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Revue française des affaires sociales

2005/4 (n° 4)



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En 1999, 23 % des enfants ont, avant qu’ils aient atteint l’âge de 18 ans, vu leurs parents se séparer (CNAF, 2005) de façon plus ou moins conflictuelle. Pour la grande majorité de ces enfants, l’un des parents revit avec un nouveau conjoint. La famille de l’enfant apparaît ainsi scindée en deux côtés, celui de la mère avec éventuellement un beau-père, et celui du père, avec éventuellement une belle-mère. La loi du 4 mars 2002 [1]  Loi 2002-305 du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale... [1] réaffirme que « chacun des parents contribue à l’entretien et à l’éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l’autre parent, ainsi que des besoins de l’enfant. » Et il n’existe pas d’obligation légale pour le beau-parent de participer financièrement à l’entretien des enfants de son conjoint [2]  Ce silence du droit nous autorise à assimiler conjoint... [2] . On sait qu’un enfant de parents séparés sur deux voit son père moins d’une fois par mois (Villeneuve-Gokalp, 1999) et que les pensions dues par les pères aux mères « gardiennes » sont versées de façon très insuffisante (Théry, 1998). L’asymétrie du soutien entre le père et la mère, héritée des rôles de genre traditionnels, est accentuée dans la mesure où le beau-père apporte spontanément sa contribution à l’entretien de ses beaux-enfants (Rondeau-Rivier, 1991 ; Cadolle, 2000). Quand le lien des enfants avec leur père se distend, cela peut affecter le soutien apporté par la lignée paternelle et le sentiment de solidarité du « côté du père » d’autant plus que l’aide apportée par le père à ses enfants résidant hors de son foyer suscite fréquemment les réticences d’une belle-mère à qui elle ne semble pas toujours légitime ni nécessaire (Cadolle, 2004, 2005).

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Or, la prolongation de la dépendance économique des jeunes plusieurs années au-delà de l’âge de la majorité constitue un phénomène inédit où la solidarité parentale est mise à l’épreuve. Dans des circonstances socio-économiques où obtenir des diplômes est de plus en plus nécessaire pour avoir accès au marché du travail et à un emploi bien rémunéré, l’investissement des familles sur l’éducation des enfants constitue un enjeu décisif pour leur réussite future en tant qu’adultes. Le soutien apporté par des relations harmonieuses avec ses parents constitue un atout important pour aborder un avenir incertain.

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D’après P. Archambault (2000), « pour les enfants de familles monoparentales comme pour les enfants de familles recomposées, la poursuite après le bac d’un cycle universitaire est souvent compromise. […] La dissociation volontaire du couple parental est un véritable handicap pour entreprendre des études longues (respectivement -11,2 % et -10,1 % par rapport à la référence des familles intactes) [3]  L’expression famille « intacte » ou « unie » est usuelle... [3] » D’après les données de l’enquête « Emploi » de l’Insee 1992 et 1997, et de l’enquête « Passage à l’âge adulte » de l’Ined 1993 « toutes les classes sociales sont concernées et la durée moyenne des études est raccourcie d’une année en cas de dissociation » [4]  Ibid. [4] familiale. L’auteur suggère une interprétation de ce résultat en détaillant la chronologie des événements de la jeunesse selon la structure de la famille. Pour lui, « on peut penser qu’une situation de recomposition familiale génère des conflits additionnels entre générations. Les mésententes et conflits d’intérêts au sein d’une parenté aux contours incertains peuvent favoriser une anticipation du départ du jeune adulte » [5]  Ibid., p. 218. [5] et le départ anticipé de chez les parents n’est pas sans effet sur la poursuite de la scolarité.

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Une étude quantitative récente (Villeneuve-Gokalp, 2005), d’après l’enquête EHF de 1999, établit aussi que « les enfants quittent toujours le domicile familial plus jeunes s’ils résident avec un beau-parent. Les enfants en famille recomposée ont un an et demi à deux ans de moins que les enfants de parents unis lorsqu’ils s’installent dans un logement indépendant alors que les premiers font des études à peine plus courtes que les seconds et que les ressources économiques des uns et des autres sont comparables. » L’auteur rappelle que l’ensemble des jeunes femmes (compte non tenu de la situation de couple de leurs parents) partant plus tôt que les jeunes hommes de chez leurs parents, celles qui vivaient avec un beau-parent ont moins de marge pour avancer leur prise d’autonomie. « Ainsi la différence d’âge (médian) au départ entre les enfants vivant avec leur père et les enfants de parents unis atteint trois ans pour les hommes mais ne dépasse pas un an pour les femmes (hommes et femmes en famille recomposée après une rupture parentale) » (ibid).

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Des études précédentes ayant signalé que des relations difficiles entre parents et enfants provoquaient des départs précoces (Bozon, Villeneuve-Gokalp, 1994 ; Villeneuve-Gokalp, 2000), C. Villeneuve-Gokalp énonce l’hypothèse selon laquelle les enfants qui ont connu le divorce de leurs parents et l’arrivée d’un beau-parent chercheraient souvent à échapper à un climat familial tendu en avançant leur départ du foyer parental et en cherchant à gagner leur vie plus vite.

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Seules des enquêtes qualitatives peuvent accréditer ces hypothèses. Comment comprendre que la dissociation et la recomposition familiale soient souvent corrélées avec une décohabitation plus précoce et des études moins longues ? S’agit-il de relations intergénérationnelles conflictuelles ou d’un déficit de soutien de la part des parents qui pousseraient les jeunes issus de ces familles à devenir plus tôt indépendants ?

■ L’enquête empirique sur les solidarités dans les constellations familiales recomposées

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Nous avons mené une enquête (cf. encadré) par entretiens qualitatifs réalisés en 2001-2002 auprès de personnes engagées dans une recomposition familiale pour mieux connaître comment s’y manifestait la mobilisation familiale pour lancer les enfants dans la vie adulte. Les déclarations recueillies auprès des jeunes, des parents et beaux-parents, s’accordent sur le fait que c’est le côté maternel qui apporte le plus de soutien, y compris psychologique, au jeune majeur. Cette asymétrie du soutien se produit en continuité avec une enfance passée le plus souvent chez la mère, mais nous l’observons également dans des cas où l’enfant a résidé avec son père, du moins si la mère a quelques ressources et n’est pas accablée par la dépression. En effet le beau-père apporte volontiers une contribution financière qu’il lui semble naturel de donner aux enfants de sa femme. En revanche, le soutien en provenance du père semble souvent amoindri ou arrêté du fait de la réticence de la belle-mère à consacrer une partie des revenus du ménage à apporter de l’aide aux enfants du père, surtout s’il s’agit de leur permettre de poursuivre des études longues (Cadolle, 2004).

Encadré : Une enquête qualitative par entretiens

D’avril 2000 à juillet 2001, 28 entretiens semi-directifs ont été menés portant sur 53 jeunes issus d’une recomposition familiale.

Qu’entend-on par recomposition familiale ?

Nous avons inclus dans notre enquête des jeunes ayant vécu au foyer d’un parent seul (comptés comme appartenant à des familles monoparentales dans les enquêtes) mais dont l’autre parent a recomposé une famille et leur a, par exemple, donné des demi-frères/sœurs. Quand on adopte un point de vue longitudinal, la distinction « famille monoparentale » versus « famille recomposée » perd de sa pertinence, les trajectoires biographiques des enfants comprenant souvent des phases successives pendant lesquelles le parent chez qui l’enfant réside vit seul puis revit en couple. D’autre part la pratique de la résidence alternée implique que tel enfant puisse être en foyer recomposé chez son père et en foyer monoparental chez sa mère (ou inversement).

La constitution de l’échantillon

Dix-sept entretiens ont été conduits auprès de jeunes gens dont dix contactés au moment de leur formation d’aides éducateurs à l’IUFM de Créteil. Ces jeunes ont communiqué les coordonnées d’autres jeunes de leur connaissance vivant cette situation familiale. Puis, l’équipe de l’Ined « Biographie et entourage », (Éva Lelièvre, Catherine Bonvalet et Géraldine Vivier), a proposé l’accès aux données recueillies ce qui a permis de réaliser des entretiens auprès d’un sous-échantillon de répondants de cette enquête retraçant l’histoire familiale, professionnelle et résidentielle de trois mille personnes âgées de 50 ans à 70 ans. Parmi ceux sélectionnés, onze adultes ont accepté d’être entendus.

Les 28 entretiens portaient sur les jeunes gens de leur famille recomposée. Les enfants et beaux-enfants dont nous ont parlé les parents et beaux-parents de 50 ans à 60 ans sont en général plus âgés que ceux interviewés directement, et le divorce et la recomposition sont plus anciens. Avoir pour informateurs la tranche d’âge des 50-65 ans a permis de retracer l’histoire du réseau familial recomposé des jeunes dont les parents sont divorcés avec une précision (sur le conflit familial et l’aspect financier des relations entre les parents) bien supérieure à celle dont les jeunes peuvent faire preuve, car beaucoup en ont été tenus écartés.

Principales rubriques des entretiens

Après quelques questions sur l’âge, les caractéristiques socioprofessionnelles des membres du réseau familial et la constitution d’un schéma de la configuration de ce réseau familial sous la dictée et soumis à l’approbation de l’interlocuteur, il a été demandé à celui-ci de faire le récit de l’histoire de sa famille. Ensuite des questions l’amenaient à préciser les modalités de garde des jeunes de parents séparés avec les éventuels changements, l’organisation de leur entretien afin d’obtenir des détails sur la pension, l’argent de poche, les cadeaux, les vacances, les résultats scolaires. L’expression des sentiments et des opinions était relancée à partir du récit des événements. Puis, l’aide reçue jusqu’à aujourd’hui par le jeune majeur était abordée en insistant sur le logement et la décohabitation, les projets d’indépendance résidentielle et économique, les projets d’études, d’emploi et d’indépendance économique. Enfin, les contacts au moment de l’enquête et les sentiments de solidarité et d’obligation morale pour l’avenir. Il s’agissait d’être attentif à l’expression des envies, des regrets, des jugements normatifs, et aux interprétations provenant de l’informateur lui-même ou à celles qu’il rapportait comme provenant de ses interlocuteurs.

Les caractéristiques des personnes enquêtées

Les entretiens ont eu lieu avec dix-sept jeunes résidant en Seine-Saint-Denis (pour treize d’entre eux) ou dans le reste de la région parisienne, dont douze belles-filles et cinq beaux-fils, qui ont informé sur vingt-huit jeunes gens (vingt et une jeunes femmes et sept jeunes hommes) âgés de 18 ans à 28 ans, eux-mêmes ou leurs frères ou demi-frères/sœurs. Les professions du père de ces jeunes sont : professeur, employé, cadre, ingénieur, artisan dans la confection, policier, médecin, chauffeur routier, vendeur, animateur socioculturel, mécanicien, ouvrier, magasinier.

Onze adultes (huit femmes et trois hommes) résidant à Paris ou en banlieue parisienne âgés de 50 ans à 60 ans ont informé sur vingt-cinq jeunes gens âgés de 18 ans à 39 ans – donc plus âgés en moyenne – qui sont leurs enfants ou beaux-enfants. Leurs professions sont : infirmière, employé, formatrice, institutrice, directrice de clientèle, médecin, technicien.

Précisions terminologiques

Pour simplifier, on appelle « parent gardien » le parent chez qui l’enfant a sa résidence principale et « parent non gardien » l’autre, même si cette terminologie n’est plus adaptée depuis la loi de 1993 qui établit le principe de l’autorité parentale conjointe. On appelle beau-parent gardien le beau-parent conjoint du parent gardien ; demi-frère utérin, le demi-frère qui a la même mère, demifrère consanguin celui qui a le même père ; quasi-frère ou sœur l’enfant du conjoint du parent, issu d’une union précédente de ce conjoint ; conjoint, la personne avec qui vit le parent, que ce soit dans le mariage ou en union libre.

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Une partie des questions posées dans nos entretiens portait sur le désir d’autonomie des jeunes de famille recomposée. Dans quelle mesure le caractère problématique de leur entretien et les tensions éventuelles engendrées entre leurs parents mais aussi entre parent et beau-parent sur les modalités de leur prise en charge peuvent-elles peser sur leur stratégie d’orientation scolaire et professionnelle ? Les jeunes de notre enquête mettent-ils en relation leur choix entre études et indépendance et le fait d’avoir des parents séparés ou des beaux-parents ? Établissent-ils un lien entre une relation éventuellement difficile avec un beau-parent et leur désir de « quitter le nid » au plus tôt ? Conformément aux hypothèses des démographes français cités ci-dessus et aux résultats des nombreuses recherches de langue anglaise [6]  Dont plusieurs sont indiquées en références biblio... [6] sur un thème encore largement ignoré par la sociologie européenne, notre hypothèse était que, du fait de leur situation familiale, leurs parents, et surtout les pères, étaient moins mobilisés sur les études de leurs enfants issus d’une union antérieure. Les objections qu’opposent les belles-mères au soutien que le ménage paternel apporterait aux études des jeunes, jouent-elles un rôle dans les modalités selon lesquelles ceux-ci abordent les choix cruciaux entre investissement dans les études et désir d’indépendance ?

Il nous faut examiner si ces jeunes aspirent, pour des raisons liées à la dissociation familiale, à l’autonomie résidentielle et à une indépendance économique les plus rapides possibles, et cela au détriment éventuel de leur qualification professionnelle et de leur insertion sociale future.

■ Les études et l’argent

Un travail quand on fait des études : l’argent de poche

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Les jeunes français occupent moins d’emplois à temps partiel pendant leurs années d’études, travaillent moins souvent pour payer leurs études et interrompent moins souvent leur cursus pendant un an, que ceux d’autres pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne où ces pratiques sont habituelles. Or, dans notre enquête, la plupart des jeunes interrogés poursuivent des études, mais presque tous font des « jobs », de petits travaux en même temps pour gagner de l’argent. Il nous est impossible d’évaluer [7]  Ce qui aurait demandé une enquête quantitative sur... [7] s’ils en font vraiment davantage que les jeunes du même milieu social et de situation familiale différente, mais nous constatons que c’est une pratique très importante pour eux. Travailler un mois l’été est banalisé pour toute cette génération qui fait des études longues, mais dans notre échantillon, c’est la règle. Tous les jeunes de notre enquête ont classiquement besoin d’argent de poche pour leurs vacances ou se payer le permis de conduire mais il semblerait qu’ils soient moins gâtés que les autres par leurs parents. Insuffisance de la pension versée par le père, réticences à demander plus d’argent à une mère seule ou à un beau-père, telles sont les motivations invoquées par les jeunes pour expliquer la nécessité où ils se trouvent de gagner leur argent de poche. Une seule exception, Yann (père journaliste, mère sans profession) à qui sa grand-mère paternelle a fourni son argent de poche pendant toute son enfance. Elle lui laisse en mourant, quand il a 19 ans, un livret de caisse d’épargne rempli : « J’étais partisan qu’il trouve du boulot l’été, mais il n’a pas fait grand-chose » précise son beau-père qui l’a assumé entièrement financièrement depuis la recomposition familiale quand l’enfant avait 9 ans.

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Les pères et les beaux-pères sont mis à contribution pour leur procurer ce travail d’été, même quand les jeunes ne s’entendent que médiocrement avec eux.

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Teddy (père chauffeur routier, mère aide-laborantine), 20 ans, fait un DUT d’informatique : « Pendant les vacances, je travaillais un mois, payé 5 800 francs, en septembre, des tâches administratives dans l’entreprise où travaille mon beau-père. Cette année, je n’ai plus de bourse, plus de pension de mon père, j’ai travaillé deux mois, août et septembre. » Teddy nous explique que c’est sa belle-mère qui faisait elle-même le chèque de la pension à son beau-fils sur le compte joint du couple. « Elle a décidé d’arrêter quand on avait 19 ans » et le père n’a pas contesté cette décision de sa femme. Heureusement, sa mère et son beau-père l’aident : « Depuis mes 18 ans, ils payent ma chambre et ma carte de transport. »

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Daniel occupe des emplois temporaires pendant l’été que lui a trouvés son père (employé de banque), alors même qu’il ne le voit que deux fois par an et ne verse aucune pension.

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Géraldine (père cadre, mère formatrice) travaille un mois l’été comme secrétaire médicale au cabinet de son beau-père (médecin) qui lui paye ses études d’avocate.

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Dans nos entretiens, nous trouvons une mise en liaison systématique de la recherche d’emplois avec la recomposition familiale. C’est, par exemple, le beau-père qui fait sentir au bel-enfant qu’il ne devrait plus être entièrement à la charge du foyer beau-parental. « Mon beau-père m’a fait comprendre que je ferais bien de gagner mon argent de poche. Ça m’a vexée, mais je l’ai fait, vexée et poussée en même temps. Il m’a financé mon BAFA. Je travaillais dans les centres aérés, les mercredis, les petites vacances une fois sur deux et un mois sur deux l’été. Une année, j’ai fait du baby-sitting tous les soirs sauf le mercredi pendant un an, de 16 h 30 à 19 heures C’était pour mes sorties, mes vacances, m’acheter des trucs. » Pourtant, cette jeune fille (père mécanicien, mère secrétaire) s’entend bien avec son beau-père. Elle ne s’était pas rendu compte qu’il participait à son entretien : la pension paternelle de 1 000 francs était loin d’équivaloir à ce qu’elle coûtait, ces 1 000 francs lui étant donnés pour ses repas de midi, ses transports et fournitures. À la suite de sa réflexion, elle ne demande plus un sou à sa mère et à son beau-père.

Les jeunes étudiants de famille recomposée que nous avons interrogés, participent de façon systématique à leur entretien. Tout le réseau familial est mobilisé pour leur trouver un emploi d’été. Il semble que leur situation familiale contribue à ce que ces jeunes cherchent à gagner au moins leur argent de poche sinon davantage, en vue d’alléger les éventuelles tensions familiales liées à leur entretien. Les beaux-parents sont plus exigeants à l’égard de leurs beaux-enfants que les parents à l’égard de leurs enfants en ce qui concerne la nécessité de se prendre en charge. Et les jeunes de famille recomposée semblent sensibles aux remarques et injonctions de leurs beaux-parents. Ils reconnaissent souvent que leur beau-père leur accorde un soutien financier auquel il n’est pas obligé et leur mère leur fait remarquer cette contribution.

Ne pas demander

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Ceux qui ne cherchent pas à se procurer précocement des revenus sont décrits par eux-mêmes ou par leurs mères comme particulièrement économes.

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Daniel (mère employée fonctionnaire, père employé de banque alternant chômage et CDD) a 26 ans. Il a fait de longues études sans que son père ne paye de pension. Sa mère témoigne du souci qu’il avait de ne pas dépenser : « ça ne nous a pas coûté si cher. Si j’en crois ce qu’on dit, les jeunes, il leur en faut toujours plus, lui, non. Il n’a jamais eu d’exigence. Il fallait que je l’habille, lui s’est toujours fichu de ce qu’il avait sur le dos. L’argent, il le mettait soigneusement de côté. […] Il était logé, nourri ici. Je lui donnais 500 francs par mois, ça lui suffisait. Il n’avait aucun besoin. Il passait sa vie devant son ordinateur. Les logiciels, il les copiait. Y a que les réparations, et puis la mémoire en plus, c’est moi qui payais. Il avait des copains très sobres, pas le genre à se retrouver au café, à boire des bières, à fumer. Ses copains habitaient aussi chez leurs parents et n’avaient pas à dépenser beaucoup. Il n’achetait pas de livres non plus. On allait beaucoup à la campagne chez les grands-parents. Vélo, piscine, cette année, c’est la première année qu’il n’y a pas été. Il revenait ici à Montreuil, s’occupait avec ses copains sans coûter un sou. »

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Dans un grand nombre d’entretiens, revient le souci des jeunes que nous étudions, même quand ils gagnent leur argent de poche, de ne pas trop coûter : « Ma mère me paye tout sauf mon argent de poche parce que je lui demande rien. Ma mère me donne assez pour que je mange. Je rendrai ce que je n’ai pas dépensé. J’ai hérité de la mentalité de ma mère qui est très austère et je dépense peu. C’est un effort énorme pour un salaire comme le sien. Je dois recevoir l’allocation logement. Je paye 213 euros pour ma chambre. Ça va me suffire de travailler un mois l’été. » (Pedro, père vendeur dans l’immobilier, mère employée).

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« De moi-même, j’ai arrêté de demander à ma mère de l’argent pour m’habiller. Je lui ai proposé de baisser mon argent de poche quand mon beau-père a été au chômage pour la seconde fois. Je n’ai pas besoin de beaucoup de sorties avec des amis, de beaucoup de cinémas ou de marques. » C’est que son père n’a versé de pension à sa mère que rarement et irrégulièrement (Clémentine, mère libraire, père ingénieur).

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Les mères elles-mêmes en conviennent : « elle ne me demandait pas beaucoup d’argent, c’est un écureuil ». Une attitude très répandue chez les jeunes de milieu familial recomposé consiste à ne pas vouloir peser sur quiconque. Cette discrétion entre en contradiction avec la revendication d’une indépendance résidentielle sans indépendance économique.

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Plusieurs jeunes, des garçons, envisagent de recourir à un prêt bancaire, pour éviter de peser sur le niveau de vie de leurs parents et beaux-parents.

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Alex (parents ayant eu ensemble une petite entreprise de confection) pense ne pas pouvoir mener de front son mi-temps actuel de voiturier et le travail demandé pour la maîtrise de biologie à laquelle il envisage de s’inscrire s’il obtient sa licence. Ses parents ont eu de terribles conflits financiers. Comme il ne veut plus rien demander à son père qui n’a pas de patrimoine et cherche à faire vivre sa petite entreprise, Alex pense faire un emprunt. « Je sais que ma mère m’aidera si je lui demande, mais c’est pour moi, pour me responsabiliser. Je me teste. Ça me fait plus avancer que si je demande 4 000 francs à ma mère tous les mois. Je ferai peut-être moitié-moitié. »

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Jérôme (père policier, mère caissière) a pour projet de faire une école de journalisme, trois ans après le bac. C’est très cher, 35 000 francs par an : « Mon père pourrait assumer, mais ce serait un effort pour lui, il va bientôt être à la retraite et je veux assumer moi-même ce choix. Ma mère était contre l’école privée, mais je n’ai pas le niveau pour l’école publique où il faut être très bon, il y a un concours, j’ai pas les capacités. Mais je veux mettre toutes les chances de mon côté. Donc mon projet, c’est de prendre un prêt étudiant de 100 000 francs. Mes parents sont OK pour se porter caution. Je commence à rembourser au bout de cinq ans. J’espère pouvoir rembourser sans problème, si on travaille bien, c’est assez ouvert. »

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Emeric (père médecin, mère professeur) est en classe préparatoire aux écoles de commerce. L’argent a toujours été source de tensions entre ses parents : « La pension était assez maigre, ça faisait des problèmes entre mes parents. On vivait avec mes frères et sœurs avec le salaire de ma mère, plus mon père qui devait donner 7 000 francs […] Ma mère se plaignait de la pension toujours versée en retard le 15 et pas le premier, ou incomplète. Elle trouvait la pension insuffisante. Notre mère nous plongeait dans ses problèmes financiers. Mon père, lui, il a un problème avec l’argent. Dès qu’on lui demandait, c’était assez tendu, on n’osait pas. On essayait de pas trop demander, de pas trop téléphoner. » Il ne tient pas à ce que ce soit son beau-père, qu’il n’aime guère, à qui il doive ses études : « J’ai l’intention de faire un emprunt si mon père ne peut ou ne veut pas payer ma scolarité. Les écoles de commerce, c’est cher. Et puis, j’ai mon héritage, auquel j’ai pas encore touché. Quand notre grand-mère est morte, on a eu chacun 10 000 francs. La situation de mon père s’est arrangée, c’est lui qui rajoutera. Si ma mère paye plus, ça m’ennuie, je ne tiens pas à ce que mon beau-père paye mes études. Mon père, c’est mon père. »

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Mais envisager cette solution n’est possible que quand on a l’ambition d’une carrière où l’on gagne bien sa vie. Les jeunes filles de notre échantillon ne semblent pas penser à cette solution.

D’après nos entretiens, les jeunes ayant un réseau familial recomposé semblent plus que d’autres jeunes issus de milieux sociaux confrontés aux mêmes difficultés matérielles mais issus de couples parentaux « unis », désireux d’accéder à des modes d’indépendance économique. Demander de l’argent à ses parents est plus problématique pour eux que pour les autres. Ils redoutent les conflits et hésitent à solliciter davantage un père qui a d’autres charges, une mère seule à faire face, ou un beau-père qui ne leur doit rien.

■ Les études et l’aspiration à l’indépendance résidentielle

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Parmi les enfants qui appartiennent à un réseau familial recomposé et qui n’ont pas encore d’indépendance résidentielle, il nous faut distinguer les jeunes qui résident habituellement avec un parent seul, le plus souvent leur mère (un seul jeune de notre échantillon avait un père vivant seul et ne résidait pas avec lui), et ceux qui vivent avec un beau-parent, le plus souvent un beau-père (puisqu’ils résident en majorité avec leur mère). Dans les deux groupes, on en trouve peu qui n’aspirent pas à quitter le nid le plus vite possible.

Les jeunes qui résident avec un parent seul

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Certains jeunes, surtout des garçons, trouvent difficile de vivre avec leur mère seule.

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Jérôme (père policier, mère employée) est à 17 ans en terminale. Il travaille depuis quatre mois, 21 heures par semaine dans la restauration rapide (Quick). Il est caissier. « C’est dur, j’ai des horaires difficiles, je travaille après le lycée, le soir et le samedi, et je gagne le SMIC. Mais j’ai du mal à bosser pour le lycée pour mon bac, je vais arrêter à la fin du mois. » Il s’agit de quitter le domicile de sa mère sans demander un supplément de contribution à son père qui verse une pension pour lui trop faible pour qu’il puisse payer un loyer. Il a du mal à supporter l’autorité de sa mère : « J’hésite mais ma mère me dit qu’elle ne voudra pas que je revienne après si je m’en vais. Quand les conflits ont démarré, elle m’a menacé de m’envoyer chez mon père. Mon père a dit si tu dois venir, tu viendras. Mais lui n’y tient pas trop à cause de ma belle-mère. »

Les jeunes qui vivent dans un foyer recomposé avec un beau-parent

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Alors que certains jeunes dont l’un des parents est resté seul, ont l’impression que celui-ci (presque toujours la mère) vit d’abord pour eux, ceux dont le parent a recomposé un foyer, se sentent parfois une charge pour lui et coupables de trop lui peser.

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Sonia (père directeur de maison de jeunes, mère sans profession) vit seule avec sa grand-mère maternelle depuis l’âge de 10 ans et sa mère qui n’a que des emplois précaires ne subvient en rien à ses besoins. Elle a 18 ans et voudrait rentrer en classe préparatoire et faire des études de cinéma pour devenir scénariste : « J’aimerais bien avoir un studio, mais mon père n’est pas très d’accord. L’été prochain, je travaille pour m’en louer un et que lui puisse m’aider. En fait je n’ai pas encore parlé de ça avec lui, je ne sais pas du tout comment on va faire. Lui veut que je paye, que je bosse, faudrait que je vois, en fait mon père et sa femme se sont acheté un pavillon l’an dernier, mon père il s’est endetté […] Au pire, je trouverais peut-être un foyer, ce serait moins cher, l’équivalent d’une pension, j’aimerais bien avoir une chambre. Ce qu’il y a, c’est que mon père, je culpabilise de lui demander trop d’argent. L’appartement, je l’aurais par mes propres moyens. J’ai l’impression d’enlever le pain de la bouche de ma petite sœur. » Le père de Sonia avait déjà eu trois enfants d’un premier mariage qui ont tous cherché une indépendance précoce.

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Myriam a raté le Capes et elle renonce à le préparer de nouveau. À 24 ans, elle veut gagner sa vie et vivre avec son ami : « ça ne m’est pas venu à l’esprit que mes parents qui ont chacun recomposé un couple me donnent une pension pour que j’aille vivre ailleurs. Je n’aurais jamais osé. »

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Quatre jeunes de notre échantillon continuent des études supérieures en vivant avec leur beau-père, et s’entendent très bien avec lui. Mais tous les autres qui vivent avec un beau-parent obtiennent rapidement une autonomie au moins résidentielle sinon financière.

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Yann fait des études longues de pharmacie mais a trouvé une voie pour quitter son foyer recomposé. À 21 ans, il rencontre une fille dont les parents ont une grande maison à Stains : « Lui a été considéré comme le fils, ils avaient quatre filles. C’était vraiment la tribu, il s’était fait adopter là-bas et ils ont vécu ensemble deux ans chez les parents, nourris, logés, nous, on lui donnait 1 500 francs, son père je ne sais pas. On le voyait de temps en temps, mais pas beaucoup, il était un peu mangé par l’autre famille » raconte son beau-père.

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Et c’est la difficulté de vivre en résidence alternée entre leur père et leur mère qui a poussé Angéla et Céline (père infirmier, mère infirmière) à quitter toutes les deux leurs deux foyers à 18 ans, après une adolescence où elles ont été partagées entre leurs parents.

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Quelques jeunes restent chez leur mère malgré une relation difficile avec leur beau-père : ils se sentent chez eux chez leur mère.

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Josselin se sent chez lui chez sa mère (institutrice) malgré la présence d’un beau-père, Georges (électricien), qu’il n’aime guère. Pourtant, raconte leur mère, « il y a eu des frictions avec ma fille aussi, ça dépend des fois […] ça s’est dégradé avec mon fils, assez rapidement […] Georges, son idée de l’éducation ne correspond pas à la mienne. Il est rigide, il est injuste, il n’a pas confiance dans la jeunesse, c’est dans cet esprit : il faut travailler… On a l’impression par moments, je lui en veux, qu’il essaie d’écraser mon fils, de le rabaisser. Georges dit toujours que c’est un feignant, que ce qu’il fait, c’est pas un boulot, un vrai travail. Je pense qu’il aurait envie de le mettre dehors. On n’en parle pas. Moi, ça me gêne pas du tout qu’il reste à la maison. Mon fils se sent chez lui, ça lui est pas égal, mais bon ! il se fait engueuler tout le temps mais bon […] Il ne se rebelle jamais. Il répond, il a répondu, mais maintenant, il laisse dire. » Malgré ces tensions, Josselin a 26 ans et il est toujours là, peut-être parce que c’est sa mère qui le loge dans son logement de fonction que son compagnon ne finance pas.

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Le plus souvent, les difficultés familiales poussent les jeunes à quitter la maison, spécialement quand ils ne s’entendent pas avec un beau-parent.

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Christelle (père contrôleur technique, mère sans profession), a quitté le foyer de sa mère à 19 ans pour vivre avec un copain, après avoir essayé de vivre chez son père et sa belle-mère, puis chez sa mère et son beau-père.

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Hervé (père agent de maîtrise, mère employée de banque) allait au même lycée que sa quasi-sœur [8]  On appelle ainsi l’enfant du conjoint du parent qui... [8] et ils s’entendaient bien. Mais il est parti en internat à 17 ans. Elle raconte : « Cela faisait six ou sept ans qu’il vivait avec mon père et c’était intenable. Mon père est très strict, très dur. La mère d’Hervé ne disait rien quand mon père engueulait Hervé, elle disait à mon père après qu’elle n’était pas d’accord. Mon père est tellement maniaque et exigeant et Hervé avant était avec sa mère qui lui laissait faire tout ce qu’il voulait. Depuis l’âge de 17 ans, il a été en internat faire une école de kiné et habitait dans un foyer. C’est sa mère qui l’a poussé à faire ça. »

39

Plusieurs jeunes vivent chez leur père mais ne s’entendent pas du tout avec leur belle-mère. C’est alors que les enfants cherchent à obtenir une indépendance résidentielle la plus rapide possible, comme nous l’exprime Marie (père employé, mère auxiliaire de puériculture) qui supporte mal l’autorité de sa belle-mère Françoise : « Je suis partie de la maison à 18 ans, l’internat à Amiens, oui. J’acceptais pas la maison… Françoise. Nous, on n’avait pas le droit, la télé, les repas, tout était imposé. On pouvait pas s’exprimer, même au niveau vestimentaire, même encore maintenant. Françoise, elle est vraiment maître de la maison, beaucoup plus que maman […] Moi dès que j’ai pu partir, je suis partie. L’internat, ça m’a plu. On était quatre en chambre, on se racontait les problèmes qu’il pouvait y avoir, les familles, y en avait qui étaient bien plus malheureuses que moi, oui. C’était dans un lycée, on faisait une mise à niveau, et puis j’ai fait un BTS transports en deux ans. » Et dès qu’elle a trouvé un emploi, elle s’installe chez elle.

40

Frank (père magasinier, mère secrétaire), à qui l’autorité de son beau-père pesait chez sa mère, est parti à Besançon vivre chez son père à partir de la troisième, mais ne s’entendait pas du tout avec sa belle-mère. Il a fait un BEP vente et est parti pour le service à 20 ans. Il y a fait l’école de police pour rester dans la police.

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Vivre seul avec sa mère, ou avec un parent et un beau-parent qu’on n’aime pas beaucoup, résider alternativement chez son père et chez sa mère dans des situations de conflit plus ou moins larvé, sont des situations qui poussent le jeune à chercher un logement indépendant. Or cette indépendance résidentielle coûte cher et les jeunes gens savent que souvent ni leur père, ni leur mère ne peuvent ou ne veulent augmenter leur contribution financière pour leur procurer cette indépendance. Si leurs pères versent souvent une pension, elle est insuffisante pour leur permettre de quitter le domicile maternel. Il faudrait demander qu’elle soit augmentée : cela risque de créer des conflits soit entre leurs parents, soit entre leur père et leur belle-mère. Pour éviter « que ça fasse encore des histoires » beaucoup de jeunes font donc des « petits boulots » pour gagner de quoi payer leur indépendance résidentielle. Si le prolongement de la dépendance vis-à-vis des parents constitue une stratégie d’adaptation (Aquilino, 1999), ces entrées rapides dans le monde du travail n’ont pas toujours des effets bénéfiques pour l’avenir des jeunes.

■ Entrer dans la vie active sans diplôme

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Certains jeunes choisissent de faire un BTS en alternance, c’est-à-dire qu’ils gagnent un demi-salaire. À 18 ans, Sarah (père employé, mère institutrice) gagne 65 % du SMIC en préparant son BTS de tourisme en alternance. Roselyne (père mécanicien, mère femme de ménage) aussi : depuis l’âge de 18 ans, elle gagne 61 % du SMIC. Son père avait toujours versé une pension pour elle, mais il a arrêté dès qu’elle a eu son baccalauréat et Roselyne a dû se contenter de sa bourse de 1 200 francs par mois.

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L’inconvénient de l’alternance, c’est qu’elle demande beaucoup d’énergie de la part du jeune qui doit travailler ses cours chez lui alors qu’il a déjà un horaire de travail important. Roselyne a ainsi renoncé à préparer son diplôme d’études comptables et financières : « Mais je suis trop crevée. Je travaille trois jours en entreprise, et j’ai deux jours de cours. Et en plus, il faudrait que je travaille mes cours. J’aurais pas mon diplôme. L’an dernier, je n’ai pas eu de bonnes notes, je sais que je n’aurais pas mon exam. Je gagnerais plus si je l’avais, mais pour l’instant je pense que ça suffirait. » Roselyne se satisfait de la promesse d’être embauchée par l’entreprise où elle travaille actuellement, même si son salaire sera faible.

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Hervé (père agent de maîtrise, mère employée de banque), qui s’oppose beaucoup à son beau-père, est logé en internat et rémunéré dès 19 ans dans son école de kinésithérapie.

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Rodolphe (père monteur copiste, mère employée de bureau) est apprenti tout en préparant son baccalauréat professionnel et gagne 30 % du SMIC.

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Les jeunes qui demandent des fonds à leur père se heurtent souvent à l’opposition de leur belle-mère. Parfois, la dissociation familiale a des effets d’autant plus négatifs que la mère n’a les moyens ni culturels ni financiers de veiller à la réussite de ses enfants. Plusieurs jeunes font un travail précaire, à temps partiel, et sans continuer d’études par ailleurs ni avoir de perspectives de diplômes ni de carrière.

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Christine (père agent de maîtrise, mère employée) avait choisi de vivre avec son père : « Christine après son bac, voulait faire du droit, être clerc de notaire. Elle a redoublé sa première année. Elle a passé son Deug, mais son père a arrêté de la financer. Il lui a dit qu’il lui avait payé trois années d’études supérieures, que ça allait comme ça. » Le père de Christine est remarié et a contribué à financer les études des filles de sa nouvelle femme. Christine a essayé de travailler tout en continuant sa licence de droit mais a abandonné pour devenir secrétaire médicale.

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Jessica (père électricien, mère sans profession) a fait une tentative d’études supérieures qui a été un échec. Elle a essayé un BTS d’assistante de direction qu’elle n’a pas réussi. Elle s’est inscrite pour une licence d’espagnol mais elle se voit opposer par son père et sa belle-mère qu’elle n’a pas le niveau. Sa belle-mère estime qu’elle ferait mieux de gagner sa vie et nous explique : « Elle n’avait pas le niveau. Elle n’est pas faite pour les études. » La suppression quand elle avait 21 ans de la pension que lui versait son père, a poussé Jessica à prendre un « emploi jeune » et à abandonner l’université. Antoine (père médecin, mère esthéticienne) a abandonné ses études à 16 ans et devancé le service militaire pour s’engager à 18 ans. Il ne veut plus voir son père qui ne le reçoit plus chez lui et a arrêté de lui verser sa pension, et ne veut pas rester chez sa mère qui ne travaille plus, vit d’une petite prestation compensatoire et est dépressive. Il ne fait toujours que des petits boulots comme répondre au téléphone « hotline ».

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Agathe (père cadre supérieur, mère infirmière) a un travail et un studio à 20 ans. Sa sœur Emilie et elle ont demandé à quitter leur mère et leur beau-père pour aller vivre avec leur père, mais elles ne s’y sont pas plu et n’y sont restées qu’un an et demi. Agathe n’a pas osé retourner chez sa mère et son beau-père. Elle a donc saisi l’opportunité d’une proposition d’emploi à l’occasion d’un travail d’été alors qu’elle avait juste 19 ans et un baccalauréat littéraire.

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Le père de Laure (père directeur de maison de jeunes) avait déjà eu trois enfants d’un premier mariage. Laure, supportait mal sa belle-mère, mais a vécu un an et demi chez son père et ses demi-sœurs. Elle est partie à 18 ans comme interne et n’a plus vécu avec aucun de ses deux parents. Après avoir fait une hypokhâgne, elle s’est mariée à 20 ans, a divorcé à 26 ans, et a eu un enfant qu’elle élève seule. Elle n’a pas fini son Deug de lettres.

Angéla (père et mère infirmiers) dont le père s’est remarié une troisième fois, n’avait que son BEPC, et a fait une école commerciale en deux ans. « Elle a passé son BAFA et allait dans les écoles, elle faisait de l’animation auprès des petits, elle s’arrangeait pour gagner sa vie, elle aussi, elle n’a jamais rien demandé ». À 18 ans, elle était indépendante économiquement, mais elle n’a pas eu d’autre diplôme que son BEPC.

Bien sûr, on peut penser que ces jeunes ne resteront pas fixés dans ces emplois précaires et mal rétribués, ils reprendront sans doute une formation professionnelle, mais ils n’ont pas beaucoup d’atouts en main. Ils n’ont pas été l’objet de stratégies familiales de mobilisation sur leurs études mais ont été poussés à chercher une indépendance économique à travers des emplois étudiants ou la saisie d’une opportunité d’emploi salarié, au détriment d’un investissement à long terme dans une formation qualifiante. Le point positif est que leur réseau relationnel souvent élargi par la recomposition est mobilisé pour faciliter leur recherche d’emploi.

■ Réussite scolaire et accès aux diplômes

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Selon Paul Archambault (2002), quel que soit le milieu social, la rupture du couple parental est associée à une réussite scolaire plus faible chez l’enfant : la séparation des parents avant la majorité de l’enfant réduit la durée de ses études de six mois à plus d’un an en moyenne. Qu’en est-il pour les jeunes de notre échantillon, que disent-ils du retentissement du divorce ou des conflits familiaux sur leur réussite scolaire ?

Une enfance marquée

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Un certain nombre d’enfants se plaignent d’événements familiaux qui ont, disent-ils, perturbé leur équilibre, et ils établissent eux-mêmes le lien avec leurs difficultés scolaires.

53

Marie (père employé de banque, mère auxiliaire de puériculture) se plaint des conflits entre ses parents et d’avoir subi la cohabitation avec sa belle-mère gardienne : « Le divorce, j’ai pas vécu ça très bien parce qu’on nous a imposé, on a découvert qu’on allait vivre avec elle, Françoise. Et puis quand on allait chez l’un, il disait du mal de l’autre, il y avait aucune communication entre eux. Papa nous montait contre notre mère, du fait qu’on vivait avec lui, il disait qu’elle n’était pas stable, par rapport aux enfants, ils étaient pas du tout diplomates, maintenant je réagirais différemment, mais […] on a été marqués, toujours des menaces, y a eu des répercussions, Delphine a eu une polyarthrite rhumatoïdale, moi de l’anorexie, de la boulimie, des zonas, même en ce moment, c’est le système immunitaire, on nous a dit qu’il y avait un rapport. Moi, j’étais bonne élève jusqu’au CM1. À partir du divorce, j’ai beaucoup baissé et puis on a déménagé, je passais toujours limite. Je n’ai pas eu mon bac B, j’ai fait G, je l’ai eu à 19 ans. »

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Alex se plaint des conflits dans lesquels il a grandi, auxquels le divorce n’a pas mis fin, et qui ont nui à sa scolarité et surtout à celle de sa sœur : « Mon père et ma mère ils se sont battus pendant quinze ans. C’est toujours la guerre entre mes parents et moi la balle de ping-pong. On était dans des déboires verbaux impressionnants. J’ai dû après redoubler ma sixième. Mais j’en avais marre de cette hystérie. Ils parlent toujours l’un de l’autre. Ils ne sont pas passés à autre chose. On était les balles de ping-pong entre mes parents : tu lui diras que j’ai dit. Plus ma sœur que moi, on est choqués. Ma sœur n’a pas fait d’études. je pense que si mes parents étaient restés ensemble, j’aurais plus pu travailler, j’aurais pris l’habitude, j’aurais eu moins de mal. Médecine, j’ai loupé parce que j’étais toujours mauvais en classe. J’ai jamais été encadré. »

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Que de nombreux enfants de notre enquête aient été douloureusement marqués par une séparation est indéniable. Certains expriment une détresse persistante :

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« Moi, c’est pas simple. Comme pour maman, les hommes, ils étaient pas fidèles, y avait du recul par rapport aux hommes. J’aurais peur d’être abandonnée, je le supporterais mal. J’ai eu des histoires qui n’ont pas duré très longtemps. Je suis agressive, je ne pardonne pas, j’ai pas confiance. J’ai que 23 ans, je veux pas me précipiter et que je me trompe. Je ne veux pas avoir des enfants et puis… ça fait souffrir un divorce, je voudrais pas me tromper. »

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« Ils seraient restés ensemble, je ne serais pas la même aujourd’hui. Le divorce reste très douloureux pour moi, j’avais 14 ans et ça m’a profondément déstabilisée. Ça m’a donné une fragilité, aussi une force, mais une carapace. » (Aurélie, 25 ans, père dans l’immobilier, mère sans profession).

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Le divorce parental se traduit parfois par de la dépression et un moindre bien-être psychique mais il est difficile d’en conclure à un effet négatif de la trajectoire familiale en elle-même sur la réussite scolaire et professionnelle.

Des études satisfaisantes malgré tout

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On note une fois de plus que si le divorce des parents peut perturber et faire souffrir les enfants, il ne détermine pas nécessairement un échec scolaire ! Parfois, la souffrance dont les jeunes nous parlent a accompagné un investissement remarquable sur la scolarité.

60

D’après Sophie (père professeur de lycée technique, mère professeur), sa scolarité secondaire a été perturbée par le divorce de ses parents quand elle était en terminale et par la garde alternée : « La garde alternée ne nous a pas réussi. Moi, ça m’allait pas, j’en ai un mauvais souvenir, je venais d’avoir mon bac S, ça allait bien, j’ai fait mon Deug en quatre ans, et ma sœur aussi en a un très mauvais souvenir. On perdait un temps fou dans les transports. Il fallait prendre le train et ma sœur avait des tas de livres très lourds à traîner et elle les avait toujours oubliés. Il fallait que je me charge des livres, que je l’aide à les porter. On s’est crêpé le chignon. Elle a redoublé aussi. » Néanmoins Sophie, qui a arrêté de voir son père à 22 ans et est très soutenue par sa mère fait un DEA en alternance.

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Adeline (père médecin, mère esthéticienne) touchait 3 000 francs de pension de la part de son père qu’elle ne voit plus qu’en cachette de sa seconde femme. Quand Adeline décroche sa licence, il ne lui donne plus que 1 000 francs. Elle voulait continuer en DEA mais sa belle-mère nous expose qu’elle a convaincu le père de s’y opposer : « Pourquoi pas, n’est-ce pas, à 25 ans, continuer à se faire entretenir par papa, et puis après ce sera la thèse, je l’ai dit à mon mari, après elle va essayer la thèse si tu la laisses faire, t’en as encore pour cinq ans ! » Pourtant, cette belle-mère, qui ne travaille qu’à mi-temps, trouve normal que son mari, le père d’Adeline, finance les études d’avocate de sa fille à elle, dont le père ne paye pourtant aucune pension. Adeline se résigne à faire un DESS.

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Daniel, enfant, inquiétait beaucoup sa mère : « En fait, j’ai dû mal m’en occuper, quand mon mari s’en allait périodiquement avec une autre, j’allais très mal, mon fils avait des retards, des retards de langage, des retards avec les autres, il était très craintif, il ne voulait pas aller avec les autres, je l’ai fait suivre au CMPP jusqu’à ce qu’il entre au CP… Alors quand il allait chez son père… Mon fils n’a jamais rien dit, il ne s’est jamais plaint. Mais il n’a pas arrêté d’être malade chez eux. Mon fils revenait un peu démoli. Il vomissait. […] Il était renfermé sur lui-même, quand il est inquiet, il fait du psoriasis, son appréciation c’était élève trop sérieux, trop timide, si jamais il avait fichu le bazar, j’aurais été contente. » Daniel qui n’a pas été aidé financièrement par son père, termine sa thèse de physique et vit avec une amie.

63

Clémentine a beaucoup pleuré, nous dit-elle, pendant des années, après que son père a téléphoné pour dire qu’il valait mieux qu’elle ne vienne plus chez lui : « Il m’a abandonnée par un coup de fil à ma mère. » Mais, soutenue par sa mère et son beau-père, si elle a redoublé sa première, elle a réussi le Capes de mathématiques.

64

Les études d’Emeric, quant à elles, semblent bien parties : à 19 ans, il est en classe préparatoire, son désir d’indépendance professionnelle est satisfait par la chambre en foyer qu’il peut s’offrir grâce aux 2 000 francs donnés par chacun de ses parents et à ses « petits boulots ».

65

Le divorce, les conflits familiaux ou les modalités de garde ou de visite au parent non résident peuvent contribuer à perturber la mobilisation familiale nécessaire à la réussite scolaire, mais aucun déterminisme ne frappe les jeunes qui ont vécu séparation de leurs parents et recomposition familiale. Un bon nombre s’en sort brillamment.

66

La même situation, l’abandon par le père, peut s’accorder avec le professorat de mathématiques pour Clémentine, soutenue par un beau-père généreux, ou avec l’arrêt des études à 16 ans et des « galères » pour Sidonie et Antoine, dont la mère est restée sans ressources.

67

La résidence alternée, qui semble ne pas avoir permis à Angéla ni à Céline (parents infirmiers) de trouver la stabilité pour faire des études, n’a pas empêché Philippe (père technicien, mère laborantine) dont les parents ont toujours coopéré, de réussir un DESS.

68

Les visites régulières chez un père qui ne se soucie pas du travail scolaire inquiètent des mères. Elles n’ont pas empêché certains jeunes de collectionner les succès.

69

Les jeunes dont la résidence principale était chez le père (sept sur vingt-huit) ont soit trouvé du soutien chez leur mère après leur majorité, soit ont abandonné leurs études à l’exception de Delphine qui est restée chez son père finir ses études d’infirmière malgré ses conflits incessants avec sa belle-mère.

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On ne va pas nier que vivre dans une ambiance de conflits violents dans sa famille ne favorise pas l’investissement dans les études. À forme familiale identique, ce sont peut-être les enfants qui ont été le plus à l’écart des conflits qui s’en sortent le mieux. La norme de coparentalité est très exigeante. Certains enfants semblent tirer plus de bénéfice à ne plus voir l’un des deux parents que ceux qui constituent des projectiles dans une guerre toujours rallumée.

■ Conclusion

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C’est à l’aune de la formation et du titre scolaire que se mesure aujourd’hui l’essentiel de la valeur d’un individu au moment décisif où il cherche à trouver sa place dans la société. Investir dans la formation des enfants et allonger leur scolarité constitue la stratégie principale des familles pour réagir à la montée du chômage. La réussite scolaire est, dans tous les milieux, corrélée à la mobilisation de deux générations, celle des parents et celle des enfants. Investir dans ses études a un coût pour le jeune et pour sa famille. Les parents qui veulent que leur enfant parvienne à l’excellence scolaire organisent la vie familiale pour qu’elle lui ménage le temps et l’espace pour l’étude, à l’écart des soucis matériels. Pour le jeune, cela implique de résister à la frénésie de consommation dont les sollicitations l’environnent, d’attendre avant d’espérer bénéficier d’un salaire, avant d’habiter séparément, avant de ne plus coûter à ses parents.

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Le jeune dont les parents sont séparés et qui vit dans une famille recomposée a le sentiment « qu’il coûte ». Les parents d’ordinaire le lui cachent et l’oublient. Le coût de l’enfant a quelque chose d’obscène, mais qui est pourtant exhibé dans les divorces et les situations de recomposition parentale. Le coût de son entretien fait alors l’objet d’estimations, de négociations, de conflits. La séparation ou le divorce des parents ont entraîné une paupérisation relative et le jeune est au courant de leurs soucis d’argent. Il a donc une conscience obligée de cet enjeu financier qu’il représente et qui occupe le devant de la scène. Il en souffre. L’autonomie financière lui apparaît d’autant plus désirable qu’elle va lui permettre de ne plus être une occasion de tensions entre ses parents, ou de soucis pour son parent vis-à-vis de son beau-parent. Et l’autonomie résidentielle lui permet aussi d’échapper à cette condition « d’enjeu », à ce sentiment d’être tiraillé entre le foyer de son père et celui de sa mère, à cette impression de ne jamais être tout à fait chez soi dont les jeunes gens nous font part.

73

Contrairement à l’image répandue couramment de jeunes qui seraient des profiteurs, inconscients, égoïstes, et consommateurs frénétiques, les jeunes que nous avons interrogés apparaissent plutôt comme très raisonnables. Ils ont appris le coût des choses. Ils ont été inquiets pour leurs parents et en ont parfois été déjà les soutiens psychologiques et affectifs. Ils apparaissent peut-être plus proches que leurs contemporains des jeunes de la génération des années soixante-dix dont l’aspiration à l’indépendance par rapport à la famille les poussait à accepter de vivre pauvrement pourvu que ce soit librement. Paradoxalement, la famille recomposée ne correspond pas tout à fait au nouveau modèle de la famille centrée sur l’enfant. Le conflit des générations, qui a disparu de la grande majorité des familles, garde parfois une terrible vigueur quand il oppose beau-parent et bel-enfant.

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Mais le désir d’indépendance chez les jeunes n’est pas seulement un dysfonctionnement. Leur autonomisation peut nuire à leurs études, mais le fait de ne la voir que négativement ferait manquer la volonté et la maturité dont elle témoigne de leur part. Quand on s’inquiète de la propension des jeunes à rester profiter indéfiniment du cocon familial, il faut souligner ce qu’a de dynamique celle des jeunes de famille recomposée à se prendre en charge et à affronter les rigueurs du marché de l’emploi, la cherté des logements et les risques du chômage. On représente les jeunes comme des enfants gâtés, plus dépensiers et égoïstes, plus ingrats et intéressés que ne l’était la jeunesse des générations précédentes. Ce n’est pas du tout ce qui transparaît de nos entretiens. À la différence des pratiques d’autres pays, les jeunes français n’ont pas l’habitude de payer eux-mêmes leurs études en travaillant ou en empruntant. Les jeunes dont les parents sont séparés et les familles recomposées ont pourtant hâte que cesse leur dépendance financière et résidentielle. Ne pas demander, ne pas dépenser, trouver des formations rémunérées, des petits boulots, emprunter à une banque, telles sont les stratégies utilisées pour se débrouiller. On peut trouver ces jeunes gens trop raisonnables, trop adultes. Leur réseau familial, s’il leur procure une socialité élargie, n’est pas tout à fait le cocon qu’il constitue pour d’autres : il est parfois traversé de conflits que le divorce n’a pas apaisés. Parfois la recomposition a ajouté des tensions à l’intérieur du foyer où ils résidaient aux tensions qui opposaient les deux foyers des parents ex-conjoints. Avoir un logement à soi leur permet d’échapper non seulement aux tensions éventuelles avec un beau-parent, mais aussi aux tiraillements entre les deux parties de leur famille auxquels ils sont soumis depuis le divorce de leurs parents. Avoir son chez-soi, même modeste, est le meilleur moyen de ne plus être entre-deux et de trouver la tranquillité. Quand ils ont envie de ce superflu dont leurs amis bénéficient, ils osent moins souvent qu’eux, semble-t-il, s’adresser à leurs parents : ils risquent davantage de rebuffades et sont sensibles à l’idée que tout ne leur est pas dû. Ils préfèrent gagner leur argent de poche et financer eux-mêmes leurs loisirs.

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Et le coût du logement les incite à chercher rapidement un travail, quitte à ce qu’il soit précaire. Avoir un réseau familial recomposé peut d’ailleurs constituer un avantage dans ce domaine, étant donné l’importance de l’activation du réseau relationnel pour rechercher un logement, un emploi pour les vacances ou permanent. Beaux-pères et pères, belles-mères et mères sont également mobilisés.

76

Enfin, la question du retentissement de la situation familiale sur la réussite scolaire et la qualification professionnelle est complexe. Les enfants des milieux populaires sont particulièrement menacés par la séparation de leurs parents. Dans un milieu social équivalent, résider avec sa mère et être abandonnée par un père recomposant, conduit telle jeune fille à des succès universitaires et telle autre à l’abandon des études et aux difficultés des emplois précaires. Il faut entrer dans le détail des trajectoires individuelles pour que se dessinent les déterminations et la logique du comportement des acteurs dont certains facteurs différenciateurs échappent à la structure familiale : dans la première situation, la mère dispose de ressources grâce à sa qualification professionnelle et à la présence d’un beau-père. Dans l’autre, la mère est dépressive, seule et sans qualification.

Ceci s’accorde avec le résultat principal de notre enquête sur la solidarité intergénérationnelle dans les constellations familiales recomposées. Si la dissociation et la recomposition familiale affaiblissent le soutien que les jeunes peuvent attendre du « côté paternel », la belle-mère contribuant souvent à le freiner, ils peuvent compter sur le « côté maternel », le beau-père contribuant à l’amplifier, à moins que la mère ne reste seule et sans ressources. Bien que toute une réflexion sociale se développe pour promouvoir un idéal de coparentalité et d’inconditionnalité de la filiation, les trajectoires familiales qui se complexifient semblent renforcer l’asymétrie des solidarités familiales : la mère en constitue encore le pivot (Cadolle, 2003, 2004), imprimant à notre système de parenté une inflexion matrilatérale.


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Notes

[*]

Professeur de philosophie, docteur en sociologie, maître de conférences en sciences de l’éducation (IUFM de Créteil/ESCOL Paris 8).

[1]

Loi 2002-305 du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale (JO no 54 du 5 mars 2002).

[2]

Ce silence du droit nous autorise à assimiler conjoint et concubin et à appeler « beau-parent » l’un ou l’autre, sans distinction selon le statut légal de l’union du parent.

[3]

L’expression famille « intacte » ou « unie » est usuelle en sociologie de la famille et s’oppose à famille « dissociée ». Elle est factuelle, désignant le fait que le couple de parents (selon l’état civil) vit ensemble sans être divorcé ni séparé, et ne porte aucun jugement de valeur sur la qualité des relations au sein de ce type de famille.

[4]

Ibid.

[5]

Ibid., p. 218.

[6]

Dont plusieurs sont indiquées en références bibliographiques.

[7]

Ce qui aurait demandé une enquête quantitative sur échantillon représentatif.

[8]

On appelle ainsi l’enfant du conjoint du parent qui n’est pas l’enfant du parent (s’il était aussi l’enfant du parent, il serait alors un demi-frère/sœur). La langue anglaise dispose du mot step-brother ou step-sister. En français, le terme beau-frère ou belle-sœur désigne plutôt le conjoint du frère/sœur ou le frère/sœur du conjoint.

Résumé

Français

Investir dans la formation des enfants et allonger leurs années d’études constitue la stratégie principale des familles pour conserver ou améliorer leur position sociale. Cela implique d’attendre avant que le jeune n’acquière son autonomie résidentielle et son indépendance économique. Comme le montrent les résultats des études quantitatives, les jeunes issus de réseaux familiaux recomposés quittent plus précocement que les autres le foyer parental où ils résident. Nos entretiens indiquent que l’autonomie résidentielle apparaît particulièrement désirable à la majorité d’entre eux, surtout en cas de tensions avec leur beau-parent. Dans les familles de parents séparés et les situations de recomposition familiale, la question de qui va assumer le coût de l’enfant et pendant combien de temps, est occasion de tensions entre les deux parents mais aussi entre le parent et son conjoint, le beau-parent. Poussés par les réflexions de leur beau-parent ou par les réticences de leur père à payer ou à augmenter une pension, ces jeunes répugnent à demander de l’argent et commencent plus tôt que les autres à en gagner eux-mêmes. Ils élaborent souvent des stratégies pour acquérir rapidement leur indépendance économique : emplois précaires, à temps partiel et sans avenir pour certains mais aussi emprunts bancaires, formation en alternance, ou rémunérée. Il semble que la plupart, bien que se disant marqués par les épreuves familiales traversées, aient atteint un niveau de diplômes normal.

English

Young adults, children of separated parents, between investing in their studies and the desire for independenceInvesting in children’s education and prolonging their years of schooling constitutes families’principle strategy for conserving or improving their social positions. This entails prolonging the wait for the young person to acquire their residential autonomy and financial independence. As the results of quantitative studies show, young people from recomposed family units leave their parents’ home earlier than others. Our interviews indicate that residential autonomy is particularly desirable to the majority of them, especially when there is tension with their stepparent. In families where the parents are separated and in stepfamilies, the question of who will cover the cost of the child and for how long, creates tension between the two parents and also between the parent and their spouse, the stepparent. Spurred by their stepparents’ remarks or by their father’s reluctance to pay or to increase child maintenance, these young people shy away from asking for money and start making their own sooner than others. They often develop strategies to rapidly acquire their financial independence: precarious jobs, either part time or with no hope of advancement for some, but also bank loans, alternation or remunerated education. It seems that most of them, although they said they were scarred by their familial ordeals, had reached a normal level of education.

Plan de l'article

  1. ■ L’enquête empirique sur les solidarités dans les constellations familiales recomposées
  2. ■ Les études et l’argent
    1. Un travail quand on fait des études : l’argent de poche
    2. Ne pas demander
  3. ■ Les études et l’aspiration à l’indépendance résidentielle
    1. Les jeunes qui résident avec un parent seul
    2. Les jeunes qui vivent dans un foyer recomposé avec un beau-parent
  4. ■ Entrer dans la vie active sans diplôme
  5. ■ Réussite scolaire et accès aux diplômes
    1. Une enfance marquée
    2. Des études satisfaisantes malgré tout
  6. ■ Conclusion

Pour citer cet article

Cadolle Sylvie, « Les jeunes adultes, enfants de parents séparés, entre investissement dans les études et désir d'indépendance », Revue française des affaires sociales 4/ 2005 (n° 4), p. 161-182
URL : www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2005-4-page-161.htm.

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