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Le modèle nordique de protection sociale sous le choc des réformesAuteurPierre Strobel[*] [*] Responsable de la mission Recherche (MiRe) à la Direction...
suitedu même auteur
Responsable de la Mission de la recherche (MiRe), à la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).Au moment où les systèmes de protection sociale mis en place en Europe entre la fin du XIXe siècle et l’après seconde guerre mondiale donnent des signes d’essoufflement et semblent condamnés à des réformes profondes, il est utile de porter une attention particulière aux régimes nordiques de protection sociale qui, malgré de forts chocs dans les années quatre-vingt-dix, semblent – mais pour combien de temps encore ? – tenir bon. Il est vrai que c’est au prix de réformes importantes et parfois douloureuses, mais qui paraissent à première vue ne pas entamer les principes fondamentaux qui les guident : universalisme, forte redistribution, rôle central du secteur public dans la fourniture de services collectifs de haut niveau. Et, alors que l’élargissement européen en cours complique à loisir la typologie des États providence en Europe, et que les convergences dans ce domaine semblent plus portées par des procédures – la méthode ouverte de coordination – que par un véritable projet, l’existence de cet ensemble nordique assez homogène, efficace et résistant aux épreuves en fait un modèle sinon attractif, du moins remarquable.
2 Cinq ans après les Rencontres de Copenhague[1] [1] Comparer les systèmes de protection sociale en Europe du...
suite organisées par la MiRe en septembre 1998, qui avaient conclu un tour d’Europe comparatif sur les systèmes de protection sociale initié en 1994, une mission d’étude de la DREES[2] [2] Sandrine Chambaretaud, Christel Gilles, Michèle Lelièvre,...
suite a permis de bâtir ce numéro de la Revue française des Affaires sociales qui vise à faire le point sur les évolutions récentes, nombreuses et parfois radicales, des systèmes nordiques. Il a été préparé par un large appel à contributions auprès de chercheurs et experts de ces pays et de spécialistes français ; les articles présentés ici seront également le support de la plupart des interventions d’un colloque sur le même thème, qui se tient les 11 et 12 décembre 2003 à Paris. On notera, ceci n’est nullement volontaire, qu’un seul des participants des rencontres de Copenhague se retrouve dans la présente publication, quand bien même on constate une réelle continuité des problématiques : c’est le témoignage du dynamisme et de l’étendue des milieux de recherche de ces pays sur les questions de protection sociale.
Trois questions prioritaires avaient été posées dans cet appel à contributions : sachant l’ampleur de la crise économique – particulièrement sévère en Suède et Finlande – qui a frappé ces économies ouvertes dans les années quatre-vingt-dix, comment les systèmes de protection sociale et leurs budgets se sont-ils ajustés à cette crise et plus largement aux évolutions socio-économiques de cette période ? (Cf. notamment l’article de Christel Gilles et Michèle Lelièvre dans ce numéro). Quel bilan peut-on tirer des politiques d’incitation à l’emploi ou « d’activation » pour lesquelles les pays nordiques ont été des précurseurs en Europe ? Comment ces pays font-ils face au vieillissement de la population et, plus précisément, quelles ont été les stratégies nationales et les réformes en matière de pensions ? En outre, sans prétendre à l’exhaustivité, un coup de projecteur est donné sur les systèmes de santé, les politiques familiales et la prise en charge du handicap.
Les grands traits du modèle nordique[3] [3] Nordique plutôt que scandinave. Au sens strict, la péninsule...
suite
3 Même si l’histoire de la constitution de la protection sociale a emprunté dans ces pays des voies très différentes et n’a pas suivi les mêmes étapes (l’assurance maladie obligatoire n’a été introduite en Finlande qu’en 1963), et si les auteurs présents dans ce numéro insistent sur les particularités des systèmes nationaux, force est de constater l’homogénéité du régime nordique, avant et même, dans une bonne mesure, après les réformes récentes[4] [4] C’est, parmi une littérature abondante allant dans le...
suite. Les typologies des États providence développées à la suite de Titmuss par Esping-Andersen ont largement contribué à populariser, dans le champ de la science politique et au-delà, ce régime sous une forme idéal-typique, qui le rattache à une conception « sociale-démocrate » de la protection sociale. Par opposition à la conception « conservatrice-corporatiste » ou « bismarckienne » où les droits sociaux sont conditionnés par les cotisations, donc l’emploi, la protection sociale repose, dans le cas nordique, d’abord sur la citoyenneté ou la résidence. Cet universalisme, qui permet de fournir des prestations et des services sociaux de haut niveau aux citoyens pendant toute leur vie, vise à une forte cohésion sociale et à la préservation de ces pays de la pauvreté. Il s’accompagne d’une redistribution importante, dans une perspective de réduction des inégalités (entre groupes sociaux, et tout particulièrement entre hommes et femmes). En cela, ce régime s’oppose également à la conception « libérale » et résiduelle de la protection sociale, caractéristique des pays anglo-saxons.
L’essor des régimes nordiques s’est appuyé initialement sur une alliance entre le mouvement ouvrier et les mouvements agrariens ; leur développement a bénéficié par la suite d’une large adhésion des classes moyennes, d’une exceptionnelle longévité au pouvoir des partis sociaux-démocrates – seuls ou alliés aux partis « bourgeois » et d’une culture du consensus et de la négociation collective très développée (cf. sur ce point l’article de Henning Jørgensen). Techniquement, cet universalisme égalitaire se traduit par un important socle de droits sociaux individualisés et de prestations forfaitaires fondés sur la citoyenneté, complété par des assurances sociales contributives et des services sociaux et équipements collectifs publics ouverts à l’ensemble de la population[5] [5] Joakim Palme, « Les effets redistributifs de la protection...
suite ; un financement reposant principalement sur l’impôt ; une gestion publique largement décentralisée. On n’oubliera pas dans ce panorama de mentionner la qualité et l’efficacité des administrations publiques, nationales et locales, en charge de la gestion des prestations et services sociaux. L’ensemble de ces caractéristiques assure un niveau élevé de « démarchandisation » (decommodification) de la force de travail : moins qu’ailleurs les prestations sont connectées à l’activité et au statut et les individus ne dépendent pas que du marché pour leur existence.
Une protection sociale articulée à l’emploi
4 L’inconvénient de cette présentation standardisée du modèle nordique, assez largement acceptée, avec quelques variantes, par la quasi-totalité des chercheurs et experts de ces pays[6] [6] Pour une présentation panoramique de ce modèle voir notamment...
suite et reprise dans une multitude de travaux comparatifs est qu’elle tend à isoler la protection sociale d’autres composantes de ce modèle, avec lesquelles elle est pourtant historiquement liée. En particulier, on n’insistera jamais assez sur le fait que, dans sa conception comme dans son architecture et ses dispositifs, ce modèle articule étroitement protection sociale, politiques d’emploi, relations professionnelles. Dans les années cinquante, avant même qu’on ne parle du régime nordique de protection sociale, le « modèle suédois » faisait « référence à un format centralisé de relations industrielles (entre partenaires sociaux) et à une politique salariale ambitieuse destinée à favoriser la mobilité de la main-d’œuvre et la productivité »[7] [7] Yohann Aucante, « La chasse au modèle : l’État...
suite. L’ancrage des droits sociaux dans la citoyenneté et l’importance de prestations forfaitaires ne doivent pas masquer le fait que, par exemple, « la protection sociale suédoise est très attachée à une culture du travail probablement plus marquée qu’en France, dont une expression primordiale est la doctrine du plein emploi »[8] [8] Yohann Aucante, op. cit. ...
suite. Et un des traits distinctifs de ces pays est le taux élevé d’activité des personnes – hommes et femmes – en âge de travailler, ce qui les place depuis de nombreuses années en tête du peloton européen. Au Danemark, en Finlande comme en Suède, les réformes les plus récentes ont largement remis en cause les dispositifs d’invalidité et de préretraite des années quatre-vingt, notamment dans l’objectif d’accroître le taux d’activité des plus de 55 ans, déjà nettement plus élevé que celui de la moyenne européenne.
C’est aussi un point sur lequel, dans le présent numéro, Jon Kvist et, à sa suite, Jean-Claude Barbier insistent à propos des politiques d’activation, en indiquant qu’elles ne se limitent pas aux dispositifs habituellement rangés sous ce terme (transformation des outils « passifs » que sont l’indemnisation du chômage et les préretraites en incitations à la reprise de l’activité par les chômeurs et à la poursuite de l’activité professionnelle des travailleurs âgés), mais qu’elles englobent un large éventail : politiques macroéconomiques, éducation, politiques du marché du travail, services sociaux pour les enfants et les personnes âgées. De même, Marie-Thérèse Letablier comme Anne-Marie Daune-Richard et Anita Nyberg notent que, depuis les travaux fondateurs d’Alva et Gunnar Myrdal, la mise en place de politiques en faveur des familles et des enfants a associé étroitement un projet d’égalité entre hommes et femmes et des objectifs de plein emploi, fondés sur une norme de famille à deux revenus. Sous l’impulsion d’un mouvement féministe puissant relayé par une très forte syndicalisation des femmes[9] [9] En 2000, 85 % des Suédoises salariées sont syndiquées,...
suite, des politiques salariales assez égalitaires et un haut niveau d’emploi public largement ouvert à la main-d’œuvre féminine se sont étroitement conjugués avec le développement de services sociaux en direction de l’enfance et des personnes âgées pour alléger – sinon libérer – les femmes d’âge actif des tâches domestiques de soins à autrui (care) et leur faciliter un accès permanent à l’emploi.
L’universalisme en question : divergences et continuités
5 On l’a vu, universalisme et importance des prestations fondées sur la citoyenneté ne signifient pas l’inexistence de dispositifs assurantiels comportant une forte dimension contributive. C’est particulièrement le cas en matière de pensions, dans tous les pays passés ici en revue. Partout, la retraite de base identique pour tous a été progressivement complétée par des volets sous conditions de ressources et des dispositifs obligatoires liés aux revenus perçus durant la carrière professionnelle (cf. la présentation de Laurent Caussat et Michèle Lelièvre dans ce numéro et, pour la Suède, l’article de Ole Settergren). La volonté d’étendre la protection sociale à l’ensemble de la société et d’assurer autour de ces systèmes une alliance durable entre cols bleus et cols blancs a conduit à introduire une variabilité contributive au-delà du socle de base forfaitaire. Ainsi comprise, « la notion d’universalité a permis de créer de grandes coalitions pour le maintien d’un niveau élevé de prestations »[10] [10] Joakim Palme, op. cit. , p. 66. ...
suite et, comme le rappelle ici Christopher Green-Pedersen, les niveaux élevés de redistribution – principalement du fait de la fiscalité – sont largement acceptés dans la mesure où les catégories sociales moyennes et aisées en bénéficient également ; de plus, cet universalisme permet d’éviter les débats politiquement coûteux et techniquement complexes sur la distinction entre ceux qui ont réellement besoin (ou non) des prestations.
6 Cependant, ce compromis constitutif de l’universalisme nordique est source d’ambiguïtés et facteur d’instabilité. Il repose politiquement sur une « passion de l’égalité »[11] [11] Formule de Tocqueville, reprise notamment par Bent Rold...
suite historiquement bien établie dans ces pays, mais qui tendrait à s’effriter lorsque la protection sociale, arrivée à maturité, donne des signes de faiblesse : difficulté à contenir la montée du chômage au début des années quatre-vingt-dix, notamment en Suède[12] [12] Où l’emploi a baissé de 13 % en deux ans et où...
suite et en Finlande, incertitudes sur l’avenir des retraites, et lorsque ces économies très ouvertes sont soumises aux vents du libéralisme et de la mondialisation. Selon plusieurs auteurs[13] [13] Martinussen et Goul Andersen, cités par Peter Abrahamson,...
suite, les objectifs égalitaires auraient, à l’exception de celui, de plus en plus prégnant, de l’égalité de genre, décliné au profit d’une demande accrue de sécurité et d’assurance, de soutien au mode de vie des salariés ; ce qui pousse à une demande de contributivité accrue des systèmes de protection sociale.
7 C’est en matière de pensions que cette évolution est la plus visible, bien qu’elle emprunte des voies fort différentes d’un pays à l’autre. On notera ainsi la thèse quelque peu paradoxale développée ici par Christopher Green-Pedersen : l’universalisme du système danois ne serait pas l’apanage de la social-démocratie ; au contraire, depuis les années quatre-vingt, ce sont principalement les majorités sociales-démocrates qui ont promu des réformes tendant vers le ciblage (mise sous condition de ressources des prestations, au nom d’objectifs de redistribution) tandis que les gouvernements conservateurs auraient finalement plus agi en faveur de prestations universelles, dans la mesure où celles-ci sont neutres par rapport aux mécanismes de marché (en évitant les effets de désincitation ou de trappe liés à des plafonds de ressources). Le système public danois de retraites est aujourd’hui essentiellement constitué d’une pension de base uniforme et d’un complément sous condition de ressources financés par l’impôt, auxquels s’ajoute une complémentaire semi-contributive de faible montant. Même si à l’origine la pension de base était assez généreuse, la proportion importante de personnes ne touchant pas le complément sous condition de ressources a assez tôt conduit à introduire (d’abord dans le secteur public) des fonds de pension d’entreprise, dont la généralisation progressive (ils couvrent plus de 80 % des salariés) a, en retour, barré la voie à une extension du système public et de son volet complémentaire. Cependant, on peut se demander si les inflexions au système apportées respectivement par les sociaux-démocrates et les partis « bourgeois » (un peu moins ou un peu plus d’universalisme) ne sont pas des phénomènes de second ordre par rapport au fait que le cas danois emprunte, depuis l’origine, certains traits au modèle libéral de protection sociale et s’en rapproche de plus en plus. Très tôt, pour les travailleurs les mieux payés, la voie a été ouverte à des solutions privées négociées avec les employeurs, d’autant plus facilement que le corporatisme est aussi une caractéristique forte du système danois. L’universalisme y est certes assuré, mais désormais limité à des prestations de base de niveau relativement faible[14] [14] Selon NOSOSCO, c’est au Danemark qu’en 2000, le taux...
suite et, à l’intérieur de la pension publique, la partie sous condition de ressources a progressé. À terme l’auteur envisage que la croissance de la part des fonds de pension dans les retraites conduise à revenir sur l’universalisme de la pension de base ; auquel cas, la tendance sur trente ans aurait été celle du passage progressif d’un modèle « social-démocrate » à un modèle « libéral », avec des prestations forfaitaires au rôle résiduel.
8 Toujours en matière de retraites, la Suède a connu ces dernières années une réforme radicale (Caussat et Lelièvre, Settergren). L’ancien système comprenait une pension de base uniforme[15] [15] Folkspension (pension du peuple). ...
suite avec des suppléments sous condition de ressources et une complémentaire contributive obligatoire. Le nouveau système lie fondamentalement les pensions aux revenus d’activité, en comprenant un pilier principal en répartition et un volet secondaire en capitalisation ; l’ancienne pension de base est remplacée par un filet de sécurité assurant un minimum vieillesse. Cette réforme est marquée à la fois par un renforcement considérable de la contributivité du système et une individualisation poussée des pensions, avec la mise en place de comptes « notionnels » visant à la neutralité actuarielle du calcul des prestations : le calcul de la pension dépend des cotisations versées, de l’âge de liquidation et de l’espérance de vie de la génération qui prend sa retraite. Certes l’universalisme subsiste dans la mesure où ce système est obligatoire et assure une couverture à l’ensemble des résidents ; mais à l’égalitarisme initial s’est substituée une forte individualisation.
Si, dans ces deux pays, les évolutions des systèmes de retraite empruntent des voies fort différentes, elles ont donc ceci de commun que l’on s’oriente vers une contributivité et une individualisation accrues, ce qui laisse entrevoir à terme un accroissement des inégalités de revenus entre pensionnés : des simulations de moyen terme seraient utiles pour en prévoir l’ampleur. S’agit-il d’une adaptation du modèle nordique ou d’un changement en profondeur ? Pour répondre à cette question, il conviendrait de disposer de travaux – insuffisamment présents ici à l’exception de la contribution de Jon Kvist – sur les modifications d’autres volets contributifs de la protection sociale, comme l’indemnisation du chômage. Par ailleurs, les évolutions dans le domaine des aides aux familles et aux enfants (cf. les articles de Marie-Thérèse Letablier et d’Anne-Marie Daune-Richard et Anita Nyberg) montrent a contrario la résistance des prestations forfaitaires universelles à la crise des financements au début des années quatre-vingt-dix, même s’il a fallu provisoirement réduire le montant des prestations. De même, le principe de mise à disposition de l’ensemble de la population de services sociaux de haut niveau (pour les enfants, les personnes âgées, les handicapés) n’a guère été entamé, même si l’on constate, en Suède, un mouvement lent associant décentralisation, privatisation partielle, recours accru au marché et au secteur associatif (cf. les articles de Grun-Britt Trydegård et de Sylvie Cohu, Diane Lequet-Slama et Dominique Velche). C’est sans doute à la condition du maintien de ces prestations et services sociaux universels, auxquels ils sont particulièrement attachés, que les Scandinaves ont pu accepter des réformes radicales dans d’autres domaines. On notera enfin que les réformes des années quatre-vingt-dix du service public de santé, inspirées par la recherche d’incitations économiques adressées aux producteurs de soins et marquées par une poursuite de la décentralisation ont renforcé le débat public sur les inégalités territoriales et sociales en matière d’accès au système de santé (Sandrine Chambaretaud et Diane Lequet-Slama).
En 2000, dans sa contribution au colloque organisé par la DREES-MiRe sur la protection sociale en Europe, Joakim Palme, se préoccupant de l’objectif de maintenir l’adhésion de toutes les couches de la population au modèle nordique, à la fois par une importante redistribution et l’intégration dans ce modèle d’un fort élément d’assurance sociale, s’inquiétait des difficultés éventuelles « à maintenir le principe de prestations calquées sur le niveau des salaires antérieurs »[16] [16] Joakim Palme, op. cit. , p. 70. ...
suite. Il semble bien qu’au contraire, les réformes récentes, marquées notamment par un renforcement de la contributivité d’une partie des prestations, aient pour conséquence un effritement de l’universalisme nordique dans sa conception initiale égalitaire, qui accompagne une tendance à l’ouverture de l’éventail des revenus (cf. Mikko Kautto et Hannu Uusitalo pour le cas finlandais)[17] [17] Avec des indices de Gini autour de 25 (contre 28 pour la...
suite.
Activation ou workfare ?
9 Un autre pan des réformes de la dernière période, particulièrement traité dans ce numéro, concerne l’activation des politiques sociales (cf. les articles de Åke Bergmark, Dominique Redor et Jon Kvist). On renverra sur ce point à l’article de Jean-Claude Barbier qui introduit cette partie du dossier, en soulignant à juste titre ce qui distingue les formes nordiques d’activation, très centrées sur le renforcement des capacités des individus à rentrer sur le marché du travail, du workfare plus contraignant des logiques anglo-saxonnes. Encore faut-il noter que les auteurs ici présents, qui notent un net durcissement, dans la dernière période, des obligations et sanctions à l’égard des chômeurs indemnisés et surtout des allocataires de l’aide sociale (Jon Kvist, Åke Bergmark) divergent sur l’interprétation du contenu et des effets des obligations nouvelles mises à la charge des bénéficiaires des prestations. Une évaluation des réformes suédoises des années quatre-vingt-dix, conduite par un groupe de chercheurs pour le compte du gouvernement (Welfare Commission) indique que trois composantes vulnérables de la population ont subi négativement les effets combinés, d’une part, de la dégradation du marché du travail, de l’autre, de ces réformes et du renforcement des contreparties des prestations : les jeunes, les immigrants et les mères isolées[18] [18] Cf. Åke Bergmark et Joakim Palme, (2003), « Welfare...
suite. Ce durcissement du système de protection sociale à l’égard des nouveaux entrants et des populations marginalisées se lit aussi, pour le cas danois, dans les restrictions d’accès aux allocations familiales des personnes résidant dans le pays depuis moins de sept ans (cf. Marie-Thérèse Letablier)[19] [19] Cf. également, une discussion de l’Act of integration...
suite ; en Finlande, dans l’introduction de sanctions pour les bénéficiaires de l’assistance refusant un travail (cf. Kautto et Uusitalo) ; au Danemark et en Finlande, dans les mesures restrictives à l’égard des immigrants ne répondant pas aux obligations des dispositifs d’assistance (Jon Kvist).
Faut-il voir dans ces évolutions un renforcement de la tendance, notée par Peter Abrahamson[20] [20] Peter Abrahamson, op. cit. , p. 58. ...
suite, à la dualisation du modèle nordique, dont la générosité s’adresserait aux individus éduqués et instruits, tandis que les groupes marginalisés seraient renvoyés à un État providence local, plus restrictif ? Ici encore, l’universalisme du modèle nordique semblerait alors passablement écorné.
Y a-t-il encore une voie nordique ?
10 Longtemps le modèle nordique a servi d’étendard à la social-démocratie de ces pays en représentant une « voie intermédiaire » crédible et efficace entre le capitalisme et le communisme[21] [21] Les termes les plus fréquemment utilisés par les Scandinaves...
suite. Depuis l’effondrement de ce dernier, ce modèle se trouve quelque peu en porte-à-faux, même s’il arrive à se maintenir au prix d’importantes adaptations. Pour une part, la réticence d’une partie de ces pays et de leurs citoyens à l’adhésion à l’Union européenne ou à l’adoption de l’euro témoigne de la crainte qu’elle soit « un facteur aggravant de la décomposition du modèle nordique »[22] [22] Vincent Simoulin, « L’Union européenne au regard...
suite, en se traduisant par une remise en cause du système de relations professionnelles et des formes de démocratie consensuelle de ces pays, par l’imposition de contraintes économiques nouvelles, par la remise en cause d’une identité culturelle encore marquée par le luthérianisme et le puritanisme. Mais les facteurs d’affaiblissement du modèle nordique sont certainement plus à rechercher dans la dynamique interne de ces petites économies et sociétés très ouvertes. Deux éléments ont déjà été avancés ci-dessus : l’effritement progressif de la « passion de l’égalité » dont une des manifestations est l’ouverture vers le haut de l’éventail des revenus (cf. Kautto et Uusitalo) et un individualisme accru ; le durcissement accru de ces sociétés à l’égard de certaines populations marginalisées et notamment des immigrants, surtout lorsqu’ils se portent candidats aux bénéfices du Welfare, ce dont témoignent les scores importants de partis d’extrême droite populiste aux dernières législatives en Norvège et au Danemark – phénomène nouveau dans ces pays. Il faut certainement y ajouter une prise de distance de la social-démocratie d’avec sa base ouvrière traditionnelle, au profit d’une ouverture accrue aux classes moyennes[23] [23] On notera que le puissant syndicat danois LO vient de rompre...
suite. Certes, ce mouvement n’est pas spécifique aux sociaux-démocrates nordiques, mais il prend une importance particulière dans des pays où ces partis constituaient de véritables systèmes d’action articulés au syndicalisme et aux mouvements associatifs. Il semble que les formes de représentation et d’alliance qui avaient été au fondement des États providence nordiques soient – sans qu’elles fassent l’objet d’une reformulation aussi explicite que celle prônée par le New Labour – en pleine recomposition[24] [24] Contrairement aux réformes précédentes, où les syndicats...
suite. S’agit-il de « changer de peuple » ou bien est-ce une simple adaptation aux réalités économiques et sociopolitiques ? La réponse à cette question est d’une grande importance pour le devenir de l’État providence nordique.
Notes
[ *] Responsable de la mission Recherche (MiRe) à la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES).
[ 1] Comparer les systèmes de protection sociale en Europe du Nord et en France. Rencontres de Copenhague, volume 4 (2 tomes, en français et anglais), DREES, collection MiRe, 1999.
[ 2] Sandrine Chambaretaud, Christel Gilles, Michèle Lelièvre, Diane Lequet-Slama.
[ 3] Nordique plutôt que scandinave. Au sens strict, la péninsule scandinave inclut la Norvège et la Suède, mais le Danemark est habituellement rattaché à la Scandinavie. Du point de vue linguistique, l’islandais se rattache aux langues scandinaves ; tandis que le finnois appartient à un autre ensemble (finno-ougrien). Dans cette livraison, les pays passés en revue sont essentiellement le Danemark, la Finlande et la Suède ; la Norvège (hors Union européenne) et l’Islande ne sont présentes qu’occasionnellement.
[ 4] C’est, parmi une littérature abondante allant dans le même sens, la conclusion à laquelle parviennent dans un texte commun deux auteurs présents séparément dans ce numéro. Cf. Mikko Kauto et Jon Kvist, « Distinct or Extinct ? Nordic Welfare States in the European Context », Comparative Welfare State Research, WP 07 : 2000, The Danish National Institute of Social Research, http://www.sfi.dk/sw1033.asp.
[ 5] Joakim Palme, « Les effets redistributifs de la protection sociale, une analyse comparative du modèle scandinave comme stratégie de lutte contre les inégalités », in Christine Daniel et Bruno Palier, La protection sociale en Europe. Le temps des réformes, Paris, DREES-MiRe-La Documentation française, 2001, p. 59.
[ 6] Pour une présentation panoramique de ce modèle voir notamment Peter Abrahamson, « Le modèle scandinave en question », in Comparer les systèmes de protection sociale en Europe du Nord et en France, op. cit., tome 1, p. 39-63.
[ 7] Yohann Aucante, « La chasse au modèle : l’État social suédois en science politique », Raisons politiques, n° 6, mai 2002, Presses de Sciences Po.
[ 8] Yohann Aucante, op. cit.
[ 9] En 2000, 85 % des Suédoises salariées sont syndiquées, contre 79 % des hommes. Les taux de syndicalisation des femmes dans le secteur public (d’État ou municipal) dépassent 90 %. Source : Confédération des syndicats suédois (LO), janvier 2001. Les taux globaux de syndicalisation selon le genre (F/H) sont respectivement de 88,6 % / 86,5 % pour le Danemark (Office danois de la statistique, 2000) ; 83 % / 75 % pour la Finlande (Office finlandais de la statistique et ministère de l’Emploi, 2000) ; 60 % et 55 % pour la Norvège (enquête du FAFO, 1998).
[ 10] Joakim Palme, op. cit., p. 66.
[ 11] Formule de Tocqueville, reprise notamment par Bent Rold Andersen, économiste, ministre danois des Affaires sociales en 1982.
[ 12] Où l’emploi a baissé de 13 % en deux ans et où le chômage, pratiquement inexistant, a dépassé les 8 %.
[ 13] Martinussen et Goul Andersen, cités par Peter Abrahamson, op. cit., p. 39-40.
[ 14] Selon NOSOSCO, c’est au Danemark qu’en 2000, le taux de remplacement de la pension de base (par rapport au revenu d’un ouvrier moyen) est le plus faible : 50 % (54 % en 1995) contre 58 % en Norvège et 64 % en Suède, pour un couple sans enfant. Le Danemark se distingue ainsi des autres pays nordiques par le fait que les revenus des retraités sont à la fois sensiblement plus bas et plus inégalitaires que ceux de l’ensemble la population. Cf. Caussat et Lelièvre dans ce numéro et Marc Cohen-Solal et Michèle Lelièvre, « Niveau de vie et risque de pauvreté parmi les retraités des pays européens », Études et Résultats, n° 213, DREES, janvier 2003.
[ 15] Folkspension (pension du peuple).
[ 16] Joakim Palme, op. cit., p. 70.
[ 17] Avec des indices de Gini autour de 25 (contre 28 pour la France), ces pays restent cependant, en matière de revenu, parmi les plus égalitaires de la planète. Source : Luxemburg Income Study (LIS).
[ 18] Cf. Åke Bergmark et Joakim Palme, (2003), « Welfare and the unemployment crisis : Sweden in the 1990s », International Journal of Social Welfare, 12 (2), 2003.
[ 19] Cf. également, une discussion de l’Act of integration of Aliens in Denmark (1998) dans Nicole R. Stokes, (2001), « A sense of belonging ? A study of the social, economic and political integration of immigrants and ethnic minorities in Denmark », papier pour la conférence RC19 d’Oviedo « Old and new social inequalities : what challenges for welfare states », 6-9 septembre 2001.
[ 20] Peter Abrahamson, op. cit., p. 58.
[ 21] Les termes les plus fréquemment utilisés par les Scandinaves eux-mêmes et les commentateurs étrangers sont, en anglais, « middle way » (dès 1936 par le journaliste américain Marquis W. Childs) ; ou encore « third way » (troisième voie), bien avant qu’Anthony Giddens ne reprenne ce dernier terme dans un autre contexte. Pour désigner leur modèle social, les Suédois utilisent aussi le terme de « maison du peuple » (Folkhemmet).
[ 22] Vincent Simoulin, « L’Union européenne au regard des pays nordiques », Les Études du CERI, 66, juin 2001.
[ 23] On notera que le puissant syndicat danois LO vient de rompre ses liens historiques avec le parti social-démocrate. Cf. Carsten Jorgensen (2003), « Danemark : LO entame une réforme historique et cherche à donner une nouvelle direction au mouvement syndical », Chronique internationale de l’IRES, n° 82, mai.
[ 24] Contrairement aux réformes précédentes, où les syndicats étaient en première ligne, la réforme récente des pensions en Suède a résulté principalement d’un compromis entre les quatre partis « bourgeois » et le parti social-démocrate ; les syndicats de salariés et patronaux n’ont pas été formellement associés au processus de décision. Cf. notamment l’article de Ole Settergren dans ce numéro et Thomas Paster (2002), « The politics of pension reforms in Sweden from 1984 to 2001 », http://www.unet.univie.ac.at/~a9509708/uni/PensionSweden.htm.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les grands traits du modèle nordique
3 - Une protection sociale articulée à l’emploi
- L’universalisme en question : divergences et continuités
- Activation ou workfare ?
- Y a-t-il encore une voie nordique ?
POUR CITER CET ARTICLE
Pierre Strobel « Présentation du dossier », Revue française des affaires sociales 4/2003 (n° 4), p. 5-16.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2003-4-page-5.htm.




