne renvoie pas qu’au domaine de la raison, de l’argumentaire scientifique mobilisé par les uns et les autres pour justifier leur position ou le bienfondé d’une décision. Même si ces éléments peuvent intervenir et nous le verrons , ils ne sauraient occulter la part de subjectivité radicale qui caractérise toute démarche de jugement esthétique (Urfalino et Vilkas, 1995). Cette propriété du patrimoine bâti en tant qu’objet de concertation complique le travail des experts, lesquels sont confrontés d’emblée à une multiplicité de points de vue quant à la nature et au nombre de bâtiments à protéger. À travers l’ensemble des flux qui convergent vers eux, ce sont différentes conceptions du « beau » et du digne d’intérêt qui se donnent à voir. Quatre grands types de « mondes » au sens de convention de la protection patrimoniale se dégagent des demandes portées par les acteurs impliqués dans le processus de décision.
18 On peut tout d’abord vouloir protéger un bâtiment au titre de son intérêt pour l’histoire de l’art et de l’architecture (l’artistique). C’est la première justification, historique, de l’implication des pouvoirs publics, qui a motivé notamment la naissance, au XIXe siècle, d’une administration dédiée au patrimoine. Bien que ne partageant pas toujours les mêmes préoccupations ni les mêmes centres d’intérêt, les historiens d’art qui se sont mobilisés autour de la démarche PVP, certains urbanistes architectes de l’APUR et de la DU, certains conseillers de quartier ou membres d’associations d’art et d’histoire locales s’inscrivent dans cette perspective, qui ne s’intéresse au bâtiment qu’en ce qu’il est révélateur d’une pensée, d’un art, quand bien même il peut être considéré comme anodin voire laid pour le non-initié.
19 On peut aussi revendiquer de protéger un bâtiment par souci de préservation de ce qui semble « pittoresque » dans le paysage urbain (le pittoresque). Dans ce cas de figure, le bâtiment n’est pas considéré du point de vue de son intérêt architectural intrinsèque mais parce qu’il incarne pour une personne ou un groupe social donné l’« ambiance », l’« atmosphère » (éventuellement idéalisées) propres à un quartier et que l’on souhaite conserver, surtout lorsque l’arrondissement a pu être soumis à une politique active de rénovation urbaine. De l’avis unanime des acteurs interrogés, beaucoup de demandes issues des conseils de quartier s’inscrivent dans ce type de convention « paysagère », dans une logique de prévention contre un éventuel renouveau de l’urbanisation. Elles sont souvent appuyées par un réseau associatif fort, voire par certains élus d’arrondissement qui servent de relais. Ces demandes ne sont toutefois pas l’apanage exclusif des conseils de quartier, la DU pouvant remonter des propositions de ce genre à la demande d’un maire d’arrondissement qui l’aura saisie d’une affaire.
20 Le « lieu de mémoire » [16][16] Pour reprendre l’expression de Pierre Nora (1984). ...
suite, moins présent dans l’ensemble des demandes, est l’expression d’un troisième souci de préservation (le mémoriel). Il ne s’agit plus de défendre un bâtiment pour ce qu’il est censé dire d’un quartier, de son ambiance ou de son style de vie, mais parce qu’il a été habité par un personnage (ou groupe de personnages) célèbre ou considéré comme tel, ou qu’il a été le théâtre d’un événement historique particulier.
21 Enfin, on peut vouloir protéger un bâtiment au titre de son insertion dans un ensemble architectural considéré comme important dans la préservation du tissu urbain (l’urbain). Quasiment absente des préoccupations de l’État en matière de protection patrimoniale, cette motivation est en fait portée essentiellement par les architectes aménageurs de l’APUR et s’inscrit en droite ligne des préoccupations que l’Atelier a manifestées depuis les années 1970. Pour les experts de l’APUR, le classement en PVP ne doit pas se restreindre à une simple protection patrimoniale de type monuments historiques. Ce que l’on cherche à protéger, c’est avant tout un tissu urbain considéré comme spécifique au quartier car inscrit dans la longue durée de son urbanisation. Ce faisant, le bâtiment ne constitue plus l’objet central. Son ancienneté ou son caractère remarquable sur le plan architectural importe peu. Parfois très abîmé, modernisé voire en grande partie reconstruit après avoir été détruit, il n’est considéré qu’en tant qu’il s’inscrit dans un ensemble plus large, dans une trame urbaine que l’on souhaite maintenir intacte.
22 Même si, en soi, ces conventions ne sont pas nécessairement incompatibles et peuvent donner lieu à une convergence partielle ou totale de points de vue lorsqu’il s’agit d’étudier un cas très concret, la recherche d’un accord demeure un exercice difficile, sauf à juxtaposer les points de vue et à protéger sans ménagement. La référence au « pittoresque », voire au « mémoriel », est aux antipodes des représentations des experts, lesquels considèrent ces catégories avec distance si ce n’est condescendance ou mépris. Par ailleurs, les goûts des experts sont susceptibles de ne pas être toujours compris des profanes, voire peuvent profondément les choquer lorsqu’il est question pour certains de protéger des grands ensembles construits durant la « période noire » des Trente Glorieuses (Place des Fêtes dans le 19e arrondissement, Front de Seine dans le 15e ), au motif qu’ils représenteraient un intérêt majeur dans l’histoire de l’urbanisme. C’est dans ce type de situation, très courante, que se joue alors la rencontre problématique entre savoirs experts et jugements profanes, posant la question de l’arbitrage entre des conventions souvent incommensurables.
Justifier son choix : le poids des contraintes juridiques
23 Cette confrontation est d’autant plus difficile à gérer qu’à l’instar de toute forme de protection patrimoniale la PVP est une mesure qui restreint la liberté de propriété en ce qu’elle fait peser des prescriptions sur le bâtiment dont elle est l’objet. Elle rend impossible toute démolition et exige de son propriétaire qu’il respecte un certain nombre de règles et d’avis s’il souhaite entreprendre une opération de réhabilitation totale ou partielle. Cette limitation de la jouissance d’un bien privé exige de mettre en place un argumentaire rigoureux, au risque sinon de générer du contentieux ou, à tout le moins, une situation de forte incertitude pour les services de la Ville chargés de délivrer les permis de construire. Très concrètement, la Ville et ses experts se voient donc obligés de justifier chacun de leurs choix au regard de critères susceptibles de ne pas être ultérieurement attaqués par une décision de justice.
24 Cet impératif est d’autant plus prégnant qu’une autre menace à plus court terme guette la Ville : le risque d’un blocage du PLU par la préfecture de Paris. Cette éventualité est loin d’être virtuelle et renvoie aux relations pour le moins difficiles que la Ville entretient depuis plusieurs années avec l’État en matière d’urbanisme et de protection du patrimoine. Concrètement, deux éléments de reproche sont formulés à l’encontre de la démarche. Le premier porte sur le fond et sur l’idée même que la Ville puisse mettre en œuvre une mesure de protection complémentaire à celles déjà existantes. Pour les services de l’État, la loi SRU ne donne pas les coudées franches aux collectivités locales désireuses de mieux protéger leur patrimoine. Elle les incite plutôt à se rapprocher du Service départemental d’architecture et du patrimoine de la capitale pour mettre en œuvre des mesures de protection, par exemple en mobilisant un outil déjà existant comme la Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) [17][17] Argument que reprend le préfet de Paris dans son avis...
suite. L’enjeu sous-jacent est lié à la décentralisation de la politique patrimoniale, l’État ne souhaitant pas laisser s’échapper un domaine qu’il considère comme relevant de sa responsabilité. Aussi le ministère de la Culture dépose-t-il un recours contre la Ville dès qu’il apprend que celle-ci prévoit d’instaurer des PVP.
25 Le second reproche renvoie à la démarche en elle-même adoptée par la Ville pour établir la liste des PVP, en tout point opposée aux « canons » en vigueur dans les commissions pilotées par l’État. La méthode ne repose sur aucun inventaire exhaustif du patrimoine bâti parisien qui permettrait de dresser un état des lieux précis, support à la décision [18][18] Longtemps réclamé par certains histor iens d’ar t, l’inventaire...
suite. Elle se nourrit des avis de « simples citoyens », souvent dénués de toute forme d’expertise reconnue. Elle laisse planer des doutes quant au sérieux de l’instruction des demandes et de l’élaboration de la liste des bâtiments à protéger. Très critiques à l’égard de la démarche, les services de l’État font montre d’une certaine hostilité qui ne peut qu’inciter la Ville à redoubler de vigilance.
26 Ces deux traits de l’objet patrimoine la recherche a priori difficile d’accords entre des conventions souvent irréductibles, le poids du juridique ne sont pas sans peser fortement sur le comportement des experts, et ce dans un contexte où il ne s’agit surtout pas de protéger à tout va. La démarche PVP fait partie d’un processus la révision du document d’urbanisme traversé par des enjeux militant, pour beaucoup d’élus et de fonctionnaires de la Ville, en faveur d’un renouvellement urbain assumé. Les éléments de diagnostic territorial apportés notamment par l’APUR [19][19] Voir Les cahiers du PLU, « Radiographie de Paris »,...
suite, les préoccupations des habitants dont les élus et l’administration se font les porte-parole mettent en évidence d’importants problèmes, auxquels le PLU se doit d’apporter des éléments de réponse concrets : pénurie de logements, déficit démographique du fait du départ de nombreuses familles qui pâtissent d’un marché de l’immobilier très tendu, perte d’emplois voire d’attractivité de Paris… Dès l’amorce du lancement de la révision, l’adjoint à l’urbanisme et les services en charge de l’urbanisme sont donc très sensibles à rédiger un document équilibré, qui ne donne pas trop de prise aux pressions en faveur de la protection (et donc à la prolifération de mesures de type PVP), au risque de « muséifier » Paris.
Préserver le patrimoine tout en se protégeant soi-même : le travail de « mise à distance » de la parole profane
27 Du fait de ces spécificités, le processus de traitement des demandes de PVP emprunte assez largement aux dispositifs mis en place par l’État dans ce domaine, fondés sur le primat d’un savoir expert et le souci d’une démarche qui se veut scientifique et désireuse de s’abstraire de toute considération « locale ». Un « isomorphisme mimétique » (DiMaggio et Powell, 1991) pousse les experts de la commission à reproduire ces formes de jugement esthétique collectif qui, en mettant quelque peu à distance la parole profane, leur permettent de se prémunir contre les nombreuses contraintes qui pèsent sur eux.
Le verrouillage de la commission PVP par les experts
28 Cette volonté se donne à voir tout d’abord dans la constitution de la commission, laquelle repose sur une stratégie de cooptation visant à donner à la Ville un certain nombre de « garanties » sur un traitement équilibré et non démagogique de l’ensemble des demandes.
29 D’une part, les services de la Ville, et notamment de la DU, apparaissent en force dans la commission. Si l’on excepte les représentants des cabinets du maire et des adjoints chargés de l’urbanisme et du patrimoine, dont la présence est incontournable, les architectes et urbanistes de la DU et de l’APUR, avec lequel la DU travaille étroitement pour l’élaboration du PLU, sont largement représentés. La DU elle-même est très présente, avec sa directrice, qui préside officiellement les séances, des fonctionnaires de la Mission PLU [20][20] Mission chargée de piloter le projet de révision du document...
suite, de la Mission communication et concertation (deux personnes), de la Sous-direction des études et de la réglementation (deux personnes) ainsi que de la Direction des permis de construire (un agent). L’APUR constitue le second noyau dur de la Commission, avec son directeur, un chargé de mission et la dizaine d’architectes aménageurs chargés du suivi des arrondissements parisiens.
30 D’autre part, la stratégie de recours aux « experts » témoigne d’un souci de contrôler les travaux de la commission, eu égard aux enjeux qui sont ceux du PLU. La DU entend ne pas faire de ce cénacle un « forum hybride » (Callon, Lascoumes et Barthe, 2001), lieu de délibération ouvert à tous les acteurs qui pourraient être partie prenante dans la protection patrimoniale, mais bien un espace de discussion quasi administratif, dont la mission principale est de traiter en temps et en heure des demandes particulièrement nombreuses. Comme le résume un fonctionnaire de la DU ayant participé activement à la commission, « on n’a pas complètement inversé la logique. Ce n’est pas la concertation qui fabrique le PLU, c’est la concertation et l’administration ». Il ne s’agit donc pas de poursuivre la concertation en allant au-delà de l’étape précédente, qui a consisté à organiser la remontée de l’information, pour, par exemple, se concerter sur la méthode de tri ou sur les critères à retenir. Il s’agit, pour mieux avancer, c’est-à-dire vite, dans les délais impartis, de « redonner la main » à l’administration, en associant un cercle étroit de personnes. Concrètement, les grandes associations de défense de l’environnement ou les sociétés savantes sont exclues, du fait des « risques » qu’elles font peser sur la démarche. La mobilisation d’experts issus du champ de l’histoire de l’art et de l’architecture, que la DU estime nécessaire pour donner suffisamment de crédibilité à sa démarche, est réduite à la portion congrue. Craignant les querelles de spécialistes et, par conséquent, un enlisement des débats, la DU décide de s’appuyer très largement sur un homme, François Loyer, Secrétaire général de la Commission du vieux Paris et directeur du Département histoire de l’architecture et archéologie de Paris (DHAAP). Incarnation parfaite de la figure classique du « marginal sécant » (Jamous, 1967), François Loyer présente en effet un certain nombre d’atouts faisant penser qu’il sera à même de faire le lien entre les préoccupations opérationnelles de la DU (étudier rapidement l’ensemble des demandes dans le cadre d’une démarche qui s’inscrit dans un document d’urbanisme) et les exigences de traitement scientifique des demandes issues de la concertation. Bien qu’occupant une place assez marginale au sein du champ des historiens d’art et d’architecture [21][21] Sur le parcours intellectuel et professionnel de François...
suite, il est un universitaire reconnu, qui présente des gages de scientificité, nota mment vis-à-vis des services de l’État. Il est très proche de l’APUR, institution avec laquelle il a réalisé de nombreuses études, dont celle qui l’a fait connaître sur le patrimoine architectural parisien des XIXe et XXe siècles [22][22] Il es t l’auteur d’un ouvra ge de référence sur la...
suite, et a participé à des combats en faveur de la préservation des Halles ou du Musée d’Orsay [23][23] Voir Revue urbanisme (doc. cité). ...
suite. Il entretient également des relations étroites avec certains fonctionnaires de la DU [24][24] En tant que Secrétaire général de la CVP. Il s’occupe...
suite. C’est essentiellement sur son expérience et sur celle de quelques autres personnes triées sur le volet que repose l’expertise scientifique sur les bâtiments soumis à la commission.
Entre traitement de masse et jugement sur mesure, la mise en œuvre d’un mode de délibération original
31 Si l’on additionne l’ensemble des propositions qui parviennent à la Ville, ce sont près de 8 000 cas qui doivent être traités par la commission de l’été 2003 à la fin 2004, afin de permettre une restitution à l’ensemble des conseils de quartiers. Pour ce faire, la Mission concertation et communication de la DU nomme un « chef de projet » parmi ses fonctionnaires. Véritable cheville ouvrière de la commission, ce dernier qui n’est d’ailleurs pas un expert ès patrimoine met en place une organisation fondée sur le dispositif suivant.
32 Une quarantaine de séances de travail rassemblent l’ensemble des membres de la commission dans la grande salle de réunion de la DU. Ces séances ont pour objectif d’étudier les propositions émanant des différents protagonistes et de retenir celles qui feront l’objet d’une PVP ou d’une autre mesure de protection, moins contraignante mais parfois adaptée à certaines situations [25][25] Nous reviendrons plus loin sur ce point. ...
suite. Rapidement, pour éviter de multiplier les réunions, décision est prise d’opérer une première distinction entre les propositions : alors que les demandes de la DU, de l’APUR et de la CVP sont directement soumises à la commission, les propositions issues des conseils de quartier passent par un premier « filtre » afin d’alléger le travail des experts. Pour ce faire, des précommissions sont organisées sur la base d’un arrondissement, pour étudier les propositions issues des conseils de quartier et effectuer une première sélection parmi les demandes qui seront ensuite présentées lors des séances plénières. Le nombre de personnes impliquées est plus restreint et dépend des arrondissements. En règle générale, ces précommissions réunissent le « chef de projet », un architecte de la DU ou de l’APUR qui connaît bien l’arrondissement ainsi qu’un ou des stagiaire(s) ayant travaillé sur les propositions des conseils de quartier pour leur donner une consistance qu’elles n’ont pas toujours.
33 L’intervention de ces stagiaires s’inscrit dans un autre volet du dispositif mis en œuvre par la DU. Confié à une petite équipe placée sous la houlette du « chef de projet », il consiste à « travailler » les demandes issues de la concertation locale pour alimenter les deux instances précédentes. L’activité consiste avant tout à standardiser la présentation des propositions. Ce standard engage à la fois leur forme (modalités de présentation) et leur contenu (type d’informations). Est alors établi pour chaque cas un dossier type composé de deux principaux éléments : une photographie de la façade du bâtiment concerné, une notice rapide permettant de situer le bâtiment dans le quartier et de montrer en quoi il peut être intéressant de le protéger. Pour ce faire, un très important travail documentaire est fourni, grâce auquel le « chef de projet » et les deux architectes voyers de la Ville de Paris, diplômés de l’École de Chaillot, peuvent rédiger la plupart des notices servant ensuite aux séances de précommissions et de commission plénière. La mise en œuvre d’un standard commun à travers ces investissements de forme (Thévenot, 1986) présente un gros avantage pour la commission : elle lui permet d’opérer plus facilement une mise en équivalence entre les demandes et, par suite, de les traiter plus rapidement. De ce fait, les non-experts qui ont été intégrés au sein de la commission peuvent se faire assez rapidement une opinion sur une demande, sur la base d’informations qui n’évacuent certes pas totalement tout jugement subjectif, mais qui le cadrent, éliminant toute demande qui ne correspondrait pas aux critères de la commission.
34 Une séance type de la commission dure en moyenne quatre heures et peut rassembler une dizaine de personnes. Les premières sont surtout consacrées à l’examen des demandes de l’APUR, qui sont déjà disponibles, en attendant que le traitement des propositions issues des conseils de quartier ne fournisse des listes précises et normées. Une fois ce travail liminaire effectué, la commission étudie les propositions en fonction du découpage administratif ayant servi de base à la concertation, à savoir l’arrondissement [26][26] Quelques réunions dites thématiques, autour par exemple...
suite. Chaque participant se voit confier en début de réunion un dossier composé de fiches rassemblant les caractéristiques essentielles des bâtiments qui seront examinés : localisation exacte, notice décrivant rapidement les motifs de la demande. Un plan du parcellaire permettant de visualiser l’emplacement précis est disponible dans la salle et peut être consulté par n’importe quel participant qui le demanderait. C’est sur la base de ce dossier et d’une photographie projetée sur grand écran que se prend la décision finale, alors consignée sous la forme d’un tableau précisant la localisation de la parcelle et la motivation de la demande. La décision est en général très rapide : chaque séance devant examiner entre 200 et 250 demandes en quatre heures, c’est en moyenne… une minute qui est consacrée à chaque fiche [27][27] Il s’agit d’une pure moyenne arithmétique car, en réalité,...
suite. Les participants ont donc peu de temps pour réagir et sur la base d’informations partielles, à savoir un extrait d’un ouvrage historique, une anecdote que l’on raconte sur le bâtiment. Dans certains cas, la discussion peut prendre jusqu’à dix minutes, lorsque des avis divergents sont formulés. Si celle-ci se prolonge, la décision est suspendue et reportée à une séance ultérieure, le temps que les protagonistes précisent leurs motivations, si besoin en allant chercher de nouvelles connaissances. Il est donc rare que le groupe délibère sur un cas pendant une demi-heure.
35 Ainsi, c’est sur le mode du « jugement à la chaîne » que se décline la grande majorité des décisions conduisant à protéger ou non un bâtiment. Dans ce contexte, comme le soulignent la plupart de nos interlocuteurs, c’est bien souvent le regard de l’expert, le « coup d’œil d’antiquaire », qui se fonde sur une longue expérience, peu explicitable et peu transmissible, qui sert au final de guide dans la prise de certaines décisions. À ce jeu, François Loyer, fin connaisseur du bâti parisien, apparaît comme un personnage central car disposant d’un capital de connaissance considérable et surtout d’un quasi-mono-pole dans la représentation des experts historiens d’art. Sa capacité à raconter la « bonne » anecdote, à trouver des arguments permettant de tirer un immeuble de l’anonymat, par exemple en mobilisant un grand nom de l’architecture ou en associant le bâtiment à l’histoire de la capitale ou du pays, emporte souvent la décision. Même si le personnage apparaît peu directif dans la conduite des réunions, bien souvent, tous les regards se tournent vers lui au moment de la prise de décision finale, faisant alors reposer la délibération sur son jugement.
36 Au fil des séances s’affirme ainsi un fonctionnement collectif établi sur le double mode du leadership celui de François Loyer et du consensus. Si quelques débats pointent malgré tout à travers les séances, ils ne sont pas de nature à déstabiliser la commission, qui continue de fonctionner suivant un rythme « industriel ». D’une part, les contraintes de temps et la nécessité de « sortir la liste » des PVP dans des délais raisonnables atténuent l’expression de différends et les déplacent vers d’autres lieux, plus « privés ». D’autre part, le fort degré d’interconnaissance mutuelle qui lie la plupart des protagonistes, notamment autour de François Loyer, permet la passation de compromis. Eu égard au mode de composition de la commission, une « doctrine » hybride se dégage très progressivement, au fil des séances. Elle donne la part belle aux critères des historiens d’art ainsi qu’à ceux des architectes urbanistes de l’APUR, lesquels défendent, on l’a vu, une vision quelque peu différente. Déjà, les quelque 1 000 protections inscrites dans les anciens POS de quartier sont reprises intégralement dans le nouveau document. Elles sont alimentées par d’autres propositions non consignées dans ces POS de quartier mais issues du travail considérable fourni à l’occasion d’une enquête diligentée en 1998 [28][28] APUR, « Paris et ses quartiers. État des lieux. ...
suite. Le PLU étant avant tout un document d’urbanisme, la DU et l’APUR affirment donc avec force leur propre conception de la protection, relativement novatrice par rapport aux pratiques de l’État, lesquelles font fi de ce genre de considération.
L’invention de mesures prophylactiques : contenir la parole profane
37 Cette prééminence des critères de l’APUR, de la DU et des historiens d’art dans les choix effectués par la commission pose la question de la prise en compte des demandes issues des conseils de quartier. Représentant tout de même près des deux tiers des propositions, tirant leur légitimité de la démarche de concertation engagée par l’administration parisienne, ces demandes ne peuvent être a priori balayées d’un revers de la main. Ayant fait naître des attentes au sein de la population et auprès de certains élus, elles ne sauraient donc être traitées à la légère. C’est pourquoi, délibérément ou non, les membres de la commission bricolent des techniques, des parades qui leur permettent de se prémunir des critiques des habitants ou des associations.
38 Très rapidement, la commission a conscience qu’elle ne pourra honorer toutes les demandes de protection issues de la concertation locale. Si certaines d’entre elles sont considérées comme pertinentes car concernant des bâtiments qui figurent déjà sur les listes de l’APUR et des historiens d’art ou qui ont été oubliés par eux mais rentrent bien dans leurs critères, beaucoup d’autres sont considérées comme irrecevables. S’inscrivant dans une logique de protection du « pittoresque » ou du « lieu de mémoire », que la commission rejette [29][29] Avec toutefois moins de systématisme en ce qui concerne...
suite, elles risquent donc de ne pas être honorées. Assez rapidement, les membres de la commission craignent une levée de boucliers de la part des acteurs de la concertation locale, ces derniers pouvant estimer que leur travail parfois fastidieux n’a pas été reconnu à sa juste valeur. Réagissant à ce problème, le directeur de l’APUR propose alors de créer une nouvelle catégorie de bâtiments, les immeubles « signalés », catégorie qui n’a aucune valeur juridique mais qui se veut une tentative de réponse à la contestation éventuelle que pourrait soulever la ligne assez sélective choisie par la commission.
39 Cette nouvelle catégorie, qui se traduit par des étoiles sur les atlas que la Ville soumettra ensuite aux habitants, n’a aucune valeur juridique en soi, contrairement à la PVP, définie précisément dans le règlement d’urbanisme. Elle stipule simplement que la DU portera une attention toute particulière aux bâtiments « signalés » lorsqu’elle sera saisie d’une demande de permis de construire ou de démolir les concernant. Le « signalement » fait d’ailleurs l’objet de remarques de l’État dans son avis, ce dernier dénonçant l’absence de définition claire [30][30] « Révision… » (doc. cité, p. 29). ...
suite. Malgré ces réticences, la Ville décide de conserver cette disposition dans la mesure où, même si beaucoup d’associations ou de conseillers de quartier ne sont pas dupes, elle permet de pouvoir afficher une meilleure prise en compte des demandes. Catégorie d’abord restreinte, le « signalement » finit assez rapidement par s’étendre à l’ensemble des propositions des conseils de quartier qui n’ont pas été acceptées, à l’instigation de l’adjoint à l’urbanisme, soucieux de ménager les susceptibilités. Il permet d’évacuer quelque 4 500 propositions, ce qui donne une idée de l’importance de cet outil [31][31] Soit presque autant que le nombre de PVP. Voir Annexe II...
suite.
Les experts sous contrainte politique : la double influence des profanes
40 Le processus de cooptation, l’imposition par les experts de leurs propres critères de jugement, la mise au point de techniques de « mise à distance » des profanes permettent donc à la commission de se construire une grande autonomie de pensée et d’action. Ils contredisent la thèse qui accréditerait l’idée selon laquelle la concertation aurait donné lieu à un processus de décision à la fois désordonné et démagogique, les experts cédant à la pression d’élus et de citoyens omniprésents. Si influence profane il y a, elle est à la fois ciblée et indirecte. Ciblée dans la mesure où certains profanes mais somme toute assez peu nombreux savent jouer des arcanes du système politico-administratif parisien et des rapports de force politiques pour amender certaines des décisions prises par la commission. Indirecte surtout car la parole profane agit beaucoup plus comme un cadre cognitif contraignant, qui fait peser un certain nombre de « règles du jeu » de la gestion des demandes locales sur les experts, incitant ces derniers à relativiser l’application de leurs critères de jugement.
La parole profane comme force agissante : les effets des rapports de force politiques
41 La concertation ne se réduit pas au processus que nous avons décrit jusqu’à présent, à savoir un dispositif de remontée d’informations laissant le soin aux experts de puiser dans le stock de propositions les éléments qui correspondent à leur propre conception de la protection du patrimoine. Elle se poursuit audelà de cette phase initiale et donne lieu à quelques actions de mobilisation sporadiques ou plus organisées par lesquelles les profanes tentent d’aller plus loin et de faire valoir leur point de vue face à une administration souvent taxée de fermeture. Le succès de ces actions est très variable car il dépend de la qualité des relais et des ressources mobilisées au sein du système politicoadministratif parisien pour franchir les barrières de la commission. À travers les exemples des 19e et 20e arrondissements, nous examinerons deux formes d’influence ayant une traduction concrète sur l’élaboration de la liste des PVP : la négociation directe via l’accès privilégié à l’administration et à ses experts, la voie légiférante, qui utilise quant à elle le canal politique et le vote de l’arrêt du PLU.
42 Dans le 20e arrondissement, l’influence des profanes s’exerce via la négociation directe avec la DU et avec certains fonctionnaires participant à la commission PVP. Fin 2003, après avoir examiné l’ensemble des demandes des conseils de quartier de l’arrondissement, la Ville de Paris envoie un atlas des propositions qu’elle a finalement retenues à la mairie du 20e arrondissement. Celle-ci convie alors les représentants des conseils de quartier à venir le consulter et à faire part de leurs remarques. C’est immédiatement le tollé, ces derniers estimant que leurs propositions n’ont été que trop peu prises en compte. Après s’être concertés, ils décident de réagir et écrivent une lettre à l’adjoint à l’urbanisme pour lui faire part de leur indignation. Ils sont relayés par la mairie d’arrondissement, qui s’efforce de trouver une solution avec la DU. Celle-ci accède aux demandes de l’arrondissement en organisant plusieurs réunions tout début 2004. Ces réunions sont la seule occasion d’échanger concrètement avec les experts et de tenter de négocier d’arrachepied certaines protections supplémentaires. La tâche est confiée à un architecte voyer de la DU ayant un cursus d’historien d’art ainsi qu’à un architecte urbaniste de l’APUR. Ces derniers font œuvre de pédagogie et essaient d’user de la palette des règles d’urbanisme pour tenter de contenir les demandes de l’arrondissement. En fonction des raisons implicites ou explicites brandies par les conseils de quartier, d’autres outils comme le filet de hauteur ou la volumétrie existante à conserver sont utilisés comme éléments de réponse [32][32] Même si elle est la plus contraignante, la PVP n’est...
suite, seules quelques demandes donnant lieu à une mesure de PVP entérinée par la commission. Cette négociation se poursuit au moment de l’enquête publique, l’arrondissement obtenant une quinzaine de PVP supplémentaires, dont deux tiers imputables à la mobilisation des conseils de quartier, associations et élus d’arrondissement [33][33] Voir Annexe II. ajoutées lor s de l’enquête publique...
suite.
43 Cet exemple n’est pas isolé, d’autres associations locales comme Monts 14 mais surtout des « institutionnels » comme l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), Réseaux ferrés de France (RFF), des administrations d’État ou services internes à la Ville de Paris (Direction des affaires scolaires) interpellant eux aussi à plusieurs reprises la DU et ses experts pour qu’ils prêtent une oreille attentive à leurs demandes. Dans certains cas (associations ou conseils de quartier), l’intervention consiste à faire pression pour rajouter des bâtiments à la liste de PVP. Dans d’autres (« institutionnels »), il s’agit plutôt d’obtenir des experts qu’ils renoncent à protéger un bâtiment, au nom d’impératifs de gestion et de modernisation du service public. Ce type de négociation jalonne le processus d’élaboration de la liste des PVP mais sans occuper tout l’espace. Il ne faudrait pas en surestimer l’importance. En effet, défendre son point de vue face à l’administration n’est pas chose aisée et peu sont à même d’en supporter les coûts. La démarche nécessite du temps, de l’énergie, de la technicité pour pouvoir lutter à armes égales avec des fonctionnaires qui maîtrisent les subtilités du règlement d’urbanisme. Elle requiert des soutiens politiques que tous ne sont pas en mesure d’avoir. L’action dans le 20e arrondissement n’est efficace que parce que les conseils de quartier sont des instances déjà bien implantées et qui ont su nouer des contacts étroits avec des associations locales dynamiques, notamment La Bellevileuse, dont certains responsables consacrent beaucoup de temps à suivre la démarche de PLU. Elle est facilitée par le rôle d’intermédiation joué par la mairie d’arrondissement, laquelle est soucieuse de répondre aux mécontentements exprimés localement.
44 La « voie parlementaire » constitue un autre canal d’expression pour les profanes, notamment pour ceux qui n’ont pas eu ou voulu avoir accès à l’administration parisienne. Il s’agit non plus de négocier directement avec des interlocuteurs de la commission (ou leurs représentants), mais d’obtenir par l’entremise des élus des concessions sur certaines propositions. Dernière grande étape dans l’élaboration de la liste des PVP, le vote de l’arrêt du PLU, les 31 janvier et 1er février 2005, représente un moment majeur dans ce processus. Cette influence s’inscrit dans le jeu complexe des ajustements politiques qui s’opèrent entre les partis pour faire passer un texte qui suscite encore des prises de position contrastées. Élue en 2001, la majorité municipale appelée à adopter le PLU est une coalition assez hétéroclite qui rassemble autour du Parti socialiste et de son maire, Bertrand Delanoé, des forces de sensibilité différente. Si les élus du Parti communiste et du Mouvement républicain et citoyen restent assez proches des positions du maire sur le nouveau règlement d’urbanisme, tel n’est pas le cas d’une force d’appoint incontournable : les Verts. Ces derniers tentent jusqu’au moment du vote d’infléchir certaines dispositions du texte dans un sens plus favorable aux thèses qu’ils défendent. Parmi elles, la question de la protection du patrimoine figure en bonne place. Elle est notamment portée par Jean-François Blet, élu du 19e arrondissement, dans une optique purement paysagère : il s’agit avant tout de préserver les bâtiments de faible hauteur pour lutter contre les destructions potentielles et freiner la densification de la capitale, qui constitue l’un des principaux chevaux de bataille de sa formation politique. Sous l’action des élus Verts de la capitale, près de 500 amendements sont déposés peu avant le vote de l’arrêt du PLU pour protéger le bâti parisien, dont 135 concernent des demandes au titre des PVP qui n’ont pas été retenues par la commission [34][34] Source : Intervention de Jean-François Blet lor s...
suite. Évacué par les experts, le critère du « pittoresque » refait ainsi surface et menace à tout moment de faire échouer le vote du texte définitif.
45 Dans ce contexte de forte tension et d’incertitude, la prise en compte de la parole profane obéit à une logique qui n’a que peu à voir avec les négociations bilatérales que nous avons décrites précédemment, où experts et profanes étaient mis en relation directe ou indirecte pour nouer des compromis sur la base des critères définis par la commission. La mise en avant par les Verts de la beauté paysagère comme principal critère de sélection, la nécessité d’être très réactif pour dénouer les situations délicates interdisent de consulter la commission pour essayer de trouver de nouveaux accords. Ces derniers se nouent au sein du seul monde politique, à des fins politiques. L’inscription de certains bâtiments sur la liste des PVP participe alors d’une équation subtile et savante, qui met aux prises les fonctionnaires de la DU, les élus et leurs cabinets. Il s’agit de trouver des équilibres pour contenter ses alliés, de réaliser des arbitrages à même de faire passer les demandes les moins « risquées » du point de vue de la justification. Au terme de cet exercice difficile à appréhender et à décrire dans le menu, une cinquantaine de demandes intègrent alors la liste des PVP [35][35] Estimation qui résulte d’un calcul à partir des données...
suite, non sans susciter un fort mécontentement de la part des experts, qui n’ont pas été consultés [36][36] Cette mise à l’écart incitera François Loyer à écrire...
suite. Si ce nombre reste globalement faible en proportion des 5 000 PVP figurant sur la liste (moins de 1 %), il cache des réalités différentes suivant les arrondissements, fonction là encore de la capacité des profanes à trouver des appuis influents. Avec près d’une trentaine de nouvelles PVP en comparaison des 66 inscrites par la commission avant le vote du PLU, le 19e arrondissement est l’objet des tractations les plus notables, certains élus, habitants et associations de l’arrondissement parvenant ainsi à modifier substantiellement la liste établie pour leur territoire.
La parole profane comme cadre cognitif structurant : les effets du dispositif de concertation
46 Si l’intervention directe, à différents stades du processus, a des effets parfois non négligeables, l’influence la plus importante à nos yeux, quoique peu visible, renvoie au dispositif de gestion de la parole profane tel qu’il est institué par la Ville de Paris. En organisant la concertation suivant une logique politico-administrative, celle des conseils de quartier et des arrondissements, le processus induit un certain nombre de « règles du jeu » de la gestion des demandes locales que les experts se doivent de respecter et qui modifient fortement leur rapport à la protection patrimoniale.
47 Pour le comprendre, il faut examiner de manière plus détaillée le processus d’instruction des demandes et notamment l’élaboration des critères permettant de dresser la liste des PVP. Contrairement à ce qu’une vision un peu sommaire pourrait faire croire, ceux-ci ne sont guère stabilisés au moment où la commission commence ses travaux. Ils ne cessent d’évoluer dans le temps, jusqu’à un stade assez avancé dans le traitement des demandes. Plusieurs raisons expliquent cette difficulté à disposer dès le départ d’une « doctrine » bien établie. Elle tient tout d’abord à des motivations purement pragmatiques, à savoir permettre un traitement rapide et « efficace » de l’ensemble des demandes qui parviennent à l’administration. Discuter dès le départ et in abstracto d’une « doctrine » nécessite un temps de réflexion que la DU estime ne pas suffisamment avoir. Des conflits peuvent apparaître car il faut confronter des points de vue pour élaborer une méthode commune et, ainsi, instituer une hiérarchie entre les propositions des uns et des autres. Si certaines demandes issues de « mondes » différents de la protection peuvent apparaître compatibles, il n’est pas certain que l’ensemble des participants puissent se mettre d’accord sur des principes généraux. Ensuite, et surtout, élaborer une doctrine nécessite de se faire une idée précise du potentiel patrimonial susceptible d’être protégé. Or, au moment où débutent les travaux, une telle vision synoptique n’existe pas. La Ville ne dispose d’aucun outil permettant aux participants d’avoir une idée assez précise de l’état du patrimoine parisien et de fournir quelques premiers éléments de classement. Malgré les nombreux travaux qui ont pu être menés sur Paris, aucun inventaire général du patrimoine de la capitale n’est disponible, qui permettrait de synthétiser et, partant, de hiérarchiser les demandes. Par ailleurs, les participants ne disposent que d’une vision limitée de l’ensemble des propositions qui leur seront soumises. Les demandes issues de la concertation, qui représentent une grande partie du « stock » à examiner, n’arrivent que par « paquets », en fonction des propositions qui remontent des conseils de quartier et surtout de leur traitement, long et fastidieux, par l’équipe de stagiaires constituée par la DU sous la houlette du « chef de projet ». Elles sont en outre nous l’avons vu très disparates d’un arrondissement à un autre car fonction de la mobilisation des conseils de quartier et des associations locales.
48 Dans ce contexte de connaissance partielle du potentiel patrimonial parisien, la « doctrine » de la commission se construit par touches successives, par petites décisions, au fur et à mesure que les participants apprennent à se connaître. Elle se fait non pas en fonction d’un traitement thématique, pourtant envisagé au départ [37][37] Voir partie précédente. ...
suite, mais de l’« arrivage » des propositions, lesquelles sont organisées par quartier puis par arrondissement. Cette entrée par le territoire a une influence décisive non pas sur les critères en eux-mêmes mais sur leur interprétation. Au départ, la position des participants, influencée par l’attitude de François Loyer, est assez sélective. Ce dernier défend l’idée de ne garder que les bâtiments les plus remarquables, dans une logique proche de celle des monuments historiques. C’est dans cet esprit que sont examinés les premiers arrondissements, notamment le 8e. Ce dernier possédant, aux yeux des membres, de nombreux bâtiments dignes d’intérêt, il est loisible de se fixer des critères de sélection assez restrictifs. Cette ligne apparaît intenable lorsque la commission est confrontée aux arrondissements plus périphériques, beaucoup moins riches en bâtiments eu égard aux transformations subies durant les Trente Glorieuses. Une première forme de relativisation intervient alors, lorsque d’autres arrondissements moins bien pourvus sont examinés : 10e puis 12e. En opérant une distinction dans les propositions en fonction d’un découpage politico-administratif (l’arrondissement) plutôt que typologique par exemple, le processus de sélection conduit à revoir de manière assez substantielle les critères que l’on se donne. La notation qui avait été élaborée pour les anciens arrondissements devient d’un maniement difficile et délicat. Elle peine à s’appliquer aux nouvelles demandes soumises à la commission, sauf à rejeter assez massivement la plupart des propositions, ce qui est politiquement impensable pour la Ville.
49 C’est ici qu’apparaît, aux côtés des formes de découpage, une seconde « règle du jeu » essentielle de la gestion des demandes locales : la « nécessité » d’offrir aux concertés un « taux de retour » satisfaisant. Même si l’invention d’une nouvelle catégorie les bâtiments signalés permet parfois de maintenir l’illusion d’une prise en considération des propositions locales, il apparaît aux experts qu’il faudra veiller à ne pas faire apparaître de trop fortes disparités territoriales. Cette règle du jeu, largement intériorisée, leur est rappelée explicitement à une ou deux reprises par les représentants des élus parfois présents à la commission, sensibles à trouver des équilibres entre territoires politiques. Cette contrainte influence assez fortement le travail de la commission car elle l’oblige à un effort d’homogénéisation qui prend plusieurs formes : relance des conseils de quartier qui se sont peu exprimés et/ou des associations locales savantes pour obtenir un stock supplémentaire de demandes, réexamen des demandes précédemment étudiées pour « repêcher » des propositions qui n’avaient pas été retenues. Parfois, une demande particulière peut repasser deux, trois voire quatre fois dans le « tamis » de la commission, au motif qu’un cas similaire a été traité de manière plus généreuse dans un autre arrondissement. Ce faisant, le flou sur les critères de sélection, du fait de leur constante adaptation aux spécificités du « local », autorise la défense de cas litigieux et ouvre un espace de discussion avec les acteurs des arrondissements. Dans ce cas, ainsi que le souligne un participant à la commission ayant eu à traiter des demandes locales, le travail consiste à trouver dans le corpus de cas déjà existants celui qui pourra permettre de faire passer une demande jugée importante.
50 Le processus d’élaboration de la liste des PVP illustre l’intérêt heuristique qu’il peut y avoir à replacer la nature des objets soumis à discussion au cœur de l’analyse des démarches participatives. Investis de propriétés sociopolitiques particulières, ceux-ci influencent fortement le travail des experts et l’intégration d’une parole habitante dans la décision publique. Dans le cas qui nous intéresse, la difficulté à échanger autour de conventions de jugement esthétique souvent irréductibles, la menace de contentieux liée à une mesure qui touche au droit de propriété agissent comme des forces qui ne sont certainement pas spécifiques à notre objet d’étude, mais dont la combinaison pèse lourdement sur le choix des dispositifs ainsi que sur les résultats de la concertation. Elles militent pour sortir d’une perspective d’analyse purement situationnelle et relationnelle afin d’accorder au contraire davantage d’importance au contexte, à la compréhension de l’histoire longue des objets de concertation et à prendre un peu plus en considération les problèmes qu’ils posent au travail des experts.
51 Eu égard à la spécificité de l’objet « patrimoine » et aux propriétés qui lui sont associées, la liste des PVP porte donc la trace d’une double influence, marque d’un processus hybride entre savoirs experts et jugements profanes. Il ne faudrait pas sous-estimer la prégnance des formes de délibération traditionnellement associées aux politiques de protection patrimoniale, qui puisent dans le savoir-faire de l’État et constituent un idéal à atteindre pour bon nombre de protagonistes. Dans son mode de fonctionnement, dans les outils dont elle se dote, dans le choix de ses critères, la commission reproduit ainsi très largement le style des cénacles existants, même si elle doit l’adapter aux contraintes du moment, à savoir la nécessité de tenir compte de l’avis d’autres experts souvent mis à l’écart (les architectes urbanistes de la Ville) et de traiter un grand nombre de demandes dans un laps de temps très court.
52 Dans ce type de configuration, la « parole habitante » joue au final moins sur l’élaboration de la politique publique locale que sur sa mise en application concrète. Elle pèse moins sur la définition des critères que se donnent les experts que sur le volume et la ventilation des demandes entre quartiers et arrondissements. L’institutionnalisation de la concertation induit en effet, pour les experts et les fonctionnaires de la Ville, le respect d’un certain nombre de « règles du jeu » de la gestion des demandes locales, au risque sinon de voir leur démarche compromise. Elle les enserre dans un faisceau de contraintes à la fois organisationnelles et politiques (Allison, 1971) qui amendent la rationalité scientifique mise en avant par les experts, les obligeant à adapter leur liste aux contingences locales. Contraintes organisationnelles tout d’abord car le dispositif de concertation repose sur une division du travail qui, en prenant le quartier et l’arrondissement comme espaces de formulation des demandes, introduit une dimension territoriale dans l’instruction des propositions. Il faut tenir compte du potentiel propre à chaque quartier ou arrondissement, ce qui nécessite d’être plus souple avec ses exigences initiales. Il faut offrir un taux de retour suffisant aux habitants, ce qui pousse à une certaine bienveillance à l’égard de demandes initialement mises à l’écart. Il en résulte une évolution constante des préférences des acteurs et une relativisation des critères qu’ils se donnent pour juger les demandes, montrant bien l’emprise d’une rationalité limitée (March et Simon, 1965) sur un processus de sélection qui se veut pourtant revêtir les atours de l’objectivité et de la rationalité « pure » propres à légitimer le travail des experts. La seconde contrainte renvoie au « modèle politique » mis en évidence par Allison (1971). À plusieurs reprises, la PVP échappe aux experts dans la mesure où elle devient un outil d’échange ou une variable d’ajustement permettant de rassurer des alliés et de débloquer des conflits. Le problème n’est plus simplement de protéger. Il est aussi de faire de la politique, de dégager une majorité à même d’adopter un texte, le PLU, de portée plus générale.
53 Contrainte organisationnelle, contrainte politique, l’influence de la parole profane dessine au final une carte des PVP qui n’est pas le simple reflet d’une « géographie » du patrimoine remarquable de la capitale, décalque du potentiel architectural des quartiers et arrondissements. Objet de luttes, celle-ci révèle également une « géopolitique » du patrimoine parisien, où se jouent plusieurs phénomènes sociaux. Une sensibilité et une mobilisation différentielles des acteurs locaux vis-à-vis de l’urbanisme et de leur cadre de vie, qui se lit à travers la capacité de certains quartiers plus que d’autres à interpeller la Ville sur les PVP. Un rapport de force politique, qui montre le poids de certains territoires et élus dans le mode de gouvernement de la capitale.
Annexe
ANNEXE I. Méthodologie d’enquête
54 Cet article est tiré d’une enquête menée en 2005 et 2006 sur la concertation autour du Plan local d’urbanisme et, plus particulièrement, sur le travail à l’œuvre dans l’administration parisienne pour traiter l’ensemble des propositions émises à cette occasion par les conseils de quartier.
55 Pour la partie nous concernant (la question du patrimoine bâti), une trentaine d’entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès des acteurs suivants (dont environ dix participants à la « commission PVP ») : membres des cabinets d’adjoints au patrimoine et à l’urbanisme, responsables associatifs (SOS Paris, Monts 14, La Bellevileuse, etc.), fonctionnaires de la Direction de l’urbanisme de la Ville de Paris, acteurs institutionnels (AP-HP, RFF, RATP), fonctionnaires des services de l’État (préfecture, service départemental d’architecture et de patrimoine de Paris), membres de l’APUR, membres de la Commission du vieux Paris. Les entretiens, d’une durée d’une à deux heures selon nos interlocuteurs, ont été menés à partir d’une grille articulant des questions autour de l’émergence de la mesure PVP (origine de la mesure, mise sur l’agenda politique), du travail de sélection des demandes et des relations nouées à l’occasion de la démarche de concertation.
56 Ce corpus d’informations a été complété par le pilotage de deux enquêtes confiées à des étudiants de l’Institut d’études politiques de Paris (Master de recherche « Sociologie de l’action organisée ») et de l’École nationale des ponts et chaussées (stages scientifiques de première année). Les premiers ont travaillé sur le 11e arrondissement de Paris, les seconds sur les 3e, 15e et 20e arrondissements, à partir des thèmes suivants :
- Comment la concertation s’est-elle déroulée sur ces territoires ? Quels en ont été les acteurs et les débats ?
- Comment les conseils de quartier ont-ils concrètement travaillé ?
- Comment ont-ils plus particulièrement traité le thème de la protection patrimoniale (mode d’organisation, outils mobilisés, discussion des propositions, etc.) ?
- Comment ce travail s’est-il articulé avec les autres circuits décisionnels en arrondissement (formes de régulation politique à l’œuvre dans le cadre de la démocratie représentative, relations entre élus d’arrondissement et associations, etc.) ?
Annexe
ANNEXE II. Nombre de bâtiments protégés au titre des Monuments historiques et des Protections Ville de Paris dans la capitale
document
Bibliographie
RÉFÉRENCES
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Notes
[ (1) ] Dans cet article, le terme « expert » doit êtr e pr is dans son acception classique, qui désigne comme tel un individu doté d’un savoir spécifique et occupant une position de spécialiste reconnue par les acteurs avec lesquels il est en interaction. Par opposition, « profane » désigne toute personne ne jouissant pas de ce statut. 
[ (2) ] Inspecteurs généraux des monuments historiques, architectes en chef des monuments historiques. 
[ (3) ] Notamment les lois du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques et du 2 mai 1930 sur les sites classés. 
[ (4) ] Commission supérieure des monuments historiques, commissions régionales du patrimoine et des sites. 
[ (5) ] Sensibilité qui traduit d’ailleurs une extension et une universalisation de la notion de patrimoine, que Pierre Nora appelle la « patrimonialisation » (1984). 
[ (6) ] Cette étude s’inscrit dans un travail de recherche portant sur la concertation dans le Plan local d’urbanisme de Paris. Nous tenons à remercier notre collègue David Guéranger, avec lequel ce projet a été mené, pour ses remarques et c ons eils r elatif s à la par tie qui nous incombait, et qui fait l’objet de cet article. Pour une présentation plus détaillée du protocole d’enquête, voir Annexe I. 
[ (7) ] Il est significatif de constater que, dans le panorama qu’ils dressent des expériences de gestion dite de proximité, Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey et Yves Sintomer n’évoquent guère la variable « objet », la nature des dispositifs et le type de participants sollicités leur paraissant beaucoup plus discriminants dans l’analyse des processus (2005, pp. 14-24). 
[ (8) ] L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) a été créé en 1967 par le Conseil de Paris. Il remplit la fonction d’agence d’urbanisme pour la capitale. Paris-Projet est la revue de l’APUR. 
[ (9) ] Contrairement à certaines idées reçues, le patrimoine bâti parisien est relativement peu protégé. Sur les quelque 75 000 parcelles que compte la capitale, seules 1 912 d’entre elles (soit 2,5 %) le sont au titre des monuments historiques (voir Annexe II). Il n’est pas rare de voir des immeuble s datant des XV IIe ou XVIIIe siècles ne faire l’objet d’aucune mesure de préservation particulière. 
[ (10) ] Remplacée dans le docum ent de diagnostic par une carte plus ancienne, établie par François Loyer, la carte de « potentiel patrimonial » a été depuis publiée pour un public beaucoup plus restreint (F. Cohen, M. Guelton, « La car togr aphie historique de Pa ris : un indicateur de potentiel patrimonial », Paris patrimoine, 2004,1, pp. 56-65). Paris patrimoine est la revue de la Commission du vieux Paris qui succède aux Cahiers de la rotonde, fondés en 1978. 
[ (11) ] Les autres items étant équipements et se rvice s publics ; loge ment et objectif s de mixité sociale ; emploi et commerces ; espace public ; déplacement et stationnement ; devenir des grands terrains susceptibles d’évolution ; amélioration de l’environnement. 
[ (12) ] Terme utilisé par certains conseillers de quartier et dont nous n’avons pu savoir s’il était préconisé par la Mission communication et concertation. 
[ (13) ] Source : APUR, Note de 4 pages, 2004, 15, p. 1. Ce chiffre monte jusqu’à 9 000 si l’on considère le processus dans son intégralité, y compris l’enquête publique (voir Annexe II). 
[ (14) ] Nous n’évoquerons pas le fait qu’il s’agit également d’un domaine très sensible politiquement, com me le montr e la pa rtie précédente. Ce trait étant commun à beaucoup de démarches par ticipative s ( débats s ur le nucléaire, les OGM, concertation autour de zones à a ménager ou d’infr astr uctur es de transport, etc.), il ne nous semble pas nécessaire de le développer plus amplement, même si cette dimension pèse dans les interactions. 
[ (15) ] Ce qui ne veut pas dire que l’intérêt purement personnel n’ait pas parfois sa place dans les motivations des protagonistes, ces derniers pouvant instrumentaliser le registre de l’esthétique à des fins politiques (déstabiliser un élu) ou personnelles (préserver son cadre de vie). Notons également que nous ne postulons pas que cette dimension axiologique est l’apanage de cet objet, celle-ci étant présente d’une manière ou d’une autre dans tout domaine de l’action collective. Il nous semble simplement que, dans le cas qui nous intéresse, cet aspect apparaît immédiatement au cœur des interactions et des discussions entre acteurs, ce qui en fait un trait particulièrement prégnant dans l’analyse du processus à l’œuvre. 
[ (16) ] Pour reprendre l’expression de Pierre Nora (1984). 
[ (17) ] Argument que reprend le préfet de Paris dans son avis sur le PLU (« Révision du plan local d’urbanisme Avis de l’État sur le proje t ar rêté par le conseil de Pa ris les 31 janvier et 1er février 2005 », courrier du préfet au maire de Paris daté du 13 mai 2005, page 10). La ZPPAU P es t une se rvitude d’utilité publique permettant de compléter les protections de l’État en matière de patrimoine local. 
[ (18) ] Longtemps réclamé par certains histor iens d’ar t, l’inventaire du patrimoine bâti parisien ne commence à être entrepris qu’au mom ent mê me où est lancé le PLU. Ce reproche sera formulé dans l’avis du préfet sur le PLU (« Révision… », doc. cité, p. 10). 
[ (19) ] Voir Les cahiers du PLU, « Radiographie de Paris », 2002,3. 
[ (20) ] Mission chargée de piloter le projet de révision du document d’urbanisme. 
[ (21) ] Sur le parcours intellectuel et professionnel de François Loyer, voir l’interview qu’il a donnée au printemps 2002 à la Revue urbanisme (2002,324, pp. 67-74). 
[ (22) ] Il es t l’auteur d’un ouvra ge de référence sur la question (Loyer, 1980). 
[ (23) ] Voir Revue urbanisme (doc. cité). 
[ (24) ] En tant que Secrétaire général de la CVP. Il s’occupe également de la mise en place d’un inventair e du patrimoine bâti de la capitale, tâ che énorme qui nécess ite des moyens importants que la Direction met à sa disposition. 
[ (25) ] Nous reviendrons plus loin sur ce point. 
[ (26) ] Quelques réunions dites thématiques, autour par exemple du patrimoine des cinémas, sont organisées mais de manière assez sporadique. La règle générale reste bien d’examiner les propositions par arrondissement, ce qui a, nous le verrons, une incidence importante sur le processus de décision. 
[ (27) ] Il s’agit d’une pure moyenne arithmétique car, en réalité, la commission examine souvent à la suite plusieurs bâtiments faisant partie d’un même ensemble architectural. Dans ce type de situation, la décision est très rapide car, une fois le premier cas exposé, les autres bâtiments sont souvent protégés (ou non) sans discussion prolongée. 
[ (28) ] APUR, « Paris et ses quartiers. État des lieux. Éléments pour un diagnostic urbain. Les vingt arrondissements », novembre 2001. 
[ (29) ] Avec toutefois moins de systématisme en ce qui concerne les « lieux de mémoire ». 
[ (30) ] « Révision… » (doc. cité, p. 29). 
[ (31) ] Soit presque autant que le nombre de PVP. Voir Annexe II pour un décompte précis arrondissement par arrondissement. 
[ (32) ] Même si elle est la plus contraignante, la PVP n’est pas le seul outil de protection patrimoniale. Le filet de hauteur (limitation de la hauteur des bâtiments dans une rue) ou la volumétrie existante à conserver (garder les mêmes volumes en cas de réhabilitation) peuvent apporter des réponses au souci qu’ont certains habitants de faire en sorte que des opérations d’urbanisme ultérieures ne menacent ni l’unité ni la « beauté » du paysage urbain. 
[ (33) ] Voir Annexe II. ajoutées lor s de l’enquête publique moins nombre de PVP avant le vote de l’arrêt du PLU). 
[ (36) ] Cette mise à l’écart incitera François Loyer à écrire un courrier de protestation au maire de Paris pour se démarquer des choix opérés (source : entretien avec un membre de la commission). 
[ (34) ] Source : Intervention de Jean-François Blet lor s des débats de l’arr êt du PLU les 31 janvier et 1er février 2005. Consultable dans le Bulletin municipal officiel débats (BMO débats) de la Ville de Paris. 
[ (35) ] Estimation qui résulte d’un calcul à partir des données de l’Annexe II (nombre total de PVP dans le règlement PLU moins PVP 
[ (37)] Voir partie précédente.
Résumé
De 2001 à 2007, la Ville de Paris se lance dans une expérience originale et inédite en France : associer l’ensemble de la population de la capitale à la politique de protection du patrimoine bâti qu’elle compte mettre en œuvre dans le cadre de son Plan local d’urbanisme. Près de 8 000 propositions, très hétérogènes, sont ainsi examinées, mêlant des demandes d’habitants, d’associations, d’élus, d’architectes, d’urbanistes, d’historiens d’art, etc. En se penchant sur la façon dont a été établie la liste des bâtiments à protéger, cet article met en évidence la manière dont ces différentes formes de savoirs et de jugements, à la fois experts et profanes, ont interagi. Il montre en quoi la nature même de l’objet de la concertation le patrimoine bâti pèse fortement sur les relations entre acteurs et sur le résultat du processus, invitant à réintroduire dans l’analyse des dispositifs participatifs cette dimension étonnamment occultée par la plupart des travaux.
Building protection policy : a new focus of participative democracy. Experts and laymen working together to implement a joint city building protection policy.
From 2001 to 2007 the City of Paris undertook an original experiment that had never been tried in France: it opened the process of shaping its Plan Local d’Urbanisme policy for protecting city-owned buildings to participation from the entire population of the capital city. Nearly 8000 extremely heterogeneous proposals from residents, associations, elected officials, architects, city planners, art historians and others were examined. This article focuses on how the list of buildings to be protected was determined, bringing to light how the different types of knowledge and judgment, experts’ and laymen’s, interacted. It shows how the very nature of the focus of this joint undertaking building protection policy impacted significantly on actors’ relations and process results. This in turn indicates the relevance of reintroducing this dimension strikingly absent from most studies into analysis of democratic participation arrangements.
Gebäude als Erbgut, ein neues Objekt für Beteiligungsdemokratie. Experte und Laien in der Verwirklichung einer abgestimmten Politik zum Schutze des Pariser Baugutes.
Zwischen 2001 und 2007 verwirklicht die Stadt Paris ein originelles und bisher in Frankreich nicht vorhandenes Versuchsprojekt : die gesamte Bevölkerung der Hauptstadt soll in die Politik zum Schutz des Baugutes einbezogen werden, die die Stadt im Rahmen ihres örtlichen Urbanisierungsplanes verwirklichen will. Es wurden mehr als 8 000 sehr unterschiedliche Vorschläge geprüft, die die Anträge von Einwohnern, Vereinen, Abgeordneten, Architekten, Urbanisten, Kunsthistorikern usw. betrafen. Der Artikel untersucht die Art und Weise, nach der die Liste der zu schützenden Gebäude erstellt wurde und unterstreicht somit wie die verschiedenen Wissens- und Einschätzungsformen, sowohl von Experten als auch von Profanen aufeinander eingewirkt haben. Er zeigt, wo die Eigenart des Abstimmungsobjektes das Gebäudegut stark auf die Beziehungen zwischen den Akteuren und auf das Ergebnis des Prozesses wirkt und somit eine Aufforderung darstellt, in die Analyse der Beteiligungsverfahren diese in den meisten Arbeiten erstaunlicher Weise verdunkelte Dimension wiedereinzubringen.
Hacer de los bienes patrimoniales, un objeto de consultación ciudadana. La experiencia de las conservaciones de la ciudad de Paris.
De 2001 a 2007, la ciudad de Paris emprende una experiencia original e inédita en Francia : asociar el conjunto poblacional capitalino a la política de conservación de los bienes patrimoniales que espera poner en marcha en su Plan local de urbanismo. Son examinadas cerca de 8 000 proposiciones, muy diferentes, se mezclan las solicitudes de los habitantes, de las asociaciones, de los elegidos, de los arquitectos, de los urbanistas, de los historiadores de arte, etc. Prefiriendo el argumento en el cual a sido establecida la lista de edificios a proteger, este artículo pone en evidencia la manera cómo esas diferentes formas de saberes y de juzgamientos a la vez de conocedores e inexpertos han inter-reaccionado. Se nos muestra de qué manera la naturaleza misma del objeto de la consultación los bienes patrimoniales influye enormemente sobre las relaciones entre participantes y sobre el resultado del debate, invitando a reintroducir en el análisis de los dispositivos de consulta esta dimensión asombrosamente escondida en la mayor parte de trabajos.
PLAN DE L'ARTICLE
- Une concertation contrainte par son objet même
- Préserver le patrimoine tout en se protégeant soi-même : le travail de « mise à distance » de la parole profane
- Les experts sous contrainte politique : la double influence des profanes
- ANNEXE I. Méthodologie d’enquête
- ANNEXE II. Nombre de bâtiments protégés au titre des Monuments historiques et des Protections Ville de Paris dans la capitale
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
François-Mathieu Poupeau « Faire du patrimoine bâti un objet de concertation », Revue française de sociologie 1/2009 (Vol. 50), p. 123-150.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2009-1-page-123.htm.
DOI : 10.3917/rfs.501.0123.





