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Revue française de sociologie

2013/1 (Vol. 54)


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Les enjeux liés à la xénophobie et les attitudes à l’égard des immigrés sont de plus en plus saillants en France. D’une part, et selon l’OCDE, la France fait partie d’un des cinq pays industrialisés ayant la plus forte proportion de population immigrée. D’autre part, la faible croissance de cette population durant ces dernières décennies a coïncidé avec les succès électoraux du Front national, ainsi qu’avec la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale et les nombreux débats qui en ont découlé, y compris ceux animés par ce ministère. Curieusement, et paradoxalement, une analyse détaillée et exhaustive des causes de la xénophobie en France n’a pas encore été menée. De nombreux travaux ont cherché à comprendre les logiques du vote en faveur de l’extrême droite (Perrineau, 1985 ; Rey et Roy 1986 ; Mayer, 2002), d’autres ont fourni un descriptif précis et global des tendances xénophobes en France (Mayer, Michelat et Tiberj, 2009 ; Stimson, Tiberj et Thiébaut, 2010), mais à notre connaissance aucune étude n’a directement analysé les facteurs qui peuvent rendre les Français plus ou moins xénophobes ou, inversement, plus ou moins tolérants, et ce indépendamment de leurs idées politiques.

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Évidemment, des explications de l’intolérance vis-à-vis des immigrés ont été avancées depuis bien longtemps (Safi, 2011), mais elles ont fait l’objet d’analyse empirique principalement aux États-Unis et dans quelques pays européens. Il faut également noter l’existence de travaux comparatifs (Mayda, 2006 ; O’Rourke et Sinnott, 2006 ; Hainmueller et Hiscox, 2007 ; Roux, 2008 ; Ceobanu et Escandell, 2010 ; Telli, 2010), qui permettent d’offrir une perspective d’ensemble, mais qui n’offrent pas des échelles territoriales suffisamment fines pour tester les effets contextuels de l’intolérance.

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Ce travail se propose de combler cette lacune en fournissant un test complet des deux théories les plus présentes dans la littérature internationale, à savoir la théorie du contact et celle de la compétition, dans le cadre français. Ces deux théories mettent l’accent sur la causalité contextuelle. Autrement dit, ce ne serait pas uniquement les caractéristiques individuelles qui inclineraient ou non à la xénophobie, mais également celles de l’environnement des individus. Or, il est intéressant de noter que ces effets contextuels sont difficilement observables statistiquement en raison de l’absence d’informations adaptées concernant l’environnement dans lequel les individus vivent. Les échelles nationales ou régionales sont parfois utilisées, mais elles restent des unités territoriales trop larges pour correspondre aux lieux de vie des personnes. Pour lever cette difficulté, nous proposons d’exploiter les statistiques départementales afin de décrire l’environnement dans lequel vivent les individus. L’échelle départementale reste sans doute large, mais elle a le mérite d’être la plus petite unité territoriale sur laquelle nous disposons de statistiques régulières, et de mieux correspondre aux lieux de vie des personnes que la région. Aussi, bien que cette échelle puisse recouvrir des contextes individuels assez différents, elle offre la possibilité de tester au mieux les hypothèses explicatives contextuelles de la xénophobie.

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Les résultats de l’analyse menée confirment ceux déjà observés pour d’autres pays, mais permettent d’apporter un certain nombre de précisions. Ainsi, nous montrons que les interactions favorisent la tolérance, mais qu’un environnement économiquement concurrentiel la décourage. Mais au-delà de cette confirmation, qui est une première dans le cas français, nous apportons plusieurs nuances à ces effets. Premièrement, nous montrons que seul l’effet de contact est amplifié ou limité par les caractéristiques des personnes, essentiellement leur niveau de diplôme et de qualification professionnelle, alors que l’effet de compétition n’est pas affecté par les caractéristiques individuelles. Deuxièmement, nous mettons en évidence une interaction entre les deux effets. Plus précisément, le mélange entre natifs et immigrés produit plus de tolérance lorsque le chômage est faible, alors qu’une augmentation du chômage va se traduire par plus d’intolérance chez ceux qui vivent le plus en contact avec les immigrés. Ce dernier résultat est particulièrement original et n’avait pas encore été mis en évidence.

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Dans le prochain point, nous proposons une présentation de la littérature sur la tolérance à l’égard des immigrés et notamment des deux théories testées empiriquement par la suite, à savoir la théorie du contact et celle de la compétition. Puis, nous décrivons les données et la méthodologie utilisées pour analyser les données françaises d’intolérance. Les résultats que nous obtenons sont ensuite discutés en insistant sur les interactions pouvant exister entre, d’une part, les facteurs individuels de la xénophobie et les facteurs contextuels, et, d’autre part, entre les facteurs contextuels eux-mêmes. Enfin, nous concluons l’étude par une mise en perspective de nos résultats.

Les effets contextuels sur la xénophobie : une revue de la littérature

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Le débat sur les causes de la xénophobie repose en partie sur des explications contextuelles. Au fondement de ces explications, il y a l’idée que ce ne sont pas tant les caractéristiques des natifs ou celles des immigrés qui sont à l’origine du rejet ou de l’acceptation de l’immigration que le type d’interaction qui se crée entre natifs et immigrés. Plus précisément, une interaction peut, avant tout, exister ou non : les immigrés étant minoritaires, beaucoup de natifs ont peu ou pas d’interactions avec eux. Si l’interaction existe, celle-ci peut prendre une forme coopérative ou compétitive. Dans la littérature, deux mécanismes opposés offrent deux prédictions opposées : les effets de contact et les effets de compétition.

Les effets de contact

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L’hypothèse du contact, déjà évoquée dans les travaux de l’École de Chicago (Park, 1921, p. 280-282), a été surtout développée par la psychosociologie des années 1950. Elle soutient que le contact personnel entre membres de groupes différents va produire des niveaux plus faibles d’attitudes négatives à l’égard des membres des autres groupes. L’interprétation psychologique de cette relation causale repose sur l’idée que le contact personnel produit empathie et familiarité, et conduit par là à réduire les préjugés et les différences perçues (Allport, 1954 ; Pettigrew, 1998). À l’origine, ce mécanisme concernait les différences raciales aux États-Unis, mais il a été appliqué avec succès à la question de l’immigration et de la xénophobie (Pettigrew et Tropp, 2006).

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Cependant, ce mécanisme peut être favorisé ou entravé par plusieurs circonstances. D’après Allport (1954), quatre conditions sont requises pour qu’il y ait effet de contact : lorsque le statut social des natifs et des immigrés est semblable, lorsque les deux groupes poursuivent des objectifs communs, lorsque deux groupes sont interdépendants et lorsqu’ils ont le même respect pour les autorités, les lois, les coutumes. À ces conditions en ont été progressivement rajoutées d’autres, comme par exemple l’opportunité de nouer des relations d’amitié (Pettigrew, 1998), ou un niveau élevé de confiance interpersonnelle (Herreros et Criado, 2009), ou encore la tolérance globale parmi les natifs (Kehrberg, 2007). La multiplication des conditions a eu pour conséquence de réduire considérablement la portée de l’hypothèse du contact (Brown et Lopez, 2001). Cependant, en s’appuyant sur une méta-analyse rassemblant 515 études empiriques, Pettigrew et Tropp (2006) trouvent que ces conditions restrictives sont certes amplificatrices, mais, pour autant, ne sont pas nécessaires au déclenchement des effets de contact. Au contraire, de nombreuses configurations d’interaction entre immigrés et natifs peuvent déclencher une réduction des préjugés – même si c’est à un degré différent –, ce qui signifie que l’effet de contact se produit dans un grand nombre de situations différentes d’interaction.

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L’impact positif du contact sur les attitudes à l’égard des immigrés (et plus généralement des membres d’autres groupes) a été généralisé par Wright et ses collaborateurs (1997) à travers leur « effet contact étendu ». D’après celui-ci, des attitudes positives se développent non seulement à travers le contact personnel avec des membres des autres groupes, mais aussi, indirectement, par le fait que l’on sache qu’un membre de notre groupe a un ami qui est membre d’un autre groupe. Depuis, cet effet a été observé dans plusieurs pays européens (Brown, 2010). L’existence d’un effet de contact étendu est importante ici, car, pour une étude à grande échelle comme la nôtre, elle permet de rendre plus probable l’idée que cet effet dépend directement du nombre d’immigrants sur un territoire donné, sauf, bien sûr, dans le cas où il y aurait un phénomène fort de ghettoïsation.

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Il reste que, dans certaines circonstances, la présence d’immigrés ne produit pas une baisse de la xénophobie, mais, au contraire, l’augmente. C’est le résultat de l’effet de compétition.

Les effets de compétition

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L’idée que la xénophobie est une réaction à la compétition économique entre natifs et immigrés avait déjà été thématisée il y a presque cent ans par Park et Burgess (Park, 1921, p. 526-529). Selon eux, dans un contexte de ressources rares, les immigrés entrent en compétition avec les natifs pour l’accès aux ressources, et cette compétition est la première étape d’un cycle de relations « raciales » débouchant sur l’assimilation.

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Cependant, Park et Burgess considéraient les groupes « natifs » et « immigrés » comme une donnée de base et l’économie comme un système global. Or, leur hypothèse implique que la compétition n’existe que lorsque les immigrés ont les mêmes compétences sur le marché du travail que les natifs (Rea et Tripier, 2008, p. 16). Par ailleurs, elle suppose que les « immigrés » soient perçus comme un groupe antagoniste aux « natifs ». En analysant de plus près les mécanismes psychologiques qui mènent à la compétition, nous pouvons en distinguer au moins deux.

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Un premier mécanisme repose sur l’idée qu’un niveau élevé de solidarité à l’intérieur d’un groupe peut produire des attitudes hostiles à l’égard des membres des autres groupes si ces derniers sont perçus comme des menaces (Hardin, 1995 ; Quillian, 1995). Dans ce cas, chaque individu est motivé par une solidarité et une attitude « sociotropique » spécifiquement orientée vers les membres du groupe auquel il s’identifie. Par conséquent, ces individus n’ont pas besoin de se sentir eux-mêmes menacés par la concurrence des immigrés : il suffit qu’ils pensent que les membres de leur groupe le sont. Il faut par ailleurs noter que cet effet de compétition est compatible avec l’effet de contact décrit plus haut. La fréquence des contacts avec les immigrés peut augmenter les chances que les natifs puissent s’identifier à des groupes dans lesquels des immigrés sont inclus, comme par exemple le quartier, le groupe socioprofessionnel, etc. Ces contacts pourront alors faire diminuer le sentiment de compétition entre groupes.

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Le second mécanisme psychologique, en revanche, est fondé sur une compétition individuelle et représente une alternative à l’hypothèse de contact (Facchini et Mayda, 2009 ; Hanson, Scheve et Slaughter, 2009). L’idée est que l’interaction entre natifs et immigrés produit de la coopération, sauf s’ils sont en concurrence sur le marché du travail. Dans ce cas, l’interaction conduit à un rejet des immigrés et à de l’intolérance. Ce mécanisme est utilisé pour expliquer, par exemple, la plus grande intolérance parmi les natifs ayant un faible niveau d’études ou de qualification professionnelle (Burns et Gimpel, 2000). Après avoir observé que le pourcentage d’immigrés peu qualifiés, ou du moins dont les qualifications ne sont pas reconnues ou valorisées sur le marché du travail, est plus élevé que le pourcentage des natifs, Burns et Gimpel concluent que l’effet de compétition concerne principalement les travailleurs peu qualifiés, alors que les travailleurs qualifiés ne ressentent pas de concurrence vis-à-vis des immigrés et tendent, par conséquent, à être plus tolérants. Cette observation a été confirmée dans certaines études comparatives dans les pays européens (Mayda, 2006 ; Telli, 2010), même si elle est parfois nuancée (Roux, 2008). Des études récentes aux États-Unis ont pris en compte la distinction entre les attitudes à l’égard des immigrés qualifiés et non qualifiés, avec des résultats ambigus. Facchini et Mayda (2009) trouvent un effet de compétition au niveau individuel, alors que Hainmueller et Hiscox (2010) ne trouvent aucun effet de compétition chez les travailleurs qualifiés.

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De manière générale, l’effet de compétition, aussi bien individuel qu’entre groupes, semble assez pertinent pour comprendre les attitudes à l’égard de l’immigration, mais, tout comme l’effet de contact, il ne produit pas de prédictions aussi efficaces selon les pays ou selon les mesures utilisées.

Interactions entre les deux effets contextuels

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Plusieurs travaux ont déjà essayé d’évaluer simultanément les deux effets. Hjerm (2009) trouve, au niveau de municipalités suédoises, que l’effet de compétition (mesuré par le taux de chômage) est décisif pour prédire l’effet de contact que peut produire le nombre d’immigrés dans la même ville. Lorsque le taux de chômage est faible, plus il y a d’immigrés et plus il y a de tolérance et d’ouverture parmi les natifs. Un effet de contact apparaît donc clairement. En revanche, lorsque le taux de chômage est élevé, i.e. lorsque la compétition sur le marché du travail est forte, le nombre d’immigrés produit l’effet inverse, révélant ainsi que l’accroissement de la compétition dans le marché du travail élimine les propriétés du contact et les remplace par un effet de compétition. Un résultat similaire a été trouvé aux États-Unis (Berg, 2009). Cet effet de « remplacement » du contact par la compétition ne semble pas toujours aussi simple. Ainsi, Oliver et Wong (2003) montrent qu’aux États-Unis la présence d’hétérogénéité ethnique entraîne de la xénophobie surtout dans les grandes villes, suggérant ainsi qu’il y aurait un effet de ghettoïsation (Schelling, [1978] 1980) qui réduirait le nombre de contacts. Dans ce cas, le taux de chômage ne jouerait négativement que lorsque les contacts ne sont pas fréquents. D’autres résultats soulignant une prépondérance de l’effet de contact sur l’effet de compétition ont été avancés à partir d’une analyse sur les pays européens fondée sur l’enquête « Eurobaromètre », dans laquelle, cependant, l’effet de contact n’avait été estimé qu’à partir des déclarations des répondants et non de données contextuelles (McLaren, 2003).

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D’une manière générale, les études empiriques ne sont pas unanimes sur le poids respectif des effets de contact et de compétition, ni sur leur interaction. L’interaction entre immigrés et natifs produit souvent coopération et tolérance, mais conduit parfois au conflit et au préjugé.

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Il faut également noter que d’autres facteurs peuvent jouer sur la tolérance vis-à-vis des immigrés. D’une part, les croyances identitaires semblent avoir une influence importante, et entraînent des différences considérables dans le rejet des immigrés selon leurs caractéristiques ethniques ou religieuses (Sniderman, Hagendoorn et Prior, 2004). Dans le présent article, ces facteurs ne sont pas pris en compte car nous étudierons la perception des « immigrés en général », sans analyser les origines des immigrés auxquels les répondants se réfèrent. Nous nous situons donc au niveau des attitudes générales à l’égard de l’immigration, et non pas au niveau des opinions ou croyances des individus.

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D’autre part, dans une comparaison de politiques locales aux États-Unis, Hopkins (2010) a récemment montré que les politiques publiques et leur médiatisation ont un effet considérable sur la perception des immigrés comme menace. Nous n’avons pas pris en compte cette dimension dans la mesure où la France est centralisée et que le contexte départemental n’est pas politiquement pertinent. Il est utile, néanmoins, de noter que les effets contextuels retenus dans cet article n’épuisent pas tous les effets contextuels pouvant être pris en considération.

Données étudiées et méthodologie d’analyse empirique

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Partant de ces résultats, notre démarche empirique a pour objectif de tester la présence de ces deux effets contextuels parmi la population française. Pour ce faire, nous utilisons le volet français de l’« European values survey » (EVS), qui nous permet de construire un indicateur synthétique des attitudes individuelles vis-à-vis des immigrés. La mise en correspondance de cet indicateur avec notamment des mesures contextuelles donne la possibilité de mettre en œuvre une méthodologie statistique de tests.

Description du volet français de l’ European values survey

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Nous utilisons une base de données comportant deux niveaux. Les données individuelles viennent de la dernière vague de l’EVS, administrée en France entre mai et août 2008 (n = 3 071), réalisée pour moitié par une stricte méthode aléatoire, et pour une autre moitié par quotas renforcés (Bréchon et Tchernia, 2009 ; Bréchon et Galland, 2010). La dernière vague de cette enquête a considérablement renforcé les questions sur l’immigration ; elle permet en plus d’identifier le département des répondants.

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Grâce à cela, nous avons pu croiser ces données individuelles avec les données départementales fournies par l’Insee. Au total, les répondants couvrent 86 départements de France métropolitaine et chaque département représente en moyenne 1,16 % des répondants (soit environ 36 observations). Le département le moins représenté comprend 0,26 % des répondants et le plus représenté 5,21 %. La distribution des répondants dans les départements correspond, bien entendu, à leur poids démographique dans la population totale.

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L’enquête menée en 2008 s’inscrit dans une période d’augmentation générale de la tolérance en France. En effet, l’indice longitudinal de tolérance (Stimson, Tiberj et Thiébaut, 2010) constitué à partir des enquêtes de la CNCDH [1][1] http://www.cncdh.fr/. montre que, depuis 1990, la tolérance des Français s’accroît malgré des fluctuations qui peuvent sembler conjoncturelles (Figure 1).

FIGURE 1 - Évolution de la tolérance vis-à-vis des immigrés en France

Note : L’indice longitudinal est compris entre 1 et 100 et synthétise plusieurs questions sur les attitudes des répondants vis-à-vis des étrangers. Pour plus de détails sur sa construction, voir Mayer, Michelat et Tiberj (2009).

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Pour autant, il apparaît que 2008 n’est pas une année particulière parmi l’ensemble de la période couverte par l’indicateur de la CNCDH, ce qui renforce notre choix d’étudier l’EVS de 2008.

Mesurer les attitudes vis-à-vis des immigrés

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Afin de mesurer les attitudes des répondants vis-à-vis des immigrés, nous avons choisi d’utiliser une mesure composite, c’est-à-dire une échelle d’attitudes plutôt qu’une question unique. Dans le questionnaire, des questions sont posées concernant l’opinion des répondants sur cinq dimensions des effets éventuels de l’immigration sur la société. Il est demandé à chaque répondant de se situer en utilisant une échelle de 1 à 10, 1 étant la position la plus critique vis-à-vis de l’immigration, 10 la position la moins critique. Les dimensions traitées sont les suivantes : l’influence de l’immigration sur l’emploi des natifs, l’influence de l’immigration sur la culture du pays d’accueil, l’influence de l’immigration sur la criminalité, l’influence de l’immigration sur la Sécurité sociale, et enfin le poids démographique de l’immigration. L’ensemble des questions est présenté dans le Tableau 1, qui montre que, d’une part, l’échelle est croissante avec la tolérance et, d’autre part, que la dernière question semble plus générale que les quatre précédentes.

TABLEAU 1 - Questions de l’ EVS sur la perception des effets de l’immigration
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Les réponses collectées sont plutôt cohérentes d’une question à l’autre. En effet, pour chaque dimension, la valeur modale de l’échelle est la valeur centrale 5. En plus de cette valeur, trois catégories de l’échelle sont fréquemment présentes : les deux valeurs extrêmes 1 et 10 ainsi que la valeur 8. Les distributions auraient ainsi une forme en W, à l’exception du domaine de la criminalité. Cette description tend à montrer en premier lieu une neutralité assez importante de la population interrogée. L’impression de cohérence entre les différents domaines est également vérifiée au niveau individuel, grâce au calcul de la corrélation de rang sur les cinq questions (Tableau 2). Au minimum le coefficient de corrélation est d’environ 0,55, entre la question sur l’emploi et celle sur la Sécurité sociale, et au maximum il est supérieur à 0,7, entre la Sécurité sociale et le poids général des immigrés dans la population. La corrélation se situe donc dans une fourchette relativement restreinte, montrant une cohérence des enquêtés dans leur positionnement vis-à-vis de l’immigration. Enfin, la cohérence interne est également confirmée par la statistique de l’alpha de Cronbach, dont la valeur est de 0,9, ce qui constitue un niveau satisfaisant.

TABLEAU 2 - Corrélation de rang entre les cinq domaines

Note : Le coefficient de corrélation est celui de Spearman. Tous les coefficients sont statistiquement significatifs au seuil de 0,001.

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À partir de ces cinq questions, nous avons construit un indicateur synthétique de tolérance vis-à-vis de l’immigration, qui est la moyenne simple des valeurs des cinq questions. L’intérêt de la construction de cet indice est de plusieurs ordres. Premièrement, en raisonnant sur plusieurs dimensions, nous couvrons plusieurs éléments constitutifs de la tolérance et de l’intolérance à l’immigration. Deuxièmement, nous sommes moins dépendants d’une question particulière dont la compréhension par les répondants pourrait être liée à sa formulation, à l’actualité au moment du terrain, etc. Troisièmement, l’indicateur devient une variable continue dont l’analyse apparaît plus pertinente que celle d’une échelle unique. En effet, les facteurs explicatifs d’un passage, par exemple, d’une valeur 2 à une valeur 3 semblent difficiles à mettre en évidence, mais surtout assez peu pertinents compte tenu de la subjectivité de la perception des échelles par les répondants. Sans surprise, l’indicateur composé (Tableau 2) reprend en partie les caractéristiques des questions prises isolément.

FIGURE 2 - Distribution de l’indicateur composé de tolérance par rapport à l’immigration
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Ainsi, la valeur modale de l’indicateur est clairement la valeur 5, sur laquelle se concentrent pratiquement 12 % de l’échantillon, ce qui suggère qu’il s’agit d’une position perçue comme « intermédiaire » par les interviewés. En revanche, la distribution correspond plus à une distribution gaussienne puisque les valeurs extrêmes sont moins fréquentes. En moyenne, l’indicateur prend la valeur 5,6 et son écart type est de 2,3. Le minimum de l’indicateur est de 1, ce qui marque une absence totale de tolérance vis-à-vis de l’immigration, et son maximum est de 10, correspondant à une très forte tolérance. Compte tenu de ces qualités, c’est cet indicateur que nous allons utiliser pour tenter de tester les effets contextuels parmi la population enquêtée.

Les variables de contexte

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Pour mesurer les effets de contexte, nous utilisons deux variables départementales. La première variable est la part des immigrés, définis par l’Insee comme les personnes nées étrangères à l’étranger et résidant en France [2][2] Il s’agit de la définition adoptée par le Haut conseil..., rapportée à la population totale du département [3][3] La source des données est l’Insee et la mesure correspond.... Compte tenu de l’effet de contact, on s’attend à ce que les répondants à l’enquête vivant dans des départements qui ont une proportion plus importante de population immigrée soient plus tolérants que ceux habitant dans des départements ayant une faible proportion. Bien évidemment, la mesure que nous utilisons est une variable proxy du contact effectif entre le répondant et les immigrés. Mesurer directement le nombre de contacts réels appelle un travail empirique d’un autre ordre que celui réalisé ici. Nous faisons simplement l’hypothèse que les contacts effectifs seront en moyenne plus nombreux dans des départements où la proportion d’immigrés est plus grande, ce qui produira, selon la thèse du contact « étendu » (Wright et al., 1997) un effet exponentiel sur la tolérance.

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La seconde variable de contexte mesure l’effet de concurrence sur les natifs dû à la présence d’immigrés. L’effet est mesuré par le taux de chômage dans le département [4][4] Il s’agit du taux de chômage mesuré par l’Insee lors.... On s’attend à ce que plus le taux de chômage dans l’environnement du répondant est élevé et plus les natifs se sentent en concurrence avec les populations immigrées, plus ils seront intolérants vis-à-vis de ces populations.

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Les deux variables utilisées pour notre étude correspondent aux variables habituellement utilisées dans la littérature pour tester les effets contextuels. En ce sens, notre choix s’inscrit dans les pratiques habituelles et n’offre aucune originalité.

Méthodologie statistique

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À partir des développements précédents, nous menons une analyse statistique inférencielle des effets contextuels sur la tolérance des répondants, l’objectif étant de valider ces effets ceteris paribus. Pour ce faire, nous réalisons une analyse multivariée des indices individuels de tolérance. Compte tenu du fait que cette mesure est une variable continue, nous pouvons utiliser la méthode des moindres carrés ordinaires pour estimer la régression. La principale difficulté pour notre étude est le fait que nous mobilisons des variables explicatives correspondant à deux niveaux : d’une part, les individus ayant répondu à l’enquête et, d’autre part, les données de leur département. Or, l’introduction de données correspondant à un niveau agrégé peut produire des perturbations dans la qualité des estimations [5][5] Plus précisément, la présence de variables agrégées.... Nous utilisons donc une méthode de correction de la variance des erreurs [6][6] Il s’agit de la méthode du « cluster », qui corrige... de manière à limiter ces perturbations. En plus des variables de contexte, nous retenons huit variables individuelles pour expliquer le niveau de tolérance des individus [7][7] Une présentation statistique des variables est donnée.... Outre l’âge et le sexe, nous introduisons le niveau de revenu, le niveau d’éducation, le niveau de compétence professionnelle [8][8] Le niveau de compétence professionnelle est mesuré..., la taille de l’agglomération d’habitation, la situation matrimoniale et, enfin, le fait d’avoir au moins un parent né à l’étranger. Les effets attendus sont les suivants.

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Selon la thèse de la compétition sur le marché du travail dans sa version individualiste, la tolérance doit augmenter avec le niveau de revenu ainsi qu’avec le niveau d’éducation et de compétence. En effet, les caractéristiques plus recherchées, plus valorisées sur le marché du travail (compétences ou niveau de formation) diminuent la compétition avec les nouveaux arrivants, tout comme le revenu, qui réduit la vulnérabilité face à la concurrence (O’Rourke et Sinnott, 2006).

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En revanche, il n’y a pas de caractéristiques individuelles particulières exprimant l’effet de contact, puisqu’il se fonde sur une interaction. Cependant, le seul pourcentage d’immigrés ne nous a pas paru assez précis dans la mesure où, même sur un territoire aussi restreint que le département, les immigrés sont inégalement distribués. Nous avons donc utilisé la taille d’agglomération d’habitation du répondant, qui permet de distinguer ceux qui vivent dans des grandes agglomérations et ceux qui habitent des zones intermédiaires ou plus rurales. Cette distinction est importante car l’immigration touche beaucoup plus les zones urbaines [9][9] Dans l’enquête, la taille de l’agglomération du répondant.... Si l’effet de contact existe, il devrait donc être renforcé par la taille de l’agglomération du répondant.

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En outre, nous avons pris en considération plusieurs variables de contrôle. Les enfants de migrants [10][10] Distingués à partir de la question sur le lieu de naissance... devraient être plus tolérants avec les nouveaux immigrés. Les personnes âgées devraient en revanche l’être moins. Pour les autres caractéristiques du répondant, à savoir le sexe et le statut matrimonial, nous n’avons pas de prédiction particulière concernant leur effet sur la tolérance à l’égard des immigrés.

Résultats des estimations

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Les résultats de la régression sont présentés dans le Tableau 3. Globalement, l’estimation est satisfaisante. Les variables explicatives de l’indice de tolérance autres que celles mesurant les effets contextuels ont des coefficients dont les signes correspondent à ceux attendus. On peut notamment noter l’effet de l’âge, qui diminue la tolérance, ou inversement l’effet positif du niveau d’éducation. Il faut également remarquer l’impact positif important d’une ascendance étrangère sur la tolérance. Nous allons maintenant détailler l’analyse des effets contextuels.

TABLEAU 3 - Estimations de l’indicateur de tolérance

Note : Les erreurs types sont corrigées par la méthode des « clusters » par département.

Significativité des coefficients : * p < 0,10, ** p < 0,05, *** p < 0,01.

Des effets contextuels confirmés

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Des résultats de la régression multivariée (Tableau 3), il ressort que les deux effets contextuels sur la tolérance à l’égard des immigrés sont vérifiés puisque les deux variables de contexte ont des coefficients estimés statistiquement différents de zéro, et des signes correspondant à ceux attendus (Modèle A).

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Plus la personne enquêtée habite un département où la proportion d’immigrés est élevée, plus sa tolérance est importante. Une augmentation d’un point de pourcentage de la proportion d’immigrés dans le département se traduit par une augmentation de 0,03 de l’indice de tolérance. En termes d’élasticité [11][11] L’ampleur des effets peut être mesurée de deux manières..., cela correspond à une augmentation de 0,04 % de l’indice de tolérance à la suite d’une augmentation de 1 % de la proportion d’immigrés dans le département. Il y a donc bien un effet de contact, tel que mesuré par notre variable proxy, statistiquement probant parmi la population enquêtée.

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Il faut, en outre, souligner l’impact positif du fait de vivre dans une grande agglomération. Cet effet semble bien être associé à un effet de contact – dû à une plus grande présence de la population immigrée dans les villes –, car son coefficient est plus élevé lorsque la proportion départementale d’immigrés n’est pas contrôlée (Tableau 3, Modèle B). Cela signifie que le fait de vivre en ville a moins d’impact sur la tolérance si le pourcentage d’immigrés est pris en compte. Lorsque l’on cumule les deux effets, il apparaît clairement que les environnements qui augmentent les chances de rencontrer un immigré produisent chez les répondants une forte baisse de la xénophobie.

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À l’inverse, le taux de chômage départemental a une incidence négative sur l’indice de tolérance. Une augmentation d’un point de pourcentage du taux de chômage induit une diminution de 0,09 de l’indice de tolérance. En termes d’élasticité, une augmentation de 1 % du taux de chômage départemental se traduit par une diminution de 0,11 % de l’indice de tolérance. Nous pouvons donc en conclure que l’effet de compétition est statistiquement constaté parmi la population enquêtée.

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Si les deux variables contextuelles ont bien les effets attendus, leurs ampleurs divergent. Tout d’abord, les élasticités, c’est-à-dire les réponses de l’indicateur de tolérance aux variations des variables, sont différentes : la réaction est plus marquée pour l’effet de compétition que pour l’effet de contact. Pour autant, ce résultat provient en grande partie des différences de variance entre les deux variables. En effet, les coefficients standardisés, c’est-à-dire calculés sur des variables centrées (dont la moyenne est nulle) et réduites (dont la variance est égale à 1), s’élèvent à - 0,06 pour la variable de chômage et + 0,05 pour celle de la proportion d’immigrés.

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De plus, les résultats concernant les variables de contexte sont particulièrement stables et robustes. En effet, ils pourraient correspondre à un artefact statistique associé à une forte corrélation entre les deux mesures départementales [12][12] Il est en effet possible que l’estimation souffre de.... Or, il apparaît que ce problème n’est pas présent. Tout d’abord, on peut noter que la corrélation entre les deux mesures au niveau individuel est très faible : le coefficient de corrélation simple s’élève à 0,02, et n’existe pas statistiquement (le coefficient n’est pas différent de zéro au seuil de 0,1). De plus, l’indicateur VIF[13][13] L’indicateur VIF, pour Variance inflation factor, est... servant à détecter la présence de ce problème est en moyenne de 1,8, ce qui est très faible et tend à montrer que la multicolinéarité est essentiellement présente entre les variables de revenu et de formation. Enfin, si nous soustrayons alternativement l’une des deux variables de l’estimation, comme c’est le cas dans les modèles B et C, nous constatons que les coefficients de chaque variable de contexte ne sont pas affectés, en significativité et en ampleur, par la présence ou l’absence de l’autre variable contextuelle, ce qui tend à montrer leur robustesse.

Des effets contextuels linéaires et différenciés

43

La première question que l’on peut se poser concernant les effets contextuels mis en évidence est celle de leur linéarité. En introduisant ces variables, nous avons fait l’hypothèse implicite qu’ils sont identiques, quel que soit leur niveau. Autrement dit, nous avons supposé que l’influence du taux de chômage (ou de la proportion d’immigrés) sur la tolérance est la même lorsque ce taux est faible ou élevé. Pour vérifier cette linéarité, nous avons réalisé les mêmes estimations (que le Modèle A), mais en introduisant une relation non linéaire. Deux relations pour chaque variable sont testées : une relation logarithmique, qui implique que l’effet s’épuise progressivement au fur et à mesure que la valeur de la variable explicative s’accroît ; et une relation polynomiale d’ordre deux, qui implique des ruptures et un changement de sens de la relation : au-delà d’un certain seuil, la relation peut se renverser.

44

Les résultats détaillés sont donnés en Annexe 2. On est en mesure d’en conclure que l’on peut rejeter la présence de relations non linéaires entre l’indice de tolérance et les variables contextuelles, à une exception près. Il apparaît en effet que le coefficient associé avec le logarithme du taux de chômage est statistiquement significatif. Ce résultat tend donc à montrer que l’effet de compétition semble s’épuiser au fur et à mesure de l’augmentation du chômage. Plus précisément, l’impact négatif sur la tolérance d’une augmentation du taux de chômage serait plus important lorsque le taux de chômage est faible que lorsqu’il est élevé. Mais il n’est pas possible de trancher a priori entre les deux effets (linéaire et non linéaire).

45

La deuxième question concernant les effets contextuels est de savoir si ces effets peuvent eux-mêmes être influencés par les caractéristiques des répondants. Nous avons sélectionné quatre caractéristiques personnelles pouvant influencer l’effet de compétition ou l’effet de contact. Ces quatre variables sont le niveau de compétence professionnelle, le niveau de diplôme, le fait d’avoir connu une période de chômage et le fait d’avoir au moins un parent né ailleurs qu’en France.

46

En effet, on peut supposer qu’une personne possédant des compétences professionnelles importantes ou un diplôme élevé sera moins sensible à un effet de compétition économique, et qu’inversement une personne avec des compétences plus faibles ou un niveau de diplôme moins élevé sera plus sensible à l’effet de concurrence sur le marché du travail. De la même manière, une personne ayant connu une période de chômage peut être plus sensible à la concurrence économique des migrants. Enfin, on peut s’attendre à ce que les personnes ayant une ascendance étrangère soient moins sujettes à l’effet de compétition.

47

On peut en outre s’attendre à ce que l’effet de contact sur la tolérance soit plus important pour les personnes diplômées ou possédant un niveau élevé de compétence professionnelle, ainsi que pour les personnes ayant une ascendance étrangère. Ces trois caractéristiques individuelles peuvent alors être des mécanismes accélérateurs de l’effet contextuel de contact.

48

Pour tester ces effets interactifs, nous avons utilisé successivement une variable multiplicative entre, d’une part, la variable indicatrice [14][14] La variable vaut 1 si l’individu enquêté possède la..., c’est-à-dire successivement le niveau de compétence professionnelle [15][15] Cette variable est construite à partir de la variable..., l’expérience de chômage [16][16] La question était : « Au cours des cinq dernières années,..., le fait d’avoir un ou deux parents qui ne sont pas nés en France [17][17] Il s’agit de la même variable que précédemment., les personnes disposant d’une formation bac + 2 et au-delà, et chaque variable départementale de contexte, chômage et proportion d’immigrés, d’autre part. La création d’une variable multiplicative permet de comparer l’effet du taux de chômage ou de la proportion d’immigrés selon que la personne possède ou non l’une des quatre caractéristiques. Et la présence de la variable binaire de caractéristique permet de mesurer le changement éventuel du niveau de tolérance [18][18] Une régression de la forme : Y?i= ?+ ?1Dummy+ ?2Xi+....

49

Les résultats montrent que l’effet de concurrence n’est pas différent quelles que soient les caractéristiques de la personne, puisque les coefficients des variables ne sont pas statistiquement significatifs [19][19] Le détail des estimations est donné en Annexe.. On peut néanmoins constater que la constante (le niveau de départ de tolérance) augmente lorsqu’il s’agit d’une personne diplômée du supérieur.

50

En revanche, l’effet contextuel de contact est, lui, influencé par deux caractéristiques de la personne : son niveau de diplôme et ses compétences professionnelles. Alors qu’il n’y a aucune différence dans l’effet de contact que la personne ait ou non un (ou deux) parent(s) né(s) à l’étranger et qu’elle ait connu une période de chômage, il y a une différence selon le niveau de diplôme et selon le niveau de compétence professionnelle. Les deux différences d’effet sont représentées respectivement par les Figures 3 et 4.

FIGURE 3 - Effet de contact sur la tolérance selon le niveau de diplôme des répondants
FIGURE 4 - Effet de contact sur la tolérance selon le niveau de compétence professionnelle des répondants
51

Les Figures 3 et 4 montrent bien les deux différences entre les différentes populations. Ainsi, le niveau de tolérance est initialement plus élevé parmi les plus diplômés que parmi les moins diplômés. Mais l’effet de contact est plus important parmi les moins diplômés, puisque la pente de la droite est plus marquée. En d’autres termes, les moins diplômés réagissent positivement et plus fortement à la présence de population immigrée dans leur département que les plus diplômés, même si ces derniers ont un niveau initial de tolérance plus élevé. Cet effet n’est pas si surprenant si l’on se souvient que l’effet principal du contact est de réduire les préjugés. Dans la mesure où les plus diplômés ont au départ moins de préjugés à l’égard des immigrés, le contact direct ou indirect avec ces derniers n’affecte que faiblement leur tolérance.

52

De la même manière, les personnes ayant des compétences professionnelles élevées ont un niveau de tolérance plus élevé que les individus en possédant de plus faibles. Mais ces derniers réagissent positivement, en termes de tolérance, à la présence d’immigrés dans leur département (la pente de la courbe est positive), alors que les personnes à compétences fortes réagissent peu, voire même négativement, à une plus forte présence d’immigrés dans le département (la pente de la courbe, légèrement négative, est de fait très proche de zéro).

53

Ce résultat est important car il signifie que les catégories qui tendent individuellement à être plus intolérantes parce qu’elles sont en compétition avec les immigrés sont en fait les plus sensibles à l’effet de contact tel que nous le mesurons avec notre donnée départementale. Le contact personnel a un effet positif sur la tolérance d’autant plus grand que les individus, en raison de leurs caractéristiques, se trouvent en compétition avec les immigrés. Cette conclusion est confirmée par l’observation que le chômage départemental n’affecte pas plus les répondants vulnérables sur le marché de l’emploi que les autres. L’effet de compétition existe donc, mais il joue au niveau du groupe (effet sociotropique), selon la version de Hardin (1995), et non au niveau individuel (effet égotropique).

Des effets contextuels interactifs

54

Enfin, la dernière question soulevée par notre analyse est celle de l’interaction entre les effets contextuels eux-mêmes. En effet, on peut se demander si l’effet de contact est identique lorsque la personne se situe dans un environnement où le taux de chômage est plus élevé, c’est-à-dire dans un contexte plus compétitif. Symétriquement, est-ce que l’effet de compétition est identique pour les individus dont l’environnement est caractérisé par une proportion d’immigrés plus ou moins importante ? Pour répondre à cette question, nous avons distingué quatre sous-populations à partir des deux critères : les individus se situant dans un département où le taux de chômage est inférieur à la médiane nationale, ceux qui se situent dans un département où il y est supérieur, les individus se situant dans un département où la proportion d’immigrés est inférieure à la médiane nationale, et enfin ceux vivant dans un département où cette proportion est supérieure à la médiane. L’objectif est de savoir si les effets contextuels du chômage (effet de compétition) sont différents pour les deux populations définies à partir de la proportion d’immigrés dans leur environnement, et si les effets contextuels de la proportion d’immigrés (effet de contact) sont différents pour les deux populations définies à partir du taux de chômage départemental.

55

Les résultats détaillés sont présentés en Annexe 3 et sont illustrés par les Figures 5 et 6. Ces résultats sont particulièrement intéressants puisqu’ils valident l’idée d’une interaction entre les deux effets contextuels. Ainsi, l’effet de contact associé à la proportion d’immigrés dans le département dépend du niveau de chômage dans le département (Figure 5). Plus exactement, l’effet de contact n’est vérifié que pour les départements où le chômage est faible. Les personnes vivant dans des départements où le taux de chômage est plus élevé ne sont pas sujettes à un effet de contact. Il apparaît donc que l’effet de contact, c’est-à-dire l’augmentation de la tolérance lorsque l’on réside dans un département où les occasions de fréquenter des immigrés est plus grande, disparaît lorsque la personne se trouve dans une zone économique touchée par un chômage important, c’est-à-dire quand l’effet de compétition est important.

FIGURE 5 - Effet de contact sur la tolérance selon le niveau du taux de chômage
56

De la même manière, l’effet de compétition est différent selon la proportion d’immigrés dans le département (Figure 6). L’effet de compétition, c’est-à-dire l’incidence du taux de chômage sur la tolérance à l’égard des migrants, est plus fort (en valeur absolue) lorsque les personnes vivent dans des départements où la proportion d’immigrés est plus importante que lorsqu’elles vivent dans des départements où elle est plus faible.

57

Ces résultats confirment l’observation de Hjerm (2009) sur les municipalités suédoises, mais rendent le mécanisme plus précis. Lorsque l’on considère les deux effets en même temps, il ressort que la mixité entre natifs et immigrés produit de la tolérance tant que la situation économique est prospère. Mais lorsque la situation économique se dégrade, les vertus du contact tendent à être remplacées par une compétition qui est à l’origine du rejet des immigrés. Comme nous l’avons vu, cela ne concerne pas seulement les personnes qui, du fait de leurs caractéristiques individuelles, risquent le plus d’être au chômage, mais porte sur l’ensemble de la population.

FIGURE 6 - Effet de concurrence sur la tolérance selon le niveau de la proportion d’immigrés
58

Cette analyse cherchait à tester parmi la population française la présence d’effets contextuels sur la tolérance vis-à-vis des populations immigrées. L’étude statistique sur une mesure composite d’attitudes par rapport aux immigrés montre bien qu’il existe, en France, à la fois un effet de contact, puisque la tolérance d’une personne tend à augmenter lorsqu’elle a plus de chances de se trouver en contact avec la population immigrée, et un effet de compétition, puisque la tolérance se réduit lorsque la personne vit dans un environnement économique difficile. De plus, ce second effet tend à s’épuiser à mesure que le contexte économique se détériore.

59

Ce premier résultat ne fait que confirmer ce qui a été trouvé dans d’autres pays sur des échelles plus petites, telles que les municipalités (Berg, 2009 ; Hjerm, 2009), ou même les études expérimentales sur des petits groupes (Pettigrew et Tropp, 2006). Cette confirmation encourage à considérer notre échelle départementale – qui reste un peu trop large – comme relativement pertinente pour décrire l’environnement social des individus.

60

L’approfondissement de l’étude de ces effets contextuels montre qu’ils ont des incidences variables selon les caractéristiques des personnes, d’une part, et selon le niveau atteint par l’autre effet, d’autre part. Il apparaît que l’effet de contact fonctionne en règle générale mais que, premièrement, il est plus présent parmi les personnes économiquement vulnérables alors qu’il est quasiment nul parmi les personnes économiquement solides, et que, deuxièmement, il est beaucoup moins présent lorsque l’environnement des personnes dénote de plus grandes difficultés économiques. Ainsi, si la « vulnérabilité collective » fait décroître l’effet de contact, la « vulnérabilité individuelle » l’augmente. Ce résultat est nouveau dans la littérature et souligne que la xénophobie est un phénomène plus complexe qu’on ne le dit souvent. En interprétant plus concrètement ce résultat, on peut suggérer que la compétition d’un natif avec un immigré sur un lieu de travail ne produit pas de xénophobie et, bien au contraire, entraîne un contact généralement favorable à la tolérance. En revanche, une situation économiquement difficile suscite une solidarité globale entre natifs qui peut entraîner le rejet de la compétition globale produite par les travailleurs immigrés. Il semble donc que le fondement de l’effet de compétition soit plus à rechercher dans des effets de groupe, comme cela a été avancé par Hardin (1995), que dans des effets individuels, comme proposé par Burns et Gimpel (2000).

61

Plus généralement, ces résultats permettent de contribuer au débat autour du modèle français d’intégration. Celui-ci peut être évalué sur deux plans : premièrement, sur le rejet que les immigrés et enfants d’immigrés peuvent avoir à l’égard du pays d’accueil. Ce rejet peut se concrétiser, par exemple, dans des phénomènes d’émeutes urbaines tels que ceux de 2005 en France ou de 2011 au Royaume-Uni. Deuxièmement, sur le rejet que les natifs peuvent avoir à l’égard des immigrés, qui peut s’exprimer par le vote à l’extrême droite ou par des discriminations plus ou moins subtiles. Cette dernière dimension était au centre de cet article. Ces deux dimensions sont probablement interdépendantes.

62

À la suite des émeutes de 2005, l’intégration à la française a été fortement critiquée pour son inefficience : elle vise à intégrer structurellement les immigrés, alors qu’elle ne fait que les acculturer (Schnapper, 2006). Autrement dit, même si les mœurs tendent à s’homogénéiser assez rapidement entre immigrés et natifs, les discriminations et les humiliations que subissent les premiers et leurs enfants restent importantes.

63

Cependant, l’intégration républicaine à la française n’est pas fondée prioritairement sur l’acculturation, mais plutôt sur la volonté de créer un maximum de contact entre natifs et immigrés. Si la lutte contre les différences culturelles visibles peut être une erreur dans la poursuite de l’objectif principal, l’idée selon laquelle la multiplication des chances d’interaction entre personnes qui appartiennent à des cultures et traditions différentes produit de la tolérance est, en revanche, confirmée dans les faits.

64

Toutefois, le modèle français semble également avoir une limite structurelle : lorsque les conditions économiques se dégradent, l’effet positif du mélange disparaît, remplacé plutôt par une peur d’un excès de compétition. Ceci explique pourquoi le débat d’une « crise du modèle français d’intégration » apparaît régulièrement pendant des périodes de ralentissement économique.

65

En fait, à la lumière des résultats obtenus ici, on peut dire que le modèle d’intégration à la française est prometteur lorsque la conjoncture économique est favorable, mais devient fragile devant une montée du chômage. Face à la crise actuelle, il pourrait ne pas avoir les armes pour faire face à une montée de la xénophobie.


Annexe

ANNEXE 1. – Description statistique des données (n = 3 048)

ANNEXE 2. – Estimations d’effets contextuels non linéaires

Note : Les erreurs types sont corrigées par la méthode des « clusters » par département.

Significativité des coefficients : * p < 0,10, ** p < 0,05, *** p < 0,01.

Note : Les erreurs types sont corrigées par la méthode des « clusters » par département.

Significativité des coefficients : * p < 0,10, ** p < 0,05, *** p < 0,01.

Note : Les erreurs types sont corrigées par la méthode des « clusters » par département.

Significativité des coefficients : * p < 0,10, ** p < 0,05, *** p < 0,01.

Note : Les erreurs types sont corrigées par la méthode des « clusters » par département.

Significativité des coefficients : * p < 0,10, ** p < 0,05, *** p < 0,01.

ANNEXE 3. – Estimations avec effets contextuels interactifs


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Notes

[*]

Les auteurs tiennent à remercier Éric Dubois pour son travail préparatoire précieux sur les données, et Vincent Tiberj pour ses éclairages sur les données de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) qu’il a compilées. Nous remercions également les rapporteurs et le comité de lecture de la Revue pour leurs remarques et conseils qui ont permis d’améliorer la qualité de l’étude.

[1]

http://www.cncdh.fr/.

[2]

Il s’agit de la définition adoptée par le Haut conseil à l’intégration.

[3]

La source des données est l’Insee et la mesure correspond au recensement général de la population de 2006 actualisé en 2008.

[4]

Il s’agit du taux de chômage mesuré par l’Insee lors du second trimestre de 2008.

[5]

Plus précisément, la présence de variables agrégées peut créer de l’hétéroscédasticité puisque les termes des erreurs, les résidus de l’estimation, c’est-à-dire la part de la variable de tolérance non expliquée par nos variables, peuvent être corrélés avec des effets inobservés associés aux départements.

[6]

Il s’agit de la méthode du « cluster », qui corrige la variance des erreurs associée aux effets inobservés des départements. Pour une présentation formelle de la méthode, voir Cameron et Trivedi (2005).

[7]

Une présentation statistique des variables est donnée dans l’Annexe 1.

[8]

Le niveau de compétence professionnelle est mesuré en codant la profession des répondants conformément au schéma fourni par l’ISCO-88 (International standard classification of occupations). Cette variable est codée de la même manière que dans le travail de O’Rourke et Sinnott (2006). Les techniciens, professionnels, législateurs, managers et officiers supérieurs sont considérés comme hautement qualifiés (valeur 1). Les travailleurs manuels, secrétaires, agriculteurs et pêcheurs, les travailleurs dans le service au public ou les vendeurs sont considérés comme faiblement qualifiés (valeur 0). Nous avons mis dans un groupe à part les membres de l’église et de l’armée, comme l’ont suggéré O’Rourke et Sinnott.

[9]

Dans l’enquête, la taille de l’agglomération du répondant était donnée sur huit niveaux, qui vont de moins de 2 000 habitants à plus de 500 000. Comme on peut s’y attendre, 62 % des immigrés interviewés vivent dans les villes les plus grandes, alors que tel n’est le cas que pour 23 % des natifs interrogés.

[10]

Distingués à partir de la question sur le lieu de naissance du père et de la mère : en France ou à l’étranger.

[11]

L’ampleur des effets peut être mesurée de deux manières à partir de l’estimation. Premièrement, l’effet marginal de la variable explicative est directement donné par le coefficient estimé, il s’agit de l’effet d’une variation d’une unité de la variable explicative sur la variable expliquée. Deuxièmement, l’élasticité indique la variation en pourcentage de la variable expliquée suite à la variation de 1 % de la variable explicative.

[12]

Il est en effet possible que l’estimation souffre de multicolinéarité entre les variables de contexte. Ce problème ne pèse pas sur la qualité de l’estimation, mais sur la stabilité des coefficients estimés des variables concernées.

[13]

L’indicateur VIF, pour Variance inflation factor, est une mesure postestimation qui permet de détecter les variables pouvant poser des problèmes de multicolinéarité se traduisant par un accroissement artificiel de la part de la variance de la variable expliquée par le modèle.

[14]

La variable vaut 1 si l’individu enquêté possède la caractéristique, 0 sinon.

[15]

Cette variable est construite à partir de la variable de compétence utilisée précédemment en regroupant les catégories « sans objet : retraité ou au foyer » et « compétences élevées » pour lesquelles elle prend la valeur 1, et 0 pour la catégorie « compétences faibles ». Dit autrement, jusqu’à maintenant la variable de compétence comprenait trois catégories possibles. Pour pouvoir croiser cette information avec les variables de contexte, nous avons créé une nouvelle variable qui prend deux valeurs uniquement. L’objectif est de discriminer les répondants selon leur exposition à la concurrence des immigrés sur le marché du travail.

[16]

La question était : « Au cours des cinq dernières années, avez-vous été au chômage pendant une période d’au moins trois mois ininterrompus ? », avec une réponse par oui ou par non.

[17]

Il s’agit de la même variable que précédemment.

[18]

Une régression de la forme : Y?i= ?+ ?1Dummy+ ?2Xi+ ?3 (Dummy× Xi) + ?i indique la différence de constante (?1) et la différence de pente (?3) liées à la dummy, et permet de déduire l’estimation pour la partie de la population dont la dummy est nulle (Y?i = ? + ?2Xi) et pour celle dont la dummy prend la valeur 1: Y?i = (? + ?1) + (?+ ?3) Xi (Gujarati, 1970a, 1970b). En d’autres termes, la variable multiplicative indique un changement (ou non) de l’effet contextuel (changement de pente), alors que la variable binaire permet de mesurer le changement éventuel de l’ordonnée à l’origine.

[19]

Le détail des estimations est donné en Annexe.

Résumé

Français

Cette étude se propose dans un premier temps de faire une présentation des analyses des effets contextuels sur les attitudes individuelles vis-à-vis de l’immigration, i.e. des natifs vis-à-vis des migrants, qu’il s’agisse de la tolérance ou de la xénophobie. Deux effets contextuels opposés ont été mis en évidence par la littérature. L’effet de contact repose sur l’idée que, lorsqu’une personne est plus souvent en contact avec la population immigrée, elle est plus tolérante. L’effet de compétition a une incidence négative sur la tolérance et suppose que la xénophobie augmente lorsque les natifs se sentent en compétition économique avec la population immigrée. Dans un second temps, nous testons empiriquement ces deux effets à partir du volet français de l’« European values survey » en introduisant des données sur les départements dans lesquels vivent les enquêtés. Nous montrons alors qu’il existe bien un effet de contact et un effet de compétition sur la tolérance vis-à-vis des immigrés en France et que ces deux effets coexistent, qu’ils sont robustes et stables, même si le premier est sensible au niveau d’éducation des personnes. Enfin, nous mettons en évidence une interaction entre les deux effets : d’une part, l’effet positif de contact disparaît lorsque les personnes se trouvent dans un environnement de chômage élevé, et, d’autre part, l’effet négatif de compétition est plus important lorsque les personnes vivent dans des départements où la proportion d’immigrés est plus élevée.

Mots-clés

  • XÉNOPHOBIE
  • IMMIGRATION
  • EFFET DE CONTACT
  • EFFET DE COMPÉTITION
  • CHÔMAGE

English

The effects of contact and competition on tolerance of immigrants in France. First, existing analyses of the effects of two contextual features – contact and competition – on native individuals’ tolerance of immigrants or xenophobia are presented. The current understanding is that relatively frequent contact with the immigrant population goes along with increased tolerance ; conversely, competition has a negative impact on tolerance, with xenophobia likely to increase when natives feel they are in economic competition with the immigrant population. These two effects were empirically tested for France using the French segment of the European Values Survey ; specifically, data on the départements in which our respondents live. It was found that contact and competition do affect tolerance of immigrants in France and that these two effects, both robust and stable, coexist while the contact effect is sensitive to educational attainment. Interaction between the two effects is also examined : in a context of high unemployment, the positive effect of contact disappears while the negative effect of competition is sharper among people living in départements with a relatively high proportion of immigrants.

Key words

  • XENOPHOBIA
  • IMMIGRATION
  • CONTACT
  • COMPETITION
  • UNEMPLOYMENT

Deutsch

Die kontextuellen Dimensionen der Toleranz gegenüber den Immigranten in Frankreich : Auswirkungen von Kontakt und Wettbewerb. Diese Untersuchung möchte zunächst Analysen der kontextuellen Auswirkungen auf die individuellen Einstellungen gegenüber den Immigranten vorstellen, d.h. die Einstellungen der Einheimischen gegenüber den Migranten, sowohl bezüglich der Toleranz als auch der Xenophobie. Die Literatur hat zwei gegenteilige kontextuelle Auswirkungen unterstrichen. Der Kontakteffekt stützt sich auf den Gedanken, daß wenn eine Person häufig in Kontakt steht mit der immigrierten Bevölkerung, diese Person Toleranter ist. Der Wettbewerbseffekt hat eine negative Auswirkung auf die Toleranz und setzt voraus, daß die Xenophobie ansteigt wenn die Einheimischen sich in wirtschaftlichen Wettbewerb meinen mit der Immigrantenbevölkerung. Darüber hinaus prüfen wir empirisch diese beiden Auswirkungen auf der Grundlage des französischen Teils der European Values Survey, indem wir Daten der Departements einbringen, in denen die Befragten leben. Somit zeigen wir, daß tatsächlich ein Kontakteffekt und ein Wettbewerbseffekt auf die Toleranz gegenüber den Migranten in Frankreich bestehen und daß diese beiden Effekte gemeinsam vorliegen, daß sie stark und stabil sind, selbst wenn der Kontakteffekt vom Bildungsniveau der Personen abhängig ist. Schließlich heben wir eine Wechselwirkung zwischen diesen beiden Effekten hervor : einerseits verschwindet die positive Kontaktauswirkung, wenn die Personen in einer Umwelt großer Arbeitslosigkeit leben, während andererseits der negative Wettbewerbseffekt stärker ist, wenn die Personen in Departements leben, wo das Verhältnis der Immigranten großer ist.

Wörter Schlüssel

  • XENOPHOBIE
  • IMMIGRATION
  • KONTAKTEFFEKT
  • WETTBEWERBSEFFEKT
  • ARBEITSLOSIGKEIT

Español

Las dimensiones contextuales de la tolerancia con respecto a los inmigrantes en Francia : los efectos de contacto y de competencia. En primer lugar este estudio se propone efectuar una presentación de los análisis de los efectos contextuales sobre las actitudes individuales frente a la inmigración, i.e. de los nativos frente a los inmigrantes, ya se trate de la tolerancia o de la xenofobia. Dos efectos contextuales contrarios han sido puestos en evidencia por la literatura. El efecto contacto reposa sobre la idea que, cuando una persona está mas a menudo en contacto con la población inmigrante es mas tolerante. El efecto competición tiene una incidencia negativa sobre la tolerancia y supone que la xenofobia se incrementa cuando los nativos se sienten en competencia económica con la población inmigrante. En segundo lugar, testeamos empíricamente esos dos efectos a partir de ese boletín European Values Survey introduciendo los datos sobre los departamentos en donde viven los encuestados. Demostramos entonces que, si existe un efecto de contacto y un efecto de competición sobre la tolerancia frente a los inmigrantes en Francia y que esos dos efectos coexisten, que son sólidos y estables, incluso si el primero es sensible al nivel cultural de las personas. En fin, ponemos en evidencia una interacción entre los dos efectos ; de una parte, el efecto positivo desaparece cuando las personas se encuentran en un ambiente de alto desempleo, y de otra parte, el efecto negativo de competición es mas importante cuando las personas viven en los departamentos donde la proporción de inmigrantes es mas elevada.

Palabras claves

  • XENOFOBIA
  • INMIGRACIÓN
  • EFECTO CONTACTO
  • EFECTO COMPETICIÓN
  • DESEMPLEO

Plan de l'article

  1. Les effets contextuels sur la xénophobie : une revue de la littérature
    1. Les effets de contact
    2. Les effets de compétition
    3. Interactions entre les deux effets contextuels
  2. Données étudiées et méthodologie d’analyse empirique
    1. Description du volet français de l’ European values survey
    2. Mesurer les attitudes vis-à-vis des immigrés
    3. Les variables de contexte
    4. Méthodologie statistique
  3. Résultats des estimations
    1. Des effets contextuels confirmés
    2. Des effets contextuels linéaires et différenciés
    3. Des effets contextuels interactifs

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