2000
Genèses
Dossier : Figures de l’exil
«Translations» politiques et culturelles :
les proscrits français et l’Angleterre
Sylvie Aprile
Enseigne l’histoire contemporaine à l’université François Rabelais de Tours. Elle travaille sur du xixe siècle français et européen. Elle a soutenu sa thèse de doctorat en 1994, intitulée « Auguste-Scheurer-Kestner et son entourage, étude d’une aristocratie républicaine » (à paraître). Ses recherches actuelles portent sur l’exil et les exilés français au xixe siècle. Un ouvrage est en préparation sur l’histoire de la proscription.
L’exil politique a surtout suscité l’intérêt des historiens du mouvement ouvrier international et de l’émigration. En complémentarité avec ces démarches, cet article se propose d’envisager une autre approche, celle des transferts culturels et politiques. Ceux-ci sont analysés à travers l’écriture d’exilés inconnus ou célèbres, de leur rencontre avec l’autre et des enjeux complexes de la compétence linguistique. Cette approche souhaite aussi se distinguer par la multiplicité des outils qu’elle emprunte à d’autres sciences sociales. C’est à une réflexion sur la segmentation des champs d’analyse et à leurs contraintes qu’elle propose d’aboutir tout en préservant chaque angle de vue.
Political exile has above all aroused the interest of historians of the international labour movement and of emigration. This article proposes to adopt, alongside these viewpoints, the approach of cultural and political transfer. These phenomena are analysed through the writings of both unknown and famous exiles, their encounter with the other and the complex stakes involved in linguistic skills. This approach also seeks to stand out by the number of tools it has borrowed from the social sciences. It is an attempt to think about the segmentation of fields of analysis and their constraints, while at the same time preserving each viewpoint.
Marie d’Agoult, alias Daniel Stern, écrivain, voyageuse, amie et confidente des révolutionnaires du Printemps des peuples écrit à propos des exilés français :
« De là pour le Français, un isolement absolu, que l’on aura peine à se figurer dans l’état présent de la civilisation européenne, dés qu’il se voit jeté, fût-ce en quelques heures seulement, hors de sa frontière ; de là enfin, une sorte de captivité intellectuelle qu’il porte partout, même au sein de l’hospitalité la plus large, une pesanteur à monter l’escalier d’autrui qui contraste avec son naturel alerte et intrépide ; de là, enfin, une sorte d’étonnement triste, toujours renouvelé, qui fait de l’exil la peine la plus contraire à ses instincts, un châtiment qui ne saurait se tempérer par l’habitude, et comme une douloureuse suspension de la vie [1]. »
Cette image classique que nous trouvons sous la plume des exilés, de leurs amis puis de leurs biographes nous renvoie plus souvent à une analyse littéraire de la nostalgie, ou du mal du pays qu’à une analyse d’historien. Ce dernier, peu tenté par l’étude du « tempérament des peuples », ne s’attache guère à ces déplacements, ces translations. L’exil a surtout suscité l’intérêt des historiens de la littérature, des sociologues et anthropologues. Pour les historiens, il s’inscrit dans la perspective d’une étude des migrations et de la citoyenneté, ou s’il est plus politique qu’économique, dans une analyse du militantisme européen ou internationaliste. L’immigration est surtout analysée en France comme la mobilité des autres et les études sur les réfugiés politiques français à l’étranger sont rares
[2]. Les analyses de Karine Rance sur l’émigration huguenote puis sur celle des contre-révolutionnaires sont les plus récents apports en ce domaine, insistant sur l’articulation entre migration de rupture ou de maintien. Elles renvoient cependant à une période antérieure à notre propos et concernent un espace géographique privilégié, celui de l’Allemagne
[3]. Pour aborder ces questions, on peut également se référer aux réflexions et aux analyses déjà menées par Gérard Noiriel dans le cadre français qui envisagent l’accueil et les figures de la représentation des immigrés et des réfugiés politiques
[4]. Mais on voit déjà ici un glissement sémantique, les termes d’émigrés et réfugiés paraissant moins littéraires et se prêtant mieux à des catégorisations.
Inclus dans l’histoire du mouvement ouvrier, l’exil politique s’est sédimenté autour des études collectives, prosopographiques centrées sur la poursuite d’un activité militante ou d’une forme de sociabilité hors du cadre national
[5]. Ceci tient aux tendances passées de la recherche mais aussi aux sources disponibles, judiciaires ou policières. On connaît mieux celui qui paraît dangereux, celui que l’on surveille
[6]. De plus cette période de l’éloignement contraint, est souvent perçue comme une parenthèse dont le prestige se situerait surtout hors du politique. Ceci marque une profonde différence avec d’autres histoires d’exil et d’exilés européens
[7]. L’histoire de l’exil français au
xixe siècle si célèbre – du rocher de Sainte-Hélène à celui de Jersey – est donc assez mal connue. Elle constitue un domaine de recherches et de perspectives à renouveler. L’espace choisi ici est la Grande-Bretagne, pays où les réfugiés politiques français font à la fois l’expérience de la minorité et celle de l’altérité. Les bornes chronologiques seront volontairement floues, car l’exil politique dans l’île-refuge se nourrit de vagues successives tout au long du
xix
e siècle, de l’Émigration à la Commune. Mais le cœur de cette analyse est constitué par la présence des proscrits des années 1848-1851, exilés des journées de mai et juin 1849, du 13 juin 1849 et du coup d’État du 2 décembre 1851. C’est en effet la vague numériquement la plus importante, celle qui malgré les amnisties et les retours, a la plus longue durée. Certains vécurent ainsi une vingtaine d’années en Angleterre
[8]. Ce sont des Français à l’étranger, mais l’exil s’il ne crée pas de catégorie juridique spécifique, crée cependant des conditions particulières d’existence. L’exilé ne peut pas rentrer dans son pays, les relations qu’il y conserve sont marquées par des contraintes psychologiques et matérielles qui le distinguent de l’émigré. Il ne peut ici être question d’envisager toutes les facettes de cette proscription. Mais il paraît intéressant de revenir sur une question en apparence simple, celle de l’expérience de l’exil comme expérience politico-culturelle, traitée trop souvent comme une évidence.
Ceci peut permettre également de nouveaux angles d’approches. Sans récuser d’autres formes de recherche, il s’agit de faire appel en historien à des outils méthodologiques produits par d’autres recherches sociologiques, philologiques ou littéraires. L’histoire de l’édition et du commerce de la librairie et celle des intellectuels en Europe ont bénéficié des travaux menés par les philologues Michel Espagne et Mickael Werner sur les échanges franco-allemands et franco-russes. Mais cette notion de « transferts culturels » qu’ils ont définie, est aujourd’hui encore peu explorée par les historiens
[9]. M. Espagne a ainsi pu mettre en évidence le rapport privilégié des élites françaises à la langue allemande et à la culture germanique et les apports qui en résultent. Ces échanges passent par des médiateurs, qui sont souvent des « maîtres de langues » venant enseigner en France dans les années 1830 et 1840. Bon nombre d’entre eux sont d’ailleurs des exilés comme Joseph Savoye, originaire de Bavière. Leur influence sur la pédagogie de l’apprentissage des langues, leur apport culturel suggèrent un certain nombre de réflexions et de pistes. Il n’y a en effet guère d’études sur des échanges, pourtant à première vue plus proches, entre la France et l’Angleterre
[10]. Ce sont ces échanges qu’on se propose d’étudier ici. Les exilés en sont-ils les médiateurs, les vecteurs volontaires ou non ?
On ne cherchera pas à saisir les rapports entre l’exil et la littérature d’exil, mais entre l’exil et les langages de l’exil, envisagés comme formes de pratiques et d’échanges culturels et politiques
[11]. Il ne s’agit pas en effet de s’introduire dans un domaine hybride : celui de l’histoire littéraire et de contextualiser une production romanesque ou poétique. L’exilé écrit beaucoup, pour déplorer, pour justifier, pour espérer. L’exil produit quantité de discours et écrits qui permettent de travailler sur un corpus comprenant à la fois des œuvres littéraires mais aussi des essais, articles, correspondances d’écrivains célèbres ou méconnus et surtout d’« écrivants ». Parmi tous ceux qui trouvent refuge en Angleterre, on s’attachera surtout à quelques figures telles que Alphonse Esquiros, Martin Nadaud et Pierre-Alfred Talandier. Leurs œuvres témoignent ou soulignent en creux les silences des exilés sur leur apprentissage de la langue, sur leur volonté ou leur indifférence à l’intégration dans le pays d’accueil. Celle-ci varie essentiellement en fonction de l’insertion, réussie ou non, dans le monde du travail qu’il soit manuel ou intellectuel et, plus rarement, par des liens matrimoniaux. Les correspondances et essais fournissent aussi un certain nombre d’annotations et d’appréciations sur les Anglais et sur la langue anglaise. Bon nombre d’exilés deviennent à leur tour des maîtres de langue, enseignant le français aux élites anglaises. Mais il ne s’agit pas de centrer exclusivement cette analyse sur l’enseignement du français en Angleterre
[12]. Un cloisonnement scientifique fragmente trop souvent les études sur l’apprentissage des langues, les échanges culturels et l’histoire littéraire ou politique, entre les différents compartiments des sciences humaines. Et pourtant, peut-on faire une analyse à la fois culturelle et politique de la traduction de Shakespeare par François-Victor Hugo sans allusion à la biographie de son père ? Peut-on se contenter de voir dans cette œuvre de longue haleine, littéralement commandée par son père, le seul souci d’un père d’assurer une occupation à son fils, ou de le retenir dans la nasse familiale ?
Alphonse Esquiros (1812-1876)
Poète, collaborateur de La France Littéraire, il est l’auteur avant l’exil de plusieurs ouvrages qui l’ont rendu célèbre : l’Evangile du Peuple, les Vierges folles (contre l’ignominie de la prostitution) et les Vierges martyres écrit avec son épouse Adèle qui lui inspire en grande partie cet ouvrage « féministe ».
Exilé après le coup d’État du 2 décembre 1851, il vit en Belgique et surtout en Angleterre où il devient le collaborateur de la Revue des deux Mondes. Il se sépare d’Adèle pour vivre avec une Anglaise qui lui donne un fils, William. Les ouvrages qu’il a publiés sur l’Angleterre et l’histoire de l’Angleterre sont fort nombreux : La morale universelle, les moralistes anglais (1859).
Itinéraire descriptif et historique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande (1865) Religious life in England (1867) L’Angleterre et la vie anglaise (1869), traduction de l’ouvrage de Oliver Goldmith, Voyage d’un Chinois en Angleterre (1860).
Martin Nadaud (1815-1898)
Ouvrier maçon creusois, élu représentant de son département à l’assemblée législative en 1849, il est exilé en Grande-Bretagne après le coup d’État. Il reprend tout d’abord son métier de maçon puis devient professeur de français et d’histoire à l’école militaire préparatoire de Wimbledon. Il a écrit ses souvenirs, sous le titre de Léonard, maçon de la Creuse (1895). Il a publié sur l’Angleterre et surtout sur les ouvriers anglais plusieurs ouvrages : Histoire des classes ouvrières en Angleterre (1872), Questions ouvrières en Angleterre et en France. (1884)
Pierre-Alfred Talandier (1822-1890)
Avocat et journaliste, il est proscrit au lendemain du 2 décembre, et se réfugie en Angleterre. Il devient professeur de langues à l’école des cadets de Sunderhurst. Il publie en 1861, l’histoire des Pionniers équitables de Rochdale qui fait connaître en France, ce grand mouvement coopératif de Grande-Bretagne. Il traduit en 1865, un des livres les plus populaires de la littérature anglaise du xixe siècle, le Self Help de Smiles. À son retour, il est chargé de cours d’anglais au collège Henri IV. Il est révoqué de son poste, après son élection comme conseiller municipal en 1874. Il est ensuite député de Sceaux de 1876 à 1885.
Ce que l’on tente d’évaluer ici, c’est l’apport de l’exil à la construction d’une identité nationale française par référence à l’Angleterre. Muni de ces concepts et de ces sources, on peut explorer trois axes. D’abord, l’anglophobie républicaine, ses modalités et ses mutations. Ensuite, le rôle des exilés femmes ou socialistes comme médiateurs culturels dans cette période de construction des identités nationales. Enfin, leur action à plus long terme dans un contexte du retour de l’exilé et de la « crise allemande de la pensée française » engendrée par la défaite française de 1870 et la puissance prussienne
[13]. On voit donc qu’il ne s’agit pas de viser à l’exhaustivité. Mais l’ambition est avouée : l’histoire politique peut-elle avoir « à voir » avec la philologie et la littérature ? N’est-ce pas ainsi que se construit la culture politique ?
Une douce anglophobie en héritage
Ces républicains exilés de la Deuxième République et du Second Empire, et plus généralement les opposants au régime monarchique puis impérial, principales victimes de l’exil au
xixe siècle, sont pour la plupart formés à l’école germanique. Lecteurs de M
me de Staël et de Heinrich Heine, ce sont des admirateurs de l’Allemagne
[14]. À l’inverse, ils nourrissent de fortes préventions intellectuelles à l’égard de l’Angleterre, terre du libéralisme et de l’industrialisation, et ennemie de la France
[15]. Ils en méconnaissent presque complètement la langue et la culture. À leur relative germanophilie – la culture française se voit surtout universaliste – répond une anglophobie récurrente. Pourtant, ils vont devoir séjourner plus ou moins longuement en Angleterre.
Des raisons linguistiques font préférer les espaces francophones de la Suisse ou de la Belgique comme lieux de refuge. Mais ces petits pays ne veulent pas apparaître comme des terres d’asile et assortissent l’accueil des exilés, de conditions financières et spatiales de résidence qui transforment vite les opportunités en contraintes. De plus la Belgique et la Suisse ne sont que partiellement francophones, ce que les exilés découvrent avec amertume. Quant aux États allemands, ils ne se soucient guère de les accueillir.
C’est donc « par défaut », et souvent après quelques mois d’errance que beaucoup d’exilés « échouent » en Grande-Bretagne. Ils découvrent l’espace britannique avec une certaine réticence. Au-delà de l’expression déjà connue de leur anglophobie, comment leur acclimatation à la langue anglaise se fait-elle ? Par quels canaux prennent-ils contact avec elle ? Cette présence française a-t-elle modifié les connaissances des Anglais à l’égard de la France ? L’exil inscrit-il des traces lisibles d’échanges culturels comparables à celles que l’on repère plus aisément pour des périodes plus anciennes, Renaissance ou Lumières, ou des figures d’écrivains volontiers anglophiles voir anglomanes comme Hippolyte Taine ?
Ce terme de « douce anglophobie » prend alors toute sa signification. C’est ainsi que l’un des correspondants de Jules Michelet qualifie l’attitude de l’historien à l’égard de l’Angleterre, attitude que l’on peut aisément étendre à beaucoup de Français
[16]. Cette anglophobie s’appuie sur un ensemble de stéréotypes bien connus même si l’on peut tout autant mettre en avant, pour la même période, une anglophilie ou « anglomanie » française. Cette anglophobie va de soi pour qui connaît les écrits de Victor Hugo ou de Jules Vallès mais semble plus paradoxale si l’on se réfère à la multiplicité et la vigueur des échanges au
xviii
e siècle. M. Espagne dans le
Paradigme de l’étranger, souligne cette tradition anglophile, héritée de l’émigration des huguenots, vivifiée au
xviiie siècle par des échanges intellectuels tels que les voyages et les traductions
[17]. Les recherches de bibliométrie montrent également une diffusion constamment plus large au
xixe siècle des ouvrages anglais par rapport aux ouvrages allemands. L’anglophobie est donc souvent plus une énonciation distinctive, une convention qu’une réalité. On peut d’autre part en suivant François Crouzet, placer d’emblée ce courant anglophobe dans une continuité politique post-révolutionnaire. On peut distinguer en effet de façon lapidaire, depuis 1815, une extrême droite et une extrême gauche anglophobes, les groupes modérés qui les séparent étant anglophiles
[18]. Cette constatation – qu’il faut peut-être nuancer – a le mérite de s’éloigner du schéma réducteur d’une histoire des influences. Elle privilégie au contraire une construction en opposition, du rapport à l’autre
[19].
Durant la première moitié du
xix
e siècle, c’est surtout l’histoire politique de l’Angleterre vue comme un miroir inversé de l’histoire française, qui passionne les Français, et surtout les libéraux. Ceux-ci constituent le lectorat de la
Revue Britannique, fondée en 1825 par Amédée Pichot, traducteur de Walter Scott et de Byron. C’est pour ce public que sont éditées les innombrables histoires de l’Angleterre qui paraissent entre 1820 et 1840
[20]. Cette curiosité pour le monde anglo-saxon est largement portée par la nécessité d’élaborer de nouvelles formes politiques pendant la Restauration et la monarchie de Juillet. On comprend que la construction d’une configuration monarchique à l’anglaise n’a les faveurs que d’une frange lettrée et libérale. Cette adéquation joue bien entendu à l’inverse pour tous les autres publics français. La Révolution et l’Empire ont créé une rupture qui fait de l’Anglais, l’étranger par excellence. Sophie Wahnich a analysé « comment le peuple anglais est devenu l’ennemi du genre humain »
[21]. L’anglophobie se nourrit continuellement d’une historicisation. L’Angleterre est vue comme responsable à double titre de la fin de la révolution : par les guerres et la capture de l’Empereur. L’Angleterre est le pays du libéralisme, du « camouflage démocratique ». Cette antipathie idéologique s’élève aussi contre le moralisme de la vie anglaise et contre l’empreinte religieuse qui la structure. Cette volonté de dénoncer est assortie d’une volonté affichée mais souvent peu probante de distinguer le peuple britannique des élites anglaises. Cette distinction était déjà pratiquée par les révolutionnaires
[22].
Il est facile de rendre compte de cette aversion pour l’Angleterre et les Anglais, moins peut-être de l’expliquer et surtout de comprendre son maintien après plusieurs années de résidence comme c’est le cas pour certains exilés et notamment pour V. Hugo. Comment appréhender ce qui relève de la convention littéraire, de la formation antérieure, ou d’une nouvelle représentation ?
Le mépris ou la haine de l’Angleterre comme convention obéit à trois objectifs : répondre à la haine de l’autre, créer un lien entre exilés, et perpétuer une pratique discursive à la fois littéraire et alimentaire. L’anglophobie devient alors, un élément paradoxal mais stable d’acculturation et un enjeu interne
[23]. L’anglophobie est sensée répondre à la gallophobie des Anglais
[24]. La pratique de la dénonciation réciproque entretient une sorte de dialogue permanent. Cette place importante dans la conscience de l’autre, forge une sorte d’analogie entre l’étranger et l’Anglais d’une part, entre l’étranger et le Français d’autre part. L’attitude des exilés est d’abord en continuité avec l’attitude française, présentée comme une réponse, quel que soit le contexte de ces relations. Alexandre Ledru-Rollin justifie ainsi le titre et la teneur de l’ouvrage qu’il publie en 1850 à son arrivée à Londres,
De la décadence de l’Angleterre, par les insultes adressées aux proscrits français. Ces arguments sont repris par Victor Schoelcher dans la presse exilée et anglaise pour justifier l’ouvrage. Alphonse Esquiros, exilé à Londres souligne l’hostilité britannique traditionnelle envers les Français
[25]. Louis Blanc écrit également pour répondre « aux attaques anglaises », même si son ouvrage contre les propos de l’ambassadeur anglais Normanby, est plutôt bien accueilli. L. Blanc s’attire d’ailleurs les sympathies des Britanniques en organisant une série de conférences en anglais sur le
xviie siècle français.
En second lieu, l’animosité à l’égard de « John Bull » est un lieu commun, au sens où il est fédérateur. Il maintient une connivence, une complicité entre les exilés, et aussi entre l’exilé et le pays perdu. Le séjour en Angleterre ne doit pas entraîner de rupture supplémentaire, et l’anglophobie affichée est alors une des formes de cette continuité. Ainsi, l’article « Angleterre » du
Dictionnaire du xixe siècle de Pierre Larousse, est construit comme un long monologue de Jacques Bonhomme sur John Bull : « John, je vais débuter par des compliments ; quand on veut causer amicalement avec quelqu’un, il ne faut pas commencer par lui sauter à la gorge. Je vais te servir une brioche que tu ne digéreras pas facilement, toi pourtant à qui l’on accorde un si robuste appétit
[26]. » L’article consacré à l’Allemagne est par comparaison, beaucoup plus rapide, de forme plus conventionnelle et moins émotionnel. Le puritanisme et son corollaire l’hypocrisie britannique sont toujours brocardés
[27]. C’est le dimanche anglais qui symbolise la raideur sociale. Parmi de multiples témoignages citons celui de Jules Vallès : « En Angleterre on entend rien dans le calme horrible du dimanche. C’est le silence, sans un bruit qui le raie ou le tranche ou le hache, le silence avec le psaume des cloches seulement, un beuglement sourd, un pot-pourri de mélancolie mystique, l’écrasement d’un peuple par une caste, des humains au nom de Dieu
[28] ». À cela s’ajoute bien entendu l’impossible adaptation au climat britannique, qui n’est pas anecdotique en ces temps de néo- hippocratisme
[29].
L’anglophobie est aussi l’expression d’une convention du discours de déploration du réfugié. Celui-ci exprime sa nostalgie et à travers celle-ci son animosité à l’égard de l’Angleterre. Étienne Arago rapporte une anecdote dans son poème, « L’illusion » dans le recueil Une voix de l’exil. Entendant une petite fille parler français avec sa gouvernante dans un parc londonien, il croit à une aberration de ses sens. Il s’empare de la petite fille et l’entraîne dans une confiserie où il lui achète tous les bonbons qu’elle désire. Cette anglophobie fait aussi vivre, au sens premier du terme car écrire sur l’Angleterre est un moyen de survivre honorablement par sa plume. Aussi les exilés publient-ils une importante production d’histoires d’Angleterre et de récits de la vie quotidienne ou politique des Britanniques. Il ne s’agit pas alors d’innover, tout au plus peut-on nuancer des propos sur les tempéraments des peuples et des clichés stéréotypés sur la vie britannique. Tout dépend de ce que le public français attend, de la volonté de l’éditeur de renouveler ou non ses connaissances.
On le voit déjà, l’anglophobie est plus une posture qu’une réalité. Elle suggère des temporalités d’expression différées ou conditionnées par des conditions de diffusion et de réception qui échappent à une périodisation tranchée par des événements politiques précis
[30]. L’exilé inscrit donc plus ou moins aisément le récit de sa propre existence, de son passé et de ses attentes dans ce cadre déjà fixé. Au-delà de la symétrie apparente entre libéralisme et anglophilie d’un côté et républicanisme ou socialisme et anglophobie de l’autre, la réalité des médiations culturelles est donc moins convenue. C’est en dehors des publications-manifestes qu’il faut peut-être chercher des fils conducteurs qui expliquent que l’exil ne puisse pas produire une remise en cause radicale de l’anglophobie. Il faut alors considérer l’exil vers l’Angleterre comme une structure de sédimentation d’expériences qui se renouvellent. Cette dilatation du présent concourt même souvent à une forme d’écriture non linéaire
[31].
Une anglophilie féminine et utopiste ?
Si la pratique et l’écriture de l’anglophobie sont en apparence maintenues, il faut cependant plus concrètement voir d’autres trames et traces de ces échanges. C’est du côté du socialisme utopique et des femmes qu’il faut peut-être chercher avant 1848 des médiateurs culturels périphériques, mais sans doute fort importants.
Étienne Cabet, lui-même exilé à Londres dans les années 1830, écrit dans
Comment je suis devenu communiste : « jeté en Angleterre par suite de mes opinions démocratiques, résolu à consacrer le repos et le loisir d’un long exil à l’étude et au travail […] je me demandai quel était l’ouvrage le plus nécessaire au peuple et je fis pour lui plusieurs histoires élémentaires : une histoire universelle, une histoire des Anglais, une histoire des Français, une histoire de la Révolution française. » Étienne Cabet reste cinq ans en Angleterre. Il y écrit son
Voyage en Icarie
[32]. Son ouvrage prend la forme d’un récit de voyage d’un Anglais et porte comme sous titre « voyage et aventure de lord W. Carisdall en Icarie ». L’ouvrage paraît sous le nom de F. Adams, pseudonyme d’É. Cabet. En sous-titre il est également indiqué que l’ouvrage est traduit de l’anglais par T. Dufruit, maître de langues. É. Cabet retourne à plusieurs reprises à Londres. En 1844, il y rencontre Robert Owen. En 1847, il revient pour compléter sa documentation sur son projet d’
Icarie et solliciter à nouveaux les conseils de R. Owen. On peut donc supposer d’autres contacts, d’autres liens entre les socialistes français, dont certains restent à Londres, et les socialistes et chartistes anglais. La franc-maçonnerie, et notamment la loge des Philadelphes assurent aussi des relations régulières mais plus ou moins clandestines.
À la lecture des échanges épistolaires, c’est l’importance des femmes dans ces réseaux, tant comme traductrices que comme correspondantes, qui semble le plus surprenant. En effet, une grande partie de la production littéraire en provenance d’Angleterre introduite en France avant 1848, est une production de femmes traduite par des femmes
[33]. L’importance de la production féminine a été déjà largement soulignée et analysée mais elle n’est guère adossée à une étude des transferts culturels ou des pratiques politiques. Pourquoi des traductrices femmes ? Peut-être par leur talent d’imitatrice que Jules Simon soulignait dans
L’ouvrière ?
[34]. Plus sûrement parce qu’il s’agit d’une production littéraire secondaire qui peut leur être dévolue. Disséquant les talents de traducteur de son fils, V. Hugo, décèle en lui les qualités innées de ce métier : fidélité, obéissance, exactitude qui sont pour l’essentiel des topoi féminins
[35]. Ne sont-elles pas également des exilées de l’intérieur ? Ces femmes qui écrivent doivent aussi écrire pour vivre. La traduction est un moyen qui sera aussi celui des hommes en exil, l’ailleurs étant toujours à considérer comme un espace-ressources
[36].
Ce talent qui reconnaît une compétence féminine s’exerce surtout à l’égard d’une production littéraire, elle même secondaire, la littérature enfantine dominée alors par les auteurs féminins britanniques comme Miss Edgeworth. Eugénie Niboyet est l’une des traductrices les plus productives. Ses talents sont aussi ceux d’une imitatrice, bon nombre des ouvrages qu’elle publie, sont mentionnés comme à « l’imitation de l’anglais ». Cette pratique n’est pas spécifique à la production enfantine à une époque où la traduction n’a pas encore de réglementation et se construit en parallèle à une production littéraire européenne qui s’accroît notamment par la pratique de la contrefaçon
[37]. Cette pratique « alimentaire » de la traduction féminine est signalée notamment par Michèle Riot-Sarcey mais elle n’a pas été étudiée en tant que telle. La fonction de traductrice/imitatrice n’est pas exclusivement dévolue à la littérature enfantine. Ainsi Clémence Royer devient-elle la traductrice mais aussi celle qui révèle et explicite parfois de façon très personnelle l’œuvre de Darwin
[38]. Cette « spécialisation féminine » procède aussi bien entendu d’une attention spécifiquement portée aux questions d’éducation
[39].
La situation des femmes n’est pas seulement meilleure en littérature en Angleterre, elle l’est aussi semble-t-il en politique. Méfiants à l’égard des femmes qui pensent en France, les utopistes et les républicains sont souvent des correspondants attentifs aux préoccupations des femmes anglaises qui luttent pour les femmes, et contre l’esclavage. Les féministes françaises séjournent d’ailleurs souvent et longuement en Angleterre
[40]. La lecture du journal bilingue de Jeanne Deroin,
L’almanach des femmes, montre une circulation plus intense des débats à l’échelle de l’Europe entre les femmes ou entre féministes en incluant certaines personnalités masculines
[41].
Une étude des réseaux, de leur densité permettrait sans aucun doute d’approfondir cette rapide sociologie des échanges entre femmes mais aussi avec ceux qui sont les amis des femmes. On perd souvent la trace de ces femmes hors de France. Or dès la première moitié du siècle, des rencontres, des échanges épistolaires ont déjà noués des relations de réciprocité et de proximité. Ainsi à Paris, Charles Fourier se lie d’amitié avec Anna Doyle Wheeler, une Irlandaise proche du socialiste anglais R. Owen. Parmi les correspondants étrangers de Jules Michelet avant 1851, on note un chiffre plus élevé de relations épistolaires féminines que masculines. Parmi elles, on trouve Eliza Charlton, Anna Knight et Mme Bellingham. Cette dernière traduit en anglais L’histoire des Français de Sismonde Sismondi dont une partie est déjà publiée, et demande pour préface un extrait d’une lecture non publiée qu’a fait J. Michelet. A. Knight, quakeresse qui a résidé à Paris, lui adresse également de nombreuses missives. Elle évoque la cause des femmes dans une lettre du 24 juin 1850 : « un appel de la moitié femme de la race humaine contre la prétention de la moitié homme de vouloir la tenir en esclavage politique. » C’est donc dans des écritures plus marginales que la rencontre avec l’autre perd son caractère conventionnel et stéréotypé. Mais cette expérience de l’altérité peut-elle s’accommoder d’une situation moins périphérique et d’une situation communautaire ?
Nous et les autres : le vertige de la langue
L’exil renvoie à un certain nombre de figures et de pratiques discursives que ne produisent pas une littérature de voyage. C’est une immersion « contrainte » dans la culture de l’autre, et pas seulement un côtoiement. A. Esquiros définit ainsi la spécificité de cette situation : « Tout n’a-t-il pas été dit sur l’Angleterre ? demandais-je il y a trois ans à un anglais. Oui – me répondit-il – mais tout reste à dire. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que les écrivains qui ont traité de la Grande-Bretagne, et il y en a d’éminents, l’ont tous vue en voyageurs. J’ai sur eux un avantage que beaucoup d’entre eux ne m’envieraient pas, celui d’avoir pris racine dans cette civilisation qu’ils ont traversée à vol d’oiseau ou de vapeur. Il ajoute : j’ai conservé assez de l’étranger – comme disait le duc de Saint-Simon – dans mon langage et dans mes goûts pour juger avec impartialité le peuple au milieu duquel je vis
[42]. »
Les exilés vont donc raconter leur Angleterre, choisissant l’angle de l’histoire ou de la chronique. A. Ledru-Rollin, L. Blanc, M. Nadaud, P.-A. Talandier, publient chacun une histoire de l’Angleterre, ou de la classe ouvrière britannique
[43]. À première vue, ces récits ne se distinguent guère des publications des voyageurs, mais ils sont souvent animés par des préoccupations nouvelles. Ceux d’A. Esquiros ou de J. Vallès destinés à la presse s’intéressent à la vie populaire anglaise. La géologie, la description détaillée de la réalité industrielle ou topographique nourrissent les articles d’A. Esquiros dans la
Revue des deux mondes.
Cette distinction entre le regard de l’exilé et celui du voyageur est aussi présente dans le prologue des
Lettres d’Angleterre publiées par L. Blanc
[44]. Elle n’empêche pourtant pas que l’ouvrage de voyage par excellence qu’est le
Guide Joanne de l’Angleterre soit l’œuvre d’un exilé. Publié en 1867, par A. Esquiros, il est intitulé
Itinéraire descriptif et historique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. Son premier biographe, Van Linden, s’en émeut : « En feuilletant le livre on reste stupéfait devant le tas de matériaux réunis, devant le langage objectif et précis. Comment le Montagnard peut-il rester froid et réaliste plus de 700 pages de suite
[45]. » Pour A. Esquiros au moins, ces publications correspondent à une immersion dans la société britannique et aussi à un tournant politique qui le conduit à une plus grande modération idéologique
[46].
L’apprentissage de la langue et l’exercice de la traduction ou de la profession de maître de langues tracent en effet des lignes qui séparent les récits d’exilés des autres productions sur l’étranger. Elles matérialisent aussi des clivages entre exilés. Certains refusent cette situation politique et linguistique. Ernest Cœurderoy, jeune médecin et exilé quelque peu atypique, défenseur d’une régénération de la France par l’invasion cosaque, déclare : « Qui suis-je ? Anglais, Espagnol, Belge, Suisse, Américain ?… Cela est bon sur les passeports et il n’est pas de naturalisation de contrebande que je ne me sois libéralement octroyée. Français ?… Il fut un temps où j’aurais adressé des odes à la colonne Vendôme et des ballades aux rives de la Seine avec autant de ferveur que le Comte Hugo (Victor). Mais alors j’étais un enfant et, comme sur les fonds baptismaux, je pensais par la bouche de ceux qui se croyaient sages. Aujourd’hui je suis citoyen du monde et je pense que ce titre est plus grand que celui que peut conférer la plus orgueilleuse des nations… Je suis exilé, c’est-à-dire libre
[47]. » L’exil conduit « par accident » à rencontrer l’autre, il produit l’altérité, proposant ou contraignant à un dialogue avec celui dont on reçoit l’hospitalité. L’exilé procède alors à un constant va-et-vient, dans le temps entre passé et avenir, mais aussi entre « Nous et les autres » comme l’a montré Todorov dans son ouvrage auquel cette formule est empruntée. Cet échange peut conduire au silence ou au vertige comme le montre la réflexion d’un Coeurderoy. Ce « déplacement » contraint à renégocier l’idée d’universalité dont se sent toujours porteur le messianisme révolutionnaire français. Confronté à la pensée de l’autre qui n’est plus en position d’inférieur, le discours de domination est ici brouillé.
L’exil crée des conditions de possibilité d’une rencontre qui, si elle a lieu, passe par un langage commun et par une langue d’échange. Mais laquelle ? Il faut s’arrêter sur cet apprentissage de la langue qui est fort méconnu, et qui n’a guère suscité jusqu’ici l’intérêt des historiens. On sait que peu d’exilés et peu de Français, même parmi les élèves des collèges, ont bénéficié avant 1848 d’un enseignement de langues vivantes. De plus, la seule langue qui connaît un essor à partir des années 1830 est la langue allemande. La réflexion sur l’apprentissage des langues vivantes n’est encore qu’ébauchée. Soulignons d’ailleurs que l’un des premiers « maîtres de langues » qui se soient penchés sur cette pédagogie nouvelle est J. Savoye, exilé politique allemand en France, ambassadeur de la France à l’Assemblée de Francfort et qui connaît un nouvel exil en Angleterre après 1851
[48]. Il sera aussi le premier traducteur en allemand du pamphlet de V. Hugo,
Napoléon le petit, publié en 1852.
L’apprentissage de la langue anglaise se fait donc sur le « tas » par une pratique écrite, de version et de thème à l’imitation de l’enseignement des langues mortes ou par un enseignement oral. On possède peu de témoignages sur cette pratique. Étant donné le succès des mémoires de l’Empereur, l’exemple de Napoléon à Saint-Hélène devait être connu de tous et il témoigne certainement d’une expérience douloureuse et d’une méthode courante mais peu convaincante. Comme Las Cases le raconte dans son mémorial, Napoléon, à Sainte-Hélène, est « emprisonné au milieu de cette langue », il doit l’apprendre.
A. Ledru-Rollin travaille lui le thème et la version. Ses archives contiennent les exercices anglo-français où sur trois cahiers d’avril à décembre 1857, il a appris la langue anglaise. Il s’agit de traductions selon un thème d’exercice : études des propositions, des verbes les plus usités et des verbes irréguliers. L’absence de ratures fait supposer soit une simple transcription ou un travail exemplaire
[49]. Cet apprentissage paraît d’ailleurs tardif à double titre : A. Ledru-Rollin est arrivé en Angleterre en 1849 soit huit ans plutôt, il est d’autre part déjà marié à une Anglaise. Le mariage mixte ou le concubinage ne paraissent ici guère avoir d’incidence, ils sont pourtant courants en exil : L. Blanc, A. Esquiros ont une compagne anglaise
[50]. On sait combien « la fiancée de Jersey » a pu aider le fils de V. Hugo dans sa traduction exhaustive de Shakespeare. Cet apprentissage conduit parfois à une immersion dans la langue anglaise, les lettres d’A. Esquiros témoignent de glissements sémantiques, d’anglicismes qui accompagnent un discours sur la langue. En 1856, il écrit à V. Hugo, alors même qu’il fait des chroniques pour la
Revue des deux mondes : « Je ne lis que les journaux anglais, je ne parle qu’anglais. C’est vous dire si je parle mal ! Je suis cherchant ici des sujets d’étude sur l’Angleterre et du travail
[51]. »
Cet apprentissage a bien entendu une ambition pratique. Il doit permettre à l’exilé de vivre. Toutes les publications en anglais ne sont pas des livres d’histoire. Certains s’aventurent à écrire en anglais, leurs ouvrages politiques. V. Schoelcher publie en anglais un livre de 300 pages,
Dangers to England of the alliance with the men of the coup d’État. Il est aussi l’auteur d’un autre ouvrage qu’il semble avoir traduit lui-même :
History of the crimes of the second of december. Sa connaissance de l’anglais est antérieure à l’exil mais il souhaite se perfectionner comme en témoigne sa correspondance
[52]. Cette nécessité d’un apprentissage linguistique s’inscrit même dans les solidarités. En 1854, Jules Allix fait paraître, dans
L’homme, le journal des exilés publié à Jersey, cette annonce : « Jules Allix, proscrit français, licencié en droit, fondateur de l’éducation nouvelle et inventeur de la lecture en quinze heures. Cours gratuits. L’avis est assorti d’un commentaire : Les curieux ne peuvent pas manquer un essai de ce genre. Ce cours public et gratuit de lecture à Saint-Hélier conduira les élèves à lire le français couramment dans un livre en quinze heures c’est-à-dire en quinze leçons. Des places particulières sont réservées pour les dames
[53]. » Des cours d’anglais sont également prodigués.
Tout autre mais plus détaillé encore est le témoignage de M. Nadaud. Dans son autobiographie,
Léonard, maçon de la Creuse, il raconte son étude de la langue et de la culture anglaises, faite à la fois par la fréquentation des livres et des hommes. M. Nadaud relate l’accueil chaleureux qu’il a reçu de « Jean » Ludlow, l’un des principaux membres du mouvement chartiste. Il précise – ce que l’on ignore souvent – que celui-ci a fait toutes ses études au collège Bourbon à Paris. « Mon ami m’encouragea à apprendre la langue de son pays. Il avait même entrepris de me donner des leçons de latin, mais il ne tarda pas à s’apercevoir que j’étais un fort mauvais élève
[54]. » M. Nadaud poursuit son initiation par un tour d’Angleterre.
Cet apprentissage plus ou moins forcé entraîne aussi une pratique souvent contrainte de l’enseignement. Pour survivre tous les exilés n’ont pas des talents de plume ou des relations éditoriales privilégiées. Il faut tout simplement travailler et l’enseignement du français est un des principaux moyens pour des hommes qui n’ont pas de qualification manuelle ou qui ne peuvent exercer leur activité. Le cas de M. Nadaud est fort connu à ce titre. Il ne trouve pas de travail comme maçon. Grâce à L. Blanc, il devient maître de pension puis enseignant à la prestigieuse école de préparation à l’entrée au collège militaire de Woolwich. Cet emploi est pour lui non seulement un gagne-pain mais aussi une forme inespérée d’ascension culturelle et sociale. Il faut noter que si l’expérience est beaucoup moins spectaculaire pour la plupart des proscrits, l’enseignement dans les écoles militaires est une fonction lucrative. Elle semble réservée à une élite qui pratique un métissage culturel intense. J. Savoye déjà cité, Théodore Karcher, P.-A. Talandier traducteur et futur professeur d’anglais au lycée Henri IV, A. Esquiros sont des examinateurs réputés
[55]. Les écoles militaires et les écoles de préparation militaire font appel souvent à leur insu d’ailleurs à ces proscrits français talentueux
[56].
Mais la plupart des Français vivent leur situation d’enseignant comme un pis-aller, voire un déclassement. Le nombre des exilés, leur passé politique entraîne une forte concurrence. Leroux et Lefrançais parlent avec un certain mépris de leurs élèves, bourgeois anglais satisfaits d’eux-mêmes
[57]. Les proscrits « barbus » engendrent la méfiance et sont concurrencés par les domestiques français qui quittent leur livrée pour enseigner. Leurs relations avec les Anglais sont limitées mais il est certain que des rencontres ont lieu avec les démocrates anglais. Ceux-ci restent attachés à la mémoire de la Révolution française. L’un d’entre eux, Obright célébrait chaque année depuis 1832 l’anniversaire de la naissance de Robespierre. La presse radicale britannique publiée par les chartistes Harney et Jones témoigne d’une grande attention portée aux affaires de France et à la situation des exilés. Ceux-ci découvrent conjointement la pensée mutualiste britannique et s’y convertissent. P.-A. Talandier est en 1861 l’auteur de
L’histoire des Pionniers équitables de Rochdale, et donc l’un de ceux qui font connaître le mouvement coopératif anglais en France. Son ouvrage qui ne peut être publié
in extenso en France, paraît en feuilleton dans le journal
Le Progrès de Lyon d’octobre 1862 à avril 1863. Son influence est attestée par la formation quelques temps plus tard, à Lyon, de la première société coopérative française de type rochdalien : la
Société des Travailleurs réunis de Perrache-Oullins. P.-A. Talandier fournit également de la documentation au
Crédit au travail dont il est l’un des soucripteurs. Il écrit aussi dans le journal l’
Association, publiant notamment un article sur un magasin de gros fonctionnant à Manchester
[58]. C’est donc à nouveau en marge des échanges politiques que s’effectuent les tranferts les plus féconds. D’autres champs sont aussi à explorer : la réflexion sur l’enseignement et l’enrichissement de la pratique de la traduction.
Pédagogues et traducteurs au service du peuple
À travers ces œuvres souvent alimentaires ou ces pamphlets politiques destinés à « bombarder l’Empire », percent d’autres préoccupations mêlant politique et social. Ces exilés posent déjà les termes d’une médiation renouvelée. Ils s’interrogent sur la place de la langue écrite et orale, de son apprentissage. Cette pratique linguistique n’est pas une simple démarche pédagogique mais elle se veut aussi un apprentissage de la démocratie. Celui-ci doit passer – depuis les échecs de 48 – par d’autres canaux que ceux de la seule représentation politique. C’est ce prolongement politique qui est bien entendu un élement déterminant de ce transfert culturel. Ainsi M. Nadaud montre l’importance du système scolaire fondé par l’ouvrier Joseph Lancastre, un des pionniers de l’enseignement mutuel. M. Nadaud parle beaucoup des écoles et bien entendu surtout du système britannique de l’enseignement professionnel.
A. Esquiros a lui aussi été fortement marqué par le système d’enseignement britannique et l’un de ses ouvrages intitulé
L’Émile du xixe siècle en porte la marque parfois naïve. Cet ouvrage qui se veut un prolongement de l’ouvrage de Jean-Jacques Rousseau est un dialogue entre un prisonnier politique et son épouse concernant l’éducation de leur enfant. Le père conseille qu’elle l’élève en Angleterre, pour bénéficier d’un climat plus vif, et d’une plus grande liberté d’éducation. Les républicains rejoignent ici l’appréciation des libéraux sur le système scolaire anglais
[59].
C’est sur la traduction que je m’arrêterai plus longuement. La traduction anglo-française est un élément non d’un rapprochement mais d’un enrichissement de la culture française selon V. Hugo. Ces traductions font partie de l’éducation du peuple
[60]. Mes recherches m’entraînant par « effraction » dans ce domaine ont été confortées par une des rares études qui conjugue l’exil politique au
xix
e siècle et une analyse de la traduction : celle de Marie-Claire Pasquier sur F.-V. Hugo, traducteur de Shakespeare. Elle prend en effet en compte un contexte très spécifique pour analyser « la qualité et la subjectivité de cette traduction ». Ce contexte est à la fois psychologique et politique. Il explique en partie ce projet de traduction qui occupe le fils et qui s’achève par l’essai du père sur Shakespeare. D’autres exilés vont d’ailleurs s’attacher à traduire le grand poète anglais. L’éditeur Lacroix, éditeur des proscrits en Belgique et notamment des
Misérables en 1862, est l’auteur en 1856, d’un essai sur Shakespeare intitulé,
Histoire de l’influence de Shakespeare sur le théâtre français jusqu’à nos jours. Fort curieusement d’ailleurs Bertold Brecht en exil dans les années 1930 se compare comme V. Hugo à Shakespeare, mettant en parallèle sa carrière et celle de l’écrivain anglais
[61].
Le projet hugolien de la traduction et l’écriture de l’essai sont intimement liés à l’exil. Les deux œuvres, celle du fils et celle du père, sont étroitement mêlées et mises en scène. La scène fondatrice de la traduction est aussi celle qui introduit l’essai sur Shakespeare.
« Tout à coup le fils éleva la voix et interrogea son père :
– Que penses-tu de cet exil ?
– Qu’il sera long. Comment comptes-tu le remplir ?
Le père répondit :
– je regarderai l’océan.
Il y eut un silence. Le père reprit :
– Et toi ?
– Moi, dis le fils, je traduirai Shakespeare [62]. »
F.-V. Hugo commence en réalité sa traduction quatre ans après son arrivée. Quatre années mises à profit bien entendu pour apprendre l’anglais. Par ailleurs il reçoit les ouvrages des « trahisseurs » précédents, lui qui va être au contraire selon les termes de son père, « le révélateur de l’œuvre ». L’apprentissage est facilité par la technique acquise précédemment de la version latine. Il a aussi une collaboratrice à qui il dédie le volume XIV. Chaque ouvrage est précédé d’une préface et la posture du traducteur est imbriquée dans la lecture proposée de l’auteur. En préface des
Jaloux, volume qui contient « Othello », il compare l’univers de Shakespeare et le sien : « Pourquoi Othello et Desdémone, sont-ils morts de cette mort cruelle ? Ils étaient nés dans un monde où les Socrate boivent la ciguë, où les Brutus se suicident, où les Dante sont proscrits et où règnent les Tibère
[63]. » L’allusion est ici claire quant on sait que les républicains comparaient volontiers Napoléon III à cet empereur romain. Cette traduction est loin des conventions d’aujourd’hui. Elle suggère un enrichissement des langues qui ne tient pas compte des infidélités. V. Hugo revient longuement sur le rôle du traducteur dans son propre essai. Il le qualifie de révélateur, peseur d’acceptions et d’équivalents, ponts entre les peuples
[64]. Il souligne aussi une parenté entre l’œuvre de Moïse, l’exilé, et celle du traducteur
[65].
On peut penser que cette période est un tournant dans les échanges littéraires. On en savait déjà l’importance dans le domaine de la contrefaçon littéraire. Il semble aussi que la traduction trouve ici à la fois de nouvelles lettres de noblesse et un statut. Mais se maintiennent malgré tout les pratiques du pseudonyme et de la fausse traduction parfois pour des raisons alimentaires plus que politiques. A. Esquiros publie ainsi une
Vie des animaux en anglais sous le nom de Jonathan, son nom n’apparaissant que comme traducteur. Il est pourtant un auteur déjà reconnu et un collaborateur régulier et notoire de la
Revue des deux Mondes. Cette pratique est aussi celle de deux exilés qui seront deux grands anglicistes, Paschal Grousset et P.-A. Talandier. Il manque pour le
xixe siècle, hormis quelques études ponctuelles sur des thèmes précis comme l’histoire des sciences, des études et des instruments d’analyse qui s’interrogent sur ces mutations connexes de la traduction et de la représentation politique et sociale de l’autre
[66]. Il y a à travers les études sur Shakespeare des pistes de ré-interprétation et de ré-appropriation qui méritent d’être élargies.
On a vu la diversité de ces échanges. Peuvent-ils conduire à des transferts plus durables, à forger des moyens d’échanges à long terme ? L’expérience de l’exil ne s’efface pas bien entendu avec le retour en France. La production littéraire des exilés reste très marquée par leur passage Outre-Manche. On a déjà cité l’œuvre de M. Nadaud. P.-A. Talandier continue à écrire et à enseigner. Il est notamment l’auteur d’un rapport économique sur l’industrie de la céramique en Grande-Bretagne et en France, qui lui a été confié sur la recommandation de L. Blanc. Il est surtout l’auteur d’ouvrages pédagogiques et notamment d’un ouvrage scolaire sur Macbeth où il se montre assez critique à l’égard de la traduction de F.-V. Hugo.
[67] Il est surtout – après avoir réussi l’examen du certificat d’aptitude à la langue anglaise – chargé de cours de langue anglaise au lycée Henri IV, fonction qu’il perd pour des raisons politiques en 1874
[68]. P.-A. Talandier est ensuite député et s’intéresse tout spécialement aux droits des étrangers en France
[69]. Il se sent également le défenseur des nationaux à l’étranger. Il intervient notamment lors de l’affaire Prieu, affaire concernant un négociant français au Brésil qui demande réparation. Prieu est accusé d’avoir falsifié des documents anglais et portugais
[70]. Ces préoccupations sont largement déduites d’une expérience personnelle d’émigré et d’une pratique d’une langue étrangère. Les pièges de la traduction littérale lui sont familiers.
La génération d’exilés après la Commune renouvelle ces échanges, ce qui manifeste une certaine continuité, assortie néanmoins de pratiques moins « hasardeuses ». En effet, l’intégration telle qu’elle a pu fonctionner dans les années 1850-1860 peut paraître assez faible, si on la compare avec le travail et la connaissance linguistique d’un P. Grousset qui émigre, lui, quelques années plus tard, et qui propose divers travaux littéraires à Hetzel. Établi à Londres à partir de 1874, son intégration dans la société anglaise est marquée par un réel apport anglo-saxon. Il dispense des cours de français, écrit dans des journaux anglais et français, traduit pour la première fois en Français l’œuvre de Stevenson. Il se passionne notamment pour la vie des collèges. La correspondance qu’il échange avec Hetzel, témoigne de débats assez vifs. P. Grousset qui publie sous le pseudonyme d’André Laurie ou de Philippe Daryl des ouvrages tout d’abord alimentaires puis pédagogiques veut mettre à l’épreuve les théories éducatives et comparer les identités nationales
[71]. Ce rejeu de l’exil peut aussi être évoqué dans le cas d’un homme aussi peu suspect d’anglomanie que V. Hugo : c’est à Guernesey qu’il revient pour écrire
Les Travailleurs de la mer. V. Schoelcher garde lui aussi des attaches profondes en Grande-Bretagne. Il entreprend au début des années 1880, une enquête sur le sort des enfants abandonnés en Grande-Bretagne. Mais son apport majeur est sans doute culturel. Auteur d’un ouvrage sur Haendel, V. Schoelcher est surtout un collectionneur d’œuvres d’art. Sa collection réunie à Londres est ensuite léguée à diverses institutions
[72]. Il n’est pas seul à avoir joué un rôle de médiateur culturel. Le critique d’art Théophile Thoré lui aussi exilé aux Pays-Bas et en Angleterre publie divers ouvrages sur les peintres et les expositions
[73].
Il est bien entendu difficile de chercher l’influence directe de ces pédagogues, mécènes et de leurs ouvrages sur la connaissance de la langue et de la culture britannique. D’autres médiateurs plus ponctuels parfois, des commerçants, industriels, visiteurs des expositions universelles, touristes ont aussi participé à ces phénomènes d’acculturation. Mais les exilés ont été un maillon, une articulation de cette formation nouvelle aux langues vivantes et à la découverte de la civilisation britannique dégagée de certains clichés mondains, moralisateurs ou misérabilistes. Ils se sont voulus les représentants de la France et la conjoncture politique n’est pas seulement un contexte mais un élément qui façonne ce contact entre Français et Britanniques.
En dehors de ces œuvres c’est aussi la pratique politique qui s’imprègne de ce métissage M. Nadaud émaille après 1870, bon nombre de discours postérieurs de références à la Grande-Bretagne. On peut noter de multiples références à R. Owen dans son discours sur les heures de travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Il compare ailleurs la situation londonienne où l’eau coule en abondance dans les maisons les plus pauvres avec le manque d’eau qui caractérise Paris
[74]. L’exemple de M. Nadaud pourrait être exceptionnel, lié aussi à l’exemplarité de son expérience de l’étranger. Mais on retrouve chez L. Blanc le même goût pour l’évocation de l’histoire britannique ou de la vie politique et sociale anglaise. Tous ses discours après son retour en portent le témoignage
[75].
Il serait évidemment vain d’essayer de conclure une étude qui ne prétend à aucune exhaustivité. Le rôle de l’exil ne préjuge pas d’une disqualification d’autres modes de communication et d’échanges culturels. Le commerce de librairie, les voyages contribuent tout autant à cette sociologie des acteurs culturels. On sait l’impact des expositions universelles de Londres et de Paris, des réunions de l’Internationale.
Une typologie des médiateurs est esquissée. Il serait nécessaire d’écrire une histoire de la construction des outils des échanges culturels et linguistiques. Dans le domaine de la langue, il paraît fructueux de faire intervenir des études sur la parole de l’exil et notamment celles de Jean-Claude Vegliante
[76]. Il a déjà montré ce poids de l’image de marque de la langue d’origine et l’importance dans ce contact des langues, du sentiment de fidélité qui s’y rapporte
[77]. L’intérêt d’une historicisation est qu’elle déplace l’espace et le champ de l’analyse qui portent généralement sur une langue d’immigration dévaluée par la situation sociale et économique du migrant. De cette confrontation naît une construction de l’identité nationale, et cette expérience britannique en est certainement aussi constitutive, formant une référence anglaise qu’il faut examiner. Il faudrait alors non plus parler d’influences mais de phénomènes de contamination, phénomènes que l’on repère notamment dans l’œuvre de V. Hugo
[78]. M. Espagne et M. Werner ont souligné que l’analyse des transferts culturels ne peut être ramenée au schéma réducteur de l’histoire des influences : telle culture étant soumise à l’influence de telle autre par le biais de médiateurs, de traducteurs et dans une constellation où la culture réceptrice se trouve ordinairement dans une position d’infériorité plus ou moins nette. Ce schéma qui sous-entend presque toujours une idée de hiérarchie aboutit à dégager une culture dominante et une culture dominée. Or il y a ici un défaut de système, car il n’y a pas de prise en compte du contexte, non plus que des conditions dans lesquelles ces transferts s’opèrent. Il faut retenir l’idée d’une conjoncture de la culture réceptrice. La contextualisation est ici un élément central : l’exil, même s’il n’est que provisoire, se distingue du voyage et crée une situation particulière propice à une réflexion sur soi et sur les autres. Longtemps vue comme un pis-aller économique, toute la production des exilés est au contraire un mode de contact privilégié.
Cette étude pose aussi le rôle en quelque sorte politique de la traduction dans l’exil. Elle est d’ailleurs au cœur des réflexions d’autres exilés, un siècle plus tard, réfugiés allemands à l’époque du nazisme. Une approche comparative, prudente et non annexionniste peut certainement ouvrir des pistes. Certaines ont déjà été proposées par Christophe Charle dans l’
Europe des intellectuels
[79]. La permanence de milieux où s’élabore la pensée politique, où circule une culture européenne, universelle doit être réexaminée. L’historien s’accommode souvent de la nostalgie d’un « monde que nous avons perdu », exprimée par les contemporains. On clôt alors un peu aisément l’étude de ces milieux cosmopolites, avec l’exil de M
me de Staël
[80]. Plus périphériques, plus disséminés sûrement, des réseaux et des sociabilités continuent pourtant à tisser au
xixe siècle des trames politiques et sociales qui disent, non une continuité, mais une ré-appropriation dynamique de pratiques culturelles dites des Lumières.
On peut enfin rappeler comme le fait Pierre Vilar, l’imbrication profonde entre divers modes de réflexion culturels et politiques : « Marx, en 1854, reçoit de la
New York Tribune, une demande d’articles sur un pronunciamiento espagnol, le type de “l’événement” banal. Que fait-il ? Il apprend l’Espagnol, dans des traductions de Chateaubriand et de Bernardin de Saint-Pierre qui semblent beaucoup le divertir ! Il y a, c’est vrai le génie. Il y a aussi la méthode. Nous nous sommes demandé si Marx avait jamais voulu “écrire une histoire”. La réponse est là. Pour un article sur une militarade, il n’écrit pas une histoire d’Espagne. Mais il croit nécessaire de penser l’Espagne historiquement
[81]. »
Sans renier l’importance d’autres approches, sans disqualifier nécessairement les sources et outils habituellement utilisés, il paraît toujours souhaitable de pratiquer quelques écarts pour découvrir de nouveaux angles de vue.
[1]
Daniel Stern,
Esquisses morales, L’exil, éditions 1859, p. 313.
[2]
Voir Philippe Dewitte (éd.),
Immigration et intégration, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1999.
[3]
Karine Rance, « L’Émigration nobiliaire française en Allemagne : une “migration de maintien” (1789-1815) »,
Genèses, n° 30, 1998.
[4]
Gérard Noiriel,
La tyrannie du national. Le droit d’asile en Europe,
(1793-1993), Paris, Calman-Levy, 1991 ; « Représentation nationale et catégories sociales. L’exemple des réfugiés politiques »,
Genèses, n° 26, 1997.
[5]
Jean Maitron (éd.),
Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français (1789-1864), Paris, Éd. ouvrières, 1964-1966.
[6]
Colloque de l’École française de Rome, « L’émigration politique en Europe aux
xixe et
xxe siècles », École française de Rome, 1991.
[7]
Songeons en comparaison au prestige de l’exil pour Karl Marx, Guiseppe Mazzini et Lajos Kossuth par exemple.
[8]
Il n’existe pas d’études récentes sur cette proscription, voir Iouda Tchernoff,
Le parti républicain au Coup d’État et sous le Second Empire, en France, Paris, Pedone, 1906.
[9]
On peut citer notamment : Michel Espagne et Michael Werner, « La construction d’une référence culturelle allemande en France, genèse et histoire (1850-1914) »,
Annales ESC, juillet-août 1987, pp. 969-992. M. Espagne,
Le paradigme de l’étranger. Les chaires de Littérature étrangère au xixe siècle, Paris, Cerf, 1993.
[10]
Jean-Yves Mollier (éd.),
Le Commerce de librairie en France au xixe, Paris, IMEC éditions, 1999.
[11]
On peut reprendre la définition « large » donnée par Edgar Morin de la culture qui « assure les échanges entre les individus et fait communiquer les expériences personnelles et les savoirs constitués » (E. Morin,
Sociologie, Paris, Fayard, 1984, p. 341).
[12]
Paul Gerbod, « L’enseignement de la langue française en Grande-Bretagne au
xixe siècle »,
Documents pour l’histoire du français langue étrangère, décembre 1988.
[13]
En reprenant le titre de l’ouvrage de Claude Digeon,
La Crise allemande de la pensée française, Paris, Puf, 1959.
[14]
Sur la germanophilie des Français, voir Paul Bénichou,
Le Temps des prophètes, Paris, Gallimard, 1977 ; Antoine Berman,
L’épreuve de l’étranger,
culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, Gallimard, 1984.
[15]
Sur la construction de la « culpabilité » anglaise, voir l’ouvrage de Sophie Wahnich,
L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la révolution Française, Paris, Albin Michel, 1997.
[16]
Jules Michelet,
Correspondance générale, (1848-1852), lettre de Watripon, 1
er février 1850, n° 5075, Paris, Librairie Honoré Champion, 1997.
[17]
M. Espagne,
Le Paradigme de l’étranger,
op. cit., pp. 271 et suiv.
[18]
François Crouzet, « Problèmes de la communication franco-britannique aux
xixe et
xx
e siècles », in
De la supériorité de l’Angleterre sur la France, Paris, Perrin, 1985. L’article « Angleterre » du
Grand dictionnaire universel, de Pierre Larousse affirme : « Vis-à-vis de la Grande-Bretagne, deux attitudes possibles : anglomanie et l’anglophobie. Il y a l’anglomanie des équilibristes politiques, l’anglomanie des économistes, etc., il y a l’anglophobie socialiste, l’anglophobie cléricale, l’anglophobie militaire. Nos publicistes libéraux sont anglophiles mais Jacques Bonhomme est affligé d’une incurable anglophobie. “Jacques est assez mal éduqué, dans ce bon pays de France, il n’a pas encore reçu les bienfaits de l’enseignement obligatoire”. »
[19]
Nathan Wächtel, « La vision des vaincus, les indiens du Pérou devant la conquête espagnole »,
in Jacques Le Goff, Pierre Nora (éd.),
Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, t. I, 1974, pp. 124-126.
[20]
Charles Villemain fait paraître en 1819,
Histoire de Cromwell, François Guizot publie
L’Histoire de la révolution de l’Angleterre en 1826, Augustin Thierry,
Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1838. À cela s’ajoutent plusieurs histoires de l’Angleterre par des Anglais :
Histoire de l’Angleterre de David Hume et Tobias Smolett en 22 volumes n 1819, celle en 16 volumes de John Lingard en 1825, celle d’Olivier Goldsmith, à la même date, en 6 volumes. Voir M. Espagne,
Le paradigme de l’étranger…,
op. cit.
[21]
S. Wahnich,
L’Impossible citoyen…, op. cit., pp. 281-301.
[22]
Ibid., pp. 292-301.
[23]
M. Espagne,
Le Paradigme de l’étranger…,
op. cit. ; Annales
ESC, juillet-août 1987, pp. 975-988.
[24]
Pour de plus longs développements, voir l’ouvrage de Sylvaine Marandon,
L’image de la France dans l’Angleterre victorienne, Paris, 1967.
[25]
Alphonse Esquiros écrit : « Dans le monde de Londres, world of London, tout étranger est considéré par la classe inférieure comme un Français. Avant la grande exposition des produits de l’industrie en 1851, c’était même trop souvent a french pig. »,
L’Angleterre et la vie anglaise, Bruxelles, Hetzel, 1864, pp. 126.
[26]
P. Larousse,
Grand dictionnaire universel, article « Angleterre ». il faudrait aussi évoquer pour comprendre l’anglophobie française la sympathie des français à l’égard de l’Irlande.
[27]
Pierre Leroux raconte dans la « Grève de Samarez » (dans l’anthologie établie et présentée par Bruno Viard,
À la source perdue du socialisme français, Malakoff, Desclee de Brower, 1997), qu’à son arrivée à Londres, le propriétaire de la maison qu’il veut louer, lui demande un nom en garantie. P. Leroux qui ne connaît personne, donne celui de Stuart Mill. Le propriétaire est surpris mais accepte. Quelques jours plus tard, il met P. Leroux en demeure de partir car « M. Mill lui a assuré que son locataire ne resterait pas en Angleterre ». P. Leroux,
Grève de Samarez, t. I, p. 346.
[28]
Jules Vallés,
La Rue à Londres, Paris, La pléiade, p. 1189.
[29]
Alain Corbin,
Le Miasme et la Jonquille, Paris, Aubier, 1982.
[30]
À cet égard, l’hostilité d’un Barbès au monde anglo-saxon est assez exceptionnelle, car teintée d’un profond chauvinisme. Elle éclate dans sa correspondance à George Sand publiée par Michelle Perrot :
Sand-Barbès, correspondance d’une amitié politique, 1848-1870, préface et notes de Michelle Perrot, Le Capucin, 1999, lettres XLII, XLIV. Sur ce thème, voir Anne-Marie Thiesse,
La création des identités nationales,
xviiie-xxe siècles, Paris, Seuil, 1999.
[31]
Dans
Les Mémoires d’outre tombe, François-René de Chateaubriand entrecoupe le récit de son exil de 1793 de son présent d’ambassadeur à Londres en 1822, auquel se mêle d’autres récits d’exil.
Les Mémoires d’Outre-tombe, Collection Bouquins, pp. 328 et 378. F.-R. de Chateaubriand se présente comme traducteur le jour, écrivain la nuit.
[32]
Arthur Lenning, « Discussions à Londres sur le communisme icarien »,
De Buonarroti à Bakounine. Études sur le socialisme international, Paris, Champ libre, 1977.
[33]
Sur le statut du roman traduit au tournant du
xviii
e siècle, voir Hendrik Van Gorp, « Traductions, versions et extraits »
in Michel Ballard, Lieven d’Hulst (éd.),
La Traduction en France à l’âge classique, Presses universitaires du Septentrion, Lille, 1996, pp. 292-294.
[34]
Jules Simon,
L’Ouvrière, Paris, Hachette, 1861 (2
e éd.).
[35]
Marie-Claire Pasquier, « François-Victor Hugo traducteur de Shakespeare »,
Treizièmes assises de la traduction littéraire, Arles, 1996, pp. 93-112.
[36]
Paul-André Rosental, « Maintien/rupture : un nouveau couple pour l’analyse des migrations »,
Annales ESC, 1990, pp.1403-1431.
[37]
Voir Frédéric Barbier, dans Roger Chartier et Henri-Jean Martin, (éd.)
L’Histoire de l’édition française, Paris, Fayard, 1989.
[38]
S. J. Miles, « Clémence Royer et
De l’origine des espèces, Traductrice ou traitresse ? »,
Revue de synthèse, 1989, 4
e série, n° 1, pp. 61-83.
[39]
Michèle Riot-Sarcey,
La Démocratie à l’épreuve des femmes, Paris, Albin Michel, 1994, p. 163. En 1836, Eugénie Niboyet traduit notamment
Leçon pour les petits enfants, Anna Laetitia Barbauld, et une série de contes de Miss Edgeworth,
Laurent le paresseux,
La Marchande de paniers,
Le Mime,
La Révolte au pensionnat.
[40]
Désirée Veret part en Angleterre en 1833. Pendant son séjour elle entretient une correspondance régulière avec Charles Fourier.
[41]
Joan Scott,
La citoyenne paradoxale,
Les féministes et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, 1998.
[42]
A. Esquiros,
L’Angleterre…, op. cit., introduction.
[43]
Louis Blanc publie en 1866, en deux volumes, ses
Lettres sur l’Angleterre, qui sont des recueils d’articles parus dans la presse.
[44]
On aimerait retrouver la correspondance – perdue – que cet exilé entretient avec François Buloz, sur les sujets retenus pour les articles et la problématique d’ensemble voulue par F. Buloz : la recherche des éléments qui caractérisent et définissent une littérature et plus généralement une culture nationale. Voir M. Espagne,
Philologiques III, Qu’est ce qu’une littérature nationale ? Approches pour une théorie interculturelle du champ littéraire, Paris, Éd. de la MSH, 1994. Sur A. Esquiros, voir Jacques P. Van der Linden,
Alphonse Esquiros, De la bohême romantique à la république sociale, Genève, Nizet, 1948 ; Anthony Zielonoka,
Alphonse Esquiros, Choix de lettres, Paris, Champion Slatkine, 1990.
[45]
A. Esquiros,
Itinéraire descriptif et historique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, Paris, Hachette, les guides Joanne, 1867.
[46]
J. P. Van der Linden,
Alphonse Esquiros, De la bohême…, op. cit., p. 85.
[47]
Ernest Cœurderoy,
Jours d’exil, t. I, 1849-1851, (rééd., Éditions Canevas, 1991), p. 467.
[48]
Joseph Savoye,
Considérations sur l’enseignement des langues vivantes dans les collèges de France, 1846.
[49]
BHVP, Papiers Ledru-Rollin, MS2028, études de langues.
[50]
Le fils d’A. Esquiros est diplômé en 1869, d’un BAC de français délivré par l’université de Londres. Il revient en France avec son père en 1870 pour lui servir de secrétaire. Il meurt cette même année de la fièvre typhoïde. Ces enfants issus d’un métissage culturel n’ont pas non plus fait encore l’objet de recherches approfondies pour le
xixe siècle.
[51]
A. Zielonka,
Alphonse Esquiros…, op. cit.
[52]
La Correspondance de Victor Schoelcher, présentée par Nelly Schmidt, Paris, Maisonneuve et Larose, 1995.
[53]
L’Homme, Jersey, 14 mars 1854.
[54]
Martin Nadaud,
Léonard, Maçon de la Creuse, Paris, Maspero, 1977, p. 187.
[55]
On ignore tout de cette diffusion du français par les écoles militaires et de la stratégie des deux pays à cette époque, du Second Empire. A. Esquiros écrit au sujet de la formation d’une armée de volontaires, à F. Buloz : « C’est un beau et imposant spectacle cette armée libre, sorte de garde nationale mobile qui embrasse toutes les classes de la population. À Woolwich tous les ouvriers de l’Arsenal sont entrés dans le mouvement. À tort ou à raison, on croit l’Angleterre menacée d’une guerre prochaine. » Collection F. Buloz citée par J. P. Van der Linden dans
Alphonse Esquiros, De la bohême…, op. cit., p. 83, lettre du 14 janvier 1860. L’enseignement du français se fait aussi dans les écoles professionnelles, les fameux
mechanic’s institutes.
[56]
M. Nadaud,
Léonard maçon…, op. cit., p. 300.
[57]
Alexandre Zévaes, « Les proscrits français en 1848 et 1851 à Londres ».
Bulletin de la société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle, Paris, 1924. Voir P. Leroux,
La Grève…, op. cit. et Gustave Lefrançais,
Souvenirs d’un révolutionnaire, Paris, Société encyclopédique française, Éd. de la Tête de Feuilles, coll. « Futur antérieur », 1972.
[58]
Antoine Perrier, « Pierre-Alfred Talandier (1822-1890) »,
Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, t. C, 1973. pp. 229-240.
[59]
Hippolyte Taine,
Notes sur l’Angleterre, Paris, Hachette, 1871. Émile Marguerin et Jean Mathoré,
De l’enseignement des classes moyennes et des classes ouvrières en Angleterre, rapport présenté à Monsieur le sénateur, préfet de la Seine, impr. de Ch. de Mourgues, 1864.
[60]
V. Hugo,
William Shakespeare, Paris, Flammarion, 1973.
[61]
Les études menées sur l’
Exilitteratur, c’est-à-dire sur la littérature des exilés allemands durant le nazisme ont dégagé l’importance de la biographie comme genre littéraire dans l’exil. Elle permet de mettre en scène une histoire qui a un commencement et une fin. Voir notamment les analyses d’Albrecht Betz,
Engagement et littérature, Les intellectuels allemands et la France, 1930-1940, Paris, Gallimard, 1995.
[62]
V. Hugo,
William Shakespeare, op. cit., p. 38.
[63]
M.-C. Pasquier, « François-Victor Hugo traducteur… »,
op. cit.
[64]
« C’est par eux que le génie d’une nation a fait visite au génie d’une autre nation. Confrontations fécondantes. Les croisements ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang ». V. Hugo,
William Shakespeare, op. cit., p. 439.
[65]
V. Hugo fait notamment référence à
L’Exode, chap.
iii et
vi. Voir également Bruno Clement,
Le lecteur et son modèle, Voltaire/Pascal, Hugo/Shakespeare ; Sartre/Flaubert, Paris, Puf, 1999.
[66]
Georges Kremnitz « Prolégomènes à une sociologie historique de la traduction littéraire »,
Lengas, Revue de socio-linguistique, n° 44, 1998. p. 69.
[67]
P.-A. Talandier, traducteur de Shakespeare,
Macbeth, Éditions classiques Hachette, 1875, une préface et des notes d’A. Talandier, professeur au lycée Henri IV.
[68]
AN dossier personnel, F 17.23 099.