Naissance d’une nation :
Les personnes déplacées de l’après-guerre, 1945-1951
Daniel G. Cohen
Au lendemain du second conflit mondial, sept millions de réfugiés et déplacés originaires d’Europe de l’Est se trouvaient en Allemagne et étaient principalement regroupés dans les zones américaines et britanniques. Malgré les efforts considérables mis en place par les Alliés pour inciter les réfugiés à rentrer dans leur pays d’origine, il restait encore un million de « réfugiés définitifs » en 1947. Notre article retrace la transformation graduelle de cette masse hétéroclite de réfugiés (polonais, juifs, baltes) en peuple homogène, unifié par l’appellation et le statut de « displaced person ». Deux organisations se sont attachées à définir et construire les DPs en « peuple autonome » : l’UNRRA (1943-1947) et l’Organisation internationale des réfugiés (1947-1951), mandatée par les Nations Unies. C’est principalement par le biais des pratiques homogénéisantes de l’OIR que les réfugiés deviennent un groupe cohérent. Ses techniques uniformes de filtrage (le triage au cas par cas des « vrais » et « faux » réfugiés) ont permis de produire des réfugiés standardisés répondant précisément aux critères de sélection mis en place par les Alliés occidentaux. Le peuple des réfugiés s’est également façonné par l’intense entreprise d’investigation statistique conduite par l’OIR. Enfin, les DPs partageaient une civilisation matérielle commune, centrée sur l’univers extra-territorial que constituait le « DP-camp ». Les réfugiés de l’après-guerre ont donc fait l’objet de pratiques de sélection et d’assistance qui ont depuis basculé dans l’administration contemporaine de l’asile politique en Europe.
When the Second World War came to an end, seven million refugees and displaced persons from Eastern Europe were in Germany and were mainly grouped together in the American and British zones. Despite considerable efforts on the part of the Allies to encourage the refugees to return to their homelands, there were still a million “definitive refugees” in 1947. This article retraces the gradual transformation of this heterogeneous mass of refugees (Poles, Jews, Baltic people) into a homogeneous people, unified by the name and status of “displaced person”. Two organisations were involved in defining and organising the DPs into an “autonomous people”: UNRRA (1943-1947) and the International Refugee Organisation (1947-1951), mandated by the United Nations. It is mainly through the unifying practices of the IRO that the refugees became a coherent group. Their uniform techniques of filtering (sorting out “real” refugees from “fake” ones on a case-by-case basis) made it possible to produce standard refugees corresponding exactly to the selection criteria set up by the Western Allies. The refugee people was also formed by the intense degree of statistical investigation conducted by the IRO. Finally, the DPs shared a common material situation, focused on the extra-territorial world of the “DP camp”. The post-war refugees were therefore the subject of selection and aid practices which have since shifted to contemporary administration of political asylum in Europe.
• Une bureaucratie humanitaire : l’Organisation internationale de réfugiés
• Un enjeu : « Personne déplacée » ou « réfugié » ?
• La volonté de savoir
• Une pathologie de personne déplacée : « DP-apathy »