Revue française des affaires sociales 2001/4
Revue française des affaires sociales
2001/4 (n° 4)
210 pages
Editeur
A propos de cette revue Site Web
Alertes e-mail

Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.

S'inscrire Alertes e-mail - Revue française des affaires sociales

Être averti par courriel à chaque nouvelle parution :
d'un numéro de cette revue
d'une citation de cet article

Votre adresse e-mail

Gérer vos alertes sur Cairn.info

Cairn.info respecte votre vie privée
Notes de lecture
Article précédent Page 203-208

Vous consultezNotes de lecture


La protection sociale sous le régime de Vichy. Philippe-Jean Hesse et Jean-Pierre Le Crom (dir.), Rennes, PUR, 2001, 377 pages


Le recueil dirigé par Philippe-Jean Hesse et Jean-Pierre Le Crom vient, comme le souligne à juste titre l’introduction, dans un vide historiographique qu’il contribue heureusement à combler. On sait que le régime de Vichy a longtemps été considéré, dans les ouvrages savants aussi bien que dans la mémoire politique, comme une parenthèse malheureuse. Il en reste dans l’historiographie de la protection sociale en France une coupure entre une histoire ancienne de l’émergence des institutions de protection sous la IIIe République et une histoire moderne de la sécurité sociale et de ses développements, entre lesquelles le lien est rarement fait. Le travail présenté ici, œuvre, sauf pour ce qui concerne deux études locales, de l’équipe « Droit et changement social » (CNRS/Université de Nantes) pose la question des héritages des réformes de la Libération en même temps qu’il analyse les évolutions de la protection sociale entre 1939 et 1945.

2 L’ouvrage comporte neuf chapitres. Les six premiers, qui allient une approche institutionnelle à une approche par les risques couverts, présentent successivement les développements qui interviennent en matière d’assurances sociales (maladie et vieillesse), de soutien économique aux familles, d’accidents du travail, d’assistance publique, de bienfaisance privée, et de mutualité. Ils sont complétés par l’examen de deux situations particulières, celle de l’Alsace-Lorraine et celle des Alpes-Maritimes, et par une analyse des idées de la Résistance en matière de protection sociale.

3 Tous apportent du neuf, fondés qu’ils sont au moins pour partie sur une recherche originale de première main, et la conclusion, dont la netteté fait regretter la brièveté, résume bien l’apport dont l’ouvrage fait la démonstration : un décalage entre les discours ou les ambitions programmatiques et des réalisations pragmatiques dans un cadre juridique qui subit peu de modifications majeures, une extension significative de la protection du salarié à faible revenu vers le travailleur même temporairement inactif, la validation enfin de cette évolution à la Libération. Ainsi, la rupture de principe qu’opère l’instauration de la sécurité sociale est-elle assise sur une transformation des dispositifs qui lui préexiste et la préfigure.

4 En matière d’assurances sociales, c’est pour le risque maladie l’abandon de la condition de ressources pour l’accès aux prestations et pour le risque vieillesse le passage de la capitalisation à la répartition qui donnent ses appuis à la volte-face doctrinale et politique de 1945. Le soutien économique accru aux familles ouvre la voie au rôle central que joueront les allocations familiales dans la protection sociale des salariés au cours des premières années de la sécurité sociale. L’exclusion des assureurs privés de la couverture des accidents du travail résultant de faits de guerre ainsi que, sous la pression des autorités d’Occupation imposant le modèle allemand, de celle des ouvriers travaillant directement ou indirectement pour l’occupant, ouvre une brèche dans le système d’indemnisation de la loi de 1898. L’accroissement du contrôle de l’État sur une assistance publique initialement pensée comme communale renforce une évolution déjà entamée avant-guerre et qui ne sera pas remise en cause dans les décennies qui la suivent. L’adhésion de la mutualité à la politique de Vichy, si elle lui permet de repousser encore le spectre de son éviction de la gestion des assurances sociales, rend de peu de poids, à la Libération, ses protestations contre sa transformation en institution complémentaire à la sécurité sociale.

5 La période de Vichy, en matière de protection sociale, n’est donc ni une période neutre, ni une parenthèse vite refermée, et le grand mérite de l’ouvrage est de l’établir de manière convaincante et durable. On notera un chapitre particulièrement éclairant sur les accidents du travail, dont l’auteur avait déjà donné il y a une vingtaine d’années une étude pionnière sur la loi de 1898, et deux études locales détaillées et précises. La première concerne l’Alsace-Lorraine et son incontournable situation particulière, l’autre les Alpes-Maritimes, autre cas d’espèce dont le grand intérêt, déjà démontré par l’un des auteurs dans sa thèse sur la bienfaisance privée dans ce département avant la première guerre mondiale est ici à nouveau souligné. L’analyse comparée des politiques du gouvernement de Vichy en matière d’assistance publique et de bienfaisance sous contrôle d’État emporte tout autant l’adhésion.

6 On peut bien sûr, comme toujours, exprimer quelques petits regrets sur tel ou tel aspect de l’ouvrage. Outre un tropisme disciplinaire et même parfois géographique de la bibliographie de référence, plus accentué dans certains chapitres et qui aboutit par exemple à ne jamais discuter ni citer le seul ouvrage, certes écrit par un économiste-sociologue, qui envisage l’histoire de la protection sociale en France dans sa continuité depuis 1920, ils découlent pour l’essentiel des choix d’organisation de l’ouvrage, qui amènent mécaniquement à traiter moins bien certaines questions que d’autres. Le découpage essentiellement institutionnel (assurances sociales/assistance publique/bienfaisance) retenu met, par exemple, quelque peu en porte-à-faux le chapitre sur le soutien économique aux familles, dont on aurait pu imaginer qu’il insisterait plus sur l’évolution de l’articulation entre allocations familiales et prestations de type assistantiel qui caractérise ce domaine depuis la fin de la première guerre mondiale. De même, les évolutions des institutions de protection sociale sont-elles inégalement rapportées à des préoccupations plus larges de politique sociale. Enfin, le parti adopté n’est pas celui qui permet le mieux de saisir l’évolution, en raison des et dans les circonstances, de l’équilibre des forces entre les acteurs majeurs des politiques de protection sociale, présents simultanément dans tous les secteurs. On aurait apprécié en particulier que soit mieux explorée la continuité des projets portés par l’administration centrale avec ceux qu’elle avait défendus déjà au cours de la décennie 1920. L’analyse des raisons pour lesquelles ils ne réussissent pas plus à s’imposer sous Vichy mais forment le socle de l’organisation de la sécurité sociale à la Libération aurait probablement permis de mieux spécifier la nature et la portée des ruptures et des continuités identifiées par les auteurs.

7 Petits regrets donc, mineurs cependant au regard de l’intérêt de l’ouvrage et de la contribution qu’il apporte à un renouvellement de l’historiographie de la protection sociale.

8 Didier Renard

9 Université de Franche-Comté

Vivre la précarité, trajectoires et projets de vie. Isabelle Billard, Danielle Debordeaux et Martine Lurol, Paris Éditions de l’Aube, 2000, 287 pages, 140 francs

10 Ce livre présente des recherches initiées par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité et la Caisse nationale d’allocations familiales. Ces recherches mettent en valeur les processus de fragilisation à l’œuvre dans le salariat pour des cadres, des ouvriers français ou immigrés, des SDF, des jeunes en quête d’insertion. L’ouvrage veut mettre en valeur les stratégies des acteurs, leurs marges de manœuvre, leurs basculements qui organisent pour partie, selon les auteurs, la transformation de nos sociétés en faisant naître d’autres logiques d’action. Nous sommes donc dans une démarche compréhensive qui interroge les précarités avec une volonté de déconstruction de la notion. Récits de vie et trajectoires individuelles constituent donc le substrat de l’ouvrage, doublés par une analyse de contexte de nature historique ainsi que par une approche comparative de deux échantillons appariés séparés par vingt années. La construction, par le récit des précaires, du sens de leurs parcours ou interagissent données personnelles et structurelles, faits objectifs et expériences subjectives reflète la volonté de revalorisation de ces expériences. Des éléments socio-économiques, monographies de quartiers, statistiques de filière, observation participante viennent appuyer cette démarche centrale.

11 Douze équipes de recherches constituées en réseau ont participé au programme. Neuf articles sont présentés dans ce livre.

12 Le livre commence, pour sa première partie, par un apport historique d’Alain Cottereau qui permet de revenir sur la précarité, le chômage, l’espoir du droit au travail au XIXe siècle étayé sur une relecture des monographies de l’école de Le Play. Dès 1850, pluriactivité, métiers d’attente, de substitution étaient déjà à l’ordre du jour et montrent ce qui pouvait déjà être considéré comme une démarche rationnelle des précaires pour faire face à l’incertitude des temps. Face aux projets de vie professionnelle, le salariat reste un provisoire qui dure. Michèle Leclerc-Olive et Sylvie Engrand ont étudié les sorties de la précarité. Un système d’incertitudes familières ou majeures scande les existences des précaires. Survivre dans la précarité rétrécit l’horizon temporel, dérythmise le quotidien, routinise les restrictions de vie mais « l’argent fixe » définit un espace de stabilité qui permet la construction de stratégies consuméristes même à faibles portées. Le travail précaire, routine familière et illusoire, est un obstacle à la sortie de la précarité. Le projet pragmatique devient l’outil du présent continué contre le présent désertique de la routine. Le projet, passage du travail au noir au travail légal, conduit vers l’arrachement au quotidien de la précarité par un changement radical de système d’incertitudes.

13 Dans une seconde partie, c’est la centralité du travail qui est interrogée dans ses rapports aux transformations de la société. Jacqueline Palmade et Réjean Dorval traitent de l’évolution des rapports au travail à partir de l’étude deux échantillons appariés de salariés en 1977 et 1998. L’article analyse les deux situations de recherche, « le rapport entre le travail et le changement social… le rapport au travail comme activité symbolique de médiation entre soi et la société ou comme simple emploi »[1] [1] Palmade Jacqueline, Dorval Réjean, « L’évolution du...
suite
. Le travail est présenté comme le lieu central ou se noue le rapport au changement social tenant « à distance les composantes idéologiques des représentations sociales de la société et de son orientation culturelle »[2] [2] Ibid, p. 83. ...
suite
ce qui n’est pas pour le moins surprenant puisque les précaires, non-travailleurs deviendraient ainsi de potentiels conservateurs. L’incertitude sur l’emploi, l’avenir, entraîne une perte de confiance dans l’avenir ainsi que dans les acteurs sociaux engagés dans la lutte contre les inégalités mais également une plus grande dépendance à l’entreprise et à la hiérarchie. L’ancrage identitaire s’affaiblit ainsi sur ce fond d’attitudes paradoxales. Seuls les mieux dotés, cadres de direction et dans une moindre mesure les cadres supérieurs, survivent à ce naufrage identitaire et trouvent les compromis nécessaires entre principe de réalité et exigences personnelles.

14 Annie Gouzien s’est intéressée aux trajectoires ouvrières dans le bassin de Fougères. Elle s’interroge sur la place qu’occupe l’individu entre protections rapprochées et protections instituées. La transition culturelle entre formes anciennes et nouvelles de précarité trouve une illustration dans son enquête. Une marginalisation souterraine se met en place pour les précaires ou licenciés de la chaussure, combinant coups de main et solidarité publique sur fond possible de désorganisation privée. Les nouveaux précaires de l’électronique connaissent une socialisation de la privation et de la soumission sans perspective d’avenir. Elle montre comment la perte du sentiment d’appartenance, corrélé à une baisse de la syndicalisation, génère fatalisme et tensions privées.

15 Alain Pichon analyse la précarisation du travail des cadres, techniciens et ingénieurs dans la région d’Evry-Corbeil. Le travail est devenu, sous le poids des actionnaires, une des valeurs d’ajustement de l’entreprise qui assure la flexibilité. La contradiction d’intérêt entre capital et travail secoue aussi les hiérarchies. L’épreuve est d’autant plus redoutable que les cadres ont été les « bras armés » de l’idéologie technicienne et industrielle dont la rationalité actuelle les pénalise avec le prétexte sacro-saint des ratios de coût. Les luttes pour le classement sont donc permanentes entre experts, prudents et ambitieux. Le chômage interroge les origines sociales, la place et la signification du travail, un désenchantement, qui n’est pas identique pour les jeunes ou vieux cadres, les hommes ou les femmes, les ingénieurs « C.n.a.m » et ceux des grandes écoles. Entre autonomisation, anticipation, adaptation contrainte et soumission/résignation les réponses des cadres à la précarisation de leur catégorie sont autant la marque d’un désarroi identitaire et biographique que d’une volonté de travailler demain autrement. La réactivation paradoxale des différenciations de classes attise les rivalités et renvoie chacun au paiement du tribut des origines.

16 Gisèle Dambuyant-Wargny a enquêté sur les projets de vie des sans-abri qui semblaient jusqu’à présent plus relever du travail social que de l’investigation sociologique. La possibilité d’une anticipation structurante chez le sans-abri est liée à l’importance de leur rapport passé au travail. Pour ceux qui ont peu travaillé, la perte du travail est devenue le point d’inflexion de la déchéance sociale.

17 Dans la dernière partie de l’ouvrage, c’est l’expérience des jeunes face au travail précaire comme étape vers l’insertion qui est étudiée.

18 Stéphane Beaud a enquêté sur la gestion du déclassement chez les bacheliers, ouvriers et précaires. Pudeurs et silences face à l’enquêteur ont conduit S. Beaud à s’interroger sur ces résistances à l’entretien comme mode de préservation d’un territoire du moi face au territoire du nous qu’il leur proposait. Ces jeunes déclassés scolaires, aux habitus « clivés », se taisent pour retrouver la paix et se préparer au retour dans le monde ouvrier. Entre déceptions et culpabilité due au déclassement social, ces jeunes de Sochaux-Montbéliard font l’expérience difficile de la honte de l’échec universitaire et des origines de classe.

19 Laurence Ould-Ferhat s’est penchée sur l’insertion professionnelle des « jeunes qui n’ont que le bac » de la cité du Pont-de-Sèvres à Paris. L’histoire difficile des parents peut-elle constituer un enseignement face aux difficultés qu’ils connaissent dans le contexte local ?

20 Hélène Bretin sur l’expérience professionnelle des jeunes face au bac pro « hygiène et environnement ». Ces jeunes « tombés dans le nettoyage » tentent de quitter cette filière déqualifiée en mobilisant diversement leur capital social.

21 Une postface sur les enseignements du programme signée par Isabelle Billiard, Danielle Debordeaux, Martine Lurol montre le lien précarité-incertitude au sein même du salariat. La réalité sociale, ici la précarité, est reconfigurée au sein des mondes sociaux abordés. Les trajectoires des acteurs sont ici l’incarnation des phénomènes structurels, leur illustration. Entre ajustements individuels et familiaux, le poids des inégalités et la part des héritages sont mis en valeur par les ruptures des trajectoires. Avec l’absence de mobilité, le brouillage des références centrales que représentent l’école et le travail, les rapports parents-jeunes adultes se redéfinissent.

22 Le livre montre l’intérêt de la démarche historique, comparative articulées aux récits de vie, la perspective ethnosociologique comme dit Daniel Bertaux, pour saisir l’évolution de la précarité et les processus de rationalisation à l’œuvre chez les acteurs d’aujourd’hui. La fécondité heuristique des méthodes semble avérée par les croisements mis en œuvre par le dispositif de recherche.

23 Ce livre, comme aboutissement d’un processus de recherche partenarial, paraît inspiré de la thèse, toute castelienne, de la place centrale du travail pour ceux qui n’en ont pas ou sous des formes dévalorisées et donc dévalorisantes. Castel soutient que l’évolution du salariat illustre le passage de la geimenschaft à la gesselschaft. L’étude de petits groupes ciblés de précaires, ici présentés, montre un changement de posture face à la dignité au travail avec moins d’anticipation, plus de pragmatisme et des formes de repli sur de petits groupes communautaires, la sphère du privé pour mieux vivre sa condition de précaire. Ces espaces se trouvent réinvestis comme espaces de régulation avec cependant des tensions et désillusions. La démonstration produite est que, face aux risques d’exclusion, les précaires ressuscitent des formes oubliées de sociabilités à l’heure de la mondialisation. Une identité précaire se dessine produit de l’action des hommes, de leur histoire personnelle et familiale comme principe générateur et structurant de leur lutte contre le déclassement.

24 Jacques Guillou

25 Chargé de cours à l’université de Rouen, département de sociologie

Des bébés et des hommes, traditions et modernité des soins aux tout-petits. Catherine Rollet et Marie-France Morel, éditions Albin Michel, octobre 2000

26 Il n’y a pas une mais mille manières d’élever un bébé. En répertoriant de manière synchronique et diachronique les pratiques de prime éducation de nombreux pays, les auteurs mettent en évidence la grande variété des savoir-faire et surtout l’immense poids du culturel, qui structurent les pratiques éducatives de chaque société. Ce cheminement, à travers les enfances de tous les temps et de tous les pays donne à réfléchir aux parents et professionnels de la petite enfance. En matière d’éducation, tout ne reste-t-il pas encore à inventer ?

27 Malgré le rôle évident des invariants biologiques sur les pratiques de soins aux enfants, ce sont surtout les changements psychiques et sociaux induits par la naissance d’un nouvel être qui commandent les éléments les plus forts de la ritualisation. Les chercheuses montrent que les gestes les plus intimes de la vie quotidienne avec les petits, ceux qui consistent à faire naître, à nourrir, à emmailloter, à bercer, à laver, à soigner, ont été façonnés depuis des millénaires par les sociétés humaines et existent avec un grand nombre de variantes selon les pays ou les époques. Ainsi, même si presque partout, un nourrisson est allaité par sa mère à la demande, puis sevré quand il commence à grandir ou quand s’annonce un autre bébé, l’allaitement est considéré dans de nombreuses cultures comme une force mystérieuse pouvant conférer à l’enfant un destin particulier. En outre, les positions pour allaiter, le choix du régime alimentaire de la mère, les règles régissant les rapports sexuels pendant l’allaitement, le sevrage, les raisons du recours à des compléments du lait maternel, etc., sont autant de pratiques diversifiées qui incitent à réfléchir sur le type d’adulte façonné par chaque mode « d’élevage ». En effet la façon dont les enfants sont nourris, couchés, choyés renvoie à la manière dont les adultes se conduisent et conçoivent l’organisation de leur société. Plus généralement, la grossesse, la naissance, l’allaitement, le sommeil, l’hygiène, l’habillement renvoient non seulement à la place et à l’accueil de l’enfant, mais aussi à sa future place adulte.

28 Dans les pays occidentaux, l’hygiène va être au centre d’un profond bouleversement des références normatives en matière d’éducation enfantine. Les grands progrès dans ce domaine aboutissent à une baisse spectaculaire des taux de mortalité infantile. En contrepartie, les exigences qui y sont associées amènent les mères et le personnel médical à ne plus penser qu’au physique du nourrisson et à oublier toute une série de pratiques symboliques de prévention et de protection qui entouraient le bébé d’autrefois. À partir des années soixante-dix, l’hygiène des crèches devint un thème de congrès et de débats. Des réglementations de plus en plus sévères ont alors été établies. Autour de ce leitmotiv, s’est dégagée une véritable bataille, dont les protagonistes n’ont pas toujours vu les enjeux et dont les familles et les enfants ont souffert. De façon à soustraire les crèches à l’influence religieuse, de façon à obtenir l’accueil des enfants quel que soit leur statut, les politiques ont repris les exigences des hygiénistes. Dans cette perspective, les parents ont été perçus comme gênants. D’abord, on les accuse d’ignorance. Ensuite on se méfie d’eux car venant de l’extérieur, ils apportent avec eux des microbes. C’est dans ce contexte que les portes des crèches se sont fermées aux parents. Des règlements de plus en plus contraignants limitèrent au strict nécessaire des allées et venues des mères dans les crèches. Bientôt, à la faveur de l’emploi du lait stérilisé, la venue des mères dans les crèches pour allaiter leur bébé se raréfia, puis disparut. Pendant près d’un siècle, l’isolement, la restriction des échanges professionnels-enfants, et même parents-enfants ont été la règle dans les pays industrialises, au nom de l’hygiène, et d’un mode d’éducation fondé sur le dressage des conduites et l’apprentissage de règles dès le plus jeune âge.

29 La question de l’institutionnalisation de l’enfance, et donc des professionnels attachés aux institutions, a traversé les siècles en recevant des réponses et des applications fort diverses. On a pensé pendant des millénaires que la meilleure façon d’élever un enfant, c’était que la mère prolonge par ses soins constants l’enfantement biologique. C’est pourquoi, jusqu’au milieu du XXe siècle, l’éducation des petits enfants a relevé de la mère, secondée ou non par des aides, parentes, voisines, enfants plus grands. Pourtant très tôt, dans les sociétés antiques ont été pensées d’autres manières de faire. Ainsi, Platon dans la Grèce antique développa l’idée selon laquelle les nourrissons pourraient être élevés à part dans une pouponnière. Dès le VIe siècle, des établissements étaient créés sous la direction des évêques pour accueillir les enfants abandonnés. Plus tard, des hôpitaux spécialisés se sont chargés de soigner les enfants malades. Les institutions se sont diversifiées, répondant à des besoins émergents ou nouvellement perçus, correspondant aussi à des possibilités techniques, humaines et financières croissantes. Soigner, garder, recueillir, éveiller, instruire, telles furent les fonctions assignées aux institutions progressivement chargées de partager avec les familles l’éducation de l’enfant.

30 La prise de conscience des effets de la féminisation des professions de l’enfance est relativement récente. L’éducation des tout-petits a été pendant des siècles un domaine réservé aux femmes. Ainsi, les sages-femmes et les nourrices ont longtemps constitué les seules professions liées à l’enfance. Jusqu’aux années soixante, la hiérarchie qui organise le travail professionnel autour des enfants dans le domaine de la santé est très typée. Au sommet de la pyramide médicale, un médecin, le plus souvent un homme secondé par des assistants, parfois des femmes, dirige des professionnels et des bénévoles, le plus souvent des femmes (infirmières, visiteuses, assistantes sociales, puéricultrices, auxiliaires de puériculture). Les professions qui se consacrent à la garde des enfants, à l’éveil et à l’éducation sont également très féminisées. Que ce soit à l’école maternelle, au jardin d’enfants ou autres structures d’accueil, les intervenants sont surtout des femmes. Cette féminisation, symptomatique du partage sexué des rôles dans l’éducation des enfants, est responsable du faible niveau de professionnalisation des métiers de la petite enfance. Les chercheuses soulignent que le processus de professionnalisation, apparu depuis deux siècles seulement, est plus ou moins avancé selon les pays, les ressources locales et nationales, le degré d’institutionnalisation de l’enfance lié aux transformations de la famille et la fréquence du travail salarié des femmes.

31 Longtemps marqués par les injonctions de la puériculture médicalisée, les soins aux enfants semblent bénéficier, en ce début du XXIe siècle, de quelques espaces de liberté et d’initiatives. Dans ce contexte de nouvelles pratiques peuvent émerger, affranchies des anciennes instructions. En élaborant un très bon outil de connaissance des nombreuses pratiques éducatives, les auteurs exhortent, parents et professionnels, à construire de nouveaux modèles éducatifs.

32 Daniele Boyer

33 Ethnologue, conseillère au bureau de la recherche de la CNAF

 

Notes

[ 1] Palmade Jacqueline, Dorval Réjean, « L’évolution du rapport au travail en vingt ans, la fragilisation de l’ancrage identitaire » in Vivre la précarité, Paris, Éditions de l’Aube, p. 63.Retour

[ 2] Ibid, p. 83.Retour

PLAN DE L'ARTICLE

Article précédent Page 203-208

POUR CITER CET ARTICLE

« Notes de lecture », Revue française des affaires sociales 4/2001 (n° 4), p. 203-208.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2001-4-page-203.htm.