2000
Genèses
Introduction
Introduction
Isabelle Backouche
« Je suis exilé, c’est-à-dire libre» écrit Ernest Cœurderoy, proscrit du Second Empire que Sylvie Aprile campe dans son analyse de la proscription des Français en Angleterre. Entre contrainte et liberté, la situation de l’exil détermine des trajectoires, individuelles et collectives, que ce dossier soumet à l’investigation. Le document que propose Philippe Lejeune vient en contrepoint pour enrichir la perspective. À eux tous, ces articles dessinent des figures de l’exil dont l’intérêt majeur est de mettre en valeur les forces qui contribuent à leur donner vie.
Entre rupture et contingence, l’exilé cherche à donner un sens à son éloignement et celui-ci demande à être décrypté au regard de deux pôles, la société qui l’a exclu et celle qui l’accueille. Le regard du chercheur est donc confronté à la nécessité de faire jouer entre elles des expériences individuelles et des conjonctures sociales. Chaque article proposé ici examine les stratégies déployées par les exilés pour forger un statut qui par définition s’inscrit dans le transitoire et qui décline de façon bien contrastée l’expérience de la minorité inhérente à l’exil.
Iona Popa montre que les trajectoires des quatre exilées qu’elle analyse tirent leur spécificité des combinaisons variables – dans le temps et pour chacune de ces femmes – qui s’opèrent entre origine familiale, compétences culturelles et relations sociales dans le milieu d’accueil à savoir la France de l’après seconde guerre mondiale. S. Aprile se démarque des analyses classiques de l’exil politique centrées sur l’activité militante et abordée par le biais des sources policières. Au travers de l’expérience des proscrits du Second Empire, elle revisite l’anglophobie républicaine et envisage la relation entre transferts culturels et construction des identités nationales. De ce fait, sa réflexion est également à la charnière entre l’observation des pratiques d’acteurs, écriture ou traduction, et les enjeux identitaires qui se rapportent à la société d’où ils sont issus.
Toutes deux envisagent le rôle de médiateur culturel que jouent les exilés et les interférences avec la sphère du politique. En examinant les pratiques culturelles qu’investissent les exilés – traduction, enseignement, édition, animation radiophonique – leur analyse permet de moduler les effets de la rupture que provoque l’exil et d’envisager les reconstructions auxquelles se livrent ces médiateurs notamment en matière d’engagement politique.
C’est moins par le biais de la médiation que par celui des modalités de construction d’une catégorie que Daniel G. Cohen et Ph. Lejeune approchent la figure de l’exil. Leur contribution procède de façon radicalement opposée tout en faisant jouer entre elles, deux entités identiques : l’individu et son rapport au groupe. D. G. Cohen en analysant les procédures utilisées par l’Organisation internationale des réfugiés pour présider aux destinées des millions de personnes stationnées en Allemagne après-guerre évalue les enjeux de la construction bureaucratique d’une catégorie qui aboutit à la définition d’un statut, celui des «personnes déplacées». Ici, l’exilé est défini de l’extérieur, il se voit assigner une identité et cette opération débouche sur la naissance d’un groupe social dont D. G. Cohen étudie les contours et la fragile cohérence.
À l’inverse, Ph. Lejeune décrit une expérience éminemment personnelle, l’écriture d’un journal, dont les effets pourtant sont collectifs. Cette jeune Lorraine déportée en 1943 avec toute sa famille, parce qu’elle refusait de prendre la nationalité allemande tient un journal pour résister. Il s’agit donc bien là d’un engagement personnel et Ph. Lejeune étudie la figure de l’exil au travers de l’analyse des procédés narratifs mis en œuvre dans le journal. L’acte d’écrire est laborieux – et la lecture difficile comme l’atteste l’extrait proposé – mais Margot écrit pour vivre, pour lutter contre l’ennui, pour préserver un espace de liberté. Investie d’une mission, celle de faire vivre l’identité du groupe familial déraciné, la jeune Lorraine exprime son dégoût d’écrire la même chose tous les jours et la nécessité absolue de le faire pour survivre.
Les figures de l’exil présentées ici reposent sur un dialogue sans cesse recomposé entre les ressources propres aux individus – familiales, intellectuelles, politiques – et les potentialités sociales qui sont à leur disposition. Cette tension décapante offre l’opportunité au chercheur de se pencher sur un laboratoire de pratiques sociales dans la mesure où rien n’est jamais acquis et où la négociation est incessante entre l’individu et la société, celle où il vit comme celle qu’il a quittée. Perspective dynamique dans la mesure où tel un kaléidoscope, les conjonctures dans lesquelles évoluent les exilés sont mouvantes. Les proscrits du Second Empire réitèrent pour certains leur expérience anglaise une fois la liberté retrouvée. Ils perpétuent ainsi ce que S. Aprile qualifie de phénomène de contamination entre les deux langues et se révèlent alors des maillons déterminant entre les deux cultures. L’avènement du communisme en Europe de l’Est a ses incidences sur les destins individuels que I. Popa analyse et sur le sort collectif des personnes déplacées que D. G. Cohen envisage. De même, les nouvelles de la guerre qui parviennent à la jeune Margot déterminent son écriture et modifient la tonalité de son projet tout entier centré sur l’éventualité du retour.
La confrontation proposée fait valoir l’intérêt de regards croisés. La caractéristique de ces contributions est peut-être qu’elles s’efforcent toutes de lever les barrières entre les disciplines dans la mesure où elles recourent à des degrés variables aux ressources de l’analyse historique, sociologique et littéraire. Cette diversité des outils utilisés permet de mettre en valeur la multiplicité des angles à aborder pour cerner ces figures de l’exil. La relation entre l’individu et le groupe – familial, national ou construit de l’extérieur – et les interférences entre le politique et le juridique sont deux pistes que les articles présentés ici investissent fructueusement.
Parce que la figure de l’exil reste active bien au-delà de la période de l’éloignement, l’analyse des modalités de sa construction permet de revisiter les usages qui en sont faits a posteriori. Ainsi, S. Aprile conclut sur la vitalité de la référence anglaise tout au long du xixe siècle, vitalité qu’elle repère dans les productions françaises en matière d’éducation et d’aménagement urbain. Daniel G. Cohen établit la filiation entre le statut des «personnes déplacées» et celui des réfugiés politiques défini par la Convention de Genève en 1951. Margot quant à elle a conservé ses cahiers et n’a rendu publique leur existence qu’en 1998. Genèses contribue peut-être aujourd’hui à l’achèvement de la mission qu’elle s’était fixée dans le camp de Saxe où elle a séjourné plus de deux ans.