Genèses
Belin

I.S.B.N.2701127912
168 pages

p. 119 à 135
doi: en cours

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no 38 2000/1

2000 Genèses Document

Margot et son journal d’exil ou les cailloux du petit Poucet
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Philippe Lejeune Enseigne la littérature française à l’université Paris-Nord. Membre de l’Institut universitaire de France, co-fondateur de l’APA (Association pour l’autobiographie), il est spécialiste des écritures autobiographiques. Il a publié notamment Le Pacte autobiographique (Seuil, 1975 ; Points, 1996), « Cher cahier » (Gallimard, 1989), Le Moi des demoiselles (Seuil, 1993) et Pour l’autobiographie (Seuil, 1998). Il a édité le Journal de Lucile Desmoulins (Éd. des Cendres, 1995) et l’autobiographie de son arrière-grand-père (Xavier-Edouard Lejeune, Calicot, Montalba, 1984).
De janvier 1943 à juin 1945, Marguerite Mathieu, 16 ans, de Metz, a été déportée dans les Sudètes avec sa famille réfractaire à la germanisation. Elle a tenu un journal d’exil sur douze carnets. Ce journal, très factuel, répétitif comme la réalité qu’il reflète, tenu dans un français qui allie la correction scolaire à la vivacité de l’oral, est un acte de résistance (s’opposer, et tenir bon), une expression individuelle de l’identité du groupe, un espace de liberté et un lien avec l’origine maintenu avec obstination dans l’attente de la délivrance. Marguerite Mathieu, age 16, from Metz, was deported to the Sudeten with her family who refused to be germanised from January 1943 until 1945. She kept a journal of her exile in a dozen notebooks. The journal, which is very factual and repetitive, like the reality it described, was written in French, combining a schoolgirl’s correctness with the vitality of an oral account. It was an act of resistance (to oppose and stand firm), an individual expression of group identity, a space of freedom and a tie to native origins obstinately maintained while awaiting deliverance.
« Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison ; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches »
Perrault, Contes
20 janvier 1943. On vient de quitter Metz. Le train roule vers l’Est. Marguerite Mathieu, dite Margot, dite Guitoune, a quinze ans et demi. Elle est entassée avec sa famille, et les bagages faits à la hâte au petit matin, avant que la porte de la ferme de Vezon soit clouée, avec sa famille et des tas d’autres familles. Ils ne veulent pas être allemands, on les a tous embarqués. Où va-t-on ? Le train roule vers l’Est, donc on ne les rapatrie pas en France. Quelqu’un dit : « Il faudrait prendre le nom des gares ». Margot a un crayon, un bloc-notes, elle prend le nom des gares. Remilly, Faulquemont, St-Avold, Sarrebruck, Neustadt, Mannheim, St-Ingberg, Kaiserslautern, Ludwigshafen… « Trois jours plus tard, morts de faim et de soif, on arrive à Philipsdorf, dans les Sudètes, encore un kilomètre à pied dans la neige, et on s’installe dans un hôtel aménagé en dortoir, chauffé, avec de la soupe : c’est le début de l’exil. »
22 janvier 1943. Margot reprend son bloc-notes, arrache sans doute la première page, et met au propre en faisant un récit détaillé de cet incroyable « voyage ». Elle a eu son certificat d’études, c’était une très bonne élève. Il y aura, après ce premier bloc-notes, onze cahiers, qu’elle achètera aux boutiques des bourgs, et dès le premier cahier elle mettra un titre calligraphié et souligné : Mon Journal. Douze cahiers, donc, où elle tiendra régulièrement sa chronique jusqu’au 4 juin 1945 : elle écrira la dernière entrée en gare de Prague, dans des wagons à bestiaux qui lambinent sur le chemin du retour…
Entre le train de voyageurs de l’aller et le wagon à bestiaux du retour, il se sera passé deux ans et quatre mois et demi… Mais quand on part ainsi, on ne sait ni où on va, ni pour combien de temps, ni même si jamais on reviendra…
Le sort de Margot et de sa famille est celui d’environ dix mille Mosellans qui avaient refusé de prendre la nationalité allemande et que les autorités allemandes décidèrent début 1943 d’envoyer comme main-d’œuvre contrainte en Bavière, en Silésie ou dans les Sudètes. La famille est déportée en bloc, le père, la mère, quatre des filles. Ils vont connaître une vie de nomades, de camp en camp, d’usine en usine, tantôt réunis, tantôt séparés. Margot sera successivement à Philipsdorf, Lindenau, Petersdorf, Halbstadt, Postrum, Reichstadt, elle travaillera dans des fabriques de « montres » (en fait les mécanismes d’horlogerie des V2), de parachutes, etc. Le régime des camps est celui d’une semi-liberté étroitement surveillée. Les travailleurs lorrains ont un petit salaire, accès aux soins médicaux, reçoivent et envoient du courrier, fréquentent les commerces locaux et le cinéma, vont à la messe, etc. Mais ils travaillent soixante-douze heures par semaine à l’usine, la productivité et la qualité du travail sont surveillées, et la vie au camp est très contrôlée, et on est toujours sous la menace, très dissuasive, d’envoi en camp de concentration.
Combien de temps cette vie va-t-elle durer ? Dans l’esprit des déporteurs, c’est pour toujours : il s’agit à la fois d’une mesure économique (avoir de la main d’œuvre à bon marché) et idéologique (germaniser définitivement les Lorrains). Dans l’esprit des déportés, c’est une parenthèse, dont on ne peut connaître la durée, mais dont on espère revenir. En janvier 1943 le sort de la guerre a déjà basculé. Margot et sa famille sont persuadés de l’échec final des nazis. Le problème est de savoir combien de temps il faudra pour arriver au bout, et si on en sortira vivant.
Tenir son journal est d’abord un acte de résistance, puisque le journal est écrit en français, langue en principe interdite, et que son contenu même manifeste la révolte de son auteur : elle appelle Hitler « Jules » ou « le Jules », elle n’y cache pas les sentiments que lui inspirent les « sales boches » et les « fridolins », ni qu’elle attend leur défaite et le jour de la revanche. C’est un acte virtuellement dangereux. On en a pour preuve ce qui arrive à un prêtre lorrain déporté en même temps qu’eux, l’abbé Mayer, soupçonné de résistance. « La Gestapo est de nouveau venue au Lager chercher le cahier journalier que l’abbé Mayer faisait depuis son départ. Ils retournèrent tout chez Weber et finirent par le trouver chez Muller. Le pauvre Mr le curé meurt de faim dans sa cellule » (16 septembre 1943). Il sera finalement exécuté. Sans doute le petit cahier d’une toute jeune fille pourrait-il paraître plus anodin. Mais on ne sait jamais. Margot tremble quand, en janvier 1944, son numéro six disparaît. « J’ai retourné tous nos lits, visité nos paquets, tout notre fourbi, inutile, il reste introuvable. Serait-ce quelqu’un qui me l’aurait empocheté pour me jouer un tour, je ne peux le croire, et pourtant “cherche-le” » (5 janvier 1944). On ne le retrouvera que le 17 février, sous le lit de madame Lutolf. Elle n’a pas qu’un cahier à cacher, puisqu’ils s’accumulent avec le temps. Parfois elle les « déballe » pour voir ce qu’elle faisait un an avant (28 janvier 1944). Quand elle est séparée de ses parents, le 10 mai 1944, elle confie à sa mère les huit premiers cahiers, et sa mère prendra les suivants au fur et à mesure à l’occasion de ses visites. On vit sous la menace de perquisitions. En juin 1944, la tension monte. Voici une petite panique : « Vivement, à midi, on revint et nous-mêmes on retourna nos affaires pour trouver croix de Lorraine, drapeaux, photos, lettres, et tout de suspect. On enterra tout en dessous de la baraque, même ce cahier alla rejoindre tous ces petits objets » (22 juin 1944). Elle le déterre pour y raconter qu’elle l’a enterré, puis elle va vite l’enterrer à nouveau ! Ces précautions collectives contrastent avec ses imprudences personnelles : parfois elle emporte son cahier à l’usine. « J’écris à la fabrique, au milieu de mes petites roues éparpillées sur la table, je dépose la loupe, la pincette et profitant de l’absence du contremaître, je remplace mes outils par un morceau de crayon jaune ». Elle écrit… mais voilà qu’il revient : « Le chef est là et me fixe, tant pis je continue, j’ai déjà livré trois mille quatre cents pièces aujourd’hui et cette partie inachevée sera pour demain. Yvette, ma petite voisine, laisse aussi tomber sa loupe et se prépare à faire une petite promenade, vers les W.C. probablement. On leur rend souvent visite et hardi les couaroïls là-dedans » (21 mars 1945). Finalement la pile des douze cahiers franchira tous les obstacles et reviendra à Metz avec la rédactrice en 1945.
Qu’est-ce que le « couaroïl » ? Un mot lorrain pour dire la causette, le papotage. Ce mot, elle l’emploie elle-même pour désigner son journal. Le rouvrant après une interruption : « C’est moi qui comme d’habitude reprends mon petit couaroïl quotidien » (9 janvier 1945). Je parlerai tout à l’heure du côté oral de cette écriture. C’est qu’elle est d’abord collective. Le journal de Margot est personnel, mais tout sauf intime. Ou si intimité il y a, c’est celle du groupe qui exprime, maintient et protège son identité contre le monde extérieur hostile qui veut la détruire. Dans le vocabulaire de Margot, conversation, journal et lettre sont interchangeables. Si sa sœur aînée Anne-Marie, qui est partie dans un autre camp, lui écrit une lettre, elle note « Je viens de lire un grand journal d’Anne-Marie » (21 février 1944). Son journal à elle n’est pas secret. Son frère Roby, mobilisé le 15 janvier 1943 (il mourra sur le front russe), vient en permission voir sa famille au camp de Lindenau, et il lit le journal de sa petite sœur : « Roby ne voulut pas venir à la messe, il lut “mon journal” pendant ce temps » (7 mars 1943). Ses camarades viennent y jeter un œil : « Germaine, Angèle sont déjà couchées. Nini coud. Marie-Louise Bour entre et veut lire “Mon Journal”. Bonne nuit » (4 septembre 1944). D’autres jeunes filles envisagent de l’imiter : « Voilà Jeannette Linder qui commence un journal sur la vie de Petersdorf » (31 octobre 1943). Petersdorf est leur troisième camp, ils y sont arrivés deux jours avant. Margot remplit donc la fonction d’une chroniqueuse, son petit journal est la mémoire du groupe. Faute d’en tenir un soi-même, on vient s’y ressourcer en y jetant un coup d’œil. Même si on ne le lit pas, on sait qu’il existe, il est comme une petite veilleuse allumée. Margot entretient la mémoire, la flamme de leur identité.
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Margot, à droite, en compagnie de son amie Renée Betcher, au camp de Halbstadt. © DR.
Car pourquoi écrit-elle ? En quoi est-ce un journal d’exil ? Rien à voir avec la nostalgie, en tout cas. Margot tient exclusivement le journal du présent. Jamais elle n’évoque la vie qu’elle menait avant le 20 janvier 1943, jamais elle ne décrit les lieux perdus, les êtres abandonnés. Parce que, d’une certaine manière, ils ne sont ni perdus ni abandonnés. On reste en correspondance avec des gens qui sont restés là-bas. On est totalement sûr qu’on reviendra au pays, et que tout recommencera comme avant. On est dans une parenthèse. Une parenthèse qui a même, paradoxe, un côté plaisant – l’attrait du voyage ! À seize ans, Margot n’était jamais sortie de sa Lorraine natale. Dans le monde rural on ne prend pas de vacances. Or c’est fort agréable, quand on est jeune et curieux, de voir du pays. Il y a tout de même de belles églises et de jolis coins, dans les Sudètes. Margot est émerveillée de tout ce qu’elle découvre. Il lui arrive même de souhaiter que ces vacances forcées ne se terminent pas trop vite : « Déjà 2 mois de passés, sans que l’on y fasse attention et chaque jour nous rapproche maintenant de notre retour, mais patience, nous n’avons encore pas assez vu et repartir déjà serait vraiment dommage » (20 mars 1943). Son journal prend parfois un aspect « récit de voyage » : chaque fois qu’on change de camp, elle décrit plus longuement le nouveau cadre de vie qui s’offre à elle – pour combien de temps, elle n’en sait rien. Mais il faut bien avouer que ce côté touristique est loin d’être la note dominante, plus le temps passe, plus il se raréfie, et il finit par disparaître totalement. Prague vue du fond d’un wagon à bestiaux n’est pas un cadeau.
Pour comprendre ce qu’est vraiment un journal d’exil, il faut s’interroger sur l’apparente contradiction entre les deux leitmotive qui courent tout au long des six cent cinquante pages de ces petits cahiers : le dégoût d’écrire toujours la même chose, l’obligation absolue de le faire.
Voici une séquence de trois jours ordinaires de novembre 1943 :
« le 18 novembre
Absolument rien de nouveau. Avons reçu paquet de nonc Emil. Menus : au camp, soupe aux légumes, p. d. t. à l’eau, sauce et saucisse. Souper, soupe aux flocons d’avoine. Il est très tard, aux plumes.
Roger a rattrapé de la fièvre mais va quand même mieux. Thérèse est un peu rassurée. Hier nous avons touché le pain, il est drôlement rationné. On eut 2 petits pains en plus mais cela ne fait pas l’affaire, il va falloir se resserrer la ceinture.
le 19.11
J’ai sommeil, je n’en peux plus. Dîner : soupe à la semoule, café et gâteaux. Souper : soupe à Haverflocen. Le temps se brouille, les côtes sont noyées de brouillard, quand aurons-nous donc de la neige. Au camp, rien de neuf, à l’usine nous eûmes la visite du directeur. Le travail diminue, tout le monde découd des vieux sacs. Une lettre d’Odette Bauchez m’est parvenue. En Lorraine rien n’a changé. C’est la fête de Mr Didelon.
le 20 novembre
Et voilà 10 mois de notre départ. À cette heure-ci, nous voyagions joliment. Le Lager est mouvementé, cet après-midi il arriva 44 personnes de la région de Bitche, venant de Eger. Ils ont beaucoup de petits enfants et ne savent où se loger. Nos lits étaient déjà resserrés mais ils se sont tout de même décidés et commencent à s’installer au-dessus de la grande salle. Et ces gens parlent tous l’allemand, les jeunes savent le français. Puisque non, nous n’avons pas de chance, il n’en vient jamais de notre région. Il fait assez froid aujourd’hui. On sortit de l’usine à 1 heure, avons été faire un tour jusque chez Salomon et sommes revenus par le train de 3 heures. On mangea Eintopf aux carottes en arrivant et à l’usine soupe, pommes de terre et sauce rouge. Le soir, café et fromage. J’espère que demain, nous pourrons un peu nous reposer. Pour rachever la soirée, je vais raccommoder mes bas et tricoter. »
Comment écrire quand il se passe si peu de choses, qui est toujours la même chose ? Encore n’a-t-elle à écrire qu’un jour à la fois. Mais nous, que notre lecture amène à lire à la suite toutes ces entrées analogues, n’allons-nous pas aussi nous décourager ? Ce texte, si pénible à écrire, n’est-il pas impossible à lire ? N’aura-t-on pas tendance à sauter, en particulier ces menus uniformes notés chaque jour en détail ? Faisons comme nous voulons : ce texte n’a pas été écrit pour nous. Il ne peut être vraiment lu qu’au second degré, par un lecteur imaginatif. Sa monotonie n’est qu’apparente. C’est la réalité qui est monotone : l’écriture du journal, elle, demande chaque jour une énergie nouvelle. Cette écriture répétitive exprime en fait le refus de s’habituer. « Comment ne se lasse-t-elle pas ? ». Eh bien, tant que durera l’absurdité, elle dira l’absurdité. Elle comptera les bols de soupe, la saleté, les nuits de travail. Vous, vous aimez la synthèse, les raccourcis, le mode itératif, vous voudriez que ça aille plus vite. Elle aussi ! Mais elle ne peut pas, comme vous, tourner les pages. Et écrire, c’est pour elle, en même temps que fixer les choses, les annuler. Elle est une sorte de Pénélope, défaisant le soir dans son journal ce qu’elle a été obligée tout le jour de faire à son cœur et son corps défendant : ne serait-ce qu’en redevenant active. Ce journal, qui enregistre son esclavage, est sa liberté.
« Comment ne se lasse-t-elle pas ? ». Justement, elle se lasse. L’ennui de la vie quotidienne se reporte sur l’écriture quotidienne. Mais la défaite, ce serait de ne pas écrire. Donc elle va écrire tout de même, mais écrire qu’écrire l’ennuie ! « Tous les jours, je sors mon cahier et je ne sais pas quoi dire, c’est toujours la même chose, pas de changements » (12 août 1943). «Je prépare mon cahier tous les jours et la flemme me prend en entendant discuter et en remettant au lendemain. Les jours passent et se ressemblent tous » (22 septembre 1943). « Je n’ai pas envie d’écrire et rien de neuf pour ce soir » (21 janvier 1944). « Rien de neuf et je n’ai pas le courage d’écrire. On dîna soupe aux pois, gâteaux et café » (16 juin 1944). « Menu : soupe aux pois trop salée, p. d. t., sauce, et viande et je suis lasse de répéter que le morceau devient de plus en plus petit » (20 juin 1944). « Si seulement j’avais un peu de courage pour écrire, ça irait tout seul, mais aucune idée ne me vient à l’esprit, je tombe de sommeil et de fatigue » (27 juin 1944). « Tous les jours je me demande ce que je dois écrire. Toujours les mêmes rengaines, ça me dégoûte » (1er juillet 1944). « Et machinalement je reprends le crayon pour écrire je ne sais pas quoi » (26 septembre 1944). « Je mordille mon crayon, je feuillette mon cahier, mais où sont donc mes idées ? Dîner. Eintopf […]» (5 avril 1945)…
Pourquoi écrit-elle alors qu’elle ne sait pas quoi dire ? Pourquoi garde-t-elle si précieusement ces cahiers dont la vue la dégoûte ? « Vivement le bout de ce cahier, il me dégoûte avec ses taches de graisse plein la couverture. Bonne nuit » (23 octobre 1943). Elle se demande ce qu’elle doit écrire, jamais si elle doit écrire. Elle est persuadée qu’elle le doit, c’est d’ailleurs en même temps qu’un devoir une nécessité vitale. « Je m’embête déjà à rien faire de la sorte. Je vais passer mon temps en écriture » (3 avril 1944). « Je suis obligée d’écrire pour faire passer le temps » (5 juin 1944). Quand elle n’écrit pas, elle se sent coupable, et cela arrive de plus en plus souvent à mesure que le temps passe. « Me voilà, après toute une semaine de paresse. Comment donc ai-je pu faire pour rester si longtemps sans écrire, n’aurais-je pas dû faire un effort » (12 août 1944). Or plus le temps passe, plus il serait stupide d’abandonner, de perdre le bénéfice de tant d’écriture en n’allant pas jusqu’au bout ! « Enfin je me décide après un mois de paresse à écrire journellement, ne l’aurais-je pas dû le faire plus tôt ? Le temps ne me manquait pas et maintenant que les nouvelles sont si abondantes, n’est-ce pas dommage d’avoir abandonné si longtemps. Allons un petit effort et commençons d’abord par raconter tant bien que mal la maladie qui me cloua sur le lit pendant 15 jours […]» (22 février 1945). L’écriture n’est pas seulement un passe-temps, c’est le lien qui vous rattache au passé. J’ai pensé, en lisant l’histoire des noms de gare, aux cailloux du petit Poucet : comment ne pas penser aussi au fil d’Ariane ? Arrêter pour de bon son journal, ce serait, en même temps qu’accepter la situation présente, se couper de l’origine et de la possibilité du retour. Dieu merci, le journal est un matériau élastique, une sorte de filet aux mailles plus ou moins larges, fait d’autant de vide que de plein. Parfois, après un arrêt, on cherche à rattraper le retard. Même si on ne rattrape pas, la nouvelle entrée (surtout si l’on s’excuse) cicatrise la défaillance, d’autant plus que le support, lui, reste continu. Les cahiers sont en effet saturés d’écriture. Ils sont écrits au crayon, très proprement et régulièrement, pratiquement sans rature, de manière à occuper tout l’espace de la page. Aucune marge à gauche ni à droite, l’écriture va d’un bord à l’autre. Dans le premier bloc-notes, elle va également de haut en bas, les autres cahiers ménageant un petit espace. Pas de ligne sautée entre les entrées, juste le blanc partiel d’une ligne qui porte la date, toujours justifiée à droite. Pas d’espace réservé pour des illustrations ou des documents (alors que par ailleurs Margot prenait ou avait des photos), juste deux fleurs collées au début des cahiers 2 et 12. Des titres clairs et réguliers, Mathieu Margot, Mon Journal, n° X. Des cahiers de taille analogue (15 ou 16 cm sur 21 cm) formant une pile. Continuité et régularité. Un vrai bloc d’écriture. Un rempart. Une sécurité.
Margot avait-elle des modèles ? Oui et non. Non, parce qu’elle a très peu lu, et probablement aucun journal. Ce genre de pratique se réinvente tout seul, ce sont les circonstances qui l’imposent. « Il faudrait noter le nom des gares » : faire une liste pour garder une trace. L’ensemble du journal obéit d’abord à cette logique-là. Chaque entrée consiste en une sorte de liste, que ce soit un emploi du temps, ou un menu. Le propre de la liste, c’est de mettre en série des éléments analogues sans les articuler en raisonnement ou en récit. Tout est juxtaposé. Phrases juxtaposées sans mots de liaison. Des sujets différents juxtaposés dans le même paragraphe. Les jours eux-mêmes sont bien sûr juxtaposés. Une nouvelle date justifie un nouvel emploi du temps, qui peut répéter entièrement celui de la veille, ou paraître sans rapport. Cette structure accumulative est celle du livre de raison. Dans le sien, au xvi e siècle, par exemple, le Sieur de Gouberville note chaque jour tout ce qu’il a fait et fait faire, tout ce qu’il a acquis et dépensé, etc. En amont du texte, sa vie obéit à un projet ; en aval du texte, le lecteur en peut faire la synthèse. Mais le texte lui-même aligne sans fin des chapelets de jours, et chaque jour des chapelets d’occupations, de rencontres, de dépenses, etc. Le texte de Margot est moins systématique, et il manifeste aussi, dans la suite de ses juxtapositions, une autre logique qui est celle du journal de voyage, avec cette différence qu’elle exécute des déplacements dont elle n’est pas maîtresse. Mais ces mouvements imprévisibles sont évalués par rapport à son propre projet – le retour au pays. Il y a donc, malgré les juxtapositions, une forte logique narrative à l’œuvre, celle de l’attente. Son journal fonctionne comme un « quillomètre », sauf qu’on ignore quand sera la quille. Elle va passer son temps à essayer de « trianguler » sa position dans le temps entre une date connue (le 20 janvier 1943) et une date inconnue (la quille). En amont, on compte les anniversaires. « C’est aujourd’hui l’anniversaire de notre départ » (20 mars 1943). Au début, on se plaît à penser qu’on est à la mi-temps : « Aujourd’hui, 9 mois, nous étions en voyage vers la Sudète. Encore autant et j’espère que nous serons chez nous » (21 octobre 1943). Au bout d’un an, le doute s’installe : « 1 an d’exil, est-ce possible. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de notre départ. À 9 h – nous quittions Metz espérant le revoir quelques mois plus tard. Mais en vain, nous attendons toujours l’heure de la délivrance » (20 janvier 1944). Quand Margot atteint ses dix-sept ans, elle essaie de limiter à un an ce qui reste à souffrir : « C’est aujourd’hui mon anniversaire. Sûrement que l’année prochaine je le passerai dans d’autres conditions » (29 avril 1944). Mais vraiment, on ne sait plus. « On cause de notre départ. Il y a aujourd’hui 15 mois, le temps passe c’est incroyable et, tous les jours, on se demande quand finira cet exil » (20 juin 1944). Il y a en plus des situations d’exil dans l’exil, si je puis dire : être séparé de ses parents (à partir de mai 1944), ou être en soin ou en quarantaine à l’infirmerie, ce qui lui arrive plus souvent qu’à son tour. Tout de même on voit venir la fin de ce « service militaire » dont elle adopte le vocabulaire : « Tous les jours on sent la fin qui approche, bientôt la classe et l’on retournera chez nous » (1er août 1944). L’attente sera tout de même encore longue durant le terrible hiver 1944-1945, d’autant plus qu’on sait que Metz a été délivrée ! Et cette tension accumulée au cours des douze cahiers se déchargera dans les deux derniers. Le onzième cahier s’achève pile en bas de sa dernière page le 7 mai 1945 à l’annonce de la capitulation sans conditions de l’Allemagne : « Depuis le temps que nous attendions la fin, enfin !… nous y voilà. ». Elle ouvre tout de même, le 8 mai, un ultime cahier : « Ce cahier, j’espère, restera inachevé, est-ce vraiment la peine que je le commence ? Tant pis, ne serait-ce que pour quelques pages, mais allons-y, les nouvelles vont devenir intéressantes. La guerre est terminée, mais tout nous laisse à supposer le contraire […]». Effectivement, ça n’en finit plus : la « libération » par les Russes sera une nouvelle Iliade, et le rapatriement une nouvelle Odyssée…
Mais le cahier, après l’ultime entrée du 4 juin en gare de Prague restera blanc. C’est seulement cinquante-trois ans plus tard que Margot reprendra la plume pour raconter rapidement le retour. Elle n’avait jamais tenu de journal avant 1943, elle n’en tiendra plus après 1945. Ces douze cahiers sont ses compagnons d’exil, les petits cailloux garants du retour.
N’a-t-elle eu vraiment aucun modèle ? À la ferme de ses parents, on ne lisait pas. Lire, c’était perdre son temps. Aujourd’hui elle ne se souvient plus que de deux livres lus dans l’enfance : Les Mémoires d’un âne, et Le Tour de la France par deux enfants. Il se trouve que son journal a la forme du premier (un récit à la première personne) et le contenu du second (un apprentissage éducatif). Elle fait son tour d’Europe. Et elle a malgré tout un modèle, qui est la performance scolaire. Son journal est un devoir de bonne élève, tenu avec soin, d’une écriture régulière. L’orthographe, sans être parfaite, est aussi bonne que possible pour une élève de son niveau, qui a quitté l’école depuis trois ans. Soigner la langue française fait partie de la résistance. Ce désir de correction se voit en particulier dans l’emploi des temps. Un récit qui se respecte doit être écrit au passé simple : c’est ainsi que sont écrits les contes, les romans et les livres d’histoire. Margot essaie de s’y conformer, même si, à la première personne du singulier, le passé simple est parfois… épineux. Mais chassez le naturel, il revient au galop. Elle ne peut tout de même pas s’empêcher d’écrire normalement aussi au passé composé et au présent. Les deux pulsions finissent par s’équilibrer de manière chaotique, si je puis dire. En vain j’ai cherché un ordre dans la répartition des temps. Sa candeur rejoint les ruses d’un Céline dans Voyage au bout de la nuit : le mélange aléatoire de deux systèmes incompatibles aboutit à un idiolecte qui donne du relief à un texte qui, sans cela, pourrait être écrasé par la monotonie des répétitions. Car son autre modèle est la langue parlée. Le journal, comme la lettre, est pour elle une conversation notée sur le papier. Il est symbolique qu’un de ses cahiers, le numéro 11, porte sur la couverture « Stenografie ». On le sent particulièrement dans les passages où Margot fait sur l’événement ses petits commentaires. Ce sont de brèves remarques, qui souvent emploient des expressions idiomatiques savoureuses. Margot a son caquet, sa jugeote et son mot à dire – elle n’a pas sa langue dans sa poche. Ses commentaires sont d’autant plus savoureux qu’ils ne sont jamais insistants. À nous de les cueillir au passage et de « mettre le ton ». Margot, en effet, emploie rarement les signes qui indiquent l’intonation : points d’interrogation, d’exclamation ou de suspension. Du coup son humour et ses sarcasmes prennent la force du sous-entendu. Sa verve s’exprime aussi par les chansons, qu’elle aime recopier, ou parodier. Il y a d’ailleurs toute une vie culturelle collective dans les camps, on chante beaucoup, on joue de l’accordéon, on invente des petites scènes. « Renée chante de bien belles chansons sur la Lorraine, sorties d’un camp de travailleurs en Allemagne. Il faut que j’apprenne cela sans tarder. L’on chanta aussi la nôtre qui fit rire tout le monde » (11 janvier 1944). Cette chanson, c’est la « Chanson des déportés », en vingt-huit strophes sur l’air de La Mère Michel. Margot en est sans doute l’inspiratrice et le principal auteur – en tout cas elle l’a recopiée sur un cahier spécial du même format que son journal. Voici la première strophe :
« C’est les p’tits Lorrains
Qui s’en vont en Tchéquo
Ils montent tous dans l’train
En criant « à bientôt »
C’est messieurs les Allemands
Qui leur ont répondu
« Ne vous en faites pas
Vous n’êtes pas revenus »
Quel fut le sort de ces douze cahiers, et de la « Chanson des déportés » ?
Margot n’a pas tenu de journal du retour, ce retour tant attendu. Elle l’a raconté dans un texte déchirant en juin 1998. À Vezon, on découvre tout détruit, brûlé, pillé. La famille aussi en partie détruite. La grand-mère maternelle de Margot, violée par les Allemands, morte. Roby, le frère, parti malgré lui sur le front russe, disparu. La France peu accueillante, méfiante devant cette bizarre déportation. Si bien que c’est l’exil, où s’était forgée une si forte solidarité, qui apparaît alors comme la vraie patrie, et le retour un nouvel exil… Les camions déposent dans chaque village les familles… « Que de larmes quand nous devions nous séparer de nos “frères et sœurs” des camps, nous étions devenus de vrais amis, nous avions tellement de choses en commun et tout s’arrêtait comme cela à la descente d’un camion. Sensation inoubliable ! ». Il fallait tourner la page… « Nos colis arrivèrent cependant avec six mois de retard, c’est drôle mais ce fut pour nous un événement. Il en manquait deux, ils étaient plus ou moins éventrés mais ils nous raccrochaient un peu à ce que nous venions de vivre, bizarre, non ».
Les cahiers étaient dans les colis. Margot les regardera parfois. Mais la page est tournée. Plus possible de travailler à la ferme. Elle commence des études de secrétariat chez Pigier, et comme c’est une excellente élève, en 1947 elle trouve du travail dans une banque à Metz, où elle fera toute sa carrière. Elle prend sa retraite en 1983. En février 1998, lors d’une conversation avec un ancien collègue et ami, Georges-Marie Duclert, elle est amenée à mentionner ces cahiers, tenus dans les camps. Il est stupéfait : en cinquante ans de relations professionnelles et amicales, jamais elle n’a parlé de cet épisode de sa vie. Il demande à les lire. Il est bouleversé et ébloui, les adopte, les prend en charge, et avec son accord commence à les transcrire. Connaissant l’Association pour l’autobiographie [1], que j’ai co-fondée en 1992, il y envoie quelques feuillets. J’ai la même réaction que lui. Je lui suggère de faire une transcription intégrale et fidèle, en corrigeant seulement l’orthographe, et d’aller à Metz avec un magnétophone interroger ensemble les quatre sœurs. De ces entretiens, qui ont eu lieu le 30 septembre 1998, il tire un texte admirable, Petit journal à plusieurs voix : le Couaroïl des quatre sœurs, qu’il place à la suite de la transcription. Jean-Jacques Becker écrit une introduction historique. Le texte circule. Été 1999 : les quatre sœurs retournent ensemble dans les Sudètes sur les traces du passé, et tiennent un journal de leur pèlerinage. Novembre 1999 : Margot est invitée à l’EHESS au séminaire d’Henriette Asseo sur « L’histoire des minorités migrantes en Europe ». Là voilà tout étonnée, mais ravie. Jamais elle n’aurait pensé qu’on lirait ainsi ses petits cahiers en public. Si elle avait su, dit-elle, elle se serait plus appliquée ! On rit : heureusement qu’elle n’a pas su. Mais ça lui fait bizarre : « Je me demande si c’est bien de moi que nous parlons… ». Que va devenir ce texte ? Est-il possible de le publier ? Dans un cadre régional, pour rendre hommage à ces réfractaires à la germanisation ? Dans un cadre historique, pour contribuer à l’histoire des déportations ? Serait-il possible d’en tirer aussi un documentaire télé, puisque les quatre sœurs sont là, prêtes à raconter, avec leurs souvenirs et leurs photos ? En tout cas une chose est sûre : les manuscrits originaux et la documentation connexe seront recueillis plus tard par les Archives départementales de la Moselle.
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Margot, deuxième en partant de la droite au deuxième rang, au camp de Halbstadt, 1944-1945. © DR.
Replongeons-nous dans son journal, deux semaines comme les autres, du 19 juillet au 2 août 1944, l’attentat contre Hitler, la fête de Margot, une alerte, le travail à l’usine (la Messap), les pommes de terre, la soupe… – la vie continue.
le 19.7
Oh ! quel malheur, encore un peu toute la grande Allemagne aurait été en deuil. Notre pauvre Jules a failli mourir dans un attentat mais ce possédé fut de nouveau épargné, le coup n’était pas réussi, il fut seulement blessé, mais qu’il ne se réjouisse pas tant, la prochaine il n’y coupera pas. Si jamais cela avait réussi, la guerre aurait pu se terminer d’une journée à l’autre, ce serait chic. Au diable, le moment de se réjouir n’est pas encore venu, mais patience, il arrive à grands pas.
le 20 juillet
Vive la Ste Marguerite. On me la souhaite de toutes part, les fleurs rappliquent et rien à offrir à toutes ces braves sœurettes de la piaule. Cécile Betcher est à l’infirmerie, maladie de renard pour ne pas changer. Quelle saleté aujourd’hui pour dîner, de grosses boules de pâte pas relevée et pas cuite, un jus qui répugnait. Ouf ! c’est dégoûtant.
le 21 juillet
Samedi pas de changement. J’ai été avec A.-M. au coiffeur à Braunau mais comme il pleuvait en sortant, ça n’a pas tenu et un coup de peigne en rentrant au camp remit tout en ordre. Cette nuit, il y eut alerte, tout le monde dut descendre à la cave, ça rouspétait, paraît-il. Mr Greff s’en mêla et commença même par se battre avec des chefs. Naturellement, la police vint le chercher ce matin, il fit ses adieux à sa femme et sa fille avec les menottes aux poings, ce n’est pas rigolo. Et voilà comment l’on fait des bêtises sans penser plus loin que le bout de son nez. Maman nous attend encore, mais à quand le retour.
le 22. 7. 44
Et le dimanche s’écoule lentement. Avons été à la messe, ensuite fait la queue et dîner, maintenant on écrit, lit, raccommode, dort même, quelques-unes sont en promenade. Nanou, A.-M. et moi nous allons au ciné à Braunau ce soir, il joue Weiss Traum, ce doit être chic. À présent, le soleil donne, pas bien chaud, mais qui fera du bien aux choux après un orage tel que ce matin. A.-M. n’a pas l’air très décidée aujourd’hui, elle fait une drôle de tête sans savoir pourquoi.
le 23, soir
J’ai la flemme et je ne vais pas tarder à aller me coucher. Déjà une journée de moins pour cette semaine. Si seulement nous étions déjà à samedi. J’ai 16 parties en avance à la Messap, gare quand le chef va l’apprendre, j’en prendrai pour mon rhume. Ça ne me dit plus rien cette vie-là. Je balaye la piaule et la débarrasse, on se croirait dans une écurie de cochons. Toute la bande va travailler de nuit, bon courage. Je mange le soir au camp toute la semaine, à midi à la Messap et Dédée fait le sens contraire. On s’arrange, il faut que ça aille. Dîner : soupe, p. d. t. sucrées et noires, sauce et viande. Au camp, on toucha soupe aux légumes, p. d. t. à la pelure sauce moutarde et 1 œuf cuit dur. Pour le soir rien que de la soupe, mais bonne et suffisamment.
le 24
Ah, j’en entends des engueulades dans la journée. Rien que 7 aujourd’hui, ça peut compter et chaque fois, c’est autre chose, tantôt, je ne vais pas assez vite, ensuite, les pièces sont trop grosses, trop petites, le rebord est rayé ou pas bien poli, la pointe peut être aussi faussée, conique en dehors ou en dedans, que de défauts, je devrais sans cesse contrôler avec la loupe, mesurer au micromètre et me dépêcher par-dessus le marché, non mais, je ne suis pas une machine et ferai ce que je peux et non ce que je veux. Qu’ils aillent promener, s’ils ne sont pas contents, moi je m’en moque du tiers comme du quart. Dîner Messap : soupe, légumes c’est-à-dire, colraves durs comme du bois en sauce verte. Dîner Lager : soupe, Knödeln et choux à l’étuvée. Souper, soupe aux flocons d’avoine. Il fait beau temps, maintenant, je vais aux myrtilles, j’en meurs d’envie.
le 25 juillet
J’ai fait la lessive et j’en ai marre, je bâille. Dîner : soupe, pommes de terre, sauce et viande, salade. Au camp : soupe, p. d. t. et hachis. Soir : soupe aux choux-fleurs. Il fait beau.
le 26, soir
Pas grandes nouvelles. J’aurais bien aimé aller au ciné, c’est beau, mais j’ai dû repasser. À la Messap, toujours les mêmes fous, ça presse, ils deviennent méchants et énervés. En ce moment, Cécile B. pleure, elle a le cafard. Camille Mathieu est quand même bien mort à Pau, mais dans des circonstances ne purent pas être écrites par la censure. Quel malheur. Voilà Dédée qui rentre trempée comme une soupe, il pleut à verse. Menus : midi, soupe et chou-fleur en sauce. Au camp, Eintopf au chou. Souper, soupe.
le 28 juillet
Rien à signaler. Il pleut. Avons dîné au camp comme à la Messap : soupe, café et gâteaux. La piaule est à laver mais personne ne s’y avance. Cet après-midi, on raconta à la fabrique que tous les jeunes en-dessous de 18 ans retournaient à Reichstadt, nous étions déjà contentes. En rentrant, j’ai voulu m’en affirmer et demandai au Lagerführer ce qu’il y en était. Il nous reçut comme des chiens, avec une belle engueulade, nous traitant de fous qui croyaient qu’à cause un ou deux mioches retournaient chez leurs parents nous étions du nombre. On en entendit pour 2 sous.
le 29 juillet
Quel fourbi, il est 8 heures du soir et la piaule n’est pas encore achevée. Chacune lava un coin et le milieu est de reste, on se dispute, ça n’avance à rien et l’on finit par ne plus s’entendre. Chacune se décide à nettoyer son coin, ça va donner du propre. C’est dégoûtant, la table est malpropre, les escabeaux pas lavés, les lits à moitié faits, les glaces pas nettoyées, le fourneau pas vidé, un vrai taudis où règne le désordre. L’après-midi, j’ai été avec Nini et Me Didelon faire un tour à Friedland. On acheta quelques légumes, mangea de la glace et nous voilà de retour. Mr et madame Obringer, ainsi que la petite Marie, sont venus en visite. Elle est heureuse la gamine, et ne voudrait plus retourner à Haindorf, quoiqu’il n’y fait pas mauvais. Thérèse nous a envoyé une boîte de confiture aux myrtilles, elle est bonne mais ne pétera pas long chez nous. L’électricité est très faible, je vois à peine clair. Menus : soupe, purée, sauce et viande, suffisamment pour 1 fois.
le 30 juillet
Encore un dimanche qui se passe bien tranquillement. Avons été à la messe comme d’habitude, ensuite à la soupe. Maintenant, après un somme sur le lit, on écrit et bricole. Nous sommes décidées, Nanou et moi à aller au ciné à Braunau mais le temps se brouille, va-t-il pleuvoir de nouveau. A.-M. fait une drôle de tête, elle ne sait pas si elle doit rire ou pleurer et tous les jours c’est la même chose. Une lettre de maman ne nous annonce encore pas notre libération. À Postrum, tout va bien. Madeleine joue de la mandoline, on chante.
le 31. 7. 44
Le courage me manque, on ne s’entend plus ici. Elles sont toutes de tournée de jour, mais quel chantier. On ne s’arrange plus pour 1 sou, sans cesse des disputes et pour les corvées, plus que jamais on ne sait comment s’y prendre. Le matin, il faut que l’on balaye chacune son coin et la vaisselle sale traîne partout, ça ne peut pas continuer ainsi. La piaule 4 est renommée la plus sale du camp. C’est honteux pour des filles. Menus du jour : soupe aux colraves très dures, p. d. t., sauce et viande. Nous mangeons à la Messap à midi et au camp le soir. On s’arrange comme on peut. Cécile Betcher commence de tournée de nuit.
le 1er août
Les mois passent, mais la situation change. Tous les jours on sent la fin qui approche, bientôt la classe et l’on retournera chez nous. À la Messap on se fait sans cesse engueuler, on ne fournit pas assez de boulot, s’ils savaient comme ça nous intéresse. La nourriture devient dégoûtante, aujourd’hui, on nous fiche des petits pois sucrés, au citron, écœurants, y en a marre de cette ratatouille. Suzu vient de nous écrire une grande lettre tout plein de détails. Elle nous raconte ce qu’elle mange et alla même jusqu’à nous dire qu’ils avaient 2 petits lapins blancs. Elle s’en réjouit la pauvre gamine-là, elle doit trouver le temps long toute seule à Postrum.
le 2 août
Rien de neuf, je ne sais pas ce qui se passe en moi, ça ne gaze pas, j’ai des points dans le dos, pourvu que je tombe pas malade, ce serait le bouquet. On mangea pour ne pas changer soupe sans goût, p. d. t. sauce et ce morceau de viande si gros qu’on ne peut même pas en faire une bouchée. A.-M. demanda pour avoir ses permes, après 6 mois de travail elle espérait réussir, mais en vain, les Lorrains n’en reçoivent point. Dans la piaule tout est calme, c’est à peine si on se cause. Hier les Neustadt sont arrivés. La famille Muller, Schmidt, etc., sont donc là. Si seulement les nôtres venaient aussi, je crois que ce serait mieux. Ce soir arrivent quelques familles de Reichstadt, entre autres les parents à Angèle. Nous ne sommes plus qu’à 6 orphelins dans la chambre, pauvre équipe.
 
Le « Journal » retrouve ses couleurs,Georges-Marie Duclert
 
 
Le hasard fait bien les choses
Deux mots, simples et banals, saisis dans une conversation au téléphone, ont tout déclenché : « cahier », « camp » ! Que veulent dire ces mots, en 1998, lorsque je discute avec Margot au téléphone, Margot, ma vieille amie de plus de cinquante ans !
Depuis 1949 plus précisément, date à laquelle je suis entré dans une banque à Metz, où officie déjà Margot depuis 1946. On a ainsi travaillé dans les mêmes services, avec les mêmes chefs et les mêmes collègues pendant près de sept ans. L’entente est bonne, le copinage sympathique. Margot, la grande blonde que l’on appelle alors « la Guitoune » vient de la proche campagne messine, où vit toute sa famille, tandis que j’habite au centre ville de Metz avec une partie de la famille de ma mère, une famille faisant corps avec le pays messin depuis bien avant 1700.
Sans en parler, nous savons que nous avons tous le même passé commun. Les dernières générations ont connu l’annexion de 1871 (si pudiquement évoquée dans le court-métrage « Lothringen ! » de J.-M. Straub et D. Huillet), la libération de 1918, la nouvelle annexion de fait en 1940 avec ses expulsions, et enfin la dernière libération de 1944. Certains des plus anciens n’ont-ils pas changé cinq fois de nationalité au cours de leur vie ?
En ce début d’année 1998, voilà Margot qui parle de ses cahiers ! « Quels cahiers ? — Et bien, ceux que j’ai écrits quand j’étais dans les camps. — Quels camps ? — Et bien, ceux où les Allemands nous avaient exilés en 1943 et où on est resté à travailler jusqu’à ce que les Russes nous libèrent en 1945. Cela se passait en Tchécoslovaquie, dans la région des Sudètes. »
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Quelle surprise !
Je découvre alors fortuitement que des familles de Moselle ont connu un destin bien particulier. Jamais Margot n’en a parlé. Refusant la citoyenneté allemande imposée par les occupants, ces familles attachées à leur nationalité française veulent être expulsées vers la France. Tergiversations et finalement refus des Allemands. Une solution pour se débarrasser de ces réfractaires, les éloigner, de préférence vers l’Est, les faire travailler dans des entreprises locales et les héberger dans des camps gérés directement par le Parti national socialiste.
Ainsi commence, le 20 janvier 1943, l’exil de la famille Mathieu, parents et enfants (ils furent dix à se trouver pendant trente mois dans les divers camps), sans compter « Roby », le jeune frère, qui ne partagea pas la vie des camps car il fut incorporé de force dans la Wehrmacht et envoyé sur le front russe comme « Malgré-nous ». Il n’en revint jamais.
Paradoxes de ces situations !
Le Papa, né en 1889 dans cette Moselle annexée, a fait la guerre de 1914-1918 dans l’armée du Kaiser comme infirmier et, pour sa conduite, a été décoré de la Croix de Fer. Quelle confrontation entre le chef de camp, nazi SS, et son pensionnaire, irréductible Français qui se range sous l’insigne de la Croix de Lorraine, et auquel il doit annoncer que son fils Roby est porté disparu sur le front russe ! L’avis officiel par lettre recommandée, a été reçu le 26 août 1943 par le Maire de Lindenau qui ouvrit l’enveloppe en présence du « papa » et du chef de camp.
Mais que viennent faire des cahiers dans cette histoire ? Fort simplement, Margot a tenu son Journal depuis l’heure de départ en gare de Metz jusqu’en juin 1945. J’apprends ainsi que Margot a rempli 12 cahiers, écrits au crayon sur du mauvais papier, près de 800 pages manuscrites, qui, après bien des vicissitudes, ont eu du mal à retrouver le chemin de la Lorraine.
Enfin, ils sont là !
Mais ils sont déjà du passé, un passé chaque jour un peu plus lointain. La vie a repris, l’avenir est là. Les Allemands leur ont volé des années qui sont définitivement perdues. Margot range alors ses cahiers jaunis dans un joli panier en osier, dont ils ne ressortiront que rarement. À l’occasion d’un repas des retraités de la banque à Metz en février 1998, Margot me permet de les voir, les toucher, les sentir, et je fais la connaissance de ses trois autres sœurs, qui furent elles aussi exilées et vivent maintenant à quelques kilomètres.
Voilà toute l’histoire d’une rencontre avec un texte « ami », qui frappe par sa spontanéité, sa fraîcheur, son insolence aussi, et qui étonne d’autant plus que l’auteur est jeune – 15 ans au départ – et jeune fille, qu’elle a dû arrêter ses études en 1940, à la fin de l’école primaire, et que les conditions de la rédaction, de 1943 à 1945, sont exceptionnelles pour ne pas dire émouvantes.
Et c’est aussi l’occasion de rencontrer Roger, le mari de Margot. Un insoumis, lui aussi, et originaire du même pays que Margot. Il a 17 ans en 1943 et vit comme réfugié à Montrejeau en Haute-Garonne. Il veut s’évader vers l’Afrique du Nord en passant par l’Espagne. Arrêté dans les Pyrénées, il est emprisonné à Lerida (Espagne). Heureusement, il a moins de 18 ans, la Croix-Rouge s’occupera de lui. Il pourra gagner le Maroc, via Algesiras, s’engagera dans l’aviation, sera envoyé en formation aux États-Unis, retour en France en 1944, affecté à la 3e escadrille de chasse « Alsace » jusqu’à la fin des hostilités. Il épousera Margot en 1952, qui a craqué pour son bel uniforme blanc d’aviateur.
Avec cette complicité familiale – merci à Anne-Marie, Dédée, Suzu – l’aventure du Journal va pouvoir continuer. Exemplaires uniques, ces cahiers vieux de plus d’un demi-siècle, sont fragiles ; leur lecture est difficile, souvent rebutante. Il faut les taper pour les conserver. Quelqu’un doit s’en occuper. Retraité désœuvré, Mosellan d’origine, ami de l’auteur, pourquoi ne pas donner un coup de main pour coordonner cette transcription des cahiers manuscrits et en suivre les étapes ?
Comment ? Avec qui ?
Mais l’affaire est délicate, le texte demande à être transcrit avec vigilance. Philippe Lejeune, approché dès la naissance du projet, en a saisi l’exceptionnel intérêt, l’a soutenu et renforcé en proposant d’aller rencontrer les quatre sœurs avec un magnétophone.
Le « Journal de Margot » allait trouver une nouvelle vie et de nouvelles couleurs grâce à l’ardeur et à la persévérance de Martine Bouillot qui, installée à son ordinateur pendant cinq mois, a jonglé avec les signes, les corrections, les abréviations, les mots germaniques, les noms de lieux et de personnes…
Bien d’autres compétences, amitiés et bonnes volontés ont accompagné cette résurrection. Monsieur le Professeur Jean-Jacques Becker a d’ores et déjà rédigé une introduction au « Journal de Margot », éclairant pour sa part les aspects historiques du contexte.
Maintenant, le « Journal de Margot » représente plus de 300 pages imprimées, on l’a en main, on se le prête, il accompagne les voyages, devient le road-book du retour dans les Sudètes en juillet 1999. Son histoire peut continuer. Les cahiers originaux seront déposés aux Archives départementales de la Moselle, disponibles à leur vraie place et pourront témoigner de ce qu’ont vécu ces exilés de Moselle.
 
NOTES
 
[1] APA, La Grenette, 10, rue Amédée Bonnet, 01500 Ambérieu-en-Bugey. Le but principal de l’APA est de recueillir, lire et rendre disponibles à la lecture tous les textes autobiographiques (récits, journaux, lettres) inédits qu’on veut bien lui confier.Elle publie tous les deux ans un catalogue raisonné des textes reçus, le Garde-mémoire (4 volumes parus).Des index permettent de faire dans les Garde-mémoire des recherches par sujet, époque, lieu, etc.
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