CONSTRUIRE
LEUR ACCORD
INGENIEURS DES PONTS
ET CHAUSSEES ET PAYSANS
DES ILES DANS L'ESTUAIRE
DE LA LOIRE
(XIXe-XXe SIECLES)
Yannick Le Marec
1. Pierre Rosanvallon,
L'Étal en France de 1789 à nos jours,
Paris, Seuil, 1990, p. 221.
2. Marc Desportes et Antoine Picon,
De l'espace au territoire. L'Aménagement
en France, xvf-XX* siècle,
Paris, Presses de l'École nationale
des ponts et chaussées, 1997, p. 58.
3. Bernard Lepetit,
Chemins de terre & voies d'eau.
Réseaux de transports. Organisation
de l'espace, Paris, Éd. EHESS, 1984.
4. Denis Woronoff,
Histoire de l'industrie en France,
Paris, Seuil, 1994.
5. Antoine Picon,
L'Invention de l'ingénieur moderne,
Paris, Presses de l'École nationale
des ponts et chaussées, 1992.
Les grands travaux du xixe siècle constituent des éléments
importants du processus d'étatisation de la
société française. Ils répondent à des «impératifs
de grandeur, de définition nationale, d'ordre social, d'unification
du territoire »! et les ingénieurs des Ponts et
Chaussées qui les entreprennent participent à la mise en
scène d'un territoire idéal2 dans un jeu qui ne pourrait se
lire qu'à l'échelle nationale.
L'analyse historique a privilégié cette problématique
de la construction du national en se centrant sur les questions
des réseaux de transport3, de l'aménagement de
l'espace par les travaux publics et celui de l'industrie par
la création d'un marché unifié4. Il est vrai que les ingénieurs
des grands corps et particulièrement ceux des
Ponts et Chaussées5 ont su mettre en évidence leurs capacités
à réfléchir sur l'espace et à en rationaliser l'usage en
répondant tout à la fois au souci de contrôler et d'amplifier
les flux, voire «d'étendre la civilisation». Dans cette
tâche, les ingénieurs d'État ont souvent rencontré l'assentiment
des élites provinciales, urbaines et commerciales
notamment. C'est bien le cas à Nantes où la volonté de
continuer à considérer la ville comme un port maritime,
voué au grand commerce transatlantique, a fondé les
ambitions en matière d'aménagement.
Les travaux effectués dans l'estuaire de la Loire
répondent donc à ces objectifs généraux, mobilisant les
énergies locales et nationales, pour convaincre de leur
utilité, et les capitaux pour les réaliser. À travailler à
l'échelle nationale on reste cependant sur l'idée que le
projet de l'ingénieur ne peut se comprendre qu'à travers
l'analyse des politiques d'aménagement ou celle de la
carrière individuelle. L'étude monographique montre
alors l'importance qu'il faut accorder à d'autres catégories
d'acteurs (élites urbaines, économiques et administratives,
chambres de commerce, hauts fonctionnaires,
propriétaires terriens, autres membres des grands
corps). Les débats qui accompagnent ces travaux de la
fin du xvme siècle au début du XXe siècle mettent en évidence
les enjeux de pouvoir sur un territoire6. L'ingénieur
des Ponts et Chaussées menant son projet d'aménagement
n'y apparaît plus seulement comme un agent
porteur de l'intérêt général, au service d'une politique
étatique plus ou moins articulée avec les réalités du terrain
et mettant en Å“uvre une rationalité qui dépasse la
société locale. Il est un acteur du changement situé au
point nodal de situations conflictuelles, contraint de
concevoir ses relations avec les autres acteurs comme
une «pratique articulée de l'intérêt général»7 et faisant
«l'apprentissage du local»8.
C'est un jeu complexe où l'ingénieur est inséré dans
des contraintes sociales à différentes échelles, soumis à sa
tutelle hiérarchique, sous le regard de ses subordonnés et
de ses collègues, surveillé par le préfet, subissant les multiples
pressions des administrations communales, des propriétaires,
grands et petits. Dans cette situation, l'ingénieur
ne peut se contenter de la légitimité de son action et
de l'expertise de sa parole pour mener à bien son projet9.
Il doit surtout trouver rapidement des solutions aux multiples
conflits qui ne manquent pas de survenir et éviter
ainsi les situations contre-productives. En effet, les
conflits ne constituent pas seulement des pertes de temps,
ils peuvent aussi engendrer une perte de confiance de la
hiérarchie dans le projet et conduire à la suspension de ce
dernier. L'étude qui suit cherche donc à expliquer la
manière dont les ingénieurs des Ponts et Chaussées ont
négocié la réalisation d'un chenal de navigation dans
l'estuaire de la Loire.
Dans cet exemple, l'observation des situations conflictuelles
devient un bon moyen pour comprendre la
manière dont les grands projets fonctionnent: à coups de
6. Anne Vauthier-Vézier,
«Nantes: le port et la Loire maritime.
Une histoire culturelle
de l'aménagement au xixe siècle»,
Nantes, thèse d'histoire,
dactylographiée, 1998.
7. P. Rosanvallon, L'État...,
op. cit., p. 225.
8. A. Vauthier-Vézier, « Nantes... »,
op. cit., p. 519.
9. Nathalie Montel,
« Établir la vérité scientifique
au xixe siècle. La controverse
sur la différence de niveau
des deux mers (1799-1869) »,
Genèses, n° 32,1998, pp. 86-109.
N. Montel montre que l'établissement
de la vérité scientifique est un processus
autant social que technique.
Extrait de la carte IGN
Nantes 1/50000,1986. © D.R.
Selon les normes actuelles, Couëron
est l'agglomération située au nord-
est. L'île Neuve est devenue l'île de
la Liberté. Ces terres sont toujours
des zones humides.
Un peu délaissées par l'agriculture,
elles sont en partie protégées
par une Zone de Protection Spéciale.
10. Bernard Lepetit,
«L'histoire prend-elle les acteurs
au sérieux?». Espace Temps, n° 59-60-61,
1995, pp. 112-122.
11. Michel Offerlé, «Étatisations»,
Genèses. n° 28,1997, p. 3.
petits arrangements, à chaque niveau de problème, aux
différentes échelles d'intervention de l'ingénieur. À
condition de « prendre au sérieux la parole des acteurs »10
et d'examiner soigneusement les « errements inventifs des
agents»11 dans leur apprentissage du local, il est alors possible
de comprendre pourquoi, dans l'aménagement de
l'estuaire de la Loire, les ingénieurs ont pu privilégier des
relations avec les paysans propriétaires. Situation paradoxale
qui met en scène deux mondes opposés, où les
représentants d'une vision rationnelle d'un espace qui
doit être aménagé travaillent à s'allier des partenaires
obligés mais finalement intéressés.
Cette situation, à l'opposé des idéaux-types de la relation
dominants/dominés ne peut émerger qu'à travers
l'étude, au plus près du terrain, des dispositifs de fonctionnement
social et des procédures de négociation mis
en place par les acteurs. C'est aussi la relation d'un processus
d'anthropisation d'un espace naturel: endigue-
ment du fleuve, rattachement des îles aux rives par colmatage
et comblement des bras secondaires. L'enjeu est
d'importance puisque cet exemple permet d'expliquer la
construction d'un équilibre social et économique qui est
resté valide pendant plus d'un siècle. Alors que, depuis
vingt-cinq ans, les conflits se multiplient dans l'estuaire
de la Loire entre aménageurs et protecteurs, il semblait
intéressant de retrouver les mécanismes de construction
des accords précédents.
Ce travail ne prétend pas traiter de façon exhaustive de
tous les conflits et de l'ensemble des relations nouées
entre les ingénieurs et les différents acteurs. Il se limite à
l'étude d'un demi-siècle d'aménagement sur la commune
de Couëron, une dizaine de kilomètres en aval de Nantes.
Les sources sont celles de la préfecture et des ingénieurs
des Ponts et Chaussées. Elles ne permettent d'appréhender
qu'en partie les positions et les motivations des
acteurs. Néanmoins les dossiers conservent des traces
significatives des conflits pour les comprendre (enquête
de commodo et incommodo, pétitions, lettres ou rapports
de plaignants).
Un projet sous contraintes
L'estuaire de la Loire a été profondément modifié
depuis deux siècles. À l'origine large, parsemé d'îles, de
bancs de sable et de vasières, bordé sur une grande partie
de sa longueur par des zones marécageuses, l'estuaire a
été chenalisé et endigué jusqu'à ne plus former qu'un
ruban d'eau, trait d'union entre le port de commerce et le
grand large12. Débutant au xvme siècle, les premiers travaux
jugés indispensables pour assurer la navigation sur
les soixante kilomètres qui séparent Nantes de l'embouchure
du fleuve ont d'abord concerné le port lui-même:
dispositifs de désencombrement des ponts puis de désen-
sablement du lit. Sous la monarchie de Juillet, les travaux
s'étendent en aval. Ainsi, sur la commune de Couëron, les
travaux de l'ingénieur Lemierre en 1837 marquent le
début d'une rapide transformation de la rive droite de la
Loire. Ils consistent en la construction d'une première
digue submersible à la hauteur du bourg. Le port se trouve
ainsi éloigné du chenal de la Loire, mais pour Lemierre,
comme pour ses successeurs, cette conséquence est secondaire
car il importe que ce soit le chenal de navigation qui
reçoive le maximum d'eau. Dans cette perspective, on ne
peut certes pas fermer les étiers latéraux parce qu'ils ont
une utilité locale, mais la digue évite au courant de
s'amoindrir par une division davantage contrôlée. Tous les
travaux qui vont se succéder dans la seconde moitié du
siècle suivent ce principe, favorisant le colmatage des bras
secondaires du fleuve et agglomérant les îles de la commune.
Aussi, dès la fin des années 1830, le projet hydraulique
entre en contradiction avec les intérêts de la plus
12. La réalité est cependant
plus complexe, voir la thèse
d'A. Vauthier-Vézier, «Nantes...»,
op. cit., qui en décrit les étapes.
13. Archives Départementales
de Loire-Atlantique (ADLA)
1904 S 956, rapport de l'ingénieur
ordinaire du 25 juillet 1863.
grande partie de la société locale couëronnaise. Pour les
ingénieurs, le jeu est donc serré. Il faut encourager les initiatives
qui vont dans leur sens, rassurer leur hiérarchie sur
l'intérêt du projet mais aussi régler les différends qui ne
manquent pas de survenir avec la société locale.
Favoriser le chenal pour la grande navigation
La digue de Lemierre devant Couëron provoque en
effet la formation d'une île et l'extension de vasières
autour d'elle. Quelques années plus tard, il est possible
d'utiliser ces atterrissements. Une première aliénation
est donc décidée en 1844 pour des terrains situés le long
de la rive nord de l'île Neuve. Elle est à l'origine d'un
long processus de transformation de l'espace. Les travaux
de Lemierre s'avérant insuffisants pour la navigation,
ceux de Lechalas et Jégou en 1859 et 1860 systématisent
l'endiguement dans cette partie du fleuve et
génèrent de plus grands atterrissements qui enveloppent
les trois îles, la Neuve, la Ville en Bois et Thérèse. En
1864, la situation a bien évolué. De larges vasières s'étalent
maintenant entre Couëron et l'île Thérèse, colmatant
un bras secondaire de la Loire. Des riverains font
valoir leur droit de préemption et ont envoyé une pétition
pour les acquérir. Avant toute décision, les ingénieurs
doivent pourtant statuer définitivement sur le sort
de ce bras. Le temps presse. Depuis quelques semaines,
les chaleurs attirent l'attention sur la vase ; des riverains
se plaignent de l'insalubrité. Enfin, ils ne peuvent vendre
ces atterrissements sans assurer la circulation de l'eau
dans les étiers qui débouchent sur le fleuve.
Les décisions des ingénieurs vont donc se prendre en
fonction du projet général de navigation mais sans ignorer
les revendications des acteurs locaux. L'ingénieur ordinaire
Lechalas délimite les atterrissements qui sont mûrs
pour une concession, détermine le tracé du canal passant
devant Port-Launay et expose la manière dont les ventes
doivent se faire pour le meilleur intérêt de l'État13.
L'ingénieur en chef Jégou donne son avis à la suite et précise
les fondements des actions à venir: «Par suite de la
construction des digues submersibles de la basse Loire,
de vastes superficies, abritées par ces digues se sont envasées
et continuent de s'envaser de jour en jour. C'est en
aval de Couëron, là où remontent les marées chargées de
limons que ce phénomène se produit. » Aussi constate-t-
il, ces vastes surfaces en voie de colmatage « ont cessé ou
cesseront bientôt d'avoir un rôle utile, soit pour la
navigation, soit comme réservoirs emmagasinant les eaux
à haute mer pour les reverser dans le chenal au jusant»14.
Ne servant plus pour la navigation ou pour l'effet de
chasse, le diagnostic de l'ingénieur est clair: «Il convient
donc de les distraire du lit du fleuve et de les vendre15. »
Elles devront d'abord être concédées en fermage pour
être plantées en roseaux dans toutes les parcelles où la
vase a suffisamment de consistance. De proche en proche,
et en fonction du travail des concessionnaires, les atterris-
sements se transformeront en roselières. La récolte s'y
fera tous les ans. Les plants de roseaux se resserreront,
retiendront davantage les limons qui continueront à s'y
déposer à chaque montée des eaux et, en quelques
années, la prairie remplacera la roselière. Cette dernière
n'est donc qu'un stade intermédiaire mais indispensable
dans la conquête des terres sur les eaux. En fonction du
rythme d'exhaussement, la vasière disparaîtra, les terres
seront vendues aux concessionnaires. Les problèmes
d'insalubrité seront réglés, le chenal aura été rétréci et
l'agriculture y aura trouvé son compte: «Toutes ces surfaces
aliénées seront devenues de magnifiques prairies16. »
Magnifiques, c'est-à-dire à haut rendement de foin, donc
profitables aux paysans, herbagers et autres propriétaires
de ces terres nouvelles.
Il reste la question du maintien d'un canal dans
l'ancien bras secondaire. Il doit continuer à desservir la
verrerie de Port-Launay et est «nécessaire pour l'exploitation
des terres riveraines et l'écoulement des eaux des
étiers », notamment celui du Dareau. En effet, au-delà de
la rive initiale de la Loire, le marais n'est plus de la compétence
du service de la navigation. Ce dernier a pourtant
la charge d'assurer la continuité de l'organisation hydraulique
du marais. Or, sur cette question, le rapport de
l'ingénieur Lechalas montre qu'il existe des incertitudes
sur l'évolution du colmatage. Il propose donc «une division
en deux bras, parce qu'il est difficile de prévoir le
régime qui s'établira, et qu'il faut à tout prix conserver un
bon débouché aux eaux du Dareau ; on verra plus tard s'il
convient de supprimer l'une des branches17».
Sur le papier les problèmes sont résolus, le principe
de la navigation est la priorité mais la salubrité, la régulation
des eaux du marais et la production de terres agricoles
ne sont pas négligées. Le tout forme d'ailleurs système
dans la conception des ingénieurs18 et c'est en
pensant de cette façon qu'ils peuvent espérer établir le
meilleur accord sur leur projet.
14. Ihid. Cette dernière fonction
est celle de l'effet de chasse
qui doit entraîner les vases
et curer le chenal.
15. Ibid.
16. Ibid.
17. Ibid.
18. Cette manière de «voir grand
et de raisonner en termes de système»
est une des caractéristiques
de la formation des ingénieurs
polytechniciens. M. Desportes
et A. Picon, De l'espace..., op. cit., p. 63.
Extrait d'un plan dressé
par le service de navigation
des Ponts-et-Chaussées (c. 1855).
© Archives départementales
de Loire-Atlantique 509 S 8.
Selon les conventions des ingénieurs
de l'époque, la rive nord est en bas.
On voit la première digue au niveau
de Couëron et la constitution
de l'île Neuve. On note aussi, en
K16, le Port-Launay qui est sacrifié
pour le projet de chenalisation.
L'espace entre Kl7 et K19 est
constitué par le marais de Couëron
et Saint-Etienne de Montluc.
19. Pour la période moderne,
voir Philippe-Jean Hesse (éd.),
« Le débat sur la propriété
des marais dans le comté nantais
(xviiie-xixe siècles)»,
Premier rapport du SERS,
dactylographié, Nantes, juin 1977.
20. Didier Fleury, «Des îles
et des ingénieurs », Les Cahiers
du Conservatoire des îles de Loire,
n° 3,1997, pp. 21-34.
21. Ibid.
Rassurer la hiérarchie
Pourtant, les ingénieurs doivent dissiper une autre difficulté:
la propriété des atterrissements. Cette question
est fondamentale19 et le contrôle de la hiérarchie est
rigoureux. Après avoir reçu le projet d'aliénation des
atterrissements entre Couëron et l'île Thérèse, le ministre
rappelle au préfet que les ingénieurs n'ont pas discuté suffisamment
«des questions de droit et de propriété». Ce
n'est pas d'ailleurs seulement un problème juridique. La
question de la propriété des alluvions comporte aussi des
aspects économiques et sociaux. De plus, elle a longtemps
divisé les différents services de l'administration20. Les discussions,
de 1844 et 1845 entre l'administration des
Domaines et celle des Ponts et Chaussée, ont abouti à un
accord concernant les différences de classement des atterrissements.
Il s'agit de s'assurer de la maîtrise du foncier
dans la vallée de la Loire, mais l'État ne doit pas devenir
l'unique propriétaire. En conséquence, il ne faut pas
adopter de principe qui conduit « à la ruine des
riverains »21. Cependant cette position n'est pas la concrétisation
d'une idéologie. En d'autres termes, il ne s'agit
pas de limiter les capacités de l'État, bien au contraire. La
position des ingénieurs est pragmatique. S'ils refusent de
ruiner les riverains c'est que ces derniers sont des acteurs
importants de leur projet. Ils doivent pouvoir trouver des
intérêts suffisants pour prendre en concession les atterris-
sements puis les acheter sans discuter trop longuement.
En effet, l'aliénation de ces atterrissements se joue
entre plusieurs acteurs. On comprend bien le jeu délicat
des ingénieurs en examinant leurs propositions. En 1864,
l'affaire semble simple. Les parcelles qui se situent dans
l'alignement des propriétés seront concédées avec droit
de préemption des propriétaires. Les autres parcelles,
situées entre le canal de Port-Launay et la Loire ne seront
pas soumises à ce droit. C'est ce qui fait l'intérêt de la
proposition d'aliénation. Obligé par sa hiérarchie de se
justifier, Jégou écrit en 1864:
«Toutes nos dispositions ont été arrêtées dans la pensée de
faire profiter le trésor, dans les conditions les plus favorables,
de la vente des grandes surfaces atterries. Ces surfaces, alloties
avec soin et affranchies de tout privilège de préemption, seront
vendues aux enchères et vendues, comme nous en avons la certitude,
à des prix très avantageux qui serviront de base pour
des concessions directes à faire aux riverains. Nous attachons
une grande importance à l'établissement de ces bons précédents.
Si, comme nous en avons le ferme espoir, le succès de
nos travaux d'endiguement, quoique lent à se propager, se
complète finalement et si par suite l'administration se trouve
conduite à prolonger l'endiguement en aval de l'île Thérèse,
ces surfaces conquises sur le fleuve et rendues à l'agriculture
auront une importance considérable et une valeur capable de
couvrir la plus grande partie des dépenses22. »
Ce texte résume bien l'état d'esprit des ingénieurs.
Tout le monde doit y trouver son compte. Le projet de
navigation doit se poursuivre et c'est évidemment l'ingénieur
qui en aura la maîtrise. En vendant aux enchères les
parcelles qui n'ont pas de riverains directs, l'État gagnera
de l'argent. On voit d'ailleurs que l'aliénation des atterrissements
est au cÅ“ur du système de financement du projet.
Enfin, l'agriculture en général y gagnera de bonnes terres.
Avec cette argumentation, le conseil général des Ponts et
Chaussées et le ministre doivent être rassurés. C'est
d'autant plus important que des divergences théoriques
apparaissent entre les ingénieurs Lechalas et Jégou23.
Régler les conflits avec la société locale
L'aliénation d'une partie des vases exigeant une
enquête de commodo et incommodo, au printemps 1864
ces propositions sont connues des riverains du Port-Launay
qui manifestent leur hostilité au projet. En réalité,
22. ADLA 1904 S 956,
Rapport de l'ingénieur Jégou
du 12 janvier 1864.
23. D. Fleury, « Des estuaires
fabriqués», Les estuaires français.
Évolution naturelle et artificielle,
Plouzané, Ifremer, 1998, pp. 9-19.
24. ADLA 1904 S 956. Registre
de l'enquête, pétition du 14 juin 1864.
c'est la seconde fois car, dès 1855, après l'ouverture d'une
brèche dans la digue Lemierre, une première enquête a
établi l'opposition des habitants de Couëron concernant
l'affaiblissement du bras de la Loire qui borde la commune.
En 1864, dix-sept ans après la construction de la
digue, ils peuvent faire le bilan des transformations et tenter
d'obtenir quelques aménagements. Une pétition
signée par soixante personnes (le maire et une partie du
conseil municipal, un conseiller général, des propriétaires
et treize mariniers) exige des modifications au projet:
l'ouverture plus importante du canal au débouché du chenal
sur la Loire, le prolongement du canal jusqu'à l'île
Thérèse et le rapprochement du canal de l'ancien rivage
de Port-Launay parce que « dans le tracé de l'administration,
les hommes pas plus que les bestiaux ne peuvent
arriver à l'eau sans avoir à franchir des vases impraticables»24.
Quelques jours plus tard, lors d'une réunion
extraordinaire, le conseil municipal de Couëron réitère
les revendications des riverains en précisant la demande
d'ouverture du canal à 40 m, en exigeant la suppression
de l'angle du môle et l'abaissement du seuil, toutes
mesures visant à faire entrer et sortir le maximum d'eau
du canal de Port-Launay. Parallèlement, le propriétaire
de la verrerie et son avocat écrivent pour expliquer la
menace que le colmatage de l'ancien bras secondaire fait
courir à la fabrique. En effet, selon eux, la construction de
la verrerie avait été décidée quatre-vingts ans auparavant
à proximité de la Loire. Or, l'envasement et le comblement
du bras, « au point d'en être arrivé à sa transformation
en prairies dont on propose l'aliénation», vont
entraîner la cessation des travaux et la ruine des propriétaires.
Outre l'amélioration de l'ouverture du canal, ils
exigent donc un dragage régulier du canal pour remédier
à son envasement, aux frais de l'Etat.
À travers cet exemple, on mesure la complexité des
problèmes que les ingénieurs doivent résoudre pour réguler
les effets de leurs travaux, contrer les hostilités et
résoudre les conflits. Pourtant, dans ce cas, les ingénieurs
ne peuvent pas éviter le désaccord. C'est le principe
même de la priorité au chenal de navigation qui est en
cause. Dans son rapport, l'ingénieur ordinaire Pluyette le
rappelle : « Nous ne sommes pas d'avis de modifier les
dimensions en largeur ou en profondeur de l'ouverture
pratiquée en tête de la digue de Couëron. Le chenal
réservé à la navigation pourrait en être appauvri et il a
besoin d'être maintenu». De même, «on ne peut
admettre les dragages du canal parce que ce serait appauvrir
le chenal principal sans utilité pour le canal qui ne
recevrait, malgré les dragages que les barques qu'il reçoit
aujourd'hui»25. On ne peut mieux dire la nécessité pour
les ingénieurs de voir disparaître l'ancien bras secondaire
de la Loire. Tout ce qui viserait à réduire le débit du chenal
principal doit être écarté - sur ce terrain, les ingénieurs
locaux sont certains d'être suivis par leur hiérarchie
- et leur objectif est de faire une bonne opération
financière pour conforter leur projet global d'endigue-
ment. Le problème de la verrerie n'est même pas abordé.
Les pétitionnaires de Couëron et la résolution du conseil
municipal de 1864 l'ignorent aussi. Les verriers ne seront
entendus que par le conseil général de Loire-Inférieure
qui n'obtiendra que quelques aménagements mineurs. On
voit le peu d'intérêt encore porté à l'industrie. Ce sera
bien différent quelques décennies plus tard mais pour
l'instant la grande majorité des acteurs s'accordent sur
une représentation de Couëron comme «une localité où
l'élève du bétail est l'objet d'une industrie importante»26.
Dans cette situation, une seule revendication peut être
examinée avec sollicitude : le rapprochement du canal de
la rive de Port-Launay. C'est une demande «à laquelle
nous voudrions pouvoir satisfaire, l'État n'ayant aucun
intérêt à éloigner le canal du village de Port-Launay». En
effet, plus on rapproche le canal de l'ancienne rive, plus
on augmente la taille des parcelles sans riverains, donc à
vendre aux enchères. Comme c'est ce qui doit rapporter
le plus, les ingénieurs ont déjà fait le maximum. Au-delà,
«les travaux que l'on pourrait exécuter, épis ou digues,
seraient coûteux et d'un succès incertain»27. Pour prouver
la bonne volonté du service, l'ingénieur Pluyette propose
donc une solution classique et peu coûteuse : des plantations
de roseaux «dirigées de manière à rejeter, autant
que possible, le canal vers la rive droite, par les atterrisse-
ments qu'elles provoqueront sur la rive gauche du
canal»28. Par la suite, le service navigation des Ponts et
Chaussées sera attentif à rendre service et à répondre
positivement aux demandes mineures de la commune. En
1867, acceptant de construire un quai devant la fonderie à
plomb, l'ingénieur en chef note en marge qu'il fallait bien
atténuer les dommages causés à la commune. Le port de
Couëron a été reporté en amont de l'enracinement de la
digue. «Comme il n'était pas possible de faire mieux, il a
bien fallu que Couëron en prît son parti29.» Il note surtout
que, si le service veut financer le quai, c'est parce que
25. ADLA 1904 S 956,
rapport de l'ingénieur ordinaire
du 1er septembre 1864.
26. Ibid., pétition du 14 juin 1864.
27. Ibid., rapport de l'ingénieur
ordinaire du 1er septembre 1864.
28. Ibid.
29. ADLA 509 S 8,
rapport du 18 août 1867.
ce dernier va permettre d'utiliser 4 à 5 000 m3 de produits
de dragage dont on ne sait que faire dès cette époque. Il
n'en sera cependant pas fait davantage car l'essentiel se
joue ailleurs, dans les concessions et les ventes des atter-
rissements aux paysans.
30. Jacques Gras, «La maîtrise de l'eau
dans les prés-marais de l'estuaire :
étude comparée». Cahiers nantais. 1984,
n° 23, pp. 1-139.
Les paysans, partenaires du projet des ingénieurs
Situés en arrière des digues de Couëron, les aliénations
des atterrissements s'étalent jusqu'à la fin du
siècle, parcelle par parcelle, à la tête ou à la queue des
îles, en fonction des caprices des alluvions et de la rapidité
des terres à s'exhausser. Elles concernent une partie
bien circonscrite de la société locale, pour l'essentiel
extérieure à la commune de Couëron. Les paysans qui
travaillent ces îles et mettent en valeur les atterrissements
qui les entourent vivent sur le coteau de la rive
gauche de la Loire. Pour la plupart, ils viennent de la
commune de Saint-Jean de Boiseau, des villages de la
Télindière ou de Boiseau. Possédant des parcelles dans
l'île Pivin, ils connaissent bien ces terres humides de la
vallée de la Loire. En traversant le fleuve sur leur
barque à fond plat, les toues, les paysans du Sud accèdent
aux îles avec plus de facilité que leurs voisins du
Nord, séparés des mêmes îles par les marais de Couëron,
gênés dans leurs déplacements par l'absence de chemins
et le peu d'étiers débouchant sur le fleuve. Ainsi, «les
foins passaient la Loire [...], les bêtes aussi qui profitaient
des mille nuances du tapis végétal, de la date plus
ou moins précoce de l'évacuation des eaux hivernales30»
jusqu'à leur retour à l'étable, par la même voie, au début
de la mauvaise saison.
Cette domination des îles par les riverains du Sud est
particulièrement manifeste pour l'île Thérèse. Ainsi, au
moment de l'aliénation des atterrissements arrivés à
maturité à la queue de l'île Thérèse, en 1872, on compte
cinquante-trois propriétaires ayant droit de préemption,
donc possédant une parcelle sur l'île. Sur ce nombre, trois
sont de la rive nord (deux bouchers nantais et M"e de la
Biliais qui demeure aussi à Nantes). Tous les autres sont
de la rive sud, de la commune de Saint-Jean de Boiseau
ou des autres communes limitrophes (un paysan de
Buzay, un du Pellerin, un de Brains et un d'Indret). Si on
se rapproche du bourg de Couëron, la concurrence pour la
terre se fait plus vive mais les paysans du nord sont toujours
minoritaires. En 1894, vingt-deux propriétaires peuvent se
partager les derniers accroîts de l'île Neuve; on compte
trois Nantais, sept propriétaires de la rive nord (dont six de
Couëron) et douze de la rive sud (Brains et Le Pellerin).
Par la force des choses, la propriété est morcelée car on
ne choisit pas la taille des parcelles qui doivent être vendues.
La disposition du rivage, des digues et des courants
détermine le dépôt de l'alluvion. La largeur des parcelles,
toutes laniérées, traversant souvent les îles de part en
part, et séparées par des fossés en eau, les douves, conditionne
la surface à acquérir. Ce morcellement devient une
caractéristique de la propriété de chaque côté de la Loire.
À la fin du xixe siècle, les parcelles de quelques ares sont
nombreuses et «l'impression qui domine est celle d'une
pulvérisation de la propriété»31. D'ailleurs, le prix des
atterrissements concédés ou vendus est d'abord déterminé
en mètre carré plutôt qu'en hectare. Il n'empêche,
petites ou grandes, les parcelles à vendre font partie du
système mis en place par les ingénieurs pour réaliser leur
projet de navigation. Il faut donc connaître la manière
dont ces petits paysans propriétaires s'insèrent dans le
projet. On va voir qu'ils ne sont pas démunis de ressources
devant l'ingénieur représentant de l'État.
Obligés d'entrer dans le projet
Les paysans sont des partenaires obligés de l'ingénieur
parce que ce dernier possède les moyens juridiques de réaliser
son projet. D'une manière générale, l'appareil législatif
impose en effet « la soumission du propriétaire de
marais à la raison d'État»32. La loi de 1807 rend obligatoire
le dessèchement des marais et permet ainsi de réaliser
de multiples opérations d'aménagement. Les décisions
de travaux d'endiguement font l'objet de décisions particulières
comme le décret du 24 août 1859 pour la section
Nantes-La Martinière. La loi du 20 mai 1836 permet à
l'État d'échanger les terrains indispensables à ses travaux
contre un autre en dehors de la zone choisie mais dans la
plupart des cas ce sont des procédures d'expropriation
pour cause d'utilité publique qui sont utilisées. De cette
manière, l'État peut contraindre les propriétaires à vendre
leurs terrains. Il peut aussi les occuper temporairement
par un simple arrêté préfectoral réclamé par les ingénieurs.
Les adjudicataires des travaux abusant de cette
possibilité en faisant durer l'occupation provisoire, la loi
du 29 décembre 1892 en limita la durée à 5 ans33.
Les travaux de dragage font aussi l'objet de décisions
contraignantes. Ceux entrepris entre Nantes et Le Pellerin
31. A. Vauthier-Vézier,
« Nantes... », op. cit., p. 543.
32. Jean-Paul Billaud,
«L'empire de l'ingénieur»,
rapport CNRS, 1990, dactylographié,
p. 37.
33. Ph.-J. Hesse, «Le canal
de la Martinière et les zones inondables
ou marécageuses», in Deuxième rapport
du SERS, dactylographié, Nantes, 1979,
p. 262.
34. ADLA 1904 S 956,
Rapport de l'ingénieur ordinaire
du 14 juillet 1872.
en 1878 sont autorisés par la loi d'août 1878 et les grands
dragages effectués en amont et en aval du canal de la
Martinière ne sont engagés qu'avec la loi de 1892. Ce
sont ces derniers travaux qui affectent les îles et les
atterrissements situés sur la commune de Couëron. Les
ingénieurs ont besoin de terrains pour y déposer les produits
de dragage, essentiellement du sable en amont du
canal de La Martinière, mais aussi, et de plus en plus, de
la vase. Sable et vase sont extraits en quantité, pour lutter
contre le comblement du chenal et son approfondissement
nécessaire à la navigation. Dès la fin du
xixe siècle, cet aspect du travail sur le fleuve devient
conflictuel. Il faut en effet trouver des espaces pour
déposer les produits de dragage. En 1891, le syndicat des
marais de Saint-Étienne de Montluc et de Couëron est
amené à protester contre les dépôts effectués dans le
bras des Verts (entre la rive droite et les îles Pineau,
Démangeât et Baracons), en aval de l'île Thérèse. Selon
lui, les dépôts déversés dans le bras de Loire freinent
l'écoulement de l'étier des Verts qui assure l'assèchement
d'une partie des marais. Le syndicat réussit à obtenir
du conseil de préfecture un blocage des dépôts mais
les ingénieurs reprennent ces manÅ“uvres l'année suivante,
totalement enserrés dans leur logique de maintien
de la navigation et d'artificialisation de l'estuaire. En
1892, ils réussissent à convaincre le préfet de les laisser
poursuivre les dépôts. Ainsi, d'une manière ou d'une
autre, par les travaux d'endiguement ou les dépôts, les
ingénieurs sont dans la situation d'imposer leur projet
aux paysans riverains du fleuve.
Dans cette situation, les sources montrent que ces derniers
sont aussi contraints d'entrer dans le projet hydraulique
pour une autre raison. En effet, les travaux d'endiguement
ont des conséquences sur les conditions
d'exploitation de leurs terres. Au fur et à mesure que les
atterrissements se forment, les paysans venus de la rive
sud ont de plus en plus de difficulté à aborder leurs terres.
Les alluvions gênent l'accès à la propriété. Dans une
demande de concession d'atterrissements formulée en
1872, des propriétaires expliquent que seule cette disposition
« peut leur permettre d'exploiter en toute sécurité
leurs propriétés qui autrefois avaient une issue par la
Loire, et qui aujourd'hui ne sont plus accessibles34». De
même en 1894, d'autres paysans demandent l'aliénation
d'une parcelle parce que les prairies de l'île Neuve de la
Loire leur appartenant n'ont pas «d'autres contacts avec
la Loire que celui que leur a supprimé la création d'un
dépôt de produits de dragage... C'est par le fleuve seul
que ces prairies étaient desservies autrefois et maintenant
l'exploitation ne peut s'en faire qu'en passant sur le
dépôt35 ». Ces problèmes apparaissent régulièrement tout
au long des travaux d'endiguement du fleuve. Ainsi, dans
un courrier plus tardif, c'est un propriétaire nantais qui
prend la plume pour expliquer en détail les conditions de
travail de son fermier. Les ingénieurs ont bien réservé
une brèche dans la digue au droit d'une douve lui permettant
d'entrer dans son pré mais c'est vite insuffisant. «Peu
à peu, des envasements se sont produits entre la digue et
la rive, mais ils ont été retardés à la sortie de la douve par
les eaux s'écoulant aux marées. Il était donc possible, en
profitant de cette brèche de passer avec une embarcation
et d'accoster sur la partie dure du pré. Mais depuis un an,
cette partie s'est également envasée, de sorte que l'on ne
peut plus aller jusqu'au pré pour y débarquer les animaux
qui y font pacage, ou sortir les récoltes au moment des
foins36.» Ainsi, du fait des travaux qui produisent des
atterrissements, les paysans se retrouvent des partenaires
obligés des ingénieurs, contraints de demander des
concessions et des aliénations pour continuer l'exploitation
de leurs prés les plus proches du fleuve. Ils répondent
donc de manière quasi-automatique au souci de rentabilisation
du projet des ingénieurs qui a de meilleures raisons
de se poursuivre en assurant son financement. Quant au
cas où les paysans, pour une raison ou une autre, refusent
d'entrer dans le système, des procédures sont toutes
Extrait d'un plan adressé
le 13 janvier 1902 au directeur
des Domaines par le service
de navigation des Ponts-et-Chaussées.
© Archives départementales
de Loire-Atlantique, 1904 S 956.
Le cours du fleuve est régularisé.
Les îles Neuve, Ville en bois
et Thérèse ne forment plus
qu'un seul bloc séparé de la rive nord
par un petit étier. Ces atterrissements
sont plus facilement accessibles
aux paysans de la rive sud.
35. Ibid., 2 août 1894.
36. ADLA 1904 S 929,
lettre de M. Séguineau du 27 mai 1933.
prêtes pour les y contraindre. En 1873, quatre propriétaires
n'ayant pas voulu acquérir les alluvions auxquelles
ils pouvaient prétendre par droit de préemption, le directeur
des Domaines écrit à l'ingénieur chargé du dossier:
«En attendant que les propriétaires se décident, et pour
faire hâter leurs décisions, je vous prie de proposer de
faire vendre annuellement [la récolte] par l'administration
des contributions indirectes37.» De même, pour être
certains de pouvoir travailler sur les terres aliénées, les
ingénieurs font inclure des clauses contraignantes dans les
actes de concession.
37. ADLA 1904 S 956,
lettre du directeur des Domaines,
19 septembre 1873.
38. Nicole Croix,
« Le marais de la rive nord de l'estuaire
de la Loire (de Couëron à Lavau) »,
Cahiers nantais, n° 14,1978, p. 136.
39. J. Gras, « La maîtrise de l'eau... »,
op. cit., p. 45.
40. D. Fleury,
« Des îles et des ingénieurs... »,
op. cit., p. 34.
Attirés par la rentabilité des investissements
Si les paysans riverains sont obligés d'entrer dans le système
des ingénieurs, l'attrait de la rentabilité de ces terres
est aussi un moteur du projet. Plusieurs auteurs l'ont
constaté, ces alluvions sont recherchées par les exploitants
«parce que l'herbe est de bonne qualité grâce à la mince
couche de vase apportée par la Loire» au moment de la
crue. «Les éleveurs viennent de loin pour faire paître leurs
troupeaux et le foin vendu très cher sert en particulier à
l'alimentation de tous les chevaux du plateau nantais38.»
Ces foins étaient «distribués jusqu'à quarante kilomètres
des rives du fleuve, objet d'échanges fructueux »39. Les
bouchers, les marchands de bestiaux nantais sont attirés
par ces bonnes terres à embouche. Les paysans aussi cherchent
à spéculer, particulièrement sur les nouveaux atter-
rissements. Ainsi, en 1871, un fermier de l'île de la Ville en
Bois n'hésite pas à prendre en ferme plus de 26 ha de
terres dont seulement 3 en prés et surtout près de 23 ha de
«vasière plus ou moins herbée». Le fermier établit un pari
sur la valeur des foins qui n'a cessé de monter. La mise à
prix du fermage était de 2000 francs par an. La concurrence
était importante et le fermier a poussé les enchères
jusqu'à 5140 francs par an. Selon l'ingénieur Joly, « le sieur
Clenet paraît avoir basé ses calculs sur les prix exorbitants
que les foins avaient atteints en 1871 à la suite de la véritable
disette de fourrage » de l'année précédente. Il évoque
la fièvre qui s'est emparée de tous les herbagers de la
Loire, à la suite des «bénéfices énormes réalisés par
quelques-uns d'entre eux pendant les années 1870-1871 w40.
On comprend dès lors que les atterrissements soient
considérés comme de bonnes affaires en perspective et
que les propriétaires ayant droit de préemption n'hésitent
pas à investir aussitôt que l'occasion se présente. Les dossiers
montrent d'ailleurs que ce sont eux qui sollicitent les
Ponts et Chaussées par voie de pétition pour faire procéder
aux aliénations. La démarche des paysans est alors
collective et cette modalité est importante pour l'analyse
de leurs relations avec les ingénieurs.
Engagés collectivement
L'hydraulique des marais pousse en effet les paysans à
l'organisation. Dans le marais de Saint-Etienne de Montluc
et de Couëron, la création d'un syndicat est autorisée en
1824 pour concourir au dessèchement. Les travaux reposent
sur des investissements importants mais, surtout, les
terres de marais nécessitent de maintenir une gestion collective41.
Celle-ci passe par l'accord sur le fonctionnement
de l'écluse, installation technique essentielle du
marais, pour assurer la circulation de l'eau jusque dans les
parties les plus éloignées. La lutte contre l'envasement, le
curage et le recalibrage des étiers sont aussi des tâches
régulières qui exigent une coordination voire une
entraide. Dans le marais, «la structure sociale répond de
l'infrastructure hydraulique : pas d'efficacité technique
sans solidarité et contrôle sociaux»42. Dans les îles, les
problèmes sont différents. Il faut toujours curer les
douves et les fossés mais il n'y a pas de grosses installations
à entretenir et à faire fonctionner. Les parcelles sont
réduites et les atterrissements exigent des travaux de
nature différente. Par contre la solidarité est aussi indispensable.
Il n'est en effet pas possible d'envisager un
effort isolé de fixation des atterrissements sur une portion
de rive. Le travail de plantation doit s'effectuer de
manière coordonnée au fur et à mesure du mûrissement
de la vasière, c'est-à-dire de son exhaussement.
Face à l'ingénieur, les propriétaires des îles montrent
une figure collective par la désignation d'un ou de
quelques-uns des leurs pour écrire la pétition et discuter
des conditions de l'aliénation. En 1863, ce sont «Puiga-
deau et consorts» qui s'adressent au service des Ponts et
Chaussées pour demander l'aliénation des grandes
vasières entre l'île Thérèse et la rive droite de la Loire. En
1864, ce sont les «sieurs Averty, Prin, Chesneau et
consorts » qui cherchent à obtenir les meilleurs prix pour
une autre partie de la vasière. Ils s'étaient «chargés de
rédiger la pétition »43. Les propriétaires lient donc leur
sort pour la négociation avec l'ingénieur chargé du dossier
et leurs représentants signent les conditions de vente
(métrés et estimations). Cela leur confère une position de
force que l'on peut mesurer a contrario par la faiblesse
41. Yves Le Maître (éd.),
Portes d'èbe et portes de flot.
Marais et éclusiers en estuaire
de la Loire, Nantes, Estuarium, 1997,
p. 9.
42. lbid.,p. 14.
43. ADLA 1904 S 956,
rapport de l'ingénieur ordinaire
du 25 mai 1865.
des figures isolées. Ces dernières sont extérieures à la
communauté paysanne. Ainsi, en 1872, toujours à propos
d'une parcelle dans l'île Thérèse, une propriétaire résidant
à Nantes, Mlle de la Biliais, veut négocier seule, c'est-
à-dire par l'intermédiaire de son avocat, et s'oppose au
prix proposé par les Domaines. Dans son rapport, l'ingénieur
note que MUe de la Biliais refuse d'accepter le prix
de 0,15 F le m2 qui a été accepté par tous les voisins pour
des parcelles analogues. Il propose donc de ne pas donner
suite pour le moment et d'attendre que la pétitionnaire
«se décide à suivre l'exemple des autres riverains»44. En
1895, dans une négociation sur l'île Neuve, le seul à refuser
la proposition des Domaines est Chauvalon, un boucher
nantais. Les autres propriétaires agissant solidairement
«s'en remettent à l'administration pour fixer le
prix». Faut-il y voir une faiblesse de la communauté paysanne
incapable de se situer sur le même terrain d'affrontement
que les propriétaires spéculateurs de la ville ? Ou
bien peut-on aussi comprendre, dans la rapidité de
l'accord conclu entre les ingénieurs et les paysans propriétaires,
le souci de faire avancer un projet dont les objectifs
complémentaires permettent aux acteurs de s'entendre ?
44. Ibid, 13 juillet 1872.
45. J.-P. Billaud, L'Empire...,
op. cit., pp. 33-37. Dans le marais
poitevin, au début du xixe siècle,
les paysans, petits propriétaires,
luttent en ordre dispersé pour leur survie.
46. Ibid., p. 70.
La construction d'un accord
À la différence des paysans confrontés à de grands travaux
effectués pour des dessèchements45 ou de leurs
homologues propriétaires des fonds de marais, les paysans
des îles de Couëron ne sont pas dans une situation
d'hostilité et une logique d'affrontement avec les ingénieurs.
Le projet hydraulique ne représente pas une
menace pour leurs pratiques productives et donc pour
leurs conditions économiques. Au contraire, on voit que
les travaux d'endiguement renforcent leur capital foncier
et qu'ils peuvent aussi se prêter à de bonnes affaires. Il n'y
a pas contradiction du projet hydraulique avec leurs intérêts
concernant les accroîts, leur utilisation et leur aliénation.
De ce fait, la société locale ne constitue pas une
unité. Les ingénieurs doivent faire «l'expérience d'un territoire
socialisé46» avec toutes ses différences et les
confronter à leur propre rationalité. Ajoutons que dans
cette situation sociale complexe, marquée par la multiplicité
des enjeux, l'administration locale des Ponts et
Chaussées a aussi modifié ses conceptions au cours du
xixe siècle. À l'ingénieur inséré dans le milieu local par
des liens familiaux, sociaux ou de propriété succède
l'ingénieur qui refuse cet «esprit de localité» au nom
d'une vision théorique du projet. Extérieurs à la société
locale dans les dernières décennies du siècle, les ingénieurs
sont moins sensibles à ses pressions47. Ils peuvent
choisir de négocier avec ceux qui s'insèrent au mieux dans
leur rationalité d'aménagement. De ce fait, les revendications
de certains acteurs peuvent être rejetées en fonction
de leur distance au projet.
Cette réflexion nous semble convenir à Couëron, à partir
du moment où, comme on l'a vu précédemment, le
maire et la commune sont largement extérieurs au processus
d'aliénation des terres insulaires, ces dernières étant
l'apanage des paysans de la rive sud. Il en est de même du
syndicat de marais dont les activités s'organisent en
dehors des atterrissements. Avec ces deux acteurs les
contacts sont souvent conflictuels. Pétitions et démarches
auprès de la préfecture jalonnent des rapports qui ne peuvent
s'effectuer dans une même logique de l'aménagement48.
Cette conception se durcit à la fin du siècle. Un
exemple d'affrontement entre le service de la navigation
et un notable du Port-Launay en 1899 nous le confirme.
Auguste Balézy possède une propriété face à l'étier du
Port-Launay acquise en 1858. Selon lui, les travaux multiples
effectués à cet endroit lui ont fait subir des préjudices
tels qu'il estime pouvoir revendiquer un droit de
préemption sur les terrains qui font face à sa propriété, de
l'autre côté du canal. L'affaire dure plus d'un an; le
conducteur de travaux et les ingénieurs résistent aux pétitions
renouvelées et envoyées au préfet par ce notable.
A. Balézy est en effet le frère du maire, lui-même notaire
de Couëron qui l'emploie dans son étude. Pour les ingénieurs
qui réfutent ses prétentions dans de longs rapports,
A. Balézy a profité des différents travaux commandités
par son frère. C'est un spéculateur49, de surcroît étranger
à leur projet. Malgré ses gesticulations, il n'obtiendra rien.
On peut vérifier a contrario le traitement bien différent
réservé aux paysans propriétaires avec lesquels les ingénieurs
sont en affaires.
Établir des conditions d'aliénation acceptables
Si, en définitive, les ingénieurs restent les maîtres du
jeu, les paysans propriétaires ont aussi intérêt à ce que le
système fonctionne. Cette logique oblige donc les partenaires
à respecter quelques règles. Les ingénieurs doivent
d'abord faire respecter la propriété de l'État. En effet, si
le financement du projet est facilité par la vente des
47. A. Vauthier-Vézier, « Nantes... »,
op. cit., pp. 655-669.
48. Ibid., p. 523. Le préfet constitue
un concurrent des ingénieurs
dans les rapports avec la société locale.
49. Ph.-J. Hesse, «L'administration
et l'occupation des rivages fluviomaritimes.
Les Ponts et Chaussées
sous le Second Empire », in Troisième
rapport du SERS, dactylographié,
Nantes, 1983, p. 73.
50. ADLA 1904 S 956,
rapport de l'ingénieur ordinaire
du 12 juillet 1872.
51. ADLA 509 S 8,
rapport de l'ingénieur ordinaire
du 17 mai 1870.
52. ADLA 1904 S 956,
projet de cahier des charges
pour la plantation des atterrissements
entre Couëron et l'île Thérèse,
24 septembre 1864.
atterrissements, il faut que leur propriété ne soit pas discutable.
Or, l'évaluation des dépôts d'alluvions est assez
imprévisible et le service ne peut pas surveiller en permanence
la totalité des atterrissements de l'estuaire. Il en
résulte que des décisions doivent souvent être prises pour
éviter que des initiatives locales ne se traduisent par une
spoliation de l'État de son droit de propriété. En
juillet 1872, à la suite d'une pétition de propriétaires de
l'île Grande Folie pour demander une concession, l'ingénieur
Joly explique ce problème. Il estime qu'il faut accéder
à la demande «pour enlever aux voisins toute tentation
de s'emparer des atterrissements». En effet, tant que
les herbes ne commencent pas à se développer, la limite
du rivage est bien nette et aucune difficulté ne peut s'élever
au sujet de sa fixation. Mais «il n'en est plus de même
lorsque les roseaux paraissent et il est prudent à ce
moment de concéder les parties pour lesquelles le droit
de préemption peut être invoqué»50. La prudence pousse
donc au compromis même s'il faut quand même surveiller
les concessionnaires pour qu'ils ne fassent rien qui activerait
les dépôts d'alluvions.
On doit ensuite s'accorder sur les conditions de l'aliénation.
Toujours pour des raisons de protection de la
propriété de l'État, les ingénieurs ont intérêt à privilégier
certains paysans, notamment ceux qui possèdent
déjà des parcelles à proximité des atterrissements à aliéner.
En 1870, l'ingénieur ordinaire propose d'attribuer la
concession d'une récolte de roseaux, sur une vasière
située en tête de l'île Neuve, au sieur Drouet (de Saint-
Jean de Boiseau) plutôt qu'au sieur Paradaim (de Couëron)
car «Drouet est fermier de la partie voisine, de
manière à éviter que des contestations ne s'élèvent au
sujet de la délimitation du terrain de l'État»51. Cette
concession se traduit par un contrat de fermage qui doit
être intéressant pour les deux parties. Aussi, quelques
années plus tôt, lors de la procédure d'aliénation des
grandes vasières au sud de l'île Neuve jugée importante
pour l'avenir du projet, le service de la navigation avait
proposé un modèle de cahier des charges particulièrement
attractif. Il prévoyait plusieurs mesures favorables
pour le paysan concessionnaire : les 2/3 de la récolte
pour le planteur, la cession gratuite de 1/8 de la parcelle
à la fin du contrat et le droit de préemption sur la parcelle
exploitée52. Cette proposition favorable au paysan
mais aussi sans risque pour les Ponts et Chaussées est
finalement refusée par le conseil général des Ponts et
Chaussées et le ministre au nom de son archaïsme et de
son caractère incompatible avec les règles de la comptabilité
de l'État. «On ne saurait aliéner indirectement
une portion du domaine public en le donnant en paiement
des travaux » écrit le ministre au préfet53. Le
ministre conclut d'ailleurs à l'ajournement des décisions
ce qui constitue un contretemps fâcheux pour les ingénieurs.
Malgré cette décision, la proposition d'un tel
cahier des charges manifeste bien la volonté des ingénieurs
de trouver facilement un accord avec les paysans.
Déterminer le juste prix
Le moment important de la négociation est cependant
la discussion sur le prix. A priori, les procédures sont
fixées. Les Ponts et Chaussées sont tributaires de l'administration
des Domaines qui peut mener une enquête sur
les prix pratiqués. Cependant, quand il existe un droit de
préemption, ce sont les ingénieurs qui proposent le prix
après s'être accordés avec les paysans propriétaires.
C'est le travail de l'ingénieur ordinaire, au contact des
acquéreurs potentiels. Discutant avec leurs représentants,
il négocie la valeur accordée en fonction de la
maturité de l'atterrissement. Les aliénations récentes
servent de référence. On ne connaît pas les détails des
tractations mais quand l'ingénieur ordinaire écrit son
rapport, il est certain de son affaire54. Il s'avère pourtant
que l'ingénieur en chef ou le directeur des Domaines
trouve le prix trop faible. C'est le cas en 1865 quand
l'ingénieur Pluyette accepte de vendre une parcelle de
vasière de l'île Thérèse à 5 centimes le m2. Plus souvent
le prix est modulé suivant la qualité des parcelles. En
1872, les surfaces sont divisées en trois classes: 15 centimes/m2
pour les parcelles «pouvant à peine être plantées»,
20 centimes/m2 pour les «plantations déjà effectuées»
et 25 centimes/m2 quand la «végétation est déjà
développée ». Les représentants des propriétaires ont
accepté ces prix et l'ingénieur ordinaire Joly estime que
«l'État ne peut aliéner dans des conditions plus favorables»55.
L'ingénieur semble d'ailleurs souvent prêt à
un arrangement. En 1882, le sieur Prin demande à
acquérir une parcelle de vasière au droit de son pré dans
l'île Thérèse. L'ingénieur ordinaire Homolle propose de
lui accorder le prix de 15 centimes/m2 au lieu des 25 exigibles
normalement parce que le paysan est aussi propriétaire
d'un pré sur l'île de la Petite Folie que le courant
de jusant a en partie emporté. « C'est pour
53. Ibid., lettre du ministre
de l'Agriculture, du Commerce
et des Travaux publics au préfet,
22 novembre 1864. Le ministre fait
référence à un cahier des charges
datant de 1754 comme étant le modèle
de celui de 1864.
54. ADLA 1904 S 956.
55. ADLA1904S956.
56. Ibid.
dédommager le sieur Prin des pertes qu'il a pu faire de
ce côté que nous proposons d'adopter dans le cas qui
nous occupe le prix de 0,15 F56.» De même en 1894,
contre l'avis des Domaines qui exigent une vente aux
enchères en un seul lot, les ingénieurs réussissent dans
un premier temps à imposer l'idée qu'il est « dans l'intérêt
de l'État d'accepter une concession amiable» puis
dans un second temps que les «terrains formés de sable
ne seront susceptibles de récolter que d'ici plusieurs
années» et doivent donc subir «une moins value incontestable».
«Dans ces conditions, il nous paraît équitable
de ne pas réclamer plus de 0,20 F/m2» écrit l'ingénieur
ordinaire au lieu de 0,50 F/m2, estimation des Domaines.
Cette notion d'équité nous semble importante pour
caractériser la nature des relations que les ingénieurs estiment
nécessaires d'établir avec les paysans propriétaires
des îles de la Loire. L'exécution et la réussite des travaux
dans le cadre d'un projet hydraulique incertain et négocié
entre des acteurs se situant à l'échelon national rend
indispensable un autre type de relations à l'échelle locale.
Autrement dit, en étant capables d'établir un juste prix
avec les acquéreurs des atterrissements, les ingénieurs se
mettent en position de mieux faire accepter les
contraintes de leur projet et de résister aux multiples
pressions des sociétés locales, du conseil général et du
préfet. Cet état d'esprit ouvert à la négociation et au compromis
se vérifie dans le règlement des conflits qui ne
manquent pas de surgir.
Trouver une bonne solution aux conflits
Tant que les principes affirmés par les ingénieurs dans
le cadre de leur projet hydraulique ne sont pas mis en
cause, les transactions sont possibles pour trouver une
solution aux difficultés rencontrées. Ainsi, quand la crue
de 1872 enlève une partie des atterrissements concédés à
la queue de l'île Thérèse, les paysans propriétaires ne se
manifestent pas et acceptent de signer les actes de vente
l'année suivante. La période est à la spéculation et ils
espèrent quand même effectuer une bonne affaire. Ce
n'est qu'en 1874 qu'ils réagissent et demandent à l'administration
une dispense de payer la valeur des surfaces
disparues. L'administration admet les dégâts et s'étonne
du caractère tardif de la demande. L'ingénieur estime
que les alluvions reviendront et qu'il faut donc repousser
la demande. Cependant, conscient des nécessités de
gérer le projet dans la durée et donc de maintenir de
bonnes relations avec les acquéreurs des futurs atterrisse-
ments, il fait une proposition intéressante: il propose de
« n'exiger le paiement qu'au fur et à mesure que les lieux
reprendront la forme qu'ils avaient avant »57.
Ces arrangements qui doivent ensuite être acceptés par
le directeur des Domaines rendent souvent difficiles les
relations entre les deux administrations. En 1873, les
Domaines ont exigé la vente aux enchères des récoltes sur
les parcelles que quelques propriétaires n'avaient pas
voulu acquérir alors qu'ils disposaient du droit de préemption.
Les Ponts et Chaussées ne réagissent pas mais
on apprend l'année suivante que l'ingénieur ordinaire n'a
rien fait, «jugeant inutile de soulever des difficultés pour
des récoltes évaluées dans leur ensemble à 60 F».
D'ailleurs écrit-il, «j'espère pouvoir régulariser la situation
de deux parcelles riveraines» tandis qu'une autre
appartient à des héritiers qui n'ont pas encore effectué
leur partage. Dans un autre cas, alors qu'une affaire
traîne depuis trois ans et que les prix ont augmenté de
20 % entre-temps, l'ingénieur décide qu'en «considérant
le peu de surface de la parcelle, il convient de s'en tenir à
l'évaluation primitive afin de terminer une affaire »58.
C'est donc en se situant sur le terrain, par une connaissance
fine des dossiers et en ayant une approche réaliste
des problèmes que l'ingénieur espère mener à bien ses
affaires. Le règlement des conflits avec les paysans propriétaires
et acquéreurs des atterrissements exige une attitude
souple quitte à s'écarter un peu des procédures administratives.
Philippe-Jean Hesse évoque le «pragmatisme»
des ingénieurs, leur recherche d'un équilibre entre les intérêts
publics et privés, leur volonté de réparer les sacrifices
imposés aux propriétaires59. On ne peut cependant comprendre
cette attitude qu'à la lumière de leurs intentions
profondes. Ce n'est pas un humanisme mais la volonté de
construire l'accord sur les objectifs fondamentaux de leur
projet hydraulique qui les motive dans la négociation des
compromis indispensables avec les acteurs.
L'accord devient possible par l'existence d'un système
de références commun aux ingénieurs et aux paysans propriétaires.
L'établissement du juste prix des terres est sa
manifestation la plus visible. Du côté des ingénieurs, il
impose une connaissance de ces terres humides, des techniques
agricoles et des contraintes de l'exploitation mais
aussi des usages qui organisent la vie sociale des communautés
paysannes. En échange, ces dernières doivent
reconnaître la légitimité de l'action et de la position des
57. ADLA 1904 S 956,
rapport du 30 avril 1874.
58. Ibid., rapport du 8 novembre 1895.
59. Ph.-J. Hesse,
«L'administration... », op. cit., pp. 71-75.
60. Il n'est pas possible de développer
cet aspect dans le cadre de cet article.
Je renvoie au premier numéro
de la revue Mstuaria consacré
aux «Marais et zones humides.
Cultures, sociétés et territoires »,
notamment à l'article de Michel Danais,
« Processus de gestion
de l'environnement à l'échelle locale :
l'estuaire de la Loire »,/Estuaria, n" 1,
2000, pp. 209-216.
ingénieurs. Les représentations que ces acteurs ont de
l'espace sur lequel ils négocient peuvent ainsi être différentes,
elles ne sont pas contradictoires: espace à aménager
pour les uns dans le temps long, avec une dimension
nationale et dans une stratégie axiale du fleuve, terres à
valoriser et à exploiter pour les autres dans le temps
court, avec une dimension locale et transversale du
fleuve. Dans ces deux cas, la nature est considérée comme
une ressource inépuisable et cette vérité n'est contestée
par personne. Cette situation est restée valable jusque
dans les années 1970. L'urbanisation de l'estuaire, le
déclin de l'industrie et la croissance des forces sociales
soutenant la protection des zones humides ont modifié
radicalement l'équilibre séculaire. La représentation
d'une nature à protéger dans sa dimension écologique se
développe largement dans l'opinion publique60. La gestion
des nouveaux conflits se fait à une autre échelle et
avec d'autres acteurs. Aussi, on voit encore mal
aujourd'hui se dessiner les contours du futur compromis
qui devra être négocié dans l'estuaire tout entier.