Paroles de
militants « beurs »
Notes sur quelques
contradictions d'une
mobilisation politique*
Stéphane Beaud
* Je tiens à remercier Gérard Noiriel pour sa lecture
critique de la première version de ce texte ainsi que
Delphine Réault et Audrey Robin, étudiantes de Deug de
sociologie, qui ont réalisé l'entretien avec Redouane.
1. « Ces immigrés qui n'en sont pas », comme le dit
Abdelmalek Sayad. Et il poursuit « ils ne sont étrangers ni
culturellement puisqu'ils sont des produits intégraux de la
société et de ses mécanismes de reproduction et
d'intégration, la langue (la langue dans laquelle on naît et
qui n'est pas la langue maternelle au sens littéral), l'école
et tous les autres processus sociaux ni nationalement
puisqu'ils ont le plus souvent détenteurs de la nationalité
du pays... "Mauvais" produits sans doute de la société
française, aux yeux de certains, mais produits quand
même de cette société. Sortes d'agents troubles,
équivoques, ils brouillent les frontières de l'ordre national
et, par conséquent, la valeur symbolique et la pertinence
des critères qui fondent la hiérarchie de ces groupes et de
leur classement », A. Sayad, La double absence. Des
illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Paris,
Seuil, 1999, p. 410.
2. Si les deux entretiens ont été effectués à la même
période (mai-juin 1999), le premier, avec Redouane F„
a été réalisé par deux étudiantes de sociologie,
dans le cadre d'un cours-Travaux dirigés (TD)
d'enquête ethnographique (en deuxième année de Deug
- Diplôme d'études universitaires générales), où chaque
groupe devait effectuer deux entretiens enregistrés.
Par contre, j'ai mené le second, avec Malik L. J'avais,
six ans auparavant, fait un très long entretien avec ce
dernier puis l'avais perdu de vue. Il avait quitté la cité,
déménagé à 15 km de là, s'était marié, etc.
J'ai retrouvé sa trace en lisant un article de journal local
consacré à l'association « citoyenne » qu'il avait créé avec
deux amis, enfants d'immigrés comme lui.
La reprise sans doute durable de la
croissance en France, l'ouverture de
l'horizon économique qu'elle permet
et la pénurie naissante de main-d'Å“uvre dans
certains segments du marché du travail contribuent
aujourd'hui à poser autrement la question
de l'immigration, comme l'a peut-être
annoncé la prise de position d'Alain Juppé,
sur la nécessité de rompre avec le dogme de
l'«immigration zéro». Malgré cette nouvelle
donne économique, on peut, à bon droit,
s'interroger sur le coût social, moral, psychologique
pour les «enfants d'immigrés»1 qu'a
engendré la focalisation du débat politique
français sur cette question de l'immigration au
cours de ces quinze dernières années. Alors
que la discrimination en matière d'emploi, de
logement, de lieux publics devient de plus en
plus visible, on voit surgir depuis peu, dans les
cités et en banlieue, des formes de mobilisation
politique de ces «enfants d'immigrés»
(«Mouvement immigration banlieues»,
«Jeunes musulmans de France», etc.) qui
témoignent d'une forme de radicalisation que
l'on souhaite éclairer partiellement ici en présentant
de larges extraits d'entretiens effectués,
en mai et juin 1999 avec deux jeunes,
Redouane et Malik, âgés de 23 et de 32 ans,
militants d'associations d'enfants d'immigrés.
Tous deux, nés en France, fils d'immigrés
algériens, ont vécu toute leur enfance dans
des cités de deux régions opposées géographi-
quement (Ouest et Est de la France). Précisons
aussi que les conditions des deux entretiens
sont très différentes2.
Redouane, 23 ans, qui a interrompu ses
études au niveau de la première (électronique),
travaille depuis un an dans une association
dans un quartier d'une grande ville de
l'Ouest ; son père est un ouvrier du bâtiment,
qui est depuis plus de cinq ans «en longue
maladie». Deuxième d'une famille de sept
enfants, il continue d'habiter chez ses parents,
dans un appartement d'une cité de la ville.
Malik, 32 ans, marié, père de deux enfants
Genèses 40, sept. 2000, pp. 131-143
(4 ans et 1 an), titulaire d'une maîtrise d'administration
économique et sociale (AES), est
employé dans un service de l'aide sociale
d'une ville moyenne de l'Est de la France. Son
père, aujourd'hui en retraite, a été trente ans
ouvrier dans une usine de textile. Aîné d'une
famille de six enfants, il est celui qui a, dans la
famille, le mieux réussi. Il s'est récemment
fortement engagé dans la création d'une association
citoyenne dont le but est de faire
entendre la voix de la seconde génération
d'immigrés maghrébins.
«On est mis à l'écart»
Redouane - Chez nous, on est une famille nombreuse, on est sept enfants. Moi, je suis le deuxième,
mon grand frère, lui, est né en Algérie. Toute mon enfance je l'ai faite en France, donc j'ai l'éducation
française, j'ai la carte d'identité française mais ce n'est pas pour cela que je suis [français]... que je me
considère en tant que Français. Tout simplement parce qu'on nous juge selon l'aspect, selon l'apparence...
On ne se fie pas du tout à la pièce d'identité ou à quoi que ce soit... On se base sur l'apparence.
Donc je ne peux pas du tout me considérer en tant que Français si les gens, eux, ne me considèrent
pas en tant que Français [...] Moi, je crois que le problème de l'immigration, c'est qu'on a fait
appel aux immigrés pour rebâtir la France mais sans penser à eux par la suite. On a cru qu'ils allaient
venir rebâtir la France et qu'après ils allaient retourner chez eux. En fait, ils n'ont pas pensé aux
enfants qui allaient naître en France et qui allaient s'installer. Tout ça, ça a été négligé et c'est pour ça
que, maintenant, on retrouve un grand nombre de problèmes au niveau de la société... Tout simplement
parce qu'il y a eu cette négligence au départ. Là, c'est une grosse erreur qui a été faite. Mais,
moi, ce que je ne trouve vraiment pas normal, c'est que l'on a toujours pas gagné notre place en
France. Les immigrés n'ont toujours pas gagné leur place en France alors qu'ils sont venus pour rebâtir
la France, pour faire quelque chose pour la France... Et il n'y a aucune reconnaissance à ce niveau-
là. Les immigrés, ils sont là, ils piquent soi-disant le travail des autres alors que c'est eux qui subissent
le plus le chômage. Ce sont des propos qui sont tenus et, à partir de là, certains se font des idées et
pensent la même chose... [long silence] Il n'y a aucune reconnaissance... On n'est même pas reconnus
en tant que citoyens, même si on fait des choses... Non, on n'est pas citoyen... on est immigré...
Bon, pas pour tout le monde non plus, mais pour une majorité c'est comme ça [long silence]. Moi,
dans ma jeunesse, j'ai toujours subi le racisme... Et je le subis toujours aujourd'hui. Depuis gosse, on
a toujours subi le racisme... même à l'école. On a subi le racisme depuis toujours et on le subira tout
le temps et partout. On est en train de dire dans l'éducation que les jeunes maghrébins ne sont pas
éduqués par les parents donc que c'est normal qu'ils soient ainsi. Aussitôt on les met à l'écart dès la
maternelle même. Donc, à partir de là, c'est grave, parce que la scolarité c'est ce qu'il y a de plus
important dans la vie, c'est ce qui nous permet d'aller plus loin, de faire sa voie et de réussir. Dès le
départ, on est mis à l'écart, on dit: «Ce sont des enfants issus de l'immigration, ils viennent des quartiers
et les parents ne les éduquent pas»... Et tout de suite on va les mettre à l'écart, on va dire: «Ça,
c'est des sauvages». Alors que c'est complètement faux ! Bon, il ne faut pas non plus faire de généralités,
tous les professeurs ne sont pas comme ca. Mais, il y a certains profs qui sont comme ça... Et ça se
ressent partout, ça se ressent dans le domaine de la scolarité, du travail, de la justice, dans tous les
domaines... Dans vraiment tous les domaines, il y a cette sensation de racisme qui est tout le temps là,
qui est constante... Toute notre vie, on va le subir si on reste en France... Tout le temps on subira...
Dans le milieu du travail, je suis désolé mais c'est pareil, il y a certains propos qui sont tenus par
moments, des paroles qui sont dites sur le travail qu'on vous donne. Dans la justice, je suis désolé
mais la personne qui vous juge, elle ne vous juge pas sur les actes mais sur l'apparence. Aujourd'hui, il
y a vraiment des gros problèmes de société. Je suis désolé, mais y a trop de choses à changer. Ça ne va
plus, quoi ! Pourquoi il y a des mouvements qui sont créés par les jeunes immigrés? Tout simplement
parce qu'il y a des choses à revendiquer, y'a des choses qui vont pas du tout, y'a des choses qui sont
intolérables. Dans tous les domaines, on est mis à l'écart... Et ça, c'est un gros problème [...] Pour le
moment, je suis militant, je suis dans une association depuis plus de trois ans maintenant, je crois que
j'ai réussi à trouver ma place... On est un groupe qui est mélangé, intergénérationnel et cosmopolite,
vraiment un groupe mélangé. On essaie de faire des choses pour améliorer la vie quotidienne de tous
les jours. Moi, je crois que j'ai réussi à trouver ma place. Ce qu'il faut, en fait, c'est obtenir un certain
pouvoir pour pouvoir revendiquer, pour pouvoir dire les choses cartes sur table, dire ce qu'il en est
réellement, ce qui se passe et pourquoi c'est comme ça. Il faut dire ce qui n'est pas normal et changer
les choses [...] Moi, je crois qu'il faut essayer d'éviter de rentrer dans le système dans lequel on veut
qu'on rentre, c'est-à-dire rentrer dans le système de délinquance : se droguer, oublier ce qui se passe
et, finalement, dormir. En réalité, ils veulent qu'on dorme, ils veulent qu'on soit individualiste, que ce
soit chacun pour soi et qu'il n'y ait rien [d'organisé collectivement]. Parce que le pouvoir, c'est diviser
pour régner, comme on dit. C'est ce qu'ils essaient de faire, c'est ce qu'ils font et ça marche. C'est un
système qui a été conçu comme ça et ce n'est pas pour rien. Ce qu'il faut éviter, c'est de rentrer dans
ce système-là. Il faut passer au-dessus de tout ça et exister en fait. Ce qu'il faut, c'est exister... À partir
du moment où on existe, on peut faire des choses, on est écouté, on est entendu et on peut changer les
choses et non pas tout le temps subir... subir... subir... Par exemple, la drogue dans les quartiers, ce
n'est pas pour rien non plus. Cette drogue, on a voulu qu'elle soit là, on a voulu qu'elle rentre et
qu'elle s'installe. S'ils ne voulaient pas de drogue, il n'y en aurait pas parce qu'ils savent bien ce qui se
passe dans les quartiers. Mais ils laissent faire parce qu'ils savent très bien qu'ils sont en train de se
détruire, les jeunes. Ils le savent et ils le veulent. Ils veulent que les jeunes se détruisent entre eux...
C'est pour ça que, pour eux, ce n'est pas du tout gênant. Au contraire, c'est ce qu'ils attendent. Us
veulent qu'on se détruise et qu'on finisse tous toxicos ou morts d'overdose. Ils veulent tout ça, je suis
désolé de le dire, mais c'est ça... [...] Mais le gros problème, j'y reviens, c'est qu'on est jugé sur
l'apparence... Le problème, il est là et il restera toujours là. Le problème, c'est qu'il y a une place
qu'on n'arrive pas à gagner... J'ai l'impression que la France se dit démocratique, les Droits de
l'homme, tout ce qui s'en suit, mais j'ai l'impression que tout ça ce n'est que du «bla-bla». Et nous, en
tant que personnes issues de rimmigration, on le ressent beaucoup plus. On nous met trop à l'écart,
on n'a pas du tout notre place dans la société. On a une étiquette dans le dos qui fait que, tout de
suite, on est des voyous... on est des voleurs... on est des méchants... on est là pour casser, pour
foutre la merde... Alors que c'est faux, c'est une généralité, ça!... C'est une minorité de personnes qui
vole ou qui casse ou qui fait des choses comme ça. Mais y'a pas que les immigrés qui font ça, je suis
désolé, on veut que ce soit comme ça, y'a trop de simulation en fait [...] Moi, on peut me regarder, je
ne vis pas pour les autres. Ils peuvent penser ce qu'ils veulent de moi, c'est leur problème, s'ils ne sont
pas assez intelligents pour comprendre, eh bien ! qu'ils restent dans leur bêtise, tout simplement. Moi,
je passe au-dessus de tout ça, ils peuvent dire ce qu'ils veulent. Il y en a un qui m'a insulté de «sale
Arabe», eh bien!, je vais rigoler devant lui et puis voilà, tout simplement... Parce que je suis plus
intelligent, je laisse courir. Il ne faut pas rentrer dans leur jeu, il est là le problème, il faudrait essayer
de faire comprendre ça aux plus jeunes... 11 faudrait essayer de leur faire comprendre qu'il ne faut pas
rentrer dans le jeu dans lequel ils veulent qu'on rentre. Il faut laisser tout ça, il faut être plus intelligent.
C'est pas évident, c'est pas facile. Mais il faut rester humble, il faut rester serein, c'est comme ça
qu'il faut le prendre, je crois, il faut être plus intelligent que la personne que l'on a en face de soi. Il
faut lui rire au nez et c'est là que la personne qui sera en face de vous, elle le prendra plus mal qu'elle
aurait voulu que vous le preniez, en fait. Je crois que c'est comme ça qu'il faut faire. Faut pas rentrer
dans le jeu, être tout de suite agressif, aller vers la personne... Parce que c'est ce qu'elle cherche de
toute façon. Il faut pas... De toute façon, il y a de la discrimination dans tous les domaines. Dans les
supermarchés, des trucs comme ça, ils vont vous laisser rentrer, mais à un ou à deux, mais pas plus...
C'est vraiment incroyable. Je crois qu'il y a de gros problèmes de société et si ça reste comme ça, ça
va péter un jour!... Moi, c'est ce que je pense personnellement, ça peut pas continuer comme ça... On
ne va pas subir toute notre vie... Ce n'est pas possible !... C'est la jeunesse actuelle qui est exclue, que
ce soit la jeunesse issue de l'immigration ou pas, c'est plus global. Mais la jeunesse issue de l'immigration
le ressent plus. C'est la jeunesse, dans sa globalité, qui n'a pas du tout sa place... Si ça continue
comme ça, ça va éclater, c'est pas possible, les jeunes vont exploser, ils ne vont pas subir toute leur
vie... C'est pas possible!... On subit un temps mais on ne peut pas s'agenouiller toute notre vie...
C'est pas possible ! En tout cas, moi je pourrai pas, je sais que je ne pourrai pas. Moi, je peux pas subir
et me prosterner devant ces gens, c'est impossible [...] Avec le système européen, les aides vont
s'estomper petit à petit et bientôt y'aura plus rien du tout. Ça va être : les pauvres, qu'ils restent de
leur côté et qu'ils crèvent. On n'en parle pas des pauvres, on les met à la poubelle, c'est triste à dire,
mais c'est déjà comme ça et ça va s'empirer. Ça va finir par des guerres de gang, par des choses
comme ça, quoi. Ça risque de devenir grave quand même. Moi, je ne veux pas jouer le jeu, car c'est se
rabaisser, baisser son froc, et moi, je ne le vois pas comme ça. Je ne pourrais pas aller devant les pouvoirs
publics, m'abaisser devant eux et faire mon «lèche». Je ne suis pas du tout comme ça. J'ai une
dignité, j'ai une fierté et je préfère me battre. Même si je n'ai rien, je me bats quand même. Au moins
j'aurais gardé ma fierté. J'ai pas envie d'aller me présenter et faire mon lèche-cul pour obtenir un
petit poste à la ville, en tant que fonctionnaire. Y'en a plein qui le font mais ça ce n'est même pas
avoir de dignité. Moi, je crois qu'il faut garder sa fierté et ses idéaux, faut pas du tout se rabaisser. Y'a
que comme ça que l'on peut réussir à faire quelque chose. Sinon, si tout le monde se rabaisse, on fait
plus rien et, là, ça devient grave...
« Le problème, c'est que tout est tellement verrouillé...
Tout est tellement verrouillé en France... »
Malik — En quatre-vingt-un quand on vu apparaître le changement politique, on s'est dit: «Ça y
est, ça va quand même faire quelque chose». Mais je trouve, qu'avec le recul, maintenant plus j'analyse
les choses en profondeur, plus je me rends compte qu'en fait on s'est fait arnaquer de tous les
bouts... Les fameux changements de société, changements de cap, on allait construire une société
différente, plus humaine, plus accessible à tout le monde, etc. Finalement, quand tu regardes, il y a
eu l'époque Mauroy, là j'y ai encore cru, je me suis dit: «C'est bon, c'est vraiment une politique [de
gauche]... Après, avec le virage Fabius, c'était fini! fini!... Ce gars-là, moi, j'en ai une sainte
horreur ! Je comprends pas qu'il soit encore là... Mais le problème, c'est que tout est tellement verrouillé...
Tout est tellement verrouillé en France... C'est incroyable ! Quand on parle de démocratie
et que t'analyses vraiment au fond ce que le mot démocratie veut dire, tu te rends compte qu'en fait
c'est du pipeau, c'est vraiment du pipeau... C'est vrai que tu peux faire ce que tu veux, que tu peux
te balader à poil si tu veux, mais quand tu touches... comment dire... quand tu arrives à la porte du
pouvoir et que tu essaies de mettre un pied ou même d'entrouvrir la porte, c'est là où tu te rends
compte qu'en fait il y a pas de vraie démocratie. Parce que, tout de suite... C'est jamais en face, hein
! C'est toujours insinueux [veut dire insidieux], c'est toujours indirect, c'est toujours par-derrière
en fait, quoi ! On te targue parce que l'association qu'on a créée parle ouvertement d'un islam de
France, en disant très ouvertement et très clairement que l'association est laïque... Mais la laïcité ne
veut pas dire que nous sommes contre les religions, la laïcité, c'est un principe républicain qui a permis
à plein de communautés d'arriver en France, de s'intégrer... Moi je cite toujours la communauté
portugaise : tu ne les entends pas, tu ne les vois pas, ils sont parfaitement intégrés mais quand tu
regardes au niveau de leurs coutumes, au niveau de leurs associations, ils ont gardé un profond enracinement
avec le Portugal. Et ça ne dérange personne. Mais, nous, quand on aborde la question de
l'islam de France, en sachant que nous sommes profondément laïques et que, deuxièmement, j'ai
envie de dire on n'est pas imam, hein ! On n'est pas là pour parler du contenu de la religion, c'est pas
notre truc je veux dire... Moi je me sens incapable de parler de la religion musulmane, dans ses principes,
dans ses fondements, je ne suis pas imam, moi... Par contre, ce qui nous importe, nous, c'est
de parler du contenant... C'est-à-dire de parler effectivement qu'il faut aujourd'hui... Il faut le faire
et même rapidement. Il faut de vrais lieux de culte mais ouverts. Mais on ne peut pas parler du
terme de mosquée, parce que ça fait peur au niveau de la population française entre guillemets.
C'est pour ça qu'on aborde ça sous le terme de lieu de culte, comme les synagogues, comme les
églises, comme les temples, etc. C'est tout ce qui est demandé par la population musulmane : qu'il y
ait enfin des vrais lieux de culte mais des vrais, pas des bouts de chandelle... De vrais lieux de culte
avec une vraie reconnaissance. Parce que la transparence rendra service à tout le monde, en fait...
Tant au niveau des représentations, État, que de l'autre côté... [silence] C'est des aumôniers, je sais
pas, dans les prisons, dans les hôpitaux... des aumôniers musulmans au même titre que d'autres...
C'est des carrés musulmans dans les cimetières comme il en existe par exemple pour la communauté
israélite. C'est pas plus compliqué que cela. Mais quand tu abordes ça, tu sais très bien ce qui se dit,
t'es catalogué... «C'est un intégriste»... tout de suite, mais tout de suite... Le mot facile, quoi... Ça,
je trouve qu'on a une tendance à utiliser ce terme-là mais à tort et à travers... Parce que l'intégriste,
c'est quoi ? L'intégriste c'est quelqu'un qui refuse toute loi terrestre et qui ne reconnaît qu'une loi,
celle de Dieu... C'est ça l'intégriste... Or, moi je suis désolé, mais les lois républicaines, le respect de
la laïcité, le respect d'un certain nombre de principes, j'y crois très fort [...] En fait, plus tu diabolise-
ras, plus les gens vont se sentir montrés du doigt et plus ils vont se replier sur eux-mêmes... Et en
France, c'est ça le danger. C'est qu'effectivement certaines communautés se replient complètement
sur elles-mêmes. Mais on veut pas voir les choses. On va vers une ghettoïsation des quartiers...
Grave... On a intérêt à faire très attention à ça, par contre... Parce que, là, les communautés se
referment mais ce ne sont pas elles qui en sont responsables, pour moi... C'est l'autre partie qui est
responsable... Parce qu'à force de vouloir toujours reculer le problème sans vouloir le voir... Je
prends toujours l'exemple, moi, de l'accès à la nationalité française, c'est un autre thème qu'on
défend fortement, mais je suis désolé mais, déjà, quand tu fais une démarche de vouloir accéder à la
nationalité française, c'est très dur pour quelqu'un d'origine maghrébine... C'est très très difficile...
C'est vraiment une déchirure... dans son esprit, dans son cÅ“ur, dans son état d'homme ou de
femme. C'est une déchirure parce que, quelque part, tu es entre deux positions, entre deux pays,
entre deux cultures, entre tes parents, entre beaucoup de choses... Moi je sais que, quand j'ai franchi
ce pas-là, dans ma tête c'était le tourbillon, hein ! Le tourbillon, dans tous les sens, hein ! Et, puis à
un moment donné, tu arrives à y voir clair... Donc tu te dis: «OK, je choisis la France, je veux être
français, je veux participer à la vie [publique] »... Mais quand tu vois ce qui se passe par rapport par
exemple à l'accès à la nationalité française, quand tu vois certains jeunes se voir refouler à la porte
de la nationalité française au motif, par exemple, de «manque de ressources»... C'est quand même
marrant «manque de ressources» avec la situation économique actuelle, hein! Quand on te dit que
tu ne peux pas devenir français parce qu'au niveau ressources, c'est insuffisant ou parce que tu ne
maîtrises pas bien la langue française ou pour des motifs administratifs complètement aberrants...
C'est grave, ça... Déjà le cheminement, je sais pas si t'as vu, c'est deux ans minimum... C'est parfois
six ans... il y a des gens qui l'attendent depuis six ans... Des cas concrets, hein! Six ans! Pourtant le
gars qui attend depuis six ans, sa femme est française, ses gosses sont français et lui ça fait six ans. Et
tous les deux ans qu'on lui casse le truc et qu'on lui dit : « C'est reporté »... C'est du réel, ça ! Ça c'est
du concret ! C'est pas du pipeau ! Comment on peut dire à une fille qui a demandé la nationalité
française, au bout de deux ans, « pas assez de ressources», donc vous n'êtes pas acceptée ? Merde ! Et
ça c'est un critère au niveau de la loi, c'est ça qui est grave ! Parce que cette fille-là, qu'est-ce qu'elle
va se dire dans sa tête? «On ne veut pas de moi... Très bien, je vais vivre avec les miens»... Tu vois
où est le danger... Paf ! C'est ça qui est dangereux... Je comprends pas, moi, ce genre de pratiques...
[...] Nous, on nous a toujours arnaqués en nous promettant un certain nombre de choses... Et souvent
c'est des gens de gauche, c'est ça qui est un peu grave... j'ai envie de dire, quelque part, la
droite est plus honnête sur ces coups-là... Donc on a refusé d'être manipulés. Voilà le discours qu'on
souhaite défendre: les discriminations à l'emploi, les discriminations au niveau du logement, la
citoyenneté... «Ne vous faites pas d'illusions, vous êtes des sous-citoyens, ça, je leur ai dit tel quel,
ne vous considérez pas comme des vrais citoyens, vous êtes considérés comme des sous-citoyens».
D'ailleurs les partis politiques appellent cette population-là la «force d'appoint». C'est une force
quand il y a un équilibre juste, juste, et qu'on veut faire pencher la balance d'un côté, là on venir
te cirer les pompes. C'est ce qu'on appelle la force d'appoint, qu'on laisse dormir et qu'on réveille
de temps en temps, quand il y a besoin... [...] Nous, ce qu'on dénonce, c'est la distorsion entre le
discours politique et la réalité du terrain. Au niveau de la citoyenneté française, ce qu'on dénonce
aussi, c'est l'accès à la nationalité française. Ce qu'on dénonce aussi, c'est un appel à nos chers élus,
qu'ils soient de droite ou de gauche, ça je m'en fous, pour qu'enfin le droit du sol soit inscrit dans le
cadre constitutionnel et non plus législatif... Parce que législatif, tu vois bien, un coup à droite, un
coup à gauche, on fait ce qu'on veut. Parce qu'il y en a marre... Un coup, Pasqua, il se pointe, il te
remet le droit du sang... Le lendemain, c'est la gauche qui revient, elle te remet le droit du sol, etc.
Et si c'est inscrit dans le cadre constitutionnel, on n'y touche plus, quoi! C'est clair... Moi,
aujourd'hui, ce qui m'importe, c'est d'avoir des représentations de gens qui sont vraiment motivés
par ces questions-là, qui sont militants sur ces questions-là et qui seront capables de les porter au
niveau des conseils municipaux... Moi je serai prêt à travailler avec ceux qui ont envie de travailler
avec nous... Mais honnêtement... parce que les coups d'arnaque, c'est fini! Ça prendra plus... Moi
je vais être très franc avec toi là-dessus... On sera preneur au plus offrant, c'est clair... Nous, on veut
des représentants qui soient capables de porter un discours... et pas de l'instrumentaliser... On voudrait
lancer une campagne de parrainage pour les élections. Le but du jeu, c'est, qu'à un moment
donné sur les listes électorales, on prenne conscience de l'importance du vote... Parce que c'est une
arme, c'est clair... Il faut que les Français d'origine musulmane ou maghrébine comprennent que
c'est une arme pour eux... C'est une arme qui obligera les politiques à les écouter... Il n'y a pas
d'autre moyen!... Il n'y en a pas d'autre!... Sur le plan national, c'est quoi? C'est 4 à 6 millions de
personnes concernées, ça peut être 7 à 10 % de l'électorat... mais pour l'instant il ne pèse rien parce
que c'est un électorat qui ne se voit pas... qui ne vote pas, qui ne s'investit pas... C'est vrai que pour
les faire voter, on a un énorme travail à faire. Mais attention moi je pense que ça, ça arrangeait pas
mal de gens de les laisser sur la touche. Qui s'est posé la question de ces absents ? Qui s'est posé la
question de les sensibiliser? Qui s'est intéressé à cette problématique? Personne. Ça les arrangeait...
Si je regarde ici [dans sa ville d'origine], en vingt ans de pouvoir, ils [la Mairie de gauche] ont
été capables de recruter un seul Arabe entre guillemets... Y a quand même un malaise, non... Y a
quand même un problème, là! Entre le discours et la réalité... C'est ça la réalité... Moi je crois qu'à
une chose, hein ! L'intégration, entre guillemets, même si j'aime pas trop ce mot... L'intégration, elle
ne sera qu'économique... Il faut qu'ils aient leur place... Il faut que les gens rentrent dans la police,
il faut qu'ils rentrent dans la gendarmerie, il faut qu'ils prennent des places... C'est comme ça qu'on
y arrivera... Pas autrement ! Pas autrement ! Parce que les discours, c'est fini, tout ça, c'est de l'hypocrisie
parfaite. Le maire, avant, il était PC, communiste, et c'est «on aime tout le monde»... Mais
moi je sais, je connais la réalité, je sais comment se passent les jurys [de recrutement]. Parce que j'ai
franchi une barrière... Et y a un certain nombre de jurys qui sont verrouillés, on sait déjà qui va être
pris et tout... Pour l'instant, je suis désolé, mais les jeunes Français d'origine maghrébine sur mon
coin, c'est que des CES [Contrat Emploi Solidarité] et emplois-jeunes. C'est bien, d'accord, mais ça
ne suffit pas... Parce que, parmi eux, t'as des cracks, parce que t'as des têtes, parce que t'as des gens
qui réfléchissent, parce que t'as des gens qui sont costauds, c'est ceux-là qu'il faut intégrer rapidement
au niveau économique... rapidement... Non mais là ça devient urgent... ça devient vraiment
urgent... Parce que, à la vitesse où ça va, d'ici cinq ans, c'est des bombes à retardement... c'est vraiment
des bombes à retardement... Moi je connais un type, lui est ingénieur de formation et lui, il n'a
jamais trouvé... il a passé x concours... Même les concours, c'est du bidon... c'est pareil, les collectivités
locales, tu sais ça... les Français d'origine maghrébine représente pas plus de 1,72 %... alors
que c'est un potentiel... c'est plus de 6 millions d'emplois, pas loin... Quand tu regardes les pourcentages,
t'en es écÅ“uré... t'en es écÅ“uré... Y a quelque chose qui ne va pas... le fameux principe
d'égal accès à la fonction publique, c'est de la merde... Purement et simplement... Un maire, il doit
faire attention quelque part... Il a plusieurs [types d'administrés]... Il faut une représentation équitable,
quoi! [...] Moi je suis resté deux ans sur la touche... deux ans avant de trouver quelque
chose... et ça continue et c'est d'autres qui subissent pour l'instant... Ça, personne ne peut le nier...
Parce que, je te dis, tu rentres dans des services municipaux, tu vas ici à Jauroux, tu prends la liste du
personnel et tu regardes... Y a un problème, quoi! Et il est urgent de régler ce problème... Parce
quand t'as des gens intelligents et qui sont prêts à s'investir, c'est ceux-là auxquels il faut ouvrir la
porte... parce qu'ils seront un relais quelque part... On nous demande de positiver les cas individuels
qui réussissent... Je veux bien positiver, mais ils sont pas nombreux... [...]
- La guerre du golfe, on a l'impression que ça a été une coupure [il approuve] Et puis en
1995 la mort en direct de Khaled Kelkal.
Malik — Je sais pas mais c'est des images qui ont traumatisé, hein!... Moi je l'ai gardée en
mémoire cette image. Quand tu vois effectivement... [Il hésite] Parce que rien n'est clair là-dessus...
On n'a pas eu la version [définitive]. La seule image qu'on ait eue, c'était «M6»... qui, en
plus, s'est fait incendier après... Quand tu vois ce gendarme qui dit à l'autre: «Achève-le! Finis-
le!...» C'est scandaleux, ça!... C'est scandaleux, ça! Ça, ça a marqué... Faut pas croire, hein!...
Malik Oussékine, Khaled Kelkal... C'est des choses qui... Ça fait partie de notre mémoire entre
guillemets... C'est clair... Ce sont des situations qui sont inscrites dans notre mémoire... Moi,
[Khaled Kelkal à la télé], si tu veux, ça m'a choqué... C'est un truc qui m'a traumatisé sur l'instant...
Quand t'entends effectivement un discours comme «Achève-le», «Finis-le»... Alors que
c'est pas un chien... C'est pas une merde... Alors que, là, t'avais l'impression vraiment... tu sais,
c'était les vautours autour de la proie... Il était fini... Il pouvait plus bouger, ce jeune-là...
[silence] Ils l'ont achevé... C'est le mot... Ils l'ont achevé... Au niveau de la population d'origine
arabe, ça a été un traumatisme... Et ça le restera longtemps... Sur le coup, ce jour-là, je m'étonne
qu'il n'y ait pas eu des explosions un peu partout en France... Parce que c'était chaud... c'était
vraiment chaud... dans les esprits... Entre nous, on en discutait... C'était grave, ce qui s'était
passé là... Moi je dirais que de l'autre côté, du côté de la population arabe entre guillemets,
c'était devenu un héros, hein ! Je te le dis comme ça ! C'est très clair, hein ! C'était quelqu'un qui
avait osé se lever face à l'État... C'était quelqu'un qui les emmerdait tous comme ils sont...
Même si, au niveau acte terroriste, attention ! Je condamne bien ces choses-là... Mais je veux dire,
si ces jeunes tombent dans le piège, là c'est clair, c'est de la faute à la France, quelque part... Tu
fermes toutes les portes... Tu fermes la porte du boulot... Tu fermes la porte du logement... Tu
fermes la porte de la citoyenneté... Tu fermes toutes les portes à ces jeunes-là... Et qu'ils s'étonnent
pas que cela arrive... Parce que, à un moment donné, c'est des gens qui sont là, qui ont une
capacité, qui ont un potentiel... Khaled Kelkal, c'était pas un nul, au niveau parcours scolaire!
Alors pourquoi il en est arrivé là ? Ben, à force de prendre des claques, tu fais ça [geste de soumission]
et, à un moment donné, tu tombes sur quelqu'un qui te dit: «Mais bon sang, faut te bouger!
Viens, on va faire quelque chose ensemble».... Il te donne un orgueil, il te fait remonter. Tu
vois ce que je veux dire... C'est ça la récupération... Tu sais, c'est très simple, tu te mets à un instant
là, et puis tu attends que le mec il vienne et il viendra tout seul. Parce que la société française
n'a pas compris ce message-là... Tu vois, je me mets là, je te dis, j'ai plus qu'à cueillir le fruit,
hein!... Ça c'est des bombes, tu vois... Ça, c'est ce qu'on appelle la récupération par les intégristes...
Il n'y a pas longtemps, il y a eu le procès de Marrakech, il y a un jeune d'ici qui est en
prison au Maroc. Ce jeune, je le connais très bien... et ça, par contre, ça m'a pas mal déstabilisé...
C'était quelqu'un de très gentil... jamais un mot plus haut que l'autre, tu vois... J'ai été vraiment
surpris... Quand on a l'a montré à la télé, je me suis dit «C'est lui, c'est pas lui?» C'est pas possible...
C'est pour ça qu'il faut réagir... Il faut réagir vite... Il faut vraiment réagir vite parce que,
ça, ça existe encore aujourd'hui... Faut pas rêver, hein!... Parce que, moi, je te le dis, les gens qui
prennent des claques à longueur de journée, à un moment donné, faut pas s'étonner qu'ils explosent...
[silence] Faut pas s'étonner... Dans les quartiers populaires, sur Lyon, sur Paris, pourquoi
ça éclate régulièrement? Quoiqu'on veuille, quoi qu'on dise, tu sais, leur politique de prévention,
c'est de la merde ! On va leur faire des centres socioculturels pour les occuper un peu les Français,
tu vois ce que je veux dire... C'est pas des moyens... Il faut réagir vite... Vite... Moi, je vois, au
niveau du boulot, de l'embauche, c'est important... C'est que les BBR (bleu blanc rouge), que les
FDS (Français de souche), que le zéro-un, les codifications, ça disparaisse vite... De toute façon,
là, il est urgent de réagir. Parce que quand tu as une trentaine de jeunes qui prennent d'assaut les
bus, c'est arrivé dernièrement sur la région, et qui disent « On va niquer la France». Ils l'ont complètement
démonté le bus, tu vois... Une trentaine de jeunes... [long silence] Il y a des actes qui,
moi à mon avis, sont plus forts que la délinquance... C'est un début de révolte, si tu veux... Et il
est urgent que les gens commencent à comprendre ça et réagir en face de ça... Tu vois, ce qui me
fait aussi peur, c'est que ce sont des jeunes qui ont 12, 13, 14 ans... Attention, y a une génération
qui arrive derrière, c'est grave. Et les parents sont complètement dépassés... les autorités complètement
dépassées... Ça, c'est un vrai danger... Quand je te disais tout à l'heure que c'était une
bombe à retardement qui va un jour péter... dans cinq, dix ans, qui va péter si on ne fait pas
quelque chose maintenant, c'est pas du vent!... T'as des signes, comme ça, précurseurs, tu vois...
D'ailleurs tu le vois sur les quartiers, au moindre dérapage policier, boum, quoi ! Ça clashe !
Boum! Alors qu'avant ici c'était tranquille... Parce qu'ici, ça a toujours vivoté... [on revient sur la
galère des jeunes immigrés prédélinquants] Là je crois qu'il y a un tort partagé... Ils sont responsables
en tant qu'individus, ils ont fait une connerie, ils assument, ils paient... Mais quelque part,
je veux dire, c'est ce que je disais tout à l'heure, le fruit mûr, c'est quand même bien quelqu'un
qui l'a planté cet arbre, c'est quelqu'un qui l'a fait pousser cet arbre, c'est quelqu'un qui l'a
récolté, tu vois ce que je veux dire... Et puis ce quelqu'un c'est la société... Bon, on peut pas tout
rejeter sur la faute de la société parce que, moi je suis désolé, parce qu'il y a une part individuelle
très forte. Parce que quand t'as envie de te bagarrer, etc., etc. Mais quand t'es toujours obligé de
prouver deux fois plus que l'autre... Quand t'es toujours obligé de prouver trois fois plus que
l'autre... Quand t'es toujours obligé de faire discrètement, en catimini, un certain nombre de
choses, parce que t'as peur de l'image que tu vas donner à l'autre... tu vois ce que je veux dire...
Alors c'est toujours l'image du réveil que j'ai, tu vois... À chaque fois, on remonte un tour... [fait
le geste mécanique] On remonte un tour... On remonte un tour... Et, à un moment donné, on va
arriver au bout... et puis là ça va exploser [...] Et tous ces jeunes que je vois là, autour de moi,
c'est un gâchis monumental... Ce que tu peux avoir comme richesse en toi, ça n'intéresse personne...
C'est ça qui est grave, c'est vrai que tu déstructures quelqu'un, tu le bousilles, quoi ! Et tu
vois, ce qu'on essaie par le biais de cette association, c'est d'éviter les dérives, quoi... de tous ces
jeunes qui... y en beaucoup comme ça, qui soit ils vont se laisser glisser. Se laisser glisser c'est soit
se mettre à boire, soit [on suggère «fuir dans le mariage»] Voilà, il y a ça aussi ! Il y a ça aussi...
Et ça, ça concerne beaucoup les filles, c'est vrai... Au bout d'un moment, y a pas d'avenir, pas de
taf, tu vois le temps passe, tu te dis: «ben merde, faut que je me case, quoi!» C'est le réflexe...
C'est vrai qu'il y a un sacré malaise dans la tête... Mais tu sais il y a une responsabilité partagée je
dirais... Parce que, tu vois, au niveau des études, moi si j'ai réussi, c'est parce qu'un jour je suis
allé voir mon père travailler dans le textile... Il bossait là-dedans et puis il m'a dit un jour: «Tu
devrais venir voir une fois»... Et moi j'avais pas compris le message au début... J'y suis allé... Et
c'est vrai que dans cette usine, il était à deux mètres de moi et je l'ai pas vu... Parce que, tu sais, le
coton... Incroyable! C'était de la neige! Tu ne voyais pas quelqu'un à trois mètres, je n'exagère
pas, hein! Il n'y avait pas de masque, il n'y avait rien du tout... Et quand il est arrivé comme ça,
c'est une image qui m'a frappé... Mais alors! C'est la claque de ma vie! Quand il est arrivé
comme ça et qu'il m'a dit: «Tu as vu comme on bosse ici»... Pouh! ça a été vraiment le truc qui
m'a... ! Ça m'a fait comprendre que, d'une part, je lui suis redevable de beaucoup, que s'il a trimé
comme ça, c'est pour qu'effectivement on comprenne le message... Deuxièmement, je te le dis
très franchement, je me suis dit: «Jamais je ne ferai ça! Jamais je ne voudrai vivre ce qu'il a
vécu», tu vois... Mais c'est pour ça que, quelque part aujourd'hui, moi je pense que la France a
une dette... Elle a une dette vis-à-vis de nous... Vis-à-vis de nous, jeunes Français d'origine
maghrébine... Elle a aussi une dette vis-à-vis des 175000 personnes qui sont mortes pour elle... et
qu'on ne commémore jamais le 18 juin... Les tirailleurs algériens, marocains, tunisiens... Les
Sénégalais, ceux des autres pays... Ils sont venus ici pour crever... Pour que la France reste ce
qu'elle est aujourd'hui... Et très souvent ces gens-là, on ne leur a pas demandé quand on est venu
les chercher de l'autre côté... On ne leur a pas dit: «On vous enrôle et venez signer là», on leur a
dit : « Monte dans le camion et puis ferme-là », tu vois ce que je veux dire. Ils ont tout laissé derrière
eux... leurs familles... tout! On les a embarqués, quoi! Très souvent c'était ça l'enrôlement...
175000 personnes... T'as, je crois, une plaque commémorative et ailleurs, rien ! Et encore
la plaque commémorative, je sais pas qui c'est qui va la [fleurir]... Le 18 juin, ils sortent tous leurs
drapeaux, là... «Honneur aux Français tombés au champ... » Et ces 175000-là, personne n'en
parle ça aussi, l'histoire de France, elle devra clarifier ces pages parce que, pendant ce temps à
Vichy, les bons Français, on a vu ce que ça a donné, hein ! La gendarmerie française à l'époque,
c'est eux qui faisaient du zèle pour embarquer les Juifs... Tu comprends ce que je veux dire... Il y
a une page de l'histoire-là qu'il faudra un jour ou l'autre mettre sur la table... Et après ça, il y a eu
le service des travailleurs coloniaux à l'époque, quand il fallait reconstruire la France... C'est pas
pour autant que les Algériens étaient considérés comme Français, hein ! Tu vois, ça aussi, ils sont
redevables de ça... Parce que si ces bâtiments [me montrant les HLM de la cité] sont montés, si le
Bâtiment a pu décoller comme ça et si l'économie française... c'est grâce en partie à ces gens-là,
tu vois... Et pendant ce temps, ils vivaient dans des bidonvilles...
- À ce propos, tu as vu « Mémoires d'immigrés »...
Malik — Ouais je l'ai vu. J'ai vu aussi «Vivre au paradis»... Le film de Yamina Benguigui, c'est
un très bon reportage... Ça m'a énormément ému... Énormément... C'est une partie de notre histoire
qu'on n'a pas vue, tu vois ce que je veux dire, surtout au niveau de la première partie... Tous
les premiers arrivants. Et ça, on a tendance à l'oublier... C'est pour ça que les jeunes, ils décon-
nent... Si à ces jeunes, on leur montrait un peu plus souvent cette histoire-là, je pense que ça aiderait
à réfléchir... à structurer un peu plus... Quant au film «Vivre au paradis», c'est vrai que j'en
ai chialé, quoi!... C'est dur... C'est très dur... T'en pleures... mais ce qui est un peu dommage, et
c'est ça l'hypocrisie du système, on te le passe dans des petites salles en catimini... y a pas eu de
pub pour ce film...
- C'est aussi un film qui pose la question de la mémoire algérienne en France.
Malik — Tout à fait mais cette mémoire-là, on l'a perdue, moi je te le dis très franchement...
Moi je ne la maîtrise pas... Mais comme beaucoup de jeunes ne la connaissent pas... Parce
qu'effectivement personne ne l'a vraiment portée cette histoire-là... On n'a pas eu d'historiens,
de gens qui ont porté ça à bras le corps. Et l'histoire de l'Algérie, c'est très récent... L'Assemblée
nationale qui a reconnu que ce n'était pas une rébellion mais une guerre... ça, ça n'a même pas un
mois... Tu vois... On a toujours occulté cette image-là... je suppose qu'il faut se rapproprier tout
ça... il faut vraiment se rapproprier tout ça. Mais ça veut dire qu'il faut reconstruire, tu vois, et
c'est ça qu'est pas évident... Il fallait peut-être semer et c'est peut-être maintenant que la prise de
conscience se récolte... Je pense qu'il y a une prise de conscience maintenant... qui arrive seulement
maintenant, je ne sais pas pourquoi, comment l'expliquer... Nous, faut qu'on construise...
on a des choses à construire... mais c'est vrai que ce que tu peux nous apporter, c'est la méthodologie...
Comment on se réapproprie une mémoire parce qu'on a besoin d'apprendre. Moi, je ne
sais pas comment on se réapproprie une mémoire, si ce n'est que chercher, comprendre, essayer
de lire. Comme je te disais tout à l'heure, quand t'as des jeunes, très jeunes, qui disent ouvertement
à leurs pères: «Tu t'es fait baiser, je me ferai plus baiser». Tu vois, le message où il est...
Pour eux, c'est quelque part une tare... peut-être une honte entre guillemets... qu'ils ont du mal à
[admettre]... Parce que tu souffres au fond de toi quand tu vois effectivement quelqu'un qui...
Bon, l'image du père, tu vois, c'est l'image très souvent... positive..., tu vois ce que je veux dire...
Et quand tu vois ça, ce qu'ils ont vécu, t'en souffres toi-même dans le sens où tu souffres pour lui
et en même temps tu lui en veux quelque part... Tu te dis «Mais pourquoi il est parti? Mais pourquoi
il a pas été autre chose? » Tu vois ce que je veux dire, c'est pour ça que t'as pas trop envie
d'en parler... C'est une souffrance... Et les souffrances sont toujours difficiles à [dire]. Mais ça
fait du bien quand elle sort... Là quand elle sort, je te jure que, là, pfouu, ça fait du bien ! Tu l'as
évacuée...
3. Plusieurs fois au cours de l'entretien, Malik reviendra
sur le fait qu'il déteste le mot « beur » tout en étant
contraint de l'employer pour faire vite et éviter
des expressions trop longues à dire
comme « enfants d'immigrés maghrébins ».
4. Surtout devant deux filles, étudiantes de sociologie,
qui se penchent avec sympathie sur les « problèmes
des immigrés ».
Malik et Redouane estiment aujourd'hui
avoir franchi un cap en ayant réussi à échapper
au destin social de leurs parents. Lorsqu'ils
parlent à la première personne, ils mettent en
avant leur bonne intégration locale (Redouane
dit: «Je crois que j'ai réussi à trouver ma
place ») mais lorsqu'ils parlent en tant que
porte-parole, ils ne cessent d'insister sur
l'absence d'intégration professionnelle et
sociale du groupe qu'ils souhaitent représenter,
c'est-à-dire de leur future «base» politique,
s'identifiant alors à elle («On est mis à
l'écart», ne cesse de répéter Redouane). C'est
ce décalage entre le discours de représentation
que tous deux tiennent pour le groupe - ce
sont les «autres» jeunes issus de l'immigration
maghrébine qui sont (ou qui risquent d'être)
exclus - et leur situation personnelle qu'il faut
interroger. L'intérêt de leur témoignage vient
du fait qu'ils sont tous deux, sociologiquement,
dans une situation de transition: ils ne sont
plus vraiment «jeunes», ils n'appartiennent
plus eux-mêmes au monde ouvrier, ils ne sont
plus «Maghrébins», au sens juridique,
puisqu'ils ont la nationalité française. C'est
cette position de transition et d'intermédiaire
qui structure leur discours et leur vision du
monde. Même s'ils sont en train de se
construire comme porte-parole d'un mouvement
de «jeunes maghrébins», les deux entretiens
font apparaître le petit monde «d'origine
maghrébine» comme un monde ouvert, hiérarchisé,
qui reflète toute la palette des positions
sociales qu'occupent aujourd'hui les
« beurs »3 : depuis le petit peuple des jeunes
vivotant dans les cités, jusqu'aux élus du Parlement
européen et aux journalistes de la télévision,
en passant par les positions intermédiaires
qu'occupent Redouane et Malik. Cette
diversité de positions - même si, évidemment,
elle n'est pas statistiquement significative -
permet de définir des espérances, de nourrir
des revendications, de fixer des identifications.
En même temps, on comprend aussi, à travers
ces deux entretiens, que l'ascension
sociale des «beurs» n'est bien souvent possible
que s'ils acceptent une sorte d'enfermement
dans la gestion de leur «origine maghrébine».
Aussi bien dans les médias qu'au
sein de l'Etat, c'est parce qu'ils se présentent
(ou qu'ils sont désignés ou sollicités) comme
des représentants de leur «communauté»
que ces jeunes parviennent à gravir les échelons.
On a aussi le sentiment, en les écoutant,
que les médias et l'État entravent l'intégration
- en stigmatisant ces jeunes d'origine
maghrébine constamment présentés comme
un groupe à problème - et, dans le même
temps, la véhiculent. Pour s'élever socialement,
l'élite de cette jeunesse est donc dans
l'obligation de reprendre à son compte le discours
dominant sur les «problèmes spécifiques»
de jeunes d'origine maghrébine.
Comme tous les porte-parole des groupes
dominés, ils doivent reprendre à leur compte
la définition dominante de leur groupe pour
essayer de la retourner contre ceux qui la
produisent. Les effets contradictoires du discours
politico-médiatique sur les «beurs»
apparaissent clairement. D'un côté, ce discours
alimente le racisme à l'égard de ces
jeunes, mais, de l'autre, il fournit à ces derniers
des ressources qui leur permettent à la
fois de se justifier et de nommer leur révolte.
En même temps, le contraste entre le discours
de Redouane et celui de Malik est
frappant. Il ne s'explique pas principalement
par leur différence d'âge, ni par leur rapport
contrasté au monde politique, mais par la différence
de parcours scolaire : l'un d'entre eux
a eu accès à l'Université, l'autre non. On a le
sentiment que cette socialisation universitaire
a permis à Malik de tirer le profit maximum
des discours et des images véhiculés
par les médias à propos de l'immigration.
Dans les propos de Redouane, l'argument du
«racisme» sert surtout à justifier ses propres
échecs, notamment son échec scolaire qu'il a
besoin de justifier4. C'est ce qui l'amène,
dans son discours, à vouloir tout expliquer
par le «racisme» des profs, des juges, etc. En
ce sens, son argumentation intègre la question
du racisme dans une vision du monde
caractéristique de la culture populaire «classique»
; marquée par l'opposition entre «eux»
et «nous» : « ils» [les puissants] diffusent la
drogue exprès pour empêcher les jeunes de
se révolter, etc. Malik, lui, se situe à un
niveau supérieur d'intégration dans la société
française comme l'attestent sa familiarité
avec le monde politique français (qui lui permet
de distinguer entre les divers courants
du parti socialiste) et la référence fréquente
à ses lectures. Mais le revers de la médaille
est un discours imprégné par les stéréotypes
les plus répandus sur l'immigration: laïcité,
valeurs républicaines, dette de la France à
l'égard des travailleurs sénégalais, parents
qui démissionnent, Portugais qui n'ont pas
de problèmes, etc. Si l'on comparait son discours
avec les propos d'un militant mineur
de la deuxième génération italienne par
exemple, on verrait tout de suite que dans le
discours de Malik, les références à l'univers
local se sont effacées au profit des images
véhiculées par la télévision. Les images traumatisantes
qui venaient spontanément à
l'esprit des vieux mineurs italiens, c'étaient
celles des accidents du travail ou des affrontements
locaux avec la police lors des grèves.
Pour lui, ce sont les images de « l'exécution »
de Kelkal (diffusées par M6, puis par les
autres télévisions) qui jouent ce rôle.
Lorsque ces vieux militants immigrés évoquaient
la mémoire ouvrière, c'était essentiellement
les traditions du groupe local qui
étaient rappelées. Dans le discours de Malik,
c'est encore la télévision qui fait référence,
avec le « Mémoires d'immigrés ». À ce
moment de l'entretien, on sent chez lui une
sorte d'hésitation, une tension entre sa
«bonne volonté culturelle» et son propre
univers de référence. Comme s'il cherchait à
se persuader qu'il est important de s'approprier
une «mémoire historique» de l'Algérie,
fabriquée à Paris, au détriment d'ailleurs de
sa propre mémoire familiale et locale.
Le deuxième «véhicule» d'intégration qui
apparaît bien dans ces deux entretiens, c'est
évidemment l'État. On est frappé par la
place considérable qu'occupe, dans les deux
cas, la question du rapport à l'État français.
Le problème de l'accès à la nationalité française
hante les deux discours, que ce soit sur
le plan proprement juridique ou sur le plan
symbolique («se sentir» français). Les deux
discours reflètent la même ambivalence que
celle notée plus haut à propos des médias.
Les pratiques administratives de l'État français
contribuent à exclure les jeunes issus de
l'immigration maghrébine, ce qui conforte
leur sentiment d'être victimes du «racisme».
Mais dans le même temps, c'est grâce à ce
même État français que les deux personnes
interrogées sont parvenues à s'intégrer, en
sortant de leur milieu social d'origine. Le
point commun entre les deux, c'est qu'elles
ont trouvé toutes les deux un emploi (un
«job») dans l'univers étatique qui prétend
prendre en charge les problèmes sociaux des
immigrés. Tous les deux sont professionnellement
au service de l'État français puisque
l'un travaille dans une association qui vit de
fonds publics et l'autre fait partie de l'administration
locale. Leurs discours sur l'intégration
reflète d'ailleurs parfaitement le
point de vue de l'État central: ils sont contre
l'intégrisme, la drogue, la violence, ils défendent
la laïcité et plaident pour une participation
politique des jeunes issus de l'immigration.
Mais leur profil illustre deux niveaux
différents d'intégration professionnelle au
sein de l'État: le niveau local (Redouane) et
le niveau national (Malik). Finalement,
même si la référence à l'origine maghrébine
est omniprésente et orchestre ces deux
entretiens, ces derniers témoignent paradoxalement
d'une intégration en marche,
c'est-à-dire d'une intégration qui fait son
chemin à travers une série de conflits, de
luttes politiques et parfois aussi de drames
personnels ou collectifs.
Ces deux entretiens restituent bien les
contradictions du discours dominant sur l'intégration
républicaine. D'un côté, l'État français
affirme ne pas établir de discriminations fondées
sur l'origine, mais d'un autre côté, il pratique
une sorte d'«assignation identitaire» en
considérant comme «naturel» que l'élite de la
jeunesse issue de l'immigration soit vouée à
l'encadrement social ou à la représentation
des immigrés. Il n'est pas étonnant dans ces
conditions de voir ressurgir ces mêmes contradictions
dans le discours de Malik. L'importance
énorme qu'il accorde à la question de la
représentation est évidemment liée au rôle
qu'il espère pouvoir lui-même jouer en tant
que représentant. D'un côté, il défend les
«valeurs républicaines», mais il prône des
formes de mobilisation politique fondées sur
l'origine ethnique en contradiction avec ces
mêmes valeurs. Sans doute parce qu'il appartient
à la petite élite qui a fait des études supérieures,
il raisonne comme s'il était le porte-
parole naturel de cette deuxième génération.
On retrouve ici une logique «d'entrepreneur»
politique. Il milite bénévolement pour l'intégration
tout en ne pouvant pas s'empêcher
d'avoir des arrière-pensées politiques. Il se
considère un peu comme le propriétaire des
«six millions de voix» que représente selon lui
cette jeunesse. Or ce «capital électoral»
potentiel ne peut être obtenu que par une
homogénéisation ethnique qui aligne
l'ensemble des enfants d'immigrés derrière la
figure du «beur», pratiquant ainsi une exclusion
de fait à l'égard des jeunes d'origine portugaise,
antillaise, etc. Mais ce discours de
porte-parole homogénéise aussi le groupe
qu'il aspire à représenter en gommant toutes
les différences sociales internes à la «communauté»
d'origine maghrébine. La journaliste
parfaitement intégrée dans les cercles médiatiques
parisiens (Y. Benguigui) est ainsi magiquement
assimilée aux jeunes des cités sans
travail, aux petits délinquants, etc. On comprend
mieux alors pourquoi cette stratégie
«communautaire» a toujours échoué en
France (voir France Plus, SOS Racisme, etc.).
La fascination de Malik pour la question de la
représentation de la communauté d'origine
maghrébine semble le rendre aveugle à une
question centrale, qu'il connaît d'ailleurs certainement
très bien: la question de la «trahison».
Le fait qu'il y ait des journalistes ou des
hommes politiques «beurs» qui parlent des
problèmes des « beurs » ne suffit pas à
résoudre lesdits problèmes. Du coup, chez la
majorité de ces derniers, l'idée que les choses
iraient mieux si des gens «comme nous»
étaient au pouvoir s'effondre et les porte-
parole apparaissent comme des «traîtres» qui
ont profité du malheur des «beurs» pour s'en
sortir individuellement. Même au niveau
local, les jeunes désÅ“uvrés, les vrais exclus,
reprochent fréquemment aux animateurs des
associations (beurs ou non) d'être des agents
du pouvoir, des «bourgeois», des «mecs qui
ont de la tune », etc. En confiant à des représentants
de cette immigration les tâches
d'encadrement social, l'État français les place
dans une contradiction difficile à vivre
puisque leur propre intégration résulte de la
non-intégration de ceux qui viennent du
même monde qu'eux. S'il est avéré que ceux
qui ont quitté leur milieu d'origine éprouvent
un sentiment de culpabilité à l'égard de leur
ancien monde, la position d'intermédiaire
occupée ici par les deux personnes interviewées
accentue ce sentiment. Dans ces deux
entretiens, la question trahison/culpabilité est
traitée de façon détournée. Dans les deux cas,
l'intégration dans l'État national français est
présentée comme problématique ; mais le problème
n'est pas vu au même niveau. Pour
Redouane, on trahit son groupe d'appartenance
quand on devient fonctionnaire. «Moi
je ne veux pas jouer le jeu, car c'est se rabaisser
[...]. J'ai pas envie d'aller me présenter et
faire mon lèche-cul pour obtenir un petit
poste en ville, en tant que fonctionnaire. Il y
en a plein qui le font, mais ça ce n'est même
pas avoir de dignité ». Passage qui montre que
le discours sur la «trahison» au sein de la
«communauté d'origine maghrébine» a évolué.
Pour les représentants de la première
génération, dont beaucoup avaient connu la
guerre contre la puissance coloniale, c'est le
fait de devenir français qui apparaissait souvent
comme une trahison. Mais la plupart des
jeunes de la deuxième génération sont, de fait,
aujourd'hui français. Pour eux, la question de
la trahison n'oppose plus les Français aux
Algériens. Elle s'est déplacée à l'intérieur de
la société française entre ceux qui «galèrent»
et ceux qui vont «lécher le cul» des bourgeois
pour avoir de la «tune». Bien que Redouane
ne connaisse pas Malik, celui-ci est directement
visé par sa critique des «fayots» parce
qu'il fait en effet partie de cette élite de la
deuxième génération soupçonnée par celui-là
d'avoir intrigué pour obtenir «un petit poste
en ville». Malik, quant à lui, élude complètement
ce problème. Il en reste à la version
ancienne de la trahison appréhendée au seul
niveau du changement de nationalité. Au bout
du compte, on a le sentiment que plus les personnes
issues de l'immigration maghrébine
accèdent à des positions sociales élevées, plus
elles utilisent l'étiquette de «représentant de
la communauté beur» qu'on leur colle sur le
dos pour leur stratégie de carrière personnelle,
tout en mettant leur propre situation
entre parenthèses. La position d'intermédiaire
des deux enquêtes ouvre la porte à l'accusation
d'être devenus des «traîtres» à la communauté
d'origine, ce qui explique, en partie
au moins, la tonalité hyper-radicale de leur
discours. D'un côté, c'est une façon de dire
publiquement qu'ils n'ont pas trahi leurs origines,
puisqu'ils se comportent comme les
porte-parole des «jeunes Arabes». De l'autre
côté, ce discours radical et catastrophiste permet
de justifier leur rôle social et leurs aspirations
militantes.